DU 22 MARS AU 31 MAI
Détails sur le départ de Londres du marquis de Noailles, ambassadeur de France. — Dîner chez M. de Sartines et conversation avec lui.
— Le plan de campagne du ministère : objections qu'il m'inspire. — Conversations avec MM. de Maurepas, de Montbarrey, de Vei'gennes et Garnier, secrétaire de l'ambassade de France à Londres. — Dîner au Palais-Bourbon : dernier écho du duel des princes. — Voltaire couronné à la Comédie française. — Dîner chez le maréchal de Biron. — Embargo sur les navires anglais, dans les ports de France.
— Promenade au-delà du pont de Neuilly. — L'hôtel d'Havre. — M. Swinton et le Courrier de VEurope. — Promenades et conversations avec M. de Sartines. — Embarras que me suscite l'ordre d'arrêter les Anglais à Calais. — Démarche auprès de M. de Maurepas pour l'avancement de mon fils. — Indécision du ministère français au sujet de la guerre. — Nouvelle conversation avec le colonel Blaquiere. — Promenades dans Paris. — Dîner, chez M. de Serrant- Wal-sh, avec Franklin et ses amis. — Le comte d'Estaing met à la voile, à Toulon. — Déclaration de la grossesse de la Reine; anecdote à ce sujet. — Grands dîners chez MM. de Montbarrey et de Vergennes.
— Choix d'un précepteur pour mes petits-fils. — Des questions d'étiquette empêchent le Roi de se rendre à Brest. — Conversations avec M. de Maurepas. — Travail avec M. de Montbarrey. — Etat de la Cour et de l'Europe. — M. de Caumartin nommé intendant de Paris, et le maréchal de Broglie commandant de Nantes à Dunkerque. — Entrée de M. de Montbarrey au Conseil d'Etat. — Embarras de M. de
Sarlines ;i l'égard de la Marine; inquiétudi-- que lui inspire le manque de nouvelles de M. d'Estaing. — Je vais à Saint-dermain, où je visite les jardins du maréchal de Noailles. — Lutte entre le maréchal de Broglie et le comte de Maurepas. — Nouvelles appréhensions, heureusement mal fondées, au sujet de M. de Maillebois. — Bonnes nou- V'iles du comte d'Eslrées. — Je vais voir, à Luciennes, le pavillon de Mme du Rarry, qui m'en fait les honneurs. — Caractère du maréchal de Broglie. — (irand dîner chez l'ambasssadeur d'Espagne. — Détails sur la mort de Voltaire et le transport de son corps à l'abbaye de Scellières.
Depuis longtemps, le marquis de Noailles, notre ambassadeur, craignant d'être prévenu, pressait trop, ainsi que l'Espagne. Ils disaient : « Il y aura une culbute dans le ministère, M. de Chatham reprendra le dessus, avec tout son parti vigoureux : vous ne pourrez éviter d'être attaqués, il faut les prévenir! » Ce qui était vrai par la guerre, et non parla politique. Par tout ce que j'ai dit, et en publiant trop tôt notre petit traité de commerce, on pressa le parti de la Cour à faire l'envoi de ses commissaires. Alors, le marquis de Noailles pressa encore, les deux autres conseils de M. de Maurepas, apparemment, aussi. Enfin, on arrêta, au Conseil, cette terrible déclaration prématurée.
Ce fut le jeudi au soir que le marquis de Noailles le reçut ; après avoir fait partir les billets pour son grand dîner ordinaire du mercredi, il fit demander à parler à milord Weymouth. Depuis quelque temps, notre ambassadeur allait peu à la Cour, et ne vit pas du tout le Roi, dans tout cela.
Le vendredi 13 mars, il alla donc chez le ministre, lequel s'attendait que c'était encore pour lui donner un mémoire concernant la prise d'un bâtiment marchand. Il lui dit, d'un air modeste et sérieux, qu'il était chargé de lui remettre un mémoire important, et le lui lut, puis le lui remit, Milord Weymouth le relut, parut frappé et consterné, et lui dit : « Vous sentez que je ne peux rien vous dire sans avoir parlé au Roi ! » De là, le marquis de Noailles se retira chez lui, préparant secrètement son départ. Il envoya M. de Ser-
rant (1), et d'autres aux nouvelles. Rien ne se divulguait, d'abord. Le lundi 16, au Parlement, chaque principal ministre déclara aux deux Chambres quil remettrait une pièce étonnante, le lendemain.
Le mardi 17, ils donnèrent la copie authentique du mémoire du Roi de France, déclarant que celui d'Angleterre ne pouvait répondre que par la guerre à une pareille atrocité. Le Roi seul fait la paix et la guerre, mais il a besoin du Parlement pour les moyens. Cela fut débattu, et, comme la guerre venait de la Cour, l'opposition n'en voulut point, pour n'avoir pas, disait-elle, l'air de commencer. Mais, dans les deux Chambres, le parti payé par la Cour l'emporta par le nombre de voix, et il fut décidé qu'on dirait au Roi que le Parlement était prêt à l'aider et la nation à tout sacrifier pour maintenir l'empire des mers et se venger de ses invétérés ennemis. M. de Noailles ne vit plus personne, on ne lui dit rien; sous prétexte de maladie, il contremanda son grand diner, fit partir son secrétaire d'ambassade, et se prépara. Puis il partit quand il en eut reçu l'ordre qui lui fut expédié de Versailles, le jour qu'on sut le rappel de milord Stormond, l'ambassadeur d'Angleterre en France.
Le dimanche 22, au milieu d'un monde immense, les trois députés des Provinces unies d'Amérique furent présentés à la Reine et à la famille royale par le premier secrétaire des Affaires Étrangères. La Gazelle de France, article de Versailles, dont on connaît l'important laconisme, rapporta ainsi la présentation : « Le 20 mars, les sieurs Benjamin Franklin, Silas Deane et Arthur Lee, députés des États-Unis de l'Amérique septentrionale, ont eu l'honneur d'être présentés au Roi par le comte de Vergennes. »
On ne disait pas « les treize États », ainsi c'était pour tous ceux qui s'y réuniraient, et voilà l'Amérique septentrionale, après avoir secoué le joug, constituée en Etats-Unis, comme les Pays-Bas. Mais il est à remarquer qu'ils avaient
(1 Antoine-Joseph-Philippe Walsh, comte de Serrant, né en 1744, colonel du régiment de Walsh en 1170, maréchal de camp en 1784, lieutenant général cri 1816, avait épousé, en 1766, Renée de Ghoiseul-Beaupré.
été reconnus en trois ans, et qu'on avait mis un nombre d'années autrement grand h reconnaître, jadis, les Provinces unies des Pays-Bas.
Le 27 mars, ayant achevé l'arrangement de mon cabinet et de mes papiers, pour me préparer au départ, j'allai à Versailles. Je vis, auparavant, le prince de Robecq, avec qui je m'entendais au mieux et qui jugeait tout comme moi. Il allait partir pour faire, en diligence, rétablir les batteries avancées et soutenir la rade de Dunkerque — autre infraction aux traités. Cela allait faire couper tous les bois de la Flandre, coûter huit cent mille francs, et apparemment qu'on comptait sur cette rade pour y abriter notre marine, si elle entrait dans la Manche, ce qui renvoyait la chose si loin, qu'il ne serait plus temps!
A Versailles, je dînai chez M. de Sartines, et fis avec lui la belle promenade ordinaire du tour de la pièce des Suisses. Je lui dis encore net ma façon de penser, et que si l'on tardait, si l'Espagne se chargeait de la Méditerranée, et que nous restassions avec, au plus, quarante vaisseaux, à la fin, seuls chargés de l'Océan, les Anglais resteraient maîtres de la mer et que le coup serait manqué. 11 me dit qu'il en parlerait à M. de Maurepas pour qu'il m'écoutât et parut toujours approuver mes plans, mais qu'où n'allait pas si haut.
J'allai ensuite au débotté, où le Roi parla beaucoup au duc d'Harcourt (1), fils du maréchal, d'une ferme qu'il achetait près de Versailles, et me parla de l'Hermitage. J'eus ensuite, dans la galerie, une longue et importante conversation avec le duc d'Harcourt. Il m'assura que personne n'était encore nommé ou déclaré pour commander l'armée d'Angleterre, et qu'en attendant nous restions, tous les quatre commandants de provinces, les seuls chefs de tout. Mais je voyais bien que ce n'était qu'en attendant. Pour lui, il
(1) .\nne-Fran<;ois d'Harcourt, d'abord chevalier, puis marquis de Heuvron, enfin duc d'Harcourt en 1"84, maréchal de camp en HGl, lieutenant général en 1780, membre de l'Académie française en 1189, avait épousé, en l~i!>, Marie-Catherine Houille.
croyait que ce serait jusqu'à ce que la Marine ouvrît le chemin, ce qui était remettre loin.
Le soir, j'eus une très longue conversation avec quelqu'un de très instruit et sur qui je pouvais un peu compter, et alors je commençai à voir un peu plus clair. Le fait est qu'il assurait qu'on ne voulait plus me jouer de mauvais tour; que je n'avais pas non plus assez d'appuis à la Cour pour commander en chef, mais que, vraisemblablement, il y aurait un prince du sang, ou un maréchal de France chargé du tout (on imaginait le prince de Gondé) ; qu'alors nous quatre, commandants de provinces, vis-à-vis de l'Angleterre, nous serions sous lui, et suivant les appuis de Cour ou les circonstances, je pourrais jouer un plus ou moins beau jeu; mais que la grande apparence était que l'Espagne, faisant son pot à part vers la Méditerranée, la France resterait avec quarante vaisseaux de ligne, y compris ceux de Toulon, imposant dans Brest sans se commettre ; qu'ainsi, l'Angleterre resterait maîtresse de la mer, et qu'on ne ferait rien que la parade que nous promettions aux Américains pour occuper l'Angleterre et l'obliger à évacuer l'Amérique, que nous nous vanterions d'avoir sauvée et rendue libre les premiers.
J'eus beau objecter que c'était tirer en longueur, que nous n'userions pas l'Angleterre, comme on croyait, que leurs forces d'Amérique revenues, il n'y avait plus rien à faire ; que nous manquions le coup d'écraser leur marine qui était le tout ; qu'à la vérité elle perdrait l'Amérique et la Méditerranée, mais que, restant maîtresse des mers, elle pourrait, à la fin, nous le rendre sur nos îles, et que, pendant que nous usions nos fonds à cela, les affaires de terre s'en mêleraient, nous occuperaient après, quand nous n'aurions plus d'argent, et que nous resterions dans Tembarras et manquant le coup de tirer parti pour les Pays Bas.
A quoi on me répondit que j'allais trop haut ; qu'on n'avait pas les moyens pour aller si loin, que nous n'oserions risquer notre marine, ni faire bien agir les Espagnols ; qu'on allait, à ce qu'on croyait, au plus sûr, pour affaiblir l'Angleterre et nous attirer l'Amérique sans nous commettre, et on
répétait encore que nous manquions absolument de moyens.
Si cela est, quand en aurons-nous donc?
Le soir, j'allai chez M. de Maurepas : il me dit que Montbarrey lui avait parlé de mon travail, mais qu'il était retenu le lendemain. Je vis qu'il craignait d'être contrarié dans ses plans, et peut-être de voir trop clair. Tous les ministres désiraient qu'il m'écoutât et disaient qu'ils lui en parleraient, mais sûrement il redoutait de voir établir la besogne trop en grand, craignant, à son âge, d'entamer un grand objet auquel il allait peut-être se trouver entraîné davantage en le prenant en petit.
Je crus voir aussi que, n'étant pas plus préparé que je viens de dire, et croyant manquer de moyens, on n'aurait peutêtre pas été fâché, si personne n'osait se déclarer le premier, de profiter de la peur de l'^A-ngleterre, qui n'avait jamais été si bas, pour, évitant à peu près la guerre, rétablir notre indépendance à Dunkerque, rester en alliance avec l'Amérique, et s'accommoder après, si l'on pouvait; mais l'Angleterre était trop ulcérée de notre traitement. On avait cru la faire plier : c'est une nation qui casse, mais ne plie pas.
Le 28 mars, j'allai au lever, où je m'arrangeai avec M. de Montbarrey pour lui parler. Delà, j'allai au bureau, travailler pour les garde-côtes, qui étaient anéantis dans ma partie» Je fis sentir l'abus des ordonnances et chefs, et que je pourrais simplifier tout cela. J'eus, là-dessus, avec M. Le Sancquer un grand travail qui me fit voir qu'on aurait plus d'ordonnance que d'argent, et qu'on manquerait encore là-dessus.
J'allai diner chez M. de Montbarrey, puis il me donna une longue audience où je le fis songer à demander des fonds à part pour les batteries des côtes et garde-côtes. Puis je lui montrai le beau plan de mes rades et ports, le mauvais d'Ambleteuse et le meilleur du mien. Il en parut sentir l'importance, ainsi que ce que je lui dis sur le grand de cette guerre que j'entrevoyais manquée. Il me fit entendre qu'il croyait que j'y étais, et me poussa toujours à travailler avec lui.
De là, j'allai chez M. de Vergennes, où je trouvai M. Gar-
bo JOURNAL DU DUC DE CROY
nier, notre secrétaire d'ambassade, revenant d'Angleterre. Je parlai devant lui vivement sur le grand de l'ensemble, manqué, et on était loin de me contredire, mais je vis que c'était lui, le marquis de Noailles et la politique qui poussaient et pressaient pour la guerre, et ils me dirent que, de façon ou d'autre, cela allait commencer, et qu'il ne fallait pas temporiser. Par là, je vis que ce serait tout de bon, mais sans grand plan actif.
Ce M. Garnier était extrêmement chaud : je me fâchai presque contre lui, et il était rare que ce fût le ministère de la politique qui pressât la guerre. Tout cela venait de ce que le parti de l'opposition leur avait fasciné les yeux et que, témoin de la résolution qu'on venait de prendre, en Angleterre, d'envoyer des commissaires traiter de la paix, ils l'avaient crue tr op prête à se conclure et qu'il fallait engager l'Amérique pour qu'elle ne se réunît pas avec eux contre nous et nos îles ; que la politique et M. de Maurepas n'ayant saisi que cette idée apparente, n'avaient pas vu qu'il fallait être assez sûr de l'Espagne et de nos forces pour se déclarer avant d'être en état de se rendre maîtres de la mer.
D'un autre côté, les préparatifs immenses de l'Allemagne allaient nous donner de l'inquiétude, et il était apparent qu'il faudrait recourir vers le Rhin, avant d'avoir terminé le côté de la mer.
Le soir, je retournai à Paris.
Le 30 mars, j'allai, le soir, au Palais Bourbon, pour la duchesse : tout Paris y était, on s'}^ écrasait, et la nation lui marquait le plus vif intérêt.
Le lendemain, j'y retournai le matin, pour le prince de Condé et le duc de Bourbon : ils me tinrent à dîner. Cela était superbe par le choix de la grande et bonne compagnie, et chacun s'empressait de faire compliment à ces héros. Le père avait marqué une force et une fermeté admirables. Le fils s'était réellement conduit en jeune héros. Mais on ne pouvait aussi rendre trop de justice au comte d'Artois qui, bien jeune et ne devant pas ni s'attendre, ni être habitué à pareille aventure, s'était battu et présenté réellement au plus net et
de la façon la plus brillante. Plusieurs personnes, témoins du combat, s'accordèrent à m'en faire le récit le plus honorable pour toutes les parties.
J'appris aussi que, la veille, à la troisième ou quatrième représentation d'Irène, M. de Voltaire avait été couronné à la Comédie, et que le public l'avait accueilli avec des applaudissements étonnants. On le couronna au nom de la nation française, ce qui fut trouvé un peu fort.
Le P"" avril, j'allai diner chez le maréchal de Biron, pour prendre congé de nos belles anglaises Dullmore. Le maréchal donna un diner superbe à tous les Anglais. Hors les paquebots, nous avions arrêté tous les navires anglais dans nos ports, tandis qu'ils laissaient passer tous les nôtres, et nous mettaient dans notre tort en nous laissant le rôle d'agresseurs.
Le 2 avril, premier jour chaud, j'allai, avec délices, me promener sur le chemin de Saint-Germain, et jusqu'au rond du haut, au-delà du pont de Neuilly. Je passai, pour la première fois, sur ce superbe chemin du Cours, adouci et pavé d'un bout à l'autre. De l'automne dernier, tout était pavé par le Cours, même le bras de la rivière comblé en deçà. Le pont de bois de Neuilly, mauvais passage si ancien, était défait, et rien n'était aussi superbe que cette entrée de P.iris. Les charrettes passaient par ce beau chemin, jusqu'à la Porte- Maillot, qu'elles tournaient pour reprendre l'ancien. Ainsi, le pavé et le pauvre village de Neuilly était a])andonné. On, bâtissait tout le long du nouveau chemin, près du superbe pont qu'on passait de niveau, sans s'en apercevoir, et c'était le plus beau morceau des environs de Paris. Tout cela était, alors, dans sa beauté, par le large pavé tout fini, ainsi que la place Louis XV embellie par les barrières et gazons nouveaux, ce qui, avec les arbres du Cours déjà beaux et les Tuileries, fait, je crois, le plus bel ensemble du monde. On devait ce beau morceau à M. de Trudaine, qui l'avait fait commencer avant sa mort, et heureusement, cela venait de finir devant la guerre.
Pour profiter de cette belle journée, j'alhii voir l'hôtel du
duc d'Havre (1), où il allait s'établir dix j ours après, quoiqu'il y eût encore bien des ouvriers. La nouvelle cour et bien des parties d'ornements avaient très bien réussi. L'ouvrage avait été immense et cher, de sorte qu'avec les meubles, cela leur reviendrait bien à six cent mille livres. Mais c'était un hôtel superbe. Je n'étais pas content de la partie des cuisines et de quelques détails que les architectes de Paris manquent souvent, mais la position et l'ensemble en est frappant.
Par un très beau coucher de soleil, je montai sur la terrasse d'en haut, que j'avais sollicitée et que je trouvai réussie bien au-delà de mes idées. On y montait de la manière la plus adroite. On y était très sûrement et on y jouissait du plus beau coup d'œil de Paris, savoir de la Seine, du chemin de Versailles, de la place, du jardin et des bâtiments des Tuileries, de la vue du Pont Royal et du Pont Neuf, comme fait exprès pour l'endroit, et, chose bien remarquable, quoiqu'on ne fût que sur un toit, il n'y avait pas une cheminée de Paris qui gênât, et on voyait la campagne tout autour, au-dessus des bâtiments ; la campagne, au-dessus du Pont au Change, faisait surtout au mieux, ainsi que Montmartre et tout autour. Ghâtillon était en face, la rivière et le Mont-Valérien faisaient à merveille, enfin c'était là qu'il fallait aller pour voir le plus beau côté de Paris. Je fus enchanté de cette réussite.
Le soir, je reçus M. Swinton, propriétaire de la gazette le Courrier de l'Europe (2), qui avait tant de vogue et nous
(1) Lhôtel de Croy d'Havre, ancien hôtel du Maine, situé au n» ~i2 de la rue de Bourbon (aujourd'hui rue de Lille), entre les hôtels d'Huraières et de Seignelay, donnait, du côté nord, sur le quai de la Grenouillère, aujourd'hui quai d Orsay.
On a avancé (juc riuMel de Croy d'Havre était l'ancien hôtel d'Humières s'élevant, tout récemment encore, au n» 280 du boulevard Saint-Germain, et démoli en IDOo. Celte assertion est inexacte : à l'époque qui nous intéresse, l'hôtel d'Humières était occupé par les Montmorency, et portait le n» 74 de la rue de Bourbon. (Voir, outre les anciens plans du faubourg Saint-Germain» VAbnanach de Paris, édité par Lesclapart.)
(2) Courrier de VExirope, gazette anglo-française, par Serre de Latour, Morandc, Brissol. le comte de Montlosier. Londres et Boulogne, 1776-1792 (32 vol. in-'t"). Recueil important à consulter pour l'hisloiro politique de l'Europe, et surtout pour celle de la guerre d'Amérique, et dont l'introduction en France fut interdite de juillet à novembre 1770.
fut si utile pour nous renseigner sur les débats du Parlement. Il m'apporta son Courrier de l'Europe du 27 mars, très frais, et que personne n'eut. Il était bien curieux et important. Je lui promis de faire de mon mieux pour qu'on n'interrompit pas le passage des lettres et celui des passagers. Il me dit que c'était un M, de la Tour, ancien officier du régiment de Picardie, qui était son seul rédacteur et que, si on l'arrêtait, il le placerait en Hollande. Je m'établis, là, un bon correspondant.
Le 3 avril, j'allai à Versailles dîner à l'ordinaire, tous les vendredis, chez M. de Sartines. Il m'étonna et me fâcha fort en m'apprenant qu'il venait d'envoyer l'ordre d'arrêter, à Calais, les paquebots et tous les passagers. On peut juger de ma douleur : c'était par politesse pour ma belle-fille que la respectable milady DuUmore et sa belle famille était restée, contre mon avis, deux jours de plus, et, pour ce beau et grand dîner dont j'ai parlé, chez le maréchal de Biron. J'avais écrit qu'on leur fît toutes sortes de politesses, le jeudi qu'ils devaient arriver à Calais. Cela ne les y faisait arriver que le samedi, et ils allaient y être retenus, comme si nous avions voulu leur jouer un mauvais tour !
Il me dit, pour raison, qu'on venait d'apprendre que les Anglais avaient arrêté le duc de Lauzun et les passagers à Douvres ; qu'ils avaient aussi arrêté le Courrier de l'Europe du 27, que j'eus ainsi seul, et qui était si curieux.
Après le dîner, je fis, seul avec lui, notre promenade ordir naire du tour de la pièce des Suisses ; il me questionna et me lit jaser à fond sur le grand de l'ensemble. Je lui dis tout, comme les choses étaient, sans ménagement. Il m'assura relire souvent mon mémoire et je vis bien qu'il sentait l'embarras de la position. Il me répétait : « Mais, enfin, si le premier coup n'était plus possible, que faudrait-il faire ?» Je lui répondis : « Revenir à ce premier coup en tout ce qu'on peut! — Eh! on ne le peut pas du tout ! Il ne reste que le moyen de les user ! — Alors, il faut faire des vaisseaux à force, et l'Espagne aussi ; temporiser, si Ton peut, au lieu de brusquer, comme on veut faire, notre politique, et bien ménager
les alliés, ce qu'on ne fait pas ! » Mais je l'avertissais que l'Allemagne n'en laisserait pas le temps et qu'on resterait dans l'embarras. Il ne me contredisait pas là-dessus.
Il m'assura qu'il allait avoir cinquante vaisseaux de ligne et cinquante frégates, et qu'il pouvait les armer, ce que je ne croyais pas. Alors, je lui dis : « Il faudrait toujours que l'Espagne aidât, au moins de vingt vaisseaux de ligne ! » Mais ce côté-là allait mal.
Enfin, je vis, plus que jamais, le grand coup manqué, et qu'il ne restait que le moyen d'user à la longue, dont je n'augurais pas bien.
J'appuyai fort qu'il ne fallait pas se livrer à toutes ces petites représailles contre l'Angleterre, que cela ne faisait qu'aigrir et je tâchai de lui bien faire sentir que, plus on l'aigrit, plus on la rend forte, parce que ce pays de citoyens fait alors, de lui-même, de plus grands efforts, enfin qu'il faut ne jamais être hargneux, mais battre.
Cette longue et curieuse conversation fut bien importante) et il paraissait assez bien saisir, mais dire : a Mon objet, à moi, c'est de fournir des vaisseaux ; les voilà ! » M. de Montbarrey disait : « Veut-on des troupes ? Les voilà ! » M. de Vergennes disait : « Je vous ai donné l'Amérique ; soutenezla 1 » Et personne ne prenait le grand de l'ensemble pour que tout put s'entr'aider, l'Espagne, surtout, paraissant nous manquer ou retarder, sous couleur de la rentrée de ses galions, et n'avoir pas de prétexte pour faire la guerre.
Le soir, je courus pour une chicane qu'on faisait à Mouron, et je vis des gens habiles qui pensaient, pour le grand, tout comme moi.
A onze heures du soir, je retournai chez M. de Sartines pour voir s'il n'y avait pas de remède pour l'arrestation des passagers à Calais, mais il ne s'en trouva pas.
Le 4 fut important pour l'objet qui m'avait occupé la veille. Je dînai chez M. de Vergennes où je fis connaissance avec M. Hennin (1), qui arrivait de Genève où il était rési-
(l),Pierre-Michel Hennin (1128-1807), d'abord ministre résident en Pologne, puis en Suisse, où il se lia avec Voltaire, fut, après son retour à Paris,
dent, pour remplacer M. Gérard, premier commis des Affaires Étrangères, qui venait de partir pour Madrid, pour réchauffer l'Espagne, et qui devait, disait-on, aller de là en Amérique pour y résider tout à fait comme notre envoyé dans ce pays, et comme M. Franklin, ici.
Je montrai à M. de Vergennes une lettre de Calais qui n'annonçait que dj bons traitements, et je glissai que j'étais étonné qu'on eût envoyé un courrier pour arrêter les passagers à Calais. Je lui demandai aussi s'il était vrai qu'on eût arrêté M. de Lauzun en Angleterre. Il me dit que cela était faux, et que son avis n'était pas qu'on arrêtât les passagers. Sur cela, dès la sortie du diner, je courus chez M. de Sartines, avec qui je fis encore la promenade, et lui parlai trop ferme sur cette démarche, et au point qu'il se fâcha.
Comme je rentrais chez moi, il m'envoya chercher et me donna honnêtement à lire la lettre de M. Porquet, qui est le chargé de la Marine à Calais, et qui s'était trop pressé, à l'ordinaire ; mais il avait bien fait en dernier lieu, et mandait qu'ayant relu l'ordre apporté par le courrier le lendemain, tous les passagers étant arrivés, à l'ordinaire, d'Angleterre, annonçant que ce n'était qu'un malentendu, il n'avait pas mis l'ordre en exécution, et que le duc de Cumberland venant d'arriver, il ne l'avait pas arrêté. Enfin, le passage restait libre, et tout était remis. Ce malentendu me tracassa beaucoup, mais me servit à m'ancrer avec le ministre qui sentit bien avoir été trop vite. J'écrivis à Calais de façon à leur faire plaisir.
L'après souper, j'allai à l'ordinaire chez M. de Maurepas. Je lui parlai très ferme pour l'avancement de mon fils, dont le retard me désespérait. Après lui avoir fait courir des risques à la guerre, depuis si longtemps, il était tombé dans une veine bien fâcheuse, et nous voulions tâcher de faire faire une petite promotion de brigadiers jusqu'à lui. M. de Mau-
nommé Prcnuer Commis dos Atf.iires Ctraagùres. 11 était membre de lAi-idémie des Inscriptions et a publié une Grammaire et un Licliommire polyglottes, un poème, Vlllusion, une liibliographie des Voyages. Sa correspondance avec Voltaire a été éditée par son fils, en 18. j.
repas me fit des objections auxquelles je répondis vivement, et ce fut toujours autant pour qu'il s'en souvînt, dans l'occasion. Il n'y avait plus d'avancement pour personne, ce qui dégoûtait fort. Cependant, on venait de nommer beaucoup de colonels pour le surplus des régiments de milice remis sur pied, au-delà de ceux qu'on mettait à la suite des corps.
Le 5 mars, je suivis la signature du contrat de mariage de M. de Montsoread (1), deuxième fils de M. de Sourches, où il y eut bien du monde. On disait que l'Espagne traînait, que toutes les autres puissances étaient à la fin de préparatifs immenses et prêtes à commencer ; enfin tout le monde était comme en présence, le boute-feu à la main, attendant le signal, et tout annonçait la guerre générale la plus vive et la plus longue.
Après avoir dîné, à Versailles, chez M. de Créquy, je revins à Paris.
Le 6, j'eus, chez moi à Paris, la conversation la plus curieuse avec M. Swinton, propriétaire de la gazette française de Londres, ou Courrier de VEurope, qu'il n'entendait presque pas, sachant peu de français. C'était son rédacteur qui faisait tout, et, pour lui, ce n'était qu'une spéculation de commerce. Il ne la lisait seulement pas, et je lui appris et lui fis lire l'article qui faisait que tout Paris la recherchait parce qu'il rapportait le discours du duc de Richmond (2), où il était dit qu'il n'y avait, dans notre Conseil, que M. de Sartines qui voulût la guerre, ce qui l'avait piqué. On croyait qu'il l'avait fait arrêter et, comme je la recevais de Londres, en lettres, tout le monde me la demandait, mais je ne voulus pas la montrer. Swinton m'apprit qu'elle était arrêtée à Douvres, à cause de la grosseur du paquet, comme malle de marchandise, à cause de l'embarras.
Je lui dis ce que j'avais fait pour rétablir la communica-
(1) Yves Marie, comte de Montsoreau, né en ni'J, était le second fils vivant du marquis de Sourches, et de Marguerite-Henriette Desmarets de Maillebois, sa seconde femme.
(•2) Charles Lennox, duc de Richmond, (nsS-lSOG), ambassadeur d'Angleterre en France en llGo, grand maître de l'artillerie de 1782 à il9o, orateur éloquent du parti whig.
tion, et il en fut très flatté. Je vis aussi (jue, si nous n'avions pas voulu si absolument la guerre, j'aurais pu entamer des propos d'arrangements très faisables, chacun restant armé et faisant le commerce d'Amérique pour sa partie.
Le 8, M. S\vinton revint. Il m'apprit que sa deuxième malle du Courrier de V Europe était aussi retenue à Douvres, que le gouvernement anglais, ne pouvant l'empêcher à Londres, la faisait toujours arrêter à Douvres, comme malle de marchandises, et je lui promis de me prêter à la laisser venir par Smogleurs. (1) Nous liâmes grande correspondance, qui pouvait m'ôtre commode. 11 m'apprit que, du 3 avril, à Londres, on parlait moins de guerre, qu'il n'y avait pas encore de changement dans le ministère, ni de coup tiré nulle part.
J'appris aussi, alors, que notre ministère devenait fort embarrassé, n'ayant pas de plan fixe, et trouvant plus de difficulté qu'il n'avait cru à toutes ces entreprises, de sorte que, de notre côté, on était encore indécis, et ni en paix, ni en guerre. On avait envoyé ordre à nos frégates, à Brest, de chercher à tirer sur les Anglais, et six heures après, un autre courrier était parti avec l'ordre, à tous nos vaisseaux et frégates qui sortiraient, d'éviter de tirer et d'éviter les hostilités. On voit, par là, la grande indécision ordinaire.
Le <S au soir, j'eus encore une grande conversation avec M. Blaquiere, le fameux ancien secrétaire d'ambassade. Il m'assura que l'Angleterre, piquée au vif, regardait la guerre comme déclarée de notre part, depuis la déclaration du' 13 mars, où nous prenions parti pour l'Amérique ; que, comme il me l'avait déjà dit, cette pièce sauverait l'Angleterre en réunissant tous les partis ; que déjà l'Irlande venait de se lier avec l'Angleterre plus fort que jamais, et lui donnait un gros don gratuit ; que le ministère ne pouvait changer pendant le Parlement dont cela diminuait les voix de la Cour ; qu'il comptait que, vers le 20 avril, le Parlement serait dissous, et qu'alors le ministère changerait; que milord North, homme
(1) Smogleurs ou Smugglers, navires qui font la contrebande entre l'Angleterre et la France.
de mérite, resterait, s'étant relié avec M. de Chatham, que M. de Chatham rentrerait alors avec tous ses adhérents, et aussitôt qu'ils publieraient que, la France ayant déclaré la guerre à l'Angleterre, elle la déclarait aussi, et qu'on en avait déjà averti et sommé tous les alliés, dont on attendait les réponses; que milord North et Chatham étaient persuadés qu'on pouvait encore soutenir la guerre contre l'Amérique, et même avec plus d'avantage, tous les esprits aigris et réunis mettant à même de faire de plus grands efforts, et que l'Angleterre risquerait tout plutôt que de n'être pas vengée. Enfin, il croyait que, si nous n'eussions pas remué, cette puissance était perdue, mais que la fureur la ferait renaître de ses cendres.
Les préparatifs de chacun faisant une espèce de suspension d'armes, j'en profitai pour jouir un peu de la belle saison. J'avais cru partir, d'abord, pour Calais, mais, voyant qu'on m'écoutait un peu à Versailles, et que, plus tard, je partirais mieux et serais au fait, je ne pressai pas mes ordres de départ et, jugeant que cette guerre pouvait, à mon âge, me mener loin, je fus fort aise de jouir encore du beau printemps.
Ma promenade au-delà du pont de Neuilly m'enchanta. J'en fis encore d'autres aux Tuileries, dont l'ensemble, avec la place et le cours fini, était superbe. La plateforme de la maison du duc d'Havre m'enchantait. J'allai voir le jardin de M. Janssen et de l'abbé NoUet, où la suave étude des plantes rares contrastait bien avec le rude aspect de la politique du moment. J'allai voirie portail fini de Sainte-Geneviève ; cela est réellement beau, et ce qu'on peut voir de plus riche de ce ton-là. Je fis, en dehors, le tour du Champ de Mars, de l'École militaire. C'est un ensemble superbe, et'le tour qu'on peut faire le long de la rivière et à pied, dans l'Ile des Cygnes, avec le bel effet des bâtiments de l'Ecole militaire et de ce bel ensemble, lié avec les Invalides et son superbe dôme, fait ce qu'on ne peut voir nulle part ailleurs.
Cet ensemble, avec celui du pont de Neuilly et des Tuileries, et tout ce qu'on voit du haut de l'hôtel d'Ilavré, est ce qu'il y a de plus beau, peut-être, au monde, en ce genre, car le
grand pleure naturel des jj^raiids ])orts de mer et les effets pittoresques l'emportent encore, peut-être, sur l'art. Le haut de l'Hôtel de Ville d'Amsterdam, et du dùme de Saint-Paul, à Londres, sont aussi des coups d'œil bien admirables. Enlîn, le beau temps me fit jouir, alors, avec délices, et regretter de ne pouvoir m'adonner à l'histoire naturelle et aux arts.
Le 10 avril, j'allai, avec ma belle-fille, en a^'ant eu la permission, voir le petit palais Bourbon : c'est le comble de la recherche, du goût et de la dépense, et il y a des choses bien dignes d'être vues : son salon, le petit cabinet en enfilades répétées, ses boudoirs, galeries, terrasses, tout cela est un petit chef-d'œuvre qui mérite d'être examiné.
Ce soir-là, je vis encore le jardin de M. Boutin, qui renfermait tous les goûts et pays.
11 y a, par milliers, de charmantes maisons, dans Paris, et surtout dans ses faubourgs, qui ne sont pas connus. Tous les richards plaçaient leur argent à des petits palais recherchés dans les nouvelles rues qu'on faisait partout dans le faubourg. Le nouveau Paris, au-dessous de Montmartre, et, de là, au Roule, s'embellissait étonnamment. On connaissait pour plus de vingt millions d'ouvrages commencés dans ce genre, tandis qu'un milliard d'hommes allaient peut-être périr pour des querelles inutiles.
On faisait aussi un grand ouvrage, à la porte Saint- Antoine.
Le 11, je menai M. l'évêque de Tournay, prince 'de Salm (1), que nous voyions beaucoup, à la dernière récapitulation, chez M. de Bomare, sur le règne animal. Cela est très curieux ; il y avait fort bonne compagnie, et cela réveilla mon goût, que je me voyais, avec regret, sur le point d'être obligé d'oublier.
(1) Guillaumc-Florcnlin, uu, (i',i[nc.s d'aulros auteurs, (Juillaumo-Félix- Jean de Salni-Salm, né en ni.i, évc([uc de Tournay en il'itj, lran.srL'ré à Prague en 1793, mort en 1810, était un des quinze enfants deXicoIas-Léopold, prince de Salui-Salm (cousin du prince de Saiui-l\vrljouri,'\ et de Dorothée Agnès, née princesse de Saini.
98 JOURNAL DU DUC DE CROt
Ce jour-là, j'allai diner, avec mon fils, vis-à-vis chez nous, chez M. de Serrant- Walsh, avec l'Amérique. Il avait très bien rassemblé son monde (1) : le marquis de Noailles et M. Franklin, son petit-fils et les autres Américains, et, ce qui fut très curieux, M. Adams, arrivé de la surveille pour remplacer M. Deane, qui avait fini son temps. M. Adams n'était parti de Boston que le 13 février; il n'y avait eu, encore, jusque-là, rien de décisif. M. Washington était toujours dans son camp des Baraques, gênant et tenant M. Howe (2) fort serré dans Philadelphie, mais s'y soutenant bien, ainsi que dans New- York, de sorte que nous établissions bien l'indépendance des gens qui n'étaient encore rien moins que maîtres chez eux.
Ce qui fut encore très remarquable, c'est que M. Adams nous dit n'avoir appris notre traité avec l'Amérique que huit jours auparavant, en entrant dans la rivière de Bordeaux. Ainsi, on était encore loin d'avoir la ratification, mais ce qui était bon, c'est qu'on assurait qu'il venait pour solliciter ce traité et promettre que l'Amérique ne ferait rien qui y fût contraire. Le fameux Franklin nous dit aussi qu'il avait des lettres de Londres du 8 avril, par où M. de Chatham s'était mis en fureur contre le duc de Richmond, qui disait qu'il fallait reconnaître l'indépendance, que lord Chatham s'en était échauffé jusqu'à se trouver mal et avait dit, en plein Parlement, qu'il brûlerait plutôt sa main que de signer l'indépendance de l'Amérique, Il n'y avait point encore de changement dans ce ministère, et cela faisait voir, comme me l'avait dit M. Blaquiere, qu'ils finiraient par tâcher de se soutenir encore en Amérique.
Ce ne fut que le 15 avril que les commissaires anglais, autorisés à traiter de la paix avec le Congrès, partirent de Londres : ainsi, on dut savoir, en Amérique, parles bâtiments partis de Bordeaux, notre traité et la belle réception faite à
(1) On a vu, plus haut, que M. de Serrant-Walsh était attaché à l'ambassade de France à Londres, au moment du départ de l'ambassadeur, marquis de Noailles.
(2) Richard Scrope, comte llowe (1122-1799), le célèbre amiral anglais.
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M, Franklin, avant qne ces commissaires }- pussent arriver. Dans ce temps, notre belle escadre Je Toulon partait avec M. d'Estaing, et la guerre n'était plus douteuse.
Les fêtes de Pâques me retinrent à Paris. Le Roi lit, le 23 avril, en grande cérémonie, à Marly, la revue de son régiment d'infanterie qui passait pour aller en Normandie où tout se préparait pour la descente en Angleterre.
Un grand événement alors, c'est que la Reine fut déclarée grosse. C'est dans ces circonstances que j'allai, le 21 avril, à Versailles. Je dinai chez M. de Sartines avec qui Je fis, à l'ordinaire, le tour de la pièce des Suisses et, en dedans, celui de la superbe orangerie qui était en très bon état. Nous eûmes, comme de coutume, une curieuse conversation sur l'état des choses : j'insistai toujours pour qu'on fit agir l'Espagne dans l'Océan, qu'on préparât beaucoup de millions et de vaisseaux de remplacement, qu'on ménageât l'Allemagne et la Hollande, et qu'on songeât à rester, sans se flatter, supérieurs la deuxième et troisième campagne. M. de Sartines me remit à huitaine pour lui expliquer la dernière guerre et les moyens d'user l'Angleterre par le nord. L'arrangement de nommer (sic) une grande armée, un général sur le tout et de faire un nouveau plan, paraissait remis au mois de juin, et il ne restait que nous, M. de Robecq, moi, le maréchal d'Harcourt et M. de Langeron ou d'Aubeterre d'employés, et M. de Sartines me dit qu'ils n'avaient pas encore pris de parti là-dessus.
Le 25, M. de Montbarrey, que je vis en particulier, me gronda presque de trop presser — apparemment pour l'état des demandes que je leur avais faites. Il me dit que l'argent ne manquerait pas, que rien ne pressait, cette année, pour la défensive. Peut-être aussi M. de Bienassise se hâtait-il trop de prendre des précautions : par là, et avec ce que m'avaient dit M^L de Sartines et Saint-Paul, je vis mon départ retardé.
Tout pouvait donc traîner encore longtemps, ^l. de \ergennes me dit n'avoir que répondu aux détails de ^L de Bienassise, lequel, voyant que M. de Montbarre\ ne lui
répondait pas, tâchait de se faire donner des ordres par d'autres. Je vis que c'était de là que venaient les mouvements à Calais, MM. de Bienassise et Porquet pressant trop afin de se faire valoir.
Le 26 avril, M. de Montbarrey me dit, chez le Roi, que la raison pour laquelle il m'avait dit de ne pas me presser était qu'il était décidé d'aller doucement pour les côtes.
Quelqu'un qui pouvait être au fait, me dit que, depuis sa grossesse, dont le Roi paraissait fort joyeux, la Reine insistait encore davantage pour qu'on aidât sonfrère l'Empereur, et qu'on lui envoyât les vingt-quatre mille hommes promis par le traité de Versailles. Le Roi lui aurait dit : « Eh bien ! parlez-en aux ministres ! » Qu'alors elle leur en avait parlé si ferme, à chacun en particulier, qu'ils étaient embarrassés. Enfin, on craignait que ce ne fût pour cela que le grand Comité qu'il y avait eu, la veille, chez le Roi, avec MM. de Maurepas et de Yergennes, et où M. de Montbarrey, quoique n'étant pas du conseil, avait été appelé, n'eût eu lieu, et, comme on vit partir un courrier pour Vienne, et qu'on en annonçait encore un dans quatre jours, tout cela avait l'air d'aboutir à nous refourrer dans les affaires d'Allemagne, ce qui était très à craindre pour l'objet de mer. Je remarquais toujours que nous vivions au jour la journée et fort embarrassés, mais toutes les Cours étaient dans le même cas.
Il y eut un monde prodigieux à Versailles ; on s'y écrasait. M. de Montbarrey y eut cent soixante couverts. Je dînai avec quarante personnes chez M. de Vergennes et, après avoir bien politique, et vu tout fort incertain, et pas en beau, je revins, le soir, à Paris.
Un objet bien important, qui nous occupa alors, fut le choix d'un précepteur pour mes jolis petits-fils qui venaient tous les six au mieux, et faisaient notre bonheur. J'avais toujours tant de grâces à rendre à Dieu de toute ma famille, mon fils s'y étant donné tout entier et s'appliquant à l'éducation de ses enfants avec le soin que cela mérite, surtout quand on pense aussi bien que lui, et M. l'abbé de Villemenet, qui nous était si utile, le conseillant, on se détermina alors, presque
tout à fait, pour ua M. Tabbé Glouet, hommo d'un grand talent et bien connu (1).
Le 1'^^'^ mai, je retournai à Versailles, comme je faisais tous les vendredis, et je dînai chez M. de Sartines où j'eus une conférence curieuse en partie sur Dunkerque, que je vis qu'il ne connaissait point du tout, et sur les alfaires du temps. C'est un grand malheur que tous ces changements de ministres, au moven de quoi tout ce qui s'est fait devant est ignoré et comme nul. Il me remit, à l'ordinaire, à huitaine, me parut assez sombre, et j'augurais toujours mal de tout cela.
La grossesse de la Reine allait son train. On s'attendait que, le 7, elle serait déclarée. Elle prenait à vue d'ceil : le Roi l'aimait fort et paraissait redevenir amoureux. Ainsi, tout le système de l'intérieur pouvait changer, M. de Choiseul avoir encore beau jeu et le côté de l'Allemagne nous occuper tout entier. Dans ce moment important, de nombreuses armées s'avançaient, et on pouvait apprendre bientôt des batailles décisives. Si le Roi de Prusse pouvait être battu, l'Empereur devenait roi d'Allemagne, et tout était changé. L'ancienne politique était alors bien vieille !
Je dinai chez M. de Montbarrey et revins, le soir, à Paris.
Le 8 mai, je retournai à Versailles et, à l'ordinaire, je dînai chez M. de Sartines, et ils avec lui la promenade du tour de la pièce des Suisses et de l'Orangerie : j'y eus encore la conversation la plus importante. Tout le monde [)rétendait que le Roi irait, à la légère, à Brest. Il me conlia qu'il n^y irait pas, et je vis bien que ce n'était que le malheureux décorum de Cour qui en empêchait, chaque charge ayant des prétentions. G est une grande question s'il faut tant suivre ce décorum, ou non. L'Empereur venait bien de nous montrer comme on peut le secouer, et même noblement, et s'il couronnait cela par battre le roi de Prusse, c'était le plus grand homme, mais il faut que cela soit couronne de succès.
(1) 11 s'agit peut-être ilc l'abbé Clonct, auteur d'un Atlas diT géographie moderne (Paris, 1167, iu-f").
J'appuyai, avec une force étonnante, sur tout ce que j'avais dit d'abord, et que, si on ne voulait pas rester inférieurs, à la fin, il fallait préparer les plus grands efforts. M,, de Sartines me dit qu'il relisait souvent mon premier mémoire, qu'il en vo3'ait la justesse en tout, que je voyais bien, que j'y étais! Je vis qu'il commençait à sentir l'embarras, qu'il se trouvait barré partout, que M. de Maurepas le sentait bien; enfin que cela aboutirait à peu de chose, et que, hors l'effort que faisait F Amérique par elle-même, le reste ferait peu de mal aux Anglais. Il convint que les Anglais auraient 34 vaisseaux, que nous n'en avions que 26 armés à Brest, 5 encore à Toulon, ainsi que tout dépendrait des efforts de l'Espagne, sur quoi on comptait peu, et sur les 12 vaisseaux, fort hasardés, de M. d'Estaing.
A propos de lui, on savait qu'il était contrarié par les vents de la Méditerranée : parti du !3,il était encore, le 27, en panne à la hauteur de Minorque, et on n'espérait pas avoir encore, do huit jours, la nouvelle de son passage du détroit. Il est vrai qu'on n'apprenait pas que les Anglais partissent, et ce n'était que le 4 ou le 5 mai que le roi d'Angleterre devait voir sa flotte à Portsmouth, la première revue ayant été à Chatham.
On apprit, alors, que M. de Montbarrey allait à Brest; il ne paraissait pas sur le côté, comme on le disait, et ce voyage intriguait.
Le soir, j'allai, à l'ordinaire, à l'après souper de M. de Maurepas qui, sans que je m'y attendisse, causa beaucoup avec moi. Je vis que non seulement le Roi n'irait pas à Brest» mais même que M. de Montbarrey pourrait bien n'y pas aller, et que notre armée navale ne sortirait pas; on sentait bien, comme je l'avais mis dans mon mémoire, que l'Angleterre, ayant plus de ressources que nous pour la Marine, et n'ayant que cet objet, et point de Versailles, ni de côte de terre, serait plutôt remise que nous d'un combat, et ne pourrait qu'y gagner ainsi; de sorte que tout se réunissait à n'avoir pour objet que l'expédition de M. d'Estaing, sur laquelle je vo3^ais qu'on comptait d'autant plus qu'on avait calculé l'emploi des
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forces crAngleterre, et qu'on jugeait qu'ils n'avaient envoyé en Amérique que le vaisseau qui portait les commissaires.
Je vis aussi qu'on remettrait les inspecteurs et (jue nous reviendrions comme nous étions devant.
Le 9, je dînai chez M. de Montbarrey, et je travaillai, après, avec lui. Il me parla comme allant toujours partirpour la Bretagne. Il me dit même que, puisqu'on permettait qu'il voyageât, il irait dans ma partie, une autre fois, et verrait tout par lui-même. Au lieu de me conseiller de partir, comme je le demandais, il me dit d'attendre son retour, et qu'il était inutile d'aller sans savoir ce qu'il y avait à faire. De là, je me vis remis en juin. La campagne paraissait comme manquée, mais qu'on pouvait faire des camps pour la montre, et surtout pour avoir un prétexte pour ne pas se mêler des affaires d'Allemagne. Je le sondai et prévins pour que je n'eusse rien à essuyer de désagréable, et j'entrevis qu'on pourrait bien me donner M. de Caraman. M. de Montbarrey était impénétrable, faisait tout par lui-même, et les bureaux ne savaient jamais rien, mais lui-même craignait beaucoup, et je vis bien qu'il était dans l'embarras !
Pendant ce temps, les alVaires d'Allemagne et de Turquie traînaient aussi ; on disait qu'on négociait. Le moment était remarquable. Toute l'Europe était comme une affreuse mine à laquelle était attachée une longue mèche tortueuse où le feu gagnait lentement. Si la mèche allait jusqu'à la poudre, c'était une explosion terrible; si l'on coupait la mèche, ce n'était rien.
Le grand événement de la grossesse de la Reine occupait beaucoup. C'était le 3 mai que sa deuxième révolution avait manqué. Ainsi, sa grossesse paraissait certaine. Cela pouvait influer surtout, et donnait des espérances et des idées à bien du monde.
Le 10 mai, dimanche, il y eut un monde étonnant, et il lit le plus beau temps, précisément comme, àpareil jour, quatre ans auparavant, où j'avais vu mourir le Roi, et la même affluence dans l'avenue, pour voir partir le nouveau. Observation triste, mais importante pourvoir combien tout cela est
peu de chose! Les deux princes qu'avait M. le comte d'Artois étaient renvoyés bien loin, si la Reine accouchait d'un garçon, c'est-à-dire du Dauphin. La Reine gagnait beaucoup, le Roi tenait ferme, tant qu'il pouvait, pour ne pas se laisser gagner. Les propos étaient de toute espèce et les intrigues se réveillaient, le parti des jeunes agréables prenant le dessus. Je vis, entre autres, M. de Guines extrêmement accueilli; la comtesse Jules de Polignac (1) charmante, douce et fine, avait toujours tout le crédit du côté de la Reine. Le vieux et habile Maurepas se soutenait pour les affaires, mais le Roi décidait beaucoup par lui-même, sans qu'on s'y attendît.
M. de Blair, intendant de Strasbourg, étant mort comme il venait d'être nommé à la place de prévôt des Marchands de Paris, on nomma pour Paris M. de Caumartin, intendant de Lille. On nomma M. de Galonné, qui était intendant de Metz, à la Flandre : il avait beaucoup d'esprit et pouvait aller loin, dont j'étais assez aise, et cela fît un grand changement dans cette partie.
Ge matin-là, le grand événement de la nomination du maréchal de Broglie pour commander sur les côtes, fut déclaré. Il devait commander de Nantes à Dunkerque compris. Ge choix était du Roi seul, et ne plaisait à aucun des partis. Le Roi avait dit : « Je veux cela, et qu'on ne m'en parle plus ! » M. de Maurepas j la Reine, M. de Montbarrey ne devaient pas être contents. Il s'agissait de voir s'il accepterait et comment, car lui et son frère, se méfiant de tout, pouvaient croire que c'était pour lui ôter le commandement de l'armée d'Allemagne, s'il y en avait une, et il y avait apparence qu'il ne l'accepterait qu'ayant le travail directement avec le Roi. Ainsi, cela pouvait mener les Broglie à tout ou leur casser le col, s'ils tracassaient trop le Roi, et le coup pouvait être fort pour Montbarrey, et même, pour M. de Maurepas.
(1) Yolande-Martine-Gabrielie de Polastron, comtesse, puis duchesse de Polignac (1749-1793).. gouvernante des Enfants de France en 1782, avait épousé, en 1767, Armand- Jules-François, comte de Polignac, premier écuyer de la Reine en survivance en 1776, duc héréditaire en 1780, brigadier de cavalerie en 1781, directeur général des Postes en 1785.
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Comme il y avait apparence ({u'il y aurait la nominaliou de généraux, cela m'intrigua beaucoup. Je lis des démarches pour qu'on ne me jouât pas de mauvais tour et que je fusse toujours, et avec agrément, chef dans ma partie : ainsi, c'était le moment critique, et tout le monde était bien en l'air.
Le 11 mai, je vis, de bon matin, M. de Maurepas, et j'eus avec lui la conversation la plus intéressante, sur un grand objet, entre autres ; je vis que beaucoup de choses n'étaient pas de son choix : pour la décision du général sur les côtes, c'était de M. de Vergennes et du plan arrêté au Conseil, où on était réduit à chercher à user les Anglais en les faisant camper et beaucoup dépenser et garder leur pays, et c'était toujours compter sur bien peu que de ne compter que sur le moyen de les user; c'était même reconnaître leur supériorité sur mer.
Je fis voir à M. de Maurepas l'almanach, et tous ceux qui m'avaient passé mal à propos, et je pris bien mes précautions pour le grade de maréchal de France. Je le prévins sur ma position, et qu'il fallait que j'y jouasse le rôle que je méritais. Nous traitâmes beaucoup de choses importantes, dont j'eus lieu d'être content.
C'est ainsi que se passa ce voyage où je vis qu'on m'avait rendu service de ne pas me laisser partir, et qu'il fallait revenir et bien suivre sur tout cela.
Aune heure, je partis pour aller dîner à Jouy. J'y trouvai la princesse de Monaco, toujours charmante et l'air de quinze ans, quoiqu'elle eût un fils marié. Elle était, là, aux agnets, pour instruire Chantilly à temps, et, par conséquent, n'était rien moins que contente, car M. de Montbarrey, sur qui elle croyait pouvoir compter, avait, à ce qu'on croit, proposé pour l'armée le prince de Condé ayant M. de Maillebois pour conseil, et le reste des généraux du même parti, et c'est sur quoi le Koi avait mis la liste dans sa poche, en disant : « Je verrai avec le maréchal de Broglie ! » Ainsi, c'était précisément tout l'opposé.
Elle revenait de Versailles, et assurait ({ue le prince de Montbarrey venait de lui dire que la lettre du Roi au Mare-
chai portait uniquement de venir prendre ses ordres pour les troupes dont il lui donnait le commandement. Cela ne disait donc ni oui, ni quoi, mais M. de Vergennes m'en avait parlé plus clairement. Cependant, il n'y avait rien d'autre de réellement fait, que ce que portait la lettre, le Roi ayant tout fait de lui-même et ne s'étant pas déclaré. Le soir, je revins, et ramenai à Paris le petit de Beuvron.
On fut plusieurs jours sans en savoir davantage, car le maréchal de Broglie, qui attendait son frère qui était allé voir Brest, ne se pressa pas, et paraissait vouloir presque se faire prier. On crut savoir qu'il faisait des provisions à Broglie, où il était, et que c'était là qu'il établirait son quartier général. Il ne pouvait être mieux placé, étant au centre de la Normandie et à portée de tout. Ce retard, qui gagnait le voyage de Marly qui était pour le 17, mettait tout dans une incertitude remarquable, et qui fit que tout le monde me conseilla de retarder mon départ, ce que je fis, et je ne me serais pas attendu, dans de pareils orages, de jouir de tout le beau mois de mai à Paris, dont je profitai pour voir les beaux environs, qui se perfectionnaient à vue d'œil.
J'étais assez tracassé de tout cela, car, si d'un côté c'était beaucoup d'être débarrassé de M. de Maillebois, qui était écrasé par ce choix, de l'autre le comte de Broglie, ami intime de M. de Beauvau et de tous mes anciens qui m'avaient passé, pouvait en faire nommer un pour commander un camp dans ma partie, ou me donner un second incommode. Les prévenir sans savoir si son commandement irait jusqu'au mien, était une imprudence; de l'autre côté, si en arrivant, il faisait signer au Roi son plan, je pouvais me trouver prévenu, et hors de temps pour le parer.
C'est dans ces circonstances, et sachant bien que je ne saurais rien, puisqu'il n'arrivait que le 18, que j'allai, le 15 mai, à Versailles. J'appris, en arrivant, que la veille, 14 mai, le prince de Montbarrey avait été appelé et était entré au Conseil d'État. Cela étonna fort, car la nomination du maréchal de Broglie, contre son choix et celui de son soutien, l'avait fait croire sur le penchant de la roue, mais ce fut de ces
retours de Cour qui ne sont pas rares. Voici ce qu'on en put juger : le Roi s'était déterminé de lui-môme et par un effet de sa bonne tête, car il avait le jug-ement le plus sain, mais il n'était pas, pour cela, mécontent de M. de Montbarrey dont le travail net et décidé lui plaisait, et avec qui il était habitué tout à fait. Par la nomination d'un général, une armée était décidée, et il est assez d'usage que, quand il y aune armée sur pied, le secrétaire d'Etat de la Guerre entre au Conseil pour être en état de la faire agir suivant ce qui y est résolu.
Les Broglie tardant à venir, le fin M. de Maurepas, sentant qu'il lui fallait parer à ce qu'ils s'emparassent de tout, fit sans doute savoir cet usage au Roi, qui s'y prêta sans peine, rien ne s'y opposant, et cela paraissant mettre plus d'ensemlde. C'est ainsi que M. de Montbarrey, encore jeune et qu'on croyait culbuté, fut, en deux ans, secrétaire d'Etat de la Guerre, cordon bleu, et ministre. De plus, son fils, qu'il fit prince, eut sa charge des Gardes de Monsieur et, par là, trouva, malgré la règle des vingt-trois ans, le moyen d'être colonel à vingt et un. Il faut avouer que c'est à la Cour qu'on fait et qu'on perd les plus grandes fortunes.
Ce 15 mai, jedinai, à l'ordinaire, et fis la promenade avec M. de Sartines. J'y fus seul; nous causâmes deux heures. Il me fit repassertout le plan de l'ensemble, prétendant toujours que je lui donnais le mieux le plan général. Il parut inquiet, ainsi que moi, de la lin. Une paraissait plus tant se flatter et sentait l'embarras de bien tirer parti de la Marine qu'il avait créée, car il faut avouer que d'avoir bientôt cinquante vaisseaux et cinquante frégates à la mer, après l'état où il l'avait trouvée, et sans qu'on eût chargé le peuple, c'était une création.
Je lui fis toujours sentir que tout dépendrait de ce que ferait l'Espagne dans l'Océan; que l'essentiel était de battre les vaisseaux et d'abattre la marine anglaise, sans quoi, à la fin, ils resteraient maîtres des mers.
Le duc de Chartres était parti, la veille, pour monter son vaisseau à Brest. Il me parut que ce n'était que pour faire des revues, donner de la considération et de la subordination à
la Marine, et pour la montre, comme la nomination du maréchal de Broglie. Je vis que, si les iVnglais détachaient de Portsmouth quelques vaisseaux pour l'Amérique, nous y en enverrions aussi renforcer M. d'Estaing, ainsi que toutes les forces navales de l'Europe pourraient bien se porter petit à petit en Amérique, qui s'acheminait à jouer le grand rôle qu'on avait souvent prévu, et dont l'Europe pourra se repentir.
L'état des choses était que M. d'Estaing, retenu parles vents, luttait contre eux pour regagner Cadix, que vingt-deux vaisseaux espagnols y étaient prêts à partir, sans que l'Espagne se déclarât, et que l'on y attendait, au même moment, la grande flotte des galions chargés au moins de cent cinquante millions de notre monnaie. On attendait avec impatience le courrier de la sortie delà Méditerranée de M. d'Estaing, de l'armée des galions à Cadix, et ensuite ce que ferait la grande flotte espagnole.
Si, au lieu d'aller en Amérique, tout cela joint ensemble et faisant soixante-dix gros vaisseaux de ligne, avec Brest et le reste de Toulon, sortait ensemble et venait tomber sur les trente-six vaisseaux qu'avait alors l'Angleterre, et, forçant Spithead, donnait entrée à cinquante mille hommes sous le maréchal de Broglie, et qu'on fût vainqueurs, ce pouvait être fait de l'Angleterre. Mais ce coup était trop beau pour être supposé, et l'Espagne, à ce qu'on disait, ne voulait pas se commettre dans l'Océan. Ainsi, tout paraissait se borner à faire parvenir, avant le secours anglais, les douze gros vaisseaux de M. d'Estaing en Amérique.
Ce fut dans cette importante circonstance que M. de Maurepas me dit, ce soir-là, que la frégate américaine qui avait porté notre traité au Congrès, venait de revenir, ce qui avançait la ratification. Circonstance importante qui assurait aux grandes forces que je viens de présenter, l'assistance de la nouvelle et grande puissance de l'Amérique, avec qui cela devait nous lier solidement pour longtemps, étant encore les seuls qui l'eussions reconnue et aidée ouvertement.
Ce même soir, INI. de Maurepas me conseilla encore d'at-
tendre pour voir ce que dirait M. de Broglie, et il ajouta : « Et ce qu'on lui dira ! » ce que j'entendis bien.
Le 17 mai, M. de Montbarrey me dit avoir travaillé, la veille, avec le Roi, et en paraissait très content, et surtout d'être entre au Conseil. 11 paraissait qu'on prévenait le Roi pour que les Broglie, qui tardaient à arriver, n'emportassent pas tout.
Je dînai chez M. de Vergennes, où on apprit la mort du comte de Chatliam, le 11 mai 1778. On attendait toujours avec impatience les nouvelles, pour savoir si la flotte partirait, en tout ou en partie. Gela, et le retard du maréchal de Broglie, arrêtait tout. C'est dans ces circonstances que je revins, le soir, à Paris. Je ne m'y occupai que de ma famille et des belles promenades de la saison. Mon fds se donnait en entier à l'éducation de ses enfants, avec M. l'abbé de Villemenet, et M. l'abbé Clouet, avec un répétiteur, était tout à fait en fonctions. Des six beaux garçons que nous avions, quatre avançaient dans leurs études : ainsi, c'était un petit collège bien intéressant !
Le 22 mai, je me rendis à Marly : j'appris que M. le maréchal de Broglie, arrivé à Paris le PJ, n'avait voulu recevoir personne, s'était rendu, le 20 au soir, à Marly, et que, le 21, il y avait eu une assez longue audience tête à tête avec le Roi, dont il avait paru sortir échauffé, et était parti de là pour Paris et, à ce qu'on croyait, mécontent. Cela lit courir le bruit qu'il avait marqué ses inquiétudes au Roi, qui n'en avait pas été content. On jugeait qu'il pouvait, par là, se faire tort, et on croyait que l'autre parti parviendrait à faire partager son commandement des côtes et à donner le côté de la Flandre au prince de Condé. Il s'agissait de ce que je deviendrais, dans tout cela, et si je resterais indépendant, ou subordonné à l'un d'eux. J'en demandai des nouvelles à M. le prince de Montbarrey, qui me dit en riant, à l'ordinaire : « Revenez dans trois jours ; je n'ai rien à vous dire ! »
J'allai dîner chez M. de Sartines. Ils logeaient tous deux aux pavillons d'en bas, et, par le beau temps qu'il faisait,
rien n'était si superbe et charmant que Marly. Le soir, les eaux jouèrent : c'est un endroit enchanté !
M. de Sartines me confia, en particulier, son inquiétude de n'avoir encore aucune nouvelle de M. d'Estaing, parti de Toulon le 13 avril. Gela devenait très inquiétant et n'avait pas bonne mine, pour le seul objet sur lequel nous comptions. On a vu que j'aurais voulu ou qu'on eût pu compter sur de plus grands coups, ou qu'on ne s'y fourrât pas, et ils revenaient à mon dire. Le soir, j'allai coucher à Versailles.
Le 23 mai, pour profiter de mon inaction et de la superbe saison, je m'adonnai à voir tous les grands changements du pays. C'était immense ce qu'on y avait fait depuis dix ans, en grands chemins, et comme le bas de Versailles s'agrandissait. Je visitai la nouvelle ville et le nouveau beau chemin qu'on faisait au-delà de l'abreuvoir.
J'allai à Saint-Germain, et j'admirai le nouveau chemin contre et en deçà de l'aqueduc, et celui de Luciennes, dont la vue est charmante. De là, je vis avec étonnementle chemin de la montagne de Saint-Germain, fini depuis plusieurs années. Mais, depuis que j'avais quitté les chasses du feu Roi, ce qui faisait douze ou quinze ans, je n'y avais pas passé. Le haut de l'entrée de Saint-Germain et le superbe tour du vieux château que cela fait paraître au mieux, m'enchanta. Je ne me reconnaissais plus nulle part. L'entrée du vieux château, surtout, du côté de la forêt, est admirable, ainsi que la liaison avec la terrasse d'un côté, et, de l'autre, avec les nouvelles avant-cours du maréchal de Noailles, chez qui j'allai dîner.
Je trouvai toute la famille à table ; on m'y reçut au mieux, et je m'y amusai beaucoup. Au sortir de dîner, je parcourus avec enchantement ces jardins à l'anglaise garnis de très grands arbres des plus rares, car il a commencé le premier à en planter. Ce qui réussit le mieux, c'est les mélèzes et les pins de Weymouth, et je vérifiai que presque tous ces arbres verts perdent de leur beauté en grandissant, hors les anciens connus. Ces jardins anglais sont très beaux, et, avec le côté de la terrasse et la forêt, quoique dans une ville, c'est un
ensemble remarquable. Je revins, le soir, coucher ù \'ersailles.
Le 24 mai, après avoir travaillé dans les bureaux, j'allai à Marly. Ju traversai les jardins et j'allai dîner au pavillon du prince de Montbarrey. Ce repas lut gai et agréable. On est là, quoique à la Cour, comme en petite société, dans le plus beau lieu du monde. Après le diner, M. de Montbarrey me dit qu'il n'y avait encore rien de décidé, de revenir vendredi, mais je vis bien que cela ne tarderait pas, et qu'il y avait une guerre de Cour des plus animées. En effet, je n'ai guère vu de moment plus chaud à la Cour, et en voici, en peu de mots, l'objet :
Depuis l'entrée du règne, M. de Maurepas avait été le principal ministre et avait presque tout fait. Le Roi, voyant qu'il y avait des partis différents, avait, par son bon jugement, nommé de lui-même le maréchal de Broglie. Celui-ci et son frère, qu'on craignait tant, pouvaient s'emparer de tout. Il fallait donc que M. de Maurepas se remuât. Il parut (ju'il cherchât à les dégoûter en partageant la besogne et en en faisant donner une partie au prince de Condé et à M. de Maillebois. Alors, la guerre fut ouverte, chaque parti faisait les plus grands elVorts, et il n'en allait pas moins que de disgracier le principal ministre. Tout le monde était en l'air, et la plupart étaient si animés qu'on les avait pris pour des fous. Rien n'était plus curieux que de voir tous les partis courir d'un pavillon à l'autre pour se faire de fausses conlidences. Je vis bien, là, le chaos brillant, dans son plus piquant.
Le soir, je me promenai avec M. de Sartines. Il me dit ([u'il ne sentait que trop la justesse de mes remarques, car j'étais, je crois, le premier qui eût parlé vrai. Il était consterné de n'avoir pas de nouvelles de Cadix, du passage de M. d'Estaing et d'avoir appris que onze vaisseaux des plus forts étaient partis de Portsmouth, a{)rès la revue, pour l'aller attendre à l'atterrage d'Amérique, où, avec ce qui y était déjà, M. d'Estaing, arrivant avec des équipages crevés de la route, allait être pris, au lieu de prendre. C'était pourtant là notre seule opération, et sur quoi on avait compté uni-
quement. De ce côté, à moins que la chance ne tournât, elle avait donc bien mauvaise mine, comme je l'avais prévu.
Il me demanda mon avis : je lui dis que je n'y voyais plus rien de bon, à moins que l'Espagne ne fît un grand coup, et qu'il n'aurait pas fallu s'y fourrer ; qu'enfin je ne voyais que d'engager le Roi à faire faire une grande opération de finance pour avoir de l'argent devant soi et amasser force matelots et matériaux de marine, pour être en état de réparer les pertes et tenir, avec l'Espagne, l'année d'après.
Voyant que je serais obligé de revenir, j'allai trouver le gouverneur pour me faire mettre sur la liste, car, jusque-là, je n'y allais que pour affaires, sans approcher du château.
Je me trouvai, par hasard, devant chez M. de Maurepas : son valet de chambre m'annonça. Il me fit entrer un moment. Comme ma position m'inquiétait dans tout ce chaos, je le priai de se souvenir de ce que je lui avais dit à ce sujet. Il me dit qu'il s'en souvenait.
Je fus frappé de son changement : soit chagrin, soit goutte, ou tous deux, cela était effrayant. Je vis bien qu'il était plus agité que de coutume de tout cela; même son caractère gai en était changé. Je causai encore avec de vieux renards de courtisans, et le moment me parut très chaud.
Le temps étant superbe, et les jardins garnis d'une multitude de monde, j'allai voir jouer les eaux : les arbres étant à leur plus grande perfection, et les eaux en bon état, je considérai le tout en amateur, et je m'aperçus bien que je voyais ce qui se peut de plus beau en ce genre.
Le soir, je revins à Paris, admirant le beau pays, les paysages du bord de l'eau, et toujours en extase de l'arrivée nouvelle de Paris, par le pont de Neuilly et le cours garni d'une afiluence de monde, ce qui faisait le plus grand et le plus bel effet possible.
Les jours suivants, toutes les personnes instruites furent très occupées de l'événement de Cour, à Marly, qu'on regardait comme très sérieux, et l'on pensait qu'il faudrait que le maréchal de Broglie ou M. de Maurepas fût culbuté. On assurait le prince de Condé nommé, au moins pour l'armée
de Flandre, et M. de Maillebois sous lui; ce qui l'aisait bien crier tous les maréchaux do France qui l'avaient jadis si maltraité. De là, il paraissait qu'il pourrait être destiné à commander les troupes de ma partie, et je me trouvais rejeté dans tout un chaos de désagréments. Il est cruel de ne pouvoir être, nulle ])art, sur de quelque chose de tranquille!
Le 25, tout le Conseil fut assemblé quatorze heures chez le garde des Sceaux, et, enlin, à la pluralité d'environ moilié, le jugement de M. de Lally fut cassé. C'était revenir de loin, et une grande ail'aire; quoique je crus que ce jugement fut trop dur et même injuste, je pense qu'il est peut-être dangereux de revenir de tout, comme il venait d'arriver du jugement de M. de Bellegarde (1), de l'artillerie, ce qui donnait à penser que les tribunaux les plus respectables jugent mal, et que la justice change comme et avec les ministres.
Le 27 au soir, et le 28 mai, on crut, mais prématurément, savoir la décision de la grande querelle relative aux généraux, qui avait été si chaude. MM. de Maurepas et de Montbarrey parurent l'emporter encore, et on sut que le maréchal de Broglie aurait la Bretagne et la Normandie, et môme le maréchal d'Harcourt sous ses ordres — mais sans son frère, qui resterait à Metz — et que M. le prince de Coudé aurait tout le reste, la Picardie, l'Artois et la Flandre, et M. de Maillebois avec lui, quoiqu'on eût tant promis, jadis, aux maréchaux de France, qu'il ne serait pas employé, mais il venait déjà de l'être à une division. De plus, et le pis pour moi, on sut que le Roi laissait aux deux généraux la nomination des officiers généraux; par là, le ministre se mettait à même de répondre : « Ce n'est pas moi qui ai fait l'arrangement ! » D'autres disaient que M. de Maillebois aurait, seul, ce commandement.
Par ce terrible coup, après avoir été seul, et vingt-trois ans, en chef dans mes commandements, je me retrouvais confondu et revenu à la terrible chicane d'avoir encore
(1) Voir la note du tome ill, page 62.
114 JOURNAL DU DUC DE GROt
M. de Maillebois pour ancien chef. Qu'on voie comme on est tracassé dans la vie !
C'est dans cette rude circonstance que je retournais à Marly. Le 29 mai, je m'y rendis par la pluie, ce qui faisait qu'il y avait peu de monde, et j'arrivai comme M. de Sartines se mettait à table ; nous n'étions que cinq. Après le diner, je le vis étoufï'er de colère et de chagrin de ce qu'il n'avait pas de nouvelles de la sortie de M. d'Estaing de la Méditerranée, chose d'autant plus cruelle qu'on savait qu'une escadre de douze gros vaisseaux, sous les ordres de l'amiral Byron, était partie de Sainte-Hélène le 19 mai. Ainsi, elle devait arriver devant lui, en Amérique, et être supérieure, en y joignant ce qui y était. Tout cela nous fit voir très noir, tout ce jour-là.
Je devais aller loger à Luciennes, chez M. de la Morlière, mais, le soir, M. Lemoine, concierge de Marly, m'engagea à y loger et me fit donner un bon appartement par le prince de Poix (1), où je m'établis. J'eus une audience de Mme de Maurepas, qui faisait tout, à qui je remis une lettre de ma belle-fille pour mon affaire, et toutes les démarches que nous pouvions faire étaient faites. J'allai, ce soir, au salon, qui n'était plus si nombreux, n'y ayant que la table du grand jeu et, à côté, le Roi et ses frères s'amusaient au billard, qui était à la mode.
Le 30 mai fut plus favorable, car le bon et le mauvais se balancent et se succèdent toujours : j'allai dîner chez M. le prince de Montbarrey. Nous étions tout ce qui peut tenir dans les pavillons, dans la salle à manger, c'est-à-dire dixhuit. J'étais à côté de lui. Il me traita au mieux; le dîner fut gai, et le beau temps étant venu, on put passer au salon, c'est-à-dire sur la terrasse du jardin, car il faut laisser ôter la table, et on prend le café à l'air. Je le pressai d'un air plus content que je n'étais; il me dit que je devais être tranquille,
(1) Philippe-Louis-Marc-Anloine, marquis de Noailles, prince de Poix (1752-1819), maréchal de camp en 1188. lieutenant général en 1814, gouverneur de Versailles en survivance en liei. marié, la même année, avec Anne- Louise-Marie deBeauvau.
et de compter sur lui. Je ne savais guère où cela allait, mais j'appris que cette deuxième armée qui m'inquiétait, était au moins incertaine, et même qu'il paraissait ([ue M. le prince de Condé n'en voulait pas, et que M. de Maillebois ne jouait plus si beau jeu.
Enfin, il parut que le maréchal de Broglie n'était, comme le poitait la première lettre, que nommé pour commander une armée d'environ quarante mille hommes, pris de toutes les troupes, un peu partout, sans toucher aux commandements des provinces ; qu'il y aurait des régiments de ma partie qui en seraient et qu'on remplacerait, et que cela ne rendant pas l'armée de Flandre agréable, le prince de Condé ne s'en souciait pas. Restait à craindre qu'on n'y mît M. de Piaillebois seul, mais il n'en paraissait pas question. Cependant, si les Hollandais remuaient, dont on commençait à parler, cela pouvait arriver. Enfin, c'était un répit, et il paraissait qu'on ne touchait pas à nos commandements, sauf qu'on en tirerait des troupes au besoin. Cette tournure de nommer des généraux particuliers pour les troupes, n'avait pas bonne mine pour nous.
Les choses étant dans cet état, ce jour-là, à '.) heures^ M. d'Aranda, ambassadeur d'Espagne, reçut ses lettres par la poste ordinaire. On ne lui parlait pas de l'arrivée des galions, mais le ministre lui marquait : n On sait que la flotte de Toulon a passé heureusement le détroit. »
Cette nouvelle fit grand plaisir à M. de Sartines et à tout le monde, mais il était étonnant qu'il n'y ait pas de courrier. On compta, par le temps de la poste, qu'il devait avoir passé vers le 12 mai, et M. de Sartines me montra une lettre d'un de nos commandants de })elits bateaux d'espionnage, qui écrivait de la rade devant Plymouth, où la Hutte de l'amiral Byron était encore retenue par le vent, le 23 mai. Ainsi, M. d'Estaing pouvait avoir dix jours et plus d'avance. Tout cela annonçait que nous enverrions de lircst suivre l'amiral Byron, et que la rude danse commencerait, comme on l'avait jugé, dans les mers de l'Amérique.
On juge bien que cela fit la nouvelle du jour, qui ne fut
distraite que par un joli spectacle bouffon où tout le monde courut.
Pendant ce temps, cette soirée étant très belle, je pris M. de la Morlière dans ma voiture, et j'allai voir sa jolie maison de Luciennes. Sa vue est d'autant plus agréable que l'aqueduc d'un côté, et des bois de l'autre, font le repoussoir du plus beau lointain qui est au milieu. Il me fît voir un joli pavillon détaché que M. d'Argenson occupa quelquefois, qu'il m'avait destiné.
De là, il me mena voir l'admirable pavillon de madame du Barry, contre et au-dessus de la machine. Gomme il n'y avait pas moyen de voir honnêtement ce jardin sans voir la dame du château, je fis visite à Mme du Barry à qui je n'avais jamais parlé et qu'à peine je connaissais de vue. Je la trouvai encore bien et affectant toujours un meilleur ton qu'on ne devait s'y attendre. Elle s'était si bien habituée à la dépense, que cela lui paraissait tout simple, et elle était restée riche des pensions que le Roi lui avait affectées un peu sur tout, même sur la Guerre.
A la mort du feu Roi où je lui avais entendu dire si longtemps : « Appelez mademoiselle du Barry! » elle avait été, comme on sait, emmenée par le duc d'Aiguillon, puis, après la mort du Roi, reléguée dans un couvent près Meaux. Gomme on ne la trouva pas dangereuse, apparemment par M. de Maurepas elle fut traitée très favorablement, car, après sept ou huit mois, elle eut permission de revenir à Paris et à cette belle maison de Luciennes que le Roi lui avait donnée. Elle s'y établit tout à fait, sentant l'embarras du rôle à Paris, et elle y tenait un grand état avec peu de monde, étant, comme on peut croire, très délaissée. Gependant, plusieurs de ceux dont elle avait fait la fortune continuaient d'y aller, et c'était un singulier assemblage de grandeur et de petitesse. Quoique si près de la Cour, à Marly, on ne songeait point à elle.
Après une courte visite, elle me mena elle-même voir son pavillon. G'est, je crois, le plus beau et dans la plus belle vue possible : la machine paraissait un petit mouUn à ses
pieds, et les deux tournants de rivières avec une partie reparaissant comme en cascade, au milieu, fait la vue la plus riche et la plus agréable. On sait qu'on a épuisé, dans ce très i>etit pavillon, tout ce que Fart, le goût et la dépense peuvent produire.
Admirant cette vue étonnante, je causai longtemps avec elle, sur le balcon, du feu Roi, et j'étais fort étonné de me trouver là avec elle, que je ne voulais pas regarder dans son brillant. Elle parla fort bien, et Ton ne se serait pas douté de ce qu'elle avait été d'abord. Je la ramenai chez elle, où je fis encore un peu visite, puis, ayant donné un coup d'œil à la machine, qui borde sa cour, et où je comptai treize conduits de six pouces chaque, qui forment le grand volume d'eau de Marly, j'y revins au coucher du soleil.
Le soir, j'allai au salon et chez M. et Mme de Maurepas, et j'y eus la confirmation de ce que j'ai dit plus liaut.
Le 31 mai, dimanche, j'allai de bonne h&ure à la grand'messe de la chapelle, puis au lever, où il y avait beaucoup de monde. Le maréchal de Broglie y vint, le Roi ne lui dit qu'un mot à la fin. Nous restâmes longtemps dans le cabinet ; M. de Montbarrey y était et travailla, un moment, avec le Roi. Le secret était toujours impénétrable et, en général, il était parfaitement bien gardé partout. Je m'approchai du maréchal de Broglie. 11 me parut toujours boudant, à son ordinaire, et parlant beaucoup. Sur ce que je lui dis qu'il devait être content, puisqu'il était le seul dont on parlât, il me dit qu'il ne savait rien, qu'il m'assurait qu'on ne lui avait presque rien dit, et que tout cela ne pouvait pas aller comme cela. C'est son usage d'être mécontent et il devait se faire tort, avec ce ton-là !
J'appris qu'on m'ôtait le régiment de Diesbach pour le remplacer par celui de Salis. On disait que le commandement du maréchal de Broglie allait jusqu'à la Somme, mais on n'en savait rien, et le plus vraisemblable était que tout cela ne serait qu'une montre de peu d'elfet. Pour l'armée de Flandre, on n'en parlait plus : le Maillebois ni Voycr ne reparaissaient plus, mais peut-être remuaient-ils autant sous
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main. Enfin, tout cela était fort embrouillé, mais ne paraissait pas si mauvais, pour moi, que je l'avais cru d'abord. Il y avait apparence qu'il y avait une liste de faite ; la question était de savoir si on la publierait ou si on la garderait pour l'occasion : telles étaient les choses quand je quittai Marly.
Ce lever du Roi fut très nombreux, la Cour assez brillante. Je dînai chez l'ambassadeur d'Espagne, après quoi nous fûmes à son café où l'on voyait des tapis garnissant un beau bosquet, où l'on jouait et prenait des glaces. La Reine y vint et, quoique petit, cela était assez brillant. On y parlait fort diversement de la nouvelle du passage de M. d'Estaing. J'allai voir M. de Sartines. Je lui dis que je jugeais, si M. d'Estaing était passé vers le 12, qu'il aurait au moins dix jours d'avance, et que mon avis et mon désir était qu'il entrât dans la rade de Boston, qu'il s'y refit et que, se mettant là aux ordres des Américains, ils lui donnassent pour conseilleurs meilleurs corsaires, qui sont excellents, et que, formant la base de cette nouvelle marine, ils ne lui fissent faire que des coups assurés. Il me dit qu'il approuvait fort mon château en Espagne, et, en gros, il me parut bien plus content.
Les jardins étaient pleins de monde, les eaux jouaient et rien n'était plus superbe. Je partis à sept heures de ce lieu admirable où j'avais été beaucoup mieux que je n'aurais cru et, admirant toujours la nouvelle entrée par le Cours, je revins avant la nuit close à Paris.
Je trouvai un monde prodigieux au Cours et, au bas du Pont Royal, le quai plein de peuple. Comme je venais d'apprendre à Marly la mort de Voltaire, et que je passais devant chez M. de Villette, sur le quai, au coin de la rue de Beaune, où il logeait et où je voyais tout ce monde assemblé, j'arrêtai à la porte d'une maison à côté, et j'appris qu'il était mort, qu'on le cachait, et que le peuple était là pour voir s'il y aurait un enterrement. J'envoyai un de mes gens pour savoir ce qu'il en serait, et, étant obligé d'aller au Marais pour prendre congé de la duchesse de la Trémoïlle, qui par-
tait le lendemain, je fis encore passer mon carrosse par devant cette maison, à près de minuit.
J'y vis beaucoup de fenêtres ouvertes, et du mouvement dans la maison, mais il n'y avait personne à la porte, et j'appris par mon domestique que, vers onze heures un quart, il avait vu la grande berline dans laquelle il était arrivé, sortir avec une espèce de paquet dedans et un laquais derrière, comme pour aller en visite, et qu'il était dedans, ayant été embaumé le matin ; qu'on le conduisait ainsi à la première poste, d'où sans éclat et incognito on le menait, croyait-on, pour l'enterrer, à sa terre de Ferney près Genève, mais sur France, où il avait demandé à être enterré. Ainsi sortit, pour la dernière fois, de Paris, Voltaire, d'une manière, comme on voit, peu brillante.
J'eus, ensuite, occasion de savoir plus de détails sur ce fait qu'on tint fort caché, par le chirurgien qui l'avait gardé et assisté à l'ouverture, et par un homme qui avait accès dans la maison.
Le fait est qu'il y avait environ dix jours qu'il s'était trouvé beaucoup plus mal de ses coliques, et comme il avait toujours la rage de faire des tragédies et de travailler, et qu'il a toujours eu besoin de s'échaulTer par le café, il en avait pris, dit-on, plus de vingt tasses, à quoi on attribuait sa rechute qui le mit au lit, pour ne s'en pas relever, le 21 mai, souifrant extrêmement. Étant très colère et n'y pouvant plus tenir, il envoya chercher de l'opium et en prit jusqu'à se calmer, ou peut-être pour s'étourdir. Ainsi, on disait que c'était une espèce d'empoisonnement, mais il paraît que c'est sa famille qui le faisait passer pour fol, et qu'il conserva toute sa tête. Il extravagua en partie, marquant pourtant toujours du feu, de l'esprit, parfois, et beaucoup de colère. Il jurait beaucoup et fut terrible dans cette fin. Tronchin disait que c'était une fin de désespéré, et le prêcha même pour le calmer, mais Voltaire lui dit : « Gomment avoir recours à une religion que j'ai cherché soixante ans à détruire? »
Le curé de Saint-Sulpice, le sachant au plus mal, y alla. On
le fit attendre. Enfin, il pressa tant qu'il entra et, le trouvant assoupi, lui cria : « Monsieur de Voltaire, reconnaissez-vous Jésus-Christ?» Voltaire le regarda avec des yeux enflammés, et dit en se retournant de l'autre côté : « Qu'on me laisse en repos ! » Sur quoi le curé se retira en faisant entendre qu'ayant dénié, par ses écrits, publiquement, il ne pouvait être enterré en chrétien.
Peu après, M. de Villette étant au pied du lit et pleurant, Voltaire lui dit, toujours avec son ton de déclamation : « Vous pleurez ? » Il ne marqua rien d'honnête pour sa famille. Enfin, la nuit du samedi au dimanche 30 mai, à onze heures du soir, il dit, en le nommant, adieu à son domestique qui le tenait, et expira.
Il y eut, devant, une assemblée du premier Président, de M. Amelot, du lieutenant de police, du curé de Saint-Sulpice et d'un conseiller au Parlement, nommé Mignot (1), parent de Voltaire, et sachant que c'était aussi la façon de penser du Roi, le curé ayant été des plus fermes, il fut décidé qu'on cacherait sa mort et qu'on l'emporterait, faisant croire qu'ayant perdu l'esprit et étant tombé en enfance, on l'emmenait à Ferney pour se rétablir. En conséquence, le dimanche 31 mai, on fit l'ouverture du corps en règle, on remit le cœur à M. de Villette et à la famille.
On lui trouva le cerveau des plus spacieux et des mieux conformés pour la mémoire. On décida que la cause de la mort était un abcès dans la vessie, qui avait percé dans les entrailles et y avait mis l'inflammation, sans quoi, malgré sa maigreur et son grand âge, il y avait encore du feu pour aller loin. On l'embauma comme on ferait une momie, ayant ôté tout ce qui se corrompt, qu'on mit dans une boîte, qu'un fossoyeur de Saint-Roch promit d'aller enterrer secrètement.
(Ij Vincent Mignot (1725-1791), frère de madame Denis, la nièce de Voltaire, était conseiller-clerc au Grand Conseil et l'auteur de divers ouvrages historiques dont le meilleur est VHisloire de VEmpire ottoman depuis son orifjine jusqu'à la paix de Belgrade, en IT'iO (1771).
C'est lui qui assista Voltaire dans ses derniers moments, et signa, avec le marquis de Villevicille, la « profession religieuse » de son oncle, rédigée in extremis.
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Du reste, oa le remplit d'aromates, on rajusta tout le reste, puis on lui mit un bonnet, une robe de chambre, et on retendit et attacha dans sa grande berline, et c'est ainsi que mon domestique le vit partir à onze heures et un (juart de la nuit, le 31 mai. un domestique derrière le carrosse, qui prit parla rue de Beaune, sans que personne l'eût vu que mon homme.
Telle fut la triste fin et la dernière sortie de Paris du fameux Voltaire qui fut, comme on voit, obligé d'en sortir très incognito, après avoir eu de si grands honneurs d'enthousiasme à la Comédie et à l'Académie, il n'y avait qu'un mois.
La police fit défendre à tous les imprimeurs et journalistes de parler de sa mort et, malgré sa grande célébrité, il n'en fut pas dit un mot, chose remarquable ! Comme, le même jour, la liste de l'armée de Broglie parut, cela fit diversion, et, quoique tout le monde le sût, on n'est jamais mort mieux incognito.
Ce ne fut que plus de huit jours après, et par ordre, que la Gazette de France mit en petits caractères, à la fin de l'article de Paris, cette mort d'une manière très simple. Voici l'article :
Marie-François Arouet de Voltaire, gentilhomme ordinaire du Roi, et un des Quarante de l'Académie française, est mort le 30 mai (sans dire où) iVgé de quatre-vingt-quatre ans et quelques mois.
11 avait fait, dans ses maladies, plusieurs rétractations qui ne portaient que sur ce qu'il déclarait mourir dans la religion de ses pères. Mais, comme on voyait que ce n'était que pour obtenir un enterrement et qu'il faisait dérision de tout, le curé de Saint-Sulpice, homme d'esprit et très ferme, tint bon, même contre M. Amelot, le ministre qui était à Paris, qui obligea à prendre la tournure qu'on vient de voir.
On le mena, dans le carrosse, comme j'ai dit, en diligence, à la petite abbaye de Scellières, à trente lieues de Paris, près de Troyes, où il n'y a que deux ou trois moines, et qui appartient à l'abbé Mignot, conseiller au Parlement, neveu de
Voltaire, et, ne perdant pas de temps, on lui fit vite un service et on l'enterra là, comme en dépôt pour le mener à Ferney. Le lendemain, l'évêque diocésain défendit qu'on l'enterrât, mais il n'était plus temps, et c'est ainsi qu'on accommoda, comme on dit, la chèvre et le chou, la famille l'ayant fait enterrer, et l'Église n'y ayant pas consenti (1). La quantité de partisans enthousiastes qu'il avait dans Paris avait fait craindre une rumeur qui obligea à prendre toutes ces précautions, au moyen desquelles tout fut tranquille.
(1) On sait que le corps de Voltaire fut, sous la Révolution, retiré de l'abbaye de Scelliôres, transporté à Paris et placé au Panthéon.
DU !<"' JUIN 1778 AU 20 février 1779
Marche Je l'escadre du comte d'Estaing. — Altitude do l'Espagne. — Confiance que me témoignent MM. de Sartiues et de Montharrey. — M. du Fleurieu. — Travail avec M. de Vergennes. — ^Nouvelles d'Angleterre. — Je quitte Paris le 18 juin 1778, et m'arrête à Chantilly, où je parcours le jardin anglais et le hameau. — Le prince de Condé me fait visiter le château, où je soupe avec les princesses de Condé et de Monaco. — Avant de partir, le lendemain matin, je fais un tour à la Ménagerie. —Je commence le 22, à Saint- Valéry, ma tournée des côtes et batteries. — A Montreuil, l'espion Parades, arrivé d'Angleterre, me rend compte des mesures qu'il y a prises, des projets de l'amiral Keppel, et m'annonce l'arrivée de M. d'Estaing en Amérique. — Je reviens, le 21 décembre, à Paris. — La Heine accouche d'une fille. —Le duc de Chartres. — M. d'Orvilliers. — Un ouragan, à Versailles. — Mes prédictions à M. de Sartines, au sujet de la guerre. — Belle invention de l'ingénieur Groignard. — Le diplomate Carnier et Franklin. — Le salon de Mme de Maurepas. — Étroitesse des vues politiques de son mari. — J'ai, avec les autres ministres, des conversations qui m'inspirent des doutes sur leur énergie. — Grand diner chez l'ambassadeur de Sardaigne. — Je présente un mémoire à M. de Mauiepas et lui expose le projet d'emprunt imaginé par mon fils. — Un veau marin monstrueux. — (Mdounance nouvelle, relativi' aux garde-côtes. — Première réception de la Reine depuis ses couches : j'y vois des coiffures de trois |)ieds de haut. — Je donne un grand souper au Nonce et au cardinal de Gué-
mf'née. — Agrément des dîners du maréchal de Mouchy. — Pi'ojets de réformes dans la cavalerie. — Je vois, de l'Hôtel d'Havre, les carrosses du Roi se rendant à Notre-Dame, pour rendre grâces à Dieu de la couche de la Reine. — Procès et acquittement de l'amiral Keppel. — Retour en France du marquis de La Fayette. — Etat des Lettres et des Sciences. — Mauvais résultat des épargnes de M. Necker.
Je reviens aux affaires générales et aux miennes : on fut longtemps très inquiet du passage de M. d'Estaing, dont on n'avait aucune nouvelle. On disait que l'amiral Byron partait, avec douze ou quatorze vaisseaux, pour l'aller attaquer ou attendre avec les six ou huit de M. Howe, à l'atterrage. Tel était l'état des choses quand je retournai à Versailles où, à la promenade, étant seul avec M. de Sartines, nous vîmes au plus noir, le seul coup paraissant manqué. Je ne pus voir M. de Montbarrey, qui me remit encore à huitaine- On disait toujours qu'on gardait M. de Maillebois, pour peut-être commander dans ma partie; ainsi, je revins à Paris, ne vo^^ant rien de bon.
Enfin, le 4 juin, Mme de Château-Renauld, belle-mère de M. d'Estaing, soupant chez nous, y reçut très tard l'avis de M. de Sartines, qui portait qu'il venait de recevoir un courrier du consul de Cadix, qui lui apprenait qu'enfin M. d'Estaing avait passé le détroit, le 16 mai au soir, et qu'on l'avait vu de très loin, son escadre allant dans le meilleur ordre. La lettre était du 19 mai, et disait qu'alors il devait être près des Açores. Comme on sut que, dans le même temps, Faûiiral Byron était encore à Plymoutlï, tout changea de face, et l'expédition de M. d'Estaing donnait toute espérance de réussite. D'ailleurs, le choix que le Roi avait fait du maréchal de Broglie et la liste qui parut alors de ses dix lieutenants généraux et deux maréchaux de camp, pris sur tout ce qui était le meilleur, produisit son effet en plein, car l'Angleterre en prit tant de crainte qu'elle n'osa se dégarnir de rien, et que tous ses vaisseaux restèrent pour la garde de son pays, de sorte que M. d'Estaing paraissait sûr de la supériorité, dans sa partie. En homme ferme qu'il était, il n'approcha pas de Cadix, ne
donna pas la muindre de ses nouvelles, parce qu'étant llatté de sa besogne, il ne voulait pas risquer d'avoir un contreordre, ni de faire connaître sa mission qu'on tenait toujours très cachée, notre ministre n'ayant jamais été si discret.
Si tout cela allait bien, à la justice près de cette injuste guerre, les choses allaient mal du coté de l'Espagne qui assurait toujours l'Angleterre de sa bonne amitié et ne nous aidait nullement. Il est vrai qu'ils attendaient les galions et leurs autres Hottes, et pouvaient s'en mêler à la fm de l'année, sans quoi nous restions bloqués à Brest, et ne jouant pas beau jeu, du moins en apparence, car tout dépend, comme je ne cessais de dire, de rester maitres de l'Océan, ce que nous étions très éloignés d'être.
Je retournai, le vendredi 12, à Versailles, à l'ordinaire, dîner chez M. de Sartines, et ensuite faire avec lui, tète à tête, le tour de la pièce des Suisses. Il était plus content, et moi aussi, la besogne se disposant au mieux pour M. d'Estaing qui, avec ses douze gros vaisseaux, devait être alors à michemin d'Amérique, sans que rien fût parti d'Angleterre pour s'y opposer, hors deux- vaisseaux qui avaient mené les commissaires. Ainsi, il ne pouvait avoir affaire qu'à huit vaisseaux de ligne et cinq frégates de cinquante canons, et on avait foulé aux pieds, en Amérique, les bills conciliatoires.
De ce côté, les choses allaient bien ; les galions allaient arriver et les Anglais n'avaient rien envoyé et n'osaient se dégarnir, mais l'Espagne donnait de l'inquiétude et paraissait ménager l'Angleterre.
Les choses dans cet état, l'amiral Keppel (1) était, avec vingt-deux vaisseaux, à Sainte-Hélène, l'amiral Byron,avec quatorze, à Portsmouth ; tout indifiuait qu'ils allaient se joindre, faisant trente-quatre vaisseaux de ligne, et établir leur croisière ordinaire à l'entrée de la Manche, d'Ouessant aux Sorlingues, ce qui bloquait Brest, comme je l'avais annoncé, il y avait trois mois.
(1) Auguste, baron Eldoa, vioomlc Iveppcl ^ITJ.j-l'SH), venait d'être élevé au grade d'amiral. C'est lui (jui commandait la (lotte anglaise au combat d'Ouessant ,8 juillet 1778), dont il va Otre parlé ci-dessous.
Dans cette circonstance, nous avions alors trente beaux A^aisseaux de ligne en rade de Brest, prêts à combattre. M. de Sartines me demandait toujours si mon avis était de donner le combat- Je lui disais de n'en rien faire. Il alla jusqu'à me dire : « Mais s'ils se dégarnissaient un peu, et que nous fussions de deux ou trois vaisseaux plus forts, que fe riez-vous? » Je répondais toujours que je ne sortirais pas, attendu que, si l'on se battait bien, de part et d'autre, le vainqueur même serait brisé, comme le vaincu; qu'il fallait regagner son chez soi pour se remettre, et que, dans ce cas, les Anglais étant plus tôt remis que nous, comme nous l'avons toujours vu, on ne gagnerait rien à se battre. Si nous avions le dessous, c'était encore pis, et l'exemple de M. de Gonflans était trop récent pour être oublié.
Il me dit qu'il pensait tout comme moi, mais était embarrassé des propos de Paris qui le vilipenderait d'avoir créé une marine pour n'en rien faire. Je lui dis que je le plaignais fort, qu'il n'éviterait pas ce chagrin-là, et que c'était à voir s'il voulait aller au bien de la chose ou non. Il m'assura qu'il se sacrifierait et ne laisserait sortir sa grande armée navale que presque à coup sûr. Je lui répétai que tout dépendait de l'Espagne qui, seule, pouvait emporter la balance, car, quoiqu'il poussât sa marine, comme il Fallait faire, à cinquantecinq vaisseaux de ligne, les Anglais en mettraient soixante, et l'on ne serait qu'à forces égales ; que, comme l'important était de rester maîtres de l'Océan pour avoir son commerce libre, il ne fallait pas s'y fourrer, si l'on n'avait pas été sûrs de l'Espagne, ou attendre qu'elle voulût agir tout de bon.
Nous coulâmes à fond tous les objets, et il m'assura encore que personne ne lui avait parlé ni si vrai, ni si juste, et il me marqua un vrai attachement. Je vis le chevalier de Fleurieu (1), habile homme, qui était son principal conseil : il
(1) On lit dans les Mémoires secrets, h la date du 29 août 177o : « C'est M. de Fleurieii. lieutenant de vaisseau, âgé de trente ans, qui a toute la confiance de M. de Sartines. Il est rame de ses conseils, sans avoir, au ministère, aucune association directe. Sa Majesté est instruite de Tutilité dont ce jeune officier est à son secrétaire d'Etat de la Marine, et a permis à celui-ci de lui faire un traitement proportionne. »
pensait tout comme moi, et m'assura que M. de Sartines avait, en moi, une confiance absolue.
J'allai m'assurer d'un rendez-vous avec M. deMontbarrey, puis je passai toute la soirée dans les bureaux, avec les meilleurs chefs des différents départements où j'eus la satisfaction de voir que je ne m'étais pas trompé et que j'allais partir bien au fait. Comme ils me voyaient bien traité de tous les ministres, ils faisaient tout ce que je voulais, et je n'avais jamais été si agréablement dans toutes les parties.
Le samedi 13, j'eus, enfin, près d'une heure de travail avec M. le prince de Montbarrey, et mes derniers ordres. Tout alla au mieux : il m'assura que j'étais seul et très indépendant, n'ayant rapport qu'à lui, le commandement d'armée et autres de M. le maréchal de Broglie ne passant pas la Bretagne et la Normandie, et qu'il n'était pas question d'en mettre d'autre ; que je pouvais être tranquille et content, que je ne serais pas troublé. La lettre à Mme de Maurepas avait fait, je crois, merveille, jointe à la force dont j'avais poussé tout l'hiver, où j'avais bien fait de tenir ferme. 11 me dit, comme me l'avait dit M. de Sartines, qu'il fallait pousser, faire du bruit et chercher les occasions d'inquiéter l'Angleterre et de l'user par tous les elïorts qu'on lui ferait faire pour se garder. Ainsi, il n'était question que d'offensive, en attendant qu'à la lin on nous forçât peut-être à la défensive. On me parla des travaux et discussions entre Saint-Valery et le Crotoy, de voir ce qu'on pourrait embarquer. On me lit voir qu'on était mécontent de M. Bouillard, qu'on me donnait grande autorité sur le génie et l'artillerie ; enfin que j'étais en meilleure position que je n'avais jamais été. Il finit par me demander mon amitié, m'assurer que je pouvais compter sur lui, et je le quittai très satisfait, lui ayant fait voir et laissé mes services et les passe-droits que j'avais essuyés pour tenir pour le dernier grade.
Le soir, dans le bureau des Affaires Étrangères, je me mis bien au fait et bien en train et, à l'après souper, j'allai faire mes remercîments à Mme de Maurepas, qui me traita au mieux.
Le dimanche 14 juin, je pris congé de M. de Maurepas, qui m'assura que je serais content et qu'il nous aimait fort, et je le laissai bien disposé pour moi et mon fils. Je pris congé du Roi, de la Reine, de Monsieur et de M. le comte d'Artois; mais, hors cela, pour ce qui concerne le côté du château, je n'y allais plus et ne m'y attachais nullement, en sachant bien l'inutilité.
Je dînai et travaillai longtemps avec M. de Vergennes à qui je parlai net et vrai sur le tout. 11 m'assura faire cas de moi et de ma façon de penser, et souvent assez pour que je visse loin devant moi. Mais, ce qui m'étonnait toujours, c'est que c'était la politique qui voulait le plus les combats et actions de force, sans en sentir assez les difficultés. De ce côté, on voulait pousser à outrance.
Il m'assura que l'Espagne agirait à la fin, et que, du côté de l'Allemagne, il y avait encore, chose étrange, autant à parier pour la bataille que pour la paix, quoique près de quatre cent mille hommes fussent presque en présence, et le roi de Prusse et l'Empereur en personne à leur tête.
Dans ce temps, on avait appris que, le 3 juin, le roi d'xA.ngleterre venait de congédier son parlement et avait assuré, dans son discours, qu'il ne commencerait pas le premier. L'Espagne temporisant fort, et n'étant pas de notre intérêt de nous attirer les alliés de l'Angleterre contre nous, nous ne savions comment commencer. En bloquant Brest sans le paraître, ils allaient nous en ôter les moyens, et, malgré notre brillante armée du maréchal de Broglie en Normandie, dont les officiers généraux venaient d'avoir leurs lettres pour se rendre le 1''' juillet, on voyait bien qu'il fallait attendre tout de ce que ferait M. d'Estaing, ce qui menait au 15 d'août, et que, comnje l'avait bien dit M. Franklin, dès le jour de sa présentation, les coups de canon viendraient d'Amérique.
Tel fut l'état des choses quand je quittai tout à fait Versailles : j'y logeais au Cormier, dans une chambre qui avait la vue la plus agréable sur l'avenue. Je vis M. Heurtier (1)
(1) Jean-Frnnçois Heurtier (n30-1822), grand prix d'architecture en 1764, inspecteur du château de Versailles, dont il édilia le théâtre en 1176; membre
pour le plan de notre appartement que je vis commencer et qui allait si vite f[ue, dans un mois, il devait être à la couverture.
Je revins le soir. Les deux jours suivants, je ne m'occupai qu'à écrire partout ma marche, à mettre tout en train pour faire valoir ma besogne, à faire mes paquets, et je laissai tout dans le meilleur ordre. Il y avait déjà quelque temps que toute ma famille était partie pour THermitage, et mon fds pour joindre son régiment, à Arras.
Le 18 juin 1778, à cause de la fête, je ne partis de Paris qu'à quatre heures du soir, pour aller coucher à Chantilly. Le temps et le pays étaient superbes : je trouvai cette belle route finie dans ses redressements, et les cerisiers rouges embellissaient ce riche pays.
Arrivé d'assez bonne heure pour avoir du jour, j'allai d'abord voir le jardin anglais et le fameux hameau. Le jardin anglais est charmant, dans un goût mixte très bon, le rocher était au mieux, ainsi que dix morceaux exquis. Les cabinets d'acacias couleur de rose en tleur, Tabîme, les petites barques, le canal des roses et toute cette partie est d'un ton riche, varié et agréable.
De là, j'entrai dans le département du hameau : ce morceau est dans un goût nouveau qui a son bon, mais dont le principal objet peut ne pas plaire à tout le monde. Ce qui est dans son vrai ton, comme le petit moulin, la petite ferme, même le cabinet de lecture, est très bien. La salle à manger et le grand salon, très riches en dedans, pour faire surprise, n'ayant l'air que d'une mauvaise ferme en dehors, est d'un baroque un peu forcé. Cela renferme, en morceaux séparés sur un beau gazon plaqué qui en fait l'agrément, le moulin, la ferme et la laiterie, la cuisine, la salle à manger en décoration théâtrale de verdure, le billard, le cabinet de lecture et la grande grange en dehors, et le superbe salon orné, en dedans.
de rAcadémie des Bciux-Arts la même année : conslructcur de la Comédie- Italienne; commissaire voyer de la ville de Paris en 1.SU7, membre de l'Institut en 1809, etc.
130 JOURNAL DU DUC DE CROt
Son jardin de curé et les petits jardins de paysans faisaient bien. Ce hameau devenait fort fameux et tout le monde voulait le copier. Tout cela tire surtout son avantage de l'entretien, des gazons plaqués, et surtout des abondantes eaux naturelles, ce que tout le monde ne peut avoir.
Je revins au château à la nuit. Je rencontrai un homme que M. le prince de Condé m'envoyait pour me dire qu'ayant appris que j'étais descendu à la poste, il me priait de venir au château. J'y allai. On m'introduisit dans son cabinet. Il y était seul. Il me fit beaucoup de politesses. Il voulait me loger, mais je m'excusai sur ce que je devais partir matin. Il me retint à souper, et me fit jaser une heure sur les affaires du temps, sachant que je jouais beau jeu. Il me demandait sans cesse si M. de Broglie passerait en Angleterre, et je vis bien qu'il était fort piqué de n'avoir pas d'armée.
Ensuite, ayant fait faire la grande illumination, il me mena à son nouveau salon, qui est joint à deux billards qui procurent une enfilade de lumières qui ^ fait assez bien. Gela est singuHer, mais bien pour un château. Puis, il me fit voir sa galerie, me montrant avec plaisir les combats du Grand Gondé, et témoignant beaucoup d'ardeur pour la guerre. Enfin (ce qu'il me dit n'avoir jamais fait), ayant fait avertir M. de Bomare, il fit éclairer son cabinet d'histoire naturelle et le montrer de nuit. Bomare, avec qui j'avais tant travaillé làdessus, et qui était son garde de cabinet, historien naturel, nous expliqua tout. Le prince parut y prendre goût, et être charmé de le montrer à un connaisseur. Il y a beaucoup de choses et de fort belles. C'est une assez riche collection, surtout pour la minéralogie et les graines. Il y a aussi un beau cabinet de physique, et tout cela, éclairé, faisait un bel effet. Je me retrouvai dans mon centre, avec Bomare, et nous nous y amusâmes longtemps. Enfin, comme on avait servi, nous nous en arrachâmes à regret, le prince paraissant prendre plaisir à me tout montrer et à faire valoir ce qu'il avait.
Revenu au salon, j'y vis d'autres beautés plus naturelles :
la jeune princesse de Bourbon (1) y était charmante, du plus grand air, et me rappelait sa mère, la jolie princesse de Condé (Soubise) avec qui j'avais été si agréablement, il y avait bien longtemps, à lui faire ma cour. La princesse de Monaco, encore charmante, y brillait toujours, ainsi que trois autres dames, et il n'y avait, d'ailleurs, que les messieurs du service. Le souper, n'étant que de dix personnes, fut très agréable; on me combla de bontés et je ne croyais jamais être si agréablement à Chantilly. Tout cela, pour le début de ma campagne, avait l'air d'un enchantement, surtout par la multitude d'objets superbes et variés que je vis en peu de temps, et les prévenances dont on m'accablait. A minuit, je m'échappai, je trouvai un carrosse préparé qu'on me força d'accepter et qui me mena à la poste, où je couchai.
Le 19 juin, je partis à sept heures du matin, par un temps superbe. Pour en profiter, je me fis mènera la ménagerie, et j'y fus deux heures avec le plus grand' plaisir.
De bon matin, par un beau temps, rien n'est à comparer à la vue du canal garni de cygnes se jouant avec les superbes carpes rouges et de toutes couleurs, qui viennent vous ouvrir leurs larges bouches pour vous demander du pain, qu'elles prennent à la main, ce qui ne se voit que là, et, en même temps, la cascade du fond, la vue du château : tout cet ensemble forme, je crois, le plus beau lieu du monde.
Après avoir longtemps admiré, je me donnai en entier à voir, en amateur, la ménagerie. Aux oiseaux aquatiques, je vis ce qu'il me fallait pour avoir le meilleur à l'Hermitage. Ce sont les herquelons du Croloy, les oies rouges et grises d'Egypte et du Japon, et les canards de Barbarie. Dans le reste, je remarquai avec plaisir un grand fourmilier très privé dont la longueur du col et de la tête de brochet est très singulière : c'est un quadrupède remarquable, que je n'avais pas si bien vu en vie. J'examinai avec soin un outang, grand singe
(l) Louisc-Adékiïdo, dite iiuidciiioisellc de Condé. née en Ho", nbbesse de Remircmont ea 1786, puis du Temple, à Paris, en ISIC, (ille do L.uiis-Joseph 'de Bourbon, prince de Condé ^1730-1818 , cl de CUarlulto-CudefriJe-lilisabeth de Uolian-Soubise (1737-1700,1.
noir à crins de sanglier, qui est très curieux à voir marcher, comme un homme, à qui il ressemble assez ; mais ce qui est sino-ulier, c'est la longueur de sa queue et la force avec laquelle il en recroqueville et serre le bout, de façon à vous casser les doigts, et comme, par ce moyen, il atteint à quatre pieds de distance, et s'y accroche ou y reste suspendu. Gela fait qu'il a réellement comme cinq mains. M. de Bufîpn le dépeint bien et n'en dit rien de trop.
J'observai deux chiens-loups, venant d'un chien et d'une louve, et tenant beaucoup du loup, et un faisan venant d'un faisan et d'une poule. Ce sont des espèces de monstres qui, je crois, ne produiraient pas, mais qui indiquent un rapport d'espèce remarquable. Il y avait un très grand aigle qui enlevait bien un agneau, et beaucoup d'autres choses bien choisies, mais je fus, entre autres, charmé de voir un hobrau vivant.
C'était bien le même oiseau qu'on a tué dans mon jardin, à Condé, perché au plus haut des arbres, et que j'y ai empaillé. C'est un oiseau de marais, qui ne vit que de poisson et qu'on ne voit guère en vie. Celui-là eut le bout de l'aile cassé d'un coup de fusil, par un garde, et on a eu le bonheur de le guérir.
Cette ménagerie est superbe par son étendue et ses ornements ; aussi coùte-t-elle quinze mille livres par an pour la nourriture, et bien vingt-cinq mille livres en tout. La partie des oiseaux aquatiques et du genre des poules y est très bien. Nous finîmes par voir la charmante laiterie où, sur la fontaine, j'avais fait, il y avait trente ans, une si jolie partie avec la princesse de Condé, plus fraîche encore que le lieu, et aussi blanche que la belle crème dont nous mangions les glaces.
En sortant, j'admirai encore la vue du canal et du château, d'une petite terrasse qu'on venait d'arranger avec goût, et, enchanté de tout cela, je remontai dans ma voiture, et, traversant les petits bois du grand parc où il y a tant de gibier, des faisans et même des compagnies de tourterelles, je rejoignis le grand chemin, à demi-lieue de Chantilly, et continuai
ma route pour m'occuper d'objets bien dilîérents
Le 27 (à Moutreuil), je vis tout le monde, le mutin. Après la garde, j'allai à l'hôpital, et à une grande dispute pour le pain, et je trouvai le blé mauvais. On donnait souvent, aux troupes, du pain détestable.
Gomme j'étais là, on vint m'avertir que M. de Parades (2) m'attendait à l'auberge. J'y courus vite et le trouvai mangeant un morceau avec sa vivacité ordinaire. Tout ce qu'il faisait en une semaine était inconcevable, et il était étonnant qu'il n'eût pas encore été pendu, en Angleterre.
Il était fils de l'ancien ingénieur en chef d'IIuningue. Pour deux aifaires d'honneur, il s'était réfugié en Suisse où il était fort considéré, et c'est d'où M. de Vergennes, le frère, l'avait tiré pour nous servir. C'était un sujet étonnant pour la hardiesse et les ressources.
Nous nous enfermâmes dans ma chambre, où, en peu de mots, nous. dîmes bien des choses. Il m'apprit le succès, en Amérique, qu'on saurait bientôt. D'ailleurs, je vis toujours que, si toutes les parties du Conseil avaient voulu agir comme les deux actifs, c'était lait de l'Angleterre, mais qu'il aurait fallu frapper, et que cela n'allait pas ensemble. Il revenait de Plymouth et n'avait pas rencontré son courrier. Il m'assura
(1) Le 22 juin, M. de Groy commence sa « tournée des côtes et batteries », à Saint-Valery, Gayeux, Abbevilie, Montreuil et Boulogne, où il choisit remplacement d'une nouvelle tour, dite Tour d'Ordre, travail- [d'autant plus nécessaire que la guerre maritime menace ces côtes. 11 reçoit du monde, pendant ce temps, et tient le « grand état » que sa situation exige.
Peu après, il se rend à Galais, dont le port est bloqué par des frégates anglaises. Un combat se livre même sous Sangatte, et une flotte marcliande, qui a voulu sortir, est attaquée et contrainte de rentrer (21 août).
G'est à cette époque qu'il entre en ripports avec le fameux espion Parades, dont il rapporte ci-dessous quelques conversations.
(2; Viclor-Claude-Anloine-Robert, dit le comte de Parades (1702-1786), fils d'un pâtissier de Strasi)0urg, nommé Richard, fut un aventurier assez fin pour soutirer pr.";s de 7UO.OU0 livres à .M. de Sartines, et olitcnir, en 1779, le grade de mestre de camp. Gependant il fut arrêté l'année suivante, et mis à la Bastille d'où il ne sortit qu'au bout de quator/.e mois. Il passa alors à Saint-Domingue, où il mourut.
Ou a publié, en 178'J, des Mémoires secrets ih» l\»lirrl . comle de Parades.
que, sans qu'ils le sussent, il avait fait enclouer un tiers des canons de Portsmouth, et qu'il fallait l'attaquer avant qu'ils s'en aperçussent ; qu'il avait vu, le 24 août, partir l'amiral Keppel de Plymouth, avec vingt-neuf vaisseaux; qu'il n'avait que cela, d'abord ; que le Victory et un autre gros vaisseau ne pouvaient repartir; qu'il y en avait six qui allaient partir de Portsmouth, avec cent hommes seulement, pour aller se compléter à Plymouth; qu'il fallait les intercepter; que M. Keppel sortirait de la Manche, et nous chercherait; que pendant ce temps, il allait presser un coup ; que, si on le manquait, il n'y avait plus rien à faire ; qu'il avait compté, dans Douvres, soixante caïques ou petits bateaux armés. C'était là ce qui aurait dû nous regarder. Il croyait que nous allions voir arriver deux fortes frégates à Calais, mais rien ne venait du côté de mon ministre.
Il m'apprit les grands événements d'Amérique, et, en arrivante Boulogne, M. Swinton, entrepreneur du fameux Courrier de VEurope^ me l'apporta comme il venait d'arriver, et avant qu'il le fît réimprimer chez lui. Je vais joindre les deux rapports ensemble : M. de Parades prétendait et allait dire à la Cour que M. Washington avait défait les Anglais à leur passage de Philadelphie à New-York, qu'ils étaient bloqués dans ce dernier endroit, que M. d'Estaing les y attaquait par mer, et qu'ils allaient être tous pris.
Le Courrier de l'Europe n'en disait pas tant et le disait plus juste. On voyait que Washington (1) n'avait fait que fortement harceler, mais cela était bien important, car nous apprenions, par là, les premières nouvelles de M. d'Estaing, savoir qu'avec treize voiles, il était arrivé, le 5 juillet, à la côte de Virginie, le 8 à l'embouchure de la Delaware, et, le 11, à l'embouchure de la rivière d'Hudson, ou de New-York à Sandy-Hook. Ainsi, le voilà bien arrivé, et à propos, ce qui était beau, car il y a loin de Toulon là, surtout après avoir été si longtemps à pouvoir sortir de la Méditerranée. La lettre
(1) George Washington (1732-1799), l'illustre générai en chef des troupes et le premier président de la République américaine.
de l'amiral anglais, réfugié sous Staten T, portait qu'il se préparait à le bien recevoir, et à voir arriver à si»n secours M. Byron, que nous savions dispersé, battu de la tempête, et réfugié à Halifax, avec ce qui lui était resté.
Tout cela donne, comme on voit, un tableau intéressant de notre guerre de mer partout, et il fallait voir si on pourrait détruire les Anglais à New-York et à Rhode-Island. . . .
J'arrivai à Paris la veille de Noël 1778 : le lendemain de la fête, j'allai à Versailles et j'y repris le courant des affaires de Cour, mais, avant de m'y adonner, il faut dire un mot du grand événement qui avait occupé uniquement la Cour et la Ville, pendant plus de quinze jours, savoir les couches de la Reine.
Comme, depuis déjà quelques années de mariage, quoiqu'ils fussent jeunes, le Roi ni Monsieur n'avaient point eu d'enfants, on en désirait beaucoup pour le Roi. Depuis plus d'un an, on s'en flattait davantage, mais il n'y avait que M. le comte d'Artois qui paraissait n'en pas laisser manquer et en avait déjà plusieurs. Enfin, la Reine était devenue grosse. Elle s'était portée au mieux toute sa grossesse, sans aucune incommodité, et l'événement de sa couche était ce qui occupait uniquement.
Toute la Cour et ce qui y tient un peu s'était déjà, dès le l*^"" décembre, établi à Versailles, que cela fit beaucoup gagner et où tout était plein complètement. Tant Versailles
(1) staten Island, île de la baie et de l'Etal de New-York, qui forme le comté de Richmond.
(2) Cette partie du Journal abonde en détails sur la guerre d'Amérique, détails qui sortent de notre cadre et que nous ne reproduisons pas.
M. de Crny s'éloigne le moins possible de Calais. C'est à peine si, en septembre, il fait une apparition à l'Hermitage où il donne ses soins au c majorât général de Condé et du pays autrichien ». 11 circule sans cesse entre Calais et Boulogne où s'achève la Tour d'Ordre et une redoute. II donne de grands dîners, fait exécuter de grands travaux. « pour tout régler et tâcher de remuer le pays » où il déplore la mollesse des chefs, rédige des mémoires scientifiques et historiques, enfin, sur l'invitation de M. de Sartines, qui le demande à Paris, fixe son départ au !» décembre, afin de pouvoir passer à rilcrmilage avant de rentrer dans la capitale, ce qu'il fait le 2i.
que Paris ne parlaient que de cet événement et de tous les petits détails qu'on multiplie tant, en pareil cas. Si c'était un prince, il devait aller des seigneurs partout en porter la nouvelle. On a vu qu'on avait même déjà arrêté des chevaux de poste de tous côtés, et interdit le passage, ce qui embarrassa bien, pendant huit jours, à Calais.
Enfin, la nuit du vendredi au samedi 19 décembre, vers 2 heures de nuit, les douleurs commencèrent. On éveilla le Roi, qui montra toujours la plus grande sensibilité et la plus grande tendresse. En un moment, tout le monde fut sur pied et les courriers préparés. C'était un mouvement général. Les princes et princesses du sang et les grandes entrées étaient dans la chambre à côté ; les dames de la Cour et les courtisans dans le salon d'Hercule, où on ;oue ordinairement, et le reste attendait dans la galerie et l'Œil de Bœuf, Tout le monde était en l'air.
Vers onze heures du matin, la Reine accoucha. On ouvrit les deux battants, et tout ce qui était dans le salon du jeu se trouva poussé, comme un flot, jusqu'au pied du lit. L'enfant ne criait pas, et on était en crainte. Il se mit à crier, et, selon l'habitude que la Reine avait un peu établie à tout, on se mit à claquer des mains, ce qui lui fit croire un garçon. Mais, dès ce moment, elle était suffoquée, et perdait connaissance. On emporta l'enfant, qui était fort, dans l'autre chambre, où le Roi suivit et le vit débarbouiller, mais on vit que c'était une fille, et chacun s'éloigna, comme consterné.
C'était bien pis du côté de la Reine, qui n'avait rien pu savoir, car, à peine accouchée après un travail laborieux, et portant à l'anéantissement, elle dit ; « Dépêchez-vous, je meurs! » Elle devint froide, inanimée, et, le sang la suffoquant, il n'y avait plus de contraction ni de moyen de la délivrer. L'accoucheur Vermond (i) ne perdit pas la tête ; il cria : « Vite, de l'eau chaude ! » Il y avait bien foule de ba,yeurs, mais pas possibilité d'avoir de l'eau chaude, tant les grandeurs sont à charge à tout, Vermond cria : « Un
(1) De Vermond, uccouclieur de la Reine, était le frère de Tabbé de Vermond, son lecteur.
chirurgien ! » Il était lu tout près. 11 dit : « Vite, saignez du pied 1 Saignez à sec, estropiez plutôt! »
Le chiruigien, très adroitement et heureusement, saigna à sec si largement, que le sang vint, sans quoi, trois minutes de plus, elle était passée. On tira cinq grandes palettes, les esprits revinrent, tout se remit, on put la délivrer, et le danger fut aussi court que vif.
Le Roi qui, après avoir vu débarbouiller sa fille, alla à la messe — car on ne manque à rien d'usage — ne sut pas le danger et, hors ce sang qui pensa bien la sulfoquer, tout le reste de la couche se passa au mieux, comme la grossesse, sans aucun accident, mais la Reine pleura bien, quand il fallut avouer que c'était une fille (1).
Le Roi lui marqua toujours la plus grande tendresse et beaucoup de joie d'avoir un enfant. La Cour resta, les neuf jours, bien nombreuse, puis tout défila petit à petit et, comme on y était resté longtemps, il y eut très peu de monde à la nouvelle année, et, quand j'y arrivai, il n'y en avait plus guère. Mon fils et ma belle-fille, ma fille et son mari assistèrent très assidûment à tout cela.
J'arrivai à Versailles sept jours après cette couche, comme on commençait à s'occuper d'autre chose, car cela avait tout suspendu. En arrivant, je dinai chez M. de Montbarrey : il me traitait au mieux, et était, entre autres, très content de moi pour l'allaire de Vexin. Je vis M. de Maurepas à qui je commençai à parler ferme sur l'état des choses. Je vis qu'il fallait échauiïer, et je m'y préparai. Je fus présenté au débotté avec M. de Vogiié, commandant de province de mérite ; le Roi ne nous dit pas un mot, suivant son usage pour les arrivants, et il aurait été à souhaiter que cet usage eût été diiïérent. Depuis Louis XIV, le ton de représentation était trop passé. Le soir, de mémo, le coucher fut rudement long, à parler cliasse, et, quoiqu'il y eût d'excellentes choses dans le fond, on regrettait que l'extérieur n'y répondît pas.
(1) Cette (illc était Marie-Thércsc-Charlollc, dite Madaine Ihi/dle (ITÎ8- 18ul), qni fut mariée, en 111)'.), à son cousin Louis-Antoine de llourbou, duo d'Angoulouie.
On ne parlait plus du tout, de promotion. Il paraissait qu'il n'y aurait pas de mouvement de l'hiver, et tout, pour l'avènement du militaire, était dans un retard désespérant.
Le lendemain, je fis ma cour aux frères du Roi : ils disaient un mot Jionnête à chacun, mais on voyait qu'on ne savait seulement pas si vous étiez employé, et rien, pour l'apparence, n'était encourageant.
Je vis M. le duc de Chartres chez M. le comte d'Artois, son grand ami, quoiqu'il eût essuyé ferme bien des boulets, et assez risqué. La fin avait mal tourné dans le public, et il y était au plus mal. Dégoûté de tout cela, il avait quitté la marine, et le Roi l'avait fait général des houssards, pour ses campagnes de mer, contraste singulier I Enfin, après qu'on en avait tant parlé, il n'était plus question de lui pour la marine, dont on n'était pas fâché, car, quoiqu'il y eût bonne volonté, cela gênait par les ménagements, et avait, comme j'en avais averti avant de partir, rendu une partie de nos forces inutiles. Et l'on voit que tout cela avait mal tourné 1
M. d'Orvilliers (1) était encore à Versailles; il allait partir. Il travailla trois quarts d'heure avec le Roi et M. de Sartines, et il fut étonné de tout ce que le Roi savait dans cette partie. Je n'en étais pas surpris, car je savais de ceux qui lui avaient montré, qu'il avait très bien étudié la tactique navale, qu'il savait et aimait la géographie et la partie de la marine, et il n'aurait fallu que l'animer à agir par lui-même. M. d'Orvilliers partait pour de grands objets; M. d'Estaing y était en plein, et tout cela nous annonçait des événements.
Le 28, je dînai chez M. de Sartines, où j'étais au mieux. J'entamai un peu, avec lui, le soir, et je lui fis prendre note qu'il lui fallait des matelots surnuméraires et apprentifs. J'y trouvai le fameux M. Groignard(2), qui était bien de mon avis qu'il ne faut pas de chasse pour les ports de mer. La veille,
(1) Louis Guillouet, comte d'Orvilliers (1708-1792), capitaine de vaisseau en 1754, chef d'escadre en 1764, lieutenant général des armées navales en 1777, commandant en chef la flotte fram-aise au combat indécis d'Ouessant, le 27 juillet 1778.
(2) Groignard, ingénieur de talent, constructeur général de la Marine à Toulon.
rofficier anglais ([u'on avait pris sur une frégate y avait diné. C'était un très bel liomme, capitaine à vingt ans, et estropié, qui toucha beaucoup et fut fort accueilli. Je trouvai M. de Sartines bien abattu et qui, m'embrassant avec intérêt, me dit que j'étais prophète et que je kii avais tout bien prédit. Il avait pensé sauter, quoique ayant fait des prodiges en mettant, en si peu de temps, la marine sur un bon pied, et il était encore chancelant. Enfin, je commençai très bien, à Versailles, et je revins, le soir, à Paris, pour ne plus m'occuper que de dévotion.
Le jour de l'An, à Versailles, il y eut très peu de monde. Nous étions pourtant nombreux à la cérémonie de l'Ordre, n'y en ayant qu'un de vacant. Aussi n'y eut-il pas de nomination ; mais je n'ai jamais vu si peu de peuple. La raison en était simple : il n y avait ni réception, ni promotion, ni étrangers, rien d'annoncé. On avait été longtemps aux couches. Mais la meilleure raison fut que, la veille, et ce jour-là, il y eut une des plus furieuses tempêtes possibles. En y allant, la veille, mes gens ne pouvaient percer le vent, et, à deux heures de nuit, on crut que tout serait renversé. Il est à observer que c'est au même moment qu'à Calais, les moulins à vent furent emportés. Cette année s'annonçait comme bien orageuse, et il y avait matière de toute façon.
J'avais mes soixante ans passés, et par conséquent, de môme tous mes contemporains. Aussi observai-je que tout le monde vieillissait beaucoup et qu'une autre génération nous remplaçait. Cet examen, fait en philosophe, était frappant. Le règne animal est, en cela, comme le végétal : les rejetons jettent dehors les vieux troncs.
Je dinai, ce jour-là, agréablement chez M. de Sartines, y ayant très peu de monde. Après dîner, nous conversâmes dans son cabinet. Je lui redis ce qu'il avait trouvé juste à mon départ: que je le félicitais de ce qu'il avait fait et le plaignais de ce qui lui restait à faire. 11 convint qu'il était fort à plaindre, et je Tétonnai en lui disant que M. d'Estaing allait avoir du succès, puis que Byron arriverait et qu'il serait embarrassé, puis que nous y enverrions, que les
Anglais y enverraient encore plus, et je lui indiquai l'époque où nous serions inférieurs. Il convint de tout cela, et je sentis qu'il fallait pousser et que, si l'époque de M. Necker continuait, nous étions perdus. Gela m'anima à tâclier de pousser d'en haut.
Delà, j'eus, au bureau des Affaires Etrangères, une conversation si à fond avec un des Premiers Commis, qu'étant parfaitement au fait, je vis encore plus la nécessité du moment. Cette conversation, trop longue pour être rapportée, était singulièrement intéressante. Je vis loin devant moi, et où nous serions en retard.
Je dis mon avis ferme contre la déclaration faite aux Hollandais pour les décider. Réponse : « On s'est bien trouvé, l'autre guerre, de leur mettre le marché à la main ! » Mais je répliquai : « Alors, vous aviez une armée à leur porte, et, ici, c'est ce qu'il faut bien éviter d'avoir, puisqu'il ne faut rien du côté de terre ! w J'insistai bien sur la fausse gloire de manquer les douze vaisseaux espagnols du traité, plutôt que de s'abaisser à leur faire une réquisition. Je sentais bien où le bât blessait et le malheur de faire voir que c'était forcément, et non de bonne volonté, mais il était affreux qu'on s'y fût fourré sans être plus sûrs d'eux, et il valait mieux avoir ces douze vaisseaux par réquisition que de manquer la besogne, faute de douze vaisseaux. Enfin, notre position était bien mauvaise, et l'on verra, dans mes Mémoires de huit mois devant, que je l'avais annoncée. Je m'écriai aussi, comme j'avais fait alors, contre M. Garnier, notre secrétaire d'ambassade d'Angleterre, qui nous avait entraînés là-dedans.
Le 2 de l'An, nous fîmes le service de l'Ordre. Il se trouva que c'était mal à propos, car, chose peut-être sans exemple, le seul manquant était mort plus que l'année devant et le service n'a été ajouté, par l'abbé de Pomponne (1), que pour les chevaliers morts dans l'année.
(1) Henri-Charles Arnaud de Pomponne (1CG9-1756), abbé commendataire de Saint-Médard de Soissons, aumônier du Roi, ambassadeur à Venise en
Le reste de celte journée fut bien curieux et important. J'allai en haut de Thôtel de la Guerre, dans ces superbes dépôts où le Roi déploie le mieux sa grandeur, et qu'il n'a jamais vus. J'examinai là, à fond, et j'entendis expliquer au" mieux, pendant deux heures, à M. Groignard, sa superbe forme de Toulon, qui est remarquable, si elle réussit à la longue, aussi bien pour construire et radouber des vaisseaux à sec dans une mer qui ne baisse pas.
Ce travail, qui a coûté deux millions et demi en cinq ans, est prodigieux et admirable à plusieurs égards. Ce qui m'y parut de plus neuf, c'est la façon d'assurer, durcir et très bien aplanir un terrain au fond de la mer,^ à trente ])ieds, ensuite d'y descendre le grandissime coffre de niveau, par les bouchons qui remplissent les tonneaux, et ensuite sa porte en battant incliné, d'invention neuve, qui, si elle n'a pas d'inconvénient dans l'usage, peut, à quelques égards, être supérieure aux portes busquées. Enfin, tout cela mérite dètre vu et suivi, et devait donner facilité à notre marine de Toulon.
De là, j'allai diner, à mon ordinaire, à l'entremets, chez M. de Yergennes. Le hasard fit que j'y trouvai AL Garnier, qui avait appris comme je m'étais déchaîné contre lui. Nous eûmes un curieux et vif éclaircissement où la fusée se développa en deux mots, l'un par lequel il me dit qu'il logeait à Passy, chez M. Franklin, — ainsi il était son ami et avait été trompé par lui, — l'autre par lequel il m'avoua n'avoir rien proposé, et s'être cru sûr de toute la marine d'Espagne, qui avait manqué : « Sans cela, dit-il, je n'aurais pas proposé la moindre chose ! » Voilà donc tout connu et à quoi cela a tenu !
De là, j'eus un long travail avec AL de Fleurieu, ce capitaine de vaisseau, membre de l'Académie de Marine, qui était le conseil et le tout de AL de Sartines pour le vrai du métier, et chargé des ports. Cela fut vif et intéressant. Ilcon-
170», conseiller d'Etat en 1711, chancelier garde des Sceaux et surintendant des Ordres en 1716, membre honoraire de l'Académie des Inscriiitions en nw.
vint de tout et m'assura que j'y étais en plein. Ainsi, je vis quand nous manquerions, et les efforts qu'il fallait faire, ce qui m^engagea encore plus aux démarches qu'on verra plus loin.
Le soir, je finis, au dépôt des Affaires Étrangères, par une autre conversation très intéressante avec M. Sémonin, où nous coulâmes à fond la politique du jour.
Le 3 de l'An, je fis toutes mes affaires aux bureaux ; j'y étais au mieux, avec considération, et je n'avais qu'à dire, ce qui rendait ma position agréable. Le seul manque d'argent arrêtait. Je fus bien content de tous les chefs des bureaux, et c'est un superbe établissement.
Je dînai chez M. de Montbarrey, encore à côté de lui ; il m'expliqua les grâces qu'il faisait pour les volontaires de Vexin, qui venaient de prendre, à Calais, un vaisseau qui faisait grand bruit. Je sollicitai pour M. de Bienassise et pour M. de Varignies. Le maréchal de Duras m'en savait gré et cette affaire avait été vive.
Jusque-là, l'hiver avait été singulièrement doux, tout poussait. Le dernier de l'autre année et le premier de celleci, il y avait eu le fameux ouragan qui fit tant de tapage et ce jour-là, 3 de l'An, la gelée prit assez fort et pour longtemps, mais elle ne fut pas des plus fortes. C'est par ce commencement de gelée que je revins le soir avec mon fils, à Paris.
Le 7, je retournai à Versailles. Je dînai chez M. de Montbarrey et je préparai mes grands objets. Le soir, j'allai à l'ordinaire chez Mme de Maurepas, où tout se rassemblait. C'était la vraie Cour, mais fort commode. Il y avait toujours un très grand souper de femmes, mais le plus grand nombre ne soupant pas, c'était un endroit agréable pour politiquer. Les ministres s'y trouvaient en partie, et ce lieu d'assemblée générale, les soirs, dans les petits cabinets, était fort commode. Je demandai à M. de Maurepas audience ; il me dit : « Demain, à onze heures ! »
Je m'j' trouvai avant onze heures. Il me fit entrer, d'abord ; je rompis la glace et lui parlai au plus fort, en citoyen. Il pouvait tout, et il ne s'agissait que de l'échauffer. On ne pou-
vait avoir plus d'esprit que lui, ni plus de mémoire, quoique à près de quatre-vingts ans. Jamais, surtout, personne n'avait eu mieux le talent de résumer. xVussi rapportait-il au Conseil depuis environ soixante ans, chose sans exemple !
Je lis sentir au plus fort la cherté et le risque de prolonger, de mal finir, l'avantage de tout forcer, coûte que coûte. J'avertissais que les Anglais ne baisseraient pas de deux ans, que nous serions courts au mois de juin, qu'il faut de l'argent à la main. 11 convint de tout, mais dit : « On en a beaucoup donné à la marine î » Gela venait que, dans le temps qu'il avait eu la marine, on n'en donnait })as. Ainsi, par comparaison, il trouvait tout beaucoup, mais je lui faisais voir que c'était peu, pour le moment. Il était un peu jaloux de sa position ancienne, abandonnée avec tout ce qu'on donnait.
Je dis : « Il faut des vaisseaux de Suède, de Hollande ! » Il dit : « On ne les laissera pas passer! » Je dis : « 11 faut que la nation fasse des eiîorts, c'est sa vraie guerre décisive de commerce. Il faut de gros emprunts! » 11 dit : « Ils ne seront pas remplis, les parlements ne passeront rien! »
Je vis, avec grande douleur, qu'il voyait en petit et faible, qu'il croyait la nation et les finances aux abois, quand jamais la nation n'avait été mieux, quand elle regorgeait de denrées et de numéraire !
Je lui dis : « L'abbé Terray en aurait bien trouvé ! » Il me dit : « Nous vivons encore sur ses moyens ! » Cela était extrêmement remarquable, après trois ou quatre ans qu'il avait été renvoyé. C'était notre perte, et il était mort. Personne n'était en état de le remplacer. J'appuyai que l'épargne n'est pas bonne au moment décisif. 11 convenait de tout, môme appuyait sur ce que j'avançais, mais je fus au désespoir de voir qu'il nous croyait hors de moyens. Il me dit aussi : « Ce n'est pas pour l'Espagne comme de l'Empereur : nous l'avons bien averti, dès ses incursions en Pologne, que nous ne sommes pas obligés de l'aider pour ses acquisitions. Nous ferons sa paix cet hiver! » J'en doutais. Il prétendait que l'Empereur n'avait pas pris dans le grand,
que cette compagne resterait dans le détail petit, mais il avait tant d'ambition 1 II ne fallait pas s'y fier^ et c'était un homme bien à craindre !
« Pour l'Espagne, dit-il, elle doit nous donner à l'instant, mais il faut que cela vienne d'elle I » Je vis toujours que cette gloriole nous perdrait, et que cela allait bien mal, de ce côté-là !
Il convenait que les Anglais étaient inépuisables en matelots, en vaisseaux. Je dis : « Il faut en avoir plus I » Il répondit : « Eh bien! ils en mettront encore au-delà! » Et j'entrevis qu'il penchait à la paix avec eux. Je pensais que nous étions perdus, s'ils entrevoyaient cela, et nous mettraient le pied sur la gorge.
Enfin, j'appuyai : « Quinze vaisseaux de plus, à l'improviste, coûte que coûte, cent millions, s'il le faut ! — Tout cela est vrai, dit-il, mais les moyens ? » J'appuyai : « L'abbé Terray les aurait bien trouvés ! Il y en avait donc, pour un grand homme ! »
Enfin, je sortis, bien aise d'avoir tout dit, mais peiné de voir qu'on serait faible et qu'on pouvait tout manquer. En sortant, je lui proposai un comité : il n'y prit pas, parce qu'il était le seul maître pour la finance, avec M. Necker, et ne voulait pas y être troublé ; mais il me dit : « Voyez M. Necker! Voyez les ministres ! — M'y autorisez-vous? » dis-je. Il répondit : « Oui! »
Je sortis fort animé, et je trouvai le prince de Robecq, mon ami, qui allait entrer, et je le priai de pousser, mais il n'osa guère.
De là, j'eus une grande conversation avec M. de Vergennes, dont je fus enchanté. Il m'appuya et me flatta, en m'assurant que j'étais bien dans le vrai. Quand je lui dis que M. de Maurepas m'avait dit : « Voyez-les! » il se fâcha : « C'est lui, dit-il, qui veut se mêler de la partie de l'argent ! Il ne veut pas que nous y mettions le nez! » Ainsi, je vis que c'était de là que devraient venir les coups de force, et qu'ils n'en viendraient pas. M. de Vergennes m'encouragea à pousser et me parut net et franc. Quand je lui dis : « Vous
serez court, en juin ! w il me dit : « Vous voyez bien! Vous êtes juste à l'époque! » J'avais presque toujours rencontré juste depuis vingt ans. Il n'est pas étonnant que cela me donnât de la confiance dans mes spéculations, et l'on appelle cela de la vanité ou présomption : elle vaut mieux que de la faiblesse !
Sur ce que je lui dis : « C'est à la Barbade qu'il faut aller, et il faudrait acquérir les îles avec le traité des Américains ! » il me dit que c'était son avis, d'autant qu'on ne pouvait pas garder tout cela, mais qu'il faudrait les soutenir, et c'est en quoi cette guerre nous serait trop chère, ainsi que ses suites.
Sur ce que je laissai entrevoir que, de l'autre côté, on m'avait fait comprendre qu'on voulait la paix avec l'Angleterre, il s'emporta avec raison, disant : « Nous sommes perdus, s'ils l'entrevoient! » Enfin, nous fûmes si complètement d'accord, que j'en fus très flatté.
Je vis, ensuite, M. le prince de Montbarrey ; je m'ouvris moins à lui, puisqu'il dépendait en tout de M. de Maurepas, mais, soit complaisance ou autrement, il parut bien de mon avis, ([u'il fallait faire de grands elTorts, et prétendit faire un cas particulier de mes remarques. Sur ce que je lui lâchai : « Votre partie de la guerre de terre est aussi en retard, surtout votre cavalerie ! » il s'emporta et assura que nous avions vingt-cinq mille chevaux et que c'était plus qu'il n'en fallait pour l'état de l'Europe. Je n'en comptais que quinze mille, mais il venait de pousser la cavalerie à quatre cent cinquante chevaux, au lieu de trois cent cinquante, et comptait tout. Je vis, par là, qu'au Conseil, on ne croyait pas les autres puissances à craindre, à quoi on pouvait se tromper.
Je dînai, ce jour-là, chez M. de Sartines, et j'eus avec lui deux heures de conversation bien curieuse. Il me confia des choses fortes : je vis bientôt l'état de tout de loin, et je ne m'étais pas trompé. Il comptait sur des succès de M. d'Estaing, mais je lui fis voir qu'après, il faudrait garder approvisionné, et je le fis convenir du temps où il serait le plus faible. A tout cela, il fallait de grands elforts que je deman- IV. 10
dais, mais lui sentait toutes les difficultés et était à plaindre.
Nous traitâmes des moyens : il soutenait le revenu réel du Roi plus fort que je ne le mets dans mes états. Je ne le porte qu'à deux cent vingt-sept millions nets, mais c'est à ma façon de mettre au plus bas pour ne se pouvoir tromper qu'à son avantage. Il résultait qu'au commencement du règne de Louis XVI, en temps calme et ordinaire de paix, avant cette guerre-ci, on pouvait compter le revenu net du Roi en sac, entre deux cent trente et deux cent quarante. On peut, au plus haut, le mettre à deux cent trente-cinq millions, en comptant, en temps de paix, sur trois ou quatre en dessus ou en dessous, suivant les circonstances ordinaires des années. M. Necker venait de faire pour cinq à six millions par an d'épargne sur l'alfaire des trésoreries, et tous les grappillages, mais les levées à rentes viagères équivalaient à peu près à cela.
Enfin, tout le monde convenait qu'il fallait un grand coup de force. Le difficile, presque impossible, était d'y porter MM. de Maurepas et Necker, les seuls qui en pussent parler au Roi. MM. de Vergennes et Sémonin me conseillaient d'en parler à M. Necker, puisqu'on m'avait renvoyé à lui. M. de Sartines ne me le conseillait pas, disant avec raison que cela n'avancerait de rien. Je pris donc le parti d'essayer encore par écrit, quoiqu'en espérant peu.
J'eus, chez M. de Sartines, une longue conférence avec M. de Galonné, notre nouvel intendant de Flandre, qui était un des aigles sur le trottoir. Celui-là était hardi, et bien de mon avis que le royaume était plein de ressources et de moyens, si l'on voulait réellement. Nous tombâmes bien d'accord, et cela fut curieux. Tout dépendait de savoir si l'on le voudrait, et si l'on ferait ces grands elîorts-là deux ou trois ans, et plus longtemps que les Anglais. C'était à prendre ou à laisser !
Ce fut donc une journée politique bien complète.
Le 9, je restai pour voir la Reine ; elle vit les entrées pour la deuxième fois. Il y avait peu de monde. Je la trouvai assez changée. Elle me dit un mot honnête, mais toujours comme
ne sachant pas si l'on est employé ou non. Tout paraît égal, dans ce pays. Elle allait revoir du monde, et la couche tirait à sa fin.
Etant revenu à Paris, rempli des grands objets que j'avais traités à Versailles, j'en fis tout de suite un mémoire que je résolus de donner à M. de Maurepas.
Le 14, j'allai, avec mon fils, à un très grand dîner d'ambassadeurs chez notre voisin l'ambassadeur de Sardaigne (1), très bien logé chez les Carmes, comme nous, et dans une maison plus grande, mais qu'il louait onze mille, ce qui faisait voir le bon marché de la nôtre. Tout ce qu'il y avait de mieux y était, et ces dîners en hommes me convenaient fort. On y détruisit des bruits qu'on faisait courir contre le roi d'Espagne, et je dis les chefs d'accusation contre M. Keppel qu'on lui avait lus le 7, nouvelle que personne n'avait encore reçue. Son conseil de guerre avait été ouvert ce jour-là, avec un appareil effrayant, et cela paraissait très sérieux.
A 7 heures, je partis pour Versailles et j'allai chez M. de Maurepas lui demander un rendez-vous. Il me donna onze heures et demie, quand il serait revenu de chez le Roi. Je trouvai là M. d'Ossun, notre ancien et fameux ambassadeur en Espagne qu'on regrettait de ne voir plus, et qui était du Conseil d'Etat. Je tâchai de le faire jaser sur les douze vaisseaux que j'aurais voulu toujours tirer d'Espagne. Il en savait trop pour parler, mais je sentis bien qu'il prévoyait que nous serions courts de vaisseaux. Je le pressai, et j'entrevis que le parti était pris, que le plan étant arrêté, on n'y voudrait rien changer, quoiqu'on sentit où le bât blessait; enfin, nettement, que si on ne pouvait, à la fin de l'été, faire une offensive, il était arrêté de tâcher de faire une bonne défensive. Cela était important et disait tout.
Le 15 janvier, je rompis la glace au plus fort: j'eus, à onze heures, avec M. de Maurepas qui m'écouta bien, une conversation à fond. Je lui lus doucement mon grand mémoire, et puis je le poussai et appuyai tout au plus fort. Il n'était
(1) Le comte de Scarnafis, ambassadeur du roi de Sardaigne, demeurant rue du Cherche-Midi, au coin de la rue du Itcgard.
pas possible de chercher à mieux l'échauffer, dont je voyais qu'il avait grand besoin, non qu'il ne sentît tout cela, et même vivement, mais toujours dans la malheureuse persuasion des impossibilités, et que ce royaume manquait de moyens. Si l'on n'en trouve pas pour un cas aussi décisif, quand en trouvera-t-on, après la paix, de bonnes années, et qu'au vrai, de longtemps on n'avait été mieux ?
Il me répondit : « On sait tout cela, nous le sentons, nous avons retourné de tous les côtés, mais les moyens n'y sont pas ! »
Je lui dis que l'emprunt imaginé par mon fils y sufUrait. Il dit : (( 11 ne sera pas rempli !» Il ajouta : « La marine a eu assez d'argent! En un mois, dépenser quatorze millions! L'Espagne ne donnera pas ses vaisseaux sans ses capitaines ! Il faudrait faire déclarer l'Espagne ! »
Sur ce que je lui dis qu'il savait que j'avais toujours été patriote, qu'il n'y avait que cela qui m'animait, il me dit : « Cela est vrai ; il n'y en a pas beaucoup comme cela ! »
Je le pressai de mettre mon fils aux prises avec M. Necker. Il me dit : « Je sais comme il travaille ! J'ai vu son mémoire, mais les moyens ne réussissent pas comme on croit ! »
Enfin, lui laissant mon écrit, je lui dis : « Que pourrais-je y faire ? Vous m'avez dit de voir M. Necker ; il ne m'écoutera pas! » Il me dit : « Je lui montrerai cela demain, nous verrons ! »
C'était tout ce que je pouvais faire.
Je dinai chez M. de Sartines, et j'eus deux curieuses conversations avec lui : dans la première, je lui laissai le mémoire des préparatifs à faire pour pouvoir rassembler des transports, en faire calfater, rassembler les frégates, corsaires, etc.
Dans l'autre, il me tint plus dune heure à traiter le grand objet. Comme il en parut curieux, je lui donnai le grand mémoire que j'avais donné à M. de Maurepas. 11 voulut le lire d'abord. 11 le lut haut et doucement et me dit : « Il n'y a rien de mieux que cela ! Il n'y a pas un mot qui ne porte ! Cela est exactement juste !» Il me remercia beaucoup d'avoir
poussé M. de Maurepas, mais il me dit : « Cela ne fera rien; rien ne Tébranle, ni M. Necker ! »
J'appuyai sur tous les objets. Il répéta toujours : « Vous y êtes ! Il n'y a pas un mot qui ne porte, à tout cela ; mais on sera embarrassé ! »
Je lui dis : « On vous aura donné quarante millions, l'année dernière, trente celle-ci, et cela ne suffira pas ! » Il dit : « On m'a donné plus que cela ; je n'ai pas à me plaindre sur ce qu'on n'a pas acquiescé à mes demandes. — Cela étant, lui ai-je dit, vous ne demandez pas assez ; il faut de plus grands efforts ; vous serez court, à l'automne ! » Il convenait de tout, et croyait, comme nous, qu'on ne devait pas se déclarer sans l'Espagne.
Il me parla des garde-côtes, qu'il comptait là-dessus pour une ressource de matelots. Je représentai que ce n'étaient pas des marins, que cela serait injuste. J'entrevis qu'on voulait en faire des compagnies détachées pour les embarquer ; cela serait tyrannique. Il me remit, comme un novateur, à tous les vendredis, puis aux promenades de la pièce des Suisses. Je vis que ce serait comme à l'ordinaire, et que tout manquerait, à la tin!
De là, j'allai chez M. de Vergennes. 11 me marqua la plus grande confiance et reconnaissance d'avoir poussé M. de Maurepas, disant : « Pour nous, il ne nous laisse pas dire un mot de finances! C'est sa partie, à lui seul. M. Necker mettra cela dans sa grande poche, comme les autres ! » J'entrevis qu'on ne voulait que ravager les îles, ne pouvant les garder, et qu'elles seront au premier vaisseau venu, ainsi qu'on les ferait contribuer. C'est le moyen d'aigrir tout contre nous. Sur ce que j'appuyai qu'il fallait envoyer des millions en guinées aux insurgents, il dit : « Bon pour soutenir les payements du crédit, mais d'ailleurs ils n'en voudront pas, cela ferait tomber leur papier-monnaie, qui est le principal ! »
Il m'avoua que l'Angleterre mettait bien plus (lue nous à la Marine, qu'elle payait cent mille hommes ; que ses dépenses, cette année, passaient ([uatre cent millions de notre
argent ; ainsi, plus que nous ! La masse de sa dette nationale passait trois mille millions, et avec cela il convint qu'ils tiendraient encore deux campagnes. Enfin, il parut très content de mes démarches, assurant que j'étais au plus vrai, et me priant toujours beaucoup de revenir.
De tout cela, j'étais très au fait et très bien avec tous les ministres, mais je n'entrevoyais que trop que tout cela pouvait finir mal, et qu'à l'été, nous ne serions pas brillants. Mais voilà un bel ensemble qui rend bien l'état des choses.
.J'allai au bureau. Je vis le commencement de l'allaire des garde-côtes, qui devait me donner tant d'embarras. C'était le jour qu'on avait présenté au Roi l'ordonnance dont l'esprit, par compagnie détachée, était d'aider la marine et l'artillerie, avec un maréchal de camp de province. J'en parlerai assez, après.
J'appris que M. d'Ervillé avait fait passer mon doublement de traitement, c'est-à-dire en plein, au lieu de moitié dont je me contentais. C'était une bonne affaire que je devais à mon fils et à lui, et que je n'aurais osé demander.
Je donnai la lettre pour doubler et tripler le devis des dépenses du parapet de ma tour du Boulonnais, fort attaquée par de grandes tempêtes, et qu'on y mit 600 livres et tout en belles pierres, et je finis d'autres affaires.
Le soir, mon fils vint chez moi, à Versailles, et j'eus la satisfaction de lui faire lire tout ceci, car personne ne voyait ni ne s'y entendait mieux que lui.
Pour changer un peu d'objet, je dirai (|ue je vis, ce jourlà, un grand phocas en vie : c'était le plus grand que j'eusse vu; plus grand que celui d'Amsterdam. Il avait sept pieds de long. Le maître disait qu'il pesait 700, mais il avait bien l'air d'en peser encore 500. On dit que M. de Buffon, l'ayant examiné, l'avait jugé de la grande espèce, et qu'il pouvait avoir cinquante ans. En effet, il paraissait vieux, à ses grandes dents usées, et à ses beaux yeux un peu éteints.
Celui-là me parut de l'espèce appelée veau, ou chien de mer. 11 avait pourtant les grandes moustaches, mais blanchissantes, et peu. Il était des mers chaudes, car il avait été
pris vers les Lords Je la Daliiiatie. On sait que ces animaux, qui vivent en famille sociale, dorment à terre. Il était étonnant qu'on eût pu le mener en vie dans une très grande caisse, où il était quelquefois trois jours à sec et sans manger, quand on n'avait pas de poisson. Ses excréments sont très o-ros, déformés. On vidait la caisse chaque fois qu'il en faisait, et pour la nuit qu'il passait à sec, son maître couchait à côté de lui. Il avait une extrême tendresse pour ce maître qui lui avait appris des tours et à qui il obéissait comme un barbet, et même paraissait lui parler et comme articuler quelque chose.
Ces animaux sont aisément familiers et paraissent intéressants. C'était un mâle. Il était peu élevé des jambes de devant, les seules qui y- ressemblent, et ne se dressait qu'à trois ou quatre pieds. Les narines sont sur le nez, fermées, et, quand il respire, il les ouvre très larges et jette un vent prodigieux. Cet animal valait bien la peine, quoique commun dans les mers, d'être examiné, d'autant que tous les phocas tiennent de celui-ci qui, au bec ridé près, et à la crinière, ressemble au lion marin. Il se nourrissait de plus de cinquante grandes carpes par jour, et les frais étaient considérables.
Le 16 janvier, je me reposai le matin, car j'étais excédé, ayant travaillé jour et nuit.
J'eus, au bureau de M. Le Sancquer, une grande conversation : cette ordonnance des garde-côtes qui allait paraître était dure. Cet objet entier, à cause de Thabillement, allait coûter, en tout, douze cent mille francs, et encore sans les payer.
Je dînai chez M. de Montbarrey qui me traitait au mieux, et je le poussai pour me laisser choisir mon maréchal de camp des garde-côtes. Mais il disait que cela était décidé et choisi, que j'en serais content : il aurait été plus honnête de nous laisser choisir !
Le soir, j'allai chez M. Le Sancquer, chercher, comme le ministre me l'avait dit, l'ordonnance des garde-côtes. On ne l'avait pas encore donnée aux ministres. Il m'en confia deux.
J'y trouvai M. de La Rozière (1), et je découvris que c'était de lui, comme inspecteur de celle de Bretagne, et c'était le grand faiseur depuis longtemps. J'en disputai à fond avec lui, appuyant sur ce que j'aimais mieux Lega}'^ et les syndics et Duguay qui faisaient la besogne et la garde courante, que les autres étaient trop éloignés.
Je vis que toute l'ancienne garde-côte était réformée, que le système n'était que d'avoir des compagnies de canonniers gratis, pour les batteries ; qu'il fallait mettre tout en batterie. J'appris, ensuite, de M. de Fleurieu, que ce n'était que sur le surplus non employé qu'on comptait de bonne volonté, en partie, pour des suppléments de matelots, et non embarquer nos compagnies de canonniers. Je le souhaite, mais, gare! Enfin, voilà un grand commencement de nouveauté !
J'allai, de là, chez M. de Fleurieu, lui dire comme j'avais poussé, et qu'il fallait qu'il poussât et fît plus d'efforts ; que je voyais qu'on leur avait donné, à mesure, tout ce qu'ils avaient demandé ; que M. Necker fournissait à mesure les états effectifs arrêtés, et rien de plus ; qu'en temps de paix ancien, ce qu'on donnait à la marine était vingt et un millions, et dix ou onze pour les colonies et tout le reste; en tout, trente-deux millions ; qu'en 1778, on leur en avait donné soixante au-delà, et qu'avec les dettes, la marine de 1778, avec les colonies, avait bien été à cent millions. Il en avait coûté aux Anglais, avec leur guerre d'Amérique, trois à quatre cent millions de notre argent. Voilà de gros mouvements !
J'appuyai bien, comme on a vu ci-devant, qu'il fallait encore plus.^Je vis que c'étaient les matelots qui manqueraient. On cherchait des apprentifs, mais il n'y avait rien à espérer du dehors. Je lui dis que M. de Vergennes procurait des vaisseaux de Suède, qu'il fallait ceux d'Espagne, qu'il voulait tout ou rien; que l'Espagne n'en donnerait pas volontairement, ni sans ses capitaines. Je vis qu'au mois de mai, nous aurions soixante vaisseaux de ligne armés en état d'être
(1) Louis Carlet, marquis de la Rozière, brigadier de dragons en 1170, maréchal de camp en 1781.
à la mer. C'était beaucoup pour l'état où nous avions été, mais il faut avouer qu'on y avait mis gros. Et je lis voir qu'il fallait des secours du dehors, qu'à douze ou quinze vaisseaux près, cela manquerait. On en convenait. 11 me sut grand gré de mes elforts, et nous fûmes parfaitement d'accord, et moi au fait.
Le soir, j'allai chez M. de Maurepas, pour voir s'il avait parlé de mon mémoire à M. Necker : il me dit qu'il n'avait pu, qu'il y avait eu six heures de travail, et trop de détail. Je lui demandai s'il n'était pas fâché que je l'eusse importuné de tout cela ; il me dit que non, que cela était fort bien raisonné, mais, toujours, que c'étaient les moyens qui manquaient. Ainsi, tout cela était vraisemblablement inutile, comme je m'y attendais, mais j'y avais fait de mon mieux.
Il y avait, chez lui, vingt femmes, dont de bien jolies, et ma belle-lille y brillait bien. Ces soupers-là étaient magnifiques, et tout ce qu'il y avait de mieux s'y rassemblait. Ce soir-là, ce qui attirait tout le monde, c'est que la Reine devait recevoir, le lendemain, pour la première fuis depuis sa couche, qui avait continué d'être parfaitement heureuse.
Je revins lire l'ordonnance des garde-côtes, dont nous n'avions plus le détail, et qui était fort simplifiée.
Le 17 janvier (dimanche), la Reine vit toutes les femmes pour la première fois depuis sa couche. J'allai, par curiosité, voir cela, qui était très singulier. L'appartement n'est pas assez grand pour ces cérémonies-là. Il y avait plus de deux cents femmes, c'est-à-dire grandes coiffures de trois pieds de haut, avec des voiles de mousseline, de sorte que cela faisait comme une flotte d'en haut sur de petites bases, ces coiffures offusquant tout. On s'y écrasait, on passait devant la Reine, qui était contre la porte, sur une chaise longue, et de là, entrant dans le salon du jeu, on se trouvait dans un théâtre en forme qu'on y avait fait, car on ne peut s'en passer. Ainsi, elle allait à la comédie du coin de son feu, avant d'être relevée; de là, on sortait par la galerie, où l'on était fort aise de respirer.
J'allai, ensuite, aux bureaux, prendre mes instructions de
garde-côtes et y écrire trois lettres que j'envoyai, avec deux exemplaires de l'ordonnance, à chaque partie, où cela fera grand bruit. Je commençai à me mettre au fait, et à voir que ce n'était qu'un changement de forme.
De là, j'allai à un grand dîner chez M. de Vergennes et, à la nuit, je revins à Paris par une assez forte reprise de gelée.
Le soir, je donnai un très grand souper au Nonce (1), au cardinal de Guéménée (2) et beaucoup d'autres où l'enfilade brilla.
Le 18, à Paris, je dinai chez l'ambassadeur d'Espagne où il y eut grand monde, et cola était beau. J'eus un autre de ces dîners superbes chez le Nonce et chez l'ambassadeur de Sardaigne. Le maréchal de Moucliy donnait aussi de ces grands dîners. Je les aimais assez, à cause du grand monde qui s'y trouve en hommes, au moyen de quoi chacun se cantonne avec ses amis ou ceux dont il veut tirer quelques nouvelles, et l'on est, au moyen de cela, bien plus libre qu'en compagnie prétendue choisie. Il paraît qu'il vaut mieux être quarante que douze, que la jolie société est un grand monde de bonne espèce où l'on peut se cantonner, où entrent trois ou quatre qui se conviennent.
A chacun de ces repas, on apprenait, on forgeait quelques nouvelles, et, à force d'en dire de mauvaises, avec de l'habitude, on entrevoit les bonnes.
Je fus fort occupé, alors, à remettre mon livre des sommaires, ou extraits de ceci, au courant, étant en arrière. Une fluxion me retint aussi chez moi. La gelée douce et qui ne passait pas trois degrés, dura jusqu'au 25 janvier qu'un dégel doux lui succéda.
Paris était singulièrement tranquille, cet hiver, ce qui faisait honneur à la Cour. Quand Versailles est sage et en repos, la ville, ordinairement, est de même. Ainsi se passa la fin de ianvier.
(1) Le prince Dori.i-P.unphili, archevêque de Séleucie, nonce du Pape.
(2) Louis-Constantin, i)rince de Rolian (1697-177!) . fils de Charles de Rohan, prince de Guénicnée, capitaine de vaisseau en 1720, embrassa ensuite l'état ecclésiastique, devint premier aumônier du Roi en 1748, évèque et prince de Strasbourg en 1756, cardinal en 1761.
Le 30, j'allai à Versailles pour la fête et pour le contrat de marian-e du prince de IJroglie (l), fils du maréchal. Il y avait trois contrats à la fois, et on s'y étoutFa : tout était foule, à à la Cour, et rien de distingué. Et ces contrats se signèrent le 31.
Le P"" février, je fis bien des affaires dans les bureaux, et je dinai chez M. de Montbarrey; étant à côté de lui, je lui parlai de bien des choses. Jetais furieux, pour la cavalerie et pour mon fils, de la nouvelle qui venait de se répandre qu'on allait leur ôter leurs compagnies de chevau-légers, ainsi que celles de chasseurs, de dragons, pour en refaire des régiments. Cela était criant, la cavalerie y ayant mis son meilleur. C'était donc en ùter la crème et achever de l'écraser, et ces corps ne sont plus d'élite, dès qu'ils sont ensemble. Enfin, les changements perdaient tout et dégoûtaient entièrement. J'en dis mon avis au plus fort. Comme cela ne faisait pas plus d'escadrons, c'était ùter des troupes d'élite pour en faire des régiments à la queue des autres, sans considération.
Le 2, se lit la cérémonie de la Chandeleur, où il n'y eut rien de nouveau. Je dinai chez le cardinal de Guéménée, et revins, le soir, à Paris, assez tard parce que mon essieu cassa.
Le 5 février, j'allai à Versailles, où je dînai chez M. de Sartines et j'assistai à une espèce de comité pour le commerce, la pêche et les smogleurs. Puis je pressai toujours M. de Sartines pour faire de plus grands elîorts et garder la Barbade, si on la prenait, pour avoir, là, une escadre supérieure bien placée. Mais je voyais toujours à regret que les moyens manqueraient et que mon mémoire n'était que trop juste.
M. de Maurepas avait sa goutte ordinaire qui l'incommodait bien. C'est trop de tant soulFrir avec le fardeau d'un Etat sur le corps !
(1) Gli.irles-Louis-Victor, prince de Bro^'lie et «lu S.iiat-Kiui'ire, né en n.j6, maréchal «le camp en ITJl, marié, le 3 lévrier ITï'.i, avec Sophie, comtesse de Roscn-lvlcinroop.
Le 6, après avoir dîné chez M. de Vergennes, je revins à Paris.
Le 8 février, j'eus peut-être le plus beau coup d'œil que j'aie eu de ma vie : ce jour-là, le Roi vint, avec la Reine, remercier Dieu de la couche, à Notre Dame et à Sainte- Geneviève, et on profita de l'occasion pour lui faire faire sa première entrée de cérémonie dans Paris. Depuis son avènement à la Couronne, il n'y était venu qu'une fois pour un Lit de justice, et sans grand appareil. On mit, pour cette fois, tout ce qu'il fallait pour rendre cette entrée brillante, à l'exception qu'il retourna diner à la Meute, et qu'il n'y eut pas le carrosse du Sacre.
Il y avait seize carrosses de parade et quelques autres ; cela était fort beau, mais pouvait l'être encore plus. Ce qui ne peut pas être plus beau, c'est l'effet que cela fait de l'endroit d'où je le vis. Chacun s'empressait d'aller voir de près, mais j'étais trop connaisseur et amateur pour perdre une si belle occasion d'aller voir cette entrée de la terrasse que j'avais conseillée et qu'on avait exécutée si parfaitement au haut de l'hôtel de Croy d'Havre.
On ne peut assez bien dépeindre l'ensemble immense, riche, majestueux et agréable de cette vue. Je voyais arriver, dès la descente des Ronshommes, monter dans les carrosses de parade à l'entrée du Cours-la-Reine, tourner dans la place de Louis XV, s'arrêter et recevoir devant moi les compliments de la Ville, continuer sous la terrasse des Tuileries, qui faisait un si beau cordon de beau monde, et passer par le Pont Royal, d'où je pouvais suivre en partie, sur le quai, devant les Quatre Nations, et voir reprendre par le Pont- Neuf.
Qu'on se figure l'effet de ce grand ensemble de beautés dans un lieu rempli le plus possible d'un peuple immense et bien mis pour la plupart, et cela varié dans l'eil'et des arbres, au Cours la Reine, le charmant coup d'œil de la place de Louis XV, où cela paraissait passer dans un grand parterre, les pièces et barrières étant bien vertes. Puis, passant majestueusement sur ce large quai, dessous ce cordon
immense de monde qui bordait la terrasse, des carrosses rangés dessous, et du peuple en deçà ; de là, la vue non seulement du Pont-Royal et du Pont-Neuf comble de monde, mais encore l'enfilade des quais donnant une foule innombrable, et dont toutes les fenêtres étaient bien garnies.
Je doute qu'il y ait, nulle part, un aussi bel ensemble, aussi vaste et aussi riciiement orné et varié. De plus, la rivière et tout l^aris et ses environs qu'on domine de là, fait un effet étonnant. Le canon des Invalides et celui placé à l'entrée du Cours où on voyait mettre le feu, ennoblissait le tableau.
Le temps, quoiqu'un peu couvert, était doux, calme, et fut bon. Je n'avais eu garde d'oublier ma bonne lunette. Par son moyen, commodément assis et placé, je vis le Roi arriver, monter dans le carrosse de parade à l'entrée du Cours-la- Reine. Dès lors, je le reconnus au mieux, ainsi que la Reine et Monsieur à une des portières. Le maréchal de Soubise à cheval, à droite, à hauteur du cocher, était beau et remarquable. Je reconnaissais tout le monde. Le Roi avait un habit de drap d'or et argent, avec son cordon par-dessus, l'air content et ouvert, et était fort bien. La Reine me parut fort maigrie et semblait fort aise. Je les voyais exactement comme si je leur parlais, et je les vis ainsi, sans cesser, plus d'un gros quart d'heure, les suivant et tenant dans la lunette, de l'entrée du Cours-la-Reine, à la sortie du Pont- Royal, où je reconnaissais encore le Roi.
L'endroit, surtout, du tournant de la place de Louis XV était admirable par l'immensité de beaux et grands objets passant comme dans un parterre. Les troupes, richement habillées, y saluèrent du drapeau. Tout devant l'endroit où j'étais, à l'endroit où commence la terrasse des Tuileries, était une tente où j'avais vu, devant, arriver le gouverneur de Paris en très beau cortège. Le Roi s'arrêta, on ouvrit la portière; Monsieur, qui y était, se tint debout, au milieu du carrosse, et le Roi, se penchant, écouta avec attention le compliment du prévôt des Marchands (i) qui lui présentait le
(1) On sait que le prévôt des Marcliaad.'i était, depuis ms, Antoine- Louls-Francois Lefèvre de Gauoiartin.
duc de Gossé (1), gouverneur, puis on reprit la marche, et on voyait les deux exempts des Gardes du Gorps qui étaient contre les grandes roues (le capitaine des Gardes étant dans le carrosse de devant), jeter assez souvent et noblement des poignées d'argent, ce qu'ils continuèrent toujours, environ de trente en trente pas.
Le peuple me parut respectueux et content de voir cela, sans paraître fort animé, mais l'ensemble immense que je pus admirer, d'où j'étais, pendant une demi-heure, sans perdre le Roi de vue, est, je crois, le plus grand et beau, de ce genre, qu'on puisse voir, car quand, de la tombe d'Automon, près Ramillies, je voyais huit colonnes et quatre cent mille hommes des deux armes, cela était encore plus grand, mais celui-ci est le plus riche et varié, le mélange d'architecture, des arbres, de la rivière, de l'enfilade des quais et ponts,-du bel horizon ne laissant rien à désirer, et je voyais au moins deux cent mille âmes d'un seul coup d'œil.
Le 9 février est le ;our où j'eus la première, très grande et importante conversation avec Mme la marquise de Leyde, qui avait désir de me parler. Gela entama et éclaircit bien des choses, et devait avoir de grandes et longues suites.
Tout Paris était presque aussi occupé du procès de l'amiral Keppel, qu'on l'était à Londres et à Portsmouth, où cela tournait toutes les têtes. Il avait commencé avec éclat le 7 janvier. Les témoins de Palifer^ qui était l'agresseur, tinrent longtemps. La plupart furent favorables à l'amiral Keppel, et cinq qui furent contre, et surtout trois, se déshorèrent par des altérations sur les livres de loch, c'est-à-dir^ le routier du pilote, ce qui anima contre eux. Toute la nation, et même les autres, étaient pour l'amiral. Sa défense fut noble, claire et sublime. 11 faut voir tout cela dans le Courrier de VEurope qu'on s'arrachait, alors.
Enfin, le 11 février, le Gonseil de guerre publia la sentence la plus honorable possible pour l'amiral Keppel : quand on entendit qu'elle était terminée par « pleinement et hono-
(1) Le duc de Cossé (Voir note 2, tome I, page 489) avait succédé, en 1775, h son père, dans la charge de gouverneur de Paris.
rablement déchargé de l'accusation », une joie effrénée se répandit; ce n'étaient que cris, pleurs de joie, coups de canon; tous les vaisseaux, sans ordres, tirèrent des salves continuelles, et on le conduisit avec un cortège sans exemple, et dont on ne peut lire sans émotion le détail '1). On y verra ensuite l'excès où se porta le peuple de Londres, qui força tout le monde à illuminer pondant trois jours, fit sonner les cloches, et les ministres ne risquèrent pas peu.
Il en résultait qu'on savait à fond le combat d'Ouessant, que jamais combat ne fut mieux épluché, et que, des pièces du procès, il résultait que les vaisseaux anglais avaient été désemparés, à cette journée du 27, et que M. d'Orvilliers et la flotte française, quoique plus faible, eut l'avantage de cette journée. Mais on voyait aussi clairement que nous nous étions retirés la nuit, et avions abandonné le champ de bataille en rentrant les premiers.
Tout cela dégoûta beaucoup les amiraux anglais, et c'est l'avantage que nous eûmes de ce conseil de guerre qui intéressa tout le monde et fit bien de l'honneur à M. Keppel, pour une alTaire où il avait fait de son mieux, mais où il avait eu le dessous. Il était étonnant qu'on ne poursuivait pas Palifer, son accusateur injuste.
Dans le même temps, un autre événement fit du bruit : ce fut le retour inopiné de M. le marquis de Lafayette et de tous nos Français d'Amérique. Ils arrivèrent dans une frégate de Boston et débarquèrent à Brest le 6 février. M. de Lafayette fut très bien reçu de tout le monde, mais comme il était parti sans ordre ni permission, et môme malgré une défense, le Roi le mit chez lui aux arrêts pour quelques jours, ce qui ne lui faisait que plus d'honneur. Quoiqu'il n'eût que vingt-deux ans, il s'était fort bien distingué, et c'est le seul qui se tira avec honneur de tout cela. Il y était général-major et redevenait rien.
Ceux qui étaient au fait virent que son retour ne pouvait être que de mauvais augure. En effet, il était clair que tous
(1) Voyez le Courrier de l'Europe ûc l'n'i, n" 13. {Xolc de iauleur.)
nos Français revenaient parce qu'ils voyaient qu'il n'y avait plus rien de bon à faire là-bas (1) ; que nos affaires, et même celles des insurgents n'y allaient pas bien. Ces fameux révoltés étaient à bout de moyens. Le fameux Washington perdait du crédit, le papier monnaie n'en avait plus, le Congrès chancelait, bien des Américains s'en détachaient et la Floride et la Caroline, surtout, redevenaient royalistes. L'abandon de Rhode-Island avait été le coup décisif.
Le carnaval fut court et tranquille. Le Roi alla une fois au bal de l'Opéra en très grand incognito, avec la Reine, sans être reconnu.
Il parut, cet hiver, plusieurs ouvrages assez curieux, mais c'étaient les théâtres qui l'emportaient sur les sciences. Dans un très bel éloge que lut, alors, à l'Académie, avec quelques autres estimés, M. de Condorcet (2), il fit une remarque vraie sur les pertes que firent les Lettres et les Sciences en peu de temps. En moins de huit mois, l'Europe a perdu Jussieu, Haller, Linneus, Voltaire et Rousseau. Pour les spectacles, on pouvait ajouter Garrick et Lekain.
Une petite pièce de la Harpe, très applaudie, intitulée Les Muses rivales (3), lui fit honneur malgré ses ennemis nombreux, et fut encore une apothéose théâtrale de Voltaire reçue avec enthousiasme.
Le 19 février, j'allai à Versailles. Je dinai chez M. de Vergennes, le lendemain chez M. de Sartines ; le jour d'après, je revins à Paris chez M. de Montbarrey.
(1) M. (le Groy se trompait : la Fayette venait, au contraire, solliciter un envoi de troupes aux « Insurgents ». 11 obtint un corps de 4.000 hommes dont le commandement fut donné à Rochambeau. Lui-même allait repartir pourrAmérlquc en janvier 1780, et contribuera la prise do Yorktown, en octobre 1781.
(2) Jean-Antoine-Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet (1743-1794), membre de rAcadémie des Sciences depuis 1709, en était devenu le secrétaire perpétuel en 179.3. En 1782, l'Académie française l'admit dans son sein. Député de Paris à l'Assemblée législative, puis du département de l'Aisne à la Convention, il fut décrété d'arrestation en 1793, et trouvé mort le 9 avril 1794, dans la prison de Bourg-la-Reine où il avait été enfermé.
Il avait épousé Marie-Louise-Sophie de Grouchy.
(3j Les Muses rivales ou l'apothéose de VoUaire, comédie en un acte et en vers libres, par La Harpe, représentée au Théâtre français le \." février 1779.
JOURNAL DU nue DE CROY 161
M. de Maurepas avait toujours la goutte, et cependant était toujours la seule cheville ouvrière, et surtout, exclusivement de tout autre, pour les fonds, avec M. Xecker. Comme tout changement est dangereux, surtout en temps de guerre, les épargnes de M. Xecker, comme je l'avais tant prédit, ayant culbuté les fortunes d'argent, on n'entendait parler que de banqueroutes, ce qui ôta tout crédit. Ainsi, loin de faire des efforts, comme je le demandais, on était embarrassé sur tout. Je causai à fond avec les plus instruits, et je ne pouvais que répéter ce que j'ai dit si souvent et qui me faisait voir très noir pour la suite de cette guerre, où il ne fallait pas se fourrer, surtout sans être tout à fait sûrs de l'Espagne, et il ne fallait pas faire cette chienne de déclaration du marquis de Noailles à Londres, comme je l'ai tant dit dans le temps. Il n'avait pas manqué une seule des choses que j'avais prévues alors. La vivacité française se fourre toujours aux choses où elle n'a que faire, et sa constance manque toujours, la première, à les bien soutenir.
Je fis, de ce voyage, bien de la besogne dans les bureaux et avec les ministres, qui me marquaient toujours la plus grande confiance, mais trop tard.
Une des meilleureschoseset des plus hardies quej'aie jamais faites, fut la force avec laquelle je représentai la tyrannie de l'ordonnance pour tirer des matelots au sort, et pour les classer dans les garde-côtes. On s'y méprenait, croyant qu'ils avaient rapport à la mer. A une lieue de cet élément, en bonne terre, ce sont des laboureurs qui, ne la connaissant que par ses risques, craignent le mot classe comme le feu. C'était de quoi dévaster les côtes. J'en parlai si fort qu'on me promit de r;ipportcr cela au Conseil et de chercher des tempéraments, mais rien n'ôtera l'impression de crainte que cela a répandue.