‹ Journal inédit, 1718-1784 (volume 2)Chapitre 4 sur 35 · DU 21 FÉVRIER 1779 AU 16 MARS · texte numérisé non relu

DU 21 FÉVRIER 1779 AU 16 MARS

Débarquement, à Brest, d'un secrétaire du comte d'Estaing, apportant la nouvelle de sa défaite. — Indignation de la Cour, — Traité de la France avec les « insurgents ». — Préliminaires de la paix de Teschen. — J'engage Franklin à faire donner, aux corsaires américains, l'ordre de respecter les navires du capitaine Cook. — Dîner et conversation politique avec Franklin. — Visite à M. Janssen. — Je tombe et reste malade un mois. —Après ma guérison, je vais àivry, oîi j'établis, au milieu de ma vigne, un banc en belle vue. — Je dîne, chez M. de Sartines, en compagnie de M. d'Orvilliers avec lequel j'ai une intéressante conversation sur le combat d'Ouessant. — Nouvelles d'Amérique ; prise de navires marchands français. — Le ministère n'abandonne pas ses plans de descente en Angleterre. — Je lis, pour la première fois, le Journal de ma vie ; impression qu'il me laisse. — Marly. — Dîner chez M. de Montbarrey, à l'Arsenal. — Tentative du prince de Nassau-Siegen contre l'île de Jersey. — Souper, chez M. de Lugeac, avec le marquis de La Fayette. — Observations astronomiques. — Je décide le ministère à faire réparer la tour de Croy, dans le Boulonnais. — Efforts réalisés parla Marine : soixante-deux vaisseaux et cinquante-trois frégates à la mer. — Illusions de M. de Sartines sur l'aide à attendre des Espagnols. — Il m'invite, ainsi que ses collègues, à inquiéter les Anglais sur les côtes soumises à mon commandement. — Un centenaire. — Je quitte Paris le4juin ; le 21, à Boulogne, je reçois la visite de l'espion Parades, qui m'expose son plan d'opérations : il

est identique au mien. — Je rentre à Paris le 14 janvier ITSO. — Les Espagnols s'attardent au siège de (Jibrallar. — Malgré les événements, on continue à mener une vie de plaisirs, à la Cour de Versailles. — Le Roi s'occupe, néanmoins, des alîaires publiques : propos qu'il me tient au sujet de la mort du capitaine Cook. — Lettre de M. Dalrymple, qui me rend compte de son dernier voyage. — Bruit d'une promotion prochaine : faveur inique dont il est question de gratifier le comte Dillon. — Je me rends à Versailles pour faire respecter les droits de mon gendre et de mon fils. — Remise, par moi, aux niinistres, d'un mémoire concernant la guerre.

— Le jeu à Paris. — Fêtes du Carnaval; grands soupers, dont un chez M. de Mercy. — Je conseille à M. de Vergennes de faire la paix.

— L'amiral Rodney à Gibraltar. — Mon fils et mon gendre promus britradiers.

Le 21 février, on apprit qu'il était arrivé à M. de Sartines un courrier au point du jour, qu'il était allé chez le Roi, qu'il y avait eudes comités. Gomme M. d'Estaing n'écrivait jamais, on avait été longtemps sans nouvelles. On sut que, le 18 février, il était arrivé à Brest un navire de Saint-Domingue, qu'on n'avait laissé parler à personne, que le secrétaire de M. d'Estaing était débarqué seul, et s'était rendu à la Cour. La bombe allait crever, et elle n'éclata que trop.

Enfin, la mauvaise nouvelle se déclara, et nos ministres, de peur qu'on ne la répandît encore pire, la firent mettre dans la Gazette de la Cour, tout au vrai et bien mauvaise. Ainsi, il n'y eut plus de doute, et c'est par là que les Anglais en eurent la confirmation. Alors, tout changea de face, et fut à peu près décidé, nos seules espérances étant, mal à propos, fondées sur cette seule escadre des douze vaisseaux de M. d'Estaing qu'on avait cru en état de tout décider.

Le 27 février, j'allai à Versailles ; je dînai chez M. de Sartines ; je fis, avec lui, la tournée des jardins. M. de Million (1), ancien commandant de Sainte-Lucie, y était. On coula à fond la matière, et j'y fus très au fait.

Les espérances immenses qu'on avait eues de l'escadre de M. d'Estaing pour décider d'abord le sort de l'Amérique,

(1) Le comte de Million de Genouilly, capitaine de vaisseau en [Tri, chef d'escadre &a 1784.

s'évanouissaient ainsi que pour la réduction des îles anglaises du golfe du Mexique dont nous nous étions assuré d'avance la conservation, comme le chasseur la peau de l'ours, par un traité dont je parlerai bientôt.

Dans ma promenade avec M. de Sartines et les chefs, j'éclaircis tout cela. J'appris que cette armée anglaise, tombée là du ciel, était les cinq mille hommes partis de New-York sous les ordres de M. Grant, et escortés par M. Hotham, dont on avait tant parlé, qu'on avait cru que M. d'Estaing raflerait en route, aj^ant très peu d'avance, et puis qu'on avait cru s'être rendus à la Jamaïque. Au lieu de cela, il fallut, par un grand malheur, qu'ils aient d'à ord dirigé leur route sur Antigua, qu'ils aient gagné du temps sur M. d'Estaing, qu'ils se soient rassemblés avec les troupes des îles et celles que M. Barrington (1) avait avec sa petite escadre, qu'ils se soient déterminés, en vengeance de la Dominique, de prendre Sainte-Lucie, qu'ils y aient débarqué seulement trois jours avant l'arrivée de M. d'Estaing, et qu'ils s'y soient déjà si bien placés, que M. d'Estaing ayant fait une faute de courage de les y attaquer, ait été battu.

Il est simple que sa raison aura été de ne vouloir pas leur laisser le temps de s'y établir, et, la petite garnison n'étant pas encore rendue, d'avoir espéré sauver l'île, qu'il ne les croyait pas si en force et si bien placés, et qu'en effet on ne pouvait guère le croire, quoique M. Bouille (2) l'en avertît. On sent le découragement que cela mit de notre côté, la force que cela donna à l'autre, qui s'attendait à tout perdre, et qu'il ne restait plus qu'une guerre d'égal à égal, à s'écraser glorieusement sans rien l'aire.

Par le détail, j'appris que M. Hotham, avec cinq vaisseaux de ligne, avait mené le convoi à New- York; qu'ayant joint, à la Barbade, M. Barrington, son ancien, on n'avait

(1) Samuel Bari'inglon, marin anglais né en 172'J, mort contre-amiral en 1800.

(2) Franrois-Claude-Amour, marquis de Bouille (1739-1800), gouverneur de la Martinique et autres îles sous le Vent en 1777, maréchal de camp en 1778, lieutenant général en 1782, auteur des Mémoires sur la Révolution française, publiés en 1801.

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parlé que de ce dernier ; qu'il s'ctait rendu, aussitôt la jonction, à Sainte-Lucie; qu'il s'était embarrassé dans la grande anse, entre le Carénage et le Port au Roseau ; que cette anse est couverte d'une montagne élevée et où on approche de terre; que Barrington avait déjà eu le temps doter partie des canons d'un bord et de les placer à terre, de sorte que ce n'était qu'une ligne de batteries ; que les douze vaisseaux de M. d'Estaing manquant de vent, à cause de l'abri de la montagne, n'avaient pu approcher; qu'on s'était canonné de loin ; que M. d'Estaing, s'étanttrop obstiné à l'attaque, avait abordé et débarqué trop près, attaqué dans des pays coupés de fourrés inattaquables et soutenu de beaucoup d'artillerie; que les troupes, surtout qu'on les prodiguait, n'avaient pu tenir au feu ; qu'en les ralliant trop près, on avait augmenté la perte et la terreur, et que les plus braves s'étant fait écraser, on avait plié et été battu.

On sent bien que M. d'Estaing, qui avait tant d'envieux, fut écrasé par les propos. On était outré, à Versailles; il paraît, en effet, qu'il renouvela l'affaire du chevalier de Belle- Isle (l) à l'Assiette, ou du comte de Gramont (2) à Dettingen, et, si c'est, comme eux, pour se faire maréchal de France, cela est fort mal. Mais il faudrait aussi considérer que M. Byron arrivait avec neuf vaisseaux ennemis de renfort, qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour faire quelque chose avec notre seule flotte offensive ; qu'il pouvait espérer, s'il battait l'ennemi, de détruire les sept vaisseaux, leurs meilleures troupes, sauver notre île; qu'il ne pouvait tourner en blocus, à cause de l'arrivée prochaine du renfort, et que se porter à l'attaque d'autres lies qui étaient pourvues et sur

(1) Louis Charles-Armaad, chevalier, puis comte de Belie-Isle, né en 1G9:!, frère du maréchal de ce nom, maréchal de camp en 1738, lieutenant général en 1742, tué, en ITtG, en Italie, à l'attaque des retranchements du col de l'Assiette Piémont).

(2) Louis, comte, puis duc de Gramont (1689-1745), maréchal de camp en 173'», lieutenant général en 17:i8, avait épousé, en ITJJ, Gancviève de Gontaut, fille du duc de lïiron.

A la bataille de iJeltingcn (17V3), il accomplit un l'ait d'armes ([ui consista à faire franchir à ses troupes un ravin, en présence de l'ennemi.

leurs gardes était trop long; qu'il s'y serait trouvé, ensuite, attaqué par Byron et Barrington, réunis. On voit qu'il y avait bien des raisons à son avantage, mais comme il prit tout sur lui, contre l'avis des autres, cela était sérieux.

Malheureusement, cela décourageait et divisait les esprits, et, des forces supérieures allant arriver, il ne restait plus qu'à attaquer Byron au passage, avant sa jonction^ ce qui n'était pas aisé ; enfin, peu de chose à espérer.

Ce qui est remarquable, c'est que, dans toutes ces circonstances-là, il nous revint d'Amérique notre traité particulier avec les insurgents, qui avait été ignoré jusque-là. L'ambassadeur d'Angleterre avait bien dit au Parlement, qu'outre le traité de commerce, il annonçait qu'il y en avait un autre, mais nous ne le connaissions pas.

Dans ce traité, nous paraissions partager le gâteau d'avance, et ce partage se divulguait dans un mauvais moment : c'est un peu comme nous paraissions partager l'Allemagne, quand nous fûmes battus à Lintz, et les Français se sont souvent mal trouvés de leur présomption, et de se mêler de ce qu'ils n'ont que faire.

On se déchaîna contre M. d'Estaing, qui aurait été au pinacle, s'il avait réussi. De Saint-Domingue, il devait chercher M. Byron, les Anglais y envoyèrent du secours, nous aussi à Brest; on allait se bien battre, peut-être sans effet, et notre défaite avait divisé les esprits et bien découragé !

Pour parler d'autre chose, le 4 février, je dînai chez M. de Vergennes ; on disait la paix faite pour l'Allemagne. Il me dit : « Elle n'est pas signée, mais je la crois sûre! » Et, peu de jours après, il eut nouvelle de la signature des préliminaires décisifs. C'était un bien grand événement qu'on en fût quitte à si bon marché. Le soir, je revins à Paris.

Je lisais, alors, avec grand plaisir, le deuxième voyage de l'admirable M. Cook. J'avais contribué, l'été dernier, à l'ordre donné à tous nos vaisseaux de le traiter avec tous les égards possibles, ce qui nous avait fait honneur. Ayant songé que cet ordre n'avait peut-être pas été donné aux armateurs, j'en donnai, en janvier, un mémoire à M. de Sartines. Il me répon-

dit qu'il me remerciait de Vy avoir fait songer, et qu'il écrivait en conséquence. En effet, j'appris qu'il partait une foule de lettres circulaires portant cet ordre. .le priai aussi qu'on en avertît notre consul au cap de Bonne-Espérance.

Pour achever ma bonne œuvre, je vis qu'il ne restait qu'à faire donner le même ordre aux corsaires des insurgents. C'est ce qui m'engagea à aller trouver M. Franklin. "^ Le !'''■ mars, j'allai chez lui, à Chaillot, où il logeait à la petite maison du fond, ci-devant au prince de Monaco, où j'avais tant été dans ma jeunesse. M. de Chaumont occupait la grande et jolie maison, et ce petit réduit très modeste, mais commode, jouissant du superbe jardin et à proximité du Bois de Boulogne, avait été prêté ou loué à M. Franklin. On y arrive par Chaillot et une autre petite rue écartée où il n'était pas aisé de le trouver, et tout s'y ressentait de la modestie économique du philosophe.

11 n'était pas rentré. Je me promenai dans les beaux et immenses jardins de M. de Chaumont; ensuite, on me proposa d'entrer dans le bureau. J'y trouvai à l'ouvrage deux jeunes gens dont j'appris, ensuite, qu'un était son petit-lils. J'y dressai mon mémoire pour M. Cook, et nous y causâmes agréablement. Toutes les cartes entouraient la salle. Je remarquai que je les avais toutes, et j'étais bien aise d'être au centre des nouveaux Américains, pour l'Europe, car c'était là le bureau principal.

A deux heures, M. Franklin revint. Il me fit dire que je pouvais entrer, et il me donna toujours la main en ami, car nous étions bien ensemble. Je le priai de lire ma note pour M. Cook, et l'attention qu-e tous les bâtiments insurgents devaient avoir pour lui. Il la lut avec grande attention, puis, avec son laconisme sublime, il me dit : « Cela sera fait ! »

Comme j'entamais pour M. Walker, ce député des Barbades établi à Calais, qu'il me dit bien connaître, et homme de mérite, on vint dire qu'on avait servi. Il me dit : « Si vous voulez dîner, nous parlerons après! » Je crois réellement qu'il est quaker, à la manière de ces compliments dont la rigide simplicité a, pourtant, de la grandeur.

Je passai sans hésiter, et je fis, sans qu'on en fit de compliment, un dîner très frugal, où il y avait, cependant, le nécessaire. Il n'y avait qu'un service, et tout à la fois, sans soupe. Heureusement, je trouvai deux plats de poisson, un pudding excellent et de la pâtisserie, et j'en eus bien assez. Ils ne faisaient pourtant que ce repas. En effet, je n'étais pas attendu. Il n'y avait à table, outre lui et moi, que les deux jeunes gens du bureau, un enfant en pension, et un Anglais taciturne. Je causai avec son petit-fils, qui était aimable,

M. Franklin sortait d'un grand accès de goutte pour lequel il venait de se baigner. Il était changé et affaibli et tirait à sa fin. Il mangea de grosses viandes froides, but trois ou quatre rasades de bon vin, et fut tranquille et parla peu. Tout respirait, là, la simplicité et l'économie. Trois personnes faisaient tout le domestique. On lui prêtait un carrosse quand il devait sortir, et, assurément, on ne pouvait pas moins coûter au Congrès. Cependant, il venait d'être accrédité ministre de l'Amérique à notre Cour, et il devait, dans peu de jours, aller, avec le corps diplomatique, les mardis, à l'audience du Roi. On l'en dissuadait, disant que les autres ambassadeurs et envoyés ne le reconnaîtraient pas, mais il comptait y aller, s'il pouvait marcher.

Après ce dîner, qui fut remarquable, tout le monde s'échappa et je me retrouvai, comme devant, tête à tête avec lui dans son petit cabinet et je repris la conversation, comme si elle n'avait pas été interrompue.

Il me dit que je pouvais me fier à M. Walker. Voyant qu'il était difficile d'en tirer quelque chose pour lui faire voir comme je les avais bien aidés, il me vint à l'idée de lui faire lire le grand mémoire que j'avais donné à M. de Maurepas, que je retrouvai dans ma poche.

Il le lut très posément, puis, me le rendant, il me dit, avec son ton sentencieux : « Ce ne sont pas là des mots mais des choses ; vous y êtes ; vous écrivez et pensez bien ! » On pouvait un compliment plus long, mais non plus honnête.

Espérant l'avoir un peu échauffé, j'entrai en matière. Je

dis : « Xous comptions sur l'Espagne ! » Il me répondit : « Cela ne nous donnera pas bonne idée du Pacte de famille! » Il ajouta : « Elle devrait pourtant songer que nous pouvons être des voisins utiles, car, à présent, chez nous, tout homme est soldat ! » C'était précisément ce qui pouvait donner à l'Espagne, avec raison, plus de crainte que d'espérance.

Comme je le poussais, et ayant vu, par mon mémoire, que j'étais au fait, il lâcha le mot, en disant d'un ton ferme et noir : « Nous n'avons plus d'argent (1) ! » Enfin, je vis très bien, comme je le savais d'ailleurs, qu'ils étaient tout à fait à bout, et mécontents. Il prétendit que les divisions, chez eux, n'étaient que personnelles, et non sur le fond. II s'écria pourtant, et contre son caractère : « C'est une vilaine chose que ce monde ! »

Je dis : « Je pense que tout en restera là ; que les Anglais garderont les places qu'ils tiennent, et vous autres le reste, mais qu'ils vous bloqueront par mer. » Il dit : « Ils devraient bien tout quitter! Comme vous dites, il faudrait de grands efforts ! »

Voyant que je n'en tirerais rien de plus, je le quittai, mais je remarquai bien que tout baissait, de ce cùté-là. Tout cela était d'autant plus curieux, qu'outre l'inventeur de l'électricité, le philosophe créateur d'une grande nation, c'était le moteur et le principal chef de la révolte.

En le quittant, je l'exhortai à presser. Il me dit : « Je tâcherai de voir M. de Maurepas, mais je crains son escalier! » Je vis que c'étaient deux goutteux embarrassés.

De là, je passai chez M. do Jaussen, à la grille du Cours, et je vis avec lui son curieux jardin. Il était au fait, et me confirma la mauvaise situation des insurgents, et me loua beaucoup de ce que j'avais fait pour M. Coolc. Je restais fort bien avec tous les savants anglais. M. Janssen m'assura, comme disait M. Mouron, qu'une grande partie de l'Amérique n'était pas pour l'indépendance, sentant bien qu'elle

(1) On assuruit aussi i(ii'ils di/vaicnl l)e;xiu'oiiii d ari,'eal à Paris. Sole de l'auteur.)

leur coûterait bien plus cher, et il ne la regardait point encore comme assurée.

Tout cela était du l'''" mars. Tout le reste de ce mois, et jusqu'à Pâques, le 4 avril, je ne pus guère écrire, étant tombé très malade, et, pendant ce temps, il y eut le grand événement de la pacification de l'Allemagne, la mauvaise tournure de nos affaires partout, tant par la prise de toute l'Inde pour ce que nous y avions, que la mauvaise position de M. d'Estaing, comme bloqué à la Martinique, M. Byron ayant joint et lui ayant présenté le combat. Notre conquête du Sénégal était un faible dédommagement.

Dans ce mois de mars, la Reine eut la rougeole, ce qui occupa toute la Cour, où elle avait le principal crédit pour l'intérieur. M. de Maurepas, encore mal rétabli de sa goutte, faisait toujours tout pour les grands objets. M. de Vergennes brillait par la paix qu'il procurait à l'Allemagne. M. de Montbarrey se soutenait, et M. de Sartines, appuyé parle Roi, avait bien de la peine à résister à tous nos malheurs et à ceux qui s'en prenaient à lui.

Ce mois fut terrible pour ma santé, et j'y souffris de façon à me dégoûter de la vie et à m'éloigner de tous mes objets ordinaires. Dans les premiers jours de mars, étant, depuis longtemps, accablé de mon rhumatisme dans la tête, je pris une drogue qui me porta, tout à ^oup, l'humeur dans les reins et me donna une colique, dans le goût des néphrétiques, qui pensa m'emporter. J'envoyai chercher mon confesseur, croyant périr, et, en tout, que je n'irais pas loin. Pendant plus de quinze jours, je fus dans un état affreux.

Les derniers jours de mars, j'eus une rechute. M. Millard (1), mon médecin, me conseilla un M. Le Roy, de Montpellier (2), qui, m'ayant bien tâté, jugea mon mal dans les entrailles. Le Jeudi Saint, à peine pus-je aller, bien empaqueté, dans une tribune. Mais, heureusement, le mieux étant

(1^ Jean-Antoine Millard, né en 1728, d'abord Jésuite, puis médecin du prince de Salm, auteur d'un Essai théorirjue el pratique sur la maladie des ner/'s (1766).

(2) Sur Charles Leroy, y. t. 111, page 3.-J, note 4.

survenu, je pus faire mes paquets le Samedi Saint, 3 avril, et je continuai à être mieux. Mâcher de la rhubarbe me fit grand bien. On m'ordonnait beaucoup de secouades. Le printemps fut très sec et avancé, et je faisais sans cesse des courses dans les jardins des curieux, ce ([ui me fit jouir de ce printemps mieux que je n'aurais cru.

Aussitôt après Pâques, je m'amusai à faire placer un banc en belle vue, que je choisis bien, dans les vignes d'Ivry, et à aller à ma tour de Châtillon, qu'il fallut presque refaire en entier. Plusieurs courses par les plus beaux jours m'enchantèrent. Le comte de Priego, qui fit, avec goût et dépense, son appartement en bas et tout le jardin, acheva de rendre l'hôtel de Croy d'Havre le plus bel et le plus agréable, et je l'admirai souvent dans sa perfection.

Ma convalescence s'établissant mieux que je n'aurais cru, je me remis un peu à mes travaux dans mon cabinet, ce dont je n'avais pas été capable de presque tout l'hiver, et je repris mon courant.

Le 23 avril, mon fils partit pour douze jours pour améliorer ses biens à Culan, et il y mena, seul de mes petits-fils, notre aîné, qui venait de bien faire sa première communion, et avait besoin de dissipation. Ce fut une grande joie pour lui; il avait treize ans et demi; M. l'abbé de Villemenet et M. Bridou furent du voyage.

Ce môme jour, ayant reçu, de la Cour, avis qu'on m'ùtait d'Abbeville le régiment de Soissonnais, de crainte qu'on ne me dégarnît trop, je fis une course à Versailles, rien que pour cette affaire. Je fis prodigieusement de choses aux bureaux : j'obtins à peu près tout ce que je voulais, et on me promit un répriment de dragons à Abbeville.

J'allai chez M. de Sartines qui me dit être prié à diner, mais que madame m'en donnerait volontiers. J'y fis un des plus curieux dîners possibles. Nous n'étions qu'elle, M. d'Orvilliers, qui arrivait la veille de Brest, un intendant de la Rochelle, et moi.

Je fis la plus grande connaissance avec M. d'Orvilliers, et j'eus, avec lui, deux heures de conversation importante. Je

lui fis lire l'article dumoment^ du Courrier de l'Europe, où était le rapport de M. Keppel, dans le procès qu'on commençait à sir Palifer, et qui devenait sérieux. Cet article de M. Keppel indiquait un moment où M. d'Orvilliers avait perdu la plus belle occasion de les détruire, au dire même de M. Keppel. M. d'Orvilliers nia une partie des faits, expliqua différemment les autres, et, à tout cela, on voyait ce qu'on voit dans toutes les batailles, c'est qu'on ne peut pas tout voir, dans le moment du trouble et de la fumée, et qu'on juge trop aisément après, et trop difficilement alors. Mais il m'apprit, sur ce combat, quelque chose de très curieux, qui confirme ce que je viens de dire, et que, souvent, on doit à une cause ce qu'on attribue à une autre.

Tous les marins anglais avaient dit qu'on vo3'^ait la bonne maxime que nous avions sur eux de tirer haut et aux manœuvres, enfin de s'emparer ou dégréer. C'était précisément le contraire : nous n'avions jamais tiré si bas, puisque, même en mettant les canons sur la semelle, c'est-à-dire, pointés au plus haut, tous les boulets avaient donné dans l'eau. Mais c'était là ce qui avait fait notre avantage, nous trouvant, par hasard, à la distance où le ricochet élève le plus, de sorte que nous avions donné dans les mâtures et désemparé l'ennemi.

Cela venait qu'à la première promenade en sens contraire, comme il faisait très gros vent et grosse mer, et que nous étions au vent, tous nos vaisseaux penchaient extrêmement du côté de l'ennemi, ce qui avait forcé, quoique en pointant au plus haut, de donner tous les coups dans l'eau, dont le ricochet, heureusement, nous fit tirer tant d'avantage sans l'avoir espéré, l'ordre étant de tirer au corps ou au pied du grand mât.

Cet aveu du général est remarquable. Au reste, on voyait que nous avions fait, ainsi que Keppel, tout ce qu'on pouvait, hors notre retraite la nuit, mais j'en vis la raison, c'est que l'ennemi ayant trois vaisseaux de plus, et beaucoup plus de vaisseaux à trois ponts, si l'on s'était prolongé de près à même amure, nous comptions n'être pas en état de

leur résister ; et c'est à la contre-marche de M. d'Orvilliers, qui dérouta Keppel, joint au bonheur du ricochet qui rendit bien, qu'on dut le succès d'une journée où nous n'étions pas en état de tenir franchement, par le manque de rinq de nos vaisseaux et le nombre et le calibre des canons.

Il me dit encore que ce qui avait fait notre avantage, c'est qu'en se prolongeant, nous étions serrés, tant plein que vide, et que Keppel s'étant mis presque à la débandade, pour nous attaquer, sa ligne étant moins serrée, chacun de ses vaisseaux essuya le feu de deux des nôtres. Cela était -à l'avantage de M. Palifer, et confirmait ce qu'il avait dit, que la prévention pour Keppel avait empêché d'écouter. Tout cela acheva de me mettre bien au fait de ce curieux combat d'Ouessant où nous avions été heureux.

Le 24 avril, je dinai, encore avec et près de M. d'Orvilliers, chez M. de Vergennes, où il y avait un monde étonnant. J'y eus encore, avec lui et d'autres, des conversations importantes. Je vis qu'on se flattait toujours que la paix serait signée à Teschen, n'y ayant pas de temps à perdre, l'armistice finissant le 28 avril, mais que les petits intéressés et allodiaux, et même l'Empereur, sous main, y mettaient obstacle.

J'appris un de nos nouveaux désastres : deux de nos frégates des Iles du Vent étaient entrées à Brest le 19 avril. Elles escortaient trente ou quarante de nos navires marchands des Iles, et elles avaient été malheureusement rencontrées par des vaisseaux anglais de ligne, qu'elles avaient cherché à attirer, comme la perdrix qui tire de l'aile, mais, les Anglais n'en ayant pas été la dupe, avaient donné dans la flotte et en avaient pris une douzaine.

On apprit par ces frégates que MM. d'Estaing au Port- Royal, et Byron au Gros Ilet, étaient toujours à se regarder à huit lieues l'un de l'autre.

J'appris ainsi que M. de la Motte-Picquet (1) n'était pas

(1) Toussaint-Guillaume, comte Picquet de la Molto, dit La Motte-Piciiuet (1120-1791), capitaine de vaisseau en 1*77, chef d'Escailre en 1778, lieutenant général des armées navales en 1782.

encore parti de Brest, et peut-être ne partirait pas.

M. d'Orvilliers et son major avaient été mandés en grande diligence pour concerter un grand plan de campagne qui variait sans cesse, et de concert avec les nombreuses troupes qu'on envoyait en Normandie et Bretagne. On reparlait d'embarquement et descente, tandis que nous étions moins supérieurs que jamais. Ainsi, tout paraissait traîner en s'embrouillant.

Je revins, le soir, à Paris.

Depuis quinze jours, nous avions été dans la plus grande inquiétude pour M. de Gheugnies, bailli de Gondé, qui fut à la mort d'une fièvre maligne miliaire. Le 25, nous apprîmes le sort de la grande affaire de l'enregistrement aux Etats de Mons du majorât qui avait donné tant de peine à mon fils. Deux des États y consentirent, et celui de la noblesse s'y refusa tout à fait. On espérait en revenir, mais, en gros, le majorât n'en était pas moins assuré, tous les enregistrements qu'indiquait l'Impératrice, étant exécutés.

Dans ce temps, mon cabinet m'ayant rattaché, je me mis quelques jours à lire, pour la première fois de ma vie, ces mémoires-ci, c'est-à-dire ceux de ma vie. Je lus de 1750 à 1760, et je fus fort content de la façon dont M. Dupin les avait copiés et bien entendus. G était, pour moi, une époque ^ car je n'avais jamais eu le temps d'en rien lire, et j'avoue que j'en fus plus content que je ne croyais. Gela renferme bien des choses rendues bien dans le vrai, comme si on y était.

Gela m'encouragea, et, pendant quatre journées, je mis un peu en ordre et par cases l'armoire de mes œuvres, où il y a bien des mémoires qui mériteraient d'être rassemblés et mis au net. Il est immense combien il y a de matière, dans tout cela !

La pluie continuant jusqu'au 22 mai, je n'osai, vu l'état de ma santé, aller à Marly, que ce temps devait rendre malsain et triste. Gependant, à la Un, on l'égaya beaucoup par un café commun en déjeuner, beaucoup de spectacles et de barres ou courses, et l'on s'y amusait comme si l'on ne se tuait et ruinait pas, sur mer!

N'ayant donc pas vu les ministres depuis longtemps, je fis demander un rendez-vous à M. de Montbarrey.

Le 4 mai, je me rendis chez lui à l'Arsenal : je n'y avais pas encore été, et il est étonnant la beauté et singularité de cet endroit. Je croyais y être seul, au moyen de mon rendezvous. Je trouvai cinquante carrosses de personnes qui en avaient autant. 11 était fort honnête. Après lui avoir parlé, il me pressa tant de rester à dîner, que j'y consentis, et je fis très bien', car ce diner m'amusa et me fit du bien. Nous y étions quinze, rien qu'hommes, et tous mes' anciens camarades, ainsi que tous les commandants de province, de sorte que je me mis bien au courant.

J'avais demandé, vu ma santé, si mon départ pressait : M. de Montbarrey me dit que je pouvais prendre encore un mois pour me rétablir, et personne ne se pressait de partir, ce qui me donna du temps.

Cette singulière maison au bout de l'Arsenal lui a été donnée pour lui et son lils, par le Hoi, outre riiôtel acheté à côté pour le ministre de la Guerre, qui était vide. Ainsi, tout cela est cher. Son salon est délicieux par la vue de la rivière de tous côtés, et des vues superbes : cela est à voir, comme curiosité.

Outre MM. de Beuvron, de Mailly, d'Aubeterre et autres, j'y trouvai le prince de Tingry, mon ami le comte d'Egmont, enfin tous nos anciens, et on y fut, chose si rare, sur l'ancien ton, de sorte que je m'y amusai fort, et à parcourir ce coin de l'extrémité de Paris.

M. d'Aubeterre, commandant en Bretagne, me dit qu'il ne savait rien du tout de l'expédition de M . le prince de Nassau ; le duc d'Harcourt n'en savait pas davantage. Cela était singulier, pour une expédition qui partait de Saint-Malo, et que les commandants des deux provinces n'eussent aucun ordre de l'aider. Aussi, c'était comme une entreprise de corsaire et une spéculation de particulier, dont la Cour ne se mêlait pas, hors pour l'escorter (1)^.

(1) Le prince de Nassau-Sicgen avait re<;u, en décembre 1778, la pcrmissiua de lever un corps de l.:iOO hommes el d'armer six vaisseaux. Celte expé-

En tout, le grand nombre de troupes qu'on mettait en Bretagne et en Normandie, n'était, à ce qu'il paraissait, qu'une montre, pour inquiéter. Cependant, nous nous remuions bien et on faisait des efforts. Outre cette petite expédition de Jersey, M. de la Motte-Picquet allait partir, et on assemblait des détachements, surtout de dragons à pied, qu'on disait être pour partir de Lorient, avec M. de la Fayette.

Ce fut le 30 avril que M. le prince de Nassau partit de Saint-Malo et tenta de son mieux la descente du l*"" mai, mais les bâtiments ne purent aborder. Il revint furieux et voulant repartir. On l'en empêcha. C'est après avoir doublé la pointe de Corbière qu'il voulait débarquer dans l'aase sableuse de Saint-Ouen; avec des forces suffisantes et plus de fermeté des marins, cela pouvait réussir.

M'étant amusé et dissipé, pour la première fois depuis deux mois, à ce dîner chez le prince de Montbarrey, j'en ramenai, par les boulevards, M. de Beuvron, en lisant son mémoire des côtes. Je vins chez lui voir son joli belvédère, et j'y eus une grande conversation avec le maréchal d'Harcourt qu'on laissait le maître des quartiers, et rien de tout cela n'avait l'air offensif. Sans le vouloir, je changeai peut-être le sort du régiment de Flandre du duc d'Havre, lui ayant dit qu'il l'envoyait bien loin. Pour me faire plaisir, il le fit revenir à la ville d'Eu. Je ne l'avais pas demandé, et je n'ai jamais aimé à changer le sort des régiments, cela pouvant avoir de grandes suites !

J'oubliais de dire que M. d'Aubeterre me fit voir que, d'après la grande enveloppe de ligne qu'on faisait à Brest, il y faudrait tenir seize bataillons. Cela me paraissait malheureux, car nous n'en avons pas pour fournir à tout, et ce que cela demande avec Metz, la Corse, nos îles, etc., faisait qu'on n'}'^ pourra pas suffire à l'état de notre militaire, déjà trop cher pour l'état des finances du royaume.

Le 5 mai, je passai une soirée bien agréable chez M. de Lugeac, où soupait M. de La Fayette, que je n'avais jamais

dilion, dirigée contre l'ile de Jersey, échoua. (V. à ce sujet, la Correspondance secrète sur Louis XVI, etc., publiée en 1866 par M. de Lescure.)

VU, mais que mu belle-lille et sa sœur connaissaient beaucoup, comme enfants sortant du collège, il n'y avajt que deux ou trois ans.

Il n'avait que vingt-deux ans, était d'une jolie figure et du ton le plus simple et modeste, ce qui lui faisait honneur. Ce jeune héros, pour ainsi dire, s'était très bien comporté en Amérique, où il s'était attiré un honneur infini, et le soutenait par sa modestie. J'accrochai une bonne demi-heure de conversation avec lui. Il m'écouta avec déférence, chose bien - rare alors, et m'assura que j'étais dans le vrai pour les Américains. J'appuyais pour qu'on les aidât d'argent et plus réellement, et nous fûmes bien d'accord. On assurait qu'il allait repartir avec le détachement qu'on assemblait à Lorient. Il n'en convenait pas, mais paraissait le désirer fort. En général, il était attachant par un ton bien dillerent des autres.

Son exemple avait animé un fils du maréchal de Moucliy, et d'autres étaient allés s'embarquer. On sut, dans la suite, qu'il avait été question de ce départ, mais que cela avait changé.

Dans ce temps, on apprit que M. de la Motte-Picquet était, enfin, parti tout à fait de Brest et Berthaume. Le 3 mai, il alla prendre un convoi vers Rochefort.

Quelques jours après, M. de Sartines m'ayant écrit la lettre la plus obligeante, où il paraissait désirer savoir ma façon de penser, je lui répondis en lui envoyant un petit mémoire qui rendait raison de l'état où je croyais les choses.

Le 14 mai, j'allai à Versailles, quoique la Cour fût à Marly, pour l'objet des réparations de ma tour du Boulonnais, qui fut une grande affaire. Ce soir-là, je vis à Versailles, où il restait, M. de Vergennes, et j'eus, avec lui, la plus curieuse conversation.

L'ayant loué sur la superbe paix dont il avait la gloire en Allemagne, il m'avoua en être très flatté et qu'en effet, par le Turc, il avait gagné la Russie et le roi de Prusse, et, par là, sans rompre notre belle alliance avec l'Empereur, il le cernait et tenait des trois côtés, et avait, par la France, sans IV. 12

se commettre, en quatrième côté, forcé cette paix, une des plus belles de l'Jiistoire d'Allemagne.

Je m'éclaircis aussi, avec M. de Vergennes, pour le passage à Calais que M. de Bienassise avait presqueperdu, en prenant trop à la rigueur. Je revins, le 15, à Paris.

Le 16 mai au soir, revint de Gulan mon fils avec l'aîné de mes petits-fils.

De retour à Paris, la chaleur ayant pris, j'en profitai pour beaucoup jouir des environs. Les Champs-Elysées méritaient leur nom. Un jour, par la rue de Chaillot et le tour en dehors, qui m'était inconnu, j'allai chercher Franklin où je vis assez clair sur les insurgents qui désiraient la paix, sans pouvoir l'espérer.

Le 17 mai, je passai une journée d'astronome qui m'y remit en goût. M. Menier vint diner. Mon grand télescope se trouva très bon, et M. l'abbé Clouet était, peut-être, le meilleur observateur de Paris. Le soir, pour en profiter, nous vîmes au mieux, et chose assez rare à voir à la fois, Saturne, Mars et Jupiter. Mon télescope fit si bon effet, que je vis nettement trois des satellites de Saturne, chose difficile. Je crus voir une bande dans Mars; l'anneau débordait alors Saturne, l'observation fut belle.

Le 22 mai, je fis mes dévotions de l'Ordre, suivant le serment. Je fus obligé d'aller, ce même matin, à l'xlrsenal, chez M. de Montbarrey, pour les mémoires du régiment de mon fils, lequel se trouvait pris de sa terrible colique. On craignait la néphrétique, étant le troisième ou le quatrième accident de ce genre. Son état était affreux, et sa femme, l'abbé de Villemenet, qui faisait toujours au mieux, et nous tous le partagions vivement.

Le soir, je fus obhgé d'aller à Versailles, non tant pour la cérémonie que pour suivre les affaires de mon fils, très pressées, et à sa place.

Le 23, par un très beau temps chaud, se fit la cérémonie où je n'ai jamais tant vu de foule de peuple, ni si vilain. Notre sang est par trop laid, dans le peuple !

Je travaillai bien pour les affaires de mon fils et celles de

mon commandement, et j'emportai l'allaire de ma tour du Boulonnais. J'étais traité au mieux par tous les ministres et dans les bureaux, où j'obtenais tout ce que je voulais. Je dînai chez M. de Montbarrey, qui m'accueillait fort, et, le deuxième jour, cjiez M. de Sartines, qui me marquait la plus grande confiance. Il avait fort approuvé ma dernière note.

Je vis que la Marine se remuait au mieux : nous avions soixante-deux vaisseaux et cinquante-trois frégates réellement à la mer, ce qui était bien considérable. En tout, notre Marine allait alors, avec les chantiers et constructions, à quatre-vingt-un vaisseaux de ligne et soixante-six frégates. Cela est prodigieux, sans avoir mis d'impôts I Qu'on joigne cela avec la superbe paix que nous venions, comme j'ai dit, de procurer à l'Allemagne (1), et on verra que la France n'a guère été dans une aussi belle position. C'est le 27 mai que le roi de Prusse revint en triomphe à Berlin, plus grand et illustre que jamais !

M. d'Orvilliers avait ordre de sortir, et les grands événements se préparaient, mais dont je ne croyais pas grand effet.

Le 24 mai, je revins à Paris retomber dans les malades. Ma iille avait pensé perdre sa cadette, et l'aînée n'était pas trop bien. Le duc d'Havre gardait Mme de Tourzel et ses deux filles, toutes trois inoculées, opération qui réussit bien.

Le 28 mai, mon fils consulta M. Le Roy, célèbre médecin qui m'avait conseillé de mâcher de la rhubarbe et de prendre du lait d'ànesse, dont je me trouvais assez bien. On suivit cela avec le soin que cela méritait.

Après cette consultation, j'allai à un grand dîner chez le maréchal de liiron, qui se faisait beaucoup d'honneur et en faisait à la France, par l'état qu'il tenait envers les étrangers.

Ce soir-là, le temps continuant très chaud et superbe,

(1) Le 13 ni-ii 1779, au congrès de Tesclien, M. do Breteuil et le prince Repnin avaient fait signer la paix à rEmpcrcur et au lloi de Prusse, sur le point d'entrer en campagne.

j'allai encore jouir de mon banc de la vigne d'Ivry qui, de ce jour-lk, fut entièrement fini et perfectionné. Il avait été décidé et commencé vers le 12 juin, après avoir bien étudié la meilleure position. C'était un morceau charmant, une vue délicieuse, et, quoique j'en aie bien fait, je n'ai guère fait de morceau plus agréable. Cela coûta, en tout, 1.700 livres. J'y portai le livre de M. Pluclie et, y lisant, à la fin du troisième tome, l'usage qu'on doit faire du spectacle de la Nature, je fus exalté, et je sentis, avec la reconnaissance qu'on doit, l'obligation que nous devons avoir aux dons du Créateur et des talents qu'il nous a donnés. Cela est délicieux à voir et à sentir. Ainsi, c'est pour faire penser de même, que j'y ai mis le marbre à l'honneur de M. Pluche.

Le 29 mai, j'allai à Versailles pour prendre congé. Je dînai agréablement chez M. de Sartines, avec des marins qui me regardaient presque comme du corps, et où je paraissais aimé. Le soir, M. de Sartines me mena faire la promenade ordinaire : c'était dans l'Orangerie, dont tous les orangers étaient dehors, et nous vîmes l'opération curieuse de rencaisser. Cette promenade est superbe, la plus belle de ce genre en Europe, et pas assez connue.

M. de Sartines m'y parla naturellement, et me fit voir toute son ardeur. Pour lui, il était toujours battant, souvent comme sont ceux qui n'y vont pas, et il voulait tout à outrance. Je le louai avec raison de l'elîort étonnant, en deux ans, d'avoir, ce jour-là qu'on croyait M. d'OrvilHers parti de Brest avec trente à trente-deux vaisseaux, jusqu'à soixante ou même soixante-trois vaisseaux de ligne réellement à la mer, et cinquante-deux frégates, et pour cette fois-là, tenant d'égal à égal avec les Anglais. M. d'Estaing en avait dix-sept gros, et même vingt-quatre, si tout le joignait. Ainsi nous étions en forces à peu près égales, pour le moment. Mais, dans peu, les Anglais en auraient davantage. Je vis qu'il y avait ordre de combattre partout.

Mais ce qui fut important, c'est qu'il me confia qu'enfin les Espagnols étaient déclarés et allaient agir de concert. Alors, si^on agissait bien ensemble, dont je doutais, toute

l'Europe les abandonnant, chose étonnante, les Anglais devaient avoir chaud !

M. de Sartines me lit entendre qu'il désirait que, de mon côté, j'inquiétasse les Anglais. Je ne demandais pas mieux, si on m'en donnait quehjues moyens, et, l'ayant déjà proposé, je résolus de pousser cela. Enfin, on voit que cette promenade fut très intéressante, et je pris congé de lui.

Le soir, j'allai tout régler pour mon nouvel appartement au gouvernement, car j'étais encore, en attendant, au Cormier, où j'avais la vue charmante de l'avenue. Le soir, à l'Ordre, je pris, en dedans du cabinet, comme commandant de province, quoique ce ne fût pas l'heure des entrées, congé du Roi.

Le 30 mai, jour de la Trinité, après la grand'messe, j'allai prendre congé de M. de Maurepas : lui ayant parlé de l'importance d'inquiéter les Anglais de tous côtés, je le pressai de me faire donnef des troupes, étant vide presque partout, hors Calais. Il me dit que c'était son intention d'en parler à M. de Montbarrey, et qu'il fallait les presser et inquiéter de partout. Je vis bien que, comme il désirait faire la paix, celle d'Allemagne étant faite si à perfection qu'elle nous donnait tout le monde pour alliés, on avait forcé l'Espagne à agir et on voulait tout réunir par des coups de force de partout, pour contraindre l'Anglais à reconnaître l'indépendance de l'Amérique, à nous rendre l'Inde et à faire la paix.

C'était bien le moment, mais, par la raison contraire, l'Anglais devait tenir bon, cela étant son pis aller. Il me parut que M. de Maurepas n'était pas si absolument sûr de l'Espagne.

De là, j'allai chez M. de Vergennes où j'eus la conversation la plus intéressante. Il me confirma la belle paix d'Allemagne qui assurait tout d'avance, même pour Berg et Juliers, et les cas de la mort de l'Electrice palatine et du roi de Prusse. Nous admirâmes cette paix, et il disait avec grande laison : « Si j'avais laissé marcher deux bataillons sur le Rhin, tout était perdu, et la France, écrasée d'ailleurs, bien embarrassée pour longtemps ! » Cette remarque est très juste.

Pour le sonder et voir s'il était vrai que l'Espagne fût tout à fait déclarée, je lui dis que je traiterais bien l'ambassadeur d'Espagne en Angleterre, s'il repassait leur ayant déclaré la guerre. Il me dit avec feu : « Oh ! il faut le combler d'honneurs, s'il repasse ainsi ! » Je crus voir qu'il s'en flattait, mais n'en était pas encore bien sur.

Je lui fis voir mon désir d'occuper et d'inquiéter les Anglais de mon côté. Il m'y encouragea fort, et me dit qu'il fallait les occuper et les inquiéter de partout. Ainsi, je vis le jeu que j*avais à jouer.

J'allai diner chez M. de Montbarrey, où il y avait le plus beau monde. J'étais à côté de lui, et il me marqua beaucoup d'amitié.

Au sortir de table, je travaillai et, lui ayant rapporté ce que M. de Maurepas m'avait dit, je lui demandai deux régiments de plus à faire cantonner et faire des navettes, et qu'on me permît d'armer et préparer des bâtiments de transport. Il me dit en confidence : « Vous aurez tout cela, et plus, et, le 12 juin, vous aurez de mes nouvelles! » Il parut donc que cela allait s'échauffer un peu de partout, et que nous pouvions faire quelque chose. On comptait M. d'Orvilliers partant ce jour-là, et, sans doute, il y avait quelque chose de préparé en grand, de concert avec l'Espagne : voilà donc un nouveau début ; reste à savoir s'il est bien pris !

Je lui fis entendre, comme aux autres, que je craignais qu'on ne se jetât dans des expéditions de projets, soit sur l'Irlande qui était mécontente, soit sur Mahon ou Gibraltar, tous objets qui nous coûteraient cher, dépendaient des événements et nous distrairaient du fait, qui était d'aider les- Américains, puisque c'était l'objet de la guerre, et de devenir maîtres de la mer pour pouvoir battre les flottes marchandes anglaises, principal moyen de réduire ce pays.

Je partis donc de Versailles un peu plus au fait, et voyant que la campagne de mer allait s'ouvrir vivement et, apparemment, prendre, par l'Espagne, un nouvel essor. D'ailleurs, par nous-mêmes et notre marine, le moment était brillant.

JOURNAL DU UUG DE CnOY 185

Le 31 mai, j'eus, avec le maréchal de Soubise, une conversation intéressante : il ne paraissait pas pencher aux entreprises inconsidérées. J'eus, avec Baume, un travail sur l'état actuel des Sciences.

Ce jour-là, on m'envoya un homme qui était connu à Paris pour avoir cent sept' ans : c'est Joseph Rouiller, de Saint- Maurice en Savoie, né, à ce qu'on assure, et suivant son extrait baptistaire, le 5 février 1673. Nous causâmes beaucoup avec lui; il était du meilleur esprit et n'avait aucune infirmité, et tous ses sens étaient encore bons. 11 est très difficile de croire qu'il eût cet âge, du moins il ne le paraît pas, et il va à Versailles cà pied, en trois heures et demie. S'il a cet âge, cela est très remarquable. On assure que son frère a cent cinq ans, et que son père est mort à cent vingttrois.

Le soir, je menai M. de la Luzerne au banc et à Ivry, et le prince do Salm fut tant soit peu moins mal (1).

Les trois premiers jours de juin, je fus fort occupé de mes affaires : ma maladie m'ayant mis en arrière et ayant des papiers en quantité, et de faire mes paquets et arranger les payements, les réparations de Châtillon, et bien des extraordinaires m'ayant dérangé. J'appris, ces jours-là, que le bruit se répandait beaucoup que nous voulions faire une descente en Irlande, sous le prince de Gondé et M. de Vaux, et qu'on voulait faire les plus grands coups pour forcer l'Angleterre à la paix. D'ailleurs, ni notre Hotte, ni celle d'Angleterre n'étaient parties, qu'on sût, et on croyait toujours que celle d'Espagne avait ordre d'agir de concert avec nous.

Je partis de Paris le 4 juin, à quatre heures du matin. . .

Le dimanche 13 juin, à cinq heures du matin, un courrier

(1) 11 mourut le 7 juin. [S'ote de l'auteur.)

(2) M. de Groy passe par Amiens, Abbcville, Sailly, Verton, Mùntreuil, et s'occupe de son travail des garde-cotes.

Le 11 juin, il esta Boulo;,Mie, où il apprend la nomination des généraux en ciicf «les armées de Brela-^mc, Normandie et Flandre. Le 21 arrive Parades, qui n'était puinl attendu.

de M. de Parades me parla et passa pour l'Angleterre, mais il arriva trop tard pour le paquebot. Il apportait les lettres de nos espions. ^

Le 21 juin, à neuf heures du matin, m'arriva inopinément M. le comte de Parades. 11 venait d'être fait colonel. L'année de devant, il avait été fait capitaine, avec six mille livres de pension, mais il faut avouer que ce jeune et joli sujet, âgé seulement de vingt-trois ans, en méritait encore plus, car il était des plus distingués et tout y était.' .le m'étais toujours entendu au mieux avec lui, et, comme j'avais souvent proposé et formé tous les mômes plans, il vit bientôt que je le devinais en tout. Ainsi, il ne me cacha absolument rien.

J'appris, ce que je savais déjà, que lui seul menait absolument tout, et était le général de l'armée de mer et de terre. MM. d'Orvilliers et de Vaux n'étaient que comme à ses ordres, et, loin de s'en plaindre, en étaient charmés, lui seul sachant la besogne, ayant formé et fait, enfin, agréer le plan à la France et à l'Espagne, et pouvant l'exécuter.

C'était, précisément, le projet auquel je m'étais bien des fois attaché et que j'avais proposé au début de cette guerre et de la précédente. Le voici :

Ecraser Portsmouth, se rendre maître de la mer, et, par derrière, de Bristol. C'était aller au grand fait, et au plus chaud, et il fallait, pour cela, une fois la supériorité sur mer, que nous n'avions jamais eue, et pour cette fois, nous allions l'avoir par la déclaration de l'Espagne, la jonction qui se faisait alors des trente-deux vaisseaux de M. d'Orvilliers au cap Finistère, avec vingt-cinq espagnols, faisant ensemble cinquante-huit de ligne, qui allaient chercher l'amiral Hardy qui, avec trente gros vaisseaux, était sorti pour chercher les nôtres.

Revenant ensemble, il devait plier, ou être battu; on devait le suivre et l'attaquer jusque dans Spithead, débarquer huit mille hommes à l'ile de Wight, et le reste, au nombre d'environ dix mille en tout, faire le siège de Portsmouth.

Gela, excellent l'année de devant, devenait chaud, l'An-

gleterrc ayant bien soixante mille hommes, mais, du côté de l'empire de la mer, jamais la chose n'avait été encore si faisable.

S'il n'y avait pas moyen à cette descente, en restant à l'entrée de la Manche et en se portant sur Bristol par l'armement en arrière de Lorient, on pouvait prendre de leurs flottes et bloquer et désoler l'Angleterre, et prendre, pendant ce temps, les îles Antilles.

A tout cela, il y avait à objecter les tempêtes, le manque d'ensemble dans les expéditions de mer, l'hiver qui, à la fin, nous chassait des croisières, et enfin cela était brillant, même faisable, mais risqué.

A tout cela, il faut avouer que Parades, alors ayant charmé et réuni tous nos ministres, parait à tout ce qu'on pouvait objecter, avec une justesse rare, et, comme on ne lui refusait rien, je n'avais jamais vu la chose, quoique trop risquée, plus faisable, à cause de la jonction de l'Espagne, qui paraissait adopter ce plan et vouloir qu'on le suivit à outrance.

Dans deu.^ grandes conversations de cette journée, je détaillai le tout à fond avec lui. 11 s'expliqua avec une modestie et une netteté qui me charma, et c'était un sujet extraordinaire.

11 était venu donner un coup de pic à Calais, pour ranimer l'immensité d'espions qu'il avait dans toute l'Angleterre, où il s'était risqué si témérairement tant de fois. 11 en avait sur terre et sur mer, et se trouvait, pour ainsi dire, à la fois partout. Le lendemain, il devait être à Versailles, et, trois jours après, à Brest, sur le vaisseau de M. d'Orvilliers, la flotte combinée n'attendant que lui pour suivre le grand plan, dès qu'elle serait revenue. Je calculai les jours, et, au plus tard le 15 juillet, tout devait être fait ou manqué pour le plus fort du projet. Ce qu'on verra que me dit l'ambassadeur s'y accordait parfaitement.

Ce qu'il y avait de mieux, c'est que les généraux de l'armée navale, tant de France que d'Espagne, avaient ordre, loin de ménager les vaisseaux, d'en perdre beau-

coup, et de ne pas songer à les sauver en entrant dans les rades ennemies, mais, au contraire, ordre de les perdre de façon à nuire le plus aux Anglais. Gomme, alors, nous devions être maîtres des -bords par l'embarquement, c'est le moyen de réussir, et, pour cela, on choisissait les plus vieux vaisseaux pour les sacrifier. C'est bien fait, car un an de plus les rend inutiles, et, si on en sacrifiait ainsi, et qu'il y eût assez de chaloupes et de moyens de sauver les hommes à l'extrémité, on pouvait rendre la marine redoutable, surtout la nôtre qui, souvent, ne mord pas, sous prétexte de sauver son vaisseau. M. de Sartines, qui était chaud et n'aimait que sa gloire, n'y ménageait rien.

Si la jonction se faisait bien, il était vraisemblable que la flotte anglaise se réfugierait dans la rade de Portsmouth, En y arrivant, à leur suite, on était maître de la mer. Le grand armement qui était prêt au mieux et avec grande dépense, sans y rien oublier, à Saint-Malo, Cherbourg, et surtout le Havre, qui est vis-à-vis, arrivant aussitôt, devait d'abord s'emparer de l'île de Wight. Avec des mortiers, on est maître, de là, des trois quarts de la rade. Nos flottes combinées entrant, comme je viens de le dire, avec les vaisseaux marqués pour sacrifier, à la suite de beaucoup de brûlots, on pouvait espérer de brûler et niettre ]& désordre dans la flotte ennemie. Alors, débarquant à la pointe de l'Est, et partant de la presqu'île de Portsmouth, et en grand nombre, on pouvait espérer de battre les Anglais, de leur fermer l'entrée au retranchement, par où on arrive de terre , et de faire le siège en règle : trente-deux ingénieurs étaient commandés pour cela, et une puissante artillerie.

Jusque-là, c'était, mot à mot, l'ancien projet que j'avais fait sur les lieux, et qui était encore dans mon portefeuille, mais que je n'avais pas osé donner en plein, ne voyant jamais notre marine dans le cas de l'exécuter, ce que la réunion avec l'Espagne nous permettait alors.

M. de Parades voulait y ajouter la descente de l'autre côté et l'attaque de vive force des mauvais retranchements du gros port. Je lui objectai que cela me paraissait bien hardi,

cela divisant absolument notre attaque en deux, sans que BOUS pussions jamais mettre à terre à la fois assez de troupes, sans compter les risques de la mer et des poltrons, pour pouvoir faire face, des deux côtés, à 25.000 hommes que les Anglais étaient alors en état de porter sur l'endroit en trois jours, dès qu'ils verraient que c'était tout de bon.

Sur les grandes cartes, nous discutâmes à fond tout cela, et il m'était fort agréable de voir si nettemeïit le projet, et un projet qui m'était aussi familier. J'avoue que Parades était peut-être l'homme le plus capable de le conduire. Aussi tout cela avait-il été préparé à fond, dans bien des comités, à Versailles, où il avait réuni et échauffé tous les esprits.

Tout cela, comme j'ai dit, était faisable, mais il fallait tant d'ensemble et de ponctualité, qu'il me paraissait bien difficile que cela ne manquât pas par quelqu'un des points en quantité que je voyais susceptibles de manquer : le vent, la fermeté, l'ensemble, dans une si immense quantité de bâtiments de toute espèce, étaient du nombre. Si le vent était nord-ouest, par exemple, on ne pouvait entrer. Il répondait à cela qu'il fallait les suivre de si près que, si le vent leur permettait d'entrer, il nous le permît aussi, et c'était le mieux à faire. Mais, s'ils gagnaient le devant, et qu'eux entrés, le vent changeât, cela n'était plus faisable. De plus, s'ils embossaient trois vaisseaux de cent canons entre les bouées de Sainte-Hélène, avec force chaloupes hardies devant, pour détourner les brûlots, l'entrée était difficile. Sur ce que cela l'étonna un peu, je lui en dis bien la parade. Tout dépendait de forcer vite, coûte que coûte, la descente dans l'ile de Wigbt, et, portant vite des mortiers sur la cote de Sainte- Hélène, chargés avec des artifices, on brûlait vite tous ces obstacles, et môme tous les premiers vaisseaux : il en fit son profit.

Il y avait aussi l'obstacle de l'autre passe, mais on la masquait aisément, et elle n'est guère praticable.

Enfin, ce qu'il me dit de très bien vu et qui me fit voir, comme j'avais déjà vu souvent dans nos conversations, qu il voyait en grand et point follement, quoique très hardiment,

c'est que si tout s'opposait là à rexécution, profitant des fortes marées, on pouvait se porter en deux jours, et avant que l'armée anglaise de terre y put arriver, à Plymouth, et, par l'avantage de la mer, entrer vite dans la grande rade de Plymouth, débarquer partout, brûler à l'instant tous les arsenaux, et, se portant en force au plus vite sur les hauteurs, s'y camper de façon à couvrir le siège de la forteresse et l'écraser de bombes. C'était, alors, un combat à donner sur terre, mais on aurait toujours détruit ce port-là.

Pendant ce temps, un coup certain et qu'il fut étonné que j'eusse deviné (mais il était aussi de mon ancien plan), c'était que l'armement de Lorient ne pouvait manquer, pendant ce temps, de désoler le golfe de Bristol, et peut-être d'y brûler une multitude de navires, ou tirer de grosses contributions, et tout ce côté de l'Angleterre et de l'Irlande devenait à notre discrétion, les grosses forces étant obligées de se porter à notre grande attaque.

Je vis avec douleur qu'on comptait sur les contributions : il en avait sa part et un quantième. Je fis ce que je pus pour l'en détourner et lui faire sentir qu'il fallait faire tout cela noblement, afficher qu'on n'en voulait qu'à la marine, pour les empêcher de vouloir continuer arrogamment à afficher l'empire des mers, ce qui déplaisait à toute l'Europe, mais qu'en faisant des vilenies, on leur ferait, à la fin, des alliés, et qu'on attise des haines nationales qui attirent, à la fin, des malheurs chez soi. Il le sentait bien, et agissait si noblement, qu'il lui était dû près de cent mille francs du sien, et aurait sacrifié son avantage ; mais notre conseil était piqué et avait besoin d'argent. J'aurais voulu m'en mêler pour mener tout cela noblement, et j'aurais répondu, même en réussissant, de nous faire plus estimer que haïr de la nation anglaise, qui estime la valeur.

Enfin, si tous ces grands coups ne pouvaient s'exécuter, alors nos armements de débarquement ne partaient pas, restaient prêts, et nos deux armées navales réunies, bloquant l'entrée de la Manche et tout le golfe de Bristol, et force corsaires et frégates bloquant le nord de l'Ecosse, l'Angleterre

était enfermée, ses Hottes ne pouvaient rentrer. Gela était bon, mais j'y répondais : « Eh bien! ils enverront des avisos partout, retenir leurs flottes marcliandes, juscju'au fort de l'hiver que, les tempêtes vous renvoyant chacun dans vos ports, ils passeront, à l'ordinaire, en habiles navigateurs. » Et il me parut qu'il n'avait pas de parade pour cela.

Tel est ce grand plan, à peu près considéré de tous les sens. J'appuyai toujours que le meilleur serait d'attirer de leurs vaisseaux de guerre, d'en détruire et de porter tous nos soins à adroitement prendre et détruire de leurs flottes marchandes, vrai et seul moyen de faire manquer l'argent au gouvernement, et, par conséquent, d oter le moyen d'entretenir une si puissante marine, et alors, en augmentant toujours les deux nôtres, de les user à mesure et de prendre toutes leurs îles pour avoir des équivalents pour la paix.

Enfin, en deux conversations et quatre heures de travail réfléchi sur les grandes cartes, voyant tout comme si nous y étions, j'eus l'agrément de savoir et de voir tout à fond et d'avoir bien discuté le tout avec celui qui menait tout, et nous fûmes fort contents l'un de l'autre. 11 parut regretter que je n'en fusse pas chargé, et promit d'en parler, mais tout cela était en bonnes mains, et j'avais vu de trop près, dans ma vie, les Cours et les hommes, pour être fort tenté de m'y fourrer. Cependant, je vis le cas où cela pouvait arriver, car M. de Vaux était infirme. Etant devant Sainte-Hélène, le vent pouvait les mener à être obligés de venir forcer dans la dune, autre coup que j'ai bien étudié. Et si cela arrivait, et que M. de Vaux manquât pour sa santé, on pouvait m'ap-

peler

J'arrivai pour dîner, chez moi, à Paris, le 14 janvier 1780.

(1) M. de Croy reçoit l'ambassadeur d'Espagne, avec lei[uel il a des conversations d'autant plus intéressantes que, si cette nation joint sa flotte à celle de la i'rance, l'Angleterre peut ttn; considérée comme perdue ! Malheureusement l'iispagne s'attarde au siège de Gibraltar, et M. d'Orvilliers se laisse juuer par l'amiral anglais Hardy !

Pendant ce temps, M. de Croy travaille quinze heures par jour, et continue à '( t.nir un grand état > de maison. H rentre ensuite à Paris.

Je trouvai une épidémie générale de rhume dans Paris, dont ma belle-fille et un de mes petits-fils étaient encore fort attaqués.

J'allai chez Mme de Leyde, qui était aussi prise. Elle me parla, môme devant ses gens, si ouvertement, que je vis bien que son parti était très pris, et elle me dit qu'elle avait déjà tout fait, depuis deux ans, ainsi bien avant que nous ne nous en doutions, de sorte que, n'y ayant nulle part, il ne restait qu'à lui en savoir gré; mais la chose n'était pas fort avantageuse.

Le 16, j'allai, le matin, à Versailles, et j'y restai près de trois jours. Je fus fort accueilli de tous les ministres et du militaire. Dans une grande conversation avec M. de Maurepas, que je trouvai très bien et toujours d'une fort bonne tête, il convint de tout ce que je reprochais. Je vis qu'il ne s'était livré qu'à regret au grand projet d'embarquement, et n'y avait pas eu confiance.

Sur ce que je lui reprochai que Gibraltar allait tout faire manquer en occupant inutilement tout ce que la Maison de Bourbon avait de vaisseaux de ligne excédant à l'Angleterre, il me dit : « Croyez-vous nous apprendre cela? Faites entendre raison à l'Espagne, cela est vouloir l'impossible! » De là, je vis, comme je l'ai écrit d'avance, dans ces Mémoires-ci, lors de la déclaration de cette nation, que cette fameuse union des Bourbons finirait mal, nous ferait manquer cette guerre.

11 me dit aussi qu'il était persuadé que l'Angleterre réussirait à ravitailler Gibraltar.

Je lui fis sentir que ce que l'Angleterre avait de mieux à jouer était de le ravitailler par petites parties, pour le faire aller jusqu'au mois de juin, et, nous menaçant toujours d'y envoyer en force, elle nous ferait ensemble perdre quarante vaisseaux de ligne à Cadix qui étaient tout ce qui aurait pu décider en Amérique, et, au lieu de cela, elle enverrait, dans cette partie du monde, reprendre le dessus, ce qui nous faisait manquer toute cette guerre. Il en convenait, mais criait contre l'Espagne, et disait qu'il n'y voyait pas

de remède. Les vingt vaisseaux de ligne que les Espagnols nous avaient laissés à Brest en étaient partis le l;> janvier, avec quatre des nôtres, pour ce chien de Giltraltar et pour Cadix, où tout allait rester inutile au grand objet.

Suivant les états de Marine que je vis chez M. de Sartines, l'Angleterre avait cent dix vaisseaux de ligne, la France quatre-vingt-dix, l'Espagne soixante-cinq : en tout cent cinquante-cinq. Mais une seule puissance bien conduite vaut mieux que deux qui finissent par ne plus s'entendre, ne songeant chacune qu'à son profit.

Je vis aussi qu£ nous allions envoyer plusieurs vaisseaux en Amérique, mais trop tard; que Brest resterait dégarni; que, cependant, c'était là où, suivant le projet du comte de Broglie, on allait assembler une grande armée; qu'heureusement nous n'aurions pas de quoi escorter en Angleterre, où on voudrait encore aller, voyant qu'ils se dégarnissaient de vaisseaux, mais que, malheureusement, ils nous préviendraient en Amérique; peut-être nous attireraient-ils en Angleterre, pour nous y écraser, étant fol d'y aller quand ils sont préparés. Ainsi, je voyais encore des coups de folie à craindre, et qu'on attendrait jusqu'à la fin d'avril pour voir le succès de l'événement de Gibraltar, qui ne nous intéressait pas, et qu'alors il serait trop tard pour rien faire de convenable, nulle part. Et si les vents retenaient encore à Cadix, tout se consumerait là inutilement. Mais l'on comptait revenir à temps, Gibraltar pris, pour, avec quarante vaisseaux de ligne espagnols, et vingt français, rentrer dans la Manche.

Je représentai les fautes de tout cela, avec force, à tous les ministres. Je dinai, le premier jour, chez M. de Montbarrey, qui me mangeait d'amitiés parce que j'avais été réellement content de son fils, et que ces grands mariages et objets de vanité lui faisaient rechercher ses bons parents.

Le deuxième jour, je dînai chez M. de Sartines, qui me marqua la plus grande amitié et confiance, à qui je dis tout ce qui convenait vivement : il paraissait bien m'écuuter, avoir

fait grand cas, disait-il, de mes lettres, et, après cela, faisait entrer le comte de Broglie, M. de Jaucourt (1) et son petit conseil qui le flattait, ce qui soulage un homme noyé et embarrassé, comme un coup d'eau-de-vie ranime un malheureux ! M. de Vergennes m'écoutait aussi au mieux. M. de Montbarrey parut encore mieux entendre, mais, avec cela, on me laissait crier, et, se trouvant très embarrassés par l'Espagne et les intrigues de Cour, ils allaient presque au jour la journée, à l'ordinaire, et, de tout cela, je continuais de mal augurer. Ce jour-là, M. du Chaffault (2) parut triompher d'avance, et était l'espérance future.

D'ailleurs, la Cour était absolument comme depuis deux ou trois ans : la Reine faisait toujours tout pour les grâces, et la jolie comtesse Jules avait toujours le plus grand crédit sur son esprit. Comme c'était le Carnaval, on disait que les parties de bal, d'Opéra incognito continuaient, et que tout était à l'ordinaire.

Ce règne paraissait très peu changeant, et il n'y avait jamais eu moins de mutations à Versailles. Le Roi chassait toujours beaucoup, et allait d'une vitesse prodigieuse, menant très bien son cheval, et avec force. D'ailleurs, il donnait tout le temps qu'on voulait aux affaires, et c'était toujours M. Necker qui avait le plus de crédit, le Roi aimant l'ordre. M. de Maurepas avait la même prédominance en gros, et chaque ministre était assez le maître, dans sa partie. Tel était l'état de la Cour, alors.

Le 18 janvier, je me trouvai, au lever, dans le cabinet du Roi, rien qu'avec mon fils, mon gendre et M, de Tourzel. Le Roi parlait avec bonté, toujours de chasse, mais il était fort commode de faire ainsi sa cour, et j'ai toujours remarqué que les deux seules grâces réellement d'un usage agréable à la Cour, sont les entrées et un bon logement au château,

(1) Charles-Léopold de Ghazelles, marquis de Jaucourt, né en 1736, maréchal de camp en 1770, lieutenant général en 178-i.

(2) Louis-Charles, comte du Chalîault de Besné ,1708-1793), chef d'escadre en 1735, lieutenant général des armées navales en 1777, un des héros de la bataille d'Ouessant, où il fut grièvement blessé.

et, pour les femmes, le tabouret. Le reste est peu de chose auprès de cela.

Ce jour-là, je dînai chez M. de \'ertçennes, avec tous les ambassadeurs, dont c'était le jour, et j'étais au mieux avec tous. En r^énéral, j'eus de quoi être flatté de la façon dont je fus accueilli dans tout ce voyage, mais il y avait bien du futile, à l'ordinaire. Le soir, je revins à Paris.

Ayant été, pour autre chose dont je parlerai, à Versailles le 30 janvier, le Roi me parla beaucoup, et avec intérêt, de la «T-rande perte du fameux ^L Gook. Sa Majesté connaissait à fond ces matières-là, et personne n'était plus au fait de la géographie. Je dis au Roi que M. Gook avait, au moins, rempli une grande partie de l'objet, mais le Roi regrettait qu'il n'eût pas découvert le fameux passage par le nord dont je lui fis voir l'impossibilité, les glaces tenant du pôle au continent derrière les terres qui sont au nord de la baie de Balfin, et aussi du Spitzberg à la Nouvelle-Zemble et à la pointe la plus avancée au nord des Simoïdes.

En revenant, le soir, à Paris, je reçus une grande lettre en anglais du fameux M. Dalrymple (1), que mon fils me lut en français, et qui ajoutait peu au détail ci-dessus, si ce n'est que M. Gook avait touché, comme il l'avait promis à M. Borda, à l'île découverte par M. de Kerguelen, qu'il avait trouvée absolument déserte et dépourvue de tout, même d'arbrisseaux comme ou nous l'avait dit ; et n'y ayant que les grandes herbes ou glaïeuls des terres désertes, qui ne sont garnies que par ce qu'y portent les hommes, les oiseaux ou quelque chose, et n'ont rien d'elles-mêmes que ces herbes dont la graine fme est portée partout par le vent. De là, il avait passé devant Diémen, avait rafraîchi, à l'ordinaire, à Haie Gliarlotte, de là à Taïti et aux îles des Amis et autres voisines.

Puis, étant passé dans l'hémisphère septentrional, il avait découvert de nouvelles îles, ou celles dont les Espagnols tenaient la connaissance cachée ; il avait cherché à longer

(1) Alexandre Malryinple (1737-1808), hydrographe anglais, auteur il une Colleclion de voya'jes /'ails priitciiiulemeiit tlans l'Océan AlUinlique {illlj , clo.

l'Amérique, ce qui est impossible, le vent régnant, passé le 40^ degré, chassant en côte. Il avait abordé en trois endroits sans pouvoir côtoyer, ce qui me fait juger, comme j'ai toujours fait, qu'on ne le pourra pas. Enfin, parvenu aux glaces, à l'endroit que j'ai rapporté plus haut, il s'était attaché à détailler les îles Alléoutes découvertes par les Russes, et, étant revenu passer l'hiver dans les Iles chaudes, il avait péri et son second avait été au Kamtchatka, d'où il écrivait lui-même tout ceci à M. Dalrymple, du 8 juin 1779, et allait continuer à reconnaître et fixer les îles d'entre l'Asie et l'Amérique. J'appris aussi que M. Gook avait trouvé des îles à muscades et en comptait rapporter et en planter à Taïti, ce que M. Clerk (1) pourra effectuer.

Les îles qu'il a découvertes dans la mer du Sud sont, sans doute, très connues des Espagnols, car elles sont sur le chemin des galions de Manille. C'est dans une de ces îles, un peu à l'ouest de celle connue sous le nom de Mendona, qu'il fut tué, pour ainsi dire, au lit d'honneur, au milieu de la mer du Sud, et ayant tout découvert et fixé juste.

Un événement qui nous tourna la tête, dans ce temps-là, fut les bruits qui se répandirent d'une promotion. Cela renouvelait toutes mes plaies pour la perte totale de l'avancement de mon fils et de mon gendre. On a vu, dans les années 1757 et suivantes, combien je m'étais tourmenté pour son avancement, combien même, à cet égard, je l'avais risqué trop tôt à la guerre, et cela me rappelait tout le passé» me désespéra. Il avait bien valu la peine de penser le perdre à l'épreuve d'embarquement, en 1758, de l'avoir risqué dès quatorze ans, et ensuite si sérieusement à tant d'affaires en Allemagne et, pour mon gendre le duc d'Havi-é, il valait bien la peine d'avoir, si jeune, été roulé du même boulet de canon qui tua son père, et tous deux d'avoir servi, depuis, avec distinction, et été esclaves, tous les étés, pour non seule-

(1) Ce capitaine avait suivi Cooli (ians ses trois voj'ages, et lui avait succédé, comme commandant en chef, pendant le troisième, où le célèbre explorateur avait été massacré, le 14 février ITÎ'J, par les indigènes de file d'Owyhée (îles Sandwich).

ment être confondus, mais encore recevoir des passe-droits et rester sans aucun avancement, après avoir fait la guerre^ il y avait si longtemps ! Qu'on juge de ma rage de voir, après cela, mon fils, à trente-huit ans, en pareil embarras !

Le Uoi ne voulait point du tout do promotions, suivant en cela, comme en bien des choses, les principes de M. de Muy. De là, plus d'espérance d'avancement en France ! Pour l'y forcer, on se servit, par la Reine, du dégir qu'elle avait d'avancer avec distinction M. Dillon, qui venait de bien faire avec M. d'Estaing, eu Amérique. On avait empêché, à force de crier, qu'on le fit seul, d'abord, étant des derniers. Cependant la Reine avait obtenu du Roi promesse qu'il serait distingué. De là, M. de Maurepas, poussé par tout le monde, sentit que le manque d'avancement dégoûterait par trop la noblesse. M. le prince de Montbarrey, qui sentait qu'il faut profiter du moment, voulait se faire lieutenant général. Enfin, à force de crier, et de faire presser par la Reine et M. de Maurepas, on comptait avoir déterminé le Roi à faire, enfin, une promotion qui lui coûtait tant, y étant très opposé.

A ces difficultés, il s'en présenta une foule d'autres, et il n'y eut guère d'affaire plus embrouillée. M. Dillon était colonel propriétaire du régiment irlandais de ses pères, de 17G7. Étant à Savannah avec M. d'Estaing, quand ce général fut mis hors de combat, on demanda à M. Dillon de quand il avait son régiment. 11 répondit : « De 17G7 ! » M. d'Estaing, blessé et désespéré, de plus courtisan et sachant que la Reine protégeait M. de Dillon, lui laissa commander l'armée pendant qu'il fut hors d'état. Puis, on réfléchit et on vit que, n'ayant eu vingt-trois ans qu'en 1773, il ne commençait à prendre rang de colonel que de là, et qu'il avait commandé ses anciens, sur un faux exposé. Pour le soutenir, il fallut soutenir la date de propriétaire de 1707, à quoi la Reine mit la plus grande chaleur. Tout le monde jeta les hauts cris, d'autres passe-droits se découvrirent, et firent augmenter la clameur.

C'est dans ces circonstances qu'en étant instruit, le 29 janvier, je courus à Versailles. J'étais outré! .l'allai descendre

chez M. de Montbarrey. Comme j'allais lui parler, on vint, de la part du Roi, l'appeler. Comme tout se culbutait pour y aller plus vite, je lui dis, en passant, les choses les plus fortes, croyant qu'il allait avoir la signature de la promotion. De là, je courus chez M. de Saint-Paul, où je forçai la porte et m'emportai à outrance. Il tâcha de me calmer en assurant que la promotion comprendrait 1767, dont étaient mon fils et mon gendre, et par conséquent, on voulait, contre Tordre, faire valoir la date de propriétaire de M. Dillon de 1767, ce qui était anéantir tout le temps qu'on avait perdu pour la règle de l'âge de vingt-trois ans, qui avait cassé le col à mon fils et à mon gendre, et perdu tant d'années de guerre !

Le 30 janvier, de bon matin, j'eus une vive conférence avec M. de Maurepas. Je le poussai au plus fort, mais il n'en avait pas besoin. Il disait comme nous, et assurait qu'on avait dit tout cela au plus fort au Roi, mais que la Reine, à qui on avait promis une distinction pour M. Dillon, était furieuse, pressait tant le Roi sur ce qu'il lui avait promis d'abord, qu'on ne savait plus où l'on en était. Enfin, sans me rien laisser espérer, je vis tout arrêté, s'embrouillant de plus en plus, sans qu'il y eût la faute de personne, et pouvant très mal finir, ou par les passe-droits, ou par le manque de promotion, qui était le pis de tout par la cessation totale d'avancement.

Je revins à Paris, traiter tout cela en famille.

Le 1" février, je retournai à Versailles, crier de plus belle. La cérémonie de l'Ordre du 2 m'en donna encore plus d'occasion. Je parlai avec la plus grande force à tous les ministres. Tout le monde était bien disposé pour nous. Mais je vis que les embarras croissaient à vue d'œil, et qu'on était dans un si mauvais moment, qu'on avait peut-être tort de crier contre les passe-droits, car le Roi ne sachant, pour ainsi dire, à qui entendre, voyant de l'embarras partout, se dégoûtait encore plus du mot de promotion, et peut-être non seulement jetterait celle-là au feu, mais même n'en ferait presque jamais de son règne. Ainsi, il faudrait rester des

quarante ans au même grade, et il ne valait plus la peine de

servir !

Je fis remarquer qu'on criait trop et que le pis de tout était donc d'en trop dégoûter le Roi. Enfin, tout ce voyage fut d'une agitation étonnante. On revint à Paris sans être plus avancé et tout paraissant manqué. Quoique j'en aie bien vu, je n'ai guère vu d'afi'aire plus embrouilléevà la Cour.

On a vu que depuis non seulement cette guerre, mais même les précédentes, j'avais suivi les choses de près, et que j'avais toujours eu le bonheur de rencontrer assez juste. J'en avais écrit aux ministres, qui convenaient que j'avais raison. J'avais jeté sur le papier les principaux objets dont j'ai donné l'esquisse, et mon fils avait étendu le tout au mieux, dans un très beau mémoire. Je n'aimais pas les grands mémoires, croyant que les ministres devaient entendre tout cela à demi-mot, ou les discuter avec moi dans les comités, comme à l'autre guerre. Mon fils me soutint avec raison qu'ils avaient besoin qu'on leur étendit les objets, ce ([ui m'engagea à donner ce mémoire.

Le l*'' février, je dinai chez M. de Sartines. Après le diner, il me mena dans son cabinet. Je lui exposai, avec une forcemôme très peu ménagée, les fautes sans nombre, et surtout le défaut du plan général. Voyant qu'il me laissait aller, je m'emportai et le grondai, pour ainsi dire, à outrance. Mais c'est le pays, comme me le disait le cardinal de Bcrnis, un jour, où on est élevé au vinaigre, et où on ne trouve plus rien d'assez fort. Isl. de Sartines convenait de tout, et que je le lui avais bien dit d'avance. Je lui prêtai une copie du mémoire, le priant de me le rendre le lendemain.

Le 2, jour de la cérémonie, il n'y eut que le cardinal de la Rochefoucauld ^l) de nommé; nous étions complets, et beaucoup de chevaliers. M. d'Estaing y était, se soutenant sur une grosse canne et, la veille, j'avais été révolté de lui voir faire sa cour à l'ordinaire chez Mme Maurepas, rùle si dilTé-

(1) DoiniQique ilo La Uochefoucauld de la branche des comtes de Saintllpize), né en 1112, arche vèque d'.Vlbi en 1747, abbé générai de Gluny en 1757, archevêque de Houen en 17.i',», cardinal en 1778.

rent de celui qu'il jouait, deux mois devant, dans toutes les Gazettes de l'Europe. J'avais bien prôné M. de Puységur(l), un de ses marins, et tous deux trouvaient mes remarques justes, sur cette guerre.

Je dînai, pour la première fois, chez le Garde des Sceaux, bon homme. Le soir j'allai chez M. de Vergennes : il me fit entrer et me tint près de deux heures seul. Il lut très haut et bien tout le mémoire. Il me fit des objections que je crois avoir bien anéanties. Il n'y avait que sur le compte des insurgents qu'il voulait continuer à se tromper, les soutenant plus fort, et mieux intentionné qu'ils n'étaient, et je vis clairement que sa marotte avait été le grand embarquement, et de forcer les Anglais à accepter la paix qu'on voudrait, à la porte de Londres. IVotre mémoire l'étonna ; il faisait honneur à mon fils. J'en avais bien donné le canevas et pas même tout dit, de sorte que j'appuyai encore sur bien des choses, mais mon fils l'avait étendu au mieux. M. de Vergennes en parut frappé et me demanda la permission de le montrer à M. de Maurepas. Je ne demandais pas mieux, et cette conversation importante fut curieuse. C'est dommage que sa longueur m'empêche de la rapporter, car il faudrait dix pages.

Le 3 février^ je dînai en particulier chez M. le prince de JMontbarrey, avec mon fils, et j'y fis prier M. le comte de Sainte-Aldegonde (2), dont je faisais l'avancement, toujours presque malgré lui. Mme de Montbarrey me fit mille amitiés et on m'y traitait au mieux. Je poussai vivement pour la promotion dont j'ai parlé, mais qui ne faisait que s'embrouiller.

De là, j'allai chez M. de Sartines, redemander mon mémoire. Il me fit entrer avec M. d'Estaing, puis, me faisant de grandes excuses, il m'avoua avoir communiqué mon mémoire. Je vis que c'était à M. de Maurepas et à M. d'Estaing, dont j'étais bien aise, ayant dit tout cela avec lui, avant son départ, et nous convînmes que nous traiterions ces

(1) Anloine-Ilyacinthe-Annc, comte de Chaslenet de Puységur, né en 1752, ■enseigne de vaisseaux, commandant une corvelte en 1716.

(2J Charles-Philippe-Albert-Joseph, comte de Sainte-Aldegonde (V. lanote 5, .page 66, tome I) devint brigadier en 1768, et maréchal de camp en 1780.

objets ensemble. Il parut que je serais fort consulté, quand il n'y avait plus rien de bon à faire !

Je revins, le soir, pour la fête de l'ambassadeur de Sardaigne. Toute cette lia île Carnaval fut en jeux et grands soupers. Il était, alors, à la mode de faire venir les banquiers partout. Les pertes de cent louis, jadis, dont on se vantait, étaient alors poussées à mille pour faire parler de soi. Au lieu de six banquiers dans Paris, il y en avait soixante, et cela était devenu d'usage. Si cela est dangereux, au moins cela ôtait un peu la triste monotonie de la prétendue bonne compagnie et, par l'habitude journalière, cela devenait un courant plus égal et moins dangereux.

M. de Vérac donna une belle fête chez M. de Priego. Le duc d'Havre fit briller, en outre, souvent son superbe hôtel. Je donnai aussi deux ou trois de ces grands soupers-là, et il y en avait tous les jours quelque part. Les bals y perdaient. Il n'y en avait plus guère que d'enfants.

Ainsi finit le Carnaval, qui fut court, les Cendres étant dès le 9 février. Les grands soupers et jeux continuèrent chez les ambassadeurs, et j'y allais avec plaisir pour politiquer.

J'allai, le 14 février, à N'ersailles : ce jour-là et le lendemain, j'eus les conversations les plus fortes avec MM. de Sartines et de Vergennes. Je leur représentai très vivement que Gibraltar étant ravitaillé, le mieux serait de l'abandonner et d'engager les vraies forces de la marine espagnole à se joindre aux nôtres dans les mers d'Amérique, détacher d'y gagner un combat naval, seul moyen d'abattre le commerce anglais, et de faire plier cette nation.

M. de Sartines me dit qu'il avait montré le grand mémoire à M. de Maurepas, et qu'on l'avait trouvé fort bien. Ainsi, mon fils n'avait pas perdu ses peines. J'en pris occasion de reprendre l'état des choses et de faire voir que tout était perdu, si l'on ne faisait pas en sorte d'avoir un succès marqué en Amérique. Il me porut qu'ils y revenaient, et abandonnaient un peu le coup d'Angleterre.

Je déplus fort à M. de Vergennes on lui disant qu'il fallait faire au plus tôt une mauvaise paix. Comme c'était sur lui

que cela tomberait, il n'entendait pas ces propos tranquillement, et, cependant, fut obligé de convenir en plein de ma raison. La voici : je représentais qu'on voyait que l'Angleterre augmentait en prolongeant, et que ce serait le contraire de nous, qui n'avons pas de constance ; que faisant, à présent, une paix, n'importe comment, on aurait eu l'avantage de ne pas charger le peuple, de n'avoir pas augmenté les impôts, de laisser, par conséquent, M. Necker suivre ses plans d'économie, les seuls qui pouvaient, une fois, remettre nos affaires, circonstance si rare et importante qu'il ne fallait pas la manquer, et qu'on resterait avec une forte marine sur pied; au lieu qu'en attendant, les choses pouvaient mal tourner ; ainsi, qu'on pouvait ne pas faire, à la fin, la paix meilleure, que notre militaire était si bas que, si les affaires de terre s'embrouillaient, nous étions en danger; qu'en attendant davantage, il faudrait mettre des impôts qui resteraient; que le plan du bon ordre de M. Necker pouvait manquer, circonstance à ne jamais retrouver, et que notre naissante marine fondrait ; ainsi, qu'on serait mal de tous les côtés !

Il ne convenait que trop de tout cela, et que Gibraltar allait faire manquer la campagne, mais il rejetait les fautes sur M. d'Orvilliers et sur l'Espagne, comme elle les rejetait sur nous. Enfin, si on ne pouvait pas avoir un avantage marqué dans les mers d'Amérique, je jugeais tout au pis, d'autant que j'étais persuadé que, sans cela, l'Angleterre n'écouterait à aucune proposition.

Ce voyage fut curieux pour la politique, et j'y suivis vivement la grande affaire des émoluments sur les bateaux de Condé. Je revins le 15, pour un superbe souper chez l'ambassadeur d'Espagne, où je vis qu'ils écraseraient tout en persistant à Gibraltar.

Je retournai, le 19 février, à Versailles ; on ne savait encore rien, sinon que M. Rodney était glorieusement mouillé à Gibraltar, avec dix-neuf vaisseaux de ligne. Les Espagnols en assemblaient près de quarante pour le couper, mais il était assez habile pour s'en tirer, les retenir là long-

temps, et ou s'échapper, ou aller ravager la Méditerranée, se retirer à Mahon pour s'y faire bloquer, ce qui occuperait les Espagnols toute lu campagne, et puis un coup de vent les éloignant, il pouvait encore sortir habilement. Je crois qu'il aurait (ait cette diversion-là, si l'Amérique n'avait pas été le plus pressé.

Je causai beaucoup, chez M. de Sartines, avec, M. du Challault. Je vis qu'il était nommé pour l'armée navale de Brest; qu'on comptait toujours y avoir quarante vaisseaux espagnols et trente des nôtres, entrer, avec cela, dans la Manche et recommencer les mêmes folies, tout en sentant qu'elles l'étaient. Mais on était noyé, et l'on s'accrochait où l'on pouvait. Cependant, M. Rodney, à Gibraltar, pouvait les tenir longtemps et faire manquer ce projet assez ridicule en lui-môme, et alors on serait embarrassé partout !

C'est ce jour-là que j'attaquai fortement la grande affaire pour M. Dubuat. Ma belle-fille avait entamé au mieux, dans une audience, six jours devant, chez M. le prince de Montbarrey et avait si bien parlé que, quoique l'affaire fût contre l'usage, il y avait espérance. Je pris mon temps au mieux, et M. de Montbarrey me donna les plus grandes espérances. M. Dubuat logeait, alors, chez nous à Puris, et présentait son livre d'hydraulique. Six jours après, j'eus, à ce sujet, à l'Arsenal, une grande conférence avec M. le prince de Montbarrey, où il me promit formellement de faire succéder M. Dubuat à M. Ploto.

Le 20 février, je revins à Paris pour un très grand souper et fête chez M. le comte de Mercy, ambassadeur de l'Empereur, où se trouva une foule de ce que l'Allemagne a de plus grand. Quoique souverains chez eux, ils aiment mieux s'amusera Paris en petits particuliers. C'était à sa nouvelle maison, assez extraordinaire, sur le boulevard. La fête fut belle, et j'y fus fort accueilli.

Je n'ai pas parlé, dans son temps, de la promotion : c'était une chose qui tournait les têtes depuis longtemps. Il faut voir ce que j'en ai dit plus haut, vers le 28 janvier, ceci en étant la suite.

Enfin, le 7 mars, mon fils reçut sa lettre d'avis de brigadier, en date du 1"" mars. Ainsi, la promotion prenait cette date. Nous n'avions nulle raison d'être contents, puisqu'on faisait tout le monde, et que cela ne réparait pas des campagnes de guerre et tant de temps perdu. Mais, enfin, attendre encore plus était encore pire, ainsi il valait mieux que cela fût fini pour eux, c'est-à-dire mon fils et mon gendre qui furent enfin brigadiers.

On a vu comment tout cela s'était mené à mesure ; que le Roi ne voulait point du tout de promotion; que la Reine poussant pour M. Dillon, qui, apparemment, y gagna sa singulière prétention de faire passer sa date de colonel propriétaire avant l'âge et contre l'ordre; cela amena, petit à petit, une promotion immense, car, en tout, je crois qu'il y eut, dans tous les grades, plus de trois cents personnes avancées. C'est ainsi qu'on va toujours d'un extrême à l'autre.

De là, personne ne parut content. On cria à outrance, à l'ordinaire, contre le ministre qui, après s'être déclaré contre les promotions, prenait toute la liste, et même de gens qui n'y songeaient plus. Il me dit, pour son excuse, qu'il est étonnant combien il avait trouvé de promesses du feu Roi, pour se couvrir lui-même, car il se fit lieutenant général; il entama la promotion d'après et s'arrêta au milieu, à une ancienne date de brigadier, de sorte que les plus fameux n'en étaient pas et firent beau tapage. Aussi s'attendait-on encore à un supplément. On aurait pu en faire un bataillon, et cependant on était encore retardé, à cause du long temps que la paix et le système de MM. du Muy et de Saint-Germain avaient mis à la cessation de promotion.

On alla, heureusement pour les brigadiers, jusqu'à faire tous les colonels de 1767, et une réflexion qui faisait trembler, c'est que si mon fils et mon gendre avaient eu un an de moins d'âge, à cause de la règle des vingt-trois ans, ils n'auraient eu un régiment qu'un an plus tard, et malgré leurs campagnes et raisons particulières, n'en auraient pas encore été — ce qui n'eût pas été soutenable. Tout cela faisait faire des réflexions tristes.

JOURNAL DU DUC DE CROf 203

Voilà, enfin, comment se termina ce grand objet. Il ne resta qu'une foule de colonels à nommer, ce qui faisait beau tapage à la Cour, et on ne nomma d'abord que ceux qui passaient en Amérique, où c'était la rage d'aller, surtout pour les jeunes seigneurs de la Cour. M. de Lafayette en avait mis la mode, et venait d'y retourner avec l'habit de maréchal de camp américain, quoique nouveau colonel en France.

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