DU 17 MARS 1780 AU 6 AVRIL
Dîner chez M. de Sartines. — Nouvelle de la rentrée, à Rochefort, du vaisseau le Tonnant, escortant un convoi. — Mort du comte de Rohan-Chabot. — Une lettre de Marie-Antoinette à la princesse de Croy. — Grâce et amabilité de la Reine. — Dîner chez M. de Vergennes. — Conversation, avec M. d'Estaing, sur sa campagne d'Amérique et sur l'état de la Marine française. -- Ma fille accouche d'un garçon. — Dîner chez le maréchal de Biron. — Services dont la ville de Paris lui est redevable. — Parades est arrêté et conduit à la Bastille. — Son portrait. — Le Roi me parle géographie. — Le prince de Condé est créé colonel général de l'Infanterie. — Inoculation de mes petits-fils. — Je rédige un mémoire sur la meilleure manière de faire la paix, et le présente à. M. de Vergennes. — Pi'omenades à la Ménagerie et à Trianon; surprise que me causent les changements du Petit Trianon, oh le jardinier Richard me montre ses nouvelles plantations. — J'assiste, dans un manège, à la leçon d'équitation de mes petits-fils. — Visites à ma tour de Chàtillon et à ma maison d'Ivry. — Audition des comptes de l'Ordre du Saint-Esprit, où je suis commissaire. — Accouchement de la comtesse Jules de Polignac.
— Combat glorieux de M. de la Motte-Picquet, ai rivée en Amérique de M. de (iuichen, et départ de Brest de MM. de Teraay et de Rochambeau. — Défauts du plan de campagne et inconvénients des projets sur la Jamaïque. — Je vais voir la pompe à feu de Chaillot.
— Parti pour Calais le 29 mai, je reviens k Paris le 29 novembre 1780.
— Mort de l'impératrice Marie-Thérèse. — État de la Cour : crédit de
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la Reine. — Assemblées du Conseil de trueire chez le marétlial de Contades. — Dînei- chez le marquis de Castries, nouveau ministre de la Marine. — Je fais la critique du Compte rendu de M. Necker. — Loi sur les jeux de hasard.— La création du «pavé » du Vieux Condé me fournit l'occasion d'une élude sur les transports par terre et par eau. — Travail dans les bureaux de la Guerre.— Effet produit par le Compte rcmlu; un mot de -M. de Maurepas. — Diner chez M. de Ségur, auquel je remets un mémoire contenant mes titres au grade de maréchal de France. — Excursion, en famille, à Ivry, le 22 mars. — Projet de la marquise de Leyde pour faire revivre la branche aînée de notre Maison. — Départ, le i^r avril, pour Calais et l'Hermiiage ; retour le 25 janvier 1782. — Fêtes à Paris et à Versailles, à l'occasion de la naissance d'un Dauphin. —Mort du comte /ie Maurepas. — Le roi gouverne en personne. — Changement du caractère de la Reine. — Étonnement des courtisans en constatant la tranquillité de la Cour. — Joie des Parisiens en se voyant indemnes de tout impôt relatif à la guerre. — Ma surdité m'éloignant de la Cour, je borne mes visites aux ministres et aux bureaux. — Je n'en donne pas moins trois grands soupers, pendant le Carnaval. ~ Un livre hostile au capitaine Cook me suggère l'idée d'achever mon .Wemoire sur le pussaye par le ^'orcl, dont l'Académie se fait faire un rapport, et permet l'impression sous son privilège. —Je vois construire, rue Taranne, par M. Blanchard, le ballon >< Vaisseau volant ». — Mes petits-enfants changent de précepteur. — Mon nouvel appartement de Versailles. — Découvertes propres à combattre l'insalubrité des lieux habités. — Je rédige un mémoire sur les meilleurs moyens de désinfecter les vaisseaux. — Conversation avec M. Joly de Fleury, contrôleur général. — Visites au jardin du Palais-Royal, à l'Opéra brûlé l'année précédente, et à la nouvelle salle de la Comédie française. — Travaux divers. — Conversation sur l'Angleterre, avec MM. de Vergennes et d'Ossun.
Le 17 mars, j'allai à Versailles dîner chez M. de Sartines qui, disait-on, paraissait près de sa chute, mais je ne m'en aperçus pas. Il me traitait au mieux ; je lui donnai un mémoire qu'il trouva très juste. On disait, alors, M. de la Motte- Picquet bloqué, avec six vaisseaux, dans l'archipel de Saint- Martin, que la plupart de nos vaisseaux étaient trop vieux, qu'ils n'étaient jamais prêts à temps, à Brest, qu'on y serait bloqué. Ainsi, on voj-ait noir, et ce ministre n'avait pas beau jeu.
A 5 heures, comme j'étais dans son cabinet, il me dit qu'il
venait de recevoir le courrier, qui lui apprenait l'arrivée du Tonnant à Rochefort, avec cinquante-neuf bâtiments marchands, estimés vingt-quatre millions. C'était une grande nouvelle pour notre commerce, et qui venait fort à propos pour M. de Sartines. Ce Tonnant de quatre-vingts canons était le dernier des douze avec lesquels M. d'Estaing était parti de Toulon. Ainsi, ils étaient tous revenus, chose remarquable pour de pareilles cani|,agnes.
Le 18, je dînai chez M. de Montbarrey, étant à table à côté de lui, et le prince de Robecq de l'autre côté. Comme il me dit que M. de Chabot (1), commandant l'armée de Flandre, était sans ressource (il mourut trois jours après), je lui dis qu'on pourrait éviter bien de la dépense en nous chargeant tous deux de la besogne dans notre partie. Il rêva là-dessus, et le prince de Robecq me remercia d'avoir fondu la cloche; mais, le lendemain, le bruit se répandit qu'on donnait cette armée au comte d'Egmont. Si l'on voulait qu'elle fût subordonnée à M. de Vaux, cela ne pouvait nous regarder, étant son ancien.
Je lui poussai encore une botte pour M. Dubuat ; il me répéta que c'était alîaire faite, sans vouloir dire comment, et il ajouta que c'ét'ait en faveur de Mme de Croy. En effet, c'était une grâce remarquable, mais qu'il fallait faire finir. M. Dubuat était toujours chez nous à s'impatienter.
Au débotté du Roi, qui venait de tuer cinq sangliers, il me dit, lisant la liste des Cordons bleus, que j'étais bien près de la pension : j'en avais encore un devant moi.
J'allai, de là, au grand pharaon de la Reine, où mon fils vint. Un moment après, elle l'appela et lui dit de la meilleure grâce : « J'ai répondu à Mme de Croy, j'y ferai bien de mon mieux. » C'était pour se mettre sur les rangs pour le Cordon bleu, quoiqu'il n'y en eût qu'un de vacant. La Reine était charmante et pleine de grâce quand elle voulait obliger, et elle aimait assez qu'on s'adressât à elle. Voici la réponse
(!)■ Louis-Antoine-Auguste de Rohan-Chabot (1733-1807), comte, puis duc de Chabot, maréchal de camp en 1762, lieutenant général en 1781, avait épousé en 1737, Elisabeth-Louise de la Rochefoucauld.
qu'elle fit, toute de sa main et bien écrite. Sur l'adresse, il y avait : A ma. cousine madurne la princesse de Crolj.
Du li mars.
Personne n'est plus persuadé que moi, madame, que M. de Crov réunit tous les titres de naissance et de qualités personnelles qui peuvent attirer les grâces du Uoi. Je souhaite fort et je contribuerai, autant qu'il me sera possible, à celle du Cordon bleu. Je ne dois pas vous cacher, néanmoins, que des demandes antérieures ne me permettent pas de faire tout ce que je désirerais, et de prendre engagement pour une époque fixe. Vous ne devez pas douter, madame, du plaisir que j'aurai à abréger le délai et à vous prouver, en cette occasion, comme en toute autre, les sentiments de mon estime et de mon amitié.
Signé : Marie-Antoinette.
Le 19 mars, dimanche des Rameaux, je fus obligé de rester à Versailles pour le contrat de mariage du duc de La Rochefoucauld. J'allai à la grand'messe, dans une travée, avec l'êvêque dAutun (1). L'oflice est beau, et je fus frappé de la bonne grâce avec laquelle la Reine va à l'olfrande. D'ailleurs, on était un peu trop dissipé.
Ce jour-là, une foule de marins et de jeunes seigneurs prirent congé pour aller s'embarquer.
Je dînai chez M. de Vergennes, avec qui j'eus, dans son cabinet, une longue conversation politique. Il me dit encore beaucoup de bien de mes mémoires, que M. de Maurepas en faisait cas, et il ajouta obligeamment qu'ils lui avaient donné de la vanité, voyant qu'en tout je pensais comme lui. Xous n'étions pas d'accord sur le fond, car je n'approuvais pas cette guerre, et il me fit bien entrevoir qu'il en pensait mal, mais il était toujours trop attaché aux insurgents. Je m'oifris, et mon fils, qui est aimé en Angleterre, en cas que, de Calais, il y eût des commissions secrètes, sur quoi il me répondit obligeamment. Je revins, de là, à Paris.
(1) Yves-Ale.xandre de .Marbcuf, comte de i.yon, né en 1732, cvùi[ue d'Aulua depuis 1161.
Le soir, j'allai chez Mme de Leyde, fort indisposée, mais très décidée publiquement sur ce qui nous regardait. Dans ce temps, j'appris la mort de Montreuil, mon jardinier, concierge à l'Hermitage depuis bien des années, et un saint qui avait bien rempli son emploi. Ce fut un grand embarras pour le remplacer. 11 y avait eu, devant, un nommé Gabriel et, depuis 1750 que j'avais commencé, je n'avais eu que ces deux-là. C'est un emploi de routine très étendue qui n'était pas très aisé à donner.
Le 20 mars, j'eus, ainsi que mon fils, chez moi, une curieuse conférence de plus de deux heures, avec M. le comte d'Estaing. Il m'apporta les cartes de ses routes, et des vues et dessins de toutes les occasions importantes si parfaites, que c'était exactement comme si on y était.
Je le louai sur l'ensemble. Je lui fis mes remarques sur des objets, surtout que, quoique démâté, j'aurais voulu qu'on rentrât dans Rhode-Island et qu'on s'en emparât. Il me fit voir qu'on ne l'aurait pas pris, et qu'il aurait été pris luimême, dans l'état où était son vaisseau, qui fut totalement démâté et sans gouvernail, par le coup de vent. Il ne dut qu'à la timidité d'un vaisseau de 50, qui le canonna, de n'être pas pris ; sa situation était cruelle. Son affaire de terre et de mer de la Grenade était au mieux, et, à Savannah, il avait été trompé par les insurgents qui ne croyaient pas l'ennemi si fort. En tout, cette campagne de vingt-un mois est, apparemment, ce que nous aurons de plus fort et de plus beau de cette guerre, et, quoi qu'en disent ses ennemis les marins, il restait, avec raison, le héros du moment. Je le trouvai modeste et vrai, hors qu'il était un peu bas courtisan, très nerveux et net.
Il voyait encore plus noir que moi. Il lut avec soin mon dernier mémoire, et l'approuva en tout, disant que c'était absolument le vrai ; que nous n'avions, outre les 12 vaisseaux qu'on préparait à lirest, qu'au plus 12 autres de prêts; que, ceux-là partis, s'ils le pouvaient, Brest n'était plus en état; que nous y serions bloqués, comme j'en avais averti d'abord, et que la campagne y était, par là, terminée d'avance;
que nous étions très inférieurs aux îles; que j "avais raison sur la faiblesse des Américains. 11 craignait pour M. de la Motte-I*icquet, augurait mal et ne paraissait pas pressé de s'y refourrer. Cependant, on le destinait toujours, disait-on, pour le plus grand commandemont, soit par Toulon, en allant chercher les Espagnols, soit à Brest. Mais nous n'avions que 6 vaisseaux à Toulon, à peine 12 de prêts à Brest, en tout, et 12 autres après, et^ si les Anglais venaient seulement avec 25, devant lirest, ks Espagnols n'oseraient venir, et tout était bien en retard. Voilà, en gros, le résultat de cette curieuse et longue conférence où je fus très content de M. d'Estaing, et nous nous entendions bien.
Ce soir-là, ma fille, qui n'attendait (jue le moment, vint souper chez nous, et en partit à minuit, en très bonne santé.
Le 21 mars, mardi de la Semaine Sainte, ma fille dormit bien, à l'ordinaire. Vers sept heures, elle s'éveilla avec de petites douleurs. A dix, on envoie chercher l'accoucheur, et, un peu devant une heure après midi, elle accoucha d'un garçon bien portant et plus fort que ses autres enfants. Le duc dTlavré nous l'envoya dire d'abord. Nous y courûmes et la trouvâmes au mieux, car jamais grossesse, couche et sa suite ne fut plus heureuse.
La joie de M. le comte de Priego était parfaite et touchante^ Pour tout le reste, comme on y avait renoncé et qu'on ne s'y attendait plus du tout, on était étonné, cela renversant les arrangements de famille sur lesquels on comptait, croyant qu'il avait fallu renoncer à des garçons, de ce côté-là. Cela mènerait à un tableau d'arrangements de famille trop étendu pour y entrer, mais cela était fort différent pour la chère fille ainée de douze ans. Enfin, c'est ainsi que se relevait une de nos grandes branches sur lesquelles, ma fille ayant trentehuit ans, on ne comptait plus du tout, ou d'une autre manière.
A six heures, nous allâmes, en grand cortège, à Saint- Sulpice, faire le baptême. On l'appela Ernest (1;. Mon fils le tint sur les fonts, avec la petite d'Havre, déjà formée et
(1) Voici les noms des enfants de Josepli-Annc-Auguste-Maxiinilien de Croy, duc d'Havre, gendre de l'auteur de notre Journal :
lY. li
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aimable. Tout cela faisait une foule de réflexions, mais la parfaite union de tout notre nom était un grand bonheur bien estimable !
Le l**'' avril, je dînai chez le maréchal de Biron qui, à quatre-vingts ans, galopait tous les matins et tenait un état bien noble et dont l'exemple devrait être plus suivi. Il paraissait que c'était un brevet pour vivre longtemps que d'être maréchal de France, car nous avions alors (1780) le maréchal de Tonnerre né en 1688, le maréchal de Richelieu né en 1696, le maréchal de Brissac, né en 1698, le maréchal d'Harcourtnéen 1701, le maréchal de Contades né en 1704. Il était à observer que le maréchal de Richelieu, à quatre-vingtsix ans, venait de se remarier (1), que son premier mariage avait été sous Louis XIV, le deuxième sous Louis XV, et le troisième sous Louis XYI.
On avait une grande obligation au maréchal de Biron pour la perfection où il avait mis la soldatesque du régiment des Gardes, et comme il lui faisait bien aider, sans le paraître, la police de Paris, d'où il avait résulté une si parfaite tranquiUité qu'on n'entendait jamais plus parler d'une mauvaise aventure dans les rues, ce qui était si différent du temps où j'y étais arrivé ! Cette police et parfaite sûreté dans tout le royaume, jointe à la construction de tous les grands chemins, avec la perfection des postes et voitures publiques, la sagesse des troupes et l'augmentation de l'agriculture, étaient des objets qu'on ne pouvait assez admirer.
Il arriva, alors, un événement qui fit le plus grand bruit : ce fut que, le 4 avril, le Roi lit arrêter et conduire à la Bastille Parades.
1° Adélaïde-.Maric-Louise-Justine-Joséphine, née en 1768, mariée, en 1788, avec Emmanucl-Maximilicn, prince de Groy-Soire.
2" Amélie-Gabrieile, née en 1771, mariée, en 1790, avec Louis, marquis de Conflans.
3° Aimée-Pauline-Joséphine, née en 1776.
4° Ernest-Emmanucl-Joseph, né en 1780.
(1) Le maréchal de Richelieu épousa, le 16 février 1780, une dame de Rooth, née Lavaux, ancienne chanoinesse de Remiremont, alliée aux Choiseul, âgée de 33 ans, possédant cinq enfants et 10.000 livres de rente.
Il faut se rappeler ce que j'en ai dit. Cet homme extraordinaire avait excité la plus grande curiosité et presque la haine jiublique, parce qu'il avait voulu et provoqué les expéditions hardies auxquelles la Nation, et surtout la Marine n'avait pas répondu. De rien, on l'avait fait colonel; il avait percé, à la fin, qu'à vingt-cinq ans il avait été Tâme de tout. Il avait courageusement reproché à M. d'Orvilliers qu'il n'agissait pas. Tout le monde voulait percer dans le secret, et, si on avait exécuté les ordres du Roi, et réussi, surtout ne perdant pas les deux mois, comme j'ai dit alors, à aller chercher les Espagnols, il était au pinacle, et réellement on croit que l'ambassadeur d'Espagne, M. d'Aranda, dont il avait captivé l'esprit, l'aurait fait faire Grand d'Espagne, comme le bruit s'en répandit au l""^ avril, ce qui étonnait tout le monde.
Si même, le projet ayant manqué, la Cour sachant que ce n'était pas sa faute, il se fût comporté avec sagesse, il aurait percé et été quelque chose ; mais sa tête, en conduite ordinaire, étant aussi mauvaise qu'elle pouvait être utile étant conduite en expédition par quelqu'un d'expérience, j'avais jugé, dès que je sus qu'il faisait le seigneur et qu'il montait un grand état, qu'il allait se culbuter.
Sa tête chaude et ardente, comme à la plupart des aventuriers à projets, l'avait emporté : sans permission, il s'était fait présenter au Roi, qui le connaissait mieux que personne. Il avait eu la folie d'aller jusqu'à se présenter pour monter dans les carrosses du Roi. Il avait laissé percer, vrai ou faux, le bruit de la grandesse, il avait monté une maison immense, et enfin était en marché pour acheter une terre d'un million, ayant joué à beau jeu à la banque, et la Cour lui devait peutêtre encore. On comprend qu'en voilà beaucoup plus qu'il ne fallait pour tourner tous les yeux sur lui et contre lui. Cela fit grand bruit. L'expédition manquée, étant sans ressource et trop connu comme espion, il ne pouvait plus être bon à rien, et n'était plus que nuisible ou incommode par son imprudence. Ses richesses immenses, tombées comme du (>iel, devenaient suspectes, il ne tenait à rien, et, encore un coup.
on n'en avait plus que faire. Le cri public était général contre lui. Enfin, on le soupçonna d'être espion double et bien payé par l'Angleterre. La marine, qui le détestait, en était persuadée ; enfin, sur tout cela, la Cour alla au plus court, qui fut de le faire mettre à la Bastille.
Comme on savait que je l'avais beaucoup vu à Calais, on m'en parlait ; je ne pus me refuser de dire que je lui croyais du talent. Cela déplut, et on me cita beaucoup trop, ce qui me fâcha. J'en parlai à MM. de Vergennes et d'Aranda, qui me dirent qu'ils conviendraient aussi de son talent : M. de Vergennes ne le croyait qu'imprudent et impertinent, mais pas espion double. M. d'Aranda, peut-être pour s'en débarrasser, l'en paraissait soupçonner, et ce qui m'étonna, c'est que j'avais bien su qu'il avait été lame des comités secrets, mais on m'assura, alors, qu'il avait même travaillé plusieurs fois avec le Pioi, qui l'avait écouté avec plaisir, et je n'en suis pas étonné, car, pour son grand projet, il l'entendait bien.
On a eu raison de dire que les grands projets, pour être approuvés, ont besoin de la réussite, quoique, s'il est bon, cela n'y change rien, mais la dilférence est forte pour celui qui l'a donné ! Quelle différence pour lui, et s'il se fût bien conduit après ! Mais il perdit la tête et n'eut, par sa conduite, que ce qu'elle méritait.
Avec tout cela, l'Angleterre l'échappa belle et aurait joué gros jeu, si l'on s'y fût pris trois mois plus tôt, bien ensemble, les Espagnols étant venus au moment, et si l'on avait voulu agir !
Paris ne sachant rien de tout cela, ne voyant qu'un aventurier parvenu en un' instant, et ses impertinences ayant révolté, jamais la curiosité, maladie des Parisiens, ne fut plus forte.
La première année, il passait à Calais très déguisé. La deuxième année, c'était M. de Parades, chef des espions et autorisé. La troisième, c'était M. le comte de Parades, d'abord capitaine, enfin colonel à deux épaulettes, espion connu, mais qui savait en imposer môme à l'Angleterre, ayant tous les banquiers et gens de loi pour lui, enfin uû
faiseur de projets, mais très adroitement masqué par divers prétextes de commerce. Il était bien reçu en Angleterre, ce qui pouvait, avec raison, le faire croire douMe, quoique je le croie bien réellement pour nous, puisque, si l'on avait agi à temps, comme il le demandait, on pouvait réussir.
11 s'était donné à moi pour le fils d'un ingénieur, sans dire lequel, et pour s'être retiré en Suisse, pour des fojies de jeunesse, d'où M. de Vergennes Tavait fait venir et donné à M. de Sartines.
Voici, sans en répondre, comment le maréchal de Contades, commandant en Alsace, m'arrangea son histoire, qu'il devait savoir : il me dit qu'un M. Parade ou Parades, ingénieur du Roi, étant devenu amoureux, à Phalsbourg, en Alsace, d'une bourgeoise, et ne pouvant en obtenir la permission ni de la Cour, ni de sa famille, l'avait épousée secrètement et en avait eu plusieurs enfants élevés sous des noms d'artisans qui en avaient pris soin; qu'on avait mis celui-ci, qui était l'aîné, secrétaire d'un ingénieur des Ponts et-chaussées; que, très jeune, pour des fredaines, il avait été obligé de se sauver en Suisse; qu'il y avait été utile, et s'était fait connaître, à la Cour, par de beaux plans du Valais et de petites négociations de politique; qu'au commencement de cette guerre, M. de Sartines ayant demandé des sujets hardis pour envoyer à Portsmouth, M. de Vergennes lui avait donné celui-là.
De là, le fait vrai était qu'il avait fait des choses étonnantes, dès le début; qu'il avait été, déguisé, sur la flotte de M. Keppel, qu'il avait formé une légion d'espions qui le servaient bien, et qu'avec une activité surprenante, se trouvant, comme à la fois, partout, il avait rendu des comptes si clairs et précis, que tous nos ministres l'avaient extrêmement goûté, l'ambassadeur encore plus, qui voulait, coûte que coûte, qu'on allât à Londres; qu'enfin le Roi même l'avait goûté ; qu'on avait arrêté le plan général d'attaque, où je lui dois la justice qu'il mettait plus d'ordre qu'on ne croyait, et môme arrêtait, car on le poussait, surtout M. d'Aranda ; qu'étant, comme je l'ai dit dans le temps, l'àme de tout, et
sur le vaisseau de M. d'Orvilliers, il lui avait reproché vivement qu'il n'agissait pas ; de là que toute la marine et ceux de l'embarquement, qui ne savaient pas jusqu'où il était autorisé, et n'aimaient pas ceux qui poussaient ce projet, l'avaient pris pour un fol impertinent, et que l'entreprise manquée, les richesses que ses connaissances dans la banque anglaise lui avaient procurées, lui ayant tourné la tète, il s'était emporté à tout et s'était, comme il le méritait par là, cassé le col.
On mit à cette affaire la plus grande forme, on arrêta bien du monde, on le confronta, et on chercha à éclaircir si, outre beaucoup de fautes de conduite intérieure, on pouvait le condamner comme espion double.
On prétend qu'un de ses frères était son secrétaire, et l'autre son valet de chambre, et l'état qu'il montait était ridiculement splcndide.
M. de Vergennes dit, quelques jours après, qu'on ne trouvait rien comme espion double, ni de grave, mais beaucoup d'impertinences. Ainsi, il paraissait qu'il resterait là toute la guerre, ce qui pouvait ne lui être qu'utile pour mûrir sa tête. Mais tout Paris, qui n'avait pas aimé l'embarquement, criait à outrance contre lui et contre la Cour, d'y avoir mis sa confiance, ne sachant pas, comme nous, le talent du sujet.
J'allai passer trois jours, du 7 au 9 avril, à Versailles. J'y fus très accueilli des trois ministres. On loua encore beaucoup mon mémoire. Le Roi me parla longtemps géographie, et bien. Il évitait de parler à personne de leurs services, mais il cherchait à parler obligeamment de choses indifférentes, à chacun dans son genre. Hors les dames que je ne voyais pas, et la foule d'agréables qui n'influaient que trop, j'étais mieux que jamais, à Versailles.
Le dimanche 9 avril, nous vîmes, tout à coup, M. le prince de Gondé prêter serment entre les mains du Roi, pour la charge de colonel général de l'infanterie française et étrangère, hors les Suisses, le régiment du Roi et celui des Gardes. G'était un grand coup, et après lequel il était depuis longtemps. Il
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le dut à la Reine, dit-on, et aux désagréments que M. Xecker lui causait, pour les retranchements de sa charge de grandmaître, qu'il sacrifia un peu pour cela. Il aurait été plus beau de l'être après ses campagnes de guerre, et cette charge, toujours incommode, aurait mieux été à rester supprimée, mais à la Cour, on ùte toujours d'un côté, pour mettre de l'autre. Cela le mit au pinacle.
L'immense promotion de colonels parut peu de jours après. Tant d'objets faisaient, à la Cour, un beau chaos !
De ce voyage, M. de Lévis, commandant en Artois, me dit, chez Mme de Maurepas, où il y avait, les soirs, un monde étonnant, qu'il ne voulait plus qu'un autre commandât le camp dans l'Artois, M. de Chabot étant mort. .Je l'approuvai parce que cela soutenait les commandants de provinces, et j'appuyai toujours que, si l'on voulait épargner, il n'y avait qu'à nous laisser chacun exercer les troupes dans nos parties, mais si l'armée se réunissait à Saint-Omer, je l'aimais mieux qu'un autre endroit. On parlait, avec raison, de rétablir les inspecteurs.
De retour à Paris, j'eus plusieurs grands soupers d'ara- ' bassadeurs, où je politiquai bien. D'ailleurs, je me remis au courant, surtout par mes grands ouvrages de science que je pleurais d'avoir été forcé d'abandonner.
Nous fûmes, alors, fort occupés de l'inoculation de trois autres de mes petits-fils, savoir Louis, le chevalier et Gustave. Nous allions souvent les voir au Gros-Caillou. Ils y furent inoculés le G avril, et eurent, de règle, la fièvre huit jours après. Ils avaient été fort préparés. Mon fils suivit le tout de très près, deux fois par jour.
Tout s'étant passé au mieux, ils vinrent, le i*"' juin, s'établir à ma maison d'Ivry, et cédèrent celle louée au Gros- Caillou au duc d'IIavré, qui s'y enferma, le lendemain, avec ses deux filles, et Mme de Tourzel avec deux des siennes. Ainsi, cette pratique se suivait bien.
Le 20 avril, j'allai à Versailles ; j'y travaillai beaucoup dans les bureaux, où je vis ([ue l'espèce d'armée de Flandre était plus que douteuse, et qu'il y avait espérance que nous
aurions, nous autres commandants de provinces, toute la besogne, sans en avoir la gloire, et je réglai tout ce qui regardait ma partie pour l'été. Tout se tournant, comme je l'avais dit, vers l'Amérique, nos côtes n'étaient pas le plus important, l'Angleterre ayant assez à faire ailleurs.
Je donnai à M. de Vergennes mon mémoire sur une façon de faire la paix. 11 portait sur la nécessité d'engager toute l'Europe à forcer les Américains à promettre de n'être jamais guerriers, de n'avoir point de marine de guerre, et de rester, à cela près, libres et indépendants, sous la garantie de l'Europe, à charge de bien recevoir tout le monde, comme fait le cap de Bonne-Espérance ; qu'aucune puissance ne put y tenir plus de deux vaisseaux de guerre de protection, et que, l'empire des mers étant libre, tout le monde pût tirer avantage de ce pays. Forcer à tout cela l'Angleterre, de sorte que l'Amérique fût toujours utile à l'Europe, sans pouvoir lui nuire, ni en aider les turbulents, c'était, au moins, un beau château en Espagne, que je ne donnais que pour ce qu'il valait.
De ce voyage, le 21 avril, m'étant levé très matin, j'allai, dans ma voiture, à la Ménagerie et à Trianon, en amateur : la Ménagerie me faisait toujours plaisir ; sa distribution est au mieux, la volière des oiseaux aquatiques, très bien. J'examinais toujours, avec le plus grand plaisir, le rhinocéros très grandi et le seul qui fût en Europe. Ses gros replis étant écailleux, quand il déchire sa peau dans les bois, il n'est pas étonnant qu'on l'ait dépeint couvert de cuirasses et d'écaillés, les rhinocéros sauvages devant paraître tels.
L'éléphant, quoique femelle, était de la grande espèce, ayant sept pieds et demi de haut. On le laissait se promener seul, de grand matin, dans le parc. Je vis encore faire à sa trompe des choses qu'on ne peut presque croire en les voyant.
Le vieux pélican, de plus de trente-cinq ans, est très remarquable; le reste est ordinaire.
De là, étant remonté en voiture, je vis une jolie faisanderie et, prenant par le parc, j'arrêtai avec surprise au milieu du bout du canal. Je n'y avais pas passé depuis tous les arbres
abattus et qui étaient grands et superbes, ("était comme un autre monde qui me fit bien soupirer sur le peu de durée des choses. De là, j'allai au grand Trianon : on venait de raccommoder, comme à neuf, le bâtiment. C'est le plus riche et charmant morceau d'architecture du monde. Tous les marbres étaient comme sortant des mains de Louis XW . La vue de l'entrée de la cour est admirable Le reste n'y répond pas.
J'allai, ensuite, chez mon ami Richard, au petit Trianon, cédé alors à la Reine. Je n'y avais pas été depuis l'avantveille de la mort du Roi, où j'en avais été prendre congé, le cœur si gros. Richard et son fils me menèrent, et je crus être fou ou rêver, de trouver à la place de la grande serre chaude (qui était la plus savante et chère de l'Europe), des montagnes assez hautes, un grand rocher et une rivière. Jamais deux arpents de terre n'ont tant changé de forme, ni coûté tant d'argent.
La Reine y faisait faire un grand jardin anglais du plus grand genre, et ayant de grandes beautés, quoiqu'il me paraissait choquant qu'on y mêlât ensemble tout le ton grec avec le ton chinois. A cela près, la grande montagne, des fontaines, le superbe palais de l'Amour, en rotonde, de la plus riche architecture grecque, et des parties de gazons, sont au mieux. Les ponts, le rocher et quelques parties me parurent manquées. C'était un genre mêlé auquel les amateurs de jardins anglais auront peine à se prêter.
Mais ce qui est superbe, c'est que M. Richard, se livrant à son goût et à son talent, y mettait de grands arbres rares de toutes sortes, et je lisais, alors, avec enthousiasme le cahier de l'admirable M. Besson sur les Alpes, qu'il fait enfin connaître en naturaliste excellent. M. Richard, qui en a fait le voyage exprès, me montra, en nature, tous les arbres et arbustes, par gradations, qui sont sur les Alpes jusqu'où cesse la végétation. C'est surtout pins, mélèzes superbes, puis, en s'élevant, grands sapins, puis sapins rabougris à petites feuilles, puis ce qu'on appelle aulnes dans le pays et par M. Besson, et qui y ressemble, mais est d'une tout autre espèce, et, enfin, un petit rosier et un petit genévrier ram-
pant des Alpes qui sont les derniers avec cette apparence d'aulnes. 11 était bien curieux, pour un zélé amateur, de voir eu nature ce que je venais de lire avec tant d'intérêt.
M. Richard plantait une allée tournante, avec, de chaque côté, un arbre de toutes les espèces et variétés possibles. Il en réussira bien peu, mais, avec ce qu'il y a déjà, si cela grandit et est remplacé et soigné, ce seront les deux jardins des Reines de France et d'Angleterre qui auront ce qu'il y a de mieux en grands arbres, le jardin de Kiew, en Angleterre, étant ce qu'il y a de mieux et de plus grand.
Mes affaires finies à Versailles, je vins à Paris.
Le 29 avril fut un grandjour pour mes deux petits-fils aînés. Nous allâmes tous voir monter Mœurs à cheval, pour la première fois, dans un manège particulier de la rue des Vieilles- Tuileries, le même et sous le même homme où mon fils et ma fille avaient monté, et qui était d'autant plus commode qu'y étant seul, on évitait tous les inconvénients des académies. L'écuyer fut étonné qu'il trottait d'abord seul, comme s'il n'eût fait autre chose ; c'est qu'ils avaient beaucoup monté à âne et que Juspin leur avait bien montré : ainsi, ils avaient une grande avance. On fit la galanterie, à Emmanuel, de le faire trotter aussi, et il semblait qu'il y avait toujours monté. Mœurs faisait, alors, très bien des armes, du moins pour commencer, et y avait disposition. Il avait quatorze ans et demi, et on faisait tout cela pour le fortifier et pour le faire grandir, dont il avait besoin.
Tout le printemps fut des plus pluvieux et orageux. Une grêle comme des œufs de perdrix cassa nos vitres, à Ivr}'. A la fin, le temps s'étant remis, pour profiter du délicieux printemps, je fis de belles promenades. Je menai, un jour, M. Dubuat et l'abbé Clouet, tous deux bien connaisseurs, à ma tour de Ghâtillon. Alors elle était remeublée et à neuf, et, en tout, mieux que la première fois. C'est un délicieux endroit pour les amateurs et connaisseurs; c'est dommage que l'entretien soit si considérable.
Le 4 mai, nous allâmes tous à Ivry. On alla d'abord s ur mon banc de la Vigne, totalement perfectionné, ainsi que son
JOUllNAL UU DUC DE CUOY
chemin. Heureusement, le temps était superbe. Mme de Croy y vint pour la première fois et y mena Mme d'Orchival, M. Dubuat, de Merielle (1), et toute ma famille, en deux carrosses, (jui en furent enchantés. L'objet avait réussi au-delà de mes espérances, et c'était une chose unique de voir de ma tour de Châtillon, <|ui renferme tout ce qu'on peut désirer pour la vue la plus étendue possible de ce pays. Ce ba'nc de la Vigne donnait la plus agréable vue, riche et variée, d'à micôte, et mon jardin et mou banc dans Ivry donnait la plus parfaite vue, tout à fait plate, de sorte que je réunissais, autour de Paris, tous les genres de belles vues à leur plus grande perfection. Mon banc de la Vigne faisait les délices du quartier, étant libre à chacun, car j'aime que tout le monde jouisse de mes ouvrages.
Je fus fort content de l'abbé de Vienne et des études des trois petits, qui n'avaient pas perdu par leur inoculation. Le bon air d'ivry et l'exercice leur faisait grand bien.
Le chemin du banc de la Vigne étant trop étroit, j'achetai de petites parties, et, par un fort travail, en deux jours tout y fut à perfection. C'était une chose charmante que cette vue , et ce banc, que je voyais de dedans mon Ut, et qui, avec la belle sortie de la plaine d'une petite maison, faisait comme une grande terre. Je fis rehausser mon lit, et je ne pouvais assez admirer, y étant couché, la délicieuse vue qu'on a de là, dans le nouvel appartement du dessus, et de ma chambre.
Je fis de belles promenades à clieval, surtout une à la gare (2) abandonnée, qui ne fait que comme une superbe ruine, et une autre au Port à l'Anglais, et le long des tournants de la Seine qui, les beaux jours, est un coup d'œil délicieux.
Enfin, le 12, ayant bien joui en tout, j'allai encore admirer le banc, et je revins pour diner à Paris. C'est bien dommage de ne pas plus souvent jouir de tout cela : Châtillon et Ivry en vaudraient bien la peine !
(1) Il existait une lamilic du Meriel et elle êlail originaire do Picardie. Toutefois, l'orthograplie Merielle s'applique aussi à uac fauiille ori^'inaire du Lyonnais.
(2) Gare, endroit où se gardienl les hateaux.
Je revenais pour m'adonner tout entier aux objets de dévotion pour la Pentecôte, et, ensuite, aller à la cérémonie à Versailles. Ce voyage des deux jours à la Cour fut des plus agréables et flatteurs pour moi, y ayant été traité au mieux, et m'étant mis au fait complètement.
J'avais été nommé commissaire pour l'audition des comptes de rOrdre. Après la cérémonie, nous nous rendîmes chez M. Bertin, où l'on dîna. Avant et après, nous entendîmes deux années de comptes, qu'on rend^ pour cela, tous les deux ans. Il y avait, comme ministres, MM. de Vergennes, Bertin et de Montbarrey; de plus, l'évêque de Senlis (1), le chancelier de l'Ordre, qui est l'homme du Roi, qui fait tout, le duc de Cossé, moi et M. de Montmorin.
En gros, ces comptes sont en règle, mais c'est une besogne d'obéissance où la volonté du Roi fait à peu près tout, et qui se conduit si noblement que tout le profit va en pensions et objets de luxe. L'Ordre a bien, à présent, dix-huit cent mille francs du marc d'or. Ainsi, je représentai qu'on pourrait faire augmenter les commandes, du moins celles doubles, qui sont pour les trente anciens, y compris les grands officiers (j'en avais encore deux devant moi pour en être).
Le chancelier me fit entendre que ce n'était pas l'intention du Roi, je ne sais pas pourquoi, car, capitation déduite, cela ne vaut qu'onze cents livres, ce qui n'est pas décent. On tâche toujours de laisser beaucoup en caisse pour faire une ressource au Roi et à l'Ordre, dans les cas brillants.
M. Bertin, trésorier, faisait rendre les comptes, parce qu'il allait se retirer du ministère. Il était en règle et c'était un honnête homme. Gela faisait grand bruit. On avait fait, pour lui, une cinquième place de secrétaire d'Etat, prise sur les autres qui étaient fort aises de rentrer dans ce qu'on leur avait ôté. Le garde des Sceaux allait être vingt-quatre heures trésorier de l'Ordre, pour garder le cordon, puis cela passait à M. de Sartines.
Les provinces revenaient à M. de Vergennes, les haras à
(1) Jean-Armand de Roquelaure, né en 1720, évèque de Senlis en 1754.
M. de Montbarrey (i), et les mines, manufactures, etc., passaient à Necker, ce qui pouvait, fouillant comme il était, donner bien de Tembarias. C'était la nouvelle du jour, qui faisait grand bruit.
Le soir, une autre nouvelle de Cour en fit davantage : on apprit que la comtesse Jules de Polignac, la grande amie de la Heine, venait d'accoucher à Paris. Aussitôt, tout Tut en mouvement, et le Roi arrêta un voyage de neuf jours à la Meute, pour que la Reine fût plus à portée d'y aller sans cesse.
Cela fit venir tous les ministres à Paris, môme M. de Maurepas, qui n'était pas bien de la goutte et inquiétait, de sorte que les spéculations des courtisans étaient très vives.
Je comptais prendre congé, mais M. de Montbarrey me disant que rien ne pressait, et tous les ministres me parlant avec confiance, je retardai, pour tout cela, mon départ d'une douzaine de jours.
Il y avait, de plus, bien des nouvelles de mer qui auraient dû être les plus intéressantes et dont je fus au fait à fond, le lendemain 15 mai, dînant chez M. deSartines, avec qui j'eus une longue conversation, ainsi qu'une avec M. de Vergennes.
Il paraissait que, soit d'ailleurs, soit sur mes mémoires, dont les ministres avaient paru frappés, on était revenu à la guerre d'Amérique, et j'étais plus content de l'état des choses, voyant qu'on pouvait se flatter d'avoir, au moins une fois, la supériorité des mers dans cette partie. Mais, hélas! j'ap[>ris, ce jour-là, qu'il était apparent que tout cela allait s'en aller encore en fumée, et qu'on retournait à faire des sottises. Jamais rien, comme je l'ai dit souvent, ne manque que par les projets de Versailles, et j'entrevis toute la campagne d'une manière qui ne plaisait point du tout à mon patriotisme. Aussi, je le dis, avec une force peu ménagée, à MM. de Vergennes et de Sartines.
Un défaut général partout, et encore plus dans la Marine, c'est qu'ils ne peuvent pas soulfrir d'être subordonnés. M. de
(1) Nota : Depuis, par intrigue, cela fut donné à M. de Polignac, nom qui faisait tout, par la comtesse Jules. (Noie de Vaulexw.)
la Motte-Picquet, habile et hardi, avait ce défaut à outrance. Pour le ménager, on ne lui avait pas envoyé assez nettement Tordre d'attendre et de se mettre sous les ordres de M. de Guichen (1), homme plus doux et moins décidé. M. de Guichen était fâciié d'aller commander à MM. de la Motte-Picquet et de Grasse (2), qu'il savait en être furieux.
Sur tout cela, on apprit, deux jours devant le 15, que M. de la Motte-Picquet, se servant de son ancien ordre d'escorter au besoin, dès qu'il sut que M. de Guichen allait arriver (et quoique le principal fût la jonction) partit de la Martinique avec quatre vaisseaux de ligne, escorta au cap de Saint-Domingue des bâtiments, essuya un combat glorieux, fut blessé, arriva comblé de gloire personnelle à Saint-Domingue, et, par là, fit manquer notre jonction, dont nos ministres étaient furieux, tandis que tout le monde le prônait.
M. de Guichen, arrivant avec ses 16 vaisseaux et un gros convoi, qui lui était fort recommandé, rencontra les 9 vaisseaux de Parker, leur donna la chasse, n'osa la continuer pour ne pas s'éloigner de son convoi, alla narguer à Sainte- Lucie M. Parker, qui y resta en sûreté, puis, allant pour joindre M. de la Motte-Picquet à la Martinique, toujours quatre heures après qu'il eut quitté le blocus de M. Parker, les quatre vaisseaux de Rodney firent leur jonction, et M. de Guichen, trouvant M. de la Motte-Picquet parti, manqua la sienne, de sorte qu'au lieu d'être supérieurs, nous n'étions plus qu'égaux, vingt et un contre vingt et un, et, comme me dit un ministre qui convenait que j'avais des raisons de crier, « on resterait toute la campagne à faire les beaux bras et à se regarder » !
Tout ceci eut, pourtant, l'avantage d'empêcher, pour le
(i) Luc-Urbain du F.uuexic, coinle de Guichen (1712-1790), capitaine de vaisseaux en 17JJG, chef d'escadre en 1776, lieutenant général des armées navales en 1779.
(2) François-Joseph-Paul, comte de Grasse (1723-1788), capitaine de vaisseaux en 1762, chef d'escadre en 1779, lieutenant général des armées navales en 1781, avait épousé en 1764, Mlle Accaron, fille du premier commis de la marine.
moment, les Anglais d'aller reprendre la Grenade. Ils s'assemblaient, pour cela, à Sainte-Lucie.
J'eus le plaisir de traiter tous ces objets à fond, et en marin géographe, avec M. d'Estaing, d'habiles marins et les ministres, et d'être bien au courant.
D'un autre côté, MM. de Ternay (1) et de Rochambeau (2) étaient enfin partis le 2 mai de Brest, avec 7 vaisseaux de ligne, et 5.000 hommes ayant déjà la maladie que Brest ne donnait que trop. De plus, en môme temps, les Espagnols devaient être partis de Cadix avec 12 vaisseaux et 10.000 hommes de troupes.
Il y avait donc une grande entreprise, il s'agissait de savoir laquelle. Je criais comme un enragé, avec la liberté que les ministres laissaient à mon zèle, qu'il fallait tout réunir pour Sainte-Lucie, y bloquer tous les vaisseaux anglais dans leur refuge de la bonne rade du Gros Ilet, tout débarquer là où nous aurions été quatre contre un, et, l'île prise, y détruire la flotte anglaise dans la rade. Alors, leurs vaisseaux et troupes détruites, on fait ce qu'on veut, et le meilleur était de détruire tout leur commerce, la seule chose qui soutient Londres, et d'aller à Rhode-Island faire tomber New-York, et décider l'indépendance des insurgents, objet de la guerre.
Je vis bien qu'on trouvait que j'avais raison, mais que, comme s'il fallait toujours qu'on embrassât de trop grands projets, les Espagnols nous mèneraient encore et nous feraient manquer.
On disait que les Espagnols ne valaient rien aux Antilles ; qu'il fallait les aider pour qu'ils nous aidassent. Enfin, sans qu'on me le dît, je crus entrevoir le coup de la Jamaïque. J'eus beau crier contre, et que cela, joint à Gibraltar, nous ferait manquer la guerre. Si c'était cela, il n'était plus temps! Je représentais que ces grandes attaques-là sont bonnes, comme l'Angleterre, au début, quand il n'y a personne, mais
(1) Le chevalier d'Arzac de Ternay, chef d'escadre en 1776.
(2) Jean-Raptiste-Donaticn de Vimeur, comte de Rocliainbeau (172"i-1801), maréchal de camp en 1701, lieutenant général en 1780, maréchal de France en 1791.
non quand on est préparé ; que ce n'est pas lorsqu'on n'est guère qu'à l'égalité qu'il faut risquer de si grands coups ; que la Jamaïque a cinquante lieues de long sur dix-sept de large, les montagnes inexpugnables du Borgne retranchées au milieu ; et que c'était se jeter, presque sous la Ligne, avec des Français déjà malades, à une guerre de terre comme eii Hesse ; que si l'on prenait un coin, on s'y fondrait, et que cela était de nature à faire un charnier de Français, à être obligé d'y renvoyer sans cesse, n'ayant plus d'infanterie, et, par là, de prolonger la guerre, qu'on aurait abrégée par mon autre plan.
Sans convenir de l'objet, on louait mes réflexions, et on me parut déjà embarrassé, et sentir qu'on s'enfournait mal. Voilà donc, sauf les événements, assez bien le tableau des affaires de mer.
Les neuf jours de retard que les couches de la comtesse Jules de Polignac occasionnèrent par le voyage de la Meute, tinrent tout à Paris. La Reine venait tous les jours chez elle, rue de Bourbon. Pendant ce temps, je finis mes comptes et affaires que je tenais toujours fort au courant. Je jouis un peu de la campagne, entre autres du Jardin du Roi tout changé, et du grand travail de la porte Saint-Antoine, démolie ainsi que son bastion où tout Paris allait voir tout conservé dans une voirie. J'en rapportai bien des objets, comme quand on les y avait mis, il y avait au moins deux cent six ans.
Tout arrangé, le 26 mai, lendemain de la fête de Dieu, j'allai à Versailles, pour prendre congé.
11 n'}»- avait, à l'ordinaire, que les intrigues secrètes qui occupaient principalement, les ministres pouvant les soutenir ou culbuter de leurs places, et c'étaient surtout les dames bienvenues de la Reine qui occupaient le plus. Pour le courant, c'était assez les bureaux qui en décidaient, quand les ordres d'en haut n'y mettaient pas obstacle. J'eus un travail à fond, avec M. le Sancquer, avec qui j'arrangeai les objets d'argent, ceux de l'artillerie, du génie et des garde-côtes, ce qui me mit en règle pour tout mon été.
Je dînai chez M. de Sartines, et je lui parlai très ferme. Je continuai de faire sentir que le seul grand objet était de profiter du moment pour tout réunir et tout forcer, de manière à tâcher de détruire les 21 vaisseaux de liç^ne des Anîrlais dans la rade du Gros Ilet de Sainte-Lucie. C'était, comme j'ai dit, un grand malheur que la faute que M. de la Motte- Picquet avait faite de partir avec ces quatre vaisseaux. M. de Guichen, arrivé à la rade delà Martinique avec 16 vaisseaux, y ayant joint les 7 de M. de Grasse et de M. Vaudreuil, lui faisait 23 vaisseaux. Ce n'était pas assez pour décider, et M. de Rodney, qui avait joint, allait chercher à Taifaiblir. Je demandais donc qu'on envoyât tout là, c'est-à-dire les 7 vaisseaux de M. de Ternay, avec les 5.000 hommes de M. de Rochambeau, les 12 vaisseaux espagnols avec leurs 10.000 hommes; tout cela était en route, et le renfort anglais encore dans la Manche. Donc, le moment était unique! J'appuyais que, tout allant à autre chose, il fallait tout réunir là, ce qui pouvait faire 42 vaisseaux de ligne, 20.000 hommes de troupes, qu'il fallait rencogner Rodney dans cette rade ou une autre, y débarquer les 20.000 hommes, n'être pas honteux de se mettre quatre contre un, si l'on pouvait, et tout forcer, masquant par la mer avec les 42 vaisseaux, pour détruire en entier, par mer et par terre, ces 21 vaisseaux de ligne anglais. Jamais le moment n'avait été meilleur! Si l'on en venait à bout, maîtres des mers d'Amérique, on faisait ce qu'on voulait, mais je m'opposais toujours à la Jamaï([ue, qui pouvait, en tenant trop longtemps, tout faire manquer.
Voilà donc mon plan, que j'appu^^ai vivement auprès de de MM. de Vergennes et de Sartines. On me parut l'approuver et j'eus quelque espérance qu'on y aurait égard, mais je craignais que les intérêts séparés de l'Espagne ne lissent tout manquer.
Je pris congé, en détail, de M. de Montbarrey, avec qui je m'arrangeai pour la campagne, mais on me laissait toujours carte blanche. D'ailleurs, on me traitait au mieux et avec confiance.
Je pris congé du Roi au lever. Pour ce côté-là, on ne IV. 15
paraissait pas seulement savoir ceux qui servaient ou non, et le courant des chasses, vo^-ages, et des agréables de Cour, occupait tout. M. de Maurepas, que je vis la veille, était bien remis. Ainsi, tout paraissait devoir rester sur le même pied, au moins pour cet été. Je revins à Paris par le premier jour chaud.
En passant au bout du cours, je mis pied à terre et j'examinai le bâtiment qu'on faisait pour la grande machine à feu qui devait donner de l'eau à tout Paris. Le cylindre avait près de quatre pieds. La conduite montante de fer en avait deux et était un seul conduit de fer en plan incliné, qui, de là, devait monter Teau à 300 toises de distance derrière les filles Sainte-Geneviève, sur la hauteur de Ghaillot, où étaient les deux réservoirs qui devaient fournir tout Paris. Ils n'étaient pourtant fournis eux-mêmes que par ce seul conduit de deux pieds de diamètre, ce qui fait environ trois pieds cubes, et la force de la machine à feu en pompe foulante devait forcer l'eau à glisser et monter dans ce tuyau en plan incliné. J'examinai tous les fers et tuyaux qui étaient superbes, mais il me paraissait que c'était bien de l'embarras d'entretien de conduits, et je doutais que Paris prît assez à la chose pour l'avantage de cette compagnie. C'était une belle entreprise, à détailler!
Le 28 mai, temps chaud et superbe où la vue de mes jardins, avec ceux de nos voisins, faisait un effet charmant, et me fit regretter de quitter Paris dans ce temps, car je soutiens toujours qu'aussi bien logé, Paris n'est jamais si beau que l'été. Je m'occupai beaucoup de la grande affaire du port de Calais et de Mouron (1), à laquelle je donnai, tout ce mois, des coups de force si considérables que je la laissai à la veille d'être jugée favorablement. C'est une des fortes
(1) Ce Mouron avait exécuté, dans le port de Calais, un travaîl considérable que l'amirauté de la ville, par l'organe de son procureur général Poucet de la Grave, attaqua en justice. Les ducs de Croy et de Charost étaient impliqués dans l'affaire, qui se termina par le triomphe de Mouron. Un arrêt du Conseil condamna, le 17 juin 1180, les officiers de l'amirauté et Poucet de la Grave à des dommages-intérêts motivés surtout par la violence de leurs accusations.
affaires que j'aie eues et où je conuus bien le peu (ju'on doit attendre, sans protection, de la Justice. Plus j'étais sur ma fin, au fait de tout, et plus je voyais, à regret, que tout est peu de chose !
Je finis au mieux l'arrangement général, et, laissant tout en très bon état, je me disposai à partir à minuit.
Le soir, Mme la marquise de Leyde vint, étant encore en bonne santé, avec son excellente tète, et j'eus, avec elle et mon fils, une conversation des plus importantes et dont il résulta le plus beau plan possible. Dieu veuille qu'il réussisse aussi bien qu'il est bien conçu ! C'était la meilleure manière davoir trois bonnes branches de notre Maison.
J'eus à souper toute ma famille, dans le meilleur état : notre union faisait notre bonheur.
Le 29 mai, à une heure et demie de la nuit, je les embrassai et je partis
• -Cl).
Ce fut le 2*J novembre 1780 que mourut ù Vienne la fameuse Marie-Thérèse, impératrice, reine de Hongrie, etc. On se flattait de la conserver encore, et cette mort était redoutée, car on était persuadé que c'était elle et M. de Kaunitz (2), son premier ministre qui, soutenant l'alliance avec la France, conservait la paix en maintenant l'Empereur. Tout retentit de ses éloges, et il n'y a guère eu de grande souveraine regrettée plus généralement et avec plus de raison. Le nerf qu'elle avait marqué au commencement, et la douceur et sa-
(1) A Calais, où il retrouve son fils avec son régiment, M. de Croy visite le port, passe en revue les troupes, s'occupe des « all'aires de mer », enfin etfectue sa tournée des cotes. Le a juillet, il est à l'Hermitage, et, le 14, de retour à Calais, doù il écrit à M. de Vergennes pour l'invitera « écraser Uodney », lettre à laquelle le ministre ne manque pas de répondre.
Le iC septembre, le fils de ^L de Croy part pour l'Hermitage, afin d'y préparer la réception du roi de Suède, dont la visite ,est annoncée, puis démentie.
En octobre, voyages à Colembert, Boulogne, Groy-Wailly, Sailly. Le 11, retour à Calais, puis, du o au 18 décembre, à l'Hermitage où il apprend la retraite de M. de Monlbarrey, remplacé par M. de Ségnr.
11 rentre à Paris le 2(5 janvier 1782.
(2) Wcuceslas-Antoine, prince de Raunitz .nil-ll'Ji), le célèbre diplomate et homme d'Etat autrichien.
gesse dans la suite, étaient remarquables. Enfin, hors le partage de la Pologne, qu'il était difficile d'accorder avec sa religion, hors que celle des souverains a sa couleur particulière, on ne pouvait lui donner trop d'éloges.
La Reine, sa fille, parut très touchée. On prit le grand deuil de mère de six mois, nous drapâmes tous, et cela, venant avant le jour de l'An et le Carnaval, fît un tort prodigieux à tous les marchands d'articles de Paris.
Quant à notre Cour, la Reine y dominait entièrement. C'était M. Necker qui avait renvoyé M. de Sartines, qui, pourtant, avait créé la Marine et fait nommer M. de Castries à sa place; mais ce fut la Reine qui emporta sur M. de Maurepas, qui allait faire signer M. de Puységur, et qui fit nommer M. de Ségur, le 23 décembre 1780. Alors, on ne doute pas qu'elle n'inllùat principalement sur le choix des ministres et des grandes charges. Ainsi, tout courut à elle et à sa société qui était toujours, alors, Mme la duchesse de Polignac, etc. Cette société était douce et bonne et on en disait du bien. Alors, le Roi parut aussi plus amoureux. On dit, ensuite, la Reine grosse, et son crédit était au comble, ainsi que celui de sa société.
M. de Maurepas, écrasé de goutte, se soutenait toujours gaîment, et le Roi le ménageait fort. M. de Castries commençait. M. de Ségur eut longtemps la goutte. M. de Vergennes jouissait de sa réputation, mais on enviait sa place. Tout le reste était à l'ordinaire, et la Cour douce, et assez tranquille.
J'ai oublié de dire que, du jour de mon arrivée à Paris, c'est à dire le 26 janvier, commencèrent, chez le maréchal de Contades, les assemblées du Conseil de Guerre : c'étaient quatre lieutenants généraux et tous les inspecteurs maréchaux de camp, qui se distribuèrent entre eux, par petits comités, tous les objets du militaire, pour donner leur avis sur les changements qu'il conviendrait de faire. Cela pouvait être bon, si l'on s'en tenait à cela, et qu'on ne fit que les changements indispensables ; mais, comme quelques-uns étaient ardents, s'ils voulaient, ensuite, tenir la main àl'exé-
cutioii , on aurait tant de gens à qui parler, qu'on ne saurait plus ce qu'on aurait à faire, et que le ministre ne serait plus rien.
Le l*"" février, j'allai à N'ersailles pour la cérémonie de la Chandeleur, le seule des trois où j'allais alors.
Arrivé à Versailles, je me trouvai comne perdu. Mes deux dîners d'usage avaient disparu, savoir chez M. de Sartines et M. de Montbarrey. La table de M. de Créquy, qui gagna alors son fameux procès (1), était supprimée, ainsi que d'autres. M. de Ségur, mon nouveau ministre, était invisible, accablé de goutte, et je ne savais réellement plus où aller. Gela n'est que trop ordinaire à la Cour, par l'aisance avec laquelle se font les renvois. C'est un peu, en cela, comme à Constantinople.
Je pris, d'impatience, mon parti, et, quoique je ne fusse rien moins que content de M. de Castries, mon cadet, qui m'avait passé, j'allai forcer sa porte et j'y fis un joli petit dîner de son intérieur, les dames étant allées pour la mort de l'archevêque de Cambrai (2). D'ailleurs, il tenait un très grand état.
Je le trouvai fort simple, ne faisant pas le ministre. J'eus, avec lui, une conversation importante où, lui rapportant mes anciennes démarches pour aider les Américains en argent, il m'étonna en me disant : « Leur discrédit est au point qu'on aurait beau leur en envoyer, ils ne pourraient se remettre ! » Cependant, il avait son fils unique à Rhode Island, et tout cela était étrange.
Par d'autres propos, même à table, sur le manque de tout des insurgents, je jugeai, comme je l'avais pressenti dès la gloire et l'enthousiasme du début, que nous les allions abandonner. M. de Castries me demanda beaucoup de mes avis et mémoires, mais il était le partisan de l'économie de M. Necker : ainsi, je ne voyais plus rien à faire.
(1) Ce procès .ivait été intenté par le marquis de Gréquy-Hémont (V. la note du tome III, page i2:{), au comte de Créquy, auquel il contestait le droit de porter son nom et ses armes.
(2; Henri-Marie-Bernardin de Kosset de Ceilhes de Kleury, né en 1718, archevêque de Tours en il'il, et de Cambrai en 1714.
Le 2 février, la cérémonie se passa bien et fut assez nombreuse. Je dinai, ainsi que le lendemain, chez M. de Lévis, honnête homme que je fus heureux de trouver. De ce voyage, je travaillai utilement dans les bureaux, et surtout je réglai rassemblée des garde-côtes avec M. de Mathan (1), chez M. le Sancquer, Les premiers commis faisaient tout pour le détail, et, pour là, étant connu et ayant établi la confiance, je faisais ce que je voulais.
Ce fut le 19 février 1781 que parut le compte que M. Necker rendait au Roi, en janvier, de la situation de ses finances et de l'état du trésor royal (2), ce qui faisait la première partie; ensuite des augmentations et affaires d'administration qu'il avait faites depuis quatre ans : c'était la deuxième partie, et la troisième était ses conseils et projets de tout ce qu'il espérait faire et proposait, non pour augmenter les revenus, mais uniquement pour soulager le peuple et mieux régler les impôts.
Ce petit livre in-4'' se vendait un écu, à l'imprimerie royale ou chez Panckoucke (3), pour employer le profit aux pauvres que soulageait Mme Necker. On n'a jamais vu pareille foule. On en tirait trois mille à la fois, qui étaient enlevés à l'instant, et, bientôt, on en eut débité plus de vingt mille. On avait raison d'y courir : jamais on n'avait vu toute la finance du royaume à découvert, le Roi rendant, pour ainsi dire, compte, et compte très fidèle à ses peuples.
Ce fut un grand coup de politique de montrer à découvert un résultat si avantageux, dans le moment que M. Necker venait de publier un emprunt viager de soixante millions.
De plus, cela le comblait de gloire et le rendait nécessaire, ce qui n'avait, sans doute, pas nui au désir de le publier, et
(1) Probableaient Anne-Louis, comte, pais marquis de Matiian, né en 1715, -maréchal de camp en 1767, lieutenant général en 1784, lieutenant colonel des Gardes françaises en 1783, lieutenant de Roi dans les ville et château de Gaen. et qui avait épousé en 1748, Anne du Gluzel.
(2) Le titre exact de ce célèbre opuscule est Compte rendu, présenté au Roi, au mois de janvier 17SI. Paris, de l'Imprimerie royale, 1781, in-4" de 116 pages.
(3) Gharles-Joseph Panckoucke (1736-1798), le célèbre libraire-éditeur.
il chantait si bien son éloge lui-même, qu'on dit qu'il avait publié d'avance son oraison funèbre. Au reste, il ne tirait rien du Roi, et c'était son vrai salaire mérité.
Comme ce très important ouvrage allait faire époque dans le monde, je crus devoir y tout éplucher, et, à la suite de mon ancien travail de finance, je fis un très grand ouvrage de comparaison des deux, où je balançai à fond le bon et le mauvais de l'ouvrage de M. Necker, malgré l'enthousiasme général.
J'observai qu'il poussait l'économie à l'outrance; qu'il en donnait trop le goût au Roi qui y était très porté, et qu'on allait manquer cette guerre et l'avantage du commerce qui en était l'objet, et par ce goût trop fort d'épargne, <[ui avait fait périr les Américains, pour qui on a vu, dès le principe, que j'avais tant demandé qu'on envoyât de l'argent en abondance, et que, malgré les grands efforts, il en fallait faire encore plus, dont le succès dédommagerait bien.
Je faisais voir que l'esprit outré d'économie allait tout rapetisser, diminuer les moyens de grandeur et de force, ce qui tenait trop au goût du terroir du Genevois.
Enfin, rendant justice à tout le bon, je tâchais de rendre sensible ce qui était outré. 11 faudrait lire ici ce grand ouvrage que j'ai fait relier à la suite du compte imprimé de M. Necker, ce qui fait un ensemble précieux qui peut servir de base pour toute la suite des finances.
M. Necker, suivant moi, allait trop en petit; j'allais peutêtre trop dans le grand. On peut donc balancer le tout, et il ne peut guère y avoir d'étude plus intéressante.
Du 19 février au 4 mars, je m'adonnai en entier à ce bel ouvrage, qui fut fini alors et mis au propre. On y voit, entre autres, tout à la fin, qu'à l'entrée de M. Colbert en 1662, toutes les recettes et dépenses n'étaient encore qu'à trentedeux millions net, et, à présent, le peuple, en tout, paye cinq cents millions.
Amateur comme j'étais, on sent combien cela me fit passer de nuits agréablement, et, par les bons détails de mon fils, nous sûmes le vrai des finances pour toujours.
Le V'' mars, le Roi publia une loi générale contre les jeux de hasard, et notamment ceux de chances inégales. C'était pour ne pas paraître obéir au Parlement qui, huit jours devant, tous les princ.es et ducs invités et non convoqués, avait donné cette loi encore plus fort.
Les jeux de banquiers étaient devenus. d'usage et dangereux. On approuva généralement cette loi. La Reine donna l'exemple, et cela parut stable pour le moment. C'était bien fait, mais je regrettais les grands soupers et assemblées que cela procurait, qui sortaient un peu de la grande monotonie de la bonne compagnie, qui a trop peu d'action et variété à Paris.
Le Carnaval, qui fut médiocre, finit au i'"" mars. Je me forçai, alors, de monter à cheval pour me remettre.
J'entamai, ce jour-là, pour le pavé du vieux Condé, avec la compagnie qui fournissait Brest par les terres. J'allai voir, à côté de l'École militaire, leur établissement. Tout venait avec les bateaux de Gand, d'Anvers au vieux Condé; de là par chariots à ponts, d'où par eau près l'Ecole militaire, d'où, par rouliers, cela allait à Orléans et, de là, par eau à Nantes. Un ministre me dit que cela coûtait moins que par mer, et il était remarquable que, de la Seine vis-à-vis l'Ecole militaire, y ayant possibilité d'aller par eau par le canal de Briare à Orléans, on préférait de recharger sur des rouliers. Les entrepreneurs me firent voir que, par les frais et péage, il leur en coûtait le double d'aller par eau, et qu'il aurait fallu près de trois mois pour ce qu'ils faisaient» par rouliers, en cinq jours. Cela fait voir que, depuis les pavés, tous les canaux ne payent pas, pour la plupart, leur dépense par leur avantage.
Le 4 mars, j'allai avec délices, par le Cours, à cheval voir la fameuse pompe à feu qui doit donner de l'eau à tout Paris. C'est une découverte dilfércnte de nos machines à feu, et cela était effrayant par la dépense et la grandeur de l'entreprise. Cela devait jouer en juin, et on en pourra parler dans la suite. La Cour devenait délicieuse, et Paris s'embellissait toujours.
Le 5, même dans mon quartier, je fus étonné des nouvelles rues et des nouveaux beaux hôtels, et je m'amusai à voir dresser mon cheval au feu, à l'École militaire.
Le 6, toujours par le beau temps, je menai ^l. de Saiute- Aldegonde à Chàtillon, qui était au mieux, et dont nous fûmes enthousiasmés : cela est superbe, et c'estbien dommage d'en si peu profiter !
Les jours suivants, je menai M. de Sainte-Aldegonde chez Corbay (l) et prendre des connaissances pour ses jardins, sa tour et nos projets à Colembert (2), où je désirais lui faire de belles choses.
Je me mis aussi, alors, en retraite, pour bien passer le Carême et préparer mes Pâques, que je projetais de faire à Condé.
Dans ce mois, et surtout vers le 10 mars, je fus très mal, étouifant du rhume que j'avais gagné à Paris, car cela, se joignait à mon humeur et à mon rhumatisme catarrheux et goutteux, et remplissant ma poitrine, je crus, plus de trois semaines, ma fin approcher, et que Paris, à cause des vents coulis de l'appartement d'en bas, et parce que je ne pouvais avoir la tête et les pieds si couverts, me tuerait, et je pris presque la résolution de m'arranger pour n'y plus revenir.
Le mardi 13 mars, pour finir pour les particuliers, et comme m'y sacrifiant, je me trouvai à Versailles, à la suite des ambassadeurs ; il n'y avait guère qu'eux: la Cour était déserte, triste, douce et tranquille. Ou n'y regardait plus les anciens. Je dinai, avec tout le corps diplomatique, chez M. de Vergennes : quarante personnes. J'étais très bien avec eux et avec les gens d'affaires.
Dans les bureaux, je n'avais qu'à parler, et j'y avais établi le crédit que tout ce que je demandais était fait.
Le soir, je fis un grand travail avec M. le Sancquer, où je réglai tout pour l'instruction des garde-côtes, l'artillerie, etc.
(1) On a vu, tome II, pages 4li et 49.Ï, que le sieur Gorbay était un marbrier inventeur d'un mastic dont M. de Groy appréciait fort la découverte.
(2; Village du Pas-de-Calais, à 18 kil. de Boulogne, où s'élève encore aujourd'hui le château de Sainte-Aldegonde.
Je donnai mes jolies cartes et les états de mes côtes, dont on fut enchanté.
Ce jour-là, je commençai avoir clair à l'affaire de M. Du Buat, qui parut bien assurée. Je touchai le bon du Roi de survivance, et vis que l'acte qui lui donnait la chose était une sûreté de plus; qu'à la demande de mon fils, M. Plotot restait, mais assuré de la forte retraite, s'il se retirait. Je pris note de tout et ce fut affaire faite.
Le 14 mars, je fis un joli petit diner chez M. de Ségur ; sa belle-fille en faisait bien les honneurs. J'étais son ami et, quoiqu'on en dise, tout allait rondement et bien. En. débutant, belle âme simple, il s'en tenait à la lettre des ordonnances, était ferme, et, comme on ne recevait plus de demandes que par les inspecteurs, l'antichambre n'était plus si remplie ; c'était un vide un peu morne. Le soir, je revins à Paris, ce voyage m'ayant fait plus de bien que je ne croyais.
A Paris, je retombai misérable, je me dégoûtai de tout et comptai n'y plus revenir une autre année.
Pour me dissiper, je me remis en place au travail sur le Comiote rendu au Roi par M. Necker, et je fis un bon et important supplément. Il en résultait qu'à compter comme lui, et avec l'économie, MM. Terray et de Glugny auraient eu encore plus de reste. Enfin, il y avait bien des façons différentes de yoir ce compte qu'en gros je retrouvais juste, mais qui était attaqué par bien des connaisseurs. On prétendait, sans que je le puisse croire, mais c'était le bruit commun, que M. de Maurepas n'eu faisait que rire, et avait dit : « Gela est aussi vrai que modeste ! » On ne pouvait dire plus joliment une méchanceté, car il n'était sincèrement pas modeste. On fit bien des objections contre, mais mon ouvrage, que j'ai fait relier à la suite de l'imprimé, dit tout et est bien curieux !
Au reste, non seulement il remplit l'objet de l'enthousiasme pour remettre le crédit, mais même on porta tant de promesses et môme d'argent, que M. Necker fut comme forcé de prendre 30 millions de plus, ce qui faisait, avec les 60 mille d'abord, ces 30 mille après, et 10 mille de plus, mettant sur plusieurs têtes une levée de 100 millions, et bien cher, au
dernier 20, et à ne-jamais s'éteindre, sur plusieurs têtes portant à 5U ans l'extinction, pendant lequel temps on en récréera bien plus qu'il ne s'en éteindra, et l'Etat devant déjà environ cinq milliards dont la route était assignée, c'était toujours augmenter la charge de l'Etat, sans les soulager, quoi qu'il payât à l'excès, de sorte que, sous ce point de vue, tout était mal, tandis que, sous les autres points de vue que donnait M. Necker, tout était au mieux : c'est ainsi que tout est suivant qu'on l'envisage.
Le temps fut su[)erbe, la fin de Mars. Je remontai un peu achevai et, le 17, j'achetai celui du prince Ferdinand, notre voisin, et j'en fis dresser deux au feu.
Le 23 mars, j'allai, pour la troisième et dernière fois de rhiver, à Versailles. Le Roi me parla un peu, mais ne s'entretenait que de chasse. Je fis un petit dîner chez M. de Ségur, qui me conseilla de partir vite pour aller me rétablir chez moi et arriver de bonne heure à Calais. M. de Vergennes, où je dînai le lendemain, en disait autant. ^I. de Ma'urepas avait toujours grand monde, et riait, mais, en gros, je crois qu'il menait mieux en riant, que les autres en rêvant, et c'était un ministre né.
De ce voyage, M. de Lévis disant que cela passait, j'entamai avec M. de Saint-Paul pour le grade de maréchal de France. 11 trouva mon mémoire au mieux, et qu'il était à propos de le donner. Sur quoi, j'en donnai aussi un à M. le marquis de Ségur, avec qui j'eus, là-dessus, grande explication. J'en donnai à toute ma famille, et cette alîaire difficile et dont je ne me souciais plus guère, après avoir eu tant d'ambition, fut en règle, mais j'avais encore bien des anciens et des cadets qui m'avaient passé et me donnaient du dégoût. Tout a son temps, dans la vie !
A notre Cour, la Reine avaitle.principalcrédit, en général, et MM. de Maurej)as et de Vergennes pour les affaires, La Reine avançait dans sa grossesse, dont le Roi paraissait fort aise. Cela pouvait lui donner tout crédit pour la culbute ou le choix des ministres, car, dans cet état, on sent bien ([u'on ne pouvait la contrarier.
Quoique tout parût calme, il y avait eu un mouvement intérieur ; le parti Ghoiseul avait eu espérance. M. du Châtelet cherchait aussi à percer.
On disait que le Roi voulait la paix, que les anciens ministres n'en voudraient pas faire une déshonorante, et qui abandonât ceux qu'ils avaient soutenus : ainsi, que le Roi, pour faire la paix, ferait, peut-être, comme maison neuve.
Il avait été très question des médiations de la Russie et de l'Empereur. On avait assuré un congrès à Vienne ou à Anvers, puis cela tomba. 11 paraît que nous répondîmes un peu sec, et nous faisions bonne mine à mauvais jeu.
Le printemps était très sec et avancé. Le 22 mars, je menai ma belle-fiUe et toute la famille voir les fleurs de pêchers à Ivry : les jolis enfants et le père et la mère couchés sur l'herbe, à faire la récolte des violettes, faisaient un charmant coup d'œil. C'était toujours une chose terrible de ne pas plus jouir de tout ce que nous avions, et le mauvais ton du bon ton de Paris perd tout !
Qu'on en dise ce qu'on voudra ! Je repris mes bottes, et, le 26 mars, j'essayai et commençai la perruque, dont je me trouvai mieux (1), tout dépendant d'avoir les pieds et la tête chauds, et de faire couler la bile.
Les deux derniers jours, Mme la marquise de Leyde me parla tout ouvertement sur son bon plan de faire, en Emmanuel et Mlle de Groy, comme revivre sa branche, et elle m'envoya traiter cela chez Desjobert. C'était un bien bon projet, s'il y avait assez d'étoffe, et que ma fille et nous tous désirions fort. On promit, dans un an, les états au vrai de tout.
De cet hiver, je parvins à une chose que je désirais depuis longtemps, ce fut d'acquitter en entier et mettre au courant mon fils et sa femme en payant toutes leurs dettes, de sorte qu'en partant de Paris, j'eus enfin la satisfaction qu'aucun de nous trois ne devait pas un sol. Us avaient tous eu toujours le plus grand ordre et économie, mais l'étoiîe manquait,
(1) Nola : Je ne la gardai que deux mois et la quittai l'été. {Note de fauteur.)
et ce ne fut ({u'alors qu'à force d'arrangements, je pus les acquitter entièrement.
Enlin, tout étant fini et en ayant grand besoin, je partis de Paris le l""" avril.
Mon arrivée à Paris, le 25 janvier 1782, fut précisément
comme un an devant, à un jour près, pour dîner. Je trouvai
tout, grâce à Dieu, au mieux dans toute ma famille.
Le lendemain matin, étant le dernier jour qu'on put bien le voir, j'allai à la Grève et à l'Hôtel de Ville, voir le restant des dispositions de la grande fête qui avait eu lieu le 22 janvier, par une belle journée, et avait bien réussi, au feu d'artifice près.
On n'avait rien épargné, et presque prodigué la dépense- Cette naissance d'un dauphin (2), malgré la guerre, avait tourné les tètes de joie. L'emplacement étant des plus ingrats, on n'avait rien épargné pour y remédier. Le fond de la Grève étant alfreux, on l'avait masqué par une immense et très belle galerie en charpente solide, superbement décorée.
(1) Un des premiers soins de M. de Croy, en arrivant à Gondé, est de tracer, avec l'aide des Ponts et Cliaussées, le a pavé » du Vieu.x Gondé.
Le 22, il est à l'ilermitage, dont les embellissements l'occupent toujours, et où son architecte, .M. Gliaussard, exécute un superbe rocher. Quant à la ménagerie, elle s'est enrichie d'un chameau, qu'on laisse en liberté dans le parc.
De retour à Calais, il veille au creusement du port, et apprend la retraite de Necker (19 mai), auquel Joly de Fleury succède. Une part de son temps est consacrée à l'Ecole des canonniers garde-côtes.
Puis il se rend à Dunkerque, parcourt le Boulonnais et revient, le 2 août, à Calais, dont il visite les verreries.
Du 10 au 2',) août, il est à l'ilermitage, le 3U à Calais, le 8 septembre à Dunkerque. Retour, le 12, à Calais d'où il adresse à M. de Vergenncs un mémoire auquel celui-ci répond aussitôt.
A la fin du mois, il va passer quelques jours à Coleml)ert, à Sailly, à Verton, et revient, après une visite à M. Désandrouins, à Calais qui fête, le 22, la naissance d'un Dauphin.
Ses moments de loisir sont consacrés à la rédaction de son Histoire de. Vllennilafje, où il se rend le 12 décembre, et d'où il repart pour Paris le 24 janvier, en passant par Uaismcs, Anzin, Péronne et Senlis.
(2) Louis-Joscph-Xavier-Franeois, né à Versailles le 22 octobre 1781, mort h. Meudon le 4 juin 1789.
Gela avait procuré d'y mettre la tribune du Roi et de placer le feu en face, sur le parapet du nouveau quai. Comme les autres fois, on avait fait la grande salle dans la cour, et richement décorée. Je l'avais déjà vue ainsi, et c'est là où je vis Louis XV passer en revue toutes les beautés de Paris, d'où s'ensuivit le mouchoir jeté, à la fête de Versailles, à Mme d'Etiolles, depuis Pompadour.
La belle galerie de charpente joignait, en retour, la grande salle ancienne de l'IIùtel de Ville. Le Roi et la Reine dînèrent, en public, à une grande table dans cette galerie, ce qui fut très beau. Dans la galerie, je trouvai M. Moreau, l'architecte de la ville, que je louai sur ce qui était bien, et blâmai la décoration trop massive du feu, pour être si près, ainsi que de n'être pas décorée des quatre faces, et pour avoir eu sa charpente trop serrée. Les artificiers n'eurent pas la place, et n'osaient ni mettre, ni garnir le feu, qui manqua tout à fait.
La Reine ne parut pas contente de son cortège et des acclamations, et fut assez sérieuse. Hors cela et le manque du feu d'artifice, tout se passa au mieux, dans le plus grand ordre. Le Roi fit à merveille, on en fut enchanté. Le jour était beau toutes les principales illuminations, dans la ville, furent superbes, ainsi que les divers banquets du peuple, qui marqua de la joie, et tout se passa très bien. Cela, avec le bal des Gardes du Corps, à la salle des machines, le 30 janvier, le jour que le Roi vint au Te Deum, et un grand appartement à Versailles, fut toutes les fêtes, mais dont on parlera longtemps.
Je donnai les cinq premiers jours à m'arranger et bien mettre tout au courant pour préparer mon travail à la Cour.
Le 30 janvier au matin, mes cinq jolis petits-fils (ne restant que Chouchou, trop petit), allèrent à Versailles. Ma fille y mena aussi la sienne, et ce fut une grande joie et époque, pour eux, d'y voir le beau bal des Gardes du Corps, dans la superbe salle mise en salle de bal. Ils en revinrent à onze heures et demie du soir, bien contents, et m'en rendirent assez bon compte. Ils avaient vu l'appartement du roi, et
le beau de Versailles, pour la première fois, pour les plus jeunes, et ce coup dV^-il du bal paré est réellement superbe. Ils étaient aux troisièmes loges, et virent assez bien. C'était le bal paré dans la grande salle des machines, comme aux autres fêtes où j'en ai assez fait la description, mais encore perfectionné. C'est, apparemment, ce qu'on peut voir de plus beau de ce genre. La Reine, par une contredanse, ouvrit le bal, comme de raison, avec le premier Garde du Corps qui se trouva à portée. Le Roi ne dansa pas, mais tout fut au plus brillant, et, la nuit, bal masqué dans la même salle, ce qui termina les fètes.de la naissance du Dauphin. 11 y avait 3.000 billets pour le bal paré et 6.000 au bal masqué.
Le reste de ce Carnaval, qui était court, se passa bien ; on était content à la ville et à la Cour, mais d'une tranquillité remar(|uable. Je n'ai jamais vu moins de mouvement dans les esprits. Paris, qui en avait besoin, gagna un peu, pour les marchands. On s'amusait entre soi, mais il n'y avait rien de saillant.
M. de Maurepas étant mort, qui était l'événement qu'attendaient les intrigants, on fut très étonné que le Roi, pendant sa maladie, et dans les commencements, quoique très touché de cette porte, ne donnât pas la moindre prise à conjecturer son choix. C'était une des grandes époques de son règne, et où ou l'attendait. Comme il n'y eut pas, de sa part, le moindre propos ni la moindre démarche qui donnât la moindre pris»', il était amusant, pour les spéculateurs philosophes, de voir l'étonnement des intrigants, qui furent abasourdis.
Le Roi ne changea pas la moindre chose à sa vie et à son ton. Il allait à la chasse et travaillait aux heures de règle, avec chaque ministre, ayant bien soin de ne parler à chacun que de sa partie, les arrêtant, pour peu qu'ils allassent audelà, paraissant, d'ailleurs, assez ferme et décidé, de sorte que, de ce côté, rien ne marqua, et chacun était réservé. Ce qu'on appelait la « Société » de la Reine, qui avait cru gagner beaucoup, fut étonné que le Roi se tînt plus en réserve, et parût s'y livrer moins, de sorte que, sans aucune allectation et ne paraissant pencher vers personne, il gouvernait réelle-
ment par lui-même, en gros, car chaque département avait beaucoup de crédit dans le sien, mais sans plus, et même avec réserve, car, à chaque objet un peu fort, le Roi mettait l'extrait de l'affaire dans sa poche, et en envoyait s'il le voulait, quelques jours après, la décision à expédier au ministre, sans qu'on pût pénétrer s'il l'avait communiquée à quelqu'un.
Pour les grâces de Cour, la Reine paraissait toujours y influer beaucoup, comme son département, mais pas plus.
Soit cela, ou qu'elle fût encore abattue de sa couche, la Reine paraissait plus sérieuse, plus posée, très honnête, faisait très bien ; mais il paraissait un froid, dans l'intérieur, qui étonnait.
M. de Vergennes, comme une bonne tête et un homme de mérite, paraissait écouté, ma's il n'avait pas l'étendue du ton de Cour et de courtisan, et assurait que le Roi ne lui parlait que de sa partie.
Enfin, tous les ministres, s'ils se tenaient sans intriguer dans leur objet, avaient l'air de tenir longtemps, le Roi, et tous les Rois n'aimant pas les changements, qu'on ne les y force.
Nous autres vieux spéculateurs, et tous les fous me dirent de même, après. Nous remarquâmes que le Roi se réjouissait réellement de voir toutes les cabales abasourdies, qu'il ne trouvait pas si difficile qu'il l'eût cru de gouverner seul, et nous ne l'avions jamais vu avoir l'air si content, décidé, ni même si gaillard.
Gomme le Roi a une très bonne tête, je crois que c'est un bien, s'il veut s'en donner la peine, et que cela durera plus qu'on ne croit, et jusqu'à ce que des objets qui l'embarrassent l'engagent à donner plus de confiance à quelqu'un en particulier.
Pour bien sentir la tranquillité d'anéantissement où était Versailles, il faut se rappeler que les courtisans ont comme un besoin d'état de savoir où aller valeter, que ce soit chez le premier ministre, son confesseur, son valet de chambre, ses amis ou sa maîtresse, ou bien chez les maîtresses du Roi, s'il en a, et leurs plus bas entours : il faut toujours aller
valeter quelque part. Qu'on juge donc de leur étonnen:ent : ils ne savaient plus où aller! Cela était fort divertissant pour moi, et c'est pourquoi je dis que je n'ai jamais vu Versailles ni si bien, ni si tranquille. Chaque ministre prenait garde à lui, expédiait bien le courant. De grâces, il n'y en avait plus, mais beaucoup plus d'ordre. Hors pour les intrigants, on avouait qu'on était bien, mais tout étonné d'ùtre si tranquille !
Cette maladie du courtisan de valeter est bien peinte dans une comédie du roi de Prusse, où un vieux courtisan reproche à son neveu, à sept heures du matin, de n'avoir pas encore été se faire écrire et graisser la patte du suisse du cousin d'une cousine de la maîtresse du ministre, et il est remarquable que ce soit un Roi qui ait écrit cette comédie.
Quant à Paris, qui suit assez l'esprit de la Cour, c'était de même : on était content, tranquille et monotone. Les bons arrangements de M. Necker, qui étaient excellents, s'ils n'avaient voulu aller trop loin, se suivaient. M. Joly de Fleury, son successeur, sentant qu'il l'avait mis dans l'impossibilité de mettre des impôts, tournait, comme lui, à un gros emprunt bien arrangé. Le peuple qui voyait que, malgré une si rude guerre, on ne le chargeait pas, était tranquille. Les fûtes avaient un peu fait gagner, les Parlements ni l'Église ne remuaient. Ainsi, n'ayant pas à se plaindre, on parlait peu, car le peuple et la ville ne sait parler que pour crier et se plaindre.
Le Roi, pour récompenser Paris de sa belle réception, avait, pour cette année, supprimé toutes capitations audessous de neuf livres, et ce qui était fort bien, ne l'avait fait qu'après. Ainsi, c'était récompense, et, devant comme après, le Roi était réellement aimé et estimé, et avec raison.
11 n'y avait donc pas, chose rare, la moindre dispute, ni affaire dans la ville. On était si las de la guerre, qu'on n'en parlait plus, et, ce qui est remarquable, c'était de même à Londres. L'insouciance gagnait de plus en plus ces deux ca[)itales.
La philosophie à la mode, ([ui gagnait toujours, du lolé- IV. 16
rantisme, du cosmopolitisme qui diminue ou anéantit le patriotisme, tournait tout à l'indolente tranquillité.
La tragédie de Manco (1) reprit alors avec le plus grand succès, parce que c'était le mépris de l'autorité, la liberté, l'homme sauvage et naturel mis au-dessus de l'homme social sous un gouvernement. On laissait jouer ou écrire tout ce qu'on voulait, on n'était point tracassé, on se croyait plus libre, et on était tranquille.
Voilà l'état des choses que je trouvai à la Cour et à la Ville, vers la Chandeleur, et je m'y suis étendu parce que je fus frappé de trouver, dans les circonstances où nous étions, •cette tranquillité générale.
Je reviens à mon courant.
Mme de Leyde se portait bien et était toujours bonne parente. Elle parlait^ alors, tout à fait ouvertement de ses bons arran^T-ements, que mon fils étudiait. Nos deux branches avaient toujours, comme de raison, très envie de se réunir et d'en former une troisième.
Je trouvai, à mon arrivée, de grands projets dans ma famille. On avait de grandes vues qui occupaient fort, et qui pouvaient amener à de grands et brillants changements qui influeraient sur tout. C'était un nouveau monde à envisager. Pour moi, je me croyais trop à la fin de ma carrière; ma surdité, très augmentée, m'effrayait surtout, mais j'avais six petits-fds auxquels il fallait pourvoir un jour, et ma belle-fille, surtout, voyant au mieux dans le grand, songeait à merveille pour eux. J'entrevis donc, alors, un début qui faisait époque pour nous.
L'hiver, comme le ton du jour, fut si doux, qu'on crut qu'il fallait renoncer partout à remplir les glacières.
J'allai à la cérémonie de l'Ordre du Saint-Esprit, à la Chandeleur, la seule de l'année où j'allais. Elle fut bien assez nombreuse; personne ne fut nommé. C'est à celle-là que j'entrai dans ma double commande, c'est-à-dire au tiers
(1;, Manco-Capac, premier Inca du Pérou, tragédie d'Antoine Blanc, dit Leblanc de Guillet (1730-1199), représentée en 1"Î03, reprise en 1782, et contenant des attaques contre le despotisme.
en haut, avantage ([ui annonce qu'on n'en jouira pas longtemps. Y avant quelques anciens qui manquèrent, je me trouvai le troisième de la marche, avantage que me donnait rancienneté de ma grandesse.
Le Roi, qui paraissait iort gai et content, comme j'ai dit, ne parlait qu'à ceux auxquels il était le plus habitué, et l'éloignement pour son service faisait perdre cet avantage ; mais cela n'in Huait pas sur l'opinion qu'il avait de chacun, et on m'assurait qu'il m'estimait.
J'étais au mieux chez tous les ministres et dans lesbureaux, où aucun commandant de province n'avait inspiré plus de coniiance. Ma surdité m'éloignant aussi des ridicules confidences de la Cour, où l'on se demande à l'oreille comment on se porte, je me tenais aux ministres et aux bureaux. MM. de Ségur, de Castries et dé Yergennes m'accueillirent au mieux. Je dînais un jour chez chaque, je faisais les affaires avec succès dans les bureaux, et c'est à quoi je me tenais à Versailles, où j'allais, comme tout le monde, dîner le vendredi pour revenir le dimanche au soir, les ministres n'y étant pas les autres jours.
A Paris, la fin du Carnaval m'amusa assez, par trois très beaux soupers que nous donnâmes à 25 ou 30 personnes, où nous eûmes la plus grande et meilleure compagnie de Paris. Ma belle-fille tenait la maison au mieux et au plus grand, et j'aimais aussi, pour un temps, cette représentation. Ma fille brillait aussi, dans son beau palais ; nous étions tous bien logés. Mes petits-fils dansaient très bien. J'allai les voir danser dans de charmants bals, surtout un à l'hùtel de Beuvron (1). La danse était bien perfectionnée pour les enfants, et cela était charmant et môme étonnant, et avait son bon et son mauvais. Mais cela convenait à une nation dont les modes et l'agrément font la base utile, qui la rend le modèle de l'Europe entière. Par ce bon arrangement de mon temps, j'avais celui de faire mes alfaires agréablement, l'hiver, à Condé, et de voir encore assez du beau ton brillant de Paris,
(1) Aujourd'hui n." 79 delà rue de Grenelle.
jusqu'au Carême, qui arrivait, cette année, au 13 février, et où je reprenais le ton des sciences et promenades.
Dans mes deux premiers voyages à Versailles, j'eus, avec tous les ministres, et surtout M. de Vergennes, les conversations les plus importantes. Je fis voir à ce dernier les projets de l'Empereur. Il m'en demandait des nouvelles, et avouait n'avoir été instruit par personne, ce dont je ne revenais pas 1 D'autres ministres me dirent n'en avoir pas entendu dire un mot, au Conseil. Voilà comme on se noie dans les détails, sans voir de loin, ni dans le grand. On fut très étonné de tout ce que je représentai, qui parut juste. Mais que faire sans argent, ni troupes?
Je vis un jour, à Versailles, l'appartement intérieur du Roi : il était extrêmement augmenté sous celui-ci, et rempli de choses très curieuses.
Dès mon arrivée, j'avais vu le livre, qui parut alors, du troisième et dernier voyage du célèbre Cook (1) : c'était la traduction d'un petit livre anglais donné furtivement par un cadet qui était sur le deuxième navire. Comme il ne disait pas toujours du bien de M. Cook, on chercha à le dénigrer en Angleterre pour faire valoir la superbe et grande relation qui, parle nombre des belles planches, ne devait paraître que dans deux ans, mais la candeur et la vérité perçaient dans cet ouvrage, et sa carte s'accordait à ce qu'on m'avait envoyé, ainsi qu'une charmante que fit Buache (2), et qui ne laissait rien à désirer. Je l'attachai à la mienne, de façon que cela donnait le plus bel ensemble de toutes les découvertes de M. Cook. On m'en parla beaucoup, sachant que c'était ma partie. Je donnai cela à M. de Castries avec qui et chez qui (ce à quoi je ne m'attendais pas) je fus au mieux, et tout cela m'amusa et me fit valoir.
Quelques jours après, à ce sujet, je fis mon superbe mé-
(1) Troisième voyage de Cook, ou Journal d'une expcdilion faite dans la mer Pacifique du Sud et du Aord (1176-1780), traduit de l'anglais par M. Demeunier.
Cet ouvrage fut écrit par un officier anglais, nommé King, qui montait le navire La Découverte, l'un des deux vaisseaux de Cook.
(2) J.-N. Buai'hc, géographe, membre de Tlnstitut illiO-lS^.j).
moire sur le Passage du Nord, propre à terminer cette question, (^est le 13 mars que M. de Condorcet, Secrétaire perpétuel de l'Académie, le lut à l'Académie des Sciences ; le 4 mars, il m'en remit le rapport (1).
La gelée prit le 10 février, dimanche gras, où ou commenta à emplir les glacières, et se soutint de sorte que, le 15, elle était de 6 à 7 degrés. Le 17, la rivière avait pris en entier, entre les ponts; j'y menai mes petits-fils comme à une chose très rare pour pareil jour. Mais, ce jour-là, la gelée diminua beaucoup et, deux jours après, un dégel doux et continu amena le printemps.
Le 13 février, j'allai dîner chez M. de Bertier (2), intendant de Paris ; son appartement, et surtout les bureaux, étaient des plus curieux.
Le 14, l'abbé Clouet, nous quittant, nous procura, à mon fils et à moi, d'aller voir, rue de Taranne, le commencement du « Vaisseau » volant de M. Blanchard. (3). C'était une folie curieuse et qui mériterait d'être mieux suivie et traitée, et dont la physique pouvait tirer avantage. Tout annonçait qu'il ne réussirait pas et qu'on ne ferait que continuer à s'en moquer ; mais cela aurait valu la peine d'être suivi par des gens sages et éclairés. Il y avait deux bonnes idées, l'une de mettre les voiles par dessus la tête, de sorte que, le poids restant dessous, on évitait le tournoiement ; l'autre, par de bons leviers, d'augmenter la force de l'homme qu'on sait qui manque de force de muscles pour faire agir les ailes qu'il faudrait pour l'emporter sur son poids. Il me parut qu'il manquerait, comme à l'ordinaire, par le premier mobile, qu'il comptait trop sur la résistance de l'air, et que
(1) V. Vlntioduction, p. XXXIII, à la note.
(2) Louis-Bénifrne-François de Bertier de Sauvigay (n42-l"89), maître des Requêtes en nii:5, intendant de la généralité de Paris depuis 1768.
(3) François ou Jean-Pierre Blanchard (i~ri3-1809) aéronaute, après avoir vainement tenté une première ascension, le o mai 1182, avec un « navire volant » muni de six ailes et d'un ^-ouvcrnail, en essaya une autre le 2 mars nsi.avec l'appareil des frères Montgoifier auquel il avait adapté des ailes- Parti du Champ do Mars, il descendit à Sèvres. L'année suivante, il traversa la Manche de Douvres à Calais. Le Roi lui octroya une gratification de A2.0Û0 livres et une pension de 1.200 livres.
ces machines ne pouvaient avoir la force nécessaire à l'effet. Si cet enthousiaste avait voulu suspendre sa machine à des poulies, pour essayer en sûreté, il eût été curieux de voir si l'on pouvait vaincre, en quelque chose, les difficultés, et, sinon voler, du moins, en physique, découvrir les forces nécessaires pour se soutenir ou s'élever un peu .
La découverte de la corde qui remonte l'eau par l'attraction de l'eau à ce qu'elle touche, réussissait alors assez bien. Ensuite, Taiiti-méphitique du petit vinaigre fit grand bruit, et je réussis au mieux à ôter l'odeur, par ce moyen.
Le 14 février, nos deux abbés précepteurs, l'abbé Clouet et l'abbé de Vienne, partirent pour retourner en Bretagne, la santé de l'abbé Clouet, homme très instruit, mais indolent et délicat, ne lui ayant pas permis de continuer. Je lui avais donné un canonicat de Condé, Le 15, les deux autres, l'abbé Le Normand et l'abbé Bernard, entrèrent. Ils arrivaient de la représentation. Mon fils s'était, en bon père éclairé qu'il est, donné des soins étonnants pour les choix, et on en espérait bien. Ce furent de grands événements pour les enfants.
Ce goût et ce talent d'éducation qu'avait mon fils, et le désir detravailler pour ses six garçons faisait alors, au père et à la mère, prendre de grandes vues de Cour qui se suivaient avec soin, et cela pouvait mener à tout un autre plan de vie.
Dans les autres voyages que je fis à Versailles, deux jours par semaine, le Roi me parla avec bonté. Les ministres continuèrent de me marquer la plus grande confiance. Notre nouvel appartement fini était beau et commode, et surtout pour les affaires. Sans ma surdité, j'aurais été très agréablement à Versailles, mais je n'avais pas espéré d'être encore si bien, à soixante-quatre ans.
Les objets se multipliaient tant, que je ne pus monter qu'une fois à cheval : ce fut le 13 mars que j'allai, par les plaines et mon banc de la vigne, avec mon pctit-fils aîné Mœurs, tous deux à cheval, avec le plus grand plaisir, à Ivry. Cette partie fut charmante; il montait régulièrement à l'Académie, et y faisait du progrès .
lOUHNAL DU DUC DE CROY 247
Les voyages de deux jours, au moins, par semaine, à Versailles, et le détail immense que nous donnait le ministre, tout étant renvoyé alors aux commandants do province, ne me laissaient que peu de temps à moi. Je le remplis par d'assez grands ouvrages: ceux que je fis sur le voyage parle Xord, que TAcadémie m'engagea de laisser imprimer, ceux sur le méphitisme et sur les diverses découvertes du temps, furent mes récréations. J'en envoyai aussi à Brest.
L'espèce de découverte d'un M. Janin (1), pour neutraliser les matières fécales et en ùter l'odeur au moyen du vinaigre commun faible, fît grandbruit. M. de Vergennes le soutenait. La chose était bonne, mais l'homme un enthousiaste qui gâta ses affaires. Il écrivit contre l'Académie qui voulut l'écraser et, comme il portait trop loin ses prétentions, et perdit la tète, on l'engagea, devant les commissaires, à désinfecter une fosse trop mauvaise où l'air manquait ; un homme y perdit la vie, et quatre autres furent fort mal. Cela culbuta l'inventeur (2) et fit tort à une très bonne invention dont, pendant ce temps, je profitais et avec laquelle je réussissais partout. J'envoyai, à Brest, un mémoire pour désinfecter les vaisseaux. Pour nos hôpitaux, cela est excellent, et, quand ce ne serait que d'ùter l'odeur des lieux, c'est un grand avantage. Tout consiste à y jeter un tiers de bouteille de petit vinaigre tous les deux jours et d'en répandre dans l'air avec un goupillon.
Je fis connaissance avec M. Sage (3), et fus bien content de son superbe laboratoire. La découverte de monter l'eau avec une corde, n'importe de quoi, pourvu qu'on monte vite, réussit bien, était à la mode, et curieuse. Je fus étonné de la
(1) J. Janin de Combe Blanclie, maître en cliirur^'ie, né en 1731, auteur de VAnti-méphilir/iie, ou moyens de détruire les edhulaisons pernicieuses et mor~ telles des fosses d'aisances, l'odeur infecte des e'poiils, celle des hôpitaux, des prisons, des vaisseau. r de guerre, etc. Impr. par ordre du {,'ouvernement. Paris, 1181 ou 1"82, in-8".
(2) A la suite de cet incident, Janin publia un Détail de ce qui s'est passe dans les expériences laites les iS et •■2:} mars, en présence des commissaires.
(3) Balthazar-Georges Sage (1740-1821), physicien et chimiste, membre de l'Académie des Sciences, fondateur de la premi«>re F'cole des Mines en 1801, auteur d'un grand nombre d'opuscules scientin([ucs.
colonne d'eau que porte, avec elle, la corde poussée en haut avec vitesse, ce qui vient de l'inertie de Teau et de l'attraction qu'elle a pour divers corps. On perfectionnait cette découverte qui, sans faire autant que les pompes, monte très haut avec peu de frais.
Le 18 mars, à Versailles, j'eus une singulière conversation avec M. de Fleury, qui était comme contrôleur général et s'y soutenait. Je l'avais beaucoup connu dans l'affaire de Damiens, et il me marquait, depuis, grande confiance. Il m'assura, avec l'air de vérité, qu'il trouvait, grâce à M. Necker et à l'économie qui s'établissait en tout, la besogne moins difficile qu'il ne croyait, qu'il était à l'aise, que son emprunt de soixante millions, qui fut rempli d'abord, suffisait à tout pour la guerre, dont le peuple ne se centait pas, n'y ayant nul impôt, et il prétendait que, même avec cette guerre, réc(momie continuant, les finances du royaume seraient remises au courant en moins de vingt ans. Cela était admirable et bien différent de ce que l'on croyait auparavant, mais je n'ai jajnais vu l'intérieur du royaume en meilleur ordre et mieux tenu qu'il n'était alors, ce qui fait voir, comme y mettait le Roi, sans ostentation de lui-même, sans principal ministre, qu'il n'y faut que du bon sens et de l'ordre économique.
La quinzaine de Pâques me retint à Paris, plus sédentaire et retiré.
Le 3 avril, le temps s'étant un peu remis, je m'amusai à voir trois objets curieux : j'allai au pauvre jardin du Palais- Royal où non seulement on regrettait la superbe allée des plus grands marronniers connus^ et les beaux gazons, mais où tout était dans un chaos frappant.
Malgré la dureté extrême d'ôterla vue et les petites portes aux maisons qui entouraient ce jardin, objet désespérant pour ceux qui -avaient compté là-dessus pour leur vivant, M. le duc de Chartres, à qui son père l'avait abandonné, et qui faisait le contraire de se faire aimer, avait gagné les procès. Mené par l'intérêt, il diminuait le jardin en l'entourant de bâtiments, et une rue trop étroite, tout autour en dehors. A cette dureté près, la chose devait faire un bel
effet : c'étaient des bâtiments réguliers tout autour, peu élevés, et avec une galerie commode vers le jardin qui, se plantant en belles et grosses espèces de marronniers, en terre rapportée, devait, en fort peu d'années, en faire un bel endroit. La fourmilière d'ouvriers, de matériaux et de monde faisait, du total, un coup d'œil frappant.
Me trouvant là, je fis le tour et examinai en curieux la place de l'ancien Opéra brûlé, l'été dernier. Cela fait bien voir l'avantage des gros murs. Gomme il ne faisait pas de vent, la masse de flammes la plus forte, peut-être, qu'on ait jamais vue, brûla comme des allumettes, tout droit, et tout le tour n'avait nulle part de marques de fumée, ce qui est étonnant.
Le soir, nous allâmes voir la nouvelle salle de Comédie française, qui y allait débuter le 9 de ce mois d'avril. J'examinai en amateur la charpente d'en haut, et tous les détails de construction. La forme ronde, le parterre assis, où on est au mieux, et bien des choses me parurent à merveille, mais je trouvais trop peu de fond, pas encore assez d'escaliers et de débouchés d'en haut ; le parterre à 20 sols, mis à 30, porté au paradis et assis, ce qui est bien trop petit, étouffé, et le tout encore beaucoup trop dangereux pour le feu, qui pourra la faire périr, comme les autres. Je regrettais bien qu'on ne voulût pas prendre mes moyens, surtout pour les toits incombustibles, les feuillets des ardoises étant le plus grand risque pour la prompte communication du feu.
Outre les choses qui m'occupèrent, l'arrêté du grand compte que je me rends à moi-môme, chaque année, et dont l'ordre mérite d'être examiné, me tint plusieurs jours. Sur la fin, la multitude d'objets que renferment ces mémoires-ci, et pour les mettre au courant, demande du temps.
Je fis, alors, un coup de force en rassemblant l'histoire de Culan où, après quarante et un ans que ma femme nous l'avait apporté, je n'avais jamais été, et dont la circonstance, à laquelle je ne m'attendais pas, d'un voj^age où l'on m'engagea, me porta à m'occuper. Heureusement je pouvais encore passer les nuits au travail, et ce ne peut être que dans
ce grand calme-là, non interrompu, qu'on peut faire de grands ouvrages de suite.
Le 6 avril, avant mon départ, j'allai tout mettre au courant à Versailles. Le Roi et les ministres m'y traitèrent bien. Il y avait une foule prodigieuse les dimanches, et très peu de monde les autres jours. J'y parlai beaucoup, avec MM. de Vergennes et d'Ossun, du changement de ministère total en Angleterre, qui voudrait tout tourner contre nous en s'accommodant avec les Américains ; qu'il fallait finir Gibraltar, et que les quarante vaisseaux de ligne d'Espagne agissent, quitte à les payer. M. d'Ossun me dit que ce n'était pas l'argent qui les retenait, mais la crainte de perdre un vaisseau par la difficulté d'en reconstruire. Sur quoi j'appuyais qu'il fallait leur en donner autant qu'il en périrait par le fait de la guerre, attendu qu'il valait mieux leur en donner trois ou quatre dont nous n'aurions plus besoin à la paix, et en faire agir quarante qui détermineraient une paix avantageuse. Le moment était critique, car le nouveau ministère, donton était enchanté en Angleterre, tomberait d'abord si nous avions des succès, et tournerait à la paix, au lieu qu'au moindre avantage de leur part, la nation y ferait les plus grands efforts pour reprendre le dessus. C'était le moment décisif.
Je revins à Paris faire mes paquets et tout arranger pour le voyage auquel je ne m'étais pas attendu.
DU 24 AVRIL 1782 AU 29 septembre 1783
Je reviens, très fatigué, de mon voyage dans mes terres du Berry. — • Progrès de la Cour, dans la voie de l'ordre et de l'économie. — Maladie de la Reine. — Mon attendrissement devant le Dauphin. — Course à l'Hermitage, abrégée par l'arrivée du comte du Nord à Paris. — Sa réception à Versailles. — .le le vois dîner avec la famille royale. — Portrait du comte et de la comtesse du Nord. — L'n mot du prince, lors de son passage à Lyon, — Le comte d'Artois reçoit l'autorisation d'aller au siège de Gibraltar. — Maladie de Mme de Reringhen. — Représentation de gala à Versailles : La Reine de Golconde. —Je remets au prince un exemplaire de mon Mémoire sur un passage par le Nord. — Fête à Auteuil, chez Mme de BoulUers, à l'occasion du mariage de Mlle de Guines avec M. de Juigné. — Promenades aux Champs-Elysées, aux Tuileries et au Palais-Uoyal. — Dîner chez le maréchal de Biron. — Emoi du public à la nouvelle de la défaite du comte de Grasse par l'amiral Hodney ; souscription ouverte pour la construction de nouveaux vaisseaux. — Comment une conversation avec le Roi m'e fit entreprendre mon travail par te l'a^sage Nord. — Visites à la Sorbonne, à la Bibliothèque Sainte- Geneviève, à mon ancien collège des Jésuites. — L'instruction gratuite, à Paris. — La foire Saint-Martin. —Visites au nouveau jardin de Versailles, à la Ménagerie, à Trianon. — Représentations et bal en l'honneur du comte et de la comtesse du Nord. - Leur départ.
— Je reviens à Calais le 10 juin; retour à Paris le 20 janvier i:83.
— Je donne un grand dîner au corps diplomati(iuc, dont fait partie
M. Fitz-Herbert, envoyé du roi d'Angleterre, venu signer le traité de paix. — Proclamation de la paix dans les cafés et les théâtres. — Dîner chez M. de Vergennes ; accueil flatteur de ce ministre. — Mes petits-fils m'aident k mettre en ordre mes ouvrages. — Propos tenus par M. de Vergennes au sujet de la paix et de l'article relatif à Dunkerque. — Je complimente Franklin et lui remets un-mémoire sur les moyens de répandre la langue française en Amérique. — M. de Vergennes chef du Conseil des Finances. — Réception chez la duchesse de Polignac. — Promenades achevai avec l'aîné de mes petits-lils. — Promenades dans Paris et dans sesenvirons. — Je fais relier en neuf volumes, et copier mon Histoire nalurelle. — Je pars le 12 mars, afin de préparer les réformes militaires et le désarmement des côtes, dans l'étendue de mon commandement. — Je rentre à Paris le 9 avril. — Retraite du contrôleur général Joly de Fleui'y» que M. d'Ormesson remplace. — Incident relatif au Comité des Finances. — Je quitte Paris, le H mai, pour Condé, où une lettre de M. de Ségur m'annonce que le Roi m'a créé maréchal de France. — Je rentre à Paris, oii M. de Ségur me cause une vive douleur en me laissant entrevoir qu'il va me remplacer dans mon commandement.
— Le Roi reçoit mon serment et me remet le bâton de maréchal. — Visites de remerciements à la famille royale. — Promotion de Cordons bleus. — Mes démarches afin de conserver mon commandement. — Mort de la princesse de Salm, mère de ma belle-fille ; détails sur ce triste événement. — Mon premier tribunal, à l'hôtel de Richelieu. — Tournée militaire du prince de Condé ; sa réception à l'Hermitage. — Un automate joueur d'échecs. — Phénomènes célestes. — Majoie en apprenant, par une lettre de M. de Ségur, que le Roi me conserve mon commandement. — Je fais faire mon porti^ait, avec les insjgnes de mon grade. — Renouvellement, avec les Carmes, de mon bail pour l'hôtel de Croy. — Dîner, chez M. de Castries, avec M.M. de Vaudreuil et de la Motte-Picquet. — Réconciliation anglo-française.
— Mon second tribunal à l'hôtel de Richelieu. — Parti de Paris, le 15, pour les pays soumis à mon commandement, j'y suis reçu avec les plus grands honneurs.
De retour, le 24 avril, de ce rude voyage de Culan, ma santé était tout à fait écrasée. Cependant je trouvai, pour mes commandements, avec les détails sur tous les objets qu'on nous renvoyait, un travail prodigieux, et j'eus bien de la peine à me remettre au courant. Le 27 avril, quoique très malade, j'allai à Versailles et ne m'en trouvai que mieux. Dans les bureaux, j'y fis un travail complet. Je vis tous les
ministres, et je n'avais jamais été si agréablement, ni si bien traité, et de même chez le Roi.
Le ton était meilleur que je ne l'ai jamais vu, les jeunes gens plus réservés. Enfin, le Roi tenait tout au mieux. Chaque ministre, borné à sa besogne, et n'ayant plus de cour à faire, s'adonnait à bien faire le détail. L'économie, l'ordre intérieur étaient au parfait ; le Roi avait l'air d'être à son aise et quoique personne n'eût le dessus, tout allait bien.
M. de Gastries gagnait pour son travail. Nous l'avions jugé minutieux : étant dans le grand, il l'était moins, et faisait moins le ministre que devant, marque qu'il lui fallait de grands objets et qu'il en était capable. Le Conseil paraissait s'entendre, le Roi y veiller sans ostentation. Enfin, pour moi, je n'ai jamais vu l'intérieur mieux.
La Reine était très incommodée d'un sérieux érysipèle ; elle ne quittait pas son lit et ne voyait que les six ou huit messieurs amusants de sa société deux à deux, pour l'égayer. Mais cette fameuse société paraissait assez bornée à amuser l'intérieur ou à inlluer sur des grâces de Cour, et le Roi se tenait en réserve.
Je n'avais pas encore vu le Dauphin, et, dans le dépérissement de ma santé, je voulus le voir. On m'y conduisit : l'enfant me fit de jolies mines ; les larmes m'en vinrent aux yeux. L'ancienne gouvernante, que j'avais vue celle du grand-père, m'en sauta au col, et la scène fut touchante. L'enfant me parut bien venir.
Pour en revenir à ce qui me regarde, j'étais revenu fort malade du rude voyage de Culan, le 24 avril. Les 25 et 26, j'étais au plus bas; le 27, je m'étais forcé pour risquer un voyage à Versailles, dont je me trouvai mieux. Le 28, à force de caillebotte et de glace de lait, dont je me trouvais bien, je me remis au-delà de mon espérance.
Voyant cela, et (|u'à cause de l'arrivée du Czar, dit comte du Nord (l), je serais oblige d'être, à la Pentecôte, à Ver-
(1) Paul I", fils de Calilcrine II et de Pierre III, monta sur le trùne des Tsars après la mort de sa mère, en 17% (n;ji-lSUl). Tenu à l'écart par celle-
sailles, le désir de ne pas manquer de jouir encore d'un printemps chez moi, me fit, tout à coup, prendre la résolution d'y aller faire une course de quinze jours (1)
De retour à Paris le 16 mai, les deux premiers jours, je ne me donnai qu'à bien faire mes dévotions de l'Ordre.
La veille au soir de la Pentecôte, je me rendis à Versailles.
Le 19 mai, jour de la fête, nous fîmes la cérémonie où il y avait beaucoup de peuple, parce qu'on espérait que le comte du Nord y viendrait incognito, mais, par égard, il ne voulut pas y venir, avant d'avoir vu le Roi.
Le comte du Xord^ vrai Czar de Moscovie, parle droit, si sa mère n'avait usurpé la couronne, âgé de 28 ans, faisait son tour d'Europe, comme c'était, alors, assez l'usage des souverains. On dit que sa fameuse mère, vraie Sémiramis à bien des égards, le faisait voyager pour l'éloigner de certains conseils qu'elle avait exilés pendant ce temps, et que ce pauvre prince était toujours en crainte. Les détails, làdessus, étaient bien forts, mais peut-être outrés. Il avait été reçu au mieux à Vienne, puis avait fait son tour d'Italie, d'où il venait. Il arriva incognito, avec sa femme, à Paris, la veille de la Pentecôte, et par égard, comme j'ai dit, n'osa venir à la cérémonie.
Le 20 mai, il arriva à Versailles à midi et demi. Tout de suite, nous les vîmes venir à l'audience chez le Roi. C'était un incognito publié et arrangé, comme on en faisait alors, ce qui est assez bien imaginé, parce qu'on les fait presque jouir des mêmes honneurs et avantages, sans gêne et sans tirer à conséquence. On le présenta donc seulement comme un très grand seigneur particulier. On n'ouvrit qu'un battant. Il était mené par le prince de Poix, qui fut chargé de l'ac-
ci, lonlle temps de son règne, il entreprit, dès 1776, un voyage à travers l'Euroiic, avec sa femme, née Dorothée-Sophie-Augusta de Wurtemberg, nièce du Grand Frédéric.
(1) M. de Groy part pour Gondé le 1" avril, fait des promenades à cheval, des courses à Saint-Ghislain et à Mons, s'occupe de travaux en cours d'exécution, tels que routes, etc., et revient le 16 à Paris.
compagner, par l'introducteur des ambassadeurs, et par le prince de Rariatinsky, ministre plénipotentiaire de Russie. Le Roi le reçut dans son cabinet du conseil, comme toutes les présentations ordinaires. Il parla au Roi de très bonne grâce, et au mieux, s'expliquant très bien en bon français.
De même chez la reine et partout : il marqua un bon ton, beaucoup de politesse et de retenue même respectueuse, et c'est ainsi que j'ai vu être à Versailles, TEmpereur et les rois de Suède et de Danemark.
Il est très petit, et de la figure la moins prévenante, ce qu'il rachète par son bon ton.
Quand il passa, notre nation, trop naturelle, qui remplissait la galerie, s'exprima sur sa figure par un brouhaha qu'il aurait été à souhaiter d'éviter. On raconte, à ce sujet, que, passant de même avec le prévôt des Marchands, dans la foule, à Lyon, quelqu'un s'écria beaucoup trop haut : « Ah ! qu'il est laid ! » Sur quoi ce prince, se retournant d'un aip gracieux vers le prévôt des Marchands, lui dit : « On nous gâte tant, nous autres ! Je vois bien qu'on ne gâte pas tant, dans ce paj^s-ci. Je serais bien heureux d'y demeurer ! »
La Reine, surtout, s'empressa de lui faire beaucoup de politesses, et il y répondit au mieux et très respectueusement. En général, les princes du Nord sont très bien élevés.
Ayant vu, de même, le premier diner avec l'Empereur, je fus curieux de regarder ce qu'on pouvait voir du dîner. C'était dans la chambre de la Reine, avant celle du lit. 11 v avait une table exactement ronde, pour marquer qu'il n'y avait pas de droite. Elle était de onze couverts servis au mieux et n'y ayant que toute la Bouche qui entrait et servait. Je me tins en dehors, l'huissier ouvrant pour laisser voir. La comtesse du Nord était au fond, le Roi à côté, et le comte du Nord à côté de la Reine ; le reste, la seule vraie famille, la tante du Roi, et les frères et sœurs et leurs épouses. On dit que cela se passa bien et amicalement. On leur avait donné à tous des chaises pareilles, ce qui était mieux qu'à l'Empereur, car ils étaient tous fort mal à leur aise sur de hauts tabourets. C'est
ainsi que tout en incognito, on ne pouvait les mieux traiter, toutes choses étant pareilles.
Sa femme de 23 ans, qui lui a déjà donné deux fils, et qui est une Wurtemberg, est grande, grosse et forte, et a de la beauté, avec un peu de roideur. Il y a à parier que l'impératrice ne l'a pas choisie intrigante. Elle se présenta bien aussi, et parla bien : ce fut Mme de Vergennes qui eut l'honneur de la mener.
Le soir, il y eut concert de cérémonie, et ils retournèrent à Paris, en attendant les trois ou quatre fêtes qu'on leur préparait.
Telle fut cette réception que j'étais curieux de voir, en ayant vu tant d'autres, et il ne nous aurait manqué que le Pape (1), qui était venu jusqu'à Augsbourg, mais qu'on ne pressa pas, je crois, de venir plus près, car il n'aurait peutêtre pas demandé mieux, ayant été si bien reçu en Allemagne. C'était le siècle du voyage des grands.
Ce jour-là, à Versailles, on déclara une grande nouvelle, qui était que les rois d'Espagne et de France avaient consenti que M. le comte d'Artois allât, comme volontaire, au siège de Gibraltar. On en raisonna beaucoup pour et contre et, comme de raison, il en marquait bien de la joie.
Je lis bien des affaires et je fus traité au mieux par tous les ministres, dans ce petit voyage de Versailles, qui fut très agréable, et je revins, le 20 au soir, à Paris.
Nous y passâmes d'une extrémité à l'autre : je restai partie de la nuit, au chevet du lit de Mme de Leyde, ainsi que ma famille, et je ne pouvais retenir mes larmes de voir son état causé par la maladie, alors presque désespérée, de son amie si intime Mme de Beringhen, amitié qui a eu peu d'exemples de cette force. Une fièvre putride la mettait dans le plus grand danger. Cette maison des deux amies intimes avait tant de vrais amis que c'était une désolation générale qui accablait à voir. Nous en sorthues la nuit qu'il y avait
(1) Le pape Pie VI (Jean-Ange Braschi, né en 1717, cardinal en 1773, élu et couronné pape en 177o).
du mieux ; il se soutint et, le lendemain, tout y paraissait renaître et dans respérance.
Le bruit se répandit, alors, d'un grand combat naval à la Martinifjue, ce qui, aveclo comte du Nord, occupait et absorbait tout.
Au sujet de ce nom du comte du Nord, je fis la petite méchanceté de demander au prince Bariatinsky s'ils avaient un petit pays qu'on appelât le comté du Nord. Il me répondit que non, d'un air embarrassé. En effet, cette dénomination était un peu forte, car les rois de Suède et de Danemark ne sont pas des zéros, et cela pouvait presque annoncer qu'un jour, avec les rapides progrès de cette puissance, en pareil cas, ils se feront peut-être appeler comtes d'Europe.
Mme de Beringhen, quoiqu'à près de quatre-vingts ans, continuait d'être mieux. Mme de Leyde, quoique moins âgée, l'étant fort, et étant plus délicate, avait eu une rude secousse. Nous lui rendions tous nos soins de grand cœur, et plus par amitié, et comme la dernière de notre grande branche, que par intérêt, quoiqu'elle ne cachât plus, alors, toutes ses dispositions pour nous.
Ce printemps fut singulièrement pluvieux et tardif, à cause de l'étonnante gelée de la fin d'avril. Le 22 mai, pour profiter d'un beau moment, je lis une grande course à chevalet vis tant de belles choses, que j'en étais ébloui. Le jardin de M. Boutin, entre autres, était charmant, ainsi qu'à côté, où je fis bien des affaires avec M. de la Millière (1), chargé des Ponts et Chaussées.
Le 23 mai, nous allâmes, en gala, à Versailles où on donna, à la grande et si belle salle, un opéra au comte du Nord. Ce fut La reine de Golconde, en trois actes, dont le deuxième est charmant, le reste bien long, et j'avais vu, jadis, l'Opéra bien mieux en voix et en danseurs. Ma famille avait la seconde loge et était des mieux placées. Le Roi, en haut^ ainsi comme sans cérémonie, donna la meilleure place au
^l; Chiiumont de la Millière, maitrc des Uoiiuctci:, inlendanl des l'onts et chaussées.
comte et à la comtesse, et en tout, quoiqa'en soi-disant incognito, on leur donna les plus grandes distinctions.
Avant le spectacle, tout le monde, en gala, lui fut présenté à son appartement, à Versailles, où il recevait, mais il retournait coucher à Paris, où il ne recevait pas, pour être plus libre, et tout mieux voir en particulier. *
Je lui dis que j'étais en correspondance avec leur fameux M. Pallas, savant distingué de leur académie, sur quoi il m'accueillit fort, ce qui m'occasionna dé lui remettre mon mémoire imprimé sur le Passage par le Nord, qui avait été très approuvé de l'Académie, et faisait alors du bruit.
Le lendemain, nous revînmes à Paris, et, la pluie continuant, la verdure était superbe, mais on n'en pouvait jouir.
Le 28 mai, j'allai, avec mon fils, à une belle fête à Auteuil, pour le mariage de la deuxième fille du duc de Guines avec le fils de M. de Juigné (1), ainsi neveu du nouvel archevêque de Paris (2). J'y renouvelai connaissance avec lui. 11 paraissait très sage, prudent et tranquille. Cette jolie fête se donnait à la maison d' Auteuil de Mme de Boufflers (3) où, depuis longtemps, elle a fait le plus réellement beau jardin anglais du vrai genre que nous ayons. Il était à son point, et tout en Heurs. J'en dessinai les jolies parties, et c'est un des endroits où j'ai vu le meilleur et le plus gracieux ton. J'en revins, faisant aller au pas, le long de la rivière. Le temps chaud et beau de ce moment me fit jouir avec extase. Je lisais, alors,
(1) Charles-Philibert-Gabriel, fils aîné de Le Clerc, marquis de Juigné, né en 1762, capitaine de cavalerie en 1779, pair de France en 1815, épousa, le 28 mai 1782, Marie-Louise-Charlotte de Bonnières de Souastre de Guines, chanoinesse, comtesse de Remiremont, fille du duc de Guines.
(2) Antoine-Eléonor-Léon Le Clerc de Juigné, né en 1728, évèque de Châlons-sur-Marnc en 17(34, arcbevcque de Paris depuis 1781.
(3) Marie-Cbarlotte-Hippolyte de Compet-Saujon (1723-1800), comtesse de Boufflers, une des femmes spirituelles de son temps, amie de J.-J. Rousseau, maîtresse du prince de Conti, après la mort duquel elle se retira dans sa propriété d'Auteuil, avec sa belle-fille Amélie, depuis duchesse de Lauzun. Elle avait épousé, en 1746, Edouard, comte de Boufflers-Rouverel, né en 1712, brigadier en 1759, maréchal de camp en 1762.
(Voir Les Boufflers à Auteuil, par Antoine Guillois. Auteuil, 1895.)
les derniers ouvrages de llousseuu de Genève, et il était digne de sentir et de peindre tout cela !
J'arrêtai longtemps à détailler, avec M. Perrier (Ij, le fameux constructeur, sa grande machine à feu bien réussie, et étonnante : cela mériterait un volume. 11 m'assura que toutes les maisons devant lesquelles passait son conduit s'abonnaient; ainsi cela devait réussir et était bien curieux.
J'admirai le Cours, vrais Champs-Elysées, je descendis aux Tuileries, où il y avait une foule prodigieuse. Je m'arrêtais en amateur à tous les plus beaux points, et cela est d'une beauté unique et frappante. Étant en train, j'allai, de là, au Palais-Royal, dont les bâtiments avançaient, et c'était un chaos remarquable. Je remplis donc, enlin, une journée de beau printemps, dans sa délicieuse perfection. Que cela est court, c'est un instant!
Trois jours après, j'allai dîner chez le maréchal de Biron qui, à quatre-vingts ans faits, était la ressource et Thonneur de Paris pour les étrangers. Il y avait une table ouverte de trente couverts, et toutes les belles Russes, Allemandes, Anglaises, etc. C'était un peu l'arche de Noé, mais on fera une grande perte en lui qui était le seul qui fit les honneurs de Paris, surtout pour les étrangers, que nous négligeons trop. Son jardin et le reste de ses tulipes — et il en avait» dit-on, pour plus de deux cent mille francs — est lejardia de l'Europe le mieux et le plus chèrement tenu à la française. Son kiosque du bout avait réussi au mieux, et je jouis bien, ces deux jours-là.
C'est le 18 mai qu'arriva, à Londres, la nouvelle de la victoire navale de M. Rodney, par notre diligence ordinaire dela voie de Boulogne, et de M. de Chanlaire. La Cour reçut le Courrier de V Europe, qui est le plus sûr et le plus prompt, le 23 mai. Je le reçus le 24, et ne sortis pas de ce jour, et ne vis personne pour ne la pas répandre, mais, dès le 25, elle perça par Versailles.
(1) Les fn-res l'onior, inventeurs des pompes h feu destinées à distribuer re.iu dans Paris, avaient monté cette allaire par actions, qui atteignirent proniptement des prix élevés et furent l'objet d'un énorme agiotage.
Toute la France fut très touchée, mais Paris, surtout, fut dans la consternation et le désespoir de la prise du vaisseau de son nom qu'elle avait donné. On courait partout en furieux, pour souscrire pour en faire d'autres, et tous les corps et les particuliers marquèrent le zèle le plus brillant. Le Roi n'accepta les offres que des villes, des états et du clergé, ce qui lui valut, à l'instant, neuf millions, et de quoi ordonner, d'abord, la construction de 12 vaisseaux de même force pour les 8 qu'on avait perdus. Ce zèle fut louable et digne de la nation. Le Roi parut réellement piqué, on ne parla que de renouveler les efforts, et, cela aigrissant, loin d'avancer la paix, paraissait l'éloigner. Mais les Anglais, ayant été plus modestes qu'à l'ordinaire, et leur nouveau ministère paraissant faible et pacifique, tout pourrait peut-être s'arranger.
Avant ma rude course duBeri*y, et vers le 10 février, j'avais fait un important mémoire pour décider la question sur le passade du Nord. Voici ce qui m'y engagea :
Le Roi, l'hiver de devant, m'avait demandé si ce passage existait, ou non. Je lui avais répondu que Sa Majesté était trop forte en géographie pour ne pas savoir qu'il n'y en avait pas, et, en effet, le Roi est des plus instruits sur cette partie, ainsi que sur ce qui regarde la navigation. Il me répondit qu'en effet, depuis qu'il avait lu le voyage de M. Phipps, il voyait bien qu'il n'y en avait pas.
En arrivant à Paris, il me vint un mémoire de M. Engel, ce Suisse qui, depuis quarante ans, n'en veut pas démordre, et donne des mémoires si spécieux, là-dessus, que M. de La Lande le faisait beaucoup valoir dans le Journal des Savants, ce qui trompait le public. Cela m'impatienta et, me rappelant ce que le Roi m'en avait dit, ayant travaillé si à fond vingt ans sur cet objet, je ne pus résister à prendre la plume et, en quatre nuits, je fis ce mémoire qui était le précis de mes grands ouvrages à ce sujet, et où je fus aise de trouver l'occasion de placer mes observations physiques et sur les glaces, propres à éclaircir tout ce qui concerne les pôles, que le fameux M. d'Anville disait être comme mon pays familier.
L'ayant repassé, mon bon copiste me disant que je ne pouvais refuser de donner cela, je le portai à M. de Gondorcet, secrétaire de l'Académie des Sciences, (jui le lut à cette compagnie, qui l'approuva et nomma des commissaires, d'où résulta un bel extrait de rAcadémie, Un bon imprimeur, réellement habile, me l'ayant demandé, je le lui cédai, avec l'extrait de l'Académie, et il l'imprima pendant mon voyage de Berr}'.
Au retour, je le trouvai très bien pour la partie typographique. On en donna à l'Académie et aux principaux savants, et il eut une réussite complète. 11 paraît que j'ai résolu cette question de façon qu'on n'y reviendra plus. Mais c'est surtout pour les observations physiques qu'il est important; le Roi le lut avec plaisir.
Cela me remit en connaissance avec bien des savants, ce qui me faisait grand plaisir. Si j'en avais eu le temps, c'aurait été mon goût, et cela me tenta bien de reprendre mes grands ouvrages, que j'étais si fâché d'avoir comme abandonnés.
A ce sujet, je revis la Sorbonne où La Science pleurant la mort du cardinal de i^ic/ieiieuest un si beau morceau 1). Je vis la bibliothèque de Sainte-Geneviève, fort embellie. J'entrai, pour la première fois depuis quarante-sept ans que j'en étais sorti, dans Tancien collège des Jésuites, alors collège de tous les boursiers de l'Université, et ce ne fut pas sans sensibilité que je reconnus les fenêtres de ma chambre. Qui m'eût dit, alors, que les Jésuites seraient détruits, m'eût paru dire la chose impossible !
11 faut avouer qu'il y a, à Paris, de superbes établissements et de grandes ressources pour l'instruction la plus étendue, et gratuitement. Une bourse à ce collège, l'excellent Collège royal, avec les meilleurs maîtres en tout genre, l'Université, les Bibliothèques publiques, des cours gratis de toute espèce : si l'on entrait dans tous ces détails trop ignorés, on serait frappé de voir qu'on peut, sans qu'il en coûte rien, parvenir
(1) Ce tombeau de Richelieu, à la Sorbonne, est un clief-dœuvre du statuaire François Girardon.
aux connaissances les plus étendues. Mais avec cela, remarque terrible, qui n'a rien du tout ne peut rien, car il faut vivre, et, pour cela, il faut, à un enfant de province ou à un étranger, une pension de cinq à six cents livres, au moins, pour vivre à Paris. Pour tout le reste qui regarde l'instruction, on peut l'y avoir gratis. Ce seraient les iils de bourgeois de Paris qui pourraient suivre cela, et il y en a quelques-uns, à chaque instruction, mais la science ne nourrit pas le corps, et il faut faire quelque chose d'autre pour avoir de quoi vivre. C'est dommage, car, à le détailler, Paris offre des ressources complètes d'instruction.
Je reviens à mon journal.
Le 5 juin, par un très beau temps, je jouis en plein du banc de la Vigne, et d'Ivry ; cela était superbe, mais j'eus tant de choses à faire que, de cette année, je ne pus seulement pas aller une fois à Châtillon!
Le 6, nous allâmes voir, à la foire Saint-Martin, la fameuse redoute chinoise. Cela en valait bien la peine : c'était, au vrai, comme si on était à la Chine, et deux morceaux bien copiés de plans levés sur le lieu, de M. Chambers (1), étaient frappants, ainsi que les jeux bien entendus. Je vis aussi, alors, le Jardin du Roi, bien perfectionné.
Le 7 juin, j'allai à Versailles, diner chez M. de Castries et y bien raisonner marine. Le Roi étant dehors, et le temps très beau, j'employai toute l'après-dinée à bien jouir des beautés de Versailles. Je parcourus le nouveau jardin, qui commence à marquer, et est bien plus noble que le ton anglais. Le fait est qu'il faut celui de Le Nôtre pour accompagner des palais, et le ton de grandeur et le ton anglais ou chinois, pour les retraites champêtres. Dans peu, ce jardin fera effet «t commence à consoler de l'ancien, mais rien ne peut rendre et ne rendra plus les beaux arbres qu'il y avait, rien ne venant que comme la première fois, en terres rapportées. Les belles statues n'étaient pas encore assez nichées et accompagnées
(1) William Chambers, architecte anglais (1720-1791)), avait fait un voyage en Chine, d'où il avait rapporté et contribué à inspirer au public le goût des •constructions et des jardins de ce pays.
par la verdure, ce qui a fait dire à l'abbé Delille, dans son poème des Jardins (1), que, pour la première fois, « Vénus même s'étonna d'être nue » (2^.
De là, j'allai, en amateur, détailler encore une fois la Ménagerie. Tout compté, c'est la plus belle, et le rhinocéros, ainsi que l'éléphant, très grandis tous deux, me firent grand plaisir. J'appris qu'en effet l'éléphant, quoique femelle, qui avait près de neuf pieds, ne pouvait |>lus se relever quand il se couchait, ce qui confirme ce qu'on avait cru une fable. Il reste appuyé contre les arbres.
De là, traversant le canal, j'allai visiter le nouveau Versailles si étendu, et ne rentrai qu'à la nuit, ayant, tant en carrosse qu'à pied, fait de charmantes promenades, qu'onne sait pas assez admirer.
Le 8 juin, dès sept heures du matin, par un temps superbe, je me rendis, en carrosse, à Trianon, et je jouis bien, avec MM. Richard, père et fils, les plus habiles botanistes en arbustes et arbres. C'est là qu'on en peut voir, déjà grande, une des riches collections, précieux reste des serres et recherches du feu Roi. Nous nous rappelâmes que c'était là où il prit sa maladie et où j'allai, le jour qu'il fut condamné des médecins, le regretter d'avance avec eux. Alors, le monde était bien changé : c'était, à la place des serres chaudes, le fameux rocher, et l'Anglais, et la Chine partout. Il y a de très beaux morceaux, surtout la rotonde, et un peu de tous les genres à choisir. C'était le surlendemain de la belle illumination que la Reine avait donnée au comte du Xord, fête du plus grand goût.
Il ne me reste plus qu'à parler du reste des fêtes du comte du i\ord, après quoi je pris congé.
J'ai oublié de dire que le deuxième grand opéra, à la salle
(1) Jacques Delille (1138-1813), le célèbre auteur du poème Les Jardins, publié en 1782.
(2) Voir Les Jardins. Chant 11 :
Ces dieux dont le ciseau peupla ces verts portiques, D'un voile de verdure autrefois habillés. Tout honteux, aujourd'hui, de se voir dépouillés. Pleurent leur doux ombiago, et, rodoulaut la vue, Vénus même, une fois, s'étonna d'être nue !
des Machines, eut lieu le 29 mai. Ce fut Iphigénie (1). Il fut rendu au mieux et du plus grand effet. Ensuite, on donna le grand ballet pantomime de Ninette à la Cou?' (2). Je croyais cela trop faible pour une pareille lète, mais on le donna avec un si grand appareil et si bien, que cela fit grand effet. Le bal est surtout frappant, et nous y vîmes pour la dernière fois la fameuse Mlle Ileinel, la plus belle grande danseuse, pour la danse noble et la grâce, qu'on ait jamais vue. Son menuet fut frappant. Gomme nous y étions tous en famille, avec cinq de mes petits-fils, nous étions cachés sous les colonnes, voyant assez mal, mais cette partie fut très agréable et fit époque pour eux.
Outre les jours des fêtes particulières, dont on les écrase, la dernière d'éclat eut lieu le 8 juin : le grand bal paré dans la belle salle poussée à sa dernière perfection, et la plus belle de l'Europe, éclairée d'environ cinq mille bougies, qui en paraissaient bien plus par les glaces.
Le comte et la comtesse du Nord ne dansaient pas, ni le Roi, ni personne de sa famille ou des princes du sang. Il n'y eut que la Reine et le comte d'Artois qui ouvraient le bal par une contredanse et dansèrent très bien et beaucoup, puis toute la brillante jeunesse. On dansait trois contredanses à la fois. L'ordre et l'affluence fit un très bel effet. Le Roi faisait ranger, se promenait partout, et fit bien les honneurs aux deux étrangers qui, de leur côté, furent bien polis et aimables. La Reine avait copié, pour son habillement, le beau tableau de La Belle Gàbrielle. Elle était fort bien, d'une politesse et d'une grâce prévenante et charmante. Je fus, surtout, charmé d'une contredanse qu'elle dansa au mieux, ainsi que lui, avec M. deLafayette.
Le comte et la comtesse du Nord marquaient le plus grand désir de plaire, avaient de l'aisance, de l'esprit, bon ton, mais rien de fort indiqué vers le grand. Ils réus-
(1) Iphigénie en Tauvide, tragédie lyrique en quatre actes, paroles de Guillard, musique de Gluck, représentée à l'Opéra en 1178.
[i) NinelLe à la Cour, ballet pantomime, par Gardel aine, représenté à l'Opéra en 1778.
sirent au mieux, et après encore des fêtes particulières.
Ils partirent, enfin, de Paris pour Brest, le 20 juin, s'etant fait aimer et plaindre. Leur position intéressait. Ils allèrent, le long de Ta Loire, à Brest et, par la traverse, à Rouen, Amiens, Lille, Dunkeniue, Ostende, liruxelles, toute la Hollande, et regagnaient l'Allemagne par Liège et Dusseldorf, ayant plus couru que voyagé, et vu comme le plus immense rêve, tant cela était rapide. Vers le 23 juillet, ils devaient repasser le Rhin pour aller au grand camp de TEmpereur, à Prague.
Dès le lendemain du bal, je pris congé du Roi et de tous les ministres avec qui j'étais au mieux, et jamais l'intérieur de Versailles n'avait été si bien et si tranquille.
De retour à Paris, je prolitai encore de quelques beaux jours pour achever de voir les beautés sans nombre et trop peu connues de la prétendue bonne compagnie de Paris, l'été.
Le bonheur de jouir de ma famille dans le meilleur état, m'enchanta. Maiille, dans son beau palais, était très bien, ainsi que ses quatre enfants, et M. de Priego, pFus heureux qu'il ne l'avait jamais été, était superbement établi en bas.
Chez nous, mon lils, après avoir soulFert de fluxions, était bien. Nous étions tous au mieux, et surtout mes six charmants petits-fils. C'était une chose délicieuse de les voir folâtrer ensemble dans le jardin, avec un mouton chéri !
J'avais eu tant de travail cet hiver, la Cour nous renvoyant tout, nous chargeant de tout, que l'arrangement des papiers dont quatre tables étaient chargées, me donna bien de l'ouvrage, ainsi que mes paquets.
Enfin, à mon départ, Mme de Beringhen, à 80 ans, se remettait d'une fièvre putride de quarante jours. Mme de Leyde, que cela écrasait, se remettait un peu ; elle nous témoignait une tendresse parfaite et ne cachait pas les arrangements favorables qu'elle faisait pour son nom, si son fils ne se mariait pas convenablement et sans lui faire tort; et, en tout, elle se conduisait avec une fermeté et un esprit
dignes de la réputation qu'elle a eue dans les plus brillantes positions.
Enfin, tout réglé et en bon ordre, ayant fait bien des choses cet hiver, et en peu de temps, je partis de Paris le 15 juin
Ce fut à 1 heure après midi, le 20 janvier, que j'entrai chez moi, à Paris, y trouvant tout au mieux. Il y avait, ce soir-là, chez moi, un grand souper où se trouva, avec le corps diplomatique, M. Fitzherbert (2), chargé de pleins pouvoirs, qui venait de signer, à 1 heure après midi, à Versailles, le traité de paix pour l'Angleterre. Il était fort de notre connaissance de Bruxelles, et fort aimable. Il me confirma que je ne m'étais pas trompé; que, depuis le 28 no-
(1) Travaux de Calais : canal de dessèchement, curage du port. Voyage à Colembert, où l'on établit une haute tour. Travail avec l'ingénieur Desvaux.
Les 24 et 2-5 juillet, manœuvres devant le prince de Condé. Inspection du duc de Guines.
Dans les premiers jours d'août, apparition des amiraux de Cordova et de Guiclien à l'entrée du port, avec quarante vaisseaux. Passage de M. de Grasse à Calais.
Du 16 au 31 août, séjour à l'Hermitage. Tonsure de son petit-fils Louis. Travaux, promenades. Ensuite, inspections à Abbeville et à Montreuil. Retour à Calais le 11 septembre. Compte rendu du siège de Gibraltar et des événements de la guerre d'Amérique. Voyages et travaux divers.
Tout à coup, M. de Croj' reçoit la liste des officiers généraux promus : elle s'arrête presque à son fils et à son gendre! 11 écrit, aussitôt, à Versailles : « Une sert à rien au duc d'Havre d'avoir été roulé du boulet qui tua son père ! 11 vaut bien la peine ! » Pour comble de malheur, on parle de créer maréchaux de France « ceux qui l'ont passé ! » Découragement.
Alors sont signés les préliminaires de la paix. Le commerce reprend entre la France et l'Angleterre. Le premier « paquebot » du service établi entre Calais et Douvres partira le 27 décembre 1182.
Le 5 décembre, il est à l'Hermitage où il reçoit trois volumes reliés de son travail sur l'hi-toire de cette terre, fait ses comptes et de longues courses à cheval, donne, le 10 janvier, un grand dîner aux « gens de l'Intendance », et un bal le 12.
Il est à Paris le 20.
(2) Fitzherbert, baron de Saint-IIelcns (1753-1839), était ministre de la Grande-Bretagne à Bruxelles depuis 1777, quand, en 1782, il fut dirigé sur Paris en qualité de plénipotentiaire pour négocier la paix avec la France, l'Espagne et les Etats-Unis, paix dont les préliminaires furent signés le 20 janvier 1783. Il fut ensuite nommé envoyé extraordinaire auprès de Catherine II.
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vembre, la paix était résolue entre les puissances, n'avait pas manqué, mais avait changé pour les articles en dispute. 11 est à croire que, «rabord, on cédait Gibraltar à l'Espagne, mais que c'était contre de si forts équivalents, que nous fîmes, par M. d'Estaing, convenir le Roi d'Espagne d'y renoncer. L'Inde varia aussi beaucoup, mais jamais, depuis ce 28 novembre que l'indépendance de l'Amérique fut signée, le désir de la paix ne se ralentit.
M. de Fitzherbert paraissait fort modeste, mais toutes les parties très aises d'avoir fini, et ce grand souper chez moi, à pareille circonstance, avec très belle compagnie, fut remarquable. Je ne pouvais mieux célébrer ma rentrée à Paris.
On ne s'était pas amusé à des pFéliminaires : c'était le traité même, bien signé en double, mais on l'appelle préliminaire, jusqu'à la rédaction avec les titres, mais c'était bien le traité de Versailles, entre toutes les parties chargées de pleins pouvoirs, hors les pauvres Hollandais. Ce fut donc à une heure, le 20, que les doubles furent finis et signés, et, tout de suite, on en envoya un en Angleterre pour être ratifié. Il fallait, environ, six jours pour le recevoir, et, de cet instant-là, toutes les hostilités cessaient, et on convenait d'un terme, après, pour chaque distance.
Dès 3 heures, M. de Vergennes manda à M. le lieutenant de police de Paris qu'il pouvait annoncer la conclusion et la signature de la paix, et celui-ci le fit dire dans les cafés et aux spectacles. Mole, en annonçant, le glissa adroitement, ce qui fut d'autant plus remarqué que c'était après la première représentation du Roi Lear (1), pièce nouvelle imitée de Shakespeare, qui réussit beaucoup, ce qui fit dire que les théâtres faisaient aussi la paix, et, comme l'anglomanie gagnait chez nous, et encore plus la francomanie à Londres» et que la paix, assez égale, devait durer, on conjecturait que nous allions être mieux que jamais avec l'Angleterre, les vues ambitieuses du Nord nous y liant naturellement.
(1" Lf Hoi Lear, tr;\f;édie de Ducis, imitée du drame de Shakespeare et rcprésenlée au Théàtre-l-'rançais en 1183.
C'est ainsi qu'après tant de grands projets et de désirs d'anéantir l'Angleterre, nous nous unîmes à elle, mieux et plus tôt qu'on n'aurait cru, et que cette puissance fut, comme j'ai dit (ce qui était si extraordinaire), la première, après la France et la Hollande, qui reconnut l'indépendance absolue de l'Amérique et traita le congrès rebelle d'égal à égal.
Dès le lendemain mardi, avec les ambassadeurs, on remarqua M. Fitzherbert comme ministre plénipotentiaire d'Angleterre, dans la foule du corps diplomatique, à côté du fameux Franklin, ministre des États-Unis d'Amérique, qui en avait fait principalement la révolution.
Qu'on relise, dans mes Mémoires, au 28 mars 1778, la grande journée où je vis de près le début à la présentation des députés d'Amérique. Je n'espérais pas, alors, ni depuis, que cela se terminerait si bien, et l'on convenait que c'était la première fois que nous avions bien fini!
Dès le lendemain de mon arrivée, j'entrepris l'arrangement des cartes et papiers épars dans mon cabinet, à cause de tant de travail, et j'avais résolu de ne plus faire que rassembler, arranger et mettre en ordre pour tâcher, avant ma mort, de faire copier au propre et relier le reste de mes ouvrages, qui étaient en si grand nombre que je craignais de n'en avoir pas le temps. Ma santé étant, alors, meilleure, je résolus de ne pas perdre un moment et, dès le 22 et le 23 janvier. Mœurs, l'aîné de mes potits-fils, m'aida au mieux à l'arrangement de mes cartes. Il était déjà bon secrétaire et s'y porta avec un zèle et un ton qui m'enchanta. C'est une des grandes consolations que mon cœur ait goûtées, et je le formais, à mesure, au travail en grand.
Le 24 janvier, j'allai à Versailles. Mou fils m'ayant fait dire que M. de Vergennes voulait me voir, j'allai dîner chez lui. En arrivant, devant bien du monde, il me pressa dans ses bras, disant : « Voilà, je vous assure, un bon et véritable patriote I » Cela, avec ses lettres (1), me fit espérer qu'il
(1) 11 s'agit de lettres qu'il avait écrites au duc de Groy pendant son séjour dans le Nord.
avait été content de mes réflexions, et je vis qu'on en revenait souvent à ma manière de voir les choses.
M. de Fitzherl)ort, ministre plénipotentiaire d'Angleterre, y dînait et y était au mieux. Tout était dans la joie, et jamais on n'avait niaiHjué tant d'accord ensemble. C'est ainsi que les jours se suivent et ne se ressemblent pas !
Je passai, le soir, dans les bureaux de la Guerre, et m'occupai à entrevoir déjà tous les désarmements et arrangements de paix. J'écrivis pour en avertir.
Le 25, au lever, je fis ma révérence dans le cabinet. Le Roi me fit bonne mine et me dit qu'il m'avait aperçu de loin, la veille, ce que j'avais remarqué, et qui me faisait voir qu'il voyait de plus loin qu'on ne croyait. Ce qui pouvait m'avoir fait remarquer, c'est qu'on venait de lui remettre ma lettre pour la demande du cordon bleu pour mon fils, qu'il était opportun de tâcher de ne pas manquer, vu la grande quantité qu'il y en avait de vacants.
De là, j'allai chez la Reine, qui dit un mot. M. de Ségur avait la goutte et me remit à un autre jour, de sorte qu'après avoir dîné et bien causé avec M. de Castries, je retournai, le soir, à Paris.
Je me redonnai en entier à la suite de l'arrangement de mon cabinet, où Emmanuel, avec son zèle et son courage ordinaires, me servit beaucoup. Tout, quoique encore par terre, fut bien mis en ordre de matière, et je travaillai avec tant d'assiduité que je pris, enfin, mon parti pour ma grande Histoire naturelle, et que, le 30 janvier 1783, j'en donnai le premier volume à relier. Je préparai le deuxième, et je vis que j'en pouvais donner un par semaine, et l'avoir fini et sec {sic).
Comme cela paraissait devoir faire six tomes in-folio, c'était pour six semaines, hors que les derniers étant moins complets, j'y mis plus de temps (1). Le tout relié, partie en copie au propre, partie mes brouillons corrigés, cela devait faire au moins un ensemble assuré, et, si je n'y pouvais plus
(1) Nota : Il se trouva neuf volumes complets. [Noie de l'auleur.)
travailler, je pouvais faire copier et relier tome à tome. Ainsi ce grand et réellement important ouvrage ayant, par la suite, des copies reliées en divers endroits, pouvait n'être pas perdu.
C'était un grand coup que je n'espérais plus faire !
Le soir de la Chandeleur, je revins à un grand souper chez la princesse de Montmorency : c'était pour voir la beauté de ses meubles. La richesse et la recherche qu'on y mettait étaient remarquables.
Le lendemain, je fis, à cheval, avec Mœurs, par un temps superbe, une promenade charmante par la plaine et au banc de la Vigne. Le soir, grand souper chez moi. Notre société était brillante, nombreuse et sur un grand pied.
J'étais retourné à Versailles la veille de la Chandeleur. Le jour, il y eut assez de monde. La cérémonie, quoiqu'en deuil pour la tante du Roi (1), fut belle, mais il n'y eut point de chapitre, ainsi point de nomination, quoiqu'il y eût douze cordons vacants. C'était un grand retard pour mon fils et tant d'autres prétendants, et la multitude de charges et d'ambassadeurs qui l'ont, d'usage, fait que la noblesse, sans autre raison marquée, doit trembler de la diihculté de l'avoir. Je dînai chez M. de Castries qui, à l'extérieur, paraissait bien prendre cette paix, et, en gros, elle prenait bien.
Au café, j'allai chez M. de Vergennes, et ce jour de la Chandeleur fut remarquable en ce que, trois jours devant, on avait reçu les ratifications et on allait compter de là pour le terme des suspensions d'armes, suivant les distances.
Cette après-dînée, M. de Vergennes commença à distribuer des copies imprimées de notre traité particulier, et seul avec l'Angleterre, ce qui donnait, enfin, quelque chose de certain. 11 me mena dans son cabinet et m'en donna trois, me disant qu'il y en avait une pour Mmes de Beringhen et de Leyde (que j'allai leur porter le soir même). Je lui en fis mon compliment en homme qui savait mieux qu'un autre (la guerre ne rendant pas davantage) combien il était temps de faire la paix, surtout l'Allemagne étant aussi inquiétante. (1) Madame Sophie, morte le 3 mai 1782.
Et j'ajoutai, d'abuudaiice de cœur : « Je ne réponds pas de l'honneur qu'elle vous fera, à présent, mais j'en réponds bien dans cent ans ! » Il me répondit, ce qui fit du bruit, et fut répété, ayant été entendu : « J'y compte au moins pour ce temps-là ! »
lime lit lire l'article 17 si court et si superbe pour Dunkerque, que je ne voulais pas le croire, et c'est à ce sujet qu'il me dit : « Je me suis réservé cela pour mon pot-de-vin et, dès le début, je n'ai voulu travailler qu'assuré de mon pot de vin ! » Cela était très adroit et très honorable pour lui, car je connaissais mieux qu'un autre le prix qu'y mettaient les Anglais qui, à traiter en équivalent, ne l'auraient pas cédé pour deux îles. Mais il est très vrai que, par là, M. de Vergennes l'obtint par la considération personnelle qu'on avait pour lui et qui était telle que c'est ce qui avait fait que les ministres anglais traitant directement, et M. Fitzherbert et eux désirant lui plaire, avaient, pour cela, passé à ce fameux pourboire qu'une négociation réglée n'aurait pas terminé. Voici l'article : « Suppression totale de tous les articles relatifs à Dunkerque, depuis et y compris le traité d'Utrecht de 1713. »
Voilà qui mettait lin à tant de disputes, et dont notre nation ne sentira pas assez l'avantage, faute d'en sentir assez la difTiculté.
D'après ce que M. de Vergennes m'avait dit le 9 février, j'avais envoyé les ordres du môme jour. Ainsi, c'est le 25 février que je fis cesser le feu des batteries. De même que j'avais été témoin du début avec le fameux Franklin, le 20 mars 1778, je ne voulus pas perdre un moment à lui aller faire compliment, et, dès le 10 février, j'allai à cheval chez lui, au bout de Chaillot. Il n'était plus au petit hôtel, mais au grand, sur la belle vue où, il y a tant d'années, j'avais été chez le prince de Monaco. La galerie était couverte, et c'est un des beaux lieux et des belles positions possibles.
J'y trouvai l'homme fameux dans sa gloire. Ce respectable octogénaire était encore au mieux, de cette figure et ce port si imposant. Nous nous embrassâmes beaucoup et il
m'avoua qu'il n'aurait pas cru que cela finirait si bien et si tôt, car tout y était, et, grâce à M. de Vergennes et à l'opposition qui, à force de le tourmenter, avait dégoûté le roi d'Angleterre, joint à l'intérêt de sa famille, tous les objets des Américains et du chef Franklin réussissaient en plein.
C'est donc en bien peu de temps et sans en perdre que je vis tout ce grand événement du 20 mars 1778 au 10 février 1783. Je fus bien content de ma matinée et d'avoir . embrassé un homme dont la gloire, à comparer, est audessus de ce qu'on peut dire comme créateur, libérateur de son pays, fondateur de ses lois et de ses sciences.
Le 21 février, je retournai encore chez lui à cheval, y menant Mœurs, l'aîné de mes petits-fils. C'était une époque remarquable pour lui de voir ce grand homme. Je donnai à M. Franklin un mémoire pour étendre la langue française dans les Etats-Unis, dont il promit de faire usage envers le congrès. Il joua de son harmonica, (1) qu'il a perfectionné ; il fit aller une forte machine électrique devant nous, lui qui est le père de l'électricité. Il nous montra de belles impressions de Boston en beau papier, et il nous dit avoir fait faire le premier moulin à papier dans ce pays, et y en avoir laissé huit, à son départ. Il est né à Boston, et l'on voit, par là, qu'il y a quatre-vingts ans, on était loin d'y savoir imprimer, pas même faire du papier. Tout cela fut extrêmement curieux. C'est un pays qui est venu comme un rêve !
Je reprends mon journal : on a vu qu'après la Chandeleur, j'avais repris, à Paris, mes occupations ordinaires, qui furent surtout remplies par mes comptes et l'arrangement de mon Histoire naturelle qu'on reliait en gros, à mesure.
Le 22 février, je retournai à Versailles. J'y entamai les affaires du port et du canal de Calais, et toutes celles des particuliers, et M. de Ségur nous donnait toujours un détail immense.
Le 23, je vis M. de Vergennes prêter serment entre les mains du Roi pour la nouvelle place de chef du Conseil des
(1) Instrument de musique inventé en Allemagne, perfectionné par Franklin.
Finances, qu'il avait obtenue quelques jours auparavant, pour un arran«;einent (ju'on verra ci-après. Cette nouvelle faveur lit baisser Toreillt* à tous les brouillons qui cabalaient contre lui et sa paix, et. en général, on la trouva bonne et d'autant meilleure ({ue la Chambre basse d'Angleterre la trouvait par trop mauvaise pour eux. Cette grâce fit grand bruit et augmenta la. cabale sourde contre lui, quoiqu'il eût nommé M. d'Adhémar (1) ambassadeur de France en Angleterre, pour se soutenir.
Ce soir-là, j'allai [)0ur la première fois, à l'heure indiquée d'audience publique (à cinq heures du soir, les dimanches), chez la duchesse de Polignac, jadis nommée la comtesse Jules, et, depuis la disgrâce totale et la retraite de Mme de Guéménée, gouvernante des Enfants de France. C'était, comme on sait, la grande favorite de la Reine, le chef et le centre de ce qu'on appelait alors la « Société », qui avait le principal crédit.
J'y trouvai un monde étonnant, surtout en jeunesse élégante. C'était la renaissance de deux siècles après moi. Aussi, je n'y connaissais personne, et c'était dans ce même appartement de Mme de Marsan où tout était bien changé! Il y avait de quoi philosopher à l'aise, sur tout cela. Elle est très jolie, très polie, et recevait fort bien.
Je revins, de là, à Paris, et, le soir, je donnai un très grand et brillant souper. Nous tenions un grand état que ma belle-fdle attirait et tenait au mieux, étant bien aimable et aimée généralement. 11 y en eut beaucoup comme cela, et qui furent terminés par une fête avec des proverbes, le Mardi gras.
Pour mon compte, je ne perdais pas le peu de beaux jours qu'il y avait. Le 25 février, je fis une rude et charmante
(1) Jean-Baltliazar, vicomte d'Adliêiiiar de Monlfalcon, colonel lieutenant du régiment de Chartres, de 1765 à 1778, ambassadeur en Hollande, puis en Angleterre, de 1783 à 1787. brigadier en 1780, maréchal de camp en 17S1, avait épousé Mlle de Bouthillier de Chavignj', veuve du marquis de Valbelle.
En 1778, il avait été nommé premier Ecuyer de Madame Elisabeth. 11 dut sa fortune au salon de madame de Polignac, dont il était un des principaux habitués.
course à cheval avec ^Nlœurs, qui en était enchanté, à Ghâtillon, une autre au Bois-de-Buulogne, et je me remis beaucoup à galoper. Mes volumes d'Histoire naturelle avançaient d'être reliés en brouillon, bien complets et mis en
ordre.
Je fis, dans cet hiver, plusieurs jolies tournées ; j'allai, de jour, voir les salles des spectacles, n'y allant pas. Je fis de jolis dîners chez l'Intendant de Paris (1), avec des gens instruits, une charmante course chez le savant Baume, chimiste •retiré en philosophe, aux Thermes. J'allai voir l'immense voûte en bois de la Halle au blé, et j'y montai par un temps rude : c'est une construction singulière par trois planches de sapin sur leur champ et chevillées.
Nous allâmes à la campagne, à la noce du duc de Charost. Je travaillai beaucoup sur la nouvelle Encyclopédie par matière, dont nous eûmes les trois premières livraisons, et j'en dis un peu ferme mon avis à Panckoucke : cela est bon en gros, mais fait trop vite. Enfin, quoique très souffrant, je me pressai de me remettre au courant sur tous les objets. Je fis trois jolies courses cà Ivry, et, vers la mi-mars, j'y menai tous les enfants voir la grande inondation. On allait en bateau sur les remises.
C'est vers le 18 mars que je terminai tout à fait l'arrangement des pièces et matériaux, et de tout mon ouvrage d'Histoire naturelle, où pendant dix ans, de 1766 à 1776, j'avais travaillé avec une ardeur étonnante, et bien amassé des matériaux, depuis. Un bon reheur me relia le tout en ordre, si bien que tout se pouvait lire de suite, et faire corps comme cela, et qu'il ne restait plus qu'à faire copier au net, mais ces manuscrits-là, en originaux, faisaient déjà une suite en règle. Gela forma neuf très gros volumes in-folio, et, je crois, un ouvrage précieux et immense. Le 18 mars, je donnai à M. Dupin le premier tome à recopier au propre.
Pour faire voir que nous regardions la paix comme faite, on résolut de commencer les réformes parle licenciement des
(1) Bertier de Sauvigny. (V. ci-Jcssus page 245.)
trois régiments de Grenadiers royaux de la Picardie, de la Normandie et de la Bretagne. On attendait, pour les autres en garnisons, ([ue les troupes de Bretagne fussent rentrées pour les remplacer.
Voilà ce qui m'occasionna une bonne course à laquelle je ne m'attendais nullement.
C'est le 12 mars que je reçus le gros paquet, avec les ordres d'aller faire le licenciement des Grenadiers royaux de la province où je commandais.
Le 13, je courus à la Cour, et j'eus une grande conférence avec M. de Ségur, pour voir si c'était le dernier mot, et si ce n'était pas trop tôt, car cela me paraissait prématuré, mais M. de Yergennes m'ayant dit aussi que tout était certain pour la paix, et qu'on pouvait commencer, M. de Ségur n'y changea rien, et je vis qu'il fallait partir : au moyen de quoi j'arrangeai tout dans les bureaux. C'était une course de 140 lieues, et le temps avait été détestal)Ie.
Outre que le devoir va devant tout, malgré mes soutfrances, je ne fus pas fâché d'avoir cette occasion d'aller aussi tout régler pour les garde-cùtes, le désarmement total des batteries, etc., et surtout pour remettre en train les travaux du port de Calais, de son canal et des grands chemins. Ainsi, je m'adonnai en entier à tout préparer pour aller faire un voyage utile.
Le temps se remit le 18; le 19, je fis une course charmante à cheval, avec Mœurs, au Champ-de-Mars, un joli dîner chez M. de Sauvigny, et je donnai un grand souper. Le lendemain, je partis
De retour à Paris le 9 avril, je résolus, pour profiter du temps superbe, une bonne course, et je n'en ai guère fait
(1) A Calais, M. de Croy s'occupe du désarmement de la côte, nécessité par la conclusion de la paix.
Travail dans le port, avec les ingénieurs, a Parade » de la cavalerie.
Le 29, nouvelle de la démission de Joly de Fleury, remplacé par M. dOi> messon.
Le 4 avril, il est à Boulogne,' le o à Amiens, le G à Croy-W ailiy, le 9 à Paris.
de plus agréable, sur mon l)Oii cheval, avec mon petit-fils aîné Moeurs, à qui cela faisait tant de plaisir et de bien, et qui m'enchantait par son caractère. Nous allâmes au galop, par le boulevard, à la barrière du faubourg Saint-Bernard, voir le beau coup d'œil de la rivière. De là, comme je m'y attendais, je trouvai que les charrettes entraient dans le bout du Jardin du Roi. Nous y entrâmes à cheval et examinâmes bien ce superbe allongement que faisait faire M. de Bulîon (1) jusqu'à la rivière ; puis, à Tancien jardin, ayant mis pied à terre, nous allâmes botaniser les plantes dans leur beauté. Remonté à cheval, je menai mon petit-fils tout le long de la rivière, lui faisant remarquer les meilleurs points à dessiner, et comme il les faut choisir.
Nous remontâmes, comme cela, avec délices, jusqu'au bas de Conflans, d'où, par la plaine, nous entrâmes dans mon jardin d'^Ivry, ne pouvant nous lasser d'admirer les arbres fruitiers en fleurs, et la nature dans sa plus touchante parure. Je lui en faisais remarquer les beautés si supérieures à l'art. Ayant tout vu et traversé par là, nous primes la rue, et nous allâmes monter sur mon banc de la Vigne dont, par ce superbe temps, je ne pouvais m'arracher, et qui a si bien réussi. De là, presque toujours au galop, nous revînmes par les boulevards, ayant fait quatre à cinq lieues, de la promenade la mieux choisie et la plus délicieuse.
J'appris que, pendant mon voyage, il avait été question de faire des maréchaux de France, et que mon fils et ma bellefille avaient parlé et agi au mieux.
Le soir, on m'apporta les deux derniers volumes reliés des neuf volumes de mon Histoire naturelle, qu'on commençait à copier, et cela, avec tant d'autres, me donna l'espérance d'avoir des doubles et que le travail immense de ma vie ne serait pas tout perdu.
Il me restait à aller rendre compte à la Cour et à y régler bien des choses, à quoi je m'adonnai entièrement.
Le 11 avril, j'allai à Versailles. Le Roi ne dit rien, à l'or-
(1) Georges-Louis Leclerc, comte de Billion, le célèbre naturaliste (1707- 1788).
dinaire, mais les ministres, les bureaux et le militaire me traitèrent fort bien. Plusieurs prétendirent encore que j'allais être fait maréchal de France, et cela ne pouvait manquer, si l'on faisait la grande j)romotion, mais il était plus apparent que le Roi n'en ferait pas du tout, et il ne se laissait pas pénétrer.
M. de Ségur me traita au mieux et me dit des choses obligeantes sur mon zèle, qui parut avoir été remarqué. Dans les bureaux, je fis une immensité d'affaires. M. de Gastries et M. de Vergennes me firent mille amitiés, et, hors l'intimité des maîtres, qui était une affaire d'âge et d'habitude, je jouissais, à Versailles, d'une considération flatteuse. Je revins le lendemain au soir.
A Paris, je travaillai plusieurs jours à mettre en ordre les papiers de la revue et du licenciement et, enfin, je les envoyai, le 15 avril, au ministre, ce qui n'était pas une petite alîaire.
Le temps étant superbe, je repris les promenades. Le jardin du Palais-Royal, pour les bâtiments, avançait. Il était trop riche et étroit, et trop pour l'intérêt, mais il avait des beautés. La moitié du Luxembourg abattu me procura des études sur les vieux ormes, etc.
Je m'adonnai, comme de raison, à la Semaine sainte, et je fis mes Pâques à l'ordinaire, le 19 avril, Samedi saint. Mon âge avançait, mes souffrances et le peu de durée et de stabilité des choses d'ici-bas me faisaient faire de sérieuses réflexions.
Le 10 mai, j'allai à Versailles, le moment étant intéressant, ce qui m'engagea à reprendre les choses de plus loin.
On a vu, dans mes derniers états de la Cour, que le Roi, depuis la mort de M. de Maurepas, gouvernait réellement par lui-même, ne se laissant pas pénétrer, et ne laissant pas gagner un ministre sur l'autre. Par les grâces, la Reine avait le principal crédit, et paraissait entraînée par ce qu'on appelait sa « Société », dont la comtesse Jules, depuis duchesse de Polignac, était le centre. Cela influait bien un peu sur tout, mais le Roi se tenait en réserve, et mettait un grand soin à ne se pas laisser pénétrer ni entamer pour les grandes
affaires, et, en particulier, pour la finance. Il voyait juste et bien, et, dans le vrai, peu de rois de France avaient plus réellement gouverné en gros par soi-même, mais, ne pouvant raisonner avec personne, il fallait bien que quelqu'un lui suggérât des idées.
11 parut, bientôt, que M. de Vergennes, dont le Roi connaissait la probité et la candeur, était le plus consulté, et l'événement de la paix, dont il se tirait bien, augmenta son crédit. Le conseil et le ministère étaient alors composés de M. de Vergennes pour les Affaires étrangères, de M. de Ségur pour la Guerre, de M. de Gastries pour la Marine, de M. Amelot pour la Cour et la Ville, de M. de Miromesnil, garde des Sceaux et comme chancelier, l'autre étant toujours exilé, de M. le prince de Soubise, et de M. d'Ossun (1), du Conseil d'État.
Le contrôleur général était M. de Fleury, qui avait succédé à M. Necker. M. de Vergennes le soutenait. M. de Gastries, placé par son devancier, le détestait. M. de Fleury, voyant qu'il ne pouvait tenir, ou pour se soutenir, proposa au Roi, de concert avec MM. de Vergennes et de Miromesnil, le fameux Comité de finances qui fit tant de bruit. 11 est du 26 février. M. de Vergennes nommé, quelques jours devant, sans qu'on s'y attendît, chef des finances, y entrait de droit, et M. de Miromesnil, par sa place de garde des Sceaux, représentant le chancelier, y présidait.
Les choses dans cet état, sans qu'on s'y attendit, M. Joly de Fleury, contrôleur général, donna sa démission, à ce qu'il parut, volontairement, le 29 mars. Le Roi l'accepta et, sur sa proposition, et, apparemment, celle de M. de Vergennes, nomma M. d'Ormesson (2), très jeune conseiller d'Etat, grand travailleur et homme estimé dans plusieurs emplois de finances qu'il exerçait. Je n'ai pas su ce qui
(1) Le marquis dOssun (V. ci-dessus p. U2, note 4) était membre du Conseil d'État, du Conseil des Dépêches et Ministre d'Etat.
(2) Henri-François de Paule Le Fèvre d'Ormesson (l'o 1-1807), conseiller au Parlement en 1708, maître des Requêtes en 1770, conseiller d'Etat en 1778, contrôleur général des Finances en 1783, avait épousé, en 1773, Mlle Le Pelletier, fille de l'intendant de Soissons.
JOURNAL DU DUC DE CllOY 279"
avait détermiiiô la retraite de M. Je Fieury, ni si on l'y força; ses emprunts n'avaient pas pris, il avait beaucoup d'ennemis. Apparemment (ju'il crut (pf il fallait prévenir et compta avoir tout mis sur un bon pied en formant le Comité de iinances où, je crois, il n'assista qu'à une séance, et en proposant M. d'Ormesson qui y entra tout de suite, ainsi, du 30 mars. Il serait curieux de compter combien, depuis M. Orry (il y avait quarante ans), j'avais vu de contrôleurs généraux dilFérents, place qui, cependant, devrait être stable^ ainsi que le système des finances, et c'est le contraire en France !
Voici, à présent^ qui revient à m'intéresser personnellement : il paraissait que c'était pour y faire plier MM. de Castries et de Ségur, c'est-à-dire la Marine et la Guerre, qu'on avait fait la grande promotion que le Roi avait dans sa poche, de maréchaux de France, dont j'étais le quatrième, et qui, faisant M. de Ségur, allaient jusqu'à faire M. de Lévis, passant les pauvres anciens, et pour que cela n'eût pas l'air d'être fait exprès pour ce que je viens de dire.
« Or, disait-on, si ces deux ministres plient bien, ils seront très courbés et il faudra leur donner un bâton pour se soutenir ! Ainsi, le lendemain, nous voilà tous maréchaux de France ! Mais, s'ils résistent, regimbent trop, il faudra le leur casser sur le dos ! » Et voilà qu'ils perdent pour toujours la réconijjense de leurs bons services militaires, et plus de promotion, cju'on ne faisait, peut-être, que pour cela ! Voilà donc un moment très critique !
Ils ne pouvaient pas, non plus, se déshonorer en sacrifiant les droits de leurs belles places !
On prétendait que c'était ce jour-là 10 mai, qu'il devait y avoir le Comité de Finances décisif, M. de Ségur ayant été mandé par lettre du Contrôleur général qui lui marquait, de la part du Roi, d'y venir pour rendre compte de sa finance, il avait répondu qu'il était prêt à rendre compte au Roi, quand Sa Majesté voudrait. Il s'agissait de savoir s'il y viendrait. Nous allâmes voir : à sept heures et demie, les trois du Comité, MM. le garde des Sceaux, de Vergennes^
chef des finances, et M. d'Ormesson, nouveau contrôleur général, entrèrent. Point de ministre, ni personne autre ne parut. Les courtisans se regardaient. Le travail se fit dans l'arrière-cabinet. A neuf heures, le Roi donna l'Ordre, et passa, puis ces trois messieurs sortirent, paraissant très contents. M. de Vergennes me présenta au jeune contrôleur général, que je n'avais jamais vu, et Ton n'en sut pas davantage, mais on craignait une catastrophe pour le lendemain. Peut-être exagérait-on, et que tout cela n'était pas si fort, mais plusieurs croyaient notre promotion devoir paraître ou être jetée au feu le lendemain. Le ministre n'ayant pas comparu, l'apparence n'était pas bonne. C'est un des coups de Cour des plus forts que j'eusse encore vus de ce règne.
Le 11 mai, dimanche, la Cour fut très brillante : le cabinet était bien complet de beau monde, et je trouvai à m'y instruire. Chacun raisonnait suivant son système, exactement du blanc au noir. Les uns disaient que le Roi devait être obéi, que ce n'était que pour le bien, et mieux mettre l'ensemble et l'équilibre dans les dépenses ; ainsi, que les ministres avaient tort de faire les difficiles. Les autres disaient qu'ils ne devaient rien céder des droits de leurs charges, qu'ils en étaient dépositaires et que le Conseil d'État était établi pour remplir l'objet en question. Le fait est que je vis qu'on négociait et qu'on se rapprochait. On disait qu'au Comité de la veille, les ministres n'avaient pas eu le temps d'avoir leurs comptes prêts ; on remettait à huitaine.
M. d'Ossun, homme sage, avec lequel je gémissais de tout cela, me dit que, d'après un propos de M. de Castries, il voyait jour à accommodement, que M. de Castries venait de lui dire qu'il était décidé qu'il porterait son compte et ses demandes au Conseil d'État. Si c'était ainsi, le Comité de Finances perdait, en partie, sa cause, mais on pouvait le lui reporter. Enfin, tous ne voulant que le bien, il paraissait qu'on trouverait des tempéraments.
Pour notre affaire de la promotion, si les ministres se tiraient de l'autre affaire, il n'y aurait pas de changement, mais du retard, et les anciens remuaient, de sorte que, si
l'on les faisait, j'étais reculé du quatrième au septième, et, en tout, raifaire paraissait s'allonger et remise au moins à la Pentecôte. Ainsi, je résolus toujours de partir.
Je dis, dans le cabinet, à M. de Ségur, que j'allais passer quinze jours cliez moi, pour rétablir ma santé, qui était, en effet, au plus mal. Il me dit : « Vous serez toujours prêt et à portée, car je pourrais avoir affaire de vous, à Calais ! » Je lui dis que j'étais tout prêt et que je viendrais, peut-être, pour la Pentecôte. Le bruit se répandait qu'on voulait supprimer les inspecteurs, mais c'était, disait-on, pour employer la multitude de maréchaux de camp. Enfin, je ne savais pas en quoi il pouvait avoir besoin de moi, mais je trouvai les ministres fermes et ne paraissant pas craindre culbute. Ainsi, il y avait apparence que tout s'arrangerait et traînerait en longueur, ce qui me détermina tout à fait à partir.
Je revins à sept heures du soir chez moi, à Paris, et, trouvant mes petits-fils fort occupés à construire une tente sur mes gazons, je m'y mis avec eux, et j'eus une grande satisfaction, nous trouvant tous sous cette canonnière qu'ils avaient bien faite, de leur expliquer comment j'y ai logé si longtemps, et ce jour-là était un anniversaire remarquable, étant le jour de Fontenoy. Mais j'avais passé, alors, trois jours au bivac.
La paix étant faite, tout tranquille et les promotions remises, je ne songeai plus qu'à aller jouir, à Gondé, pour me rétablir, et, laissant toute ma famille au mieux, je préparai tout pour mon départ de Paris, le 14 mai.
[C'est à Condé, non à l'IIermitage, que M. de Croy s'établit jusqu'à l'agréable nouvelle dont il va être parlé.]
Le samedi 14 juin, à dix heures et demie du soir, comme je causais agréablement avec M. Yigier, M. Paravicini et nos aimables suisses à qui je racontais une bataille, on m'annonce, tout à coup, un valet de chambre de M. de Ségur, en courrier, qui venait de faire ouvrir les portes. Je passai dans une autre chambre, et je croyais que c'était encore pour
ce conseil de guerre à Calais, mais je trouvai que je ne m'étais pas trompé dans mes remarques au sujet de la promotion de Cordons bleus et des comptes portés au Comité, en disant qu'il n'y avait plus d'obstacle pour notre promotion. Voici copie de la lettre :
Versailles, le 13 juin 1783, au soir.
C'est avec plaisir que je m'empresse d'avoir l'honneur de vous annoncer, Monsieur, que le Roi vous a élevé au grade de maréchal de France. Je compte trop sur l'amitié dont vous m'honorez, pour ne pas croire que vous apprendrez avec satisfaction que Sa Majesté m'a fait la grâce de me comprendre dans la môme promotion.
J'ai l'honneur, etc.
Sig7ié : Ségur.
P.-S. — Le Roi trouve bon que vous reveniez ici pour prêter serment.
Je revins lire cette lettre aux amis avec qui je causais. J'en rendis grâce à Dieu et, quoique fort aise, je vis comme tout s'affaiblit en vieillissant et que cela ne fait pas tant de plaisir que d'être nommé mousquetaire.
Je fus même étonné du calme où cela me laissa. Il est vrai que je m'y attendais, et, ce qui me flattait le plus, c'est que Ton avait toujours dit (comme on me le dit au Cordon bleu) que, pour moi, il n'y avait jamais eu de doute ni d'incertitude.
J'arrangeai mes papiers toute la nuit, comme pour partir pour Calais où je désirais me rendre tout de suite, et où tout mon équipage arrivait le lendemain, et je mandai de tout y tenir prêt pour le 22, pour ce conseil de guerre.
Le 15 juin, dimanche de la Trinité, j'allai remercier Dieu et entendre la messe de grand matin, et, pour éviter le canon et la garde du drapeau qu'on préparait, tout Condé étant dans la joie et le mouvement, je les prévins eu partant avant huit heures, pour aller coucher à Royeet, de là, à Versailles,
pour prêter serment et me faire recevoir maréchal de France.
A Roye, le IG, comme je m'éveillais à cinq heures du maliu, on m'annonraun courrier de ma belle-lille : ellem'envovait d'Attichy, où elle était chez sa sœur, son domestique, espérant m'apprendre la première nouvelle. Arrivant à minuit, à bon avis, heureusement, il apprit que j'étais passé, et il prit le parti de me suivre, malgré la pluie continuelle qui commença à mon départ, de sorte que j'eus le beau temps à Gondé, et ne perdis rien pour mon joli voyage.
On me remit la lettre, qui était charmante, de ma bellelîlle, et un mot de deux de mes petits-fils. Elle me marquait une joie si vive, que j'en fus pénétré. Dès que je fus habillé, je me donnai une heure à faire reposer le courrier et à répondre. J'avais aussi à remercier Farchevôque de Tours (1), l'abbé d'Arvillars, les La Trémoïlle, la princesse de Bouillon (2), et tous les habitants d'Attichy, qui paraissaient transportés, et ce fut où je commençai à sentir de la joie.
J'arrivai à cinq heures du soir chez moi, à Paris, pour y prendre mes hardes pour Versailles, car, à l'ordinaire, je n'avais que mon uniforme et mes bottes. Dès que les chevaux de poste furent arrivés, je partis pour Versailles.
Arrivé chez M, de Ségur à huit heures un quart du soir, tous les battants me sont ouverts. Il m'embrasse, reçoit mon compliment, et me fait le sien de la manière la plus obligeante, me dit les choses les plus llatteuses, entre autres que le vendredi 13, quand il présenta encore la liste générale (qu'il me montra), où étaient tous les prétendants, le Roi, à chacun de ceux qui sont sur la liste de la promotion, écrivait le nom, et ainsi du mien, et passait les autres, et il m'assura que c'était de la propre volonté du Roi. Il m'avoua seulement avoir emporté pour M. de Vaux, et il a bien fait ;
(1) Joachim-François Maniert de Coaziô, né en 1736, évoque de Saint-Omer en 1169, archevêque de Tours en nio.
(2; Marie-Hedwige-Kléonorc-Christinc de liesse Rheinfels-Rothenbourg, née on 1148, mariée, on 1760, rwcc Jacques-Léopold-Ghnrles-Godefroy, prince de Bouillnn. colonel du régiment portant son nom, lils aîné (leGodefroy-Charles- Henri de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon, vicomte de l'uronne, Grand Cliambellan de France.
qu'il a appuyé pour deux autres qu'il n'a pas nommés, et n'a pu l'y déterminer, mais que, pour moi, il n'eut rien à appuyer, et que le Roi m'écrivit d'abord. Que quand, après, il montra la liste à la Reine, elle dit, à mon article : « Oh! pour celui-là, cela est trop juste, il l'a bien mérité! »
Je lui fis beaucoup mon compliment sur ce que cette promotion était bien militaire, que j'étais, pour cela, encore plus flatté d'en être, et fort aise qu'il y ait fait comprendre M. de Vaux. Il m'embrassa derechef, et me parut réellement aise de ce que j'étais content, d'autant que cela effaçait, pour ainsi dire, les passe-droits qui m'avaient tant affecté.
Voilà le beau. Mais, tout à coup, changeant de visage, et comme quelqu'un qui fait un effort pour déclarer un parti pris, il me dit : « Je vous ai débarrassé de ce conseil de guerre qui ne convenait pas à un maréchal de France. J'ai mandé à M. de Ghaulieu de prendre votre place ! »
Je fus frappé et, quoique je m'y attendisse, je vis tout ce j'avais craint. Je dis ferme que j'étais prêt à tout, qu'on m'y attendait et que j'y voulais aller. Alors, prenant le ton ministériel, il me dit : « Je vous défends de partir sans la permission du Roi ! »
Je devins réellement comme furieux, me voyant dégoté et sous là remise. J'appuyai de la plus grande force. 11 me dit : « Ce seraient deux grâces pour une! Il faut bien que chacun ait son tour! Il y en a trop dans votre cas, vous feriez une planche ! »
Je me vis comme perdu. Ne voulant pas être à rien faire, j'insistai sur la nécessité d'achever cequej'avais commencé, disant que je ne demandais pas d'appointements supplémentaires, que je n'avais jamais cessé d'être employé, et toutes les raisons qu'on verra après.
A force de crier, il parut m'écouter et dit : « Si le Roi l'accorde aux autres, à la bonne heure! Sinon, je ne vois pas d'espérance! » Et il me congédia. J'étais furieux, dans le temps qu'on me croyait le plus aise !
Je passai la soirée chez moi, à écrire, méditer sur tous les moyens, et très touché.
Le mardi 17 juin, je me levai de grand matin. J'allai chez M. de Lévis et chez tous ceux que je croyais qui pourraient me donner des conseils pour rester employé, seule chose qui m'occupait. A neuf heures, ayant été chez M. de Ségur, il me dit que tout serait prêt pour mon serment, et me traita avec la plus grande amitié. Il fallait finir la réception. Ainsi, je ne parlai pas d'autre chose.
A 11 heures, j'allai attendre chez le Roi : c'étaitle jour des ambassadeurs, mais, comme il faisait tempête et un temps alfreux, il n'y avait personne d'autre. M. de Ségur vint et me parla avec amitié. Les ambassadeurs entrèrent. Je passai dans le cabinet. Le Roi ne les reçut qu'un instant. Je fus fâché de ne pas trouver le maréchal de Duras que j'avais vu, la veille, et qui était pris de la goutte. A peine eus-je le temps de dire au valet de chambre de me nommer, tant comme arrivant que pour remercier de la nomination, que le Roi passa très vite, et quelqu'un me poussa pour me faire voir qu'il était déjà dans son fauteuil et qu'on m'avait mis un carreau.
Je me mis à genoux, et j'écoutai le serment que lisait M. de Ségur, ayant les mains jointes dans celles du Roi, à l'ordinaire. M. de Ségur prit le bâton, le Roi me le donna, recula son fauteuil, se leva et s'en alla, et tout cela fut si vite que je restai, me relevant avec peine et a3^antmon bâton dans les mains, et alors il n'y avait presque plus personne dans le cabinet!
Par attachement pour nos maîtres, je fus réellement fâché du peu d'ordre qu'on met à tout cela, les cérémonies ennuyant le Roi. Mais, dans son particulier, il est tout autre chose, et très bon.
Ce bâton, à présent, est beau. Jadis, ce n'était que la première canne venue, qu'on rendait, et j'y ai contribué. Ce fut, il y a longtemps, à la réception du maréchal de Belle-Isle. Nous fûmes tous scandalisés de cette forme, et, dès qu'il fut ministre, je le pressai, comme les autres, d'établir une autre forme. C'est lui qui les a fait faire, et ils sont beaux, et d'autant mieux, qu'on grave dessus le nom. Il y avait, sur le
mien : Emmanuel, duc de Croy, et la date. Ils sont assez riches, et comme on les voit dans les tableaux.
De là, je n'eus que le temps de courir chez la Reine. Pour celle-là, elle me reçut avec toute la grâce possible, me demandant où le courrier m'avait trouvé, où était ma belle-fiUe, et ajouta : « Cela était trop juste, vous l'avez bien mérité 1 » Je répondis : « Voilà joindre la grâce à la grâce! »
De là chez Monsieur, qui était pressé, chez M. le comte d'Artois qui me parla au mieux et du meilleur ton. Madame Victoire aussi, et si bien que je lui dis avec attendrissement : « Ah! qu'on reconnaît bien là les filles de notre bon maître! » Voilà quelles furent les bonnes réceptions; les autres à Tordinaire. Heureusement que je tombai au jour des ambassadeurs, et qu'en les suivant et à force de courir, je fis tout dans la matinée.
Je finis par le petit Dauphin, et comme les femmes qui l'entouraient paraissaient sensibles au sentiment avec lequel je le regardais, je dis au petit prince : « J'espère que les fils de mes petits^-fils vous serviront comme j'ai tâché de servir votre bisaïeul! » Gela était juste et une grande suite d'échelons.
Je retournai à l'Œil-de-Bœuf prendre mon bâton que j'avais dit au Suisse de serrer, et je revins reposer chez moi, tout étant fini à une heure et demie. Il aurait fallu payer les six mille francs d'avance aux valets de chambre, mais je leur dis que j'arrivais et que je le leur enverrais dans deux jours.
Voilà comme finit cette prompte réception. J'allai dîner chez M, de Ségur et, avant, j'eus, dans son cabinet, l'affaire faite, n'ayant plus rien à ménager, une vive conversation. Je lui parlai avec la plus grande force, et en tout pour jouer un rôle et porter noblement mon bâton, que je ne voulais pas traîner. Je parus l'ébranler, mais il me dit qu'il y en avait trop dans le cas, que cela coûterait deux cent mille francs, qu'il fallait bien que chacun eût son tour, etc. Enfin, il mit sur le bureau mon brouillon fait à la hâte, la veille, que je pressais de mettre sous les yeux du Roi, et dont voici copie :
« M. de Croy représente qu'il n'a jamais cessé d'être employé, que sa présence est indispensable ù Calais, au moins encore deux ans, sans quoi le port, le dessèchement et tous les grands ouvrages sont perdus; qu'il n'est pas fait pour rester sous la remise; que ce -erait le tuer exprès : il lui faut de l'occupation, du travail, et la façon dont il s'en est occupé toute la vie fait voir qu'il en est digne. »
Je dinai chez M. de Ségur. Nous n'étions que cinq. Il était fort content avec raison, ayant joué gros jeu. 11 me marqua toujours beaucoup d'amitié. Après le dîner, nous passâmes chez sa mère, qui avait quatre-vingt-deux ans. On parla militaire, j'établis ferme mes principes, et, pour qu'on prit plus le ton de l'essentiel que de la parade, je fis sentir que je pouvais être utile. Je dis même un mot des Pays-Bas où j'avais mes plans prêts pour le moment, qui était très critique. Les ministres niaient que les Russes eussent commencé, mais ils pouvaient bien se trop flatter, à l'ordinaire !
Tout étant fini pour le moment, je m'en allai, le soir, à Paris.
Il est bon, à présent, de reprendre quelques réflexions sur ces deux grandes promotions de vingt-deux Cordons bleus et de dix Maréchaux do France, événement remarquable à plus d'un égard.
La promotion de Cordons bleus du 8 juin fut remarquable par deux grandes nouveautés : Tune que, pour en nommer davantage, lo Roi augmenta de douze le nombre, ce qui est contre l'institut et le serment, et, de cent, le porta à cent douze, sous le prétexte que les douze seraient pour les princes de la Maison d'Espagne et les étrangers : jeu qu'avaient joué nos deux ministres, à qui nous avions, apparemment, l'obligation d'avoir déterminé la promotion, savoir MM. de Castries et de Scgur. C'avait été, malheureusement pour eux, en cédant et pliant, pour porter leurs comptes au Comité de Finances, grand accroc pour leur place. Mais il faut avouer qu'ils y avaient été forcés.
D'ailleurs, avec leurs bons et signalés services militaires, étant criblés de blessures, il eût été cruel de perdre le fruit
de tout cela, et, la planche faite, comme je viens de dire, contre les ex-ministres, ils étaient perdus, s'ils manquaient ce moment ! Ainsi, ils jouèrent gros jeu, et restaient au moins assurés d'un beau grade.
De retour à Paris, j'écrivis. 11 n'y avait personne dans la maison, mon fds et ses deux aînés étant au régiment à Vitry, ma belle-fille avec deux autres, à Attichy, allant, le 20, à l'Hermitagepour la réception du prince de Gondé, et j'avais rencontré les deux autres en route, qui. y allaient.
Le 18 juin, je me réveillai donc maréchal de France, sans être fort occupé, mais davantage de mon commandement. J'avais soixante-cinq ans faits, moins cinq jours, le 23 de ce mois, entrant dans ma soixante-sixième année ; une santé vacillante et mauvaise, quand je n'étais pas dans la grande fatigue.
Je pris un carrosse de remise, et, sortant de bonne heure, je fis, dans cette matinée, suivant lusage, la tournée de nos dix anciens. Je commençai par le maréchal de Richelieu, notre doyen, né du 13 mars 1696, etxolonel de l'année de ma naissance. Il avait, comme premier, les honneurs de connétable et tenait très noblement le tribunal. i:;on hôtel est superbe. La garde de la connétablie prit les armes, et tout avait grand air. Il me reçut au mieux. J'y trouvai notre habile rapporteur et M. de la Croix, secrétaire général (1), à qui je donnai rendez-vous pour le soir, où il me mit au fait à merveille.
La tournée faite, j'allai voir si ma fille était de retour. Elle était venue, la veille, et était allée me chercher. Je dis que j'y reviendrais dîner. J'allai chez Mme de Leyde, où je trouvai ma fille. Nous nous embrassâmes tous avec grande joie. C'était une satisfaction pour Mme de Leyde, à son âge, la dernière de notre grande branche, de me voir ce grade. Je fus aussi charmé de l'ardeur qu'elle mettait déjà à ce que je gardasse mon commandement. C'était une tète forte et de
(1) M. de la Croix, commissaire des Guerres des Chevau-légers de la Garde du Roi, adjoint au secrétaire général des Maréchaux de France M. Goudot.
grand talent, qui allait au fait. J'y fus bien agréablement, ainsi qu'avec Mme de Beringhen, bien remise.
Puis, avei' Testimable duc de (^liarost, j'allai faire un charmant petit diner chez ma fille, dans son palais, qui n'était que trop beau, et j'y passai, jusqu'à cinq heures, un temps bien agréable. De là j'allai faire bien des affaires, et bien écrire, le soir.
Le 19, jour de la Fête de Dieu, la pluie à verse continuant, il n'y eut pas de procession. Après la grand'messe, dans ma tribune du Bon Pasteur, je partis pour Versailles où, tout le jour, j'écrivis, hors le soir que j'allai chez M. d'Ervillé, aux bureaux de la Guerre. Les Gardes prenaient les armes, et tout était sur le grand ton. .Je lui parlai vivement pour mon commandement, cela étant de son bureau; il me rassura beaucoup, mais il ne savait encore rien. C'était quelque chose qu'il n'en eût pas entendu parler, et il promit de faire valoir mes raisons.
Le 20 juin, je vis, en particulier et longtemps, M. de Castries : il était bien avec M. de Ségur et y avait crédit. Je vis qu'il pensait comme lui et était d'avis, avec raison, que chacun eût son tour pour former et essayer des sujets, et qu'on craignait la dépense. Mais je lui fis sentir avec tant de force mon cas particulier, ou avec M. de Maill}^ à cause de son Port- Vendres ( 1), que je ne coûterais pas plus et devais couronner mes œuvres et les achever, qu'il promit d'appuyer et d'eu faire un cas particulier, que je le pressai même d'appuyer comme ayant rapport à la marine. 11 me le promit, et je crus voir que cette démarche était des meilleures et allait au but. J'en préparai encore d'autres, et n'y épargnai rien. Voilà pour cette affaire qui m'affectait si vivement, et, entre temps, il en vint une cruelle.
(1) Louis-Joseph, comte de Mailly-Rubempré, marquis de Nesic, né en 1144, marécliai do camp en 1181, lieutenant général de la province de Uoussillon, avait épousé, en [Wi, Gamille-Francnisc-Gabrielle d'IIaulefnrt, (ille dEmmanucl Dicudonnc, marquis d'IIauteforl.
Celte dame avait posé, le 28 septembre 17S0, la première pierre d'un oi)éiisque élevé à Port-Vendres, à l'occasion du rétablissement do ce port, dont son mari présenta les plans gravés au Uni, le 3(J mars 1181.
A midi, vint mon homme d'affaires avec les six mille livres que je lui envoyai donner aux valets de chambre du Roi, pour leurs droits pour le carreau. Il m'apporta la cruelle lettre de ma fille, de Paris, qui m'apprenait que, la veille, à sept heures du soir, Mme la princesse de Salm, mère de ma belle-fille, étant au salut, je crois, à Bellechasse (1), j était morte subitement, apparemment d'un coup de sang. Depuis longtemps elle était fort changée, enflée, et menaçait.
Outre l'horreur de cet événement, c'était dans une circonstance embarrassante, car on m'apportait en môme temps une charmante lettre d'Attichy, de ma belle-fille qui, toujours dans la joie, me remerciait du retour de son courrier, et m'apprenait qu'elle en partait, ce même jour 20, pour être, le 21, à l'Hermitage, et y donner la fête et la grande réception, le 23, à M. le prince de Gondé, tout étant prêt pour cela, et elle s'occupait fort de lui bien faire voir l'Hermitage.
Le temps était trop court pour rien parer de ce côté. Ce même jour 20, le prince de Gondé était à Douai où le duc d'Havre lui donnait un repas de cent couverts. Gomme il devait l'accompagner et que M. de Puységur, notre ami, y était, ils y feraient sûrement ce qu'il faudrait. Peut-ùtre le prince de Gondé prendrait-il prétexte de changer sa route, s'il le savait à temps. J'aurais mieux aimé qu'on n'eût pas le temps de le savoir, qu'on laissât faire la fête à l'Hermitage, et puis qu'on le cachât à ma belle-fille, et tout ce que je fis fut d'écrire au concierge de secrètement arrêter et garder toutes les lettres.
Pour mon fils, c'était autre chose : je pris d'abord mon parti de demander sa permission et de lui envoyer un courrier pour revenir, mais adressant secrètement à son lieutenant-colonel pour qu'on y mit beaucoup de ménagements, à Vitry-le-Français, où il était à son régiment. Malheureusement, le Roi était à Saint- Hubert, et M. de Ségur en campagne ; ainsi, il fallut attendre la nuit pour agir.
(1) Le couvent des chanoinesses du Saint-Sépulcro de Bellechasse, rue Saint-Dominifiue, avait été transporté de Gharleville à Paris, en 1636, par la duchesse de Groy.
A dix heures du soir, uu retour du ministre, je forçai la porte et j'obtins une lettre de M. de Ségur, avec permission à mon fils de revenir et de rester tant qu'il voudrait pour consoler sa femme. Je lis partir tout cela de suite, par un courrier, avec les plus grandes précautions, pour que M. de Villelongue (1) lui apprit le tout avec ménagement. J'écrivis à Condé pour arrêter les lettres, enlin je n'épargnai rien pour allonger et adoucir ce coup assommant. Tout ce jour se passa en écritures.
Le 21 juin, j'envoyai encore, à la grande poste, des lettres pour qu'on cachât, à l'IIermitage, la cruelle nouvelle à ma belle-fille qui devait y arriver ce jour-là, et qu'on n'en parlât, s'il se pouvait, qu'après la réception, le 23, du prince de Condé et l'arrivée de mon fils.
Je me rendis, à Paris, chez ma fille, où j'appris que tout était changé, que le prince de Salm avait envoyé un courrier et que ma belle-fille était arrivée, la nuit, à Paris. Je me rendis donc chez moi et je fus très touché, en l'embrassant, de sa douleur. D'un autre côté, elle avait été comblée de joie de ma nomination et du bon retour de son courrier de Roye : c'était une multitude de choses qui se croisaient.
J'appris aussi que la mort de la princesse de Salm était aussi heureuse que peut être une mort. Elle dépérissait d'hydropisie depuis un an. Pour la fête de Dieu, elle s'était retirée à Bellechasse ; elle y avait fait ses dévotions, ce jour là, et diné chez l'abbesse. Vers deux heures, elle se trouva mal, perdit connaissance, n'eut pas les horreurs de la mort, et mourut vers sept heures. On envoya d'abord à Passy, où ils logeaient tous, tandis qu'on bâtissait le bel hôtel. Ils accoururent, mais trop tard, et ne la virent pas.
Le soir, le prince de Salm expédia un courrier pour Bruxelles, qui eut ordre de passer par Attichy et l'IIermitage. Il arriva au milieu de la nuit à Attichy. Quand on fut éveillé, il remit les lettres à M. l'abbé d'Arvillars, qui se consulta avec l'archevêque de Tours. Mme de Croy devait partir à
(1) François [{abim.'l de Villelongue, uiarcciial de caïuii en llSi.
neuf heures : elle était habillée. Ils firent éveiller Mme de la Trémoïlle, disant que sa sœur voulait encore la voir. Quand ils furent tous rassemblés, l'archevêque de Tours dit qu'au lieu de partir pour l'Hermitage, il leur conseillait à tous de partir pour Paris, leur mère ayant une indigestion qui inquiétait. Mme de Croy jugea la mine et dit que c'était pis que cela, s'elTraya. On garda le silence, et elles virent bien que c'en était fait.
Après avoir bien pleuré ensemble, on tâcha de les distraire un peu par l'embarras du moment, cette fête du prince de Condé embarrassant. Il n'y avait plus moyen. On envoya un courrier au duc d'Havre, qui était à Douai, à recevoir le prince, pour dire le contre-temps, et que la chose ne pourrait avoir lieu.
Il fallait plus de quarante chevaux pour tout ce qui était à Attichy. Après avoir pleuré et raisonné tout le jour sur ce qu'il y avait à faire, la voiture de ma belle-fiUe étant prête, elle partit avec ses deux enfants et l'archevêque, et vint, la nuit, coucher à Paris. Le lendemain, sa sœur devait partir pour s'y réunir, ce soir-là, à Passy.
Heureusement que j'avais bien appuyé, dans ma lettre à mon fils, en lui envoyant, par un courrier, sa permission de prendre par Paris. Ainsi, tout se trouva mieux arrangé et plus tôt terminé que je n'avais cru, et, dans trois jours, nous pouvions tous être réunis. Le soir, ma belle-fille alla à Passy où la réunion devait être bien accompagnée de larmes, et moi j'allai voir Mme de Guerchy, à Montrouge.
Le dimanche 22 juin fut encore fertile en événements : j'allai faire un joli dîner chez ma fille, avec ses enfants, et, à cinq heures, je la menai avec mon carrosse de remise, car nous étions tous en l'air sans nos gens, faire notre visite de condoléances à Passy, chez le prince de Salm et sa famille. Mme de la Trémoïlle et sa famille y étaient. J'appris les circonstances : la princesse de Salm, âgée de cinquantesept ans, était allée coucher, la veille, à Bellechasse, y avait fait bcs dévotions à la grand'messe, le jour de la fête de Dim, et était restée en prières.
JOUHNAL DU DUC DE CUOY 293
A une heure et demie, elle se mit à table chez l'abbesse, mangea peu et, vers le milieu du repas, perdit connaissance. Une apoplexie et une paralysie complète se déclara ; malgré des évacuations ({ue procurèrent les plus vifs remèdes, elle ne reprit pas connaissance. On envoya vite avertir à Passy. Ils arrivèrent tous dans le parloir, et ce qui fut affreux, c'est qu'ils y restèrent seuls deux heures, apprenant toujours que cela baissait. Avec raison, n'y ayant pas d'espérance, on ne les laissa pas entrer, et, à six heures, on les fit repartir, tout étant fini. Nous apprîmes que, sans transport, elle serait enterrée, le 23, dans le même couvent.
Après ce triste devoir, nous montâmes chez Mme de la Trémoïlle (jui, joints à celui-là, avait beaucoup de sujets de chagrin.
Nous y trouvâmes l'archevêque de Tours, qui nous apprit que les seigneurs qui avaient passé en Amérique étaient arrivés, ce matin-là, à Versailles, et que quatre, dont était M. de Laval (1), étaient déclarés maréchaux de camp. Une promotion particulière nous effraya : c'étaient, la plupart, les cadets de mon fils et de mon gendre. Cela, outre le passe-droit, pouvait faire mau({uer la promotion pour eux, après tous les malheureux retards qu'ils avaient essuyés ! La chose, ainsi, n'était pas soutenable. Je ramenai ma fille, qui était furieuse, et nous nous désespérions.
J'allai chez Mme de Leyde répandre ma colère. Avec sa bonne tète ordinaire, elle dit d'abord : « Mais c'est peutêtre en reprenant son rang ! » J'avais peine à m'en flatter parce que, d'un autre côté, ce n'était plus une récompense pour ceux qui allaient en Amérique. Enfin, M. du Luc (2) entra, et nous dit la chose comme Mme de Leyde l'avait jugée.
Je courus chez ma fille, où je trouvai le duc de Gharost
(1) AnncAlexandre-Marie-Sulpice-Josepli de Montmorency, duc de Laval, né en 1747, maréchal de camp en 1784, lieutenant général en 1814, avait épousé, en 17Gj, Mlle de Luxe, niicc du prince de Tingry.
(2) Gharlcs-Emmanuel-Marie-Madelon de Vintiinille, marquis du Luc, né en ITil, maréchal de camp en 1781, marié, en ITOi, avec .Marie-Marf^uerite- Madeleine-Adelaide de Castellane.
294 JOURNAL DU DUC DE CROt
arrivant de Versailles, qui nous dit avec certitude que c'étaient MM. de Lauzun (1), Rostaing (2), d'Autichamp (3) et de Laval qui, en arrivant, avaient été déclarés maréchaux de camp, à charge de reprendre leur rang dans la promotion, que l'on espérait que cela hâterait. Ainsi, tout était remis et bien, et je revins chez moi le mandera ma belle-fille, à Passy.
Le 23 juin fut mon premier tribunal, à l'époque, précisément, du jour de ma naissance, où j'entrais dans ma soixantesixième année. Gela était beau, dans le superbe hôtel du maréchal de Richelieu, qui me dit que, depuis qu'il était maréchal de France — et il y avait longtemps — il n'avait pas vu le tribunal si nombreux. Des vingt que nous étions, nous nous y trouvâmes quatorze, six anciens et huit nouveaux. On se range dans des fauteuils, en deux ailes, alternativement, suivant le rang, les derniers au fond. Des cinq que j'avais après moi, à celui-là, il y en avait trois, MM. de Lévis, de Vaux et de Ségur. J'étais un peu loin du rapporteur, qui est au bureau avec le greffier, et ma surdité me fit de la peine. Il y eut plus de quarante affaires, et je n'opinai qu'à ce que j'entendis bien. Ordinairement on n'est pas tant, et, étant plus près, je serais mieux. On n'y traite guère que des affaires de la connétablie, des compétences, emplois à remplacer, et de la multitude des vilaines affaires de billets d'honneur.
A deux heures et demie, on monta dans le bel appartement d'en haut. Mesdames les maréchales y étaient ; il y eut un grand dîner de quarante couverts, et c'était grande et belle compagnie.
Ce tribunal fini, tout était dit pour cette belle affaire. Il ne
(1) Armand-Louis de Gontaut, duc de Lauzun, puis duc de Biron (1747- 1793), après s'êlre distingué dans la guerre d'Amérique, devint maréchal de camp en 1781, et lieutenant général en 1702. Il avait épousé, en 170(1, Amélie de Boufllers, fille du duc de Boufllers, mort en 17:iL
(2) Juste-Antoinc-IIenri-^taric-Germain, marquis de Rostaing, maréchal de camp en 1784, lieutenant général en 1792.
(3) Antoine-Josepli-Eulalie de Beaumont, comte d'Autichamp, né en 1734, maréchal de camp en 1784, lieutenant général en 1814.
restait qu'à bien distribuer pour mes j^ens, beaucoup de choses les regardant, et la multitude eiîrayante des lettres.
Etant là, je m'informai pour ma grande alVaire de garder mon commandement. 11 me parut qu'il y avait espérance que nous les garderions tous et, quoiqu'à côté de M. de Ségur, je ne pus pas lui en parler.
Au sortir de là, j'allai faire une jolie visite de sentiment à Mme de Marsan.
Comme je partais pour aller au tribunal, sur mon courrier dépêché de Versailles, je vis arriver mon fds et ses deux aînés en uniforme, mais je ne pus, alors, lui dire qu'un mot dans la rue, de peur de manquer l'heure du tribunal. Il dîna chez l'évoque d'Arras et archevêque de Tours (Ij, qui nourrissait nos enfants et avait si bien fait, et il alla, le soir, à Paris. Comme il y arriva dans le temps que le prince de Salm et M. de la Trémoïlle se disposaient à partir pour l'enterrement, il en prit les vêtements, et ils allèrent en faire une longue cérémonie à Bellechasse, où elle fut enterrée en dedans, et eux, deuillants, étant dans le chœur.
Ce soir-là et les deux suivants, nous restâmes entre nous en famille, bien touchés de la circonstance et bien charmés d'être rassemblés. Alors, je vis beaucoup de doute que je resterais employé dans mes commandements, dans mon nouveau grade éminent. La tête m'en tournait, ne voulant pas absolument être un maréchal de France sous la remise. Nous raisonnâmes avec force, entre nous, de tout cela.
Emmanuel venait de faire son début au service, où il avait bien réussi, et était charmé. Mœurs se fortifiait et venait fort bien.
Ma belle-fille avait ramené l'abbé, et Gustave et le chevalier, avec le dernier, étaient, avec l'équipage, àTHermitage.
Au bout de quelques jours, on apprit que le duc d'Havre avait bien fait les honneurs ; que mes gens, au lieu d'un repas de quarante couverts, en avaient donné un excellent de quinze, et que tout s'était passé au mieux.
(1) M. de Conzié était ix la fois évéquc d'Arras (11'','! ri archevêque de Tours (n7r.).
Le prince de Condé vit, à Tournai, le régiment du prince de Ligne, chose remarquable, puis, en détail, la bataille de Fontenoy, A deux heures, il arriva et descendit à Peruwelz, puis vint dîner. De là, avec les deux calèches, on suivit mon itinéraire, on les mena partout. Il m'a dit, depuis, avoir, entre autres, été frappé des huit vues du centre de la maison, de la forêt et de la cheminée du vieux Condé. Enfin, tout fut admiré et réussit bien.
Je reviens à mou journal.
Le 24 juin, me trouvant un moment de libre, j'allai voir l'automate joueur d'échecs, qui en vaut bien la peine. C'est une très belle mécanique, bien isoléej qui agit par un tour qu'on n'a pas pu découvrir, et cela est très curieux. Le 25, j'allai dîner chez ma belle-sœur Mme de Guerchy, à Montrougo. Le lendemain, nous fîmes tous un très joli dîner de famille chez ma fille, et, le soir, j'allai à Versailles.
Le 27 juin, je dînai chez M. de Ségur et, quoiqu'il me marquât amitié et que nous fussions très bien ensemble, il semblait prendre plaisir à me désespérer, me disant toujours que c'était une afl'aire générale, puisque nous étions six des dix nouveaux maréchaux qui avions des commandements de province, qu'il fallait que chacun eût son tour, que tous les lieutenants généraux les demandaient, que cela était trop cher; enfin, bien des raisons que je ne trouvais que trop bonnes I
Pour tâcher de me tirer d'affaire en particulier, j'appuyais sur ce que j'étais, par mes travaux commencés du port, canal, etc., à Calais, dans un cas particulier, et je donnai la note la plus forte pour mettre sous les yeux du Roi. Je faisais voir que j'y étais depuis vingt-huit ans, qu'il était indispensable de m'y renvoyer, au moins pour deux ans, achever mes ouvrages.
J'en parlai avec force à M. de Castries, qui trouva, ainsi que tous ceux à qui j'en pus parler, mes raisons particulières frappantes. On paraissait généralement pour moi, mais M. de Ségur disant toujours qu'il prendrait un ordre pour ou contre, du Roi, là-dessus, la tête pensa m'en tourner pendant
huit jours, tant j'y mis d'intérêt. Et, en elfet, n'ayant jamais cessé d'être en activité, je ne pouvais soutenir Tidée de l'inaction, au point que le bâton ne me flattait pas, et que j'y étais peu sensible, mais beaucoup à ce qu'il pouvait me mettre sous la remise, ce que je ne voulais pas absolument. Je n'ai guère été plus animé et tourmenté que dans cette occasion, et je ne cessais d'agir pour en venir à bout, au moins, en mon particulier, demandant à n'avoir rien de plus. Mais je sentais bien que je ne l'obtiendrais pas seul,, et les raisons contre nous tous étaient terribles, ainsi que les cris des lieutenants généraux.
Le 28 juin, je donnai l'historique de mes services, et je dînai de bonne heure chez M. de Castries, à cause de la revue du Roi au Champ-de-Mars. Il s'y trouva plusieurs maréchaux de France en uniforme, qui parut décidé le même que les lieutenants généraux, mais brodé, de plus, sur toutes les tailles, et le Roi parut l'adopter en portant le même en rouge.
Le 29 juin, je vis M. de Stainville (1) prêter son serment. Il prit le nom de maréclial de Choiseul. 11 n'y eut que MM. de Vaux et de Laval qui le prêtèrent plus tard. Voilà la liste de notre promotion, avec la note de ceux qui avaient des commandements de province :
M. le comte de Mailly, commandant en Roussillon.
M. le marquis d'Aubeterre, commandant en Bretagne.
M. le prince de Beauvau, capitaine des Gardes.
M. le marquis de Castries, ministre.
M. le duc de Croy, commandant en Picardie et Boulonnais.
M. le duc de Laval.
M. le Comte de Vaux, commandant en Franche-Comté.
M. le marquis de Ségur, ministre.
M. le comte de Stainville, commandant en Lorraine.
M. le marquis de Lévis, commandant en Artois.
Des dix anciens, quatre avaient aussi des commandements de province, ce qui les otait à tous les lieutenants généraux, et indépendamment des grands gouvernements.
(1) Sur Jacques de Choiseul, comte de Stiinville. v.T. 1, page 508, h la note.
Je dinai, ce jour-là, chez M. de Vergennes, et je ne lui trouvai pas bon visage. Il y aurait trop de choses importantes à dire là-dessus, mais je n'aurai, sans doute, que trop d'occasions d'y revenir. Il suffit de dire que M. de Breteuil en voulait absolument à sa place, et que, la Russie commençant les opérations contre le Turc, et l'Empereur marchant de tous côtés, dans le moment où, à peine sortis de la guerre d'Amérique et d'Angleterre, dont le traité définitif n'était pas encore signé, et nos troupes et finances étant bien bas, M. de Vergennes n'avait que trop de grandes affaires sur les bras, surtout donnant jalousie pour être au pinacle, comme chef des finances et de son comité. Voilà, en raccourci, le tableau qui nous annonce tant de grandes choses.
Pour moi, j'étais, alors, si occupé de tâcher de n'être pas sous la remise, que je ne songeais à autre chose, et je revins, le soir, à Paris, dans une des plus dures incertitudes que j'aie essuyées, quoique j'en aie bien eu, et, parvenu comme au pinacle, je n'aurais pas cru m'y trouver tracassé.
A Paris, nous fîmes des repas en famille. Les visites, les lettres m'écrasaient, et encore plus mon inquiétude.
C'est dans cette quinzaine qu'il y eut toujours un brouillard élevé très singulier, le soleil paraissant comme de sang, et pouvant être fixé comme avec un verre noir. M. de Lalande observa qu'à la période connue de 19 ans de la lune, il y avait eu presque la même chose. Le peuple s'en effraya, les apparences, après celui de la Calabre, dont je crois que cela pouvait venir, étant au tremblement de terre, mais il n'en arriva rien. C'était un brouillard sec, au-dessus de la région des nuées communes (juillet).
Gomme nous étions tous en l'air, nos maisons ailleurs, et que mon fils et sa femme, pour leur santé, avaient grand besoin de la campagne et des eaux, après qu'on eut rendu aux Salm tout ce qu'on devait, ils ne s'occupèrent que de partir, quoique fâchés de me laisser dans l'embarras. Le 3 juillet fut bien intéressant : tout le matin, on fut dans le jardin, par un beau temps chaud, à attendre les chevaux de poste. Ensuite ma belle-fille se trouva incommodée, ce qui retarda
encore, et l'on était en suspens si Ton partirait. Il y avait deux voitures et quinze chevaux. Enfin, à deux heures, on lit partir une voiture avec partie des enfants, et mon fils et sa femme ne partirent qu'à près de trois heures.
Je restai seul, et je mangeai mes légumes avec un cuisinier d'emprunt, car nous n'avions rien, mais je me fis donner avec délices les meilleurs fruits rouges de la halle. Je n'en ai jamais mangé de si bons, et, ne fût-ce que pour les fruits de la halle, les meilleurs de l'Europe, il faudrait quelquefois passer ce temps-là à Paris.
Suivant mon nouveau grade, il fallait changer mes portraits : à quatre heures, je me mis à me faire peindre, ou, du moins, à faire vieillir et retoucher un de mes portraits, pour y mettre le nouvel uniforme. Je conservai tout ce qui pouvait Tètre; il n'y eut qu'à ajouter l'indispensable.
La cruelle inquiétude pour mon commandement ne devait plus me donner bon visage pour me faire peindre. Enfin, ce fut alors le coup de sifflet, et la scène changea tout à fait en beau.
Vers six heures du soir, on m'apporta la lettre du maréchal ; la voici :
De Versailles, le 3 juillet 1783.
Je m'empresse, monsieur le maréchal, d'avoir l'honneur de vous prévenir que le Roi a bien voulu vous conserver, dans voire grade de maréchal de France, le commandement en chef qui vous était confié. Je vous prie den agréer mon sincère compliment. Vous en recevrez incessamment l'avis ministériel, ainsi que du traitement que Sa Majesté aura jugé à propos de vous régler en conséquence.
J'ai l'iionneur d' être, avec le plus parfait attachement, monsieur le maréchal, etc.
Le maréchal de Ségur.
Voilà cette lettre qui me causa une des joies les plus pures et les plus parfaites que j'aie ressenties de ma vie. Ce n'est qu'alors que je sentis toute celle que ma nomination à ce grade éminent aurait dû me causer, et jamais je n'ai été si content.
En effet, j'avais, au-delà de ce que j'osais espérer d'avoir mérité, tout ce que je pouvais désirer : je restais en activité, dans un commandement que j'avais créé, où j'avais presque tout fait, où je pouvais achever les choses utiles que j'avais commencées, où j'étais aimé, et sans avoir rien à changer à ma vie, rien ne m'y gênant, et continuant d'être, au grade de maréchal de France, commandant dans la province où, depuis l'an mil, environ, nous avons la terre de notre nom. Ainsi, gouverneur de Gondé dont j'étais seigneur et commandant, maréchal de France dans notre pays natal !
De plus, comme alors on ne faisait cas que de ceux qui étaient en activité, je pouvais passer de là à toute autre chose qui se trouverait convenable.
Je remerciai Dieu : j'écrivis d'abord à mes enfants en leur envoyant copie de cette lettre qui m'enchantait. Je courus la faire lire à Mme de Leyde, et la vivacité de sa joie augmenta la mienne. La dernière de notre illustre branche, elle voyait que j'en avais soutenu le nom !
Le soir, j'envoyai copie dans les principales villes de mon commandement, où cela éclaircissait tout, et à mon équipage qui était toujours dans l'inquiétude, à Calais, et, me donnant du temps pour tout, je me livrai à la joie la plus pure et la plus parfaite.
Le 4 juillet, je me rendis à Versailles où j'embrassai de bon cœur M. le maréchal de Ségur et Besenval qui s'y trouva. Je dînai chez M. de Ségur, entre amis, dans une joie parfaite. Elle fut remarquée à la Cour, et m'y fit honneur, parce qu'on vit que c'était d'être en activité, et que l'intérêt ne m'avait pas conduit.
Le soir, je montrai cette lettre à tous les chefs des bureaux, et je fus flatté de la part qu'ils parurent prendre à ma joie, et de la façon dont j'étais avec ceux qui, connaissant le travail, savent mieux juger les travailleurs.
Après le souper chez M. de Castries, où il y avait beaucoup de monde, je le remerciai, car il avait bien soutenu pour nous, et chacun prit part à ma joie. Le 5, je dînai chez lui : je crois que jamais on n'avait vu deux ministres à la fois ma-
réchaux de France, ni dix employés. De ce voyage, je m'instruisis des honneurs et du reste des détails. Il parut décidé qu'il faut, dans son commandement, prendre les honneurs à l'entrée et à la sortie de chaque année, et une fois seulement, dans les places des autres commandements, où, les autres fois, ou passe incognito. Mais, sans que la Cour s'en môle, ils sont dus dans toutes les villes de guerre, toutes les fois que le maréchal annonce en forme et d'avance le jour et l'heure de son arrivée au commandant de la place.
Le 6, je dînai chez M. de Vergcnnes. Je fis ma cour, et revins, le soir, à Paris, complètement content.
On ne savait encore rien des grandes aitaires. On se flattait encore un peu de les accommoder. La secousse de M. de Vergennes était vive, le traité définitif n'avançait guère. On parlait déjà d'armements à Toulon, de s'emparer de Lille, de Chypre ou de Candie, etc.
A Paris, les 7 et 8 juillet se passèrent à la triste obligation de se faire peindre, et je m'adonnai à un artiste pour faire un portrait de quelque ell'et, quoique tout vrai d'après nature. Je mangeai, ces deux jours-là, chez moi, et toujours avec délices, par la plus grande chaleur, de la bière à la glace et d'excellentes fraises et cerises. C'était une sensualité très nouvelle pour moi qui ne suis jamais, l'été, à Paris. Le 9 juillet, j'allai diner chez mu belle-sœur, à Montrouge, et j'eus bien chaud à parcourir son grand parc.
Le 10, je dînai chez Mmes de Leyde et de Beringhen, et, pour profiter du seul moment que j'avais, je fis le tour de Paris sur les beaux boulevards dont je fus enchanté, ainsi que du bout du jardin de l'Arsenal, la galiote arrivant, coup d'œil charmant !
La distribution des grâces à mes gens, à qui je donnai tout ce qui me revenait, me donna bien de l'embarras, et la multitude de lettres et de choses à faire fut étonnante, mais bien réglée.
J'ai oublié de dire que mon fils, un mois devant, avait fini, avec les Carmes, le nouvel arrangement au moyen duquel, et de dix-sept cent livres seulement, de plus, nous avions
ce bel hôtel où j'étais depuis vingt-sept ans, encore pour longtemps, et avec des augmentations. Par là, j'étais sûr pour le reste de ma vie, et, pour nous tous, c'était une grande épargne de ne pas déménager, car ce sont les maisons qui ont écrasé la plupart des grandes familles. Au moyen de cela, je rajustai le jardin, et nous étions bien en jouissance, mais, faute de temps, je ne pus aller ni à Cliâtillon, ni à Ivry.
Le 11 juillet, je me rendis à Versailles. Je fis un petit dîner particulier chez M. de Ségur, et j'eus avec lui une heure de conversation très intéressante sur les plus grands objets : il me parut toujours avoir les idées fort justes. Rien ne transpirait encore pour la grande affaire de la Turquie. Je vis avec plaisir que M. de Ségur n'était pas pour toutes les nouveautés ridicules, et, lui ayant dit que je partais, j'observai que non seulement j'avais tout ce que je pouvais désirer, mais môme que j'y serais très agréablement. Aussi, je lui marquai bien mon vif contentement.
J'ai oublié de dire que, trois jours devant, j'avais reçu la lettre ministérielle qu'annonçait sa jolie lettre, par laquelle j'étais confirmé dans mes commandements de Picardie et Boulonnais, avec le traitement, comme les six autres qui étaient dans le même cas, de soixante mille livres, y compris les douze de la pension du maréchal de France, et à commencer à toucher du l^"" juillet.
Ainsi, cette année, j'étais de même, ayant devant 25.000 livres, mais je doublais, et plus, pour la suite. Tout cela était d'autant plus heureux, que c'était assurer le commandement que j'avais créé avec tant de peine et de vicissitudes.
L'après-dinée, par un travail forcé, je mis presque au courant toutes les affaires des particuliers, et, à l'entrée de la nuit, par le plus beau temps calme, à la suite d'une grande chaleur, j'allai faire le tour des terrasses de ce superbe jardin de Versailles, bien tenu par M. d'Angivilliers. Les arbres croissaient et faisaient effet, et c'est la {.lus belle chose du monde à examiner en amateur. L'orangerie, surtout, embaumait et était superbe et, à mon ordinaire, je tâchais de profiter de tout un instant.
Le 12 juillet, je dînai chez M. de Gastries. Je pris congé du Roi, et je terminai une multitude d'allaires, dans les bureaux, (jui me mettaient à même de tout traiter avec agrément dans mon commandement, et tout était bien régrlé et arrangé pour mon nouveau grade.
Alors, MM. de Vaudreuil et de la Motte-Picquet, avec qui je dînai cliez M, de Gastries, avaient ramené tous nos vaisseaux et nos bons officiers d'Amérique. Je m'instruisais des détails, mais le nombre de tous ces messieurs leur faisait tort, et on n'en parlait déjà presque plus. La grande affaire d'Amérique vieillissait déjà, tant tout passe vite et est peu de chose ! Elle était absorbée par les nouveaux bruits concernant la Turquie. Xous paraissions, d'ailleurs, fort bien avec l'Angleterre, et plusieurs personnes de notre bonne compagnie et de nos jolies dames y ayant passé, on raffolait, à Londres, des Françaises, comme, à Paris, des Anglaises. Les deux nations échangeaient leurs ridicules et s'aimaient à la folie. Il n'y avait plus ni haine, ni rivalité, et tout annonçait que nous serions longtemps bien avec l'Angleterre. Londres s'embellissait, comme Paris, à vue d'œil.
Pour notre Gour, c'était toujours de même. M. de Vergennes était dans l'embarras, les deux nouveaux maréchaux de France se soutenaient bien, pour le moment; les autres tenaient d'habitude, et, hors M. de Breteuil, qui remuait sans avancer, tout paraissait assez stable pour le moment. Nos deux nouveaux maréchaux de France ministres n'avaient plus qu'à trouver à bien sortir de place, objet principal de celui qui y entre, et le plus difficile. M. de Gastries fit faire duc son fils, et, apparemment, s'arrangeait.
Nos promotions et les alfaires des Turcs furent les objets qui occupèrent juin et juillet. La Gour était assez stable et esseulée ; hors le dimaûche, on n'y voyait que des visages d'été ; le Roi chassait, et c'était son seul délassement, donnant, d'ailleurs, tout le temps qu'on voulait au travail.
Le 13 juillet au soir, je revins à Paris.
Le 14, nous eûmes encore un tribunal. Nous y étions douze, quatre anciens et huit nouveaux, mais la plupart par-
tant, comme moi, pour nos commandements. Le maréchal de Richelieu donna, à l'ordinaire, un grand repas, et, dans ce superbe hôtel, tout était terminé. A quatre-vingt-sept ans, il soutenait très bien tout cela, et, au moyen de ces deux fois, je partis très au fait de tout.
Le soir, j'allai à Passy, faire mon compliment au prince de Salm dont la femme venait d'accoucher d'une fille. Je courus tout Paris pour achever mes affaires. Je finis par prendre congé de la respectable Mme de Leyde, bien contente de ma joie, et, de retour chez moi, je passai la nuit à mes paquets et à tout arranger, ne laissant rien en arrière, et ayant fait le meilleur voyage que jamais à Paris (1).
(1) Départ de Paris le 15, en uniforme de maréchal. Les honneurs lui sont rendus à Amiens, Abbeville, Boulogne et Calais, où il est l'objet « d'une belle et tlatteuse réception. » Le soir, la ville illumine.
Les aliaires courantes expédiées, M. de Croy se rend à rilermitage, puis entreprend une tournée, qui n'est qu'un long triomphe, à Saint Orner, à Morbes où le prince de Robecq, commandant de Flandre et de Ilainaut, veut le recevoir officiellement lui-même, à Lille, à Péruwelz où l'enthousiasme est inouï, à Condé où des arcs de triomphe sont dressés, où le canon tonne, sans parler de joutes et d'illuminations, malheureusement gâtées par la pluie.
Puis, à Fontenoy et à Antoing, où il trouve l'archiduc et le prince de Ligne. 11 monte à cheval et va « montrer la bataille » à des officiers autrichiens.
11 revient, ensuite, à l'Hermitage, puis à Calais. C'est alors (septembre 1"83) qu'il apprend la découverte des frères Montgollier : « Cette grande découverte, dit-il, m'occupa et m'anima e.vtrèmement jusqu'à mon départ de Calais, et pendant mes souffrances et maladies, »