‹ Journal inédit, 1718-1784 (volume 3)Chapitre 3 sur 11 · TURGOT · texte numérisé non relu

TURGOT

Voilà, avec ce que j'ai dit devant, qui montre bien tout le système qu'on poussait à outrance, car tout le monde convient qu'il faut laisser aller librement le commerce des grains. Il ne s'agissait que de savoir s'il ne fallait pas veiller, dans les cas critiques, à ce que l'indigent, qui n'a qu'un peu de pain pour vivre, n'en manque pas au marché, et y puisse atteindre par un prix proportionné à ses facultés; et si, malgré le système général de liberté, il manquait, ce qu'il faudrait faire.

On voit que nous étions tous dans des cas assez critiques, car tous les commandants et les intendants pensaient comme moi, et, s'il arrivait quelque chose, on s'en prenait à nous., croyant toujours que c'était pour faire tomber le système, quoiqu'on ne fit rien pour cela. Ce fut pour la même raison qu'on s'en prenait à tout le monde, que la Bastille regorgeait malgré le principe de liberté et de tolérantisme, quoique tout cela ne fût venu, comme on l'a vu, que d'une fermentation du peuple poussé par le besoin, et de la trop grande hausse du prix du blé, et surtout du prix des baux des fermes, qui rendait le mal durable.

Le 23 mai, le baron de Vioménil, maréchal de camp, inspecteur des troupes légères, nommé pour le camp volant autour de Reims, arriva. Nous en fûmes très contents. C'est un bon, franc et ferme officier. Il nous donna le détail du début de l'émeute et la pièce originale dont j'ai parlé, et nous mit bien au fait. Il disait aussi que c'était la guerre des fermiers contre les pauvres, et que cela n'avait point les grands dessous qu'on y cherchait. Je m'arrangeai bien avec lui, mais il me fit voir qu'il avait ordre de prendre la légion de Soubise d'Amiens, promettant d'en laisser les détachements à Roye et à Péronne, et de veiller sur Saint-Quentin, Noyon et Soissons, où il allait.

Il resta un jour, puis partit, et, le lendemain, la légion en fit autant, de sorte que je ne restais qu'avec les Gardes du Corps à Amiens, et à peu près rien ailleurs.

Cependant, le maréchal d'IIarcourt avait demandé que je l'aidasse pour la haute Normandie, y ayant eu du bruit à Aumale. Je mandai aux maréchaussées de ce côté de tâcher d'y aider, mais la légion me retirant le détachement de Conty, je n'avais plus rien, sur vingt ou trente lieues de pays, d'Amiens à Aumale, et d'Amiens à Boulogne. Cela me fit demander au maréchal du Muy de rapprocher un escadron de Schonberg d'Ardres à Montreuil, et, si Abbeville avait remué, j'aurais été bien embarrassé. Un autre escadron de Schonberg était passé en Normandie, et un autre pour le cordon de la maladie des bestiaux.

C'est ainsi que nous en étions à nous reposer sur la Providence et sur la sagesse du pays, bienheureux si la fermentation du côté de Paris ne gagnait pas, et à travailler par tous les petits moyens, pour assurer la tranquillité. Le duc d'Havre fit très bien, en passant à Amiens; il recommanda à ses gens de Conty d'être fermes, et ordonna qu'on y menât de son grain, s'il en manquait, et plusieurs seigneurs et abbayes (qui peuvent beaucoup, en pareil cas) firent assez bien.

Le 29, je reçus, à la demande de mon fils, permission d'aller à Reims. Cela ne disait pas Paris, et m'embarrassait, mais ne pouvant, pour bien des objets, m'empêcher d'y aller, je m'y déterminai et écrivis, et m'arrangeai en conséquence.

J'arrivai le 1er juin à Paris, où j'avais une immensité d'objets à remplir. Un des principaux était le partage, si important à faire, entre mes deux enfants. Mon fils travaillait avec intelligence et assiduité, depuis deux ans, à ce grand ouvrage qui, réglant tout, devait assurer la tranquillité de la famille, pour tous les cas. Dès mon arrivée, j'en pressai la conclusion.

Le 2 juin, j'essayai mes grands habits de l'Ordre pour le sacre, objet cher, puisque le grand manteau coûtait, seul, au moins sept mille livres, et nous estimâmes à douze et treize

JOURNAL DU DUC DE CRoY 1G5

mille livres la dépense du sacre pour moi, sans qu'il en coûtât à mes enfants.

Le samedi 3 juin, toute ma famille, où vint M. le comte de Priego, s'assembla à midi chez moi, et on signa, enfin, de la meilleure grâce et concorde, l'acte préliminaire de ce grand partage et pacte de famille.

Au sortir de là, j'allai, à Paris, chez le maréchal du Muy, ministre de la Guerre, que je craignais, parce qu'il passait pour sévère et difficile. J'avais toujours été son ami, mais on le disait si réservé, et même si dur, que j'en étais embarrassé. On me laissa entrer : je le trouvai à diner rien qu'avec sa femme et notre curé. Je fus reçu au mieux; je dis des choses galantes à sa femme, que j'avais vue si charmante, il y avait longtemps, en Allemagne. C'est la jolie chanoinesse de Neuses. Tout se passa au mieux, et j'entamai mes affaires majeures, entre autres la plainte que j'avais à faire contre M. de Bienassise, qui refusait de me rendre compte à Calais, pendant mes absences, et une demande de permission, pour mon fils, d'aller aux eaux sans remplacement, sur quoi il était inexorable.

De là, j'allai chez Mme de Leyde que j'avais tant de raisons d'aimer et de ménager, et qui me reçut au mieux.

Après dîner, j'allai chez le maréchal de Biron qui, comme commandant l'espèce d'armée de Paris et des environs, avait correspondance avec les commandants des provinces voisines. J'y trouvai M. de Vioménil revenu, et nous traitâmes à fond de tout l'arrangement des troupes pour en imposer au peuple — guerre bien malheureuse à faire ! On fit valoir, là, mon travail, et tout s'arrangeait au mieux.

Le soir, pour me préparer à la Pentecôte, où nous sommes obligés par le serment de l'Ordre, j'allai aux Carmes, les Théatins, où j'allais depuis trente-cinq ans, ne s'étant pas trouvés chez eux. Ainsi, ce fut une journée singulièrement pleine et importante.

Le 4 juin, jour de la Pentecôte, je fis bien mes dévotions, en habit de l'Ordre, aux Carmes. L'après-diner, je fus longtemps chez Mme de Leyde, qui me fit un plaisir infini par

celui qu'elle prit au détail de mes travaux de Coudé, dont elle se souvenait, tout comme quand elle y avait été mariée, il y avait environ cinquante ans.

Le soir, je me trouvai, avec tous les d'Harcourt, et toute la famille, agréablement chez Mme de Guerchy. Le duc d'Harcourt s'appelait le maréchal d'Harcourt, et son iils M. de Lillebonne prit, alors, le nom de duc d'Harcourt, mais n'avait pas d'enfants, et toute l'espérance était un fils dont venait d'accoucher et que nourrissait l'aimable Mme la marquise d'Harcourt (1), fille du comte de Beuvron.

Le 5 juin, la grande sécheresse subsistant, je jouis un moment de Paris, que je voyais si rarement avec la verdure. Je fus charmé de l'avancement des nouveaux boulevards, de trouver l'École militaire et ses superbes allées de tous côtés entièrement finies. Je parcourus avec admiration les Tuileries, la nouvelle place, et étant entré dans le cours, dont les arbres marquaient déjà bien, je trouvai que c'était ce jour-là qu'on commençait l'important ouvrage du pavé, depuis la statue et une moitié de la place, jusqu'à la grille du cours, ce qui va rendre ce morceau superbe et d'usage. On m'assura que, dans trois ans, le pavé serait fait, et tout le chemin jusqu'au beau pont de Neuilly. C'est la plus belle entrée de Paris, et, peut-être, de l'Europe.

Mon fils et sa femme étaient partis, ce matin-là, pour Attichy, et, de là, à Pieims. Je dînai agréablement chez le maréchal de Biron. Malgré son grand âge, il était de la plus grande ardeur sur son travail de l'armée des grains, qu'on appelait méchamment l'Armée des Jean-Farine, et dont on badinait, le péril étant passé et la révolte étant tombée d'elle-même, mais dont on n'avait pas badiné quand on en avait eu si peur !

J'admirai son jardin, peut-être le plus riche et le mieux tenu de l'Europe. On dit qu'il lui coûtait au moins soixante

(1) Anne-Catherine, fille d'Anne-François d'Harcourt, née en 1750, avait épousé, en 1767, Gharles-Louis-Hector, marquis d'Harcourt (1743-1820), colonel de Mestre de camp général (cavalerie) enl70î, brigadier en 1778, maréchal de camp en L781, pair de France en 1814, lieutenant général en 1 s 1 ." , .

mille livres d'entretien, chose, prodigieuse pour un jardin dans Paris. Mais il disait avec raison que c'était sa maison de campagne, et qu'il vaut mieux n'avoir qu'une chose où l'on doit résider, et en bien jouir. C'est là où il faut voir jusqu'où on peut porter l'art des jardins de propreté (1) !

J'eus, ce jour là, une grande conférence avec M. le maréchal du Muy, où j'entamai tout à fait contre M. de Bienassise, et j'écrivis et portai plainte en règle, ayant tout essayé par la douceur, jusque-là. Ainsi, cette seule affaire désagréable que j'eus pour mes commandements, fut tout à fait attaquée. Je le poussai vivement pour le congé de mon fils, sans en tirer grand'chose. Je vis, chez le maréchal de Biron et partout, que tout le monde pensait comme moi sur le système outré des grains de M. Turgot si outré qu'il était apparent ou que cela lui ferait, grand tort, ou qu'il le modérerait.

Le soir, je fis, chez mes petits-fils, et surtout pour l'aîné, une revue importante d'éducation, et je fus fort content de tout ce que j'y vis de bon : c'était ma plus grande consolation que celle que me donnaient tous mes enfants.

Toute la nuit, n'ayant pas de temps autrement, j'arrangeai mes papiers et affaires, car il était étonnant tout ce que j'avais fait à Paris en quatre jours, où, de plus, j'avais arrêté tous mes différents comptes et affaires sur bien des articles différents, et repassé les papiers de mon cabinet pour prendre ceux dont j'avais besoin pour terminer mes grands ouvrages entamés, l'hiver, à Condé.

Le mardi 6 juin, tout cela me mena jusqu'à quatre heures du matin, que je vis lever le soleil sur mon joli jardin — temps délicieux qu'il est malheureux qu'on perde toujours ! J'envoyai chercher les chevaux de p.oste, qu'on se disputait avec peine, et, ayant pris, en attendant, mon carrosse, j'allai à la première messe de Saint-Sulpice, où je trouvai une exhortation édifiante. Qu'il serait agréable d'habiter,

! L'hôtel de Biron, situé rue de Varennes, était, récemment encore, occupé par la Congrégation du Sacré-Cœur. Sous l'ancien régime, ses jardins furent, à certaines heures, ouverts au public

l'été, Paris, pour y jouir, dès le point du jour, de tous ces agréments inconnus aux gens du monde, et d'aller visiter ainsi les jardins, les cabinets de curieux et les artistes, et tant de beautés que l'usage futile du monde fait perdre !

Revenu chez moi à cinq heures et demie, je trouvai qu'il ne pouvait y avoir de chevaux pour mes gens. On eut bientôt préparé, pour eux, un cabriolet, et je partis de Paris à cinq heures trois quarts.

Sacre et couronnement de Louis XVI.

Après qu'on fut revenu de la terreur de la révolte des grains, et quoique le moment ne fût pas fort gai, on décida que rien ne serait changé pour le couronnement, et tous les esprits se portèrent à cet événement pour ceux qui devaient y aller.

Le 5 juin, le Roi et toute la Cour se rendaient à Compiègne, où le Roi chassa le sanglier, et avec le regret de ne pas y pouvoir rester l'été. Le 8, il devait coucher à Fismes, et, le 9, faire son entrée à Reims.

De plus de cent lieues à la ronde, un nombre infini de chevaux de poste étaient commandés, et, malgré cela, il fallait avoir des billets et suivre le jour indiqué pour chacun, ce qui me régla.

Arrivé au Bourget, je trouvai toujours des chevaux, et on fut servi au mieux, mais cela dérangeait bien les routes pour le reste de la France ! Les chemins étaient peignés et arrangés, comme un jardin, et on faisait très agréablement la route. Je fus fâché de ne pouvoir m'arrêter aux beaux endroits du Mesnil, de Dammartin, et de Villers-Cotterets, et, ayant été mieux que je ne croyais, j'arrivai avant trois heures à Soissons où, trouvant un logement agréable et gai, à la poste, et n'étant sur la liste que pour le lendemain, pour aller plus loin, j'y dînai et couchai.

Je logeais devant le relais ; on m'a assuré qu'il y avait là six cents chevaux, on disait même jusqu'à huit cents de com-

mandés à chacun des principaux relais. Le mal est que cela ne sert qu'un moment, que, pour tout le reste, il y en a trop, et qu'on écrase inutilement. J'avais la vue sur la route, et je m'amusai à voir passer sans cesse cette afiluence de voitures, de gens bien pressés, pour n'avoir pas grand'chose à faire.

Les maréchaux de Richelieu, de Gontades et de Noailles vinrent à la même auberge, mais ce qui m'y amusa le plus, fut de travailler deux heures avec un fameux pépiniériste, physicien savant et connu, nommé Lejeune, dont je tirai de bonnes remarques. Il soutient, entre autres choses, que c'est un abus de couper les têtes et les racines, mais qu'il faut tailler sur les jeunes pousses de l'année, et jamais plus. Quant aux racines, il n'en retranche rien que ce qui est gâté. Il me confirma dans mes principes sur bien des choses, qu'il savait mieux que les faiseurs de livres, et me fit grand plaisir.

Le mercredi 7 juin, toujours par le beau temps sec et par le plus superbe pavé qu'on sablait, j'allai grand train. Je fus fâché de ne pouvoir m'arrêter au beau jardin de Beine, qui est une assez jolie ville, mais, en revanche, Fismes est très laid, et je fus étonné que le roi y eût choisi son coucher dans une maison des plus médiocres, mais c'était où le feu roi avait logé, et cela est à une bonne distance.

Je fus étonné du prix du pain à Fismes : il était après de quatre sols la livre, pour le pain du peuple. C'était un mal réel et qu'on était fort heureux qui ne fît pas plus de mouvement. J'y trouvai, pour assurer la tranquillité, les houssards de Berchiny et M. de Vioménil commandant ce cordon. Il était fâcheux de voir un sacre obligé d'être soutenu par des troupes.

Le pavé, très beau, dure jusqu'à deux lieues de Reims, où il y a une très belle chaussée ferrée, et les malheureuses corvées, qu'on disait qu'on allait supprimer par un impôt encore plus malheureux, étaient occupées à tout sabler et aplanir. Je rencontrai les beaux détachements de la Maison du Roi, ce qui, avec l'affluence de voitures et des relais revenant, meublait bien le chemin.

J'arrivai à deux heures à Reims, où l'entrée est belle, et où plusieurs arcades de triomphe annonçaient majestueusement l'objet de la fête.

Je passai devant le superbe portail, et on me mena tout contre Saint-Etienne, chez un M. Gard, gros marchand, où je me trouvai marqué à la craie, dans un logement très agréable.

Je pris vite une chaise à porteurs qui me mena loin chez l'intendant. Je dis au hasard : « Chez l'intendant! » sans savoir qui c'était, mais il se trouva que c'était M. Rouillé d'Orfeuil (1), chez qui logeaient mesdames de Beuvron et d'Harcourt, ses parentes par les Rouillé, où je trouvai qu'on allait se mettre à table. Une très grande compagnie et un dîner superbe, avec tous les poissons du Rhin, furent mon début, et on m'y reçut au mieux ; ainsi, je débutai bien. Je fus enchanté, après le dîner, de voir la jolie petite maman, la marquise d'Harcourt, nourrir son fils unique, espérance de cette, grande Maison, et joli enfant délicat qui, au lieu de crier, ne faisait que sourire à sa mère. L'intendant demeure à Châlons, et n'était là que pour faire les honneurs, car il n'y a pas de commandant, ni d'intendant dans cette ville commerçante.

De là, j'allai voir l'église : c'est une des plus belles que j'aie vues, et digne de l'honneur qu'elle a ; seulement, le chœur est un peu étroit. A chaque couronnement, on cherche à perfectionner les décorations. A celui de Louis XV, en 1722, on avait mis les tribunes en dehors et la galerie n'était que découverte. A celui-ci, le duc de Duras, gentilhomme de quartier, et les architectes des Menus-plaisirs, que cela regarde, voulurent faire du nouveau : ils firent la galerie qui vient de chez le roi, couverte, ce qui était mieux, et ils la décorèrent tout au mieux. Cela, et la colonnade et le porche devant le portail réussit à perfection, et c'était un morceau superbe et qui, quoique d'un autre ton, faisait bien avec ce beau et ancien portail. Pour l'intérieur, sa décoration avait

(1) Rouillé d'Orfeuil, maître des Requêtes honoraire, premier président du Conseil supérieur de Châlons, intendant de la Champagne depuis 1764.

de la beauté, mais était trop serrée, avait l'air trop théâtral et d'une salle de spectacle enfermée dans le plus superbe vaisseau d'église gothique. Quoique grand, cela ne devenait, par comparaison avec le reste, qu'un petit morceau de carton doré dans un grand et noble édifice, et, le chœur étant trop étroit, cela le rétrécissait encore, d'autant plus qu'il avait fallu, pour plaquer des colonnes, les mettre en avant, en porte à faux, sur une voussure.

A cela près qu'il était difficile de parer l'endroit en voulant le fermer, il y avait des beautés, et cette décoration, l'amphithéâtre du fond en colonnade, la superbe tribune de la reine, le trône sur un faux jubé entre quatre colonnes, avait de la majesté, et l'ensemble de vraies beautés. Pour moi, j'aurais mieux aimé laisser les colonnes isolées, faire les travées en amphithéâtre découvertes en dehors des piliers, un peu biaisées vers l'autel, et à claire-voie entre elles, le devant plus bas pour qu'on vît plus de monde à la fois, et la belle voûte en entier.

Je fus charmé de voir toutes les belles tapisseries de la Couronne et l'ordonnance de cette auguste décoration.

A 5 heures du soir, comme je sortais de l'église, je rencontrai mon fils et ma belle-fille qui arrivaient. Comme on m'avait dit qu'ils logeaient à l'auberge du Moulinet dont les fenêtres, tout devant le portail, ne pouvaient être mieux placées, je les y fis entrer et les établis dans une belle chambre. On soutint qu'on l'avait retenue pour eux ; puis il se trouva que c'était en payant, et l'aubergiste en demandait quarante louis. Cependant, la position était des plus belles. A la fin je m'engageai pour vingt louis et, par l'événement, cela se trouva inutile : le duc de Praslin, qui était marqué chez moi, n'étant pas venu, mes enfants s'y établirent dans la suite. Ce fut donc vingt louis perdus, et, ce qui était plus cher, mon manteau de l'Ordre, qui me coûta huit mille francs, et dont j'aurais pu me passer, si j'avais su que le prince de Tingry ne se servait pas de celui de M. de Vérac, qu'il m'envoya, de sorte que j'en avais deux ; mais c'est un meuble qui reste dans une famille.

Sans ces deux événements qu'on aurait pu éviter, si on avait pu deviner, ce couronnement ne fut pas cher et n'alla qu'à onze mille francs, en tout.

Je restai à établir ma belle-fille chez elle, au Moulinet, puis, le soir, je vins écrire, lire tous les livres curieux des couronnements, et m'en bien mettre au l'ait.

Le jeudi 8 juin était le jour de Saint-Médard. On s'attendait à la fin de la sécheresse, mais il fit sec, et on crut qu'elle durerait trop pour les grains. Je fis les visites. Je trouvai le cardinal archevêque de la Roche-Aymon, superbement logé à Saint-Denis. Je vis les principaux. Je trouvai la ville belle ainsi que la place Royale, qui est la grande et nouvelle place. La statue du roi Louis XV, en bronze, hors le bras, a de la beauté, et son piédestal rond est décoré du plus grand goût, avec magnificence : c'est une belle place dont il reste un quart à achever. Il y a aussi un bel Hôtel, de ville ancien, dont il n'existe que la moitié, de superbes églises, des promenades et quelques vues étendues : c'est une belle ville.

Je dînai chez madame d'Ecquevilly, avec mon fils et ma belle-fille: Madame d'Ecquevilly, de la maison de Joyeuse, venait d'en hériter, et de la belle terre de Grandpré. Son mari était le lieutenant général de Champagne, ce qui l'obligea à y tenir état.

De là, j'allai voir, à l'archevêché, les petits appartements du roi et de la reine : ils sont médiocres, et l'archevêché, hors la grande salle où étaient les gardes et le festin, n'a pas de grands appartements. Je montai au-dessus, chez le maréchal de Duras : on me dit que les maréchaux de France étaient assemblés, mais ils me firent entrer honnêtement, en me disant que je serais bientôt des leurs. Je m'y amusai fort à voir les ornements : il y avait le grand ciboire d'or, qui était le présent que ce roi-ci faisait au trésor de l'église de Reims, qui est un morceau superbe et d'un travail exquis. Je vis beaucoup d'autres belles pièces et les couronnes d'honneur, mais surtout la couronne du roi, où se trouvaient rassemblées les plus belles pierreries, était un morceau admirable à

voir. Elle ne pèse que deux livres et est estimée seize millions, que je levai à l'aide d'une main.

J'allai encore à l'église, examiner à fond, en amateur, la décoration dont j'ai parlé, et j'étudiai nos places du côté de l'Évangile, dans le sanctuaire, contre l'autel : il y a un banc pour les maréchaux de France, et, derrière, un long banc pour tous les cordons bleus sans fonction, où il n'y a pas de rang marqué. En général, tout le côté de l'épître est pour les ecclésiastiques, les ministres et les gens de robe, et tout l'autre côté pour les Pairs, représentant les anciens Pairs du royaume, qui n'étaient représentés que par les princes du sang; puis les maréchaux de France, puis les cordons bleus, et, derrière, tant qu'il en peut tenir, la noblesse,' et, en général, les ducs et pairs, là, n'ont point de places marquées. Je vis qu'il ne s'agissait que d'arriver d'assez bonne heure pour avoir, sur notre banc, une place qui vît bien, et que nous n'étions, à ce sacre, que quinze sans fonctions, de cent dont l'Ordre est composé, le reste étant ou des princes du sang, ou des étrangers, ou des maréchaux de France, ou des charges à la Cour. Ayant bien vu, par là, qu'il n'y avait point d'embarras pour le rang, j'allai, vis-à-vis l'église, chez ma bellefille qui, quoique placée au mieux, se plaignait du bruit.

Le soir, j'allai avec elle à la belle promenade, à la Porte- Neuve ; elle est réellement superbe et, par l'affluence du moment, le beau temps chaud et le camp, derrière, des Gardes françaises et des suisses de la Garde du Roi, cela égalait la beauté des Tuileries. Je m'écartai pour la bien examiner, puis j'allai seul, à côté, revoir l'éléphant femelle que j'avais vu à Paris, et qui était si perfectionné pour ses tours, que cela était admirable. Il est certain que c'est l'animal qui, après l'homme, a le plus d'entendement et d'adresse, et ce qu'il fait avec sa trompe ne peut se croire sans qu'on le voie : il débouchait et buvait une bouteille, il choisissait la petite pièce que son maître voulait, la plaçait dans la poche qu'il indiquait, et mille choses avec une adresse et une intelligence étonnantes, car ce ne sont pas, là, des tours comme ceux des chiens dressés : il entend et il exécute.

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Le soir, j'achevai de bien lire et d'étudier tout ce qui regarde les couronnements.

Vendredi 9 juin. Je lis beaucoup de visites et trouvai toujours la ville belle : il y a de bons logements, et il y en eut de reste, les étrangers n'étant pas assez venus ; entre autres le maréchal de Soubise, MM. de Vergennes et Bertin me traitèrent au mieux, mais ils étaient peu favorables au nouveau système.

J'allai, à midi, chez la Reine, vis-à-vis l'appartement du Roi : elle n'était là qu'en bayeuse, mais publiquement et avec tout l'éclat qu'elle faisait bien valoir. Elle me parut très embellie : le plus beau teint, pleine de grâce et de manières engageantes, quand elle voulait, comme sa mère, et bien élevée. Dans son appartement trop petit et où il faisait une grande chaleur, on s'écrasait, quoiqu'il n'y eût que le service ou les dames ordinaires; il y en avait une centaine : c'était une superbe cohue! Elle s'en démêla au mieux, disant un mot ou faisant des mines à chacun. Elle fait assez de révérences et de belles manières. Les dames étaient superbement mises au nouveau ton très galant, et avec de grandes plumes, de sorte que je les trouvai toutes grandies d'un pied et demi, depuis un an que je ne les avais vues.

De là, j'allai à un superbe dîner chez le cardinal de la Roche- Ay mon, archevêque, qui espérait encore faire la cérémonie, malgré son âge. On était plus de cent : l'abbaye de Saint-Denis, où il demeurait alors, est magnifique. Une table de plus de cinquante personnes, sous le plus charmant couvert de fleurs, composée de tous les cardinaux, évêques, maréchaux de France, chevaliers de l'Ordre, et l'élite de la nation, faisait la plus belle table de ce couronnement. J'y trouvai le contrôleur général qui y était publiquement incognito, toujours échevelé, l'air hagard quoiqu'ouvert, et bien l'air de ce qu'il était, d'un homme singulier à système. Au reste, il désirait le bien. Comme j'y trouvai ma belle, je m'assis à côté de lui, et rompis ferme la glace.

Après lui avoir dit mes précautions pour la Picardie, où je vis qu'il ne voulait pas qu'on pût craindre le peuple, je le

ramenai en lui disant qu'il fallait,, sans doute, que le commerce des grains fût libre; que, depuis vingt ans, je ne l'avais pas gêné, mais j'appuyai ferme qu'il devrait, même pour faire passer son système, punir la cupidité outrée de ceux qui, pour faire hausser le prix, faisaient manquer le marché. On a vu ce que j'en avais écrit et ce qu'il m'en avait mandé. Mais, depuis, tout le monde lui mandait la même chose, et l'avait ébranlé. Il me dit, enfin, qu'il avait de la peine à se persuader que cet abus fût tel, mais qu'alors c'était aux intendants à punir cet abus. C'était tout ce que j'en voulais tirer, et le contraire de ses premières lettres. Enfin, je vis, comme je m'en étais douté, que, si on s'y prenait adroitement, sans paraître fronder le système qui était sa marotte, on pourrait le ramener un peu, tout étant la liberté mitigée et la cupidité outrée punies et réprimées (1).

A quatre heures, j'allai à nos bonnes fenêtres vis-à-vis le portail. L'endroit ne peut être mieux. Le jour était beau et chaud, le soleil éclairant ce superbe portail dont cette grande colonnade d'un autre ton n'ornait pas mal la façade, et faisait un superbe effet. On voit que ce coup d'œil ne pouvait être plus beau, de là, par la beauté du portail, voire la descente des carrosses et les troupes dont les deux compagnies des grenadiers des Gardes, superbes, étaient en bataille des deux côtés de la porte, et les troupes à cheval s'y mettant en bataille. Mais le coup d'œil de l'entrée de la ville avait l'avantage d'embrasser le cortège de loin, en file, et l'affluence du monde.

Depuis une lieue de la ville que le Roi monta dans le beau carrosse et vint au pas, il y avait une affluence qui faisait un bel ell'et. Le Roi, ayant couché à Fismes, monta dans ce superbe carrosse qu'on dit qui coûta plus de trois cent mille francs. Il y était avec ses deux frères et tous les princes du sang. Cela était précédé de plusieurs autres des plus beaux carrosses et équipages de la Couronne et des détachements

(1 Le sens de cette phrase paraît être : « ... toute la question étant d'établir une liberté mitigée et de punir et réprimer la cupidité outrée ».

de la Maison du Roi, ce qui n'était pas assez garni en simple détachement, la Maison y étant en entier, aux autres.

Ce fut à cinq heures que le Roi arriva à l'église. Les détachements de la Maison, cavalerie, superbement mis et montés, manœuvrèrent bien pour se former. La beauté de ces équipages, le noble tapage des fanfares et timbales et de la grosse cloche, annoncèrent bien le maître et son équipage, dont les huit chevaux avaient, entre autres, des panaches blancs des plus élevés. Ce carrosse superbe, singulier et immense, fit un elîet éclatant.

C'est ainsi que je le vis descendre : il y avait peu de peuple, n'y ayant pas de place, et on ne cria pas, mais il est vrai qu'on ne l'aurait pas entendu.

Dès que nous eûmes, mon fils et moi, joui de nos fenêtres de ce magnifique spectacle, nous traversâmes sans peine les troupes, et nous nous trouvâmes derrière le Roi, comme il était à la porte de l'entrée de l'église, à genoux sur un prie- Dieu, baisant l'Évangile et reçu par l'archevêque dans son brillant cortège, entouré d'évêques en superbes mitres et ornements.

Puis, le clergé précédant, nous suivîmes le Roi : il n'y avait personne du tout dans l'église, et ce début eut l'air trop nu, mais on avait tenu l'église fermée et tout le monde était sur la route. Le Roi se mit au prie-Dieu devant l'autel ; ses frères et les princes du sang et les grands officiers derrière, les ecclésiastiques à droite, et nous sur les bancs à gauche. On dit quelques prières, l'archevêque donna la bénédiction (voyez le livre des Prières et des Cérémonies, qui sont belles). Puis, le clergé, précédant, ramena le Roi à la porte. Nous le suivîmes, puis, par la superbe galerie couverte, le peuple étant revenu (ma famille était alors à nos fenêtres, d'où elle eut un superbe coup d'œil), le Roi monta lentement par cette ga-' lerie. Il la loua et fit compliment au duc de Duras. Le Roi avait toujours son air de bonté, mais ennuyé de la représentation, et il aurait fallu, à tout cela, le grand air qu'y mettait Louis XIV. Le peuple cria un peu, alors : « Vive le Roi ! »

Il entra ainsi, regardant tout, dans son appartement qui

était trop petit, de sorte que, dans sa chambre à coucher, on ne laissa entrer que les Entrées du cabinet, et encore étaitelle bien pleine. Nous restâmes dans l'autre chambre où il n'y avait que les Entrées, et nous vimes bien le Roi recevoir les offrandes et la multitude de harangues qu'il recevait avec plus de bonté que de dignité.

Gomme j'étais avec mon fds, contre la porte, à tout examiner, et que cela fut, enfin, fini, il sortit, poussa la porte contre mon fils, en lui demandant s'il était bien écrasé, et, me voyant pour la première fois depuis un an, et ayant souvent demandé de mes nouvelles, et su que j'avais été bien malade, il me dit, d'un air ouvert et assez du ton du feu Roi : « Ah! vous voilà, M. de Croy! Vous avez été malade? » Je lui dis que j'arrivais de mon commandement de Picardie, que j'avais été bien malade et n'étais pas encore très bien. Il me dit : « C'est que vous vous droguez trop! » Puis, rentra. Comme il ne parla, là, qu'à nous, voilà ce qu'on appelle être bien traité !

Je restai encore quelque temps à tout examiner, à philosopher sur le peu de tout cela, et la différence de ces coups d'œil d'avec l'agonie du feu Roi, qui avait été ce que j'avais vu de la Cour avant de la quitter. Puis j'allai chez nous, au Moulinet, voir le bel effet de l'affluence devant le portail. Ma belle-lille vint, ce soir-là, coucher chez mon hôte, le duc de Praslin n'étant pas venu, et, pour moi, je lus, étudiai et réfléchis tout le soir sur tout cela.

Le 10 juin, je fis, le matin, mes visites chez Monsieur, et chez M. le comte d'Artois : ils logeaient séparément dans la ville, avec leurs gardes et leur Maison, ce qui fait bien du monde. Ils me parlèrent obligeamment. Monsieur a du maintien, affecte de bien parler et de montrer de l'esprit. M. le comte d'Artois, fort et de jolie figure, a les passions vives, s'y livre et s'adonne à la jeunesse la plus dangereuse, ce qui le mène trop loin. Son ton gaillard amusait la Reine; on disait, de là, qu'il avait du crédit. Le débauché duc de Chartres, qui l'avait déjà perdu pour les principes, le menait loin, et, comme il allait devenir père de l'héritier de la Couronne m. 12

après eux trois, on croyait qu'il embarrasserait, jouerait un rùle, et que le duc de Chartres le voulait gagner, pour se faire faire grand amiral, objet pour lequel il allait à Brest, se faire faire, à ce qu'on disait, garde-marine.

De là, j'allai chez le Roi, puis dîner chez M. de Talleyrand (1), coadjuteur de Reims, où il y avait grand monde, sans la magnificence du cardinal, qui effaçait tout.

A quatre heures, je me rendis à l'église, pour les premières vêpres du sacre et le sermon à ce sujet. On nous mit sur notre banc des Cordons bleus, d'où j'étais à portée de tout. Après les vêpres, le Roi se plaça comme à Versailles, et on avait mis une chaise portative vis-à-vis, dont j'étais tout contre. L'évêque d'Aix (2) fit le sermon, ou plutôt le discours et l'instruction au Roi.

Ce fut une des choses les plus imposantes que j'aie vues : le Roi, dans cette belle salle de décoration, enfermée dans cette superbe église, tout bien plein et rangé dans le plus parfait silence, et un discours des plus pompeux et des mieux déclamés que j'aie entendus. Le moment rendait bien à la chose; sa division fut : les devoirs et les dangers d'un Roi de France. Son exorde fut si sublime et si bien débité, qu'il s'éleva des espèces de claquements de mains involontaires, et qu'on était enlevé. Le remplissage est plus difficile : il y eut des longueurs, des choses trop à prétention, mais des morceaux admirables et qui enlevaient. Il dit bien au Roi une partie du nécessaire, surtout qu'il devait avoir de la force et de la confiance en lui-même, et le goût du travail ; qu'il fallait vaincre la crainte de la contraction d'esprit. C'était bien, en effet, ce qu'il y avait à dire. Il fit une peinture superbe de la politique appuyée sur la vérité de la religion, et dit qu'elle aime tous les hommes, même ses ennemis; que la France ne

(1) Alexandre-Angélique de Talleyrand-Périgord 1736-1821), d'abord aumônier du Roi, puis coadjuteur et ensuite successeur de l'archevêque de Reims (1717), Grand Aumônier de France en 1808, pair de France en 1S1Î, cardinal et archevêque de Paris en ls 1 7.

11 était l'oncle du futur prince de Bénévent.

2) Jean-de-Dieu riayinond de Boisgelin, né à Rennes en 1732, évoque de Lavaur en 17Go, archevêque d'Aix en 1770.

peut périr que par ses défauts; que, restant telle qu'elle doit être, elle doit être l'arbitre du monde pour en faire le bonheur. Il était connu pour un parlementaire ; aussi s'étenditil, et même trop pour la chaire et la prédication, sur l'obligation d'être soumis aux lois et de ne régner que par elles.

Il appuya avec force sur l'abolition des impôts et fit une belle p'einture du palais des Rois, dont la grandeur devait se montrer dans l'avantage et le bonheur des campagnes. Enfin, il y eut des morceaux éloquents, un peu de longueurs, et, malgré la plus grande force, sur ce que la religion était le seul rempart sûr des Rois, beaucoup d'adresse pour ne pas fronder les systèmes du jour, appuyant même sur la liberté.

Ce discours transporta les auditeurs, mais, en le méditant, on y trouve peut-être trop de politique cachée sous la plus grande hardiesse. Rien n'était plus frappant que d'entendre dire si ferme la vérité au maître, le soir de sa confession et la veille du jour où il allait jurer de ne régner que pour faire le bonheur de ses peuples. Nous sortîmes enchantés. Le soir, j'écrivis et me préparai pour me lever matin.

Le 11 juin, dimanche de la Trinité, fut le grand jour du sacre. Le prédicateur, la veille, nous avait dit qu'il était de son devoir d'annoncer que cette cérémonie n'ajoutait rien à la grandeur royale, et avait presque dit qu'on convenait que c'était une chose inutile et seulement d'usage. Je fus fâché qu'on la prît ainsi, surtout après l'avoir vue, et j'aurais mieux aimé qu'il eût dit, comme Menin (1), à la page 177, que, quoique ceux que leur naissance met sur le trône puissent, absolument parlant, y rester sans être sacrés, cette cérémonie leur est, néanmoins, nécessaire; et, ailleurs, qu'elle ne peut, par la beauté des prières, des cérémonies et des onctions religieuses, qu'attirer les grâces du Ciel et la confiance et le respect des peuples.

En effet, par cette cérémonie, le Roi reçoit presque tous les premiers ordres de l'Église en faisant, entre les mains

: Auteur du Traité historique el chronologique du sacre et couronnement des roys et des reines de France..., chez Bauche, 1123, et le meilleur des ouvrages là-dessus. {Noie de Vauleur.)

de Dieu et devant tout son peuple, représenté par tous les ordres et les Grands, un engagement sacré entre lui et la Nation, de la gouverner sagement, saintement et de façon à Ja rendre aussi heureuse que possible. Malheur aux siècles où tout cela ne serait que formes et plaisanteries !

La cérémonie commençait à six heures. Dès quatre' heures du matin, on se rendait à la grande église. Je m'y rendis. A cinq heures et demie, ma fille, ma belle-fille et toutes les daines, parées, y étaient déjà. Je fus très bien placé sur notre banc des Cordons bleus, le premier du côté de l'Évangile, en ligne avec les maréchaux de France, n'ayant, devant, que les princes du sang représentant les anciens Pairs laïcs. Les autres ducs et pairs n'y ont pas de places marquées, et n'y sont pas.

Derrière nous étaient les bancs de la noblesse comme ses membres arrivaient. J'avais, derrière moi, mon fils et mon o-endre, et nous fûmes des mieux placés et des plus près. Vis.à-vis sont les pairs ecclésiastiques, tout le clergé et la robe(l).

A six heures, presque tout étant placé, on commença prime . A six heures et demie, arrivèrent en cérémonie nos six princes représentant les trois anciens ducs et les trois anciens comtes du royaume, dans tout l'appareil de leur majestueux habillement, la couronne en tête : cela est très beau et très imposant, et toute cette cérémonie fait voir combien notre costume est inférieur à l'ancien. Les deux frères du Roi représentaient les deux premiers ducs, celui de Bourgogne et celui de Normandie, et les quatre premiers princes du sang, les quatre autres. Monsieur et M. le comte d'Artois étaient très jolis dans cet habillement, qui allait aussi à merveille au gros duc d'Orléans.

(1) Voyez l'ordre de tout cela dans tous les livres du sacre et surtout ceux distribués par les Menus, intitulés Ordre de la marche et des cérémonies, et Formules des prières, etc. Chez Vente, libraire des Menus, rue de la Mon- Sainte-Geneviève, 1775 — qu on distribua alors e1 qu'on a suivis parfaitement de point en point; ainsi, c'est comme si on y était. (Note de l'auteur.)

Je me trouvai derrière Monsieur : il eut toujours, à son ordinaire, le meilleur maintien, et il affectait de la retenue et de la dignité en tout. Son frère était un joli et franc débauché, fait pour plaire aux dames, et je ne vis que trop combien il avait déjà secoué les principes et voulait copier le duc de Chartres (1).

A sept heures et demie, arriva le Roi : on sait qu'on va le chercher comme il est couché, habillé en veste longue de dentelle d'argent, dans le superbe lit de Louis XIII ; que les deux évèques de Laon et de Beauvais frappent à la porte ; on répond : « Le Roi dort !» On n'ouvre qu'à la troisième fois. Ils disent sur lui une belle oraison, puis l'amènent le soutenant sous les bras, et cette entrée, où l'archevêque et le clergé vont au-devant, et que les fanfares militaires annoncent, est très noble.

Le connétable, que représentait le maréchal de Tonnerre, doyen du tribunal, âgé de quatre-vingt-huit ans, le suit et se place seul, loin et en bas. Derrière lui, le chancelier, représenté par M. de Miromesnil, lors garde des Sceaux, et le prince de Soubise, représentant le Grand maître, se placent seuls, l'un derrière l'autre. Ils ont leur grand habit et la couronne ; le chancelier, sa toque ou mortier doré. Cela est des plus majestueux.

Le duc de Bouillon, grand chambellan, le maréchal de Duras (2), premier gentilhomme de la chambre, et le duc de Liancourt, grand maître, ayant aussi la couronne, se placent sur le même rang, derrière, vers le milieu du chœur. Cela fait, en tout, douze couronnes dont trois de ducs, et le reste de comtes, qui, avec ces grands manteaux d'hermine sur la longue veste d'or, fait un effet d'autant plus majestueux,

(1) Pour les détails, voyez le livre, car il fut suivi à la lettre, et les couronnements de Louis XIII en 1610, de Louis XIV en 165î, de Louis XV eu 1722, et de Louis XVI furent absolumenl pamls pour le fond, ri faits de même à Reims. Quoiqu'il y ait eu environ seize couronnements faits ailleurs, il y a eu quarante-huit sacres et couronnements faits à. Reims, ce qui en établi! bien la possession. (Xote de Vendeur.)

(2) Le duc de Duras (V. tome l", p. 135, note 1) avait été élevé au grade de maréchal de France le 24 mars 1775.

qu'on ne le voit que ce jour-là. Les capitaines des Gardes, qui sont en vestes et en manteaux de réseau d'or, se tiennent à côté. De même plusieurs hoquetons, massiers et autres en manteau de satin blanc, et tout ce costume ancien est imposant.

L'archevêque de Reims, successeur de Saint-Remi, assisté des évoques de Soissons et d'Amiens, et, pour cette fois, du coadjuteur, sont assis vis-à-vis le Roi, tournant le dos à l'autel, et leurs grandes mitres, ainsi que leurs superbes ornements d'or éclatant, de môme que tous les assistants qui les entourent, et la ligne des cardinaux et prélats qui sont tout du long, du côté de l'épître, se montrent là avec le plus grand éclat des pompes de l'Église.

Le Roi est seul, sur un fauteuil à bras, sous le grand dais élevé au milieu du sanctuaire. Chacun est à sa place en silence.

Le fond, ou rond-point, derrière le chœur, était une colonnade d'or, avec un amphithéâtre cintré très élevé, qui faisait au mieux, mais trop en spectacle d'Opéra. La tribune de la Reine, en décoration théâtrale des plus brillantes, celle des ambassadeurs vis-à-vis, toutes les travées et entrecolonnements, garnis, en amphithéâtre, de dames couvertes de diamants et de personnes richement habillées, faisait l'effet le plus majestueux, et la décoration était d'autant plus frappante qu'elle était réelle.

L'archevêque donna ensuite l'eau bénite, puis entonna le Veni creator. Pendant ce temps, la Sainte Ampoule arrive, portée par le prieur de Saint-Remi, monté sur un cheval blanc, marchant sous le dais porté par les quatre propriétaires des terres qui font les quatre barons de la Sainte Ampoule. Le clergé va la recevoir, quatre seigneurs sont en otages, pour qu'on la rende ; c'est un acheminement au cordon bleu : c'étaient MM. de la Rochefoucauld, de Talleyrand, de Rochechouart, et de laRoche-Aymon. On dit sexie, et l'archevêque va prendre les beaux habits, pour la messe.

L'archevêque et tous ses assistants s'approchent du Roi, qui est dans son fauteuil ; il lui fait les demandes de sûreté

et protection pour l'Église. Le roi prononce tout haut la promesse de continuer et de conserver les privilèges de l'Eglise. Alors, les évêques de Laon et de Beauvais soulèvent le Roi, qui regarde l'assemblée. Ils demandent aux seigneurs assistants et au peuple s'ils acceptent Louis XVI pour leur Roi, à quoi on acquiesce par un respectueux silence; le fait est qu'ils ne disent rien. Je les interrogeai, ensuite : ils me dirent que cela n'était pas dans leur instruction, et que ce soulèvement qu'ils font du Roi est ce qui reste de cet ancien usage. Ainsi, voilà le vrai : cette fameuse demande ne se fait pi us.

Ensuite, ils lui présentent à lire le serment. Le Roi le lut haut et ferme, en latin, appuyant sur les mots avec respect et attention, et comme s'il disait à chaque mot : « Je m'engage à cela de bon cœur ! » Et, pendant toute cette cérémonie, il conserva la même ferveur. Ce serment est de maintenir la paix de l'Eglise, d'empêcher les rapines et les iniquités, de faire observer la justice, de s'appliquer sincèrement à exterminer les hérétiques : « Que Dieu, dit-il, et ces saints Evangiles (sur lesquels il avait les mains), me soient en aide ! »

Ensuite, il prononça de même, haut et ferme, et comme s'engageant bien, le serment de l'Ordre du Saint-Esprit, qui est de jurer de vivre et de mourir dans la religion; de maintenir à jamais l'ordre du Saint-Esprit, sans le laisser déchoir, ni amoindrir ; d'observer les statuts entièrement, de les faire exactement observer, de ne contrevenir, ni dispenser, ni essayer de changer rien des statuts irrévocables dudit Ordre (1).

Puis il prononça le serment de l'Edit contre les duels, qui est de n'exempter aucune personne, quelle qu'elle soit, de la rigueur des ordonnances contre les duels ou rencontres préméditées, et, dans aucun cas, de ne faire grâce.

Ensuite, l'archevêque fait la bénédiction de tous les orne-

(1) Nota: On venait, cependant, de nous ôter plusieurs prérogatives utiles, (Xole de l'auteur.)

ments, ce qui est long et a de très belles prières. L'archevêque lui ceint l'épée de Charlemagne, apportée du trésor de Saint-Denis, pour protéger l'Église, la veuve et l'orphelin. Le Roi tient l'épée élevée, l'ollre à Dieu en la posant sur l'autel. L'archevêque la reprend ; le Roi la reçoit à genoux et la remet au connétable qui la tient toujours de même, nue et la pointe haute. Toutes ces prières sont longues et belles.

Monsieur, représentant le duc de Bourgogne, met au Roi les éperons, puis on les ôte. On a mis devant, sur l'autel, la couronne d'or à grosses pierres fines non taillées, l'autre avec les gros diamants, le sceptre de Charlemagne, qui est un long bâton d'or assez lourd, la main de Justice, le manteau royal, etc.

L'archevêque met, sur le milieu de l'autel, la patène d'or de Saint-Remi. Le prieur de Saint-Remi, ayant ouvert la Sainte-Ampoule, la donne à l'archevêque, lequel, avec une aiguille d'or, en tire la grosseur d'un grain de froment, le met sur la patène, puis le remet au prieur. Ensuite, il y mêle du Saint-Chrême.

Après cela, le Roi se prosterna à plat sur un long carreau de velours violet, et l'archevêque (malgré son grand âge et ses infirmités) se prosterna à côté. Les quatre évêques dirent les litanies des Saints : cette position et ce moment est touchant et imposant.

Puis le Roi, à genoux sur les marches de l'autel, et toujours en petite camisole, l'archevêque assis au haut de l'autel, et tous ses assistants autour, dit beaucoup de belles prières sur le Roi, qui eut toujours l'air très dévot et attentif.

La consécration du Roi se fait ensuite, à genoux aux pieds de l'archevêque assis, qui l'oint sur la tête avec ce qui a été mis sur la patène, en disant : « Je vous sacre Roi avec cette huile sanctifiée au nom du Père », etc.

La veste et la camisole du Roi sont ouvertes, et jusqu'à la chair, dans tous les endroits, et l'archevêque lui fait de même six onctions, de sorte que le Roi reçoit tous les premiers ordres de l'Église et les a presque tous, hors la prêtrise, tout cela dans l'esprit de l'Ancien Testament, dont

l'origine est du temps de Saûl : « Vous ne toucherez point à mon oint; vous respecterez ce que j'ai oint; on obéira à l'oint du Seigneur, etc. » C'est à peu près comme Saûl, David et Salomon ont été oints ; ainsi, l'antiquité de ces cérémonies est respectable, et c'est dans ce sens que saint Remy, ayant baptisé Glovis, l'oignit et le sacra à Reims, dans l'église de Saint-Remy, la veille de Noël de Pan 496.

Ensuite a lieu la bénédiction des gants, de l'anneau. L'archevêque lui remet le sceptre, grand bâton d'argent doré de Charlemagne, de six pieds de haut, lourd, et qui sert plutôt de canne, en disant : « Recevez ce sceptre, qui est la marque de la puissance royale, appelé sceptre de droiture et règle de vertu , pour vous bien conduire vous même, l'Eglise et le peuple, pour le défendre des méchants, corriger les pervers, etc., afin que vous passiez d'un royaume temporel à un royaume éternel ! » Il lui remet ensuite la main de Justice de Charlemagne, qui est un bâton de deux pieds, avec une petite main d'ivoire au bout, en disant de belles prières et exhortations sur la sagesse et la vertu. Cela fait, on passe au couronnement.

M. de Miromesnil, faisant les fonctions de chancelier, monta à l'autel contre l'Evangile, et là, tourné vers l'assemblée, et d'une voix très claire et haute, fit au mieux l'appel, ce qui est fort beau, en disant ou criant avec emphase : « Monsieur, qui représentez le duc de Bourgogne, présentezvous à cet acte ! » Il en dit de même aux cinq autres, qui se lèvent à mesure et s'approchent du Roi. Il appelle ensuite les cinq pairs ecclésiastiques. L'archevêque prend, sur l'autel, la grande couronne de Charlemagne ; il la soutient seul à deux mains sur la tête du Roi, sans le toucher, en disant : « Que Dieu vous couronne de la couronne de gloire et de justice, etc., et vous arriverez à la couronne éternelle ! » Ensuite, il met seul la couronne sur la tête du Roi, les pairs laïcs et ecclésiastiques portent tous la main, pour la soutenir, à un doigt de la tête du Roi, et ce moment superbe fit la plus grande sensation. L'archevêque, ensuite, ôtant sa mitre, dit sur le Roi, toujours à genoux à ses pieds, plusieurs prières et bénédictions.

On passe, alors, à l'intronisation.

L'archevêque prend le Roi par le bras droit : il est revêtu du grand manteau royal d'épitoge d'hermine, qui est bleu, parsemé de fleurs de lis, avec la longue queue, sous lequel le Roi a la tunique et la dalmatique qui représente les ornements de diacre et de sous-diacre ; le Roi s'appuie, de la main droite, sur la grande canne appelée sceptre ; il a, de la main gauche, la main de Justice, la couronne en tète, et il est mené ainsi, majestueusement, sur le beau trône qui était très élevé sur la décoration du jubé où est un fauteuil semé de fleurs de lis, entre les quatre grandes colonnes qui supportent le grand pavillon royal, et d'où il peut être vu de partout.

On ouvre la grande porte, le peuple entre en foule, on lâche les oiseaux, toutes les trompettes annoncent le maître par leurs sons éclatants, mais ce qui l'annonça bien mieux, fut le cœur des Français. Dans ce moment, des larmes de joie coulèrent à chacun, malgré lui, et le saisissement fut tel que, ce qui n'était jamais arrivé, des claquements de mains sans nombre se joignirent aux cris de Vive le Roi! et tout le monde fut comme transporté hors de lui-même.

Je sais bien que' je n'ai jamais eu d'enthousiasme pareil : je fus tout étonné de me trouver en pleurs, et de voir tout le monde de même. La Reine eut un tel saisissement de plaisir, que ses yeux coulèrent en torrents ; elle fut obligée de tirer son mouchoir, ce qui augmenta l'émotion générale. Le Roi parut bien sentir ce beau moment, et nous vîmes, enfin, ce qu'on ne voit que là : notre Roi revêtu de tout l'éclat de la royauté, sur le vrai trône, coup d'œil qu'on ne peut rendre, tant il fit d'effet. Le transport fut réellement général.

Le Roi resta ainsi, tout le reste de la cérémonie, sur ce trône, le sceptre et la main de Justice en main, et l'on ne pouvait se lasser de le regarder. On jeta des médailles au peuple, les troupes firent trois salves autour de l'église, et les cris, les trompettes et les claquements de mains continuels faisaient un effet frappant. Chacun avoua que ce moment avait encore surpassé l'idée qu'on s'en était faite.

Les pairs se portent sur les marches du trône, les deux capitaines des Gardes, en manteaux de réseau d'or, debout contre les colonnes, pour laisser voir le Roi de tous les côtés. L'archevêque, en le plaçant sur le trône, dit de belles prières pour que Dieu affermisse le Roi sur le trône de la justice qui est héréditaire et successif; puis, ayant quitté sa mître, il baise le Roi et dit trois fois : Vivat Rex in zeternum ! C'est la proclamation où l'on devait crier, mais le cœur des Français n'avait pu l'attendre, et, depuis longtemps, on ne se connaissait plus, chacun sortait de sa place, et les cris, les fanfares, les battements de mains, faisaient qu'on n'entendait plus rien, pas même le Te Deum que l'archevêque, revenu à l'autel, entonna.

Il faut avouer que ce moment fut sublime, mais un peu contre l'ordre. Il n'était jamais arrivé qu'on claquât des mains dans l'église, et si longtemps, et d'une manière si outrée. On les recommença quand les frères du Roi, ainsi que les pairs représentants , baisèrent le Roi. Toutes ces couronnes, ces habits majestueux font très bien autour du trône, mais la décoration était un peu théâtrale, et les applaudissements venaient de l'usage nouveau de claquer le Roi et la Reine au spectacle.

C'était le dimanche de la Trinité, et ce n'est pas ce qui s'entendit le mieux. Le coadjuteur s'était préparé, mais le vieil archevêque fît tout, quoiqu'on crût, à chaque pas, qu'il allait s'évauouir. Lui et le connétable, qui fit plus d'un faux pas, eurent bien de la peine, mais remplirent leur tâche.

Pendant la messe, on est distrait par la grande cérémonie des offrandes, que deux maréchaux de France et deux chevaliers de l'Ordre vont porter au Roi, et qu'il vient offrir en grande cérémonie. A chaque endroit où il devait être découvert, Monsieur lui ôtait la couronne, puis la lui remettait. Le Roi entendit mieux une basse messe qu'on lui disait à une chapelle portative, à côté du jubé. C'est là, et la seule fois, que servent les superbes ornements delà valeur de trois millions de cette petite chapelle, et l'on reste étonné des richesses en tout genre qui ne servent que ce jour-là.

Après la messe, le Roi descendit avec tout le grand appareil. Il se prosterne au pied de l'autel, on lui ôte les ornements qu'on remet aux trois maréchaux de France, gardes de la couronne, du sceptre et de la main de Justice.

11 entre sous une petite tente, ou pavillon violet, où son confesseur l'attend pour se réconcilier, au besoin, car il a été à confesse la veille au soir. Il y fut quelques minutes, puis vint aux marches du grand autel où il communia sous les deux espèces, des mains de l'archevêque. Je fus bien mortifié de quelques propos que j'entendis près de moi, mais le Roi montra beaucoup de résignation et d'attention respectueuse à tout, et Monsieur fut très décent, ainsi que le duc d'Orléans. Je voudrais en pouvoir dire autant du comte d'Artois et de quelques princes du sang et de jeunes libertins; le reste montra peu d'attention.

Le Roi s'étant recueilli un moment, Monsieur lui mit la couronne de 16 à 18 millions. Les maréchaux de France lui remirent les honneurs. Le clergé précédant, on prit la marche pour la sortie de l'église, et nous suivîmes le Roi tout contre lui. Le clergé l'ayant quitté à la porte, par la belle galerie couverte et aux cris du peuple, il remonta à son appartement, ce qui est encore un moment d'éclat. Le Roi, la belle couronne en tête, portant et le sceptre et tous les ornements, entouré de ces douze personnes à couronnes et de tous ces habillements majestueux et riches, fit une marche réellement frappante. C'est ainsi que nous le ramenânes chez lui, à onze heures et demie. Gela finit donc plus tôt qu'on n'avait cru, et parut court, par la multitude d'objets.

Le Roi, déshabillé, vint et parut content : nous restâmes dans l'appartement à examiner les ornements de Charlemagne, qu'on rapporte, après, à Saint-Denis. A une heure et demie, avec beaucoup de cérémonie, et un assemblage singulier de mitres et de couronnes pêle-mêle, le Roi alla au festin, qui est vilain et fort inférieur à celui de Francfort, la salle étant laide et sombre, et tout étant confondu (1). Le Roi est sur une

1, V. tome I, p. X de V Introduction, note ;!.

estrade élevée; ses frères mangèrent avec lui, les autres pairs à d'autres tables, une pour les pairs laïcs, qui étaient les princes du sang, une autre pour les évoques, ce qui fait un drôle d'effet avec les mitres, une autre pour les ambassadeurs, et une autre pour ceux qui ont porté les offrandes. Gela est confondu et moins beau que le reste, quoique bien riche et cher ; le repas est aux frais de la ville et servi par elle, les échevins et municipaux de Reims.

A cinq heures, je dinai avec ma famille chez l'hôte du duc de Cliarost où logeait ma fille, son mari et M. de Priego, puis on ne songea qu'à se reposer, mais on convint que cette cérémonie avait été encore plus belle qu'on n'avait cru, et chacun, qui n'y allait presque qu'à regret, convint qu'on aurait été bien fâché de n'y avoir pas été.

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