‹ Journal inédit, 1718-1784 (volume 4)Chapitre 10 sur 31 · DU 1'^'" JA?<VIER AU 31 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DU 1'^'" JA?<VIER AU 31 DÉCEMBRE

Le Roi propose le nouveau Dauphin, duc de Berry, comme chevalier de l'Ordre. — Le comte d'Estaing.créé chevalier de Saint-Michel. — Je soupe chez le duc de Choiseul, auquel je présente un mémoire en faveur de mon fils. — Mes tergiversations au sujet de son régiment.

— Maladie intempestive du premier commis Dubois, un de mes plus fermes appuis. — Nouveau mémoire à M. de Choiseul. — Affaire des Etats de Lille. — Rigueur de l'hiver. — Le comte de Provence pro})Osé par le Roi, comme chevalier de l'Ordre. — Autres promolions. — Le Dauphin est reçu chevalier de Saint-Michel. - Ma belle-fille plaide chaleureusement, auprès du duc de Choiseul, la cause de son mari. — Maladie du duc de Croy-Rœulx. — Je reprends mon travail (ÏEhtoire naturelle ; principaux livres que j'y emploie.

— Grand bal chez M. de Flamarens ; bals d'enfants chez la princesse de Turenne et chez ma mère. — Mariages de Mlle Beuvron avec le marquis d'Harcourt, et de Mlle d'IIautefort avec le comte de Rastignac. — Suites de mes démarches en faveur de mon fils. — Le Roi prend part à la procession du Saint-Sacrement, pendant l'agonie de la Dauphin e ; mi rt de cette princesse. — Senac l'emporte sur Tronchin, dans le diagnostic de sa maladie. — Le goût de la géologie se répand à la Cour. — Je vais voir un géant et des animaux curieux,

— Mot touchant de la Reine à propos du feu Dauphin. — Le prince de Brunswick. — Embellissements de Paris. — Mon fils est nommé colonel du régiment de Normandie. — l^emercîments au Roi, àM. de Choiseul et à sa famille. — J'assiste au serment prêté par Mme de

GuénK^nro, comme gouvernante des Enfants de France. — L'abbé Beliardi. — Morl du duc de Croy. — Mes démarches en vue d'obtenir la prandesse d'Espagne et le titre de duc. — Départ pour l'Hermitage et Calais le 29 avril. — Retour à Paris le 4 décembre. — Diflicultés que présente l'obtention du titre de duc. — Brevet me reconnaissant Grand d'Espagne.

Le l*"' de Tan 1767, je le passai en prières et à la cérémonie de l'Ordre. Le Roi, au chapitre, qu'il tient appuyé sur le derrière de son fauteuil, tout le monde autour de la table, et où il parla avec une grâce et une bonté charmantes, nous dit qu'il proposait son petit-fils (M. le Dauphin) qui venait de faire sa première communion. Il faut savoir que les enfants de France'portent le collier en naissant, mais ne font nombre dans les cent que quand ils ont été reçus comme les autres^ après avoir fait leur première communion.

Ainsi, de^douze qu'il y en avait de vacants, c'était resté à onze, mais il y avait encore deux princes à recevoir, ce qui pouvait mener loin, et ceux qui étaient nommés étaient heureux, car plusieurs de ceux qui l'avaient presque de droit attendaient depuis six ans inutilement.

Le Hoi nous dit aussi que, sur le rapport des commissaires de l'Ordre qu'il avait nommés, la commande serait, à l'avenir, doublée pour les vingt plus anciens, c'est-à-dire de 6.000 au lieu de 3.000. Le maréchal dEstrées, qui avait été un des commissaires, me dit que, dans quatre ans, il comptait qu'il y en aurait cinquante à pouvoir doubler, et le Roi ajouta qu'on avait trouvé les fonds de l'Ordre en bon état. Il lit entrer M. d'Estaing, le reçut chevalier de Saint-Michel, et on partit à l'ordinaire. M. d'Estaing fut reçu après la messe, et il était si bien fait, qu'il était beau à voir dans ce noble habillement!

Je reviens à la grande affaire du régiment.

Le 2 janvier, je vis M. Dubois qui me donna encore espérance, mais qui me dit qu'il fallait absolument que je parlasse à M. de Choiseul. Je craignais cela, et je ne m'occupai plus qu'à le voir, mais il partit pour Paris. Je restai et je fis, pour me désennuyer, mon article sur le pain et la pesanteur.

C'est ainsi que les sciences rendent heureux en occupant par quelque chose qui en est digne.

Le 3, le ministre n'arriva que tard. J'envo3'ai mes bons porteurs, et j'allai le guetter à 7 heures du soir, à l'entrée du Conseil. Je lui demandai avec ardeur un rendez-vous pour le lendemain. 11 me répondit : « Dimanche ? cela est impossible ! » Comme j'insistais, il me dit : « Venez souper ce soir! » Ce n'était pas trop mon compte, car on ne lui parle pas, alors, seul ; mais il n'y avait pas d'autres moyens.

J'allai y souper ; je trouvai la duchesse de Choiseul, la marquise de Gramont, Mme de Périgord, Mme de Montesquiou, M. de Périgord, M. le duc d'Ayen le jeune, et deux autres, et M. de Saint-Florentin qui me fut de ressource, étant du meilleur ton. Mme la duchesse de Gramont et Mme de Tessé arrivèrent après, qui ne me rassuraient pas. Le ministre ne vint, à l'ordinaire, qu'au souper commencé. Au sortir de table, M. de Saint-Florentin le retint et lui montra une lettre qui parut le fâcher. Enfin, il m'écouta. Je lui dis que M. Dubois devait lui rendre compte d'une conversation qu'il avait eue, et je lui donnai à lire mon mémoire motivé que voici :

Daignez faire le bonheur d'un de vos parents et serviteurs, qui se désespère !

Voilà un mois que je suis comme une âme en peine ! C'est la seule façon de tenir ce que vous m'avez formellement promis à Fontainebleau, qu'il aurait un régiment dès vingt-trois ans. Ils sont bien passés !

Nous avons déjà perdu l'année des vingt-deux ans que j'avais lieu d'espérer, et pour laquelle je l'ai mené, dès l'âge de quatorze ans, à la guerre.

C'est la dernière grâce que je demanderai et le comble de la récompense de mes services.

Le fait est que vous ferez un bon colonel, ce qui est votre objet, et que ce régiment-là sera bien mis et des mieux.

Vous ferez plaisir à deux familles.

Il est convenable que M. le duc dÂumont vous doive cela et vous en ait l'obligation. Il désire n'en avoir l'obligation qu'à vous.

250 jornNAi. nu nue ne cnoV

Cola fera plaisir au Roi, qui sera bien aise que celle survivance vienne par vous, el cela est convenable h tous égards.

Vous «'les bon, vous avez donné votre parole à Fontainebleau. Je compte tout sur elle cl sur voire bon cœur, qui doil être louché par mon cruel étal. Ainsi, je vous conjure de terminer celael d'en bien parler au Roi, tout de suite !

11 le lut et, aux mots « formellement promis », il su mit en fureur et me dit, faisant ses p^ros yeux : « Eh bien, il n'en aura pas! Il n'en aura pas! j'ai promis, s'il en vaque, mais non formellement ! Je ne soui^œ f|u'à votre fils et vous me tourmentez ! » Puis, continuant de lire, il lit bon visage à l'endroit : « Le fait est que vous aurez un bon colonel. » Il lut le reste sans rien témoigner, puis il me dit : « Qu'est-ce que cette survivance ? — Le Boulonnais ! — Cela est un peu fort. Je verrai cela ! Cela m'est tout neuf ! Voilà le premier mot que j'en entends ! »

Et, sur ce que je lui dis que M. Dubois lui en parlerait le lendemain, il dit : « Nous verrons cela I » en faisant assez bon visage. Sur ce que j'appuyai que le Roi serait bien aise d'éviter d'être importuné pour cette survivance par M. d'Aumont, et qu'il aimerait mieux que cela passât par lui, il dit avec sa liberté ordinaire : « Le Roi n'aime ni M. d'Aumont, ni M. de Villequier ! » Et il me quitta pour se mettre à une partie de jeu de wbisk vis-à-vis de sa sœur, et avec Mme de Tessé et M. de Montazet (ij, Mme la duchesse de Choiseul faisait une autre partie que M. de Saint-Florentin et moi regardâmes. On se lâcha bien en propos, et je faisais de bonnes réflexions sur le mauvais ton de ce qu'on appelle le bon ton, toujours méchant et n'ayant jamais l'air du calme de l'âme.

De retour chez moi, j'écrivis à M. Dubois que j'avais rompu la glace (car je vis bien qu'il n'avait voulu que cela), et que j'avais annoncé qu'il en parlerait le lendemain, ainsi que je lui demandais en grâce d'en parler fortement. Je chargeai les

(1) Antoine-Marie de Malvin, comte de Montazet, brigadier en 1748, servit ensuite dans l'année autrichienne, devint maréchal de camp en 17;>7, et lieutenant général en 1760.

porteurs de lui donner ce billet à son lever, et il fît bon effet.

Le 4 janvier, après la messe, j'entre (par mes amis) seul au bureau, et je trouve M. Dubois un instant libre. Il me dit : « Entrez, et écoutez ! Je viens de parler, je ne puis rien vous dire! Partez, tranquillisez votre esprit, vous serez content! Vous avez été bourré ? » Je lui dis que c'était sur le mot « formellement ». Il me répondit : « 11 me l'a dit, mais tout ira bien! » J'augurai qu'il voulait réparer cela. Il ajouta : « Comptez sur son bon cœur, il pense toujours de même pour vous. Laissez-nous faire, vous aurez satisfaction! »

Je lui dis : « Je pars, mais faut-il que je voie M. d'Aumont? » Il me dit : « Non! partez, soyez tranquille, l'affaire est en bon train, laissez-nous faire ! » Je lui dis : « Quand reviendrai-je? » Il me dit : « A huitaine! »

J'ajoutai : « On parle toujours de l'affaire du colonel général (1) qui quitte; faut-il agir de ce côté-là? » Il me répondit en riant : « Ne me faites pas jaser, je ne sais rien, mais vous serez content! » Je l'embrassai, dans la satisfaction où il me mit, puis je revins en lui disant : « Mais j'ai oublié de vous parler de faire antidater de 1766 ! » II me dit : « Je ne l'oublie pas ; soj-ez sûr que je ferai tout pour le mieux ! »

J'allai dire à M. Chariot que, s'il entendait parler de démission qui nous regardât, il la renvoyât si elle n'était pas de 1766, et en fit faire une autre, de façon que nous eussions notre date. Il me dit : « Je suis au fait, et je vous promets d'en faire ressouvenir ! »

C'est ainsi que je laissai, pour ce voyage-là, cette affaire au moins en bon train et que, dans huit jours presque entiers que j'étais resté à Versailles, il m'avait fallu toujours agir, et avec une belle patience ! Heureux si on mettait autant de suite aux affaires de l'autre vie I

Je partis à trois heures, et j'arrivai par un forte gelée.

En arrivant, et expliquant à ma mère, à mon fils et à ma

(1) La charge de colonel général de la cavalerie appartenait, depuis 1739, au marquis de Béthune, successeur du prince de Turenne. (V. la note du T. II, page 361.)

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belle-lille, ils m'en apprirent plus que je n'en savais : mon fils, la surveille, m'avait écrit qu'on j)arlait du mouvement derétal-major de la cavalerie, que M. de Bétliune, pauvre et devant sa charge de colonel général au petit Montmartel, la rendait, ce qui entraînait du changement. M. de Beuvron dissipa ces faux bruits en m'écrivant :

»< Il n"v arien darranp;é, par rapport aux charges de la cavalerie, mon cher cousin, mais si vous pensez à en acquérir une, il serait à propos d'en prévenir M. \o duc de Choiseul sur le bruit public, et je vous prie de ne pas me citer. »

Ce billet me parut bien important, mais comme je n'étais occupé que de l'allaire que j'espérais emporter ce soir-là, je répondis à mon fils que c'était à lui à balancer la perte de 7.000 livres de rente avec l'espérance du grade de brigadier qui me paraissait un grand avantage, et je ne suivis que mon allaire.

On a vu, ci-dessus, qu'elle ne tourna pas comme je l'espérais. Etant revenu à Paris, ils me rappelèrent tout cela, et cela me rappela aussi que j'avais vu, à Versailles, le duc de Charost (Ij fort occupé, joint à ce que M. Dubois m'avait dit en riant de ne le pas faire jaser, quand je lui avais demandé s'il ne fallait pas agir pour le Commissaire général (2).

Comparant donc tout cela, je vis tout une autre tournure à prendre, et que ce serait le régiment de M. de Charost que nous aurions, qui s'appelait le régiment du Roi. Alors je regrettai de n'avoir pas plus compté sur la nouvelle, et si le grade de brigadier était accordé, nous perdions ce grand

(1) Armand-Joseph de Bélhune, duc de Béthune-Cliarost, pair de France (1738-1800), colonel des grenadiers de France en 17;J0, mcstre de camp du régiment portant son nom en lliiT, mestre de camp lieutenant du régiment du Iloi en 1702, brigadier en 1700, maréchal de camp en 1770, lieutenant général en 1792, lieutenant général de Picardie et Houionnais depuis 17;J6, épousa, en 1700, Louise-Suzanne-Edmée Martel.

(2) Le Commissaire général de la c ivalerie était le marquis de Beuvron, qui commandait le régiment Commissaire général, de même que le marquis de Bé thune, colonel général de la cavalerie, dont il a été question ci-dessus, commandait le régiment Colonel général.

avantage et le fruit de toutes les peines que je m'étais données pour l'autre affaire et pour gagner la date de 1766, que je ne voyais plus à espérer, par là. De plus, je craignais que cela ne fit négliger la négociation avec M. d'Aumont et que, si l'affaire des charges manquait, nous restions à rien, et mes peines perdues, et réduits à renouer difficilement.

Le 5 janvier, mon fils vit deux fois, le matin, M. de Beuvron, lequel lui dit qu'il n'y avait encore rien de fait pour les charges. La perte en revenu ne parut que de trois mille livres, au plus, et il assurait que le grade de brigadier était certain. Sur cela, nous nous déterminâmes d'abord à demander la charge de M. de Beuvron, si elle vaquait. Il promit même de nous y aider, si la chose devenait sûre. Ainsi, j'écrivis à M. le duc de Choiseul pour, sans rien déranger à tout le reste, le prier de mettre mon fils sur les rangs pour avoir cette charge, et j'en écrivis de même à M. Dubois. Au moyen de quoi nous n'avions rien à nous reprocher, si nous perdions Favancement que cette charge procure, et nous vîmes qu'il était encore temps pour l'avoir. Tout cela nous tint bien en l'air (1) !

Le 6, l'archevêque de Cambrai, frère du ministre, et ^L du Tillet (2), colonel de Royal, vinrent me voir et me dirent que M. de Béthune ne voulait plus se défaire de la charge de colonel général. Cependant, mon fils vit encore M. de Beuvron et l'engagea à écrire pour lui faire avoir sa charge, si le mouvement avait lieu. Pour moi, je craignais que nous restions entre deux selles, et que cela ne fit manquer ma date de 66, par l'affaire de M. d'Aumont. "Nous restâmes quelques jours comme cela.

Le iO janvier, j'allai au cours particulier de Bomare, dont M. de Beuvron s'était charsré. Je lui demandai s'il avait écrit. Il me répondit que non, parce qu'il avait parlé, la

(1) Léopold-Charles de Choiseul, né en 1121, évêque d'Évreux en 1758, archevêque d'Alhi en IToO, de Cambrai en nGi.

(2) Charles-Ciaude-François, marquis du Tillet, né en 1726, colonel du régiment Royal finfanferie), épousa, en 1763, Charlotte-Geneviève Pelart de Sebeval.

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veille, au ministre, lequel lui avait dit que mon fils ne pouvait avoir sa charge parce qu'il n'était pas colonel ; qu'il ne l'aurait pas, qu'il y avait des anciens colonels qui la demandaient, et que mon fils pouvait avoir la charge de ceux-là, mais (jue l'afTaire n'était pas snre, et serait chère, y ayant un gros pot de vin; que M. de Oéthune devait aller chez M. de Choiseul qui l'avait demandé par lettre, et qu'il n'y a pas été.

Je revins dire tout cela dans ma famille. Par là, nous perdîmes le grand avancement de cette charge et, pendant ce temps, mon alTaire avec M. d'Aumont était comme manquée, et nous restions sans rien, perdant la date de 1766, qui m'avait tant alTecté. Il était difficile de renouer cette aiïaire.

Le soir, par une forte gelée (l), j'allai à Versailles pour tâcher de faire renouer par M. Dubois. Mais, arrivé à l'hôtel de la Guerre, je fus bien étonné d'apprendre qu'il était à Paris, où il s'était fait faire l'opération de sa terrible loupe à la joue gauche et derrière l'oreille. C'eût été un grand malheur que de perdre cet homme qui était doué de la meilleure tête et, comme il avait changé tout le pied du militaire, qu'il avait porté à la perfection des principes, tout allait reculbuter, s'il manquait, M. le duc de Choiseul ayant bien fait et soutenu tout cela, mais ne pouvant le soutenir seul.

Pour notre alîaire, c'était un malheur terrible, puisqu'il D'y avait que lui qui put parler au ministre : j'en fus al)asourdi un moment.

Etant monté chez le Roi, j'appris qu'on avait fait venir M. Tronchin pour Mme la Dauphine ; aussi je vis faire une terrible mine à M. Senac !

On disait aussi que le vaisseau qui portait M. de Saint- Victor (2; et sa légion avait péri par le feu, tout chargé de monde, ce qui aurait été affreux.

D'un autre côté, le parlement paraissait s'apaiser et tirer en longueur, pour M. de la Chalotais,

1; Le 7 janvier, il geia de deux degrés plus qu'en ITiO, et la rivière prise était singTalièremcnt basse }sole du duc de Croij.)

(2i L<' baron de Saint- Victor, brigadier d'infanterie, avait été nommé, en avril 1700, commandant L'énéral des truiipes dans les llos sons le Vent.

A la sortie du Conseil, je guettai M. de Ghoiseul et je lui demandai, en le remerciant, en général, de sa bonne volonté, s'il me conseillait de suivre l'affaire de M. d'Aumont. Il me dit qu'il ne conseillait rien.

Le 21, voyant qu'il fallait ou suivre, ou renoncer, je vis le duc d'Aumont. Il me dit que notre affaire ne pouvait avoir lieu. Je lui dis que je pensais le contraire ; que le ministre ne m'avait pas mal reçu. Il me répondit : « C'est votre affaire ! Je n'y peux rien ! » Je lui répliquai : « Mais s'il n'y avait qu'à lui en dire un mot d'après moi ! » Il dit : « A la bonne heure ! » Je répliquai : a On pourrait antidater la démission! » il répondit : « Je ferai ce que vous voudrez, mais je croyais qu'il y avait un compliment avons faire (voulant dire, comme le croyait le public, le régiment du Roi de M. de Charost). » Je lui répondis qu'il n'en était rien, que j'allais suivre.

D'après tout cela, la charge de Commissaire général me semblant manquée, il me parut qu'il n'y avait que la faible espérance de renouer pour l'affaire de M. d'Aumont.

J'allai écrire le Mémoire qui suit, lequel je fis lire à M. de la Ponce qui, l'ayant approuvé, en fit l'enveloppe pour l'adresser au ministre.

Le prince de Croy compte entièrement sur vos bontés; il en est pénétré, mais le temps s'allonge et il se désespère.

11 vous supplie instamment de procurer à son fils la charge de Commissaire général, si elle vaque. On ose dire qu'elle serait, à tous égards, en l)onnes mains.

Si cela était tout à fait impossible, le régiment de cavalerie de celui qui l'aura.

Mais, comme tout cela peut traîner, en attendant il vous supplie de songer au plus tût à l'aU'aire de M. le duc d'Aumont :

1" Cela vous procurerait un régiment de plus et une personne de plus à obliger;

2" Cela mettrait un bon colonel à ce régiment ;

y*' Il serait convenable, à tous égards, que la survivance de Boulonnais à M. de Villequier fût demandée ptir vous; le Roi serait bien aise que vous la demandiez.

4» En faisant plaisir à deux familles, vous rempliriez tous les

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objets, et cela peut Unir d'abord. Il ne faut que dire un mot au Roi pour l'engager à accorder celle survivance à M. de Villequier, et on aura sa démission aussitôt.

J'écrivis, deux jours après, à M. de la Ponce pour savoir ce qu'avait fait le Mémoire, mais M. de Choiseul n'avait rien dit t't l'avait mis de côté. L'opération de M. Dubois n'aurait pu venir plus mal à propos. Ainsi, je restai huit jours à Paris à chercher des moyens. Pendant ce temps, je linis mes comptes et je repris mon ouvrage de physique et d'histoire naturelle, qui m'occupa plusieurs jours et nuits. J'en parlerai après.

Le 27 janvier au soir, par une rude gelée qui reprit, cet hiver étant des plus rudes, j'allai à Versailles, non sans peine. En attendant la fin du Conseil, dans l'Œil-de-Bœuf, j'ap[)ris plusieurs choses :je visM. de Béthune; j'allai tout grossièrement lui demander s'il quittait. 11 me dit positivement qu'il ne quitterait sa charge de colonel général qu'avec la perruque, à moins qu'on ne la donnât à son fils. Je vis M. de Beuvron, qui me dit que cela était vrai. Ainsi, tout était dit du côté de ce projet-là.

Je vis M. de Cernay à qui je dis ce que M. de Taboureau venait de me dire de notre alFaire du charbon (1), pour laquelle il était mal disposé, quant à l'affaire judiciaire, et bien pour les objets généraux. M. de Cernay m'apprit qu'il avait dîné, la veille, chez ^l. Lemaître, avec M. Dubois, lequel redevenait visible. Je vis M. d'Aumont qui me dit qu'il pensait toujours de môme, mais qu'il ne ferait pas de démarches auprès de M. de Choiseul, qu'il n'eût promis de bien faire réussir la chose. Et il pensait, comme moi, que l'affaire ne manquerait que faute d'avoir quelqu'un assez décidé et bien

(1) Le charbon des mines d'Anzin, dans lesquelles on sait que MM. de Cernay et de Croy avaient des intérêts considérables.

Louis-Gabriel Taboureau des Réaux, né en 1718, conseiller au Parlement en [HO, maître des ftequêtes en IT.Jl, président au Grand Conseil en 1758, intendant de Valenciennes en 1764, conseiller d'État et contrôleur général dcg finances d'octobre 1776 à juillet 1777.

auprès du ministre, pour la déterminer, et que M. Dubois seul ne suflisait pas.

A dix heures, le Conseil n'étant pas fini, j'allai souper à mon joli petit couvert, avec Mme de Marsan et son aimable docteur, le plus fort des botanistes, et dont je tirais toujours quelque chose. A minuit, le prince de Soubise arriva de souper avec le Roi ; il nous dit que M. le duc de Choiseul avait parlé deux heures et demie sur l'affaire des Etats de Lille, qu'il avait travaillée et rapportée avec soin. Cela fait voir, outre tous les autres ouvrages, leur prodigieux travail, ce qu'on ne croit pas assez. Ce furent les baillis qui gagnèrent pour leurs représentants. Les quatre grands baillis sont le Roi, le prince de Soubise, M. le duc d'Orléans et le comte d'Egmont, et leurs représentants étaient, depuis plusieurs siècles, en possession de mener seuls les Etats, n'ayant, en fait de commissaires, que l'Intendant comme l'homme du Roi. La noblesse et le clergé disputaient, depuis soixante ans, cette possession, et demandaient à avoir chacun un député dans les Etats, ou au moins à l'addition des comptes. Il fut jugé que les quatre baillis seraient maintenus seuls, mais avec quelques vérifications sur les comptes.

Le 18, je ne fis que mes affaires de détail au bureau et pour la digue de Sangatte ^1) qui, enfin, avait été percée et dont le Roi se chargea. Je fis ma cour : Mme la Dauphine était mieux. Je revins, par une rude gelée, à Paris.

J'y travaillai beaucoup à mon grand ouvrage qui commençait à prendre forme, et j'écrivis à M. Dubois, puisque ce n'était que par lui que je pouvais renouer. Je crevai un excellent cheval de carrosse, en allant chez lui par la gelée.

Le 21 janvier, M. Dubois m'ayant enfin fait dire que je pouvais le voir, j'y allai avec mon fils, et cette démarche nous donna de grandes espérances. Je lui dis que l'affaire de l'étal-major de la cavalerie paraissant manquée, je lui remettais le pareil mémoire que j'avais donné au ministre, pour le prier de renouer l'affaire de M. d'Aumont. Il me dit qu'il

(1) Sangatte, ville à 3 kilomèlres S.-O. de Calais.

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n'oubliait rien, qm^ M. do Clioiseul viiuiit lo voir souvent, qu'ayant vu M. le duc d'Aumont, il était en état de traiter, par lettre, avec lui; qu'enfin il était persuadé que le mois de février ne se passerait pas sans que mon lils eût un régiment, et qu'alors on verrait si on pouvait raccrocher la date de 1766.

Rien ne pouvait être mieux, en comparaison du peu d'espérance que nous avions avant.

M. Dubois soutenait la douleur des caustiques avec un courage étonnant. 11 avait avec lui un homme qui avait été guéri (le la même chose par le même chirurgien, qui me dit être sur de son fait. C'est un petit vaisseau cassé, qui fournit toujours une lymphe qui s'épaissit en manière de cervelle ou de ris de veau, et, à la fin. se durcit. Il faut faire manger cela par dis caustiques paiticuliers, jusqu'à ce qu'on trouve le trou du vaisseau, et qu'on lui fasse faire cicatrice. Cette loupe était étonnante, sous l'oreille, et de la grosseur de la tête d'un enfant.

Cet hiver fut des plus rudes, ainsi que le précédent. Le thermomètre descendit un jour, vers les Rois, deux degrés plus bas qu'en IT'iO, c'est-à-dire au 12'" degré du thermomètre de Réaumur. La rivière resta prise en décembre, et pres<[ue tout janvier. Enfin, du 21 au 22 janvier, le dégel commença tout à fait et continua avec douceur; on n'avait jamais vu tant de sécheresse.

A la fin de janvier, mon fils et le duc d'Havre, pour se dissiper, allèrent passer dix jours à l'Hermitage, pour les ouvrages.

Le l'''" février, j'allai à Versailles avec ma fille et ma bellefille. Le 2, elles virent la réception de chevalier de l'Ordre de M. le Dauphin, ce qui attira un monde prodigieux. Le Roi, au chapitre, nous proposa >L le comte de Provence qui allait faire sa Première Communion à Pâques, et il en signa seul la feuille de nomination ; puis il fit de même pour un infant d'Espagne. On croyait que c'était tout, et il paraissait certain qu'il n'y aurait point d'autre chevalier nommé, quoiqu'il y eût onze places vacantes, mais le Roi dit, tout à coup: « J'ai encore une petite liste; M. de Marigny, lisez-la ! » Il la

lut, et le Roi la signa et l'envoya proclamer, ce qui étonna.

Cette promotion fut de MM. le duc de Duras, le comte de Noailles, le comte de Périgord, le marquis de Brancas, le maréchal de Balincourt, âgé de quatre-vingt-sept ans, le prince de Tingry, le marquis de Poyanne, le comte de Pons- Saint-Maurice (1), et le comte de Ségur. Ainsi, avec les deux princes, cela fît les onze places vacantes.

Le duc de Duras était pair, et MM. de Noailles, Périgord et de Brancas Grands d'Espagne. Le militaire fut bien aise de cette promotion, à cause de M. de Balincourt chez qui se tenait le tribunal, M. le prince d'Isenghien étant aveugle, et pour M. de Poyanne, et surtout M. de Ségur, qui l'avait bien gagné par ses blessures et son zèle. Pour les autres, M. de Périgord avait reçu la promesse du feu Dauphin, M. de Pons avait une espèce de droit comme ayant été gouverneur du duc de Chartres, et les autres allaient sans dire et ne l'avaient attendu que parce qu'il y en avait trois dans leur famille.

Ensuite, le Roi reçutM. le Dauphin, comme tous les autres, chevalier de Saint-Michel : il n'y avait point de différence, ni pour son habillement de novice, ni pour sa réception, hors qu'il marche devant le Roi, et qu'au serment, il y a quelque changement nécessaire à son état.

A la procession, on trouva M. le Dauphin fort faible, et, malheureusement, la vue basse, ce qui est un furieux malheur. D'ailleurs, on disait du bien de la douceur de son caractère. Ma fille et ma belle-fille étaient dans une travée, et cette dernière vit, pour la première fois, cette cérémonie dans tout son beau.

Je reviens à l'affaire du régiment de mon fils : j'avais appris que la duchesse de Choiseul avait prié à souper, pour ce jour-là de la Chandeleur, ma fille et ma belle-fille. Je songeai à en profiter : j'envoyai un exprès à Paris à M. Dubois et je lui écrivis pour savoir s'il avait parlé et s'il me conseillait de

(1) Emmanuel Louis-Auguste, chevalier, puis comte de Pons Saint-Maurice, né en 1712, brigadier en 1740, maréchal de camp en 17i8, lieutenant général en 1759, fut, en outre, premier gentilhomme île la Chambre du duc d'Orléans et gouverneur du duc de Chartres.

faire pjirler ma belle fille. 11 nie répondit qu'il iivail parlé, deux jours durant, do l'alVairede M. d'Aumontpour la survivance du Boulonnais, au ministre, qu'il assurait que je le trouverais très au fait, et qu'il conseillait de profiter de ce souper-là, et de parler.

Je mis mes deux dames bien au fait, et ma belle-fille ne trouvant rien de difficile pour être utile à son mari et à nous, malgré la timidité qu'elle devait avoir de parler au ministre qui avait été si contraire à son mariage et à ses parents, se détermina, delà meilleure grâce, à lui parler fortement. Gela n'était pas aisé, car il n'y a que le moment où il sort de table et devant tout le monde. Elle ne le connaissait pas, et n'avait pas eu lieu de s'en louer. Ainsi, je restai chez moi à la plaindre, car c'était un coup de force !

Vers une heure de nuit, elle vint me dire qu'en sortant de table, heureusement, il avait demandé à lui être présenté, que ma fille, en le lui présentant, l'avait prié de l'écouter, et qu'elle avait parlé longtemps avec force. Je vis que c'était tout au mieux. M. de Choiseul se trouva, en effet, très au fait, mais dit, d'abord, que le Roi ne se déterminerait pas à <lonner cette survivance. Elle appuya si fort, et avec si bonne grâce, qu'elle le força à promettre qu'il en parlerait au Roi, à son premier travail, de sorte que, bien [)révenu par M. Dubois, c'était tout ce que nous pouvions demander. Ainsi, pour son début, elle fit un bon coup de force.

Le 3 février, j'allai chez elle le matin, et, avec ma fille, nous fîmes une lettre qu'elle écrivit encore au ministre pour le presser de parler au Roi, et de façon à réussir. Nous y mimes tout ce qui pouvait l'y engager.

Tout cela, joint à la fatigue de faire sa cour à tout le monde, fatigua bien ma belle-fille, qui n'était pas toute remise de sa cruelle couche. Enfin, à cinq heures du soir, nous partîmes tous trois, mais, au bout d'un quart d'heure, ma belle-fille se trouva si mal, qu'il fallut arrêter. Il lui prit une petite toux, mal au cœur, courbature terrible, et elle arriva bien souffrante et se coucha de bonne heure.

Le 4, après une nuit assez agitée, M. Milliard vint et la

trouva, quoique sans fièvre, avec une toux affreuse, qui dura tout le jour sans discontinuer et absolument de Tespèce de celle de la rougeole.

Le 5, la toux continua le matin. Nous étions d'autant plus inquiets, que, le jour que Mme de Solre tomba malade, à ce qu'il paraissait, de la rougeole, la pauvre duchesse de Fronsac en mourut, cette maladie étant rentrée. L'aimable et respectable femme, fille de Mme d'Hautefort, ma pauvre belle sœur, n'avait jamais été que souffrante de la poitrine ; elle avait, cependant, eu deux garçons qui venaient bien. Il fallut cacher cette mort, ce qui donnait un embarras de plus.

D'ailleurs, mon fils, qu'on attendait, manda qu'on ne s'étonnât pas s'il tardait d'un jour, parce qu'il s'était donné un coup à la tète, à l'Hermitage, et avait été saigné, et Mme de Solre lut cette lettre.

Mme de Solre toussa encore deux jours, et, à notre grand étonnement, cela passa tout d'un coup, comme cela était venu. Elle recommença à sortir et à jouir un peu du monde. Elle prenait tout avec une gaîté et une sagesse bien admirables pour son âge de dix-neuf ans. Elle se formait aux affaires avec une justesse et une suite d'esprit qui nous donnait les plus grandes espérances.

Mais, avec cela, nous n'avions pas la réponse de M. de Choiseul, qui souffrit bien de sa gravelle. M. Dubois était dans le fort de l'opération de sa loupe, le temps s'allongeait, et l'avancement de mon fils était comme perdu ou confondu, ainsi que celui des autres, ce qui, après toutes mes peines, me fâchait fort.

Mme de Solre trouva le duc de Choiseul à la noce chez Mme de Beuvron. Elle ne perdit pas un moment à lui parler fortement. Il promit encore d'en parler au Roi, mais d'assez mauvaise grâce, et les voyages du Roi du carnaval firent tout rester là.

Le 11 février, j'appris une autre chose qui me donna bien du chagrin, c'est que le duc de Croy se mourait. .Je sentis d'abord combien cela m'allait donner d'embarras. Il fallait peut-être changer de titre pour prendre les noms et armes-

d'aîné, disputer la grandesse qui était donnée au nom, mais ferait la plus grande et difficile affaire , et voir éteindre les restes de notre fameuse branche ainée, ce qui me rappelait que, de quatre branches, tout se réduisait, pour ressource, à mon] petit-fils ; et enfin voir sortir toutes nos belles terres anciennes des aînés, pour passer aux enfants de M. le marquis de Leyde, qu'on disait mal marié (1).

Tant d'objets me tracassaient, et Mme de Solre, ne songeait avec raison qu'à son fils, se fâchait de voir que nous n'aurions rien du duc de Groy. 11 était si obsédé, gardé à vue, et si soupçonneux, que je n'avais pu le suivre et le ménager, étant obligé de passer mes étés à Calais, ce qui m'emportait tout le beau temps. J'avais espéré qu'il se remettiidt, pour tàter auprès de lui l'été d'après, mais il paraissait ne pas devoir aller jusque-là.

J'engageai mon fils à traiter avec moi cette affaire à fond, sur mes grands et anciens ouvrages de généalogie, et j'en écrivis très en détail à M. Moreau, bien fâché de voir que cela m'allait peut-être donner bien du tracas, tandis qu'après avoir eu tant d'ardeur, j'avais passé presque à l'indifférence, du moins pour moi, et à ne désirer qu'à jouir, ayant près de cinquante ans.

M. Moreau, de lui-même, fit beaucoup agir, et nous envoya une réponse très détaillée qui nous fâcha extrêmement, tant pour la manière qu'on s'y était pris, que par la nouvelle que nous apprîmes qu'il avait ordonné, après sa mort, la vente du Rœux, et que nous n'apprîmes que des choses fâcheuses, ce qui me mettait dans l'impossibilité de l'aller voir ; tout cela était cruel. M. Moreau, qui revint, dit qu'il ne pouvait guérir, mais que cela pouvait traîner, et, en effet, cela traîna, et il fut Kioins mal.

Il faut dire, à présent, un mot de mon grand ouvrage d'Histoire naturelle.

(1) Philippe-François de Croy, père du duc de Croy-Rœulx, avait eu, de son premier mariage avec Marie-Eugénie de la Trameric, une fille, Anne-Marie, qui devint la mère du marquis de Leyde. Celui-ci était, par conséquent, le neveu du duc de Crov-Rœulx.

J'avais repris, dès le mois de novembre, cet ouvrage, et, insensiblement, il devenait si curieux et intéressant, et même si utile, étant peut-être seul dans son espèce, et faisant un magnitîque résumé de tout ce que renferme notre globe» que je m'y adonnais comme malgré moi, et j'y employai tout le temps que les ail'aires ne me demandaient pas à autre chose.

Ainsi, du 1" novembre au 11 février, que l'aifaire du duc de Croy me le fît abandonner pour lors, j'y travaillai souvent sept à huit heures et quelquefois jusqu'à dix et onze heures par jour ou nuit, car j'y passai souvent jusqu'à trois ou quatre heures du matin.

En novembre et décembre, je refis tout le commencement de l'ouvrage en général, et du règne minéral, et je repassai et corrigeai ce règne que je donnai à copier, par cahier, à deux écrivains de Paris, de Reins (1) ayant assez d'ouvrage, d'ailleurs, et ]\I. Dupin continuant à merveille de copier mes grands mémoires de ma vie, dont j'avais déjà dix volumes in-quarto reliés, sans compter celui du beau voyage en Angleterre,

L'admirable livre intitulé Chimie, de Boerhaave (2), qui est plutôt un cours de physique, m'engagea à l'extraire et à faire les quatre éléments, et je repris et fis tous les principes de chimie et physique. Le bon Dictionnaire de Chimie de M. Macquer (3;, qui venait de paraître, me donnait de nouveaux et meilleurs matériaux, surtout avec le chef-d'œuvre admirable de Boerhave, son grand travail sur le feu.

Ainsi, j'approfondis tous les commencements les plus abstraits, ce qui donna un grand jour et bien plus de force au tout.

(1) Secrétaire du prince de Croy.

(2) Ilermann Boerhaave, illustre médecin hollandais, né en i6G8, a publié, entre autres ouvrages, Elemenla chimiœ qux anniversario lahore docuit' in publiais privatisque scholis. Parisiis, 172'*, 2 vol. in-S", qui ont été traduits du latin par J.-N.-S. AUamand (Amsterdam, 1732, 2 vol. in-12). Nouvelle édition, avec des additions (Paris, 1754, G vol. in-12).

(3'; Dictionnaire de chimie, contenant la théorie et la pratique de cet art. par P.-J. Macquer (Paris, Lacombe, 1766, 2 vol. in-8»).

A la fin de janvier, je repris le règne végétal, anqnel je donnai toute l'étendue et l'ensemble que, hors M. Pluclie, on n'y avait pas encore mis. Je sentis, alors, toute la beauté du livre des Spectacles de la Nature.

Je fis l'extrait de toute la Physique des arbres, de M. Duhamel (1), et ces ouvrages, avec ceux de Derham (2), de Macquer, et de l'immortel Boerhaave, me donnèrent un précis, et comme la quintessence du règne végétal, qu'excepté quelques parties des fieurs, et la partie cliimique, j'achevai le 11 février, laissant ces objets à reprendre, l'afTaire du duc de Croy m'ayant tout fait abandonner.

Ainsi, il me restait, pour l'hiver d'après, à achever mes quatre éléments de Boerhaave, pour la première partie, celles que je viens de dire pour le règne végétal, et tout le règne animal à repasser, étendre et fortifier.

M'étant, ensuite, trouvé un peu de temps, je repassai tout ce que j'avais fait du règne animal, où je remis, au commencement, un plus bel ordre, que je perfectionnai et repassai en entier.

Le 12 mars, j'achevai ce que je voulais dire sur l'homme, et, le 14, je quittai tout à fait ce grand ouvrage, le laissant presque fini, et on continua à le copier, cahier par cahier. J'étais moi-même étonné d'avoir exécuté cette grande entreprise.

Le mariage de Mlle de lieuvron avec son parent le marquis d'Harcourt (3], qui resserrait les mêmes familles, se fit en février, avec grande magnificence, et me procura d'être à plusieurs fêtes et à deux grands bals.

(1) La Physique des arbres, par Henri-Louis Duhamel du Monceau (Paris, 1758, 2 vol. in-4»!.

(2) \V. Derham, théologien et naturaliste anglais, auteur de la Théologie astronomique, de la Théologie physique ou de'monslralion de Vexislence et des atlrihuls de Dieu (tous deux traduits en français, en 1720^, etc.

(3) Anne-Catherine, dite Mlle de Beuvron, ou Mlle d'Harcourt, née en 1750, mariée le 17 février 1767 avec Charles, comte d'Harcourt dOlonde, né en 1743, mestre de camp commandant le régiment Commissaire f/énéral, était fille d'.\nne-?'rançois d'Harcourt, marrpjis de Beuvron, né en 1727, et de Marie- Catherine Houille.

La noce, chez M. de Beuvron, et la magnifique célébration à Saint-Sulpice, où tout le monde fut, se trouvèrent superbes, ainsi que chez le duc d'Harcourt. Une fête charmante fut donnée chez Mme de Brienne, et une chez Mme de Bentheim, avec une singulière représentation des ombres. L'aimable milord Harcourt (1) et son second fils vinrent bien obligeamment exprès.

Ma belle-fille n'alla, le mercredi gras, qu'à un beau bal chez M. de Flamarens, qui dura jusqu'au grand jour, et où elle s'amusa fort, car elle n'avait presque pas joui du Carnaval, que le dangereux état de Mme la Dauphine rendit assez triste, et tout cet hiver fut fort tranquille. Le lundi gras, ma mère, par complaisance pour ma belle-fdle, donna un très joli souper dansant, qui fut bien. Le mardi gras, mes enfants allèrent à celui de la princesse de Turenne, et cela finit ce tranquille carnaval, mais ma fille et son mari y dansèrent davantage. Nous eûmes à nous louer de la sagesse avec laquelle ma belle-fille prit tout cela.

Pour moi, pour mon mardi gras, j'eus une si forte colique, que je me purgeai le deuxième jour du Carême. Dès que je fus remis, je songeai à reprendre l'affaire du régiment. Mon fils insista, avec raison, à voir M. Dubois. Cela paraissait imposfsible, dans son état, mais je lui écrivis si fortement, qu'il nous donna rendez-vous. Le 7 mars, nous y allâmes. Je le trouvai affaibli, mais il nous parla toujours au mieux, et nous dit que l'alfaire était comme faite et réussirait, si M. d'Aumont voulait lui écrire qu'il persistait et consentait à tout. M. de Choiseul voulait avoir, de sa part, quelque chose par écrit, et avec raison, pour avoir ses sûretés et ne pas parler au Roi légèrement.

Le 8 mars, j'allai avec mon fils à Versailles. Nous eûmes un grand entretien avec M. le duc d'Aumont. Il avait de la peine à se déterminer à écrire. M'en étant douté, j'avais

(1) Lord Harcourt, ou le comte d'Harcourt, ambassadeur extraordinaire et ministre plénipotentiaire du loi de la Grande-Uretagne à Paris, en 1769, époque où il vint demeurer rue Saint-Dominique, hôtel Grimberghen.

On verra ci-dessous qu'il était parent éloigné des d'Harcourt français.

2r»6 JOURNAL DU DUC DE CROV

ena^agé mon fils à lui faire un projet de lettre qu'il fit au mieux dans sou goût. 11 le goûta assez et promit, enfin, de lécrire et de porter cette lettre à M, Dubois, avec qui il voulait absolument s'expliquer. Quatre jours après, il nous dit avoir remis la lettre à M. Dubois, en être fort content, et nous en attendîmes le succès, avec crainte et impatience.

Ce 8 mars, nous allions, de ])lus, à Versailles, pour le contrat de mariage d'une des demoiselles d'Ilautefort, mes belles-nièces, avec M. de Rastignac (1). En arrivant, à midi, et croyant être encore avant le lever, je le trouvai fait. Tout le monde courait aux fenêtres, et j'appris que le lever avait été avant onze heures, de sorte que tout le monde avait manqué le contrat, et qu'il ne s'y trouva, par hasard, que le marié et le notaire, et le roi signa toujours.

La cause de ce lever matinal était cruelle : c'est (ju'on allait porter le viatique à Mme la Dauphine, Troncliin ayant averti que cela pressait, dont elle remercia obligeamment, et, s'il ne la soulagea pas comme médecin, il se tira du moins, en homme de beaucoup d'esprit, de cette cruelle et difficile commission, car toute la faculté, jalouse, fut bien déchaînée contre lui.

J'allai à la chapelle avec mon fils, en haut, où nous arrivâmes comme le Saint-Sacrement partait, suivi du Hui et de toute sa famille. C'était un coup d'œil frappant et touchant. Nous rejoignîmes le cortège dans la cour, et tout le monde resta dans la cuur de marbre, l'appartement des petits cabinets en haut, où logeait Mme la Dauphine, ne pouvant contenir tout le monde. Le cardinal de Luynes fit la cérémonie, et parla bien.

Le dais est porté par deux capitaines des Gardes et deux gentilshommes de la Chambre, un capitaine des Gardes à droite en avant, à gauche un premier gentilhomme de la Chambre, et dans l'ordre opposé, derrière. Le Roi, un cierge à la main, ainsi que toute sa famille, suivait. On ramena de

(1) Jacques-Gabriel Chapt, comte de Rastignac, enseigne des gendarmes Dauphin, épousa, contrat signé le 8 mars 1767, Adélaïde-Julie dllaulefort, née en 1713.

même le Saint-Sacrement à la chapelle, et l'affluence du monde faisait un grand et touchant effet. Je remarquai avec douleur que notre jeune Dauphin avait bien mauvais visage, mais ses deux frères, surtout le dernier, étaient mieux.

Mme la Daupliine continua d'empirer. Cependant, elle ne se sentait pas si mal^ mais des pertes et hémorragies l'anéantissaient de plus en plus, Tronchin la faisait manger pour la soutenir. Elle digérait bien, se levait et faisait même de la musique presque tous les jours, car elle jouait bien du clavecin, et, peu de jours avant sa fin, elle joua, à livre ouvert, des pièces qu'elle n'avait jamais vues. Tronchin soutenait que sa poitrine ne s'attaquait que par l'affaissement de la machine, que le foie était la cause de son mal, et qu'on lui trouverait le cœur rapetissé par le chagrin.

Senac soutenait que c'était pure pulmonie qu'elle avait, apparemment, gagnée en gardant si assidûment son respectable mari à qui elle avait servi de garde. Ainsi elle mourait soit de douleur, soit des soins qu'elle avait donnés au Dauphin, ce qui était bien digne de la faire regretter. Cependant, elle l'était peu, étant quelquefois un peu despotique.

Elle finissait avec çjrand couraore, sainteté et résignation. Elle parla au mieux à ses enfants, et on regardait sa perte comme cruelle pour la religion, et surtout pour le duc de La Vauguyon, gouverneur de ses enfants et homme très pieux, qui allait être abandonné de ses soutiens.

Le 13 mars, elle s'affaiblissait ; cependant, elle se leva, dîna bien. A quatre heures du soir, le Roi y étant, s'aperçut le premier qu'elle tournait tout à coup à la mort. Il appela son confesseur et l'en avertit. Elle ne parla plus, et mourut à sept heures trois quarts du soir. Le Roi et toute sa famille partirent pour Marly et, le lendemain, on la descendit à l'ancien appartement de Mme de Pompadour, où on l'exposa sur un lit de parade à découvert, et une foule étonnante de peuple alla l'y voir.

Le 15, elle fut ouverte : il se trouva qu'il n'y avait rien au foie, que les poumons étaient gâtés, ulcérés, et un adhérant depuis longtemps; rien au cœur, mais flétri et dénué de sang.

268 JOURNAL lu nue i>k croy

Il on résulta que Troncliiii eut le dessous, qu'il parut qu'il s'était trompé d'abord, mais ([uaiid La BrcMiilio porta le procès-verbal au Roi, il dit : « Troncliin m'a donné, avant sa mort, cela par écrit! » Cependant, en général, Senac triompha et cela fit beaucoup de tort à la réputation du fameux M. Tronchin.

Mme la Daupliine, par son testament, demanda de supprimer la cérémonie, de la porter, en un jour, à Fontainebleau, et, le lendemain, à Sens, et de l'enterrer à coté de son mari. Tout cela fut exécuté. Le 21 mars, avec toute sa Maison, mais sans grande cérémonie, elle fut menée à Fontainebleau, le 22 à Sens, où elle fut enterrée le 23, dans le caveau et à côté de ^L le Dauphin, couple respectable qui méritait une plus longue vie ! Son cœur fut porté à Saint- Denis par une princesse du sang, et le tout ne se passa pas sans tracasserie, comme cela se pratique.

Le Roi conserva toute sa Maison pour la future Dauphine, le jeune Dauphin devant être marié dans trois ans, avec, disait-on, une archiduchesse.

Je reviens à la grande affaire du duc de Croy : il s'affaiblissait. Les médecins disaient que c'était anéantissement, qu'il n'y avait pas de remède, mais que cela pouvait traîner plus ou moins. M. Moreau nous écrivit un grand détail qui nous instruisait de tout, et il paraissait que toutes ses dispositions étaient faites, et qu'il n'y avait rien à faire de notre part ; mais je le regrettais bien sincèrement, et j'étais vivement touché de voir ainsi finir notre première branche, et que nous nous réduisions à mon seul petit-fils. C'était beaucoup que cet éclaircissement ; il me mettait à l'aise là-dessus avec elle (1), et elle pouvait m'aider, connaissant mieux que personne la Cour d'Espagne qu'elle avait conduite plusieurs années. Nous fûmes donc très aises de cet éclaircissement important qui commençait à débrouiller toutes ces grandes affaires.

Mon grand ouvrage d'Histoire naturelle étant terminé

(1^ Elle, cest-à-dire madame de Leyde.

pour cet hiver, pour ne m'en pas trop occuper et me laisser dormir assez là-dessus, je repris toutes mes affaires journalières et des particuliers, et les autres petits ouvrages que cela avait suspendus. Je terminai tout à mesure et commençai à jouir du printemps, et nous finîmes, les 22 et 27 mars, par deux litholysations très curieuses, du côté d'Issy, et l'autre du côté d'Arcueil. Rien n'est plus amusant pour un curieux, et je vis avec plaisir que ce goût prenait dans la bonne compagnie : le prince de Monaco, le duc de Fronsac, MM. de Lillebonne et de Beuvron, de Coigny (1) et beaucoup d'autres suivirent ce cours avec bien du plaisir.

Le 26 mars, j'allai à la foire voir un géant de sept pieds huit pouces de haut, et bien proportionné. J'y vis des animaux curieux, des serpents de dix à douze pieds de long, qui me parurent être la vipère à grain d'orge, la langue à trois fourches. Ils ont fait des petits vivipares à Paris, et ils étaient singulièrement bien dressés. La femme qui les a élevés dans une boite de coton les suspendait par le bout de la queue et leur ordonnait de la baiser. 11 était bien curieux de voir en combien de replis entremêlés ils se repliaient pour venir baiser leur maîtresse ou lui servir de palatine. Elle me fit voir une vessie qu'elle leur ôtait tous les quinze jours au bout de la mâchoire, pour ôter le venin. Le jeu continuel de leur langue à trois dards était curieux.

Elle avait aussi un gros animal amphibie qu'elle appelait la panthère de mer, qui était le vrai phocas à tête de chat et à beaux yeux, et moustache (voir au Dictionnaire de Bomare où il est bien dépeint). Le corps est d'un vrai poil court. Il était bien dressé et, tant dans l'eau qu'en marchant ou en se traînant, il me donna les deux pattes comme un chien. Les pattes de devant ont des griffes, et ne sont que peu palmées, les pattes de derrière sont des nageoires, tant elles sont pal-

(1) Marie-François-Heni'i de Franquetot, marquis, puis duc de Coigny, né en 173", brigadier en 1756, maréchal de camp en 1761, lieutenant général en 1780, pair do France en 1814, maréchal de France en 1816, gouverneur des Invalides la mémo année, avait épousé, en 1735, Marie-Jeannc-Olympe de Bonnevie.

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mées, mais c'est aussi des pattes à cinq grilTcs, dont la membrane vient jnsqu'anx u:rifi'os mûmes.

Nous vîmes aussi des coati (1 , qui sont bien dépeints dans le Dictionnaire de Bomare, et qui tiennent du renard et du taisson (2), mais ils se couchent et se replient comme le hérisson.

Il y avait là, aussi, un chat-tigre, ou petit tigre des plus beaux pour les yeux et sa belle robe. Il était plus grand, et, d'ailleurs, comme le rapporte M. Brisson.

Le 29 mars, je vis M. Dubois que je trouvai très changé, et je craignais pour les suites de cette terrible opération, car tout le monde convenait que ce serait une grande perte. Il m'assura toujours que TafFaire était dans les portefeuilles, mais les travaux avec le Roi devenaient de loin en loin.

Le 31, M. de Cernay, M. Laurent et moi fûmes encore plaider notre grand procès des charbons, où on nous attaquait si légèrement notre octroi, chez M. de Taboureau, qui donna son avis le \ avril. Cette alfaire me donna, et à M. Laurent, bien de l'ouvrage cet hiver, et j'y fus bien utile à la compagnie, mais M. de Templeuve, notre partie adverse, qui avait ouvert ses fosses sur nos veines, trouva l'eau, et ses ouvrages se remplirent d'eau, comme il nous était arrivé à deux fosses dans le voisinage.

Le 2 avril, j'allai, avec ma fille, mon fils et sa femme, faire un dîner h la légère à Chàtillon. C'était la première fois qu'on y mangeait : la cuisine se trouva commode. Le jour fut très beau et la partie charmante. Mes enfants s'y réjouirent fort. Nous lorgnâmes bien avec les grandes lunettes achromatiques. Le petit salon, en haut la plate-forme, et tout était charmant. Nous examinâmes la Cour, qui était à Choisy, d'où le duc d'Havre nous lorgnait, et nous plongions dessus. C'était dans le tendre de la première verdure, ce qui égayait cette vue sans égale. Le bâtiment était des plus commodes, bien entendu et assez habitable. J'y fis placer un mastic très

l) Le coati, quadiupcde liabitint rAniériquc méridionale, rusé comme le renard el se nourrifîsant, comme lui, de volaille et de petits animaux. '2> Le blaireau, ou taisson 'en latin taxus).

bien imaginé, et cette partie seule m'aurait payé de la dépense, tant elle fut agréable. Le soir, nous fîmes, dans le joli bois, de bien belles promenades, et le contentement de nos enfants m'en fit éprouver un très grand. Le soir, il y eut, à Paris, un combat de mousquetaires contre !e Guet, événement qui n'était plus à la mode, et qui n'eut pas de suite.

Le 5 avril, je fis, à Versailles, un des plus agréables voyages que j'y aie faits, et, quoique j'y allasse, alors, aussi rarement que j'y avais été fréquemment jadis, j'y fus traité au mieux. J'y fis, en un moment, cent affaires particulières, du bien à plusieurs personnes, et je trouvai tout à souhait sous la main. Je n'allais presque plus jamais au coucher ; en traversant l'appartement, j'y entrai : il y avait un monde étonnant et, sans que j'eusse lieu de m'y attendre, faisant si rarement ma cour, le Roi me fixa dans la foule et me donna le bonsoir, ce qui me maintint dans mon principe qu'il vaut mieux tâcher de se faire estimer que d'être assidu.

Le lendemain. Mesdames me dirent les choses les plus obligeantes, mais ce qui me pénétra, c'est la Reine à son dîner qui, avec son charmant air de douceur, m'appela et me dit : « Regardez ce portrait ! » C'était un portrait très ressemblant de M. le Dauphin. Elle ajouta : « Regardez comme il ressemble ! » Et, comme je le fixais d'un air touché, elle ajouta encore, du ton le plus tendre : « Il vous aimait bien! » Le ton et la chose me perça jusqu'au fond de l'âme.

Le 8 avril, je vis, pour la première fois, le prince héréditaire de Brunswick chez Mme de Brionne. Il partait le lendemain et j'étais fort curieux de le voir, après l'avoir tant lorgné à la guerre. Il me parut extrêmement poli et ayant nos façons, et je fus fort fâché de ne pouvoir parler guerre avec lui. lime dit qu'il retournait, pour deux mois, en Angleterre, où j'avais vu sa femme, sœur du Roi ; il revenait d'un beau voyage d'Italie et avait été fort fêté partout.

Le 10 avril, je fis un grand travail utile, avec M. l'abbé Beliardi, secrétaire d'ambassade de France à Madrid (1), où

.1; Italien d'origine et né le 28 août n23, employé, eu 17 iG, au tribunal de

il allait rotoiirner. Il me lit voir qu'il avait mis ma créance de 87.S12 livres de France, pour ce qui était dû à la princesse de Solre, bien en règle, par reconnaissance du 10 juillet 17G1, chez Gabriel Benoit de Alonzo Lopez, trésorier à Madrid, où il avait fait faire la pièce en mon nom; ainsi, (pi'elle n'était pas perdue, comme je croyais, et que Mme la marquise d'Arizza (1) devait l'avoir. Il m'en lit voir une copie simple, qu il m'avait envoyée, et je le priai de m'en faire lever une expédition, et de m'aider à suivre cela, dont il y avait peu à espérer.

Je pris, avec lui, des éclaircissements utiles pour l'afTaire de la grandesse, qui paraissait prochaine, le pauvre duc de Croy étant plus mal, et je craignais d'avoir bien de la besogne pour tout cela.

Le 13 avril, j'allai à Versailles avec mon iils, chez l'abbé Frischman, où logeait l'abbé Beliardi, consul général de France en Espagne, avec qui nous fimes encore une plus grande connaissance, qui pouvait être fort utile. Il me donna bonne espérance pour ma créance, qu'il avait bien mise en règle, et nous dit que tout dépendrait, pour la grandesse, d'une lettre de [)rotocole dont il me remettrait le modèle, au moyen de quoi tout s'arrangerait facilement. Cette démarche fut très utile, et nous travaillâmes bien aussi pour les Collins.

Le 14, nous fimes, tout en famille, une jolie partie à Boulogne, chez l'amusante comtesse de Montmorency qui, profitant du voyage d'Angleterre où nous l'avions vue, venait de mettre, avec intelligence, son jardin à l'anglaise, goût qui pourra bien prendre, et peut-être avec fureur, comme le reste, en France. Ce tour de jardin, bien entendu et entretenu, a l'air bien plus frais et champêtre.

la nonciature, puis internonce, IVibbé Augustin Beliardi fut, en 17oi>, chargé des affaires de la Marine et du commerce de France, h Madrid. Plusieurs fois rappelé à Paris, puis renvoyé en Espagne, de 1762 à 1771, il était abbé de- Saint-Florent et vivait encore en ITJl.

(1) Marie-Anne Charlotte, née en 1717, fille de Jean-Baptiste-François de Croy, duc d'Havre et de Croy, mariée en Espagne, en 1737, avec Joachim- Antoine-Xirnénès, marquis d'Arizza, Grand dEspagne de la première classe.

On a vu, plus haut, qu'elle était belle-sœur de M. de Priego.

Nous revÎQmes gaîment par le bois de Boulogne et le grand cours, où la nouvelle plantation des Champs-Elysées devait, dans peu d'années, avec la nouvelle place et le grandissement des Tuileries, faire un ensemble superbe. A ce sujet, tandis que le prince héréditaire était à Paris, M. Souftlot (1), architecte de Sainte-Geneviève, lui fit remarquer qu'il y avait, alors, d'entrepris, tant autour que dans Paris, onze grands ouvrages en belle pierre de taille, dont chacun suffirait pour illustrer une autre grande ville. Aussi ce qu'on tirait de pierre de taille (tout assemblage ou lit de deux à trois pieds de haut de coquille en vis) était prodigieux, ainsi, que le nombre des maçons et tailleurs de pierres employés, ce qui gênait dans bien des rues. Cela annonçait qu'il y avait de l'argent dans l'intérieur, et faisait voir l'avantage de la paix, mais la capitale l'emportait peut-être trop sur le reste du royaume.

Ces onze grands édifices, si je peux me les rappeler tous, étaient le Palais Bourbon, ouvrage immense ; l'Opéra, le Palais-Royal, Sainte-Geneviève, la paroisse Saint-Louis, la nouvelle place, Saint-Roch, la prolongation de la rue Sainte- Anne, et tous ses hôtels, l'Ecole Militaire ; le grand gard (.sic) (2) (alors suspendu), et j'ai oublié le onzième. Et, de plus, le nouveau et superbe boulevard s'embellissait, et on bâtissait partout, dans la ville. On remarquait aussi que la quantité de selliers et de nouvelles voitures était remarquable, et le goût des voitures anglaises, dont mon fils avait amené la première avant la paix, prenait beaucoup.

J'ai dit que M. de la Ponce nous avait assuré que, vers le Vendredi-Saint, le travail aurait lieu, et, sur la parole de M. Dubois, nous nous attendions toujours à l'arrangement avec M. le duc d'Aumont pour la survivance de M. de Villequier et son régiment de Royal Pologne. Nous étions tous

(1) Jacques-Germain Soufflot, célèbre architecte (1713-1780).

(2) L"auteur a, sans doute, voulu écrire « regard », et désigner le grand égout à la tète duquel Turgot avait établi un réservoir, et qui, partant de Ménilmontant, traversait Paris et se jetait dans la Seine à Chaillot.

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