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et il s'en retournait à son service, à Vienne. C'est un aimable cavalier, à qui je parlai en vrai ami, et il le prit très bion. On fit, après souper, beaucoup de musique, où Mme de Solre brilla.
J'en viens, à présent, à traiter de suite l'alFaire du régiment de mon fils, la seule grande alTaire (avec celle des charbons que j'eusse alors.
J'ai dit que le 14 novembre, M. le duc de Ghoiseul m'avait fait entendre obligeamment qu'il trouvait bon que je me servisse de tous les moyens possibles, par accommodement ou autrement, pour faire vaquer un régiment de cavalerie, et que tout ce qu'il demandait était que je lui apportasse une démission ; déclarant à tout le monde que le premier régiment nous était promis, et même de la façon la plus llatteuse pour mon lils.
L'histoire était d'avoir une démission, et les régiments de cavalerie, réduits à quatorze, en ne comptant pas l'état-major et les princes, et n'y ayant plus de promotion, étaient presque impossibles à avoir. Nous traitions avec M. de Beuvron, mais rien ne vaquait. On avait songé à M. d'Escouloubre (1), mais il n'était pas à Paris. Tout accommodement demandait de très grosses sommes en pure perte. Quoique cela ne nous arrètiU pas, il était cruel de donner beaucoup pour sacrifier et risquer son fils unique, tandis que je l'avais mené dès 1 âge de quatorze ans à la guerre, que le sujet avait une réputation faite, et avait eu droit à un an de grâce que j'enrageais d'avoir perdu, après avoir fait tant de choses pour gagner cette année-là.
Le l*"" décembre 17G6, M. Dubois, mon bon ami, qui conduisait tout le militaire et l'avait mis sur un tout autre pied, me lâcha en confidence une idée sur M. le duc d'Aumont pour le régiment de Royal Pologne du duc de Villequier (2),
[1) François Santon, marquis d'Escouloubre, mestre de camp du régiment Royal Normandie en 1"761, maréchal de camp en avril 176".
(2; Louis-Alexandre-Céleste, duc de Villequier, né en 1736, Lrigadier en 1762, maréchal de camp en 1770, lieutenant général en 1784, duc d'Aumont après la mort de son frère aîné, en 1799, fut, en outre, premier gentilhomme
son deuxième fils, car le duc de Mazarin (1), son aîné, venait d'être enfermé, peut être pour toujours, à Pierre Encise, pour l'affaire d'argent de M. le duc de la Trémoïlle, qui en était pour près de 300 mille livres.
M. Dubois me lâcha donc que la santé de la duchesse de Villequier pouvait engager le mari à donner sa démission. Ce fils-là, ne se conduisait que par le duc d'xAumont qui l'avait mis en survivance et exercice de sa charge de premier gentilhomme de la Chambre, et on me recommandait grand secret et adresse.
Le meilleur me parut d'aller droit mon chemin : j'eus une conférence avec le duc d'Aumont, qui y consentit à condition qu'on emploierait d'abord son fils comme brigadier, avec promesse d'être fait maréchal de camp à la première promotion.
Je le dis à M. Dubois, qui dit qu'on n'y consentirait pas. J'y joignis, non sans peine, le duc de Choiseul, qui me demanda l'affaire par écrit : je la lui donnai en ménageant bien tous les objets. Cela me tint bien des journées et bien des voyages à Versailles. Enfin le duc de Choiseul me dit qu'il ne pouvait consentir à ce que je demandais pour M. de Villequier, et qu'il n'y avait qu'à attendre au printemps, qu'il ne joindrait pas, et qu'alors il le ferait quitter.
Ce n'était pas là mon compte, parce que j'étais aheurté à faire dater la commission de mon fils de 1766, 1'* parce qu'il vaut mieux tenir qu'attendre; 2° qu'en 1767, il pouvait y avoir une grande promotion où mon fils fût confondu, et qu'il était bien différent de passer devant ; 3° que, souvent, on fait les promotions par année, et qu'on pousse aisément jusqu'un homme {sic) de condition, quand il est seul, mais qu'on l'entame pas une grande promotion; 4" qu'enfin j'aurais été
[de la Chambre en 1762, gouverneur (en survivance de son père) du Boulonlais en mo, marié, en 1759, avec Félicité-Louise Le Tellier, fille du marquis le Courlenvaux, dame d'iionneur de Mesdames. (1) Louis-Marie-Guy d'Aumont, né en 1732, brigadier en 1761, maréchal de
[:camp en 1762, était devenu duc de Mazarin on 1747, par son mariage avec ..cuise-Jeanne de Durfort-Duras, duchesse de Mazarin.
flatté que mon lils, ayant perdu lanuée que je m'étais donné tant de peine à lui procurer, allât au moins de la môme année où il avait ses vingt-trois ans.
De plus, j'avais remarqué souvent qu'en poussant ainsi pour une date où on était attaché, cela déterminait, et cette ruse m'avait déjà réussi, car on n'obtient rien, dans les Cours, qu'à la force et par importunité.
Malheureusement, Tairaire du parlement dont je viens de parler nous retarda beaucoup et empêcha M. le duc d'Aumont de parler, comme il me l'avait promis, à M. Dubois, qui voulut bien être l'entremetteur, et cela tarda dabord huit jours, et ralentit M. d'Aumont.
Enfin, le 21 décembre, je vins m'installer tout à fait à Versailles pour cela. Je pressai et disposai au mieux M. Dubois, mais le parlement empêcha encore M. le duc d'Aumont de l'aller trouver, quoique je fisse toutes sortes de démarches pour l'y engager.
Du 21 compris au 24, je fus comme une âme en peine à mettre toutes les adresses en usage pour que le duc d'Aumont vit M. Dubois, tous deux le désirant, mais il y parut une fatalité étonnante, qui ne fut peut-être qu'un bonheur : le parlement empêcha deux jours M. d'Aumont de quitter ; deux autres jours, le ministère envoya chercher M. Dubois. J'avais beau écrire des petits billets, chercher à trouver des heures favorables à les joindre, rien ne réussissait!
Ma fille, pendant ce temps-là, avait, à Paris, la petite vérole volante. Je craignais de faire peur, quoique je ne l'eusse pas vue, et, en me montrant pendant si longtemps de suite à la Cour, cela aurait fait croire que j'avais une affaire en tête et fait peut-être découvrir celle en question. Aussi, je pris le parti de rester dans une chambre et de ne sortir que ce qu'il fallait pour suivre l'affaire. Je fus ainsi d'abord quatre jours en hermite, absolument. Heureusement que j'avais apporté le Dictionnaire de Chimie, excellent livre où je fis alors les extraits de tous les articles qui intéressaient mon grand ouvrage de VHistoire naturelle unie avec sa partie physique et chimique. La solitude et le long temps que j'y pouvais mettre
me fit faire de bien bons et curieux articles, clairs et hardis, et voir que mon grand ouvrage pourrait être bon.
Le 24 décembre, je crus tout manqué, le duc d'Aumont était rebuté d'envoyer, depuis douze jours, chez M. Dubois sans le voir, et, de plus, me disant qu'il ne se souciait plus de faire affaire. J'étais moi-même à bout, presque, de patience, mais, par devoir, je résolus de tenir bon et d'y passer le Noël.
Ce 24 décembre, je forçai les portes pour voir, à huit heures du soir, M. Dubois : il me fit voir qu'il était lui-même comme un esclave, par le travail prodigieux qu'il faisait, et qu'il n'y avait pas de sa faute, mais que si M. d'xA.umont voulait venir le jour de Noël, à onze heures du matin, il le verrait.
Je cherchai le duc d'Aumont et je le forçai et trouvai enfin chez Mme de Durfort. Je le fis demander; il vint et me dit qu'il ne pouvait aller à cette heure-là, à cause du lever, et, de plus, qu'il avait changé d'avis et que, puisqu'on ne voulait pas employer son fils, il ne pouvait faire affaire. M. Dubois devait toucher la corde de l'argent, je ne le pouvais pas, et puis cela ne tenait pas à cela; enfin je voyais l'affaire manquée. J'allongeai la conversation, je me retournai de tous côtés; enfin, le duc me fit entrevoir qu'il n'osait demander la survivance du Boulonnais pour M. de Villequier, qu'il espérait l'avoir d'ici à trois ans, mais que, si j'étais assez bien avec M. le duc de Choiseul pour l'y déterminer, il consentirait à ce seul prix.
Je lui fis sentir que, de ma part, c'était trop exiger de M. de Choiseul; que, si ce n'était qu'une espérance, peut-être pouvais-je l'entamer. 11 me dit : « Ce serait toujours quelque chose, et il n'y a pas d'autre moyen, et je ne veux pas y paraître, ni voir M. Dubois! »
Je courus chez M. Dubois, je reforçai la porte et je lui fis mon rapport avec véhémence et sentant la difficulté, mais lui faisant sentir qu'à la fin M. d'Aumont obtiendrait cela sans le ministre. 11 rêva et dit : « Mais le fait est qu'il l'aura, qu'il l'obtiendra un jour; laissez-moi faire, j'en parlerai de-
main à M. de (Mioiseul ! » Et je revins, au moins bien plus content, dans ma retraite, ayant quelijue lueur de promesse.
Le jour de Noël, je vis encore M. Dubois de bon matin, qui me dit qu'il allait en parler et qu'il ferait tout de son mieux.
Je passai la journée à la chapelle, ou avec mon livre, chez moi. A sept heures du soir, j'allai chez M. Dubois : « Je n'ai jamais pu trouver le moment d'en parler. Il n'y a donc rien de nouveau. Il va demain à Paris; je lui en parlerai samedi au soir, ou dimanche matin, revenez alors ! »
De retour à Paris, je raisonnai de tout cela avec mon fils et ma belle-fille qui sentirent bien tout ce que je faisais pour eux. Je fis écrire par mon fils à Mme de Beuvron pour le recommander en cas que le ministre vînt y souper, et je mis sur le papier tous nos motifs.
Le 27 au soir, j'allai à Versailles; je vis d'abord M. Dubois qui lut mes motifs. Il me témoigna le plus grand désir de réussir et me promit de tâcher d'en parler le lendemain. Je lui recommandai surtout d'éviter un refus de première vivacité et absolu; quant à moi, tout ce que je pouvais était fait, mais je craignais bien le lendemain!
Le lendemain, M. Dubois alla chez le ministre sans pouvoir le voir, dont il me parut fâché et, après avoir bien attendu le soir, voilà tout ce que j'appris. Je repassai, ce jour-là, tout mon beau et grand cahier de la terre.
Le 29, après avoir attendu deux heures, M. Dubois revint et me dit qu'enfin il avait parlé; que même c'était le ministre qui lui avait demandé des nouvelles de sa négociation, mais qu'il ne pouvait rien dire sans avoir parlé à M. d'Aumont. C'était revenir à cette entrevue qu'on ne pouvait faire. Je lui dis : « Mais enfin, y a-t-il quehjue espérance » ? Il me répondit : (( Cela ira bien ! » Ce fut, pour ainsi dire, ma première lueur d'espoir.
Je courus chez M. d'Aumont pour tâcher d'arranger cette difficile entrevue. Je trouvai M. le duc d'Aumont qui me dit qu'il fallait que M. Dubois vînt chez lui. Mais, après bien des courses pour le trouver, il me dit qu'il était trop fatigué, OBj
soir-là, pour aller chez j\I. le duc d'Aumont, ce qui était bien malheureux, car l'année finissait, mais au moins, ce jour-là, quelque chose était entamée.
Le 30, mon fils arriva pour suivre l'aiTaire, et moi j'allai à Paris, afin de me préparer pour la veille de l'An.
Le 31, j'allai aux Carmes, et je me recueillis. A deux: heures, mon fils revint : il me dit qu'il avait si bien pressé M. Dubois et fait ressouvenir par le porteur, que, la veille au soir, au sortir de chez le ministre, M. Dubois avait eu labonté d'aller enfin chez M. d'Aumont, malgré la façon dont il était accablé d'alfaires ; ainsi, que ce que je travaillais depuis près d'un mois à faire réussir avait eu enfin lieu, à savoir qu'ils s'étaient abouchés ensemble, ce qu'on n'aurait pas pu croire si difficile, logeant tous deux à Versailles et n'en bougeant pas. Mais cela avait été impossible jusque-là et, sans la complaisance de M. Dubois, nous n'en serions pas venus à bout, Mais mon fils ajouta qu'il avait été voir, le soir, M, Dubois, qui lui avait paru plus froid, disant qu'il ne se mêlerait plus de cette affaire, à moins que M. de Choiseul ou le Roi ne lui en parlât, et que c'était à moi à déterminer le ministre.
Voyant qu'on se tenait en réserve des deux côtés, nous regardâmes l'affaire comme presque manquée, ne croyant pas que le duc de Ghoiseul y consentît. J'avais attendu plus de débouchés et de tempérament de cette entrevue si désirée.
A cinq heures, je partis avec la voiture anglaise et les paquets pour la cérémonie ordinaire de l'Ordre. Etant au haut de Sèvres, la voiture tomba en avant et nous vîmes que le train de devant était détaché. On descendit. On trouva la cheville ouvrière perdue, et cela devait être long. Un monsieur qui loge à l'hôtel Fortisson où sont mes gens, nous suivait. Il reconnut ma voiture et nous offrit obligeamment de nous aider. A la fin, comme il avait une place dans un joli cabriolet fermé à un cheval, nous vînmes assez bien. Je pris des porteurs près la grille, et j'allai chez M. Dubois. Je le trouvai seul, libre, qui me fit bon visage. J'étais très
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inquiet et je le lui témoignai. Il me rassura et me promit que tout irait bien, me dit qu'il fallait que je voie ^I. de Ghoiseul, et ajouta, en parlant de mon fils : « Je crois qu'il l'aura î »
Quelle joie après tant d'inquiétude! Ce n'était pas affaire faite, mais c'était beaucoup. Ainsi je revins chez moi bien content de toute ma journée, que j'avais passée pieusement. Je revins à Paris où, malgré mon aventure de Sèvres, je trouvai mon souper, et tout prêt.