‹ Journal inédit, 1718-1784 (volume 4)Chapitre 11 sur 31 · II. IS · texte numérisé non relu

II. IS

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à Paris, n'étant occupés que de la Semaine Sainte et de nos Pâques.

Le 17 avril, Vendredi-Saint, à neuf heures du soir, mon fils reçut un billet de M. le marquis de Heuvron, qui portait : « C'est avec grand plaisir, mon cher cousin, que nous venons d'apprendre, par M. le duc de Choiseul, que vous avez le régiment de Uoyal Normandie. Nous vous en faisons notre compliment de bien bon cœur. »

Ce billet nous fit grand plaisir, mais nous croyions qu'il s'était trompé pour le nom du régiment et, comme nous faisions nos Pâques le lendemain, nous ne songeâmes pas à autre chose.

Le 18 avril matin, je reçus la lettre dont voici copie, qui explique tout :

De Versailles, le 17 avril 1707.

Le Roi ayant jugé à propos, Monsieur, d'accorder le grade de maréchal de camp à M. le marquis d'Escouloubre, meslre de camp du régiment Royal Normandie, Sa Majesté a disposé, en même temps, de ce régiment en faveur do M. le prince de Solre, et je vous fais, avec grand plaisir, mon compliment sur le succès de vos vues, en celte occasion.

Le pri.\ du régiment est de soixante mille livres, et il est nécessaire que vous ayez agréable <le faire déposer incessamment cette somme entre les mains de M. de BouUongne (1), trésorier général de l'extraordinaire des Guerres, et de m'en envoyer le récépissé, afin que je puisse faire expédier la commission de M. votre fils.

.lai l'honneur d'èlre, avecun très parfait allacliemenl. Monsieur, votre, etc.

Siyné : le duc de Choiseul.

Ayant passé la matinée à Saint-Sulpice, nous allâmes, chacun de notre coté, chez ^L Dubois et chez madame de

(1) Tavernier de BouUongne avait été nommé, en 17o8, trésorier de l'extraordinaire des Guerres, par son parent Jean de BouUongne, contrôleur générai.

ba fllle unique, Catherine-Jeanne Tavernier de BouUongne, épousa, en 176S, Mathieu-Paul-Louis, vicomte de Laval-Montmorency, colonel du régiment* d'Auvergne.

Beuvron. M. Dubois parut prendre une vraie part à ma joie : il me dit qu'il fallait laisser M. d'Aumont et M. de Ghoiseul s'accommoder ensemble, et il m'appritque c'était le Jeudi Saint IG avril que le travail s'était fait, que la commission prendrait donc date du 16 avril ; "sur quoi il est à remarquer une chose assez singulière, qui est que ma commission de colonel de Royal Roussillon est aussi, précisément, du 10 avril, mais de l'année 1738, ainsi vingt-neuf ans devant, mais cela tombait le même jour.

M. Dubois m'apprit que le duc de la Rochefoucauld avait aussi le régiment de Sarre infanterie, qu'il n'y avait que ces deux-là. Ainsi, M. le duc de Ghoiseul avait fait tout un arrangement exprès pour faire plaisir à nos deux familles, et cette petite promotion particulière devait faire bien des envieux, étant purement de distinction, en quoi elle en était plus flatteuse et plus obligeante de la part de M. de Ghoiseul.

J'allai remercier M. et madame de Beuvron, qui parurent enchantés d'avoir pu contribuer à nous obliger ; mais M. de Ghoiseul, de lui-même, et un peu poussé par M. Dubois, s'y était personnellement porté avec le plus grand intérêt.

Ge saint temps ne permettant pas de s'occuper d'autre chose, nous ne fîmes qu'écrire aux principaux parents, et, le soir, j'allai chez M. d'Aumont lui rendre si bien la chose que j'accommodai tout, et qu'il n'y eut pas de tracasseries.

Le 19, jour de Pâques, après la grand'messe à Saint-Sulpice^ j'allai, avec mon fils, à Versailles, .descendre chez M. le duc de Ghoiseul, qui nous reçut. Nous témoignâmes bien notre joie, et je vis la vérité de ce qu'on disait de son bon cœur, par le plaisir que cela lui faisait, car il était presque aussi content que nous, et cela fut très amical de part et d'autre.

Il me dit, d'abondance de cœur, qu'il était bien fâché, mais que je ne serais plus employé. Je lui dis que je ne l'avais pas demandé, que je serais content de tout, mais que cela ne devait pas tomber sur les anciens commandants dans les provinces. Il regarda ses états et dit qu'on me rétablirait, mais

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qu'il n'en fallait rien dire, le Roi vouant do retrancher pour quatre coût uiillo fraucs d'ofliciors gônoraux enij)loyés (1), ce qui était contre son avis, ayant cru qu'il était bon que les meilleurs officiers généraux connussent les troupes et s'en fissent connaître. Son principe était vrai, mais cela était bien cher !

De lui-même, il mo dit ensuite : « Il y a, à présent, le duc d'Havre à pourvoir, mais c'estdans l'infanterie ! » Je fus très flatté qu'il y eût sonp^é de lui-même, et je profitai de l'occasion pour en dire tout le bien que notre voyage d'Angleterre m'avait fait connaître de distingué en lui. Ainsi, nous sortîmes bien contents, et il est vrai que ce ministre ne bourre tout le monde que par l'embarras où il est de refuser, et qu'il ne refuse presque jamais, quand on a le temps de le presser et de le toucher. C'est pourquoi il se rend si inaccessible.

Le soir, à l'Ordre, mon fils remercia le Roi, et j'eus lieu d'être bien fiatté de la joie que tout le militaire me témoigna sur cette grâce, qui en était une grande, alors, le ministre n'ayant pas plus de seize régiments de cavalerie, dont il pût disposer, et étant très rare qu'il on vaque en temps de paix. Ainsi, il fallut se consoler de l'année et demie que je prétendais qu'il avait perdue, et être content, car tout ce que j'avais fait faire à mon fils pouvait avoir contribué à avancer cette grâce particulière.

Après une partie du grand couvert, nous allâmes chez le duc de Choiseul. Je témoignai vivement à toute sa famille notre contentement, et ils y parurent bien sensibles. Ma fille et belle-fille y étaient qui firent leur remercîment. Le ministre paraissant très content de nous avoir obligés, je profitai du moment pour lui pousser une botte pour le payem(;nt du pauvre M. Collins, qu'il venait de refuser. Je poussai tant, que je renouai un peu cette affaire, la seule qui me restât, car hors la grandesse, affaire que je prévoyais encore, je re-

(1) J'appris alors que le Contrôleur général avait obtenu qu'on retrancherait de sept millions les dépenses de la Guerre, ce qui faisait retrancher toutes les écoles et nouveautés. C'est ainsi qu'en France on ne peut rien suivre ! Sole de l'auteur.)

gardais toutes mes besognes finies, et, certes, je n'avais pas laissé que de bien travailler, mais, quand on a fait colonel son fils, et qu'on Ta bien élevé, la besogne des pères est sur sa fin.

Le 20 avril, étant dans le cabinet du Roi, je fus témoin d'une belle cérémonie, ce fut de voir prêter serment entre les mains du Roi Mme la princesse de Guéménée, pour la survivance de gouvernante des enfants de France: c'est, je crois, le seul serment de femme entre les mains du Roi, Il est dans son cabinet, assis dans un fauteuil, le chapeau sur la tête. La princesse de Guéménée, qui n'avait encore que vingtquatre ans, d'une très bonne grâce, noble et respectueuse, se mit sur un carreau à ses pieds, et les mains dans celles du Roi, répétait le serment que M. de Saint-Florentin lisait tout haut, et qui est très beau. Elle y jure, entre autres, de corriger, punir et reprendre sévèrement les enfants de France, et tout ce qu'on peut dire de mieux pour engager quelqu'un à faire une bonne éducation. C'était là, aussi, le comble des récompenses du maréchal de Soubise, à qui j'en lis mon compliment de bon cœur.

Comme nous étions réellement pénétrés de la manière dont M. le duc de Choiseul nous avait obligés, j'en parlai avec la reconnaissance que je devais. Mon fils riait aux anges, très aise de commencer à jouer un rôle, et la Cour allait être toute en mouvement par celte espèce de promotion où il y avait un peu de tous les grades. De plus, cinq évêchés et dix abbayes qu'on donna alors, et la survivance de Mme de Guéménée réveilla tous les prétendants, de sorte que tout était en mouvement.

Je fis, de plus, dans ce voyage, bien des choses importantes, et M. de Vault (1) me fit voir l'admirable ouvrage du dépôt. A sept heures et demie, nous partîmes avec ma liUe et avec ma belle-fille qui, outre le remerciment, était venue à la présentation de Mme de Rastignac. Notre retour de c g

(1) Déchargé, en 1159, du détail des milices, M. de Vault, avait conservé la direction du Dépôt de la Guerre et l'inspection des milices, sans appointements.

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