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beau voyage fut bien agréable en famille ; ma belle-fille prit tout cela avec une sensibilité et une noblesse de sentiment qui lui faisait lionneur, et la joie de ma mère augmenta la notre.
Le 21 avril se passa en entier avec l'abbé Beliardi, que nous avions prié à dîner, et qui était une découverte et connaissance bien avantageuse, (jue j'avais eu le bonheur de bien saisir. Nous traitâmes à fond l'affaire de la grandesse dont il se chargea, allant retourner dans quinze jours en Espagne où il était chargé des alîaires de France pour le commerce et la marine. Il n'est pas possible d'être plus aimable et serviable qu'il ne l'est. Il nous indiqua tout ce qu'il y avait à faire, leva toutes les difficultés, promit de tâcher de me faire tirer parti de ma prétention de quatre-vingt-cinq mille livres en Espagne, pour tâcher de payer toutes les annates{l), de m'éviter le voyage, et de m'envoyer les pièces nécessaires pour me faire reconnaître en France. Aussi, de ce jour-là, j'entrevis que cette grande affaire pourrait se bien passer, personne n'étant plus capable et bienvenu en Espagne que cet intelligent abbé, dont le duc de Choiseul avait bien senti le mérite, et se l'était tout attaché.
J'eus pendant trois heures, avec lui, la conversation politique la plus curieuse. Xous coulâmes à fond toutes mes importantes remarques en Angleterre et je n'ai guère passé de journée plus curieuse. Mon fils en profita bien aussi, et sui- ■ vit notre alfaire. Je sus toute l'histoire de la révolution des Jésuites, et tous les détails les plus curieux.
Le 22 se passa pour le régiment de mon fils, mais, le matin, j'allai chez MM. de Costa et de Montigny, pour notre procès des charbons, queje mis en règle pour que notre absence ne fît pas tort. J'allai chez M. Allen pour mou échange, qui durait depuis onze ans, et qu'on promettait finir dans l'été, et je rassemblai des fonds pour payer le plus gros à Paris, car j'y laisserais encore quelque chose de dû, ce qui n'était pas dans
(1, Les an/iâ/e« étaient les revenus d'une année que les possesseurs de hénéflces payaient, en Espagne, à la Chambre apostolique.
mes arrangements, mais les travaux et meubles de l'Hermitage m'écrasaient, dont j'étais fort fâché, et cela m'empêchait d'aider mon fils, que son régiment allait déranger.
M. le marquis d'Escouloubre, homme très aimable et bon officier, qui venait d'être fait inspecteur avec distinction, et qui aimait son régiment, qu'il avait mis sur un bon pied, vint dîner. Mon fils commença à s'instruire de ce régiment de Royal Normandie avec lui : ce lut son premier travail à ce sujet, dont il était fort aise, et je tirai en particulier, de M. d'Escouloubre, le fort et le faible de chacun, et la façon dont il fallait mener les différents esprits. Tout cela se faisait de si bon cœur, que mon fils ne pouvait plus agréablement débuter. Pour lui, il trouvait tout aisé, mais, pour moi, j'avais eu bien plus de besogne dans ma vie !
A huit heures du soir, ce 22 avril, nous allâmes, mon fils, sa femme et moi, à Ivry, faire une visite à Mme de Leyde dont l'état était affreux, étant depuis deux mois à savoir son frère sans espérance, et elle fort languissante. Elle nous avait mandé, l'après-midi, que les nouvelles de son fils n'étaient pas plus mauvaises. En arrivant à Ivry, le premier soin de ma belle-fille fut de demander au valet de chambre s'il n'était pas arrivé d'autre lettre : il nous dit qu'à six heures du soir, était arrivée la nouvelle de la mort du pauvre duc de Croy.
Nous trouvâmes Mme de Leyde dans un terrible état : Mme de Beringhen, excellente amie, lui était bien utile, et nous partageâmes bien leurs douleurs. En effet, j'étais réellement touché de cette mort, à bien des égards : 1° Je regrettais sincèrement le duc de Croy; 2° J'étais on ne peut pas plus touché de voir la fin de notre illustre branche aînée, et la destruction de tout cela; 3° J'étais fort touché de tout l'embarras que je croyais que le changement de nom, la grandesse et les tracasseries des envieux m'allaient donner, et c'était un événement que j'avais toujours redouté, ne désirant plus que de la tranquillité.
J'appris que c'était le jour de Pâques que le duc de Croy était mort au Rœulx, où il est enterré. Ainsi notre branche
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aînée a fini le 10 avril 1767. Mme de Leyde, au milieu de sa douleur, nous reçut au mieux, et nous marqua toujours la j)lus grande tendresse.
Le 23, nous travaillâmes toute lajournée, avec Tabbé Beliardi, à repasser toutes les pièces, et mou fils dressa le certificat de famille qu'il croyait nécessaire pour faire voir que j'étais seul héritier de cette grandesse. Le soir, nous allâmes souper à Ivry, où la pauvre Mme de Leyde, malgré sa douleur, s'occupa de notre affaire et promit toujours de nous aider. Malgré la quantité d'autres alVaires que j'avais, cellelà occupait tout mon temps.
Le 24, nous forçâmes l'abbé Beliardi di; retarder son retour à Versailles, et je le joignis chez l'ambassadeur d'Espagne à qui je fis part de notre perte et de ce que j'en héritais, et de là, nous menâmes l'abbé chez M. Desjobert pour rédiger l'acte.
Le 25, de bonne heure, je passai chez M. Dubois, (jue je ne pus voir, et j'arrivai avant midi à Versailles chez l'abbé, que je joignis ensuite chez le duc de Choiseul, mais j'appris que ce ministre était malade, je ne pus jamais le voir, et l'abbé Beliardi, qui ne le quittait guère, et en était le confident, me dit qu'il ne cessait de parler affaires et qu'il était devenu aussi attaché aux alfaires qu'on l'avait cru dissipé, et M. de la Ponce me confirma des choses étonnantes de cet attachement aux affaires et de sa sagacité, et de la suite qu'il y mettait, en quoi le public ne lui rendait pas justice.
L'abbé qui, jusque-là, n'avait que tout aplani, ne me fit que des difficultés, tant là que chez Mme de Marsan, où je passai la journée avec lui. Il demandait que je lui fisse ordonner de s'en mêler par M. de Choiseul, (|u'on savait très contraire aux grandesses, de sorte que cela s'embrouillait, et, comme je ne voulais voir personne, pour éviter les questions, je passai le reste de ce jour chez moi, à faire du noir, et le soir à une grande cohue chez Mme de Marsan : ce fut un mauvais jour.
Le 26, dimanche de Quasimodo, les jours se suivant et ne se ressemblant pas, fut tout couleur de rose, et j'ai assez
souvent vu, en alt'aires, les jours avoir la fièvre tierce. Ne pouvant voir M. de Choiseul, je lui fis lancer une note qui renfermait tous les objets différents, le priait de me recommander à l'abbé Beliardi, ce qui me débarrassait de tout cela.
Je vis M. de Saint-Florentin, toujours serviable et aimable. Il promit de m'aider. Je vis le duc de Duras pour demander à ne pas faire de révérences au Roi, et il me promit de tout dire au mieux. Je vis M. le prince de Soubise, qui m'encouragea et promit, s'il en avait l'occasion, de bien prévenir le Roi, à tous les égards. J'allai à la grand'messe, et je revins si vite en poste, que j'étais à midi et demi à Paris.
Mon fils m'avait envoyé un paquet à Versailles, qui changeait, en partie, l'affaire, mais il était trop tard pour y rien changer, alors, et nous en conférâmes à tète reposée. Il avait été, la veille, à Ivry, traiter l'affaire à fond avec Mme de Leyde qui, aimant son nom, et pensant noblement, avait fait les choses au mieux. Elle lui avait donné une lettre pour moi, dans laquelle était une lettre ouverte pour l'ambassadeur d'Espagne (1), qui assurait et simplifiait bien l'affaire. La voici :
M. le prince de Groy, mon neveu, hérite, par la perte que je viens de faire, monsieur, du titre du duc de Groy et de la grandesse dont le feu roi Philippe V a honoré notre Maison, pour celui qui en serait le chef. Son premier soin est d'aller vous en faire part, et il a désiré que je vous suppliasse aussi de vouloir bien lui dire de quelle façon il doit s'y prendre pour en rendre compte au Roi, dont il a l'iionneur de devenir le sujet, par cette dignité. Je vous demande, monsieur, votre amitié pour lui : la douleur dont je suis accablée ne me laisse que la force de vous assurer que personne n'a l'honneur d'être, etc.
Signé : Groy de Leyde.
Dans sa lettre, Mme de Leyde me confirmait bien tendrement les mêmes choses, et m'avertissait que je ne me révol-
(1) M. de Fuentes.