‹ Journal inédit, 1718-1784 (volume 4)Chapitre 13 sur 31 · loUHNAL DU nrc i»k cnoV · texte numérisé non relu

loUHNAL DU nrc i»k cnoV

lasse pas du mot de NJ/je/, cela étant du protocole, que le Concordat de 1702 paraissait autoriser.

Par là, l'allaire devenait \)\us favoralile, car, quoique le di|)l(>me fût bien expressément pour la .Maison et le chef des Croy, elle était la seule qui, comme sœur et héritière unique, aurait pu former des prétentions, (juoique déplacées, et cette lettre était une reconnaissance toute de sa main, des plus auth('nti(pies.

Elle conseillait aussi de ne s'adresser directement qu'au ministre d'Espagne, et n'approuvait pas ([u'on en chargeât Tahbé Beliardi, qu'il fallait pourtant bien ménager, comme le confident de M. de Choiseul. et chargé de ces alfaires-là en Espagne, M. de Choiseul, quoique mal prévenu pour les grandesses, était mon ministre, à double titre, tant de la Guerre que des Affaires Etrangères, et surtout de l'Espagne, qu'il avait toujours gardée.

(]ela aplanissait l'affaire d'un côté et l'embrouillait de l'autre, étant à craindre de se mettre à dos le duc de Choiseul, si l'on n'allait pas par lui. Nous fîmes tout de suite faire le projet de lettre au Roi d'Esjjagno, sr.ivant le protocole que nous remit le duc d'Ilavré. M. Collinsla remit en espagnol, et nous préparâmes tout cela.

Après l'affaire, nous allâmes à Ivry, o^ je remerciai de bien bon cœur Mme de Leyde, qui nous parla au mieux. Elle était d'avis qu'on s'adressât à M. de Choiseul pour demander au Roi la permission de prendre le titre de duc de Croy. Ne s'adressaut pas à lui pour le reste, cela était délicat. Il s'agissait de voir s'il fallait demander d'abord cette permission, 011 la j)rendre simplement, ou attendre l'agrément d'Espagne, tout cela fort débattu. Il parut fort meilleur d'attendre. Nous étions embarrassés de ne plus agir par l'abbé Beliardi, après s'être tant ouverts à lui, et tout cela était assez difficile. Elle nous conta les dettes et affaires qu'elle allait avoir avec la duchesse de Croy, qui voulait qu'on vendit le Rœulx, pour éteindre une dette de 400.000 livres. Et nous terminâmes cette importante journée par aller souper chez le prince de Salm.

Le 27 avril, lundi, jour de la poste d'Espagne, nous fîmes bien des elforts inutiles pour voir l'ambassadeur d'Espagne. Enfin, mon fils décida de laisser la lettre de Mme de Leyde au suisse, et cela aplanit tout. L'ambassadeur nous envoya dire qu'il allait venir chez nous, et nous convînmes d'y aller à quatre heures. Heureusement qu'il était fort ami de Mme de Leyde ; sa lettre l'avait disposé au mieux. Je lui montrai la lettre pour le roi d'Espagne et celle de M. de Grimaldi (1), ministre, que nous avions bien connu. Il les approuva, décida que je devais, dans ces lettres, signer duc de Croij, et non seulement il se chargea de les envoyer dans son paquet, mais promit d'écrire favorablement. Ainsi, tout à coup, grâce à Mme de Leyde, à qui nous devions intiniment, l'aifaire parut prendre une tournure sûre et favorable pour l'Espagne et, une fois en règle de ce côté, cela avançait bien l'affaire en France. Nous résolûmes donc de ne parler du changement de nom que quand l'affaire serait revenue d'Espagne, et décidâmes notre départ pour le 29.

Le duc d'Havre vint, le soir, nous donner part de ses espérances au sujet d'un régiment pour lui, M. de Choiseul étant disposé au mieux. Le soir, nous allâmes souper à Ivry, et bien témoigner notre vive reconnaissance à Mme de Leyde qui nous était si utile, et elle nous donna encore une lettre de recommandation de M. de Grimaldi, qu'on envoya à la poste : ainsi tout partit pour l'Espagne, le lendemain.

Le 28, M. l'abbé Beliardi vint diner : il trouva qu'on se flattait de recevoir la lettre du roi d'Espagne trop légèrement ; il assura que ce ne pouvait être que sur les pièces qui étaient un acte de notoriété publique, qui constataient que j'en héritais, et les extraits mortuaires ; que le duc de Choiseul avait dit : « Encore un Grand d'Espagne ! » qu'il ne pouvait donc s'en charger publiquement, mais que, par amitié pour nous, il resterait derrière le rideau et nous aiderait par l'homme d'affaires de Mme d'Arizza, et qu'il le

(i; Geroniino, marquis de Grimaldi, né à Gênes en l';20, mort en 1786, ambassadeur d'Kspagne à Paris sous Gharle? III. puis ministre des Airaires étrangères à Madrid, fut un des principaux artisans du pacte de famille (1761).

28'l .lOt'HNAL nu PLC DE CROV

coîiduirait. Il nous lit toutes les objections et tout le détail pour (ju'on put suivre Tullaire et répondre à tout, et nous fit sentir que, si l'alTaire n'était pas suivie vivement là-bas, on n'expédierait rien. Enlin, il emporta les pièces nécessaires et nous laissa la note de celles qu'il faudrait. Je fus bien aise que mon iils et sa femme eussent vu la marche au vrai de raiVaire, pour ne pas se llattcr d'une trop prompte expédition, et faire ce qu'il fallait. Et nous terminâmes par les démarches à faire alors.

Ensuite, nous travaillâmes vivement à nos paquets, tant de choses à la fois nous ayant bien occupés jusque-là! Le 29 avril, nous partîmes à neuf heures, après avoir vu partir mon petit-lîls. Ce fut une bien grande débâcle ! Il partait quatre voitures à la fois, et il était attendrissant de voir les soins de ma belle-fille et les nôtres pour le départ du petit, qui allait, avec sa nourrice et ses deux gouvernantes, à petites journées, accompagné, dans une autre voiture, de M. Collins et de tous nos gens et chevaux de main. La cour était pleine de chevaux ; l'inquiétude pour le petit et toutes ces circonstances réunies me touchaient vivement, car c'était faire voyager toute notre espérance, tandis que nous venions de perdre les autres.

Enfin, nous le vîmes partir, nous prîmes congé de ma mère qui espérait nous suivre bientôt, et, étant partis, nous arrêtâmes vers la barrière Saint-Martin, pour que mon fils embrassât le sien, qui était charmant et nous faisait de jolies petites mines. Aussi son idée nous occupa-t-elle tout le chemin. Nous arrivâmes tard à Péronne, et le lendemain, de

bonne heure, à l'Ilermitage

(1, séjour, en famille, à l'Herniila^^e, du M avril au 16 juin, date du retour à Calais. Passage, en cette ville, du prince héréditaire de Brunswick et de M. de Guerchy revenant, malade, de son ambassade à Londres, pour mourir, à Paris, le 17 septembre suivant. Note sur les pécheurs d'Islande, à DunkcTque Recherches astronomiques et travaux sur les longitudes.

H' joint par la duchesse d Ilavré, sa fille, M. de Croy l'emmène à Ham, au Blanc-.Vez, au Gris-Nez, à Houveaux, â Boulogne, lui fait visiter la tour de Croy et la tour d'Ordre. Au retour, grand bal en son honneur, et départ, avec

Le 3 décembre, je partis de l'Hermitage. Je couchai à Péronne. Le 4, j'allai fort vite, et j'aurais fait les 32 lieues en onze heures et demie, qui est tout ce qu'on peut aller, si la voiture n'avait pas cassé, ce qui me fit arriver au pas à Paris, à neuf heures passées.

Je trouvai ma mère passablement, le petit mieux, mais convalescent et donnant beaucoup de peine à élever. Mon fils et ma belle-fille n'arrivaient que le lendemain d'Attichy (1), et ma fille avait été saignée dans l'espérance d'une grossesse qu'elle désirait bien fort, ainsi que son mari. Je trouvai, chez ma mère, un joli souper de l'abbé de Sainte-Aldegonde, de M. de Saint-Mars, aimable lieutenant-colonel de mon fils (2), et de mon bon et ancien ami M. de Ghaville, que je n'avais pas vu depuis quinze ans et qui m'avait été d'une si grande ressource, avec le pauvre M. de Godefroy, au début de l'Hermitage.

J'appris que, hors la maladie de la Reine, qui dépérissait et méritait les regrets de tous les honnêtes gens, on ne

elle, le 13 août, pour Saint-Omer, Lille, Tournay et IHermitage, où toute la famille se réunit.

Après une visite au Xeuf-Fossé, il revient à Calais le o septembre. Du 10 au 13, travail avec le nouvel intendant de Picardie, M. Duplei.x. E.xpériences sur l'eau lumineuse, et observations microscopiques. Arrivée de lettres du duc d'Havre, qui est à Metz, avec son régiment, de Mmes de Soire et d'Havre qui vont de Bruxelles à Anvers, Louvain et Maubeuge ; du prince de Solre, qui est en Suisse.

Le 2 octobre, nouveau départ pour l'Hermitage, où les voyageurs précités rejoignent leur père et leur grandmère la princesse de Croy. M. de Groy y partage son temps entre l'étude de l'histoire naturelle, la chasse et les représentations théâtrales de ses enfants qui ont pour spectateurs la duchesse d'Arenberg, la princesse de Ligne, le président de Galonné, l'intendant de Blair, M de Gernay, etc. Le 16 novembre, ils ont joué vingt six fois, et dixsept pièces différentes.

Le 18, les acteurs quittent le château. Seul M de Groy y reste pour mettre ses comptes en règle. H n'arrive à Paris que le 4 décembre, après avoir reçu, du roi d Espagne, une lettre reconnaissant ses droits à la grandesse, lettre qui lui procure une vive satisfaction.

(1) Attichy, chef-lieu de canton à 48 kilomètres de Compiègne. Cette terre, une des plus belles du Valois, appartenait à Jean-Bretagne-Gharles Godefroy, duc de la Tr moïUe, beau-l'rère du prince de Solre.

(2) Claude-Joseph Formanoir de Saint-Mars, lieutenant-colonel de Royal Normandie, de 1700 à 1772

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parlait de rien, ot que jamais Paris n'avait été si tranquille.

Le 6 décembre, mon fils et sa femme arrivèrent d'Attichy où ils s'étaient fort amusés, mais ma belle-fille était bien soulFrante de sa grossesse !

Je donnai les premiers jours à tout arranger, et mon premier soin fut pour TafTaire importante de la grandesse. J'ai dit, plus haut, que j'avais reçu la réponse du roi d'Espagne qui établissait ma succession dans cette dignité, et qui portait la quittance des annates, ou droits que j'avais payés en entier, ce cpii avait coûté près de 30.000 francs. M. l'abbé Beliardi, don Fabro, homme d'alTaires de Mme d'Arizza, m'avaient très bien et promptement expédié cette affaire.

Le 8 décembre, j'allai chez AL Hignon (1), maître des cérémonies de l'Ordre, lui faire part de la lettre du roi d'Espagne, afin qu'il me fît comprendre, suivant ma date de 170(3, dans le rang de la procession de l'Ordre. Il me dit qu'il me fallait un brevet du Uoi pour me permettre de jouir de ma grandesse. En conséquence, le 10, j'allai à Versailles, descendre chez M. de Saint-Florentin, ministre bien aimable. Je lui montrai la lettre du roi d'Espagne, le diplôme, et je lui expliquai que ce titre étant attaché à celui du duc de Groy, chef de cette maison, il me fallait prendre cette qualité, ce qui nous obligeait à changer tous de noms, dont j'étais fort fâché.

Il me dit qu'il lui fallait un mémoire qui expliquât tout cela. J'allai le faire tout de suite. Je le lui portai le lendemain; il le trouva bien, et il m'assura que, dans les vingt-quatre heures, il en parlerait au Roi, puis qu'il me ferait expédier le brevet nécessaire. Cette affaire, qui m'avait assez tracassé, parce que je n'avais plus de vanité et n'aimais plus les affaires de Cour, prit la tournure la plus aisée et favorable ; ainsi, pour éviter les questions des importuns, après avoir

I) Armnnd-Jér6me Bi;L'non, conseiller d Élat, prévôt et maître des cérémonies des Ordres du Roi, membre de l'Académie française en 1713, membnhonoraire de celle des Inscriptions et Belles-Lettres, garde de la Bibliotiiéque du Hoi depuis 1743.

VU le maréchal de Soubise, et m'être présenté chez M. de Choiseul, je revins tout de suite à Paris.

Voici ce mémoire, où je réunis avec soin tous les objets :

Versailles, le 11 décembre 1707.

Le prince de Croy prend la liberté de faire part au lioi qu'il a hérité de la grandesse de la première classe du feu duc de Groy, dont le diplôme et l'enregistrement est du 30 janvier 170G. Il vient de recevoir la lettre du roi d'Espagne, qui est d'usage en pareille succession, et qui porte la quittance des annates, ou droits, qu'il a payés en entier, à ce sujet.

En conséquence, il supplie très humblement Sa Majesté de permettre et ordonner qu'il prenne le rang et qu'il jouisse des honneurs et prérogatives qui y sont attachés.

Et, comme cette grandesse est fixée et attachée, avec le titre de duc de Croy, sur le chef de cette Maison, et que, par le diplôme et la lettre du roi d'Espagne, il est obligé de prendre cette qualification, il supplie très humblement Sa Majesté de permettre qu'il s'appelle le duc de Croy, que son tils prenne, en conséquence, le nom et le titre qu'il portail, et que son petit-fils prenne celui que porte son père.

Je laissai quelques jours, pour qu'on eût le temps d'expédier le brevet, et, n'en entendant pas parler, j'envoyai mon fils en savoir des nouvelles. M. de Saint-Florentin lui dit qu'on en avait parlé au Conseil, que le duc de Choiseul avait été chargé d'en parler à l'ambassadeur d'Espagne, qu'ainsi il fallait voir M. de Choiseul. Celte réponse nous étonna. J'allai d'abord chez l'ambassadeur d'Espagne, qui me dit que M. de Choiseul lui avait demandé ce que c'était que cette grandesse ; qu'il avait répondu que c'était une succession. Je vis aussi Mme de Leyde et M. Bignon, et nous raisonnâmes de tout cela.

Le 18, j'allai à Versailles, descendre chez M. de Saint- Florentin, qui médit, en arrivant, qu'au Conseil de la veille, il avait reçu l'ordre de m'expédier mon brevet, mais que le Roi ne pouvait pas reconnaître un duc d'Espagne; ainsi, qu'à l'appel de l'Ordre, et au brevet, il m'appellerait, à l'ordinaire,

prince de Croy. Je lui ils de fortes représentations, et il persista. Je mandai vite cela en détail à mon lils, j)Our (lu'on assemblât la famille, et je fis, en attendant, un mémoire. Mon fils me répondit qu'on désirait que je visse M. de Clioiseul, d'où on croyait que venait cet accroc, et il m'envoya des motifs pour le mémoire. Je le perfectionnai, j'en fis beaucoup de copies moi-même, et je travaillai cette alfaire avec le plus grand soin, pour n'avoir rien à me reprocher.

Le 20, je parvins, non sans grande peine, à avoir une audience de M. de Ghoiseul. Je le trouvai aussi bien disposé que nous le croyions mal. Il m'assura n'y mettre aucun obstacle, et que, si on continuait de me le refuser, à l'appel de l'Ordre, je n'avais qu'à signer les deux : prince et duc de Croy. En homme de condition, il sentit l'importance de soutenir un titre de famille, quoique beaucoup de personnes préféraient le titre de prince de l'Empire à celui de duc d'Espagne. Il approuva ma grandesse, comme étant une des seules qui fussent mâles, et qu'il n'y était opposé que par l'avantage supérieur à celui des ducs de passer aux filles. Il prit mon mémoire ; en voici copie :

Je prends la iiberlé «Je représenter que c'est un litre attaché au chef du nom, auquel tous les aînés auront le même droit. Ainsi, je suis obligé de faire mes représentations, savoir :

Que cela ferait un effet désagréable en Flandre, où on est habitué à ce litre, et où on me regarde déjà comme tel, parce qu'on sait de même qu'en Espagne, comme on le voit par la lettre du roi d'Kspagnej, que l'aîné des Croy s'appelle ainsi.

Que l'ambassadeur d'Espagne dit que, cela étant attaché à la grandesse, je dois porter ce titre.

Que c'est un usage déjà un peu ancien de maison, auquel la famille est attachée, et dont je suis comptable à mes successeurs.

Que, tous les jours, il y a des ducs d'Italie, et d'autres pays appelés comme cela dans les Cours.

Que je ne prétends à rien, en France, pour ce titre.

Que les autres qui pourraient élre dans le cas ne sont pas aînés de leur Maison, ou ont ce titre sur une terre en France ; mais que ceci n'est que le titre de famille et d'usage.

Que le duc de Croy défunt a déjà été présenté au Roi sous ce nom.

Ainsi que, connaissant la bonté du Roi, je ne pouvais pas me persuader qu'il voulait perdre un titre d'usage à une famille qui, depuis trois cents ans, a le titre de cousin, mâles et femelles, et qui a bien servi ses maîtres, comme le prouvent une quarantaine tués au service.

J'allai porter ce mémoire à M. de Saint-Florentin, que je ne trouvai pas bien disposé pour ce titre de duc. Je le lus aussi au prince de Soubise, qui me promit de faire de son mieux. Je le portai encore au maréchal d'Estrées qui me fit, en ami, beaucoup de remarques et de réflexions. Je n'épargnai aucune démarche et je donnai beaucoup de soins à cette affaire, pour n'avoir rien à me reprocher pour moi, ni mes successeurs.

Le 21 décembre, j'allai chez M. de Saint-Florentin ; il me dit, d'abord, en propres termes : « 11 n'y a rien eu de changé au Conseil d'hier. Vous signerez et vous vous ferez appeler aux portes comme vous voudrez ; on ne s'en embarrasse pas. Mais le Roi, à l'appel de l'Ordre, et dans le brevet, ne vous appellera pas autrement qu'à l'ordinaire. M. Bignon a reçu l'ordre, ce matin, de vous mettre à votre rang de 1706, sous le nom de prince de Croy. Quant au brevet, j'ai beaucoup d'affaires à présent ; cela est égal, M. Bignon aies ordres. »

J'insistai sur l'expédition du brevet, mais il se retira.

Par cette décision, l'affaire du rang, qui était une des principales, était bien décidée, mais j'étais très étonné, pour la famille, de l'autre difficulté. Comme j'aurais pu faire tort à la première affaire en insistant et en impatientant, je me retirai et j'en instruisis mot à mot la famille.

Le lendemain, je fis tout ce que je pus pour voir les ministres, mais ils partirent, et je n'y pus parvenir.

Pour éviter les questions des importuns, je restai ces quatre jours chez moi à Versailles, et j'y terminai l'important chapitre du feu, pour dissiper l'ennui de mon loisir et le chagrin de toute cette affaire, qui me tracassait fort.

Le 22, je revins à Paris où, ayant raisonné de tout cela

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avec la famille et mon fils, il ne parut pas que c'était le moment Je changer de nom, puisque le Roi m'allait faire apjieler à Tordinairo, à l'appel de TOrdre, mais on jugea qu'il fallait dabord prendre mon rang de Grand d'Espagne de 1700 à la procession de TOrdre, ce qui allait faire bien des jaloux, m'ayant vu longtemps des derniers, et que je passais à la tête et sur le corps d'environ vingt-quatre ducs ou Grands d'Espagne, sans compter les gentilshommes simples. Ainsi, on résolut de laisser passer la cérémonie du Jour de TAn.

Comme le brevet n'arrivait pjis, mon fils alla encore à Versailles, et en fit ressouvenir M. Mcsnard que cela regardait, et qui en fit ressouvenir M. de Saint-Florentin.

Le 27 décembre, mon fils retourna à Versailles et, ayant vu M. de Saint Florentin, ce ministre lui remit mon brevet, qu'il m'apporta le soir. Ainsi, ce fut affaire faite pour la grandesse.

Voici la copie du brevet :

BREVET QUI PERMET AU S"" PRINCE DE CROY-SOLRE DE PRENDRE LES TITRE ET QUALITÉ DE GRAND d'eSPAGNE DE l'REMIÈRE CLASSE.

Aujourd'hui vingt quatre décembre mil sept cent soixante-sept, le Uoi étant à Versailles, le S' Emmanuel, prince de Croy, lieutenant général de ses armées, commandeur de ses Ordres, a représenté à Sa Majesté que la grandesse d'Espagne de la première classe, qui avait été accordée par Sa Majesté catholique à Ferdinand (iaslon Lamoral de Croy, comte de Rœuix, prince jJu Saint- Empire, par son décret du douze janvier mil sept cent cinq, confirmé par le diplôme de Sa Majesté catholique, enregistré à Madrid le treize janvier mil sept cent six, lui est échue par le décès du S' duc de Croy, dernier mâle de la branche aînée de sa Maison, il suppliait Sa Majesté de lui permettre de prendre les litre et qualité de Grand d'Espagne de la première classe, et de jouir des honneurs attachés à cette dignité de Grand d'Espagne de la première classe, en vertu du décret que Sa Majesté catholique avait accordé au dit feu S"" Ferdinand Gaston Lamoral de Croy, comte de Rœulx.

Sa Majesté le relevant et dispensant, à cet effet, de tous les empêchements qui pourraient lui être opposés, et, pour assurance de sa volonté, Sa Majesté m'a commandé d'en expédier, audit S'' prince de Croy, toutes lettres nécessaires, lorsqu'il le requerra, et, ce pendant, le présent brevet qu'elle a signé de sa main et fait contresigner par moi, conseiller secrétaire d'État, et de ses commandements et finances.

Signé : Louis.

Ft plus bas : Phelippeaux.

On voit que ce brevet était fort bien, à rexception qu'il ne passait pas le nom de duc de Croy, et, comme nous ne l'avions pas encore pris, nous attendîmes que la cérémonie de l'Ordre fût passée.

Le 28, je portai ce brevet à M. Bignon qui, après l'avoir lu, me confirma qu'il ne fallait pas qu'il fût scellé, mais qu'il m'autorisait seulement à demander des lettres patentes par la suite, si on le jugeait à propos. Il me dit que le Roi lui avait donné l'ordre, comme je l'ai dit plus haut; ainsi, qu'il me mettrait sous la qualification de prince de Croy, à mon rang de 1706, c'est à dire entre le duc de Randan (1), qui est duc de 1691, et le duc d'Harcourt, qui Test de 1710, de sorte que je passais sur onze ducs et pairs, cinq ducs héréditaires, et trois Grands d'Espagne cordons bleus, et sur dix-sept gentilshommes, mes anciens dans l'Ordre, enfin ^^ sur trente-huit personnes, environ, à la cérémonie de V l'Ordre, ce que je craignais qui me fit plus de jaloux que la Ip' chose ne me faisait de plaisir, passant presque de la queue à la tète.

Je rendis compte de tout à Mme de Leyde, qui était une bien bonne parente, et qui me dit que le principal était le rang. Elle m'apprit la querelle qu'on faisait à M. de Périgord (2), dont on ne voulait reconnaître la grandesse que du

(1) Ilenri-François de Foix de Caudale, duc de Randan, pair de France (1640-1114), avait épousé, en 1674, Marie-Cliarlotte de Roquelaure.

(2) Gabriel-Marie de Talleyrand, comte de Périgord, né en 1726, brigadier en 171)6, maréchal de camp en 17G1, lieutenant général en 1780, marié, en 1743, avec Marie-Françoise-Marguerite de Talleyrand, sa cousine,

jour de son mariage, et non de la date d'érection, ce qui avait fait c:rand bruit, mais on croyait que les ducs ne donneraient pas leur requête.

Je donnai les deux derniers jours de l'année à bien faire mes dévotions, pour accomplir, autant qu'il était en moi, le serment de l'Ordre.

Le dernier décembre au soir, par une forte gelée, j'allai à Versailles. Je vis M. le prince de Soubise chez Mme de Mar san, qui me dit qu'on me laissait m'appeler comme je voudrais. Je répondis que cela ne me paraissait pas si bien, puisque le Roi me le refusait à l'appel de l'Ordre, d'où j'avais compté partir pour prendre ce titre. Il me dit qu'on me l'accorderait peut-être une autre fois. Je me retirai chez moi, etjetAchai définir et de commencer l'autre année saintement.

DU l*^"" JANVIER AU 19 AOUT 1768

En qualité de Grand d'Espagne, je défile dans les premiers, à la procession de l'Ordre; jalousie que me vaut cet honneur. — Rigueur de l'hiver; la débâcle des glaces sur la Seine. — Reprise de mes travaux d'Histoire naturelle. — Jugement rendu parle Roi dans l'affaire de la grandesse d'Espagne du comte de Périgord. — M. de Choiseuf me conseille de signer Leduc de Crojj, ce que je fais; les lettres de la Cour me donnent ce titre. — Mort du premier commis Dubois. — Mes travaux scientifiques avec MM. de Lalande, Macquer, Delor, Valmont de Bomare et Jennings, suédois qui me met en rapports avec MM. Linné et Valerius. — Etat de la Cour. — Cherté du blé. — Maladie de la Reine. — Dîners offerts, à Chàtillon, à des savants, à des parents et à des amis. — Bénédiction des drapeaux des Gardes françaises et suisses. — Mes expériences, à Chcitillon, sur l'air, avec une machine de mon invention. — Envoi de troupes en Corse. — Départ pour l'Hermitage et Calais le 17 mai ; retour à Paris le lojuillet. — Note relative à mon Journal et à celui de mon fils. — Ma belle-fille accouche d'un garçon. — Mort de la Reine. — Tentative d'assassinat sur M. de Chastellux. — Je suis invité à rendre les honneurs au roi de Danemark, à son passage par Calais. — Nouvelles expériences sur l'air, chez M. Delor et à Chàtillon. — Promenades dans Paris : le nouveau pont de Neuilly, la Madeleine, Sainte-Geneviève, le Palais Royal, l'Opéra, le Palais-Bourbon. — Visite au physicien Comus. — Eloge de mon (ils. — Arrivé à Calais le 1" août, je prépare la réception du roi de Danemark qui se rend en Ai\gle-

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teno. — Il (It-baniuc le 7 à Dunkcrquo, el, le '.•, à Cilais où je lui fais remlro les honnours mililaires, el le conduis h la Comt'die. — Son portrait et celui du comte de llidck, son favori. — Ma conversation avec son premier ministre, M. de Bernstorfr. — Lettre du duc de Clioiseul au sujet de li rt'ceplion di- ce Iloi.

Le !'■'■ janvier 1708, j'allai chez le Roi pour la cérémonie de rOrdre : il n'y eut point de nouveaux cordons bleus, la dernière nomination ayant été forte, et n'y en ayant rjjue trois de vacants, dont deux étaient promis à MM. de Sourclies et de Croissy, bien anciens courtisans.

Comme j'étais auparavant au lever, le duc de Sully vint me dire, en triomphant, que la requête des ducs avait été donnée, la surveille, contre le rang de M. de Périgord, et qu'il ne se trouverait pas à la cérémonie. Il ne se doutait pas que j'allais être à peu près dans le même cas, et c'était, à ce qu'on disait, le duc de La \'auguyon et lui qui étaient à la tête des ducs opposants contre le rang de M. de Périgord et des Grands d'Espagne femelles.

L'appel se fit comme à l'ordinaire. .le m'étais mis contre la porte pour passer devant moins de monde, et je fus nommé sous ma qualité ordinaire, entre le duc de Fitz-Jamcs et le duc d'IIarcourt, c'est-à-dire des premiers, et je pris ce rang, dans la procession, non sans remarquer beaucoup de regards et de propos à l'oreille d'un grand nombre de ducs sur lesquels je passais : en effet, comme il en manquait quelquesuns, du troisième de la queue que j'avais été plusieurs années, je me trouvai, ce jour-là, le troisième de la tête. Ainsi, hors M. le comte de Marsan qui, comme lorrain, a un rang à part, il ne se trouva, ce jour-là, entre les princes du sang et moi, que le vieux duc de Saint -Aignan (l), le duc de Noailles et le duc de Duras. Ainsi, je passais tous les autres ducs, Grands d'Espagne ou chevaliers gentilshommes, au nombre

(1) PaulHippolyte, duc de Saint-Aif^nan (1684-1776), membre de l'Académie franraise, pair de F'rance en 170C, mestre de camp de cavalerie, premier gentiibomme de la chambre du duc de Berry, ambassadeur en Espagne en 1715, et à Rome en 1732.

d'environ quarante. Je m'attendais bien qu'un pareil saut ferait du bruit, et je remarquai, en effet, beaucoup de regards jaloux, dont j'étais plus touché que flatté.

La cérémonie se passa bien et à l'ordinaire ; nous ramenâmes de même le Roi chez lui, où l'avantage d'avoir les entrées du cabinet m'obligea à rester longtemps à faire ma cour. Ce jour-là, je vis peu de monde ; je n'entendis parler de rien, et je me tins en retraite.

Le 2 janvier, j'allai d'abord chez M. de Saint-Florentin, où je causai longtemps avec M. Mesnard, qui persistait à dire que prince de l'Empire était plus agréable, d'autant qu'il avait pu me le donner dans le brevet, n'étant pas un titre de France, au lieu que celui de duc, étant celui des grands du royaume, on ne pouvait me le donner sur un diplôme d'Espagne.

J'allai ensuite chez le Roi, qui passa chez la Reine (elle était toujours très mal) ; cela fît que je restai longtemps dans le cabinet, et M. le marquis d'Hautefort, mon beau-frère, m'y apprit que les ducs étaient furieux de voir ainsi un Grand d'Espagne collatéral leur passer sur le corps, et qu'ils avaient résolu d'en donner une requête de plainte au Roi, comme pour M. de Périgord. Je répondis que la mienne étant mâle, n'était pas la même chose, et je ne parus jamais m'en occuper.

L'appel se fit de même que la veille ; je me trouvai et marchai au même rang, mais, comme il y avait moins de foule, je remarquai encore mieux les regards de tous mes envieux. Nous ramenâmes le Roi dans le cabinet. Le comte de Xoailles, qui soutenait les grandesses, m'encouragea à tenir bon, à quoi je n'avais garde de manquer et, comme je vis le duc de Ghoiseul qui sortait, je le suivis et le remerciai de ce que je savais qu'il avait été pour moi dans le Conseil. Il me parut toujours penser noblement, comme quelqu'un de sa naissance devait faire, et être bien disposé. Pour le nom, il me conseilla de signer le duc de Croij, puisqu'on me le permettait, mais de continuer de m'appeler le prince de Croy, dans l'usage de la vie.

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Voilà comme se passa cette importante prise de possession.

Vers quatre heures, par une neige et gelée violentes, je revins à Paris, et je rendis tout cela à la famille, qui jugea que, cela faisant tant de bruit, il ne fallait j)as l'augmenter en affichant le nouveau titre, et qu'il fallait suivre à peu près ce que mon ministre avait conseillé .

Pour nous donner le temps, je restai plusieurs jours sans voir personne, et tout en resta là. Je signai, cette année-là, pour maintenir le titre, prince et duc, en abrégé, et j'envoyai, dans toutes mes terres, les titres à mettre comme cela :

Emmanuel, duc de Croij, prince du Saint Em,pire, prince de Solre-le-Château et de Mœurs, comte de Buren etc, baron de Conaé, de Maldeghem, de Beaufort, etc., grand veneur héréditaire du Hainaut, Grand d'Espagne de la première c/asse, lieutenant général des armées du Roi, chevalier de ses ordres, gouverneur de Condé, commandant, pour Sa Majesté, en Picardie, Calaisis et Boulonais.

Cet hiver fut bien réglé, mais la gelée fut rude : elle commença le 22 décembre. La rivière gela le 20. La plus forte gelée fut du 3 au 7 janvier, au-dessus de huit degrés, et le 5 et le G janvier, je trouvai, à deux heures de nuit, à quatre thermomètres de comparaison, onze degrés et demi, c'est-àdire comme le plus fort de 1709. Le 8 et le 9, le dégel commença. Ainsi, ce fut un hiver bien dans les règles, suivant mon mémoire, le fort hiver devant être de Noël aux Rois, mais la débâcle des glaces fut plus forte et fit plus périr de bateaux qu'on ne l'avait jamais vu ; cela, sous le Pont-Neuf, avait l'air d'un naufrage, et je n'ai jamais vu les glaçons accumulés faire un si grand effet .

Pendant ce temps, je travaillai beaucoup à toutes mes lettres et à bien régler mon livre de comptes — grand ouvrage, parce que le nouveau bâtiment du château de l'Ilermitageet la double maison que j'avais eu à y nourrir six mois m'avaient endetté de quarante mille livres, au moins, ce qui me fâchait fort, et jV mis beaucoup d'ordre dans mes affaires.

Pour tous ces objets-là, le 20 décembre j'avais suspendu et plié tous mes ouvrages d'histoire naturelle qui m'occupaient si agréablement, que c'était un grand sacrifice. Le 11 janvier, je les repris en repassant l'attraction, le feu, et me préparant à commencer Tair. Dans le courant de janvier, je travaillai assidûment, et je fis le grand chapitre de l'air, dans un détail important.

Pendant ce temps, les ducs firent beaucoup d'assemblées contre les Grands d'Espagne qui héritaient par femmes, au sujet de M. le comte de Périgord dontils attaquaient le rang, ce qui fit une grande affaire. Il parut qu'ils n'attaquèrent pas ma grandesse, étant purement mâle et directe à l'ainé de la Maison. Pour moins faire parler de moi, et éviter tous ces chiffonnages, je ne vis presque personne, je ne sortis presque pas, ce qui me donna le moyen de presque finir mon grand travail sur l'air.

Nous fûmes, dans ce mois, bien inquiets pour mon petitfils, qui fut très mal du dévoiement, ayant le ventre gonflé et dur, et de la fièvre qui se termina par une forte rougeole. Ma belle-fille, bien souffrante de sa grossesse, était, comme nous, bien inquiète, et, au milieu de ces embarras, il fallait, par complaisance pour ma mère et pour le médecin, renvoyer, le 27 janvier, Mme Hodierne, qui était la gouvernante de l'enfant et femme de mérite, ce qui nous tracassa fort.

Le 29 janvier, je suspendis mes ouvrages de physique pour me redonner en entier à l'affaire du titre de duc et de la grandesse, à l'approche de la cérémonie de la Chandeleur.

Le Roi jugea au Conseil l'affaire de M. de Périgord, qui perdit, de sorte qu'à la cérémonie, il fallut qu'il descendit et qu'il ne prît son rang que du jour de son mariage. On disait que les ducs, voulant profiter de leurs avantages, attaqueraient tous les collatéraux et tâcheraient de faire supprimer les grandesses femelles, ainsi que tous les avantages que les Grands d'Espagne avaient, de ce côté-là, sur les ducs. En effet, on demanda le fameux Concordat de 1704, et il ne se trouva pas, mais seulement une lettre qui assimilait les grandesses aux duchés.

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Les choses étant dans cet état, je me rendis à Versailles pour la Chandeleur.

Le 2 février, la cérémonie se passa à l'ordinaire et à mon avantage ; on ne me parla de rien, et il parut qu'on me laisserait tranquille. Je marchai, ce jour-là, le sixième après les princes du sang, savoir le prince de Marsan et le duc de Ghevreuse, le maréchal duc de Brissac (1) et le maréchal duc de Richelieu, le duc de Saint-Aignan et moi. M. de Fuentes, ambassadeur et Grand d'Espagne, fut reçu à cette cérémonie, ce (jui la rendit très brillante et y attira plus de monde qu'à l'ordinaire. Sa grandesse n'étant que de (juebjues mois après la mienne, elle lui était venue par femmes : il fut placé immédiatement après moi, et entre le duc d'IIarcourt et moi, ce qui m'appuya et parut maintenir tous nos droits.

Cette all'aire allant bien, je m'occupai de celle du nom de duc, que j'étais fâché de prendre, trouvant que prince de l'Empire reconnu valait mieux que duc d'Espagne qui ne l'était pas, et me trouvant, à près de cinquante ans, trop vieux pour changer de nom; mais je ne voulais avoir rien du tout à me reprocher pour la famille, et ne lui rien faire perdre.

J'ai dit, plus haut, que la dernière fois que l'aifaire fut portée au Conseil, il m'avait été répondu, pour dernière décision, que le Roi me laisserait appelercomme je voudrais, mais ne me donnerait pas publiquement, ni dans les actes ni à l'ajjpel, le titre de duc, reconnaissant les Grands d'Espagne, mais non les ducs d'Espagne. De cette façon, je n'aimais pas à le prendre, mais, voyant que l'alfaire de la grandesse allait bien, et qu'on me laissait le maître dans l'usage, je me déterminai, ce jour-là, à suivre le conseil du duc de Choiseul, de signer le duc... et de ne rien afficher de changement de titre, d'ailleurs. Ainsi, j'en avertis les bureaux de la Guerre et j'écrivis plusieurs lettres d'affaires au ministre en signant le

(1) Jean-Paul-Timoléon de Cossé, duc de Brissac, né en 1698, brigadier en 1734, maréchal de camp en 1743, lieutenant général en 1748, maréchal de France en 1768, gouverneur de Paris en 1771, avait épousé, en 1732, Marie- Josèpbe Durey de Sauroy.

duc de Croij, et, depuis ce temps-là, les lettres de la Cour m'appelaient de même, suivant le protocole des ducs.

Je vis, ce jour-là, pour la première fois depuis son installation, M. Gayot, qui avait succédé à M. Dubois, lequel était mort subitement, il y avait quinze jours, des suites de l'opération de sa loupe, comme je l'avais prévu. Je le regrettais fort, étant une grande perte pour moi et pour tout le militaire.

M. Gayot me reçut fort bien; je l'avais comme intendant dans l'armée. A son grand âge près, c'était un très bon choix, qui faisait honneur au ministre. Il s'établit dans la maison de M. Dubois, aux Quatre-Bornes, où il recevait tout le monde, tous les jours, de onze heures à deux heures, et on en était très content; mais, com.me M. Dubois avait tout changé, il fallait voir s'il changerait encore le militaire, qui devenait sur un ton dur d'exactitude allemande, qui changeait l'esprit de la nation, de sorte qu'on gagnait beaucoup et infiniment pour la discipline, mais qu'on perdait du côté de la volonté.

Je fis beaucoup d'affaires à la Cour, je me remis un peu au courant, et je revins, le lendemain, à Paris.

On n'avait jamais vu la Cour et la ville si tranquilles : c'était, parle repos, le contraste de vingt années de trouble, mais le commerce languissait et les finances ne reprenaient pas. On ne parlait que de la maladie de la Reine, qui se mourait toujours de la poitrine et qu'on regrettait avec raison. Cela fît que le Carnaval fut fort triste, et la Cour et la Ville dans l'inaction.

De retour à Paris, je trouvai mon petit-fils hors d'affaire de sa rougeole, et ma fille et son mari dans la joie et la grande espérance de grossesse après six ans de mariage : c'était une chose bien importante pour cette branche et pour toute notre Maison qui tenait à si peu, et qui s'en allait, mais que mon fils et mon beau-fils pouvaient relever. Dans le reste de février, la grossesse de ma lîlle acheva de se déclarer, elle fut des plus heureuses, sans aucune soult'rance; ainsi ce fut une grande joie. Ma lille et ma belle-fille étaient grosses pré-

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cisément du môme temps, les deux jeunes colonelles étant arrivées ensemble, le S octobre, à l'IIermitapre.

Le 8 février, mon pt;lit-lils étant guéri de sa rougeole et dans un état de dépérissement à faire trembler, M. Milliard, qui l'avait fort bien conduit, ot (jui nous était fort attaché, décida qu'il n'y avait que le lait de chèvre qui put le remettre, d'autant que le bouillon passait mal. En conséquence, il lui lit commencer ce lait coupé d'eau d'orge, ce qui réussit audelà des espérances, de sorte qu'il reprit à vue d'œil et, dix jours après, il était charmant. Dans le mois de mars, il se fortifia si bien, continuant ce lait, qu'il devint, à tous égards, un des plus jolis enfants qu'il fût possible de voir.

La grande (juantité d'autres occupations pour régler mes affaires et celles du commandement de Picardie et des particuliers interrompit beaucoup mon travail d'Histoire natU' relie, qui devenait presque un traité complet de pliysique. Avant d'aller plus loin, pour profiter de ce «{ue je savais alors, je repassai tout le commencement de l'ouvrage ; je hs l'introduction des Eléments. Je donnai à M. do La lande, le plus fort de l'Académie pour cette partie, mon chaj)itre de l'attraction et, sur ses remarques et un travail fort réfléchi, j'en terminai comme un traité complet.

Ensuite, avec l'habile M. Macquer, j'appiofondis les questions importantes sur le principe inflammable, sur le soufre, l'huile, et sur le phlogistique. Nous Axâmes tous ces objets comme ils ne l'avaient pas encore été. 11 convint, d'après mes principes, qu'il réformerait et changerait bien des choses dans la nouvelle édition de son admirable Dictionnaire de Chimie. Parce travail, je fixai et terminai mon chapitre du feu, qui en devint aussi un traité complet.

Pendant ce temps, je profitai du peu de jours de soleil pour faire, avec M. Delor, démonstrateur de physique, dans une chambre obscure que j'avais arrangée, les nouvelles expériences de l'air que j'avais imaginées et qui achevèrent de presque démontrer que l'air n'est pas un élément principe, mais un composé des trois autres, ce qui me donna beaucoup de facilité pour expliquer tous les effets de l'air. Mais, jus-

qu'à Pâques, je n'eus pas le temps de travailler à finir ce chapitre, ce qui me fâchait, voyant combien, à force d'approfondir en détail, cela retardait tout Touvrage.

A la Un du Carême, j'allai aux quatre récapitulations de M. de Bomare,qui me faisait voir que je savais et que j'avais marqué tout ce qu'on pouvait tirer de lui, et que j'avais été beaucoup plus loin pour les principes et la partie physique et chimique. D'ailleurs, en conversant toujours avec les plus fameux savants de chaque genre, dont je faisais de nouvelles connaissances, j'accumulais des matériaux importants.

A la mi-mars, je fis connaissance avec deux fameux Suédois, M. Jennings, chambellan du roi de Suède, et M. le baron de Wachtmeister, qui me furent fort utiles : le premier était appelé le Pzfi de Suède; passant pour le plus grand orateur, il était des plus instruits pour l'histoire naturelle, et grand ami des fameux MM. Linneus(l) et Wallerius (2), dont il me procura la correspondance, et me promit les profils des plus profondes mines de Suède, où il était intéressé. Il me donna aussi un bien beau livre d'insectes.

La sécheresse continua, avec des petites gelées, jusqu'à Pâques; depuis trois ans, il faisait, de temps en temps, de telles sécheresses, qu'on n'avait jamais vu les sources si basses, et il s'en perdait plusieurs.

Il ne me reste qu'à dire un mot de l'état de notre Cour :

Jamais temps ne fut si tranquille, en général : il n'y avait, dans toute l'Europe, hors les rebelles de Corse, aucun mouvement nulle part. 11 n'y eut que la guerre qui continua contre les jésuites, mais, comme ils ne pouvaient se défendre, et qu'on ne leur permettait pas même de rien alléguer pour leur défense, et qu'on les enlevait et chassait sans les avertir,

(1) Charles de Linné, le célèbre botaniste suédois (1741-1783).

(2) Jean Gotschalk Wallerius, professeur de chimie, de métallurgie et de pharmacie à l'université d'Upsal, membre de l'académie des « Curieux de la nature », a j ublié : Minéralogie ou description générale des substances du règne minéral, ouvrage qui a été traduit, en 1753, par le baron d'Holbach (2 vol. in-8»).

cela ne pouvait être st'rioux, personne ne ])renant plus leur parti, et la religion allant très fort en dépérissant, la résolution paraissant presque prise partout de secouer le joug de Rome.

L'esprit de philosophie naturelle et de matérialisme tolérant gagnait de plus en plus ; les ouvrages de Rousseau et de Voltaire ne leur faisaient que trop de prosélytes. Il en résultait un grand toléranlisme qui ])araissait le principe dominant, et, comme ce principe donnait une sorte d'indilîérence sur tout, il paraissait qu'il en résulterait que les guerres et disputes de partis ne paraîtraient plus guère agiter l'Europe. L'hypocrisie j)assait de mode, ainsi que la religion. Notre nation, n'étant plus occupée, en devenait de plus en plus frivole et efféminée, et les femmes donnaient le ton dans toutes les assemblées. Enfin, si les esprits étaient moins occupés, les mœurs paraissaient, au moins, devenir plus douces.

Pour notre Cour, il n'y eut aucun changement : M. le duc de Choiseul continuait de dominer sur tout et gagnait de plus en plus, à mesure qu'on connaissait son bon cœur. Notre militaire continuait d'être exercé sur le pied le plus exact, et la discipline gagnait beaucoup, ainsi que la tenue, mais tout cela était bien cher ! Notre marine, faute d'argent, ne se rétablissait que faiblement.

Malgré la tranquillité de la paix, jamais année ne fut si malheureuse pour les peuples des frontières. La sortie libre des blés les avait épuisés et donné occasion aux monopolistes de s'emparer de cette précieuse denrée, de sorte que le peuple, de ce côté-là, fut plus misérable que dans la fameuse année de 1709. Dans nos frontières, le blé avait presque triplé de prix. Le contrôleur général, M. de Laverdy, était plus embarrassé que jamais pour faire face, l'état de la dépense excédant toujours la recette, et la plupart des revenus étant absorbés par les anciennes charges,

La maladie de la Reine était la seule chose dont on parlât, à Versailles. On la déclarait poitrinaire sans ressource, et ne pouvoir aller à l'équinoxe. Sur une indigestion, on s'ef-

fraya, à la fia de février, et elle fut administrée en viatique, en cérémonie. Cela acheva de faire tort aux marchands, chacun s'attendant à un long- deuil, de sorte que jamais le commerce de Paris n'alla si mal. Cependant, elle se rétablit un peu, et parut pouvoir traîner longtemps. Tel fut cet hiver : tranquille, pauvre et inanimé !

L'édit du Roi, enregistré purement et simplement le 26 mars 1768, parut alors, l'âge des vœux y fut fixé à vingtet-un ans pour les hommes et à dix-huit ans pour les femmes, le Roi annonçant dans dix ans un nouveau règlement. 11 parut qu'on voulait le retarder encore, alors, de deux ans, et n'avoir voulu faire ce règlement qu'en deux fois. Les monastères furent fixés ne pouvoir subsister que lorsqu'il y aurait au moins seize religieux, et les congrégations de neuf personnes, au moins, y compris le supérieur. Il fut réglé qu'il ne pourrait y avoir, dans Paris, que deux monastères ou congrégations de chaque espèce, et qu'une dans les autres villes, et que tout ce qui n'était pas dans les cas ci-dessus serait supprimé et réuni aux trois autres.

Le 6 avril, malgré la pluie qui tomba pour la première fois depuis quatre mois, je fis, à Châtillon, un des plus curieux et intéressants dîners que j'aie faits. J'y menai M. Jennings, l'aigle de la Suède et grand ami de M. Linneus, M. Wachtmeister, aimable Suédois, M. Macquer et l'aimable abbé Chappe (1). Cette conférence dura six heures et ne nous parut qu'un moment : j'y avais porté les meilleures cartes, l'excellente mappemonde de d'Anville (2), mes profils de la terre et le mémoire curieux que je venais de composer sur le meilleur emploi à faire du vieux Louvre.

Le 11 avril, après la signature du contrat de mariage du

(1) L'abbé Jean Chappe d'Auteroche (n22-n09), astronome distingué, membre de l'Académie des Sciences, oncle de Claude Chappe, le célèbre ingénieur.

(2) J.-B. Bourguif.'non d'Anville (IG97-n82,\ célèbre géographe, membre de l'Académie des inscriptions et Belles-Lettres, auteur d'un Atlas général de quarante-six cartes, publié de 1737 à 1780, des Antiquités géographiques de VInde (1773), etc.

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duc de Luynes (1), uous revînmes de Versailles à CiiAtillon, où je donnai un grand dîner aux deux ménages de Montmorency et de mes enfants, et j'y arrangeai encore deux autres dîners dans la semaine. Je n'avais jamais tant joui de Cliâlillon, dont on sentit toute la beauté.

Le 13 avril, par un beau jour, nous y fîmes une partie acrréable. Mon fds nous mena dans ma grande calèciie où était la duchesse de la Trémoïllc mère, la jeune duchesse de la Trémoïlle, la princesse de Salm, ma belle-fille, M. Chamousset (2) et moi. Le maréchal de Brissac et le duc de la Trémoïlle étaient à cheval. Je donnai un bon dîner à ChAtillon : nos belles dames chantèrent dans le salon d'en haut; la partie fut fort gaie et Tcndroit fort admiré.

Le lendemain, nous y fîmes la partie d'homme et de savant la plus intéressante, et heureusement le temps fut superbe. Je donnai à dîner à M. de Cassini, l'abbé Chappe, M. de Saussure (3), professeur de physique de Genève, jeune homme du premier talent, M. Jennings et mon fils. Le temps étant très net, on observa, et nous vîmes des détails charmants dans l'horizon. Nous y fîmes des remarques sur l'air, et nous traitâmes à fond de ces éléments.

Nous examinâmes tout l'avantage qu'on j)ourra tirer du passage de Vénus de 69. M. Cassini soutint qu'il en résulterait toujours la distance du soleil entre 33 et 34 millions de lieues de 25 au degré.

Comme nous examinions l'horizon, je fus frappé de trouver, dans la plaine de Longjumeau, une masse de carrosses et de monde, et un coup d'œil comme un mouvement d'armée. Nous

(1) Louis-Joseph-Charles-Arnable d'Albert, duc de Luynes, né en 1748, alors capitaine au régiment Colonel i.'énéral (Dragons, mestre de camp de ce régiment en n69, brigadier en 1771, maréchal de camp en 1781, épousa, le i9 avril 1768, Guyonne-Élisabelh-Josèphe de Laval-Montmorency.

'2j Clatide-Humbert-Piarron de Chamousset (1717-1773), maître des Comptes et philanthrope, dont les Œuvres complètes contenanl ses projets d'humanilé. etc., et précédées de son éloge par J.-B. Cotton-Deshoussayes, ont été réimprimées en 1783 (2 vol. in-S»,.

'3; Horace-Bénédict de Saussure, célèbre naturaliste et physicien suisse ;i740-1799).

prîmes la grande lunette achromatique et nous vîmes que c'était le Roi qui chassait le vol avec le grand appareil. Cela faisait un effet frappant par la quantité de monde et de voitures dont la plaine était couverte. Ce coup d'œil, joint à la fraîcheur de la végétation, qu'on voyait naître par la vivacité du vert tendre dont la terre se parait, acheva de rendre cette vue admirable, et M. de Cassini, qui a vu toutes les vues, ainsi que tous ces messieurs, assura n'avoir rien vu à comparer à mon charmant pavillon.

Dans le commencement d'avril, je repassai tout mon chapitre du feu, et je repris et repassai celui de l'air, d'après les expériences et les conférences importantes que j'eus avec M. Demachy (i) et M. de Saussure.

Voyant que nous habitions si peu l'Hermitage et que je devais encore une partie de ce qu'il avait coûtée en dernier lieu, cela m'en dégoûta un peu, et je renvoyai tous les ouvriers, les charpentiers et plafonneurs ayant enfin fini. Ainsi, du 1^'' mai, il n'y eut plus d'ouvriers extraordinaires, et tout fut comme terminé.

Le 28 avril, nous eûmes un des plus beaux coups d'œil que j'aie jamais vus : ce fut le passage du détachement des deux régiments des Gardes pour la bénédiction des drapeaux. Un uniforme nouveau des Gardes françaises un peu plus leste et fort riche pour les officiers, avec une musique turque, y attira un monde prodigieux, d'autant qu'heureusement, il fît fort beau.

Nous allâmes voir ce spectacle, avec toute la famille, chez Mme d'Aspremont, à côté des Théatins, d'où il était le plus à sa perfection. L'affluence du monde sur les quais, aux fenêtres et jusque sur les toits, et toutes les jolies personnes garnissant les balcons, joint à cette admirable vue des quais, faisait le plus riche et superbe coup d'œil qu'il soit peut-être possible de voir, hors dans les fêtes des ports de mer.

La richesse des habillements de ces troupes, l'ensemble, et tous les officiers sur les plus beaux chevaux gris, joint au

(1) Jacques-François Demachy, chimiste distingué (1728-1803).

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