‹ Journal inédit, 1718-1784 (volume 4)Chapitre 14 sur 31 · II · texte numérisé non relu

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coup d'œil du corps des tambours des bas officiers, et de ce que ces deux régiments ont de plus paré, fut très frappant.

M. le maréchal de Biron, qui n'aimait pas les nouveautés, n'avait adopté que les bonnets pour les grenadiers, et de rendre l'habillement un peu plus leste, mais il restait bien plus étolTé que celui des autres troupes, ce qui le rendait moins brillant, et les officiers, bien jeunes, avaient peu Tair militaire. L'air leste et guerrier et la grande exactitude des Gardes suisses l'emportait en cela, mais la marche des Gardes françaises était noble et aisée. Enfin, ce fut un coup d'œil superbe à tous égards.

Peu de jours après, mon fils fut voir la revue du Roi dans la plaine des Sablons. On dit qu'on ne l'avait jamais vue si brillante et nombreuse. J'allai sur la terrasse des Tuileries, du côté de la nouvelle place. L'immensité de carrosses à six chevaux et de monde qu'on voyait revenir, jointe au monde qui était dans les Tuileries par un très beau jour, les marronniers étant en fieurs, faisait un coup d'œil dont aucune capitale ne peut, peut-être, donner d'exemple. Cependant, celui du chemin de Kensington, à Londres, un dimanche, est très beau aussi.

Le 6 mai mourut M. le prince de Lamballe, âgé de vingt ans, ayant fait une vie courte et pas bonne : ce fut un bon exemple à citer aux jeunes gens, et son respectable père était bien à plaindre ! Mlle de Penthièvre (1) devint le plus riche parti de l'Europe ; mais, pour l'Etat, il eût été à souhaiter •que toutes les charges et parties des biens de cette Maison fussent éteintes et réunies au Domaine.

Le 7, je donnai un grand dîner à Ghâtillon, à la famille de Beuvron.

Le 8 mai, j'y donnai encore à diner à ma mère et à la famille de M. CoUins. Il fut fort agréable, le temps étant su-

1, LouisoM.irie-Adélaïde de Bourbon, fille du duc de Penthièvre ;n53-1821), mariée, en 1769, avec Louis-Philippe-Joseph d'Orléans, duc de Chartres ll'*l-l'i'J2), gouverneur du Poitou en 1h6, lieutenant général des armées navales en 1777, désigné, pendant la Révolution, jjar le nom de Philippe- Égalité.

perbe, et je n'avais presque pas encore vu cet admirable coup d'œil autant dans sa perfection, à cause de la netteté du jour, chose bien rare, et de la beauté de la verdure naissante.

C'est ce jour-là, époque intéressante pour la physique, que j'essayai et examinai à fond l'air, avec la curieuse machine ou microscope d'air que je venais d'inventer.

Mon fils, MM. de Collins et de Montigny et moi, nous vîmes l'air à toute hauteur, avec tout le détail de ce qu'on y peut rendre visible.

Toutes les précautions furent prises pour ôter tous les prétextes de doute.

Tant du haut de ma plate-forme que du milieu de la plaine, et à toutes les heures du jour, d'un temps net, clair et vent du nord, nous vîmes toujours les atomes visibles et un grand détail de parties plus fines, ce qui acheva d'appuyer mon système que l'air n'est que l'émanation de toutes les parties terrestres et que, vraisemblablement, ce qui en est invisible n'est que les mêmes choses au dernier degré de finesse, et jointes aux vapeurs les plus fines et au feu qui soulève et agite le tout.

Le soir, de retour à Paris, j'essayai en plein air mon microscope d'air de nuit que je venais aussi d'inventer, qui nous fit voir le rayon lumineux en plein air de nuit, à ne presque plus laisser de doute à ce système, par lequel j'explique bien mieux tous les effets de l'air^ ainsi que ce que c'est que le composé de cet élément qui, jusque-là, avait paru inexplicable.

Les savants et physiciens qui le virent, les jours suivants, en parurent convaincus, et je continuai de belles expériences chez M. Delor, bon démonstrateur de pli^^sique. Au moyen de toutes mes recherches et expériences, je terminai presque alors mon grand chapitre sur l'air, qui m'avait tant occupé, cet hiver.

Le 10 mai, on prit la nouvelle gouvernante, Mlle Thomas, pour mon petit-fils. Mon fils ne négligea rien pour bien choisir, et il était admirable combien, à son âge, il ne s'atta-

cliait qu'aux choses essentielles. J'avais toujours bien des grâces à rendre à Dieu de mes enfants, ainsi que de ma belle-fille et de mon gendre !

Notre embarquement pour la Corse se préparait : nous y envoyions, comme j'ai déjà dit, seize bataillons. M. de Ghauvelin (l) fut nommé pour les commander. Cela, joint à une grande nomination de brigadiers, remet beaucoup de mouvement dans notre militaire.

On disait que ce n'était qu'un renouvellement de traité avec les Génois, qui nous priaient de garder le reste des places de Corse. D'autres disaient que nous voulions nous en emparer pour faire un apanage à un prince de la Maison de Bourbon, ou que c'était pour empêcher les Anglais de s'y établir. Le plus grand nombre pensait que cela donnerait jalousie et prétexte aux Anglais pour nous attaquer, et nous •n'avions pas besoin de guerre, les finances allant toujours en dépérissant, de façon à faire craindre un événement de finance. De plus, la cherté singulière du pain faisait bien crier le peuple. D'ailleurs, notre Cour était très tranquille.

Ma belle-fille, dont les grossesses étaient aussi pénibles que celle de ma fille fut heureuse, était dans la douleur du départ de mon fils, jamais ménage n'ayant été meilleur. Mais, comme il voulait revenir pour ses couches, et cependant achever son curieux voyage de Suisse, il arrangea ainsi sa jolie tournée : de Paris à lieaumont, chez le prince de Tiiigry, 23 lieues; à Moulins, 45; à Lyon, 35; à Grenoble, 22; à Chambéry, 10; à Genève, 20; à Lausanne, 11; à Fribourg, 10; à Neuchâtel, 10; à Besançon, 20; et à Dôle où était son régiment, 10. Cela faisait une promenade de 21G lieues, fort curieuse, laquelle, avec les séjours nécessaires et son goût pour bien voir, achevait de lui faire connaître tout le levant et le nord de la France, et environs.

'1) François-Claude, marquis de Chauvciin, brigadier en 1744, maréchal de <amj) en 1"4C, lieutenant général en n4'), ambassadeur à Turin en 1753, maître de la Garde-Robe du Roi en 17G0, mort en 1773, marié, en 1738, avec Agnès-Tiiérèse Mazade d'Argeville.

Le 14 mai, à minuit et demi, il partit avec l'abbé de Villemenet, qu'il ramenait à Ghambéry.

Le 15, j'allai à Versailles, à la signature du contrat de mariage de Mlle de Guerchy avec M. d'Haussonville (1), mariage fort raisonnable dont j'augurais bien.

Je menai, dans ce voyage, M. de Montigny qui allait, avec M. le chevalier de Clermont (2), en Portugal, et dont nous regrettions d'être séparés, car c'est un très bon sujet : je lui fis faire de bonnes connaissances.

Ce fut de ce voyage qu'en prenant congé, je pris, auprès de Mesdames, pour la première fois, l'usage des titres, et cela termina tout ce qui regardait l'affaire de la grandesse.

La Pleine dépérissait et faisait pitié : je comptai bien ne plus revoir cette respectable princesse dont l'état rendait incertain le voyage de Gompiègne, le camp et les arrangements de la Gour. On assurait qu'elle périssait du scorbut, encore plus que de la poitrine.

On ne parlait que du départ des troupes pour la Gorse : on pressait ce départ vivement, et on y formait comme une petite armée. Le plus grand nombre regardait ce projet comme plus cher et dangereux pour la paix, que lucratif et réellement avantageux. J'en parlai avec les principaux, et il me parut qu'on n'y allait d'abord que comme pour garder toute nie aux Génois, et sans être convenu de rien avec l'Angleterre, qui ne paraissait pas encore s'y opposer. Gela pouvait payer nos dettes avec les Génois, mais cela nous coûtait de frais à débourser, dans un temps où on criait misère.

Ma fille et son mari, qui avaient été un mois à Beaumont, en revinrent le 16 mai. Ma fille était au mieux, avançant dans la plus heureuse grossesse : je fus charmé de la voir

(1) Joseph-Louis-Bernard de Gléron, comte d'Haussonville, colonel du régiment Royal-Roussillon, en 1759, brigadier en 1762, maréchal de camp en 1770, lieutenant général en 1784, avait épousé, le 15 mai 1768, une des filles du comte de Guerchy, lieutenant général, ambassadeur de France à Londres.

(2) Jean-Baptiste-Charles-François, chevalier de Glermont-Gallerande, né en 1728, brigadier en 1756, ambassadeur à la Cour de Portugal en juin 1767, marié, en 1769, avec la fille de Philippe-Xavier, marquis de Moustier.

ainsi. Elle nous apprit que mon fils avait couché à Beaumont, et n'irait, de là, qu'en deux jours et demi à Lyon. Ils me parurent très contents de leur voyage de Beaumont, qui avait été fort tranquille et agréable.

Ce soir-là, ma belle-fille fut fort incommodée, mais cela n'eut pas de suites. Ainsi, je ne retardai pas mon voyage, je partis la nuit du Ifi au 17 mai pour l'Hermitage

Comme j'aurai cinquante ans de faits, dans le courant de

ce cahier, et que, par conséquent, les événements et objets

m'affectent moins, et, de plus, que l'Europe est tranquille et

que j'espère que les plus grands événements de ma vie sont

passés, je n'écrirai plus ces Mémoires-ci si exactement, et

je ne ferai qu'indiquer et jeter sur le papier quelques objets,

comme ils se trouveront.

Ce sera aussi dans trois mois que M. Dupin achèvera d'avoir copié tous mes Mémoires^ dont j'ai déjà vingt-deux volumes in-4° reliés, ce qui les mettra en état d'être lus tels qu'ils sont, car je n'ai jamais eu le temps de les relire, ce que je désire pourtant beaucoup de pouvoir faire dans la suite» pour ne pas perdre l'objet que j'ai eu en les écrivant, qui a été l'instruction de mes enfants et le plaisir de retrouver, dans ma vieillesse, tout ce qui s'est passé dans ma vie.

Gomme nous avons l'histoire de notre famille écrite dans Scohier (2), et dans les deux manuscrits de notre histoire, et que j'en ai fait la suite pour mon bisaïeul, mon grand-père et

(1; En arrivant à I Hermitage, le duc de Croy constate que ses travaux (commencés depuis dix-huit ans sont, enfin, terminés. Il y reste jusqu'au 31 mai, date à laquelle il se rend à Calais, où il reprend ses études de physique et met la dernière main au chapitre consacré à l'air.

Toutefois, l'extrême cherté du blé lui ayant inspiré des réflexions à ce sujet, il écrit à M. Trudaine de Montigny, intendant des Finances, des lettres dans lesquelles il montre les inconvénients de la liberté illimitée du prix des grains.

Le 28 juin, il se rend à Aire, où il a donné rendez-vous à M. Dupleix et à M. de Bompar pour leur présenter les travaux du Xeuf-Fossé. Le o juillet, il repart à Paris.

(2) Jean Scohier, généalogiste, auteur de L'Eslal et comportement des armes (Bruxelles, 159", in-fol.) ; de la Généalogie et descentes de la Maison de Croy 'Douai, 1589, in-fol.)

JOURNAL DU DUC DE CROY 31t

mon père, et que j'ai écrit tout ce qui s'est passé de mon temps, où j'ai joint, en partie, ce qui regardait mes enfants, cela pourra faire une suite assez curieuse pour mes descendants, et, comme mon fils est très en état de continuer, et qu'il écrit au mieux ses voyages par parties, cette suite pourra se continuer.

J'arrivai le 6 juillet, à neuf heures, chez ma mère, à Paris.

J'étais fort inquiet de ce voyage, la maladie de ma mère et les deux couches me tourmentant. Je fis appeler le suisse avant d'entrer. Il me dit qu'on n'était pas encore accouchée, et que ma mère était mieux.

Mon fils vint à la descente de la voiture et, du premier mot, me dit : « Vous arrivez à propos, car Mme de Solre commence à souffrir ! »

J'entrai chez ma mère, que je trouvai très faible et accablée d'un mauvais rhume, avec beaucoup de fièvre, depuis trois semaines, qui l'étouffait, et elle n'était pas bien, ayant cruellement souffert, de sorte que la position de ma bellefille avait été pénible, étant si pesante qu'elle ne pouvait se remuer, à la veille d'une couche qui devait l'inquiéter, après la terrible qu'elle avait eue devant, et se trouvant seule avec ma mère très mal. Mon fils était arrivé de Dole depuis cinq jours, et la fièvre de ma mère commençait à cesser.

Vers dix heures, je montai chez Mme de Solre que je trouvai commençant de grandes douleurs ; à onze heures, elles redoublèrent, on la mit sur le lit de travail et on envoya chercher M. Ruffel (1), son nouvel accoucheur, qui était aussi consolant et aimable que Levret l'était peu. A peine fut-il arrivé, que les eaux percèrent et que les douleurs furent coup sur coup.

A une heure juste, le 7 juillet 1768, comme j'étais allé, unmoment, me mettre en prière dans le cabinet, j'entendis crier l'enfant. Ruffel, d'un air riant, dit : « Une, deux et trois ! »

(l) R.-Fr. Ruffel, « maître en l'art et science de chirurgie de la Ville de^ Paris » depuis 1741, professeur de pathologie.

Nous crûmes, d'abortl, qu'il y en avait plus d'un, mais c'était le cordon qui entourait le col de l'enfant, et qu'il détourna adroitement; puis, en faisant les nœuds, il lâcha un discours qui lit entendre que c'était un garçon, et, voyant que tout allait bien, il l'avoua. On peut juger de notre satisfaction de lui voir un troisième garçon. Sa sœur, la duchesse de la Trémoïlle, en avait eu quatre en trois couches, et sans la faute, à ce qu'il paraît, de Levret, qui nous en avait fait perdre un si beau, ces deux sœurs en auraient eu sept vivants, en bien peu de temps !

Le dimanche 10 juillet, on me réveilla à six houres du matin pour m'apprendre que ma iiUe était en travail depuis longtemps. Je courus, et j'appris qu'elle souffrait fort, depuis dix heures du soir. RulTel était arrivé à trois heures, mon fils étant devant, les eaux percèrent vers trois heures et demie, €t, depuis, elle continuait les grandes douleurs, sans que rien avançât. Vers sept heures, l'accoucheuse proposa de la faire marcher; cela fut très pénible et n'avança guère, quoique la tête de l'enfant fût engagée. Nous étions six ou sept à la tenir, et tous avaient bien de la besogne. Elle conserva toujours une grande tranquillité d'esprit et fermeté, elle ne lâcha pas un mot d'impatience. Son mari était à la torture, ainsi qu'elle, et faisait grande pitié. M. Milliard et M. de Rougé tenaient les bras; la garde, mon fds et la femme de chambre aidaient, ainsi que moi, à la tenir dans les différentes positions qu'on essaya. La tendresse et l'intelligence de mon fils lui fut fort utile : vers neuf heures, les douleurs allaient en diminuant, et après onze heures de temps, il n'y avait point d'avancement. Kuffel craignit qu'il y eût du risque, pour l'enfant, d'être si longtemps engagé : il alla écrire dans l'autre chambre et donna le billet au duc d'Havre pour qu'il envoyât vite un valet de chambre à cheval chercher ce qu'il demandait. Quand ce sensible mari vit que c'était pour demander les ferrements et instruments, il pensa s'évanouir et ne fut plus à lui. Mme de Rougé le tint dans le cabinet, où il était dans un état affreux.

Tout étant arrivé, Ruffel déclara à la patiente qu'il croyait

convenable de se servir des cuillers appelées forceps, pour ménager Tenfant. Ma lille soutint cette annonce avec grande tranquillité. Elle avait vu qu'on s'en était bien trouvé à la première couche de Mme de Solre. On l'arrangea comme il fallait; ces préparatifs sont cruels, et nous étions transis. A dix heures, Ruffel l'accoucha avec les forceps. Mon iils, qui connaissait cette pratique, l'aida à propos. D'ailleurs, tout alla bien, et l'enfant cria d'abord. RufFel marqua de l'habileté et une bonne main ; enfin elle fut délivrée. Nous apprîmes que c'était une fille, mais le duc d'Havre, qui était hors de lui, la reçut au mieux. Il montra tant de joie qu'en embrassant sa femme, il la consola d'abord. L'enfant arrangé, on le porta à ma fille, qui le dévorait de baisers, ce qui, au milieu des embrassements de son mari, fondant en pleurs de joie, me fit fondre aussi, et c'est un des moments de sentiment les plus vifs qu'on puisse imaginer.

D'après tous ces événements, notre nom, qui paraissait ne tenir presque plus à rien, parut renaître et donner espérance de plus d'un soutien.

Ma joie fut bien vive de voir ma fille se tirer si bien d'affaire, et nous fûmes tous dans le contentement, ayant bien des grâces à rendre à Dieu de tout cela.

Ma mère avait été bien mal depuis un mois, d'un mauvais catarrhe qui l'étouffait et qui lui avait causé une fièvre violente. Il était étonnant, malgré son âge de soixante-et-dixsept ans, et sa mauvaise santé ordinaire, de voir encore la force et la vivacité de son sang. Elle était habituée à se conduire elle-même, et n'était pas portée à ce que voulaient les médecins. M. de la Breuille y mit beaucoup de fermeté ; la fièvre cessa enfin, mais il lui restait de bien mauvais jours \ Je passai d'abord mes journées avec ma mère et les deux accouchées, et à visiter tous mes petits enfants, ce qui occupait tout mon temps. Mon (ils me fit grand plaisir en me lisant son deuxième Voyage de Suisse; la partie de ses Mémoires de Lyon, Grenoble, la Grande-Chartreuse et Genève est surtout des plus curieuses, et cela me donne grande satisfaction. S'il continue d'écrire, ses Mémoii^es seront des plus

31 i .loLHNM. nu me i»k croy

intéressants; ainsi, cela fera suite, et je n'aurai plus besoin de tant écrire !

L'état delà Cour, alors, était la suite du deuil de la Reine, qui était morte, le 2\ juin, du scorbut et de la poitrine, après une bien longue et pénible maladie. Cette respectable princesse, qui n'avait jamais fait que du bien, méritait les regrets de la nation : la bonté de son caractère se peignait sur sa pliysionomie, qui était des plus gracieuses, et elle était digne de son respectable père, le roi de Pologne; c'est tout dire, car ce fut un des grands et meilleurs hommes qui aient porté le titre de Roi.

La Cour avait été d'abord àMarly; ensuite il y eut des voyages à Saint-Hubert et Clioisy et, à l'avenir. Mesdames devaient être de tons les vo^^ages, lesquels distrayaient le Roi, ainsi que la chasse, et il paraissait s'amuser assez bien et ne plus songer à reprendre d'engagement, tant pour épargner qu'à cause de la mort de la Reine. Il n'y eut pas de camp à Compiègne, où le Roi alla tard. M. le duc de Clioiseul, qui réunissait la guerre et la politique, continuait d'avoir le principal crédit, et la Cour était plus tranquille qu'à l'ordinaire.

('ne affaire qui m'intrigua, alors, fut les blessures du chevalier de Chastellux, colonel du régiment de Guyenne, qui, deux jours après mon départ de Calais, y reçut trois coups d'épée d'un oflicier qu'il avait fait casser pour faits de discipline. M. de Chastellux (1) se comporta très noblement à ce sujet, ne portant aucune plainte, mais la Cour, avec raison, nous écrivit à tous des lettres circulaires pour tâcher de faire arrêter son adversaire, qui ne paraissait pas vouloir s'en tenir là.

Ne pouvant laisser ma belle-iille seule, dans ces circonstances, je demandai prolongation de congé, mais j'appris que le Roi de Danemark (2j devait passer, du 4 au 6 août, à

(1, J.ic'iues-François, chevalier, puis marquis de Chastellux, né en 1734, colonel du régiment de Guyenne (infanterie , cinquième fils de Guillaume- Antoine, comte de Chastellux, lieutenant général, et de Claire-Thérèse d Aguesseau.

(2 Christian Vil, roi de Danemark, fils de Frédéric V et de sa première

Calais, ce qui décourageait fort mes projets. Je désirais jouir un peu de Cliàtillon, et, pour la première fois de ma vie, de l'été à Paris. Je comptais aussi perfectionner mes expériences sur l'air et voir ce qu'il y a à voir aux environs de la capitale, mais je reçus la lettre dont voici copie :

A Versailles, le 23 juillet 1768.

Le Roi ayant été informé, monsieur le duc, que le roi de Danemark devait se rendre à Bruxelles, et qu'en allant, de là, en Angleterre, il pourrait passer par quelqu'une des places de notre frontière, Sa Majesté m'a chargé d'avoir l'honneur de vous mander que, si ce prince vient à Calais, son intention est qu'il lui soit rendu les mêmes honneurs militaires que Ion rendrait à la propre personne de Sa Majesté. Si, cependant, Sa Majesté danoise, voulant garder l'incognito, exigeait qu'on nelui rendît pas d'honneurs, il ne faudrait pas faire de difficulté de se conformer, en cela, à son désir.

Je ne doute point, au surplus, qu'en ce cas vous ne fassiez tout ce qui dépendra de vous pour que Sa Majesté danoise soit satisfaite des attentions qu'on aura eues pour Elle dans l'étendue de votre commandement, et je vous prie de me marquer ce qui se sera passé à cet égard.

J'ai l'honneur dètre, avec un très parfait attachement, etc.

Signé : Duc de Choiseul.

P. S. — Le Roi compte, monsieur, que vous vous rendrez dans votre commandement, pour le passage de Sa Majesté danoise.

J'arrangeai mon départ pour le 29 juillet, et j'écrivis à Calais pour qu'on préparât tout d'avance. J'allai chez le président Ogier, ci-devant ambassadeur en Danemark : il m'apprit que M. de Bernstorff (1), mon ancien ami, était le

femme Louise, fille du roi Georges II d'Angleterre, était né en HiO. Il régna de 1766 à 1808. Il avait épousé, en 1766, la princesse Garoline-.Mathilde d'Angleterre.

(1) Jean-Harlwig-Ernest, comte de Bernstorff, né en 1712, secrétaire d'État en 1730. Disgracié en 1770, par l'influence de Struensée, il fut rappelé après la cliute de ce ministre, et mourut en se rendant à Copenliague pour reprendre son poste, en 1770.

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premier ministre, et du voyage ; que le jeune roi, de dix-neuf ans et demi, n'aimait que le plaisir et le bal, et que, devant voyager avant la mort de son père, il n'avait pas voulu perdre son tour d'Europe pour être devenu roi.

Je vis, chez M. le Premier, Mm« de Leyde, très bonne parente, qui nous avait été bien utile, et qui venait de me remettre le diplôme original de grandesse, qui est magnifique et digne de l'appareil espagnol. Elle me fit voir les jardins de M. le Premier, extrêmement embellis par de nouveaux bosquets, et surtout par l'idée qui lui était venue de mettre tous ses environs en prairies garnies de vaches monstrueuses de Suisse, de moutons d'Angleterre et de chèvres des Indes, ce qui réussissait et faisait au mieux. Cela fait voir que nous prenons ce qu'il y a de bon des jardins anglais.

J'allai aussi examiner nos jardins et la maison d'ivry, et surtout ma chambre, dont la vue est délicieuse pour le temps des moissons. C'est dommage de ne plus jouir de ce charmant endroit dans les mois de juillet et d'août. J'avais espéré profiter beaucoup de tout cela, et surtout faire de jolies parties à mon charmant observatoire de Châtillon, mais je n'y pus aller que deux fois.

Le 27 juillet, Mme la princesse de Montmorency nous donna le plus superbe déjeuner de son joli jardin anglais de Boulogne. Tous les fruits possibles y abondaient ; cela fut très gai. En revenant, nous fîmes des expériences de ma machine d'air perfectionnée, chez M. Delor, où j'éprouvai d'y joindre des microscopes. Après souper, voyant un temps superbe, je me donnai la satisfaction d'aller voir finir la nuit et commencer le jour à Châtillon.

C'était une belle nuit de clair de lune, qui argentait de belles moissons. Les jours étant diminués alors, il y avait nuit complète. A deux heures et demie parut la première pointe de l'aurore, qui dura, ce jour-là, deux heures un quart.

Nous avions les clefs; j'entrai, et, mes gens s étant mis à dormir en bas, je parcourus, comme seul au monde, ce beau lieu éclairé de la lune, ce qui rendait le petit salon d'en haut, et au milieu des airs, d'un ton tendre et charmant.

J'eus d'abord le plaisir de m 'orienter et de contempler le ciel. Je m'attachai ensuite à voir coucher la lune, à examiner Mars, à remarquer tourner la terre, en voyant passer les différentes étoiles dans une excellente lunette fixée, où, sachant que c'est la terre qui tourne, et le sens dont elle tourne, on trouve, pour le moins, aussi facile d'imaginer que c'est soi qui tourne, que l'astre. Les descriptions des poètes sont bien justes, sur la façon dont baisse et disparait l'obscurité, pour faire place à la lumière qui la chasse !

En me retournant, je vis pointer la première aurore. Sans cesse la lumière augmente et colore différemment les objets. Depuis deux heures que j'arrivai, jusqu'à mon départ à cinq heures et demie, quoique seul, je n'eus pas un moment qui ne fût rempli par un nouvel objet d'admiration, et une âme sensible ne peut fournir à tout, ni contenir sa reconnaissance. Les teintes et reflets varient sans cesse, tout s'éclaire, se colore; les moissons, successivement, blanchissent, jaunissent et se dorent.

Demi-heure après la première aurore, l'espèce de coup de sifflet qui fait partir le concert des oiseaux est des plus remarquables. Cela finit au lever, où chacun d'eux va remplir la tâche imposée par le Créateur : le chant des coqs, les aboiements des chiens annoncent que les paysans commencent leur carrière. On les voit, de tous côtés, aller gaîment à la fraîcheur, se servir des bras que Dieu leur a donnés. L'homme oisif seul n'est pas digne d'en avoir !

Je remarquai ensuite, dans la lunette, l'air ondulé courir suivant le vent, le long de l'horizon rougi, comme une suite de troupeaux qui bondissent. J'y reconnus mes atomes, ainsi que dans les couchers dorés, et je remarquai la justesse de mes principes de l'air. Au lever, tout cela disparait, et les objets se dorent successivement ; chaque instant en fait découvrir de nouveaux, ce qui fait que, dans le champ de la lunette fixée, c'est un tableau mouvant de lumière qui change sans cesse, en augmentant de beauté.

En regardant de plus près, on voit le gibier s'égayer sur l'herbe. On examine les différentes teintes de verdure des

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vignes, des bois et de la plaine. Il est délicieux de voir, de tous côtés, par les huit fenêtres de ce joli salon, qui paraît suspenilu dans les airs, la variété de tant d'objets!

Je descendis la montagne à pied, jouissant de la fraîcheur vivifiante, et je revins au travers des belles moissons.

A six heures et demie, je frappai au Luxembourg : on m'ouvrit et j'eus le plaisir d'examiner ce beau jardin, dans la belle fraîcheur de sa verdure, et d'y remarquer tous les rayons d'atomes colorés qui font bien voir ce qu'il y a de visible dans l'air. Cela est très curieux, à cette heure-là !

Le lendemain, j'eus un autre spectacle de sentiment bien agréable : mon fils, nouveau colonel, n'osait demander une prolongation de congé. Cependant, il ne pouvait laisser sa femme seule, dans le mauvais état où était ma mère, d'autant qu'il fallait mettre son aîné en culotte, renvoyer l'excellente nourrice, dont il paraissait inséparable, et tout cela, joint à la séparation, inquiétait ma belle-fille. Mon fils se détermina, enfin, en voyant que j'étais obligé de partir; il obtint une prolongation de quinze jours. La joie de sa jolie femme, quand elle l'apprit, fut des plus vives. Mon petit-fils fut charmant en habit de matelot, et la séparation de sa chère nourrice qui lui avait été si utile, et qui partit le "î.S juillet, se passa mieux que nous ne croyions, par le grand soin qu'on eut de le distraire.

Pour profiter du peu de temps qui me restait, je courus Paris, pour la première fois l'été, et il a bien son agrément, dans cette saison, si on en savait profiter, surtout pour aller à pied et examiner toutes les beautés de cette ville que les indolents qui l'habitent ne connaissent pas assez. Il serait curieux de faire, alors, un voyage complet de Paris et de visiter tous les savants, artistes, métiers curieux, et tous les cabinets, édifices, tableaux, sculptures, et toutes les curiosités instructives qu'il renferme. Que voilà un beau projet rarement exécuté !

L'appétissant coup d'œil de la halle, le matin, et l'excellence de tous les fruits est aussi un des agréments de cette

saison, ainsi que le plaisir de faire des parties avec gens de goût et d'esprit, dans les campagnes des environs.

J'allai, un jour, me promener aux Tuileries, monter à cheval au pont tournant et, de là, examiner le nouveau pont de Neuilly : il n'y a guère, dans le monde, de plus riche enfilade que celle-là. J'examinai le chemin qu'on perce dans la montagne, dont le coup d'œil ne sera pas tel qu'on le croit, car, si on abat la montagne de l'étoile du cours, on ne verra que par une lorgnette trop éloignée, et, si on la laisse, on ne verra rien. J'aimerais pourtant mieux la laisser en l'ornant, pour, de là, avoir la belle vue intermédiaire. J'examinai les arches que l'on commençait ; quatre ateliers de piloteurs de vingt-cinq chacun, y faisaient un bel effet, et je fus fort content de la machine simple et belle pour vider l'eau par le moyen d'une grande roue à aile qui faisait tourner une roue en espèce de chapelet incliné.

Une nuit, j'allai, avec le duc d'IIavré, M. de Montigny (qui partait pour le Portugal), et mon fils sur les boulevards, jolie partie qui devenait moins à la mode. Nous allons, chez le fameux Gomus (i) avec qui j'eus une conversation intéressante de physique. Il était non seulement adroit, mais savant, et possédait, mieux qu'aucun académicien, l'électricité et le magnétisme. Je fus bien aise de m'accorder avec lui sur les principes, savoir qu'il n'y a point de matière particulièrement magnétique, mais que c'est plutôt une des classes du feu, qui suit une rotation proportionnelle à celle du globe, et que tout dépend de la conformation des pores insensibles des corps, qui la laissent plus ou moins passer et qui, par leur forme, en établissent le courant.

Au moyen de mes principes, je compris presque tous ses tours, hors le principal, qui est l'adresse ou la combinaison savante par le moyen do laquelle il parvient à connaître et paraître réellement forcer la vérité. Gela est curieux et n'a

(1) Le vrai nom de Gomus était Nicolas-Philippe Lcdrii (1731-lt)07). Cet escamoteur était doublé d'un physicien Iiabile qui appliqua l'électricité au traitement des maladies nerveuses et fit de nombreuses observations magnétiques. 11 fut le grand-père de Ledru-Rollin.

appartenu qu'à lui. Je m'attachai aussi à examiner la multitude (les édifices immenses qu'on construisait alors à Paris, et dont un seul eût sulli i)our illustrer une autre capitale. Il était étonnant de voir la quantité de pierres de taille qu'on employait alors dans Paris, et la quantité de tailleurs de pierre.

J'examinai la jolie église de la Madeleine, que M. Goûtant bâtissait, le superbe travail de Sainte-Geneviève, de M. Soufilot, où il 3^ avait la plus grande et belle grue qui ait jamais été faite, et qui peut porter des pierres immenses, au moyen de deux hommes, à la plus grande hauteur des édifices ; le Palais-Royal; l'Opéra qui s'achevait; l'Ecole militaire dont le grand bâtiment du milieu sortait de terre avec une pureté remarquable de pierre : c'était un des chefs-d'œuvre d'appareillage. Mais rien n'était plus remarquable que la carrière immense de pierres du Palais-Bourbon, où on détruisait le plus svelte bâtiment pour en faire un des plus massifs. Gela fait saigner le cœur de voir comme une race gâte, abandonne ou détruit ce que l'autre a fait de mieux ; mais on ne pouvait trop admirer l'art qu'on y avait mis à perfectionner l'utile découverte des voûtes plates de brique, qu'on devait employer partout pour ne plus faire que des maisons incombustibles, suivant les principes que j'ai étendus dans l'ouvrage de M. d'Espie.

Je vis, au petit Palais-Bourbon, que M. de Lauraguais vendait au prince de Gondé un jardin anglais plein de goût, qu'il finissait et abandonnait en même temps, et où il avait commencé un volcan d'un grand ellet.

Après cette esquisse des ouvrages de Paris, je reviens avec satisfaction à mon aimable famille, qui faisait mon bonheur et qu'il fallait quitter.

Ma pauvre mère était moins mal, mais souvent dans un état qui ne fait pas envier de vieillir. Heureusement que l'espérance ne l'abandonnait pas. Dans ses moments passables, elle s'occupait encore de nos plaisirs. Mon fils idolâtrait son aimable femme, qui ne vivait que pour lui. Il apprenait avec ardeur à jouer de la flûte, la musique plaisant à

sa femme. Avec un tel aiguillon^ il réussit bientôt, et je m'amusais à l'entendre accompagner sa jolie voix. Cela ne l'empêchait pas de réussir à tout ce qu'il y avait d'essentiel et de curieux. Il me donna même un bon extrait sur les Éléments. Il faisait lui-même ses affaires au mieux, et il réussissait à merveille à son régiment et à tout ce qui regarde son métier. Il nous lut son dernier voyage ; il nous lut aussi, avec la plus grande intelligence et le meilleur goût, des ouvrages charmants de Voltaire. Ainsi, l'esprit, les sciences et les sentiments partageaient nos instants. Mes quatre enfants, quoique leurs maîtres, ne prenaient aucun des vices du temps, quoiqu'on ayant tous les agréments. Voilà bien ce qui s'appelle avoir beaucoup de grâces à rendre à Dieu, et je les lui rendais sans cesse de bien bon cœur !

Le 30 juillet au matin, je partis en berline, et j'arrivai à sept heures à Amiens, où l'intendant me donna un grand souper, et je réglai avec lui ce qui le regardait pour le passage du roi de Danemark.

J'arrivai le l*"" août à Calais, où tout le monde, et surtout M. de la Boulie, m'attendait avec impatience, étant bien embarrassé du passage de Sa Majesté danoise.

Le 2, je réglai que je donnerais un grand repas à l'Hôtelde-Ville,un feu d'artifice vis-à-vis, et tout ce qu'il y avait de mieux à faire pour le recevoir en Roi, suivant nos ordres, et de la manière la plus noble et la plus magnifique. Je trouvai, à Calais, une nouvelle lettre par laquelle M. le duc de Choiseul disait que l'intention était que le jeune monarque fût reçu de la manière la plus brillante et la plus suivant son goût, ce qui n'était pas aisé, ce jeune monarque de dix-neuf ans et demi étant des plus légers et gaillards, et il paraissait, par là, que la Cour n'avait point égard à la circonstance où nous étions du deuil de la Reine.

Le 4, arriva le fourrier du Roi de Danemark, qui fit, suivant S3S ordres, le logement de son maître et de toute sa suite, dans la magnifique auberge de Dessein. Comme le Roi, désirant qu'on reçût Sa Majesté au mieux, il ne convenait pas qu'EUe fût à l'auberge, et que mon intention était de la II. 21

322 JOURNAL nu me de cnov

défrayer de tout, ainsi que sa suite, je continuai de faire faire le lojîement dans la maison de M. le Président, où le roi de Danemark pouvait loger avec les quatre principaux seigneurs et ministres de sa suite.

Je lis voir ce logement au fourrier qui convint qu'il était très bien, mais qui persista à suivre ses ordres, ne pouvant faire autrement, et il partit ensuite pour l'Angleterre. Ainsi, il en résulta qu'on prépara les deux, et je persistai d'autant plus dans mon projet, que le prince de llobecq (1), à qui il était arrivé la même chose, me mandait qu'il espérait le loger à l'intendance. J'appris que Sa Majesté danoise arriverait le 9 à Calais, pour s'embarquer le 10, et qu'Elle avait refusé partout les honneurs royaux, et surtout le canon, et qu'Elle prenait le titre d'Altesse sérénissime, prince de Travendall. Tout cela nous annonçait de grands combats de politesse, qui n'en étaient que plus embarrassants !

Le 5 et le 6 se passèrent en préparatifs et à recevoir, comme cela arrive en pareil cas, de fausses nouvelles de tous cotés, mais j'envoyai trois courriers au prince de Robecq, ([m m'instruisit au mieux, ayant une très bonne tête et étant un homme de mérite. J'appris, le 6, que la Cour d'Angleterre avait absolument voulu loger et défrayer le roi de Danemark, et que son ambassadeur, en conséquence, venait demander à M. Caillette, correspondant du Danemark à Calais, d'y garder sa vaisselle et sa batterie de cuisine. Cela engageait à presser encore plus qu'il acceptât d'être défrayé et logé en France. J'appris que le prince de Robecq voulait bien nous envoyer sa comédie de Dunkerque, ce qui me fit venir l'idée de tâcher de faire jouer le Siège de Calais, pour me donner occasion de faire voir à un roi étranger, sur le lieu même, romme nous aimons les nôtres, ce qui ferait époque, et je me préparai en conséquence, pour remplir tous ses instants sans bal, à cause du deuil, ce qui était dommage, puisque c'était son goût.

Le 7, à trois heures du matin, je partis pour Dunkerque ;

(1> Le prince de Robecq commandait la Flandre maritime.

j'arrivai à onze heures chez le princ ■ de Robecq, comme il venait de revenir d'Ostende, où il avait attendu jusqu'à neuf heures le roi de Danemark, qui y avait logé à l'auberge sans aucune cérémonie. Sa Majesté danoise l'avait fait souper avec elle et M. de Gaumartin. On ne lui sert qu'un service. Il est sobre, et n'est qu'un quart d'heure à table. Ses ministres avaient déclaré qu'il ne voulait absolument point d'honneurs et il n'accepta, avec peine, le logement à l'Intendance que parce que celui que son fourrier avait préparé était très mauvais, et par grande complaisance, pour qu'on ne perdît pas les frais de la belle salle qu'on avait faits. En un moment, avec le prince de Robecq, homme de mérite à tous égards, je fus au fait, et nous convînmes de tout. Il avait eu fort à faire, ayant un intendant et bien du monde avec qui s'accorder, et devant supporter le début de ce passage qui décidait bien des choses !

J'y trouvai MM. de Lévis, de Ségur, de Lugeac et Rarasault (1), officiers généraux, et une grande foule de monde. Voyant que j'avais quelques heures à moi, j'allai faire le tour du port. A quatre heures, j'allai à l'Intendance où le roi de Danemark, qu'il ne fallait appeler que Son Altesse Sérénissime, venait d'arriver au travers d'une telle foule de curieux, qu'à peine avait-Elle pu passer pour se réfugier dans sa chambre. L'inconsidération des beyeux (2) français ne se peut exprimer. On s'étouiïait, et c'était comme à Paris ou Versailles, dans les nouveautés : c'est tout dire !

M. le prince de Robecq, l'intendant ou la ville avaient fait faire, dans le jardin de l'Intendance, une fort grande salle bien entendue et du plus grand effet, vue du perron de la maison. Il y avait un grand fera cheval de cent cinquante couverts, et cela était très beau.

M. le prince de Robecq, fort embarrassé de ce que tout le

(1; Claude-Antoine-Pierre Rault de Ramsault de Raulcourt, maréchal de camp le 20 avril 1768, directeur des fortifications à Amiens.

(2) Sic, dans le texte original. Nous pensons que l'auteur a voulu e'crire bayeuis : « Bayeur, celui ou celle qui regarde avec avidité, comme font les gens du peuple. » [Diclionnaù-e de Trévoux.)

324 joruNAL vv lu c de ckoY

monde voulait manper avec ce roi, imagina très à propos de fixer qu'il n'y mangerait que le militaire, jusqu'au grade de major compris. Cela le mit à Taise, de sorte qu'il n'eut que cinquante personnes au plus, et le reste de la table fut vide. Cet arrangement utile fit la règle pour tout le reste. Il décida encore qu'il n'y aurait que les femmes qui avaient été présentées au Uoi, et il ne se trouva que Mme de Lugeac dans ce cas.

A six heures, M. le comte Ilolck (l), jeune homme de vingt et un ans, de jolie figure, et le seul qui eût toute l'amitié et le crédit auprès du jeune Roi, où il faisait tout, sortit pour reconnaître. Il est hardi, libertin et adroit. Ayant tout examiné, il rentra, puis le Roi parut. On l'avait dit avoir un air étourdi ; au contraire son maintien fut des j)lus nobles, et il est plein de grâce, quand il prend garde à lui. Il est très petit, l'air de quinze ans, quoi qu'en ayant près de vingt. En apparence délicat, très blond, de gros yeux qui annoncent, comme il est vrai, qu'il a la vue extrêmement courte. Cependant, ce qui est rare à ces yeux-là, son regard est tendre et fin.

II ne parut point du tout étonné de la foule prodigieuse. Le prince de Robecq nous présenta comme il put, et, pour le tirer de la foule, il le fit monter en carrosse et le mena à la comédie où nous nous rendîmes au milieu de l'affluence du peuple, qui rendait Dunkerque très brillant. On joua Le Glorieux (2) et Le Roi et le Fermier Oj, où il y a de bonnes leçons sur la facilité qu'ont les Rois d'enchanter les cœurs. Son Altesse Sérénissime était à côté de Mme de Lugeac,

(l) « Cidct de famille élevé à la Cour, dit Roverdil dans ses Mémoires, gai, facétieux, frivole, beau danseur, menteur effronté..., de Holck fut le premier qui sut faire usage des bizarreries du lloi pour le gouverner... » Ajoutons qu'il le brouilla avec la reine Caroline Mathilde, et contribua ainsi à la jeter dans les bras de Struensée. C'est, d'ailleurs, dans son voyage de 1168, que Christian fit, à Altona, la connaissance de ce docteur.

12) Le Glorieux, comédie en cinq actes et en vers, de Destouches, représentée pour la première fois en 1732.

[3; Le Roi et le Fermier, comédie en trois actes de Sedaine^ représentée à la Comédie-Italienne le 22 novembre 1762.

femme d'esprit; il lui parla avec grâce, eut un très bon maintien, fit des révérences et des applaudissements à propos, et comme je viens de dire, il gagna tous les cœurs à bon marché.

De retour à l'Intendance, dans la salle à manger où on ne laissait entrer que ceux qui devaient souper, on eut mieux la facilité de le connaitre^ et il fît fort bien. M. de Lugeac lui dit que j'avais quitté ma mère bien malade, pour le recevoir. Il vint à moi, m'en remerciant en fort bons termes. Je lui dis que M. de Lugeac venait de faire, là, un trait peu commun parmi les courtisans, et j'ajoutai, en souriant, qu'au reste c'était là le ton des courtisans français. Le jeune prince parut bien sentir cette réponse, et me parla sur tout cela avec esprit. Il fut fort aimable, et je crois qu'il peut l'être, s'il n'était jamais qu'en bonnes mains. Le naturel et le fond de l'éducation paraît bon, mais il esta craindre que les vices et les mauvais amis ne perdent bientôt tout cela !

Avant la comédie, j'ai oublié de dire que j'avais été chez M. le comte de Bernstorff, principal et ancien ministre, dont j'avais été si ami chez Mme la maréchale de Belle-Isle, et surtout à l'élection de l'Empereur, en 1741. C'était un saint dans sa religion, un homme recommandable à tous égards, qui se sacrifiait dans ce voyage, pour tâcher d'en imposer un peu et d'éviter le plus grand mal, qu'il n'évitera guère, surtout à Paris.

11 me dit qu'on ne voulait point d'honneurs, et qu'il me priait de ne pas insister sur le logement. Je fus charmé de revoir ce vieux ministre que je plaignais bien.

Le souper se passa fort noblement, la salle était belle, on fît assez silence. Son Altesse Sérénissime parla beaucoup à Mme de Lugeac et au prince de Robecq, et Elle se tint sur un très bon ton, mais on voit, en mangeant, combien elle a la vue basse. Il y eut bonne musique, pendant le souper, et Son Altesse Sérénissime se retira vers une heure.

Je revins chez le prince de Robecq, lui faire tous les compliments qu'il méritait, s'étant très bien conduit. Il me dit que le lendemain devait être rempli en allant à la Garde, voir

326 JOURNAI. DU DUC DK CROY

le port, où il y aurait une espèce de joute, un dîner pareil au souper ; le soir, voir la grande procession du Grand Jean et de tous les chars et folies, ce t\m est une chose très curieuse par son ancienneté et singularité, et ce qui attire un monde qui rond alors Dunkortjui', joint au passage d'un Roi, une des plus belles villes du monde. Ensuite la comédie, le feu d'artifice et le môme souper. 11 me dit encore que, le jour après, il déjeunerait, puis partirait à dix heures pour Gravelines, y voir les fortilications et le régiment Royal Suède, et qu'il arriverait, vers cinq lieures, à Calais. J'achevai de m'instruire de tout, ce qui me mit fort à Taise, et je partis vers deux heures du matin, ce qui me lit passer deux nuits blanches, me procura un beau coup d'œil de lever de soleil dans ces prairies, et j'arrivai à huit heures du matin à Calais.

Etant bien au fait, au moyen de mon voyage, je réglai bientôt tout ce qui était nécessaire, chacun étant bien embarrassé, et je tranquillisai le bonhomme la Boulie, qui avait encore une bonne tête.

Le logement que M. le président Cocove (1) avait préparé chez lui, avec grand zèle et peine, était fort bien, mais je lui annonçai qu'il n'y avait pas apparence qu'il en proiitât. Je lis arranger une belle loge à la Comédie, j'achevai de faire orner la salle de Tilotel-de-N'ille qui était fort belle, ainsi que ma table de cinquante couverts, mais je fus fort embarrassé pour la liste : je suivis en partie la règle de Dunkerque, du grade de major inclus, mais, comme je n'aurais eu personne, j'y ajoutai la noblesse et les chefs de chaque Etat.

Le 9 août, le baron de Gleichen (2), envoyé extraordinaire

1; M. Coi^ove était président du bailliage et lieutenant de l'amirauté à Calais.

;2) Charles-Henri, baron de Gleichen (n3v>-l«07 , envoyé extraordinaire de Danemark en Espagne (IT-jy), puis en France (17G.'{-1770). Cette dernière année est celle où l'inimitié du ministre Bemstorffrohiigea à rentrer dans la vie privée. Il a laissé des Essais lliéosophirjues et des Mémoires.

Plein d'esprit, il aimait la société des philosophes et était particulièrement lié avec Diderot, qu'il présenta au Roi, à Paris. Grimm lui prête un joli mot en réponse à une insinuation de Mme de Choiseul : « Monsieur l'envoyé, afhrmait-e le, on dit que votre Roi est une tête... — Couronnée! madame »,

de Danemark à Paris, et le comte de Moltke, grand maréchal de la Cour (car le jeune de Holck l'est réellement du Roi et de l'intérieur), arriva. Je renouvelai inutilement mes instances sur le logement et, sur leur refus, je réglai tout en conséquence de celui qu'ils avaient pris dans la superbe auberge de Dessein, où tout put tenir. Voici ceux qui accompagnaient Son Altesse Sérénissime :

Le comte de BernstoriF, principal ministre, vieux et respectable ; le baron de Schimmelmann, ministre des Finances; le comte de Moltke fils, grand maréchal pour le dehors et l'apparence ; le comte de Holck, vrai grand maréchal de l'intérieur et principal favori de vingt et un ans, jeune blondin paraissant absolument maître de son maître par la voie du plaisir, le comte de Bulo^y, favori dont la femme faisait Zaïre quand le jeune roi joua Orosmane, car il paraît aimer la comédie, le bal, et le sexe, surtout; MM. Schuhmacker et Vandering, conseillers d'Etat, et six autres du second ordre, avec une longue suite de différente espèce. Il fallut, pour le tout, soixante et un chevaux, et le Roi avait envoyé un inspecteur des Postes pour les faire fournir et défrayer de tout.

Comme j'avais été révolté de la foule à Dunkerque, j'y mis plus d'ordre, j'en évitai une partie non sans peine, et je tâchai d'y mettre de la dignité.

A cinq heures du soir. Son Altesse Sérénissime arriva. On ne fit rien à son entrée, comme Elle l'avait exigé ; je la reçus à son carrosse et la menai chez Elle, où Elle s'enferma.

Pour abréger, je copie, ici, le compte que je rendis, par mon courrier, à M. le duc de Choiseul :

De Calais, le 10 août 1768.

Son Altesse Sérénissime est arrivée à cinq heures du soir. Elle est allée descendre au logement que son fourrier avait marqué, malgré mes nouvelles inslances pour qu'il acceptât celui que j'avais fait arranger, qui était tout prêt. 11 est vrai que la maison où Elle a été est une des plus belles qu'on puisse voir, et qu'il y a vingt-cinq

lui répondit M. de Gleichen avec son air doux, humble et fin, en s'inclinant profondément. »

32S JOURNAL 1>U DUC i»K CHOY

logemonls de maîtres, de sorle que toute sa suite s'y est bien trouvi'o.

Mn entrant, il a vu les canonniers prêts aux batteries, et qu'ils n'étaient retenus que par sa volonté.

Son Altesse Sérénissime désira d'abord d'avoir une heure ou deux pour se reposer et s'habiller.

A six heures et demie, Elle a reçu tout le monde qu'EUe a enchanté par les choses obligeantes qu'EUe a dites.

A sept heures, Elle a monté sur le rempart. Je lui ai fait remarquer nos beaux fronts de fortifications, que M. de Fourcroy (1) lui a expliqués ; Elle a paru très aise de les voir.

J'ai ramené Son Altesse Sérénissime, par la lue du Havre, sur la place, qui est grande, et où il ne paraissait personne. Je lui ai demandé si Elle serait bien aise de la voir garnie de troupes. M. le chevalier de Chastellux (2) avait disposé son beau régiment de Guyenne par quatre endroits, de façon que rien ne paraissait. Au signal, les quatre bataillons ont débouché des quatre côtés, au pas redoublé, leur musique à leur tête, et, en un instant, ont formé un grand carré qui faisait un bel effet. Alors, j'ai fait comme si je faisais faire un exercice général, pour que tout saluât. Son Altesse Sérénissime a examiné avec plaisir les troupes, qu'EUe paraît aimer. Elle leur a dit beaucoup de choses obligeantes. Celte surprise lui a fait beaucoup de plaisir. 11 est vrai qu'elle a été bien exécutée, ainsi que le maniement des armes, le salut tout à la fois, puis en détail, quand Elle a fait le tour.

De là, à huit heures, je l'ai menée à la Comédie où on a donné deux opéras bouffons fort gais et assez bien joués. J'avais demandé Le Sirge de Calais, et c'aurait été un grand plaisir, pour nos cœurs français, de faire voir, à un pareil hôte, sur le lieu même, comme les Français aiment leurs rois, mais les comédiens n'avaient point cette pièce prête.

Le spectacle ayant mené jusqu'à dix heures, Son Altesse Sérénissime m'a fait l'honneur de venir au souper que j'avais fait pré-

(1) Charles-René de Fourcroy de Ramecourt (171o-I791), brigadier, ingénieur en chef à Calais, maréchal de camp en 1780, directeur du génie, associé libre de l'Académie des Sciences en iW6, membre du Conseil de la Marine en 1788, était le frère de .M. de Fourcroy, professeur de chimie au Muséum. Il est l'auteur de L'Art du Chaufournier (1766), de Mémoires sur la fortification perpendiculaire (1786), etc. {2) Le duc de Croy a écrit, par erreur, u M. le chevalier du Chàtelet. » Sur le chevalier de Chastellux, v. la note de la page 314.

parer dans la belle salle de l'Hôtel de Ville qu'on m'avait prêtée, et qui était bien décorée. M. le prince de Robecq et M. de Caumartin, qui ont si bien fait les choses à Dunkerque, y étaient. Après un grand repas avec musique, vers minuit, Son Altesse Sérénissime a passé sur la terrasse qui donne sur la place et y a mis le feu à un feu d artifice que j'y avais fait préparer et qui a bien réussi. Ensuite de quoi, Elle s'est retirée, trouvant les rues illuminées, les officiers municipaux de Calais n'ayant rien épargné pour aider à une bonne réception.

Il ne se peut rien de plus obligeant que tout ce que Son Altesse Sérénissime nous a dit à chacun, et à moi en particulier; combien elle a témoigné de vive reconnaissance pour les ordres que le Roi avait donnés à son égard, et Elle accompagna tout cela de tant de grâce, qu'on en a été enchanté.

Aujourd'hui. Son Altesse Sérénissime s'est rendue sur le port, dont tous les navires, chargés de pavillons, faisaient un bel effet. Pour le bon ordre, à cause de la foule, les quatre compagnies de grenadiers précédaient et occupaient tous les débouchés.

A onze heures du matin, Elle s'est embarquée dans le beau yacht du roi d'Angleterre, commandé par le capitaine Campbell, en ne cessant de nous témoigner sa reconnaissance pour le Roi et le désir de revenir dans un royaume où. on la traitait si bien. Elle a paru réellement charmée de la réception qu'on lui a faite, et tous les Français l'ont été pareillement de ses politesses et de sa bonne grâce.

Le yacht ayant salué, en sortant, le fort Rouge a répondu au salut, et, selon le vent, il y a apparence qu'Elle arrivera aujourd'hui à Douvres, vers quatre heures après-midi.

P. -S. — Comme Son Altesse Sérénissime m'a dit quEUe reviendra dans six semaines, s'il y a quelque chose à changer, sans doute que vous me donnerez vos ordres.

Telle était ma lettre, qui renferme à peu près tout ; il suffira d'y ajouter quelques détails :

La vue basse parait faire beaucoup de tort à ce jeune prince ; cela l'empêcha de distinguer à qui il avait affaire, de voir le pays et les fortifications. Il n'y donna pas grande attention. Il fit mieux sur la place : à la surprise du régi-

330 JOURNAL nu DUC DE CROV

ment, il fit le tour chapeau bas, de bonne grâce, et dit beaucouji (le choses obligeantes.

A la comédie, il distingue peu de chose, et ne s'attache qu'à lorgner les actrices. Au souper, il fit très bien, mais, quand il s'oublie et se met à l'aise, il n'a plus bonne grâce. Je l'avais mis au bout de la table. Il voulut que le prince de Robec(i et moi fussions à ses côtés, et les autres, par politesse, nous y laissèrent seuls. Il refusa le fauteuil, prit une chaise, me parla beaucoup et bien, d'un air aisé, et il paraît avoir grande envie de plaire, et surtout de réussir à Paris, le ton français étant le modèle qu'on veut copier dans le Nord.

Il parle bien toutes les langues, et fort bien la nôtre. Dès qu'on le mettait à portée de prendre des propos de galanterie, on voyait qu'il était dans son fort, et qu'il s'y livre volontiers, et, je crois, trop. Son fameux favori, le comte de Hoick, s'était faufilé d'abord, mirant son goût, avec deux de nos jeunes colonels gaillards, M. de Fitz-James (1) et surtout M. de Bouzols (2), qui l'avait captivé par le rapport de tout. Il se mit entre eux deux, et parut fort à son aise et trop libre. Je voyais avec douleur qu'il s'adressât ainsi, et le pauvre M. de BernstorIF, qui était à côté du prince de Robecq, souffrait, je crois, plus que moi. Au train qu'on mène et que va ce jeune monarque, (jui ne paraît pas fort, quoiqu'il fasse le vigoureux, il est à craindre qu'il ne fasse pas une longue existence : c'est dommage, car il dénote, d'ailleurs, de bonnes choses, mais il est honteux, pour l'humanité, de voir comme tout plie devant le jeune courtisan.

Le coup d'œil de la table, surtout vue de l'entrée, était, dit-on, très beau, mais on força la garde. Il y eut un monde et un tapage prodigieux; malgré cela, mes gens servirent à

(1^ Jacques-Charles, d'abord marquis, puis duc de Fitz-James, né en 1143, colonel du régiment de Berwick, brigadier en 1760, maréchal de camp en i"80, avait épousé, en décembre 1768, Marie-Claudine-Sylvie de ïhiard.

'2, Annc-Joachim de Montagu, comte, puis marquis de Bouzols (et non Bousole, comme Ta écrit I auteur;, né en 1737, fut d'abord colonel du régiment de Bourgogne infanterie , puis de celui de Lyonnais (infanterie), maréchal de camp en 1781, lieutenant général en ISlii.

merveille, très promptement, avec aisance, et cela fît beaucoup d'honneur à Delancre (1).

Après le souper, je fis monter Son Altesse Sérénissime sur une estrade, sur la terrasse, d'où Elle mit le feu au dragon avec fermeté. Elle applaudit poliment au feu, me dit beaucoup de choses obligeantes, et s'en alla chez elle, paraissant très contente et gaie. Je ne la suivis pas, par respect, pour la laisser plus tranquille.

J'avais logé le prince de Robecq et M. de Caumartin chez le président. Us louèrent beaucoup les apprêts qu'il avait faits, ainsi que sa respectable femme, qui fit au mieux. Ils parurent approuver réellement notre fête.

Je fis donner, à mes frais, à souper aux sept principaux de la suite, chez M. Caillette, ce qu'ils acceptèrent.

Le 10 août, on me réveilla à sept heures, eum'annonçantle vent absolument contraire ; ainsi, que je le garderais peutêtre plusieurs jours. C'est à quoi j'étais souvent exposé, à Calais, où on dépend du vent. J'avertis mes gens pour un pareil dîner, et je songeai à remplir la journée, ce que j'avais déjà prévu.

A neuf heures, j'allai sur le port, avec le prince de Robecq, et je les menai sur la pointe du Courgain, d'où on voit mieux tout. Le vent contraire calma; j'avais fourni cinquante soldats et tout au double de ce que m'avait demandé le capitaine Campbell. Nous vîmes qu'on tâchait de sortir le yacht ; cependant, il toucha. On eut bien de la peine ; enfin, vo3'ant qu'il sortirait, nous allâmes chez Son Altesse Sérénissime.

Le prince de Robecq avait fait la galanterie de le faire peindre en cachette en pastel, par un bon peintre qui avait apporté le tableau : il obtint d'entrer pendant qu'on le coiffait, et acheva de le peindre extrêmement ressemblant. Le prince de Robecq garde ce tableau.

Pendant qu'on attendait, je raisonnai un peu avec mon ancien ami le comte de Bernstorff. Je ne lui laissai pas ignorer combien je le plaignais. Il m'avoua qu'il se sacrifiait

^i; Delancre, valet de chambre du duc de Croy.

pour tâcher d'éviter le plus grand mal, et ne s'en flattait guère. En elVet, j'étais touché des jittentions qu'il fallait qu'il eût onvers le jeune comte de llolck. 11 est vrai qu'il dénote de l'esprit et du zèle pour ({ue son maître réussisse et s'amuse, lui dit librement tout ce qu'il y a à faire, avec adresse, et l'aide beaucoup. Ils paraissent des plus familiers ensemble. C'est un homme de condition qui a été son page, avant d'être Roi, et qui l'a captivé en entier.

Je lis lire au comte de Bernstorif un article tout moderne de Voltaire, de La. princesse de Dabylone (1), ouvrage charmant et licencieux de ce poète de soixante-treize ans, dont on ne peut trop admirer la gaîté d'esprit, et la plaindre en même temps. Voici cet article :

« La... (le Danemark) était quelque chose de plus étrange : le seul Roi qui fût despotique de droit, sur la terre, par un contrat formel avec son peuple, était, en même temps, le plus jeune et le plus juste des rois. » Voilà un beau et singulier éloge !

M. de Bernstorif me dit que, pour cet endroit de despotique, le jeune roi ne le croyait pas lui-même. Il agissait à peu près, pourtant, en conséquence, changeant et lâchant même, de ses voj'ages, les ordres les plus absolus. Voici le fait, à ce sujet : « Il y a six cents ans que les Etats qui gouvernaient le Danemark, étant révoltés contre la noblesse qui y primait, tenait tous leurs sujets en serfs et vexait comme autant de petits tyrans, se révoltèrent et prièrent le Roi d'accepter la puissance absolue pour se soustraire à la noblesse, qui fut obligée, par la force, de souscrire, quoiqu'en réclamant toujours. Et, depuis, les rois sont absolus, mais ils se sont toujours souvenus de l'ancien gouvernement, et ont gouverné avec sagesse. »

On nous fit tous entrer, l'un après l'autre, et le Roi nous remercia, mais il parait plus embarrassé dans le tête à tête, suivant que cela se pratique à ses semblables.

(l) La Princesse de Dabylone, conte de Voltaire, publié sans date et sans nom d'auteur ni d'éditeur, en 1768.

A dix heures, le capitaine Campbell arriva, bien échauffé ; il me remercia de bon cœur de l'aide que je lui avais donnée (les Anglais sont tout cœur quand on les oblige), et il pressa le départ, tout étant prêt.

A dix heures et demie. Son Altesse Sérénissime monta en carrosse {j'en avais fait préparer plusieurs). Il m'y fit monter avec le prince de Robecq, nous dit beaucoup de clioses obligeantes, et s'embarqua à l'escalier du bassin, dans la chaloupe du yacht, paraissant réellement enchanté de nos réceptions. Il me dit, entre autres : « Je n'ai jamais été si bien reçu, et j'ai grand désir de revenir en France I » En effet, il témoignait grande envie de voir Paris et de s'y amuser.

Nous montâmes sur le Gourgain, d'où nous le vîmes entrer dans le yacht, qui salua de dix coups de canon. Le fort Rouge, par mon ordre, répondit d'autant, faisant comme si c'était un salut à rendre au yacht : tout cela faisait un beau coup d'œil, et nous le vîmes partir suivit de six paquebots. Il pouvait arriver vers cinq heures, mais le calme fit qu'il n'arriva qu'à dix, à Douvres.

De là, tous les étrangers partirent. Le baron de Gleichen, envoyé extraordinaire de Danemark à notre Cour, qui l'avait accompagné, et qui est fort aimable, me dit qu'il partait surle-champ pour aller, jour et nuit, à Gompiègne, demander une audience pour remercier le Roi et l'assurer combien son maître était pénétré et content de nos réceptions.

,Je désirais prévenir mon ministre ; j'allai m'enfermer pour faire la lettre qu'on a vue ci-dessus, que je fis partir, quatre heures après lui, par Gondé qui court bien et qui, j'espère, arrivera devant, chez le duc de Ghoiseul.

Gomme j'avais mon grand dîner prêt, je chargeai plusieurs personnes de prier à dîner, sur-le-champ, toutes les dames de la ville. Gomme chacun pria de son côté, il se trouva soixante-deux personnes à qui je donnai au mieux à dîner à la même table, ce qui faisait un bel effet dans cette belle salle. Tout le monde étant, alors, à l'aise, ce repas fut fort gai et terminé par des sauteries que nous vîmes de dessus la terrasse. Ainsi finit ce passage, qui réussit bien.

334 JOURNAL nu nie de croy

Mon courrier arriva lo lendemain malin, ù neuf heures et demie, à Compiègne, une heure avant le baron de Glcichen, et remit d'abord, en mains iirojires, ma lettre à M. le duc de Choiseul, qui lui donna, le jour d'après, la réponse que voici :

A Gompiègnc, le 12 .luût 1708.

Le courrier que vous m'avez dépéché le 10, monsieur le duc, arriva ici, hier, vers les dix heures du malin, el je rendis compte au Koi, dans la journée, de ce que vous m'y marquiez de la réception que vous avez faite au roi de Danemark, à son passage à Calais, sous le nom du prince de Travcndall. Sa Majesté a approuvé tout ce qui s'est passé à cet égard, el elle a témoigné être très satisfaite de rexactitude el de la distinction avec laquelle vous avez rempli ses intentions, en celte occasion. Quant à la manière dont vous devrez vous conduire au retour de ce prince, comme il doit passer six semaines en Angleterre, je vous ferai savoir, d'ici à ce temps, les nouveaux ordres que le Koi pourra avoir à vous donner, suivant les circonstances.

J'ai l'honneur d'être, etc.

[Signé] : Le dlc de Cuoiseul.

Comme la ville de Calais est fort obérée, je me chargeai de presque tout, dans ce passage qui fut assez cher, et qui n'était pas aisé à arranger, parce qu'il fallait lui rendre beaucoup, en ne lui rendant rien.

DU 20 AOUT 1768 AU 31 décembre 1769

Je reçois, à Calais, la nouvelle de l'état grave de ma mère; je pars, aussitôt, pour Paris. — Sa mort. — Aperçu de son existence.

— Je rédige son épitaphe. — On l'enterre, selon son vœu, au couvent du Bon-Pasteur. — Sa succession. — Le Roi m'autorise officiellement à prendre le titre de duc, et mon fils celui de prince. — Je pars, le 24 septembre 1768, pour Calais, afin d'y recevoir le roi de Danemark qui se rend à Paris. — Je l'accompagne à une représentation du Siège de Calais et lui offre un banquet à l'Hôtel de Ville. — Nouvelle conversation avec M. de Bernstorff. — Mon retour à Paris, le 3 décembre. — Réflexions sur les mœurs du temps. — Etat de ma famille. — Mes occupations. — Le l'oi de Danemark à Paris et h Fontainebleau.— Fêtes, en son honneur, à Chantilly, au Palais-Royal et au palais Soubise. — Ses visites aux Académies. — Je lui en fais une à l'hôtel d'York , où il est descendu, et soupe, avec lui^ chez le président Ogier . — Son départ de Paris. — Mme du Barry et le duc de Choiseul. — Mauvais état des finances du royaume. — La cérémonie de l'Ordre, le 1" janvier 1769. — La Cour. — Mise en ordre de mes affaires privées. — Continuation de mon Histoire naturelle. — Carnaval et Carême. — Accident du Roi à la chasse. — Impopularité de la campagne de Corse. — Je pars pour l'Herniitage et Calais, le 4 mars. — Présentation de Mme du Barry au Pioi et à la famille royale. — Les amis de cette dame et son altitude à la Cour.

— Je reviens à Paris le 21 novembre. — Partage général et substitution de mes biens. — Travail avec les chimistes Macquer et Baume.

— Ma belle-fdle me donne un petit-fils.

3?0 JOURNAL lU 1»UC I»K CHOY

J'avais, comme j'ai dit, laisse ma mère, le .'^0 juillet 1768, à Paris, un peu moins mal, mais encore dans un terrible état des suites de son espèce de fluxion de poitrine qui avait commencé le 25 de juin, par s'être enrhumée en carrosse. Heureusement que mon fds, ayant obtenu une prolongation de congé, la soignait au mieux, personne n'ayant un cœur plus tendre et plus actif.

Comme il me donnait régulièrement de ses nouvelles, il me manda qu'il était survenu une dysenterie. Je vis, par ses lettres, qu'elle allait en augmentant, avec des douleurs affreuses, et qu'elle souffrait terriblement. C'était son humeur rhumatismale et acre, qui l'avait fait souffrir toute sa vie, et qui, jointe au reste de la fluxion de poitrine, laquelle était, par là, débarrassée, s'était jetée sur les entrailles.

Ces nouvelles me désespéraient, mais, comme on m'avait promis de m'envoyer un courrier quand il y aurait nécessité, à mon départ j'étais en l'air et sur les épines.

Le samedi 20 d'août, le courrier arriva à Calais à trois heures du matin : c'était Boulogne, son valet de chambre, qui était parti de jeudi, mais qui, ayant ordre de passer par Compiègne pour demander permission pour moi, où on l'avait retenu sept heures, et de là, étant venu par les traverses, n'avait pu arriver plus tôt.

En deux heures et demie, tous les paquets et tout fut prêt ; je partis en berline à cinq heures et demie du matin, et j'arrivai à Paris à huit heures du soir, le cœur bien inquiet.

Mon fils vint au-devant de moi dans la rue, fit arrêter, descendre mes gens, et monta seul, tout en pleurs, dans ma voiture. Cela ne m'apprit que trop l'état des choses. Je lui criai d'abord : « Est-elle passée? » Il m'assura que non, mais il m'avoua, à la fin, qu'elle était sans espérance. Entré dans la cour, le duc d'Havre, qui ne les avait pas quittés, qui était fort utile, et qui est un cœur et un esprit parfaits, monta aussi dans la voiture, où nous confondîmes nos sanglots. Nous descendîmes, nous tenant embrassés, et j'allai tomber dans les bras de ma fille, fondant en larmes. Les âmes sensibles sentiront assez le tableau de cette arrivée-là!

La veille, sans lui dire qu'on m'avait envoyé un courrier, on lui avait fait pressentir mon retour; sur quoi, avec l'expression du cœur, elle dit à ma fille : « Concevez-vous ma joie? Je verrai encore mon cher enfant! « . J'entrai à neuf heures et demie. Elle me tendit les bras et m'embrassa avec une tendresse vraie, pure, sainte et ferme. Elle me dit : « Vous portez-vous bien ? » Je l'assurai qu'oui. Elle me dit, d'un ton à faire fendre des pierres : « Sûrement? » C'était là tout ce qu'il lui fallait, car, au dedans, depuis longtemps elle ne voulait plus s'occuper que de Dieu et, quelque désir qu'elle eût de me revoir, cela étant sa plus grande consolation, elle n'aurait jamais osé se donner cette satisfaction d'elle-même, ce qui faisait qu'elle n'avait osé demander qu'on me fit revenir. Toute sa vie a été, de même, occupée uniquement, à chaque minute, de ses devoirs, et jamais d'elle.

Dès qu'elle eut la satisfaction de m'einbrasser et de me voir en bonne santé, elle nous congédia tous, pour ne pas nous attendrir, ni courir elle-même, par sa grande sensibilité, risque de se distraire de sa contemplation intérieure, car elle savait, sans le montrer, tout ce qu'on croyait lui cacher, et, au contraire, elle ne montrait que de l'espérance pour nous rassurer.

Le 22, le pouls diminuait toujours, presque tout le bas était comme mort. Il ne lui restait que les bras de libres, qui devenaient livides; sa tête penchée, ses yeux fermés annonçaient son état, mais la sérénité de son visage annonçait celle de son âme.

Je ne pus me refuser de me montrer. Elle ouvrit les yeux, me regarda, me fit un sourire tendre. Je me hasardai à lui tâter le pouls : hélas ! je ne pus plus le trouver! J'en frémis! Peut-être vit- elle mon elfort pour me contenir : d'une voix forte, mais creuse, et peu aisée à entendre, elle demanda ses tiroirs. Robrechts, sa femme de chambre, qui l'avait soignée dans toute cette maladie, avec un zèle, une force, une intelligence qu'on ne peut exprimer, ni assez louer, l'entendait.

Elle alla chercher un tiroir de papiers. Ma mère y prit n. 22

une grosse lettre qu'elle décacheta encore, mais, hélas 1 sa force n'allait pas jusqu'à la tirer de l'enveloppe trop serrée. Elle me fit sip^ne de l'aider. Je tirai, avec elle, un papier de l'enveloppe; elle demanda ses lunettes, lut la première page. Je me préparais à l'aider à tourner le feuillet, épiant ses moindres gestes, mais elle me dit d'une voix nette : « C'est ça! -\on, lisez! Allez lire seul, là-dedans! Voyez si cela est bien ! »

J'allai lire le chef-d'œuvre des testaments de religion, de foi, de charité et de justesse de cœur et d'esprit. Je me hâtais, étant hors de moi-mômo, pour ne la pas faire attendre, et sentant bien ce qui la faisait agir. Je raccourus en l'embrassant, et je lui criai, de toute ma force, avec l'elTusion de l'enthousiasme du cœur : « Cela est admirable et bien digne de votre bonne tête, tout est au mieux, tout sera exécuté ! » Elle leva ses bras au ciel avec un air de joie parfaite, et s'écria, d'un ton qu'on ne peut exprimer, ni à peine sentir : « Au vrai ? »

Que ce mot renfermait de choses! Elle donnait beaucoup, mais beaucoup, et j'avais senti d'abord qu'elle m'en faisait l'hommage, le sacrifice. C'était pourtant tout ce qu'elle désirait ardemment, et il faut lire ce testament pour voir pourquoi : c'est que c'était la vie des pauvres, pour lesquels elle avait vécu !

Elle me dit encore : « Quoi! vous ne trouvez pas que c'est trop ? » Je lui récriai les mêmes mots en me précipitant pour l'embrasser. Elle me serra dans ses bras couverts de la dernière sueur, et j'eus l'inexprimable extase de lui causer encore une sensation de joie parfaite.

Alors, elle avait fait ce qu'il y avait à faire, et, toute sa vie, elle n'avait passé que de cette occupation à une autre pareille. Ainsi, cette chose utile faite, elle ne voulait pas perdre un moment de plus qu'elle pouvait donner à Dieu.

A sept heures et demie du soir, le mieux de la mort lui donnant des forces, elle dit à Robrechts : « Est-il bien sûr que mes enfants se portent bien? » Robrechts répondit : «f Très bien! Ils sont tous là-dedans, désirant bien de vous

voir. — Qu'ils entrent et sortent ! » Mon fils, qui était derrière le rideau, courut nous chercher.

Nous entrons tous. Je me mets à genoux ; tous mes enfants faisaient groupe derrière moi, s'efforçant de montrer un extérieur tranquille.

Elle dit : « Je vous aime bien, mes enfants, mais laissezmoi mourir en paix ; je ne veux plus m'occuper que de Dieu! Il faut de la résignation ! »

Tous mes enfants s'efforcèrent de la rassurer. Ma pauvre fille, plus morte que vive, lui dit des choses consolantes. Elle répéta : « De la résignation ! » Je lui dis : « Vous nous en donnez bien l'exemple, et vous nous en avez toujours donné de bien bons! » Elle dit : « Je désire ne vous en avoir donné que de bons, mais vous ferez mieux que moi! »

Comme je ne pouvais me refuser la satisfaction de la laisser mourir en sainte, comme elle le désirait, je profitai de l'occasion pour lui dire : « M. l'abbé du Méage vous est si attaché, qu'il a demandé la permission de rester dans la maison ; ainsi, jouissez de la satisfaction de le faire appeler, quand vous voudrez lui parler de Dieu ! » Elle me tendit les bras pour m'embrasser pour la dernière fois. Je profitai de la précieuse occasion pour lui demander sa bénédiction. Elle me dit : « Oh ! une bénédiction ! » avec son extrême humilité ordinaire, comme ne s'en croyant pas digne. Sur quoi, je lui pris la main et me la donnai moi-même. Elle me dit avec joie : « Donnez-moi donc la vôtre ! » Ma foi, je la lui donnai de tout mon cœur, ne me possédant pas. Elle m'embrassa à deux mains, en disant : « Je vous ai toujours bien aimé! » Et, pour ne pas perdre de moment pour Dieu, elle me congédia.

Voilà où tout finit pour nous ; je ne la vis plus ; il était neuf heures du soir.

Vers onze heures et demie, on força tous les autres à aller prendre un peu de repos.

Vers une heure de nuit, le 23 août 1768, comme elle vit que l'instant avançait, elle demanda son confesseur, le respectable abbé du Méage, qui n'en avait pas été la dupe et

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qui, malgré mes instances, ne voulait pas se montrer, quoi qu'il fût toujours là, ni lui parler de Dieu comme je l'en priais, parce qu'il savait qu'elle était, pour ainsi dire, avec lui.

Il approcha ; elle lui dit : « Mourrai-je cette nuit ? » 11 lui répondit : « 11 n'est pas permis de mettre un terme aux décrets de Dieu ! » Elle entendit ce que cela signifiait, et, je crois, lui répéta qu'elle était prête. Sur quoi, il profita de l'occasion pour demander si elle ne serait pas bien aise de faire encore une confession. Il l'aida sur les moindres impatiences, et lui demanda si elle aimait bien son Créateur. On l'entendit faire effort pour dire d'une voix haute : « Oui ! » Et il lui donna encore l'absolution.

A trois heures, j'allai faire mes prières dans ma chambre, et, étant excédé, le sommeil me gagna et je me jetai tout habillé sur mon lit, laissant mes rideaux ouverts pour que le soleil levant m'éveillât. Maliieureusement il ne m'éveilla qu'à près de six heures.

J'appris de M. du Méage que, s'étant aperçu que ses mouvements de mains allaient en diminuant, il avait dit les prières des agonisants et que, depuis deux heures, il n'y avait presque plus de respiration, mais sans la moindre apparence de souffrance ni de convulsion, son visage point du tout déformé.

Comme il me disait cela, je vis ses gens, qui avaient ouvert les rideaux, la contempler avec attendrissement, et un d'eux sortit en disant : « Elle finit ! » En elfet, elle baissa seulement la tête, et s'endormit tranquillement dans le Seigneur. Qu'il daigne lui faire miséricorde !

Après la narration de sa mort, je ne peux m'empôcher de dire un mot de ses vertus : ses vertus chrétiennes étaient au parfait ; il est difficile de pousser plus loin la foi et la pratique. De plus, la modestie, l'ordre sans en parler, la fermeté avec une extrême sensibilité, enfin la justesse d'esprit et la bonne tête était ce qu'il y avait particulièrement à remarquer en elle.

Ce qu'elle a eu d'embarras et de soullrances est étonnant,

n'ayant pas été un jour sans souffrir, depuis vingt ans. Cependant, à elle seule, sans passer ni se donner pour habile, elle a tout établi et tout fait prospérer. Elle regardait cela, s'en croyant indigne, comme une grâce particulière de Dieu, à la prière des pauvres.

C'est à elle que notre branche doit son établissement à Paris : à la mort de mon père, en 1723 (j'avais cinq ans), elle trouve tout endetté, embarrassé, de grands procès, et brouillé avec les commandants de Condé et l'Intendant. Elle accommode et arrange tout, quoique seule.

Le 22 septembre 1727, elle part de Condé dans une berline où j'étais, âgé de neuf ans, et si délicat, et toujours malade, qu'il est étonnant que j'aie vécu. Nous arrivons, le 27 septembre, à Paris, nous descendons à l'hôtel garni de la rue Guénégaud, et de cette berline est sortie la Maison, presque immense, en effet, que nous possédons dans le bel hôtel qu'elle nous a fait avoir. Je m'étonne toujours quand je songe que tout cela est venu de ce carrosse, et tout ce qu'elle et moi avons monté depuis !

Sans connaître personne à Paris, elle intéresse, par sa vertu, le cardinal de Fleury, elle me fait distinguer et avancer. Elle essuie, outre sa propre santé, qui est détestable, mes maladies continuelles, ensuite des campagnes de guerre des plus vives, de sorte qu'elle, souffrante, et, en dedans, la plus vive et la plus sensible des mères, elle n'a jamais cessé d'être dans les transes les plus cruelles, sans cesser aussi de se résigner, de s'abandonner et d'espérer dans la Providence ! L'enfance et les maladies de mes enfants lui ont aussi donné bien des peines. Elle ne nous a conservés, tous, que comme par miracle, et par le fruit de sa foi, confiance, prières ardentes et multitude de bonnes œuvres. Et elle n'a jamais cessé d'être uniquement occupée de ses devoirs de piété et de famille, et jamais d'elle!

C'était pourtant une héritière de grand nom, de cinquante mille livres de rente en terres superbes, surtout Bernissart (1),

(1) Hermann-Glaude de Milendonck, père de Louis-Hermann deMilendonck (V. Tome I, la note 2 de la page 2), avait épousé, en 163o, Marie de Failly,

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qui nous a si bien arrondis, et qu'elle céda en entier (chose étrange !) par sou contrat de mariage.

Elle tenait une maison et un détail de quatre-vingt mille livres par an, seule, sans en parler, donnant beaucoup. Et elle n'a laissé que vingt mille livres de dettes qui n'étaient que le courant, quoique ses charges excédaient son revenu. Elle n'avait point d'homme d'alTaires, elle les faisait seule, sans en parler, et bien.

Je reviens à ce qui nous regarde, pour la suite de sa mort : on a vu que j'étais dans la chambre. Je courus chercher le duc d'IIavré, qui logeait chez nous, pour nous secourir, ce qu'il lit avec une intelligence et un cœur bien dignes de sa sensibilité. Il alla annoncer à mon fils cette cruelle nouvelle. L'abbé de Sainte-Aldegonde, qui lit tout au mieux en tout, alla l'annoncer à ma fille, qui ne voulait pas Tente ndre, mais toujours venir la voir. Enfin, son état fut ailreux quand il fallut le lui dire absolument. J'allai prendre le testament, et toutes les clefs, ensuite.

Je montai chez mon fils qui était hors de lui-même. Nous partîmes tous pour Thôtel d'Havre, où nous fûmes trois jours à confondre nos sanglots. Pendant ce temps, je fis lire le beau et jùeux testament, et je m'occupai, avec le plus grand soin, à le bien remplir, surtout pour ses volontés pieuses.

Je comptais la faire transporter à Gondé, mais son testament portant qu'elle désirait fort être enterrée simplement au cimetière du couvent du Bon Pasteur (Ij, il fallut céder à sa volonté, et j'arrangeai tout ces cruels détails avec le plus de courage que je pus, mais cela m'accabla. Ces deux jours furent affreux !

Elle avait demandé à être enterrée de grand matin, tout simplement. Le 25 août, de grand matin, nous nous rendîmes

darne de Bemissart, terre autrichienne qui, en 1778, fut réunie, comme celles de Blaton et de Péruweiz, parties limitrophes, à la baronnie de Condé. Elle était riche en mines de houille.

(1) Le Bon-Pasteur, communauté de femmes sise rue du Cherche-Midi. Elle avait été fondée par .Mme de Combé, pour les flUes repenties, et était dirigée par les hospitalières de Saint-Thomas-de- Villeneuve.

à l'hôtel (je passe tous les détails trop lugubres). L'enterrement se fit, comme elle l'avait voulu, avec beaucoup de pauvres. Je la suivais avec l'habit de l'Ordre de grand deuil, et mon fils et le duc d'Havre en deuillants, et assurément c'était un vrai deuil de cœur, et nous priions tous deux de bien bon cœur aussi !

Les anciens prêtres de Saint-Sulpice dirent n'avoir guère vu d'enterrement plus édifiant : il fut, si on l'osait dire, noblement pieux. On fit le service à Saint-Sulpice, ensuite on la conduisit au Bon Pasteur. L'entrée du couvent, toutes les religieuses en haie fondant en larmes, était un coup d'œil frappant. On la mit dans le tombeau que j'avais fait préparer dans le cimetière, au fond à droite, sans autre distinction qu'un petit carreau couvert d'une grande pierre sur laquelle on grava, ensuite, ce qui suit :

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