‹ Journal inédit, 1718-1784 (volume 4)Chapitre 15 sur 31 · CI-GIT · texte numérisé non relu

CI-GIT

Marie-Marguerite-Loiiise, née comtesse de Milendonck et du Saint-Empire^ marquise du Quesnoy, baronne de Pesche et de la seig^ieurie souveraine de Meyell, dernière de la Maison de Milendonck, dont le nom et les armes sont enterrés avec elle, veuve d'Alexandre-Fmmanuel, prince de Crofi et de l'Empire, prince de Solre el de Mœurs, lieutenant général des armées du Roi, morte le 23 août 1768.

Son épitaphe est à Condé en Hainaut, à Vendrait où elle aurait dû être enterrée, à côté de son époux, mais Vamour divin, plus fort que la nature, lui a inspiré le désir d'être entérinée parmi ces pieuses religieuses, pour les engager à prier pour elle.

Une foi vive et éclairée, une piété simple el ardente, la charité la mieux entendue envers les pauvres, la patience dans une vie longue et douloureuse, jointe à la plus grande exactitude à remplir tous ses devoirs avec fermeté, ont été les exemples quelle a laissés à ses enfants quelle aimait tendrement, et, après les avoir assurés pour la dernière fois de toute sa tendresse, elle mourut avec la résignation et la tranquillité que domine Vamour de Dieu, l espérance de ne pas paraître les mains vides devant le Seigneur, et la confiance en sa miséricorde !

Un De Profundis !

3'i4 JOURNAi. nu me dk cnoS'

J'avais fait faire un tableau de ses armes, où était écrit, en grosses lettres, le nom de Milendonck. Je jetai cela dans le caveau, comme étant la dernière de ce nom illustre. C'est un usage usité en Allemagne, en pareil cas. J'écrivis à (]ondé de mettre, à l'endroit où elle aurait dû être, une épitaphe dans le môme goût, pour renseignement.

Le lendemain, nous rentrâmes dans la maison, ce qui fut un coup cruel, surtout poin* ma tille. Je l'engageai à rentrer dans la chambre, car il ne faut pas traîner là-dessus, sans quoi on souffre davantage après.

Les trois premiers jours, je continuai à ne m'occu[)er que de bien remplir ses volontés pieuses. Les huit jours suivants, par un travail considérable où mon lils m'aida bien, j'entendis tous les comptes. Je réglai, chose difficile, les augmentations de pensions et gratilications de tous ses gens. Enfin, ils furent tous payés et contents.

J'empruntai de M. de Laborde cinquante mille livres, et dix mille de ^L Petin, qui mourut subitement le 28 août, ce qui était encore une grande perte, car c'était un homme vertueux et de mérite.

Avec cela, je commençai à payer, car, outre vingt-huit mille livres de ch.-irges annuelles, il y avait quatre-vingt-une raille livres à distribuer dans Tannée, de tout ce qu'elle donnait, y compris vingt mille livres de ses dettes, et il fallait tout son ordre pour qu'il n'y en eût pas plus. Dans les quinze premiers jours, je payai généralement toutes ses dettes. Ce fut un grand ouvrage.

Ensuite, je me mis au fait de la succession. J'en fis un livre en règle et le tableau général. Il se trouva que, y compris ce que je lui payais, toute la succession, rendue nette à Paris, ne montait qu'à soixante-sept mille livres, et le tableau de toutes les charges et dépenses, ainsi que pour la tenue totale de la maison, montait à soixante-dix-huit mille. Ainsi, je perdais sur la succession. 11 est étonnant comme elle avait pu pourvoir à tout.

Le 14 septembre, tout étant réglé, je commençai, avec mon fils, l'arrangement des papiers et, les jours suivants, nous

continuâmes cela, ainsi que d'arranger les effets suivant le testament. Pendant plusieurs jours, mon fils m'aida pour les papiers, qui étaient très abondants, et sa femme aussi, de sorte que nous mîmes tout en ordre.

Le 23 septembre, un mois juste après sa mort, tout fut fini, et ce fut un rude mois de travail. Mon fils et ma bellefille partirent, ce jour-là, pour Attichy, Maubeugeet Isques, et, ce même jour, je fis mes dévotions afin de prier pour ma mère et bien terminer ce terrible mois.

Je partis le lendemain pour aller encore recevoir le roi de Danemark à son retour d'Angleterre, mais, avant de finir ce cahier, il faut dire un mot de l'affaire de mon changement de nom.

On a vu que, par la mort du duc de Croy, dernier des fameuses branches d'Arschot et du Rœulx, je devenais, comme chef du nom, obligé de m'appeler le duc de Croy. On a vu aussi tout ce qui m'avait retardé, et je répugnais beaucoup à changer de nom, à mon âge ; mais mon fils, et surtout sa femme, désirant porter notre nom de famille, ils m'en^ao^èrent à en écrire. Mon fils vit le prince de Soubise qui s'y porta avec son bon cœur serviable, à l'ordinaire. Il en parla au duc de Choiseul, qui s'y porta aussi au mieux. Ainsi, on m'engagea à lui écrire pour le prier de demander au Roi l'agrément de ce changement de nom.

Le 19 septembre, je reçus de M. le duc de Choiseul la réponse que voici ; elle termina cette afi'aire :

De Choisy, le 16 septembre 17G8.

J'ai rendu compte au Roi, Monsieur, de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 10 du courant, au sujet du changement de nom que vous souhaitez introduire dans votre famille. Sa Majesté trouve bon que vous preniez le litre do Duc, et que M. votre fils prenne celui de Prince, ainsi que vous le demandez.

Je puis fort aise d'avoir pu contribuer à votre commune satisfaction, par l'approbation du Roi à cet arrangement.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Signé : Le duc de Cqoiseul.

Je les remerciai tous deux par lettres, et je n'atteudis que de voir cela mis dans la Gazette, pour le faire constater au public et m'éviterla peine de l'établir moi-môme.

Ce fut alors que je m'appelai tout à fait le duc de Croy, et que le prince de Solre, mon fils, prit le nom de prince de Croy. J'avoue que cet arrangement me coûta, car, étant parvenu, juscju'à cinquante ans, à me faire connaître sous un autre titre, cela brouillait les idées, surtout tout pouvant se confondre avec mon fds, qui lui-môme, quoique jeune, était assez connu, et môme avantageusement sous son ancien nom, pour ne pas devoir désirer d'en changer, et je craignais, avec raison, que cela ne fit, dans la suite, beaucoup de confusion dans ce qui nous regardait chacun. Mais enfin on le désira, et cela convenait. Ainsi, cela fut.

Pour ce qui regarde les affaires générales, tout était à l'ordinaire, à la Cour, sans aucun changement. Le Roi se dissipait par les voyages continuels avec sa famille ; c'était le meilleur père, et jamais la Cour n'avait été plus tranquille, les Choiseul faisant à peu près tout. Le seul changement fut le 17septembre,queM. de Lamoignon(l), ancienchancelier exilé, a^-ant enfin donné sa démission, ainsi que INL de Maupeou, vice-chancelier, garde des Sceaux, la sienne, le Roi donna ces deux charges à M. de Maupeou, fils du vice-chancelier, et premier président du Parlement, qui fut remplacé par M. le président d'Aligre (2). Cet arrangement fut approuvé, M. de Maupeou, le fils (3), s'étant distingué dans sa

(1) Guillaume de Lamoignon, sei^eur de Blancmesnil, de Malesherbes, etc. (1683-1772 , conseiller au parlement en 1704, président à mortier en 1723, Premier Président de la Cour des Aides en 1746, chancelier en 17rJ0, avait épousé, en premières noces, en 1711, .M.idoleine-Louise d'Aligre, et en secondes noces, en 1713, Anne-Élisabeth Houjault. Maupeou le remplaça comme chancelier, en 1768. aiirès l'avoir fait exiler en 1763.

(2^ Etienne-François d'Aligre, né en 1727, conseiller au parlement en 1745, président à mortier en 1752, Premier Président en septembre 1768, était Vf i]f, depuis 1767, de Françoise-Madeleine Talon.

3) René-Nicolas-Charles-AugustJn de Maupeou, né en 1714, conseiller au parlement en 1733, président à mortier en 1743, Premier Président du parlement en 1763, chancelier et garde des Sceaux après la démission de son père, en 1768, avait épousé, en 1744, Anne-Marguerite-Thérèse de Roncherolles.

place de Premier Président, par son art pour concilier le Parlement et la Cour, ce qui pouvait être utile.

Je partis de Paris le 24 septembre, pour aller à Calais^ pour le retour du roi de Danemark. J'étais accablé de la cruelle perte que je venais de faire, ce coup ayant beaucoup ébranlé ma santé. J'arrivai, le 26, à Calais, excédé de chagrin, de travail et de maladie.

Ce qui retardait le passage de Sa Majesté danoise, c'est qu'elle donnait un bal masqué de trois mille personnes à toute la noblesse anglaise, au théâtre, le 10 octobre. Cela fit murmurer la bourgeoisie. D'ailleurs, ce prince réussit fort bien en Angleterre, et, en effet, il est fort aimable.

Le 13, le baron de Gleichen, son envoyé extraordinaire à Paris, arriva et me confirma qu'Elle ne voulait point d'honneurs, eij surtout, ni compagnie de grenadiers, ni de maréchaussée. Ce soir-là, arriva aussi le prince de Robecq, avec qui je fis un joli souper tête à tête; nous nous renouvelâmes notre ancienne amitié.

Le 14, M. de Caumartin arriva aussi. A l'heure de la marée, nous nous rendîmes sur le port, où le coup d'œil de quarante grosses barques qui partaient pour la pêche du hareng, faisait un effet charmant. On ne voyait rien arriver ; le vent était presque contraire, et nous déplorions l'incertitude des passages par mer.

A deux heures, nous montâmes à l'observatoire de M. Audibert où bientôt, au moyen de bonnes lunettes, nous commençâmes à découvrir le yacht, A trois, cela fut certain, et à quatre heures, il fut en rade. Nous allâmes sur le port. Le yacht ayant salué, le fort répondit et, enfin, nous vîmes un joli canot anglais où nous reconnûmes le Roi. Nous courûmes à l'escalier du bassin, où il débarqua légèrement, en nous faisant beaucoup de politesses. Il monta dans mon carrosse, où il ne voulut admettre que le prince de Robecq et moi. Nous le menâmes au bel hôtel d'Angleterre qui lui était préparé.

Voici, en abrégé, le détail de ce passage, tel que je l'envoyai à la Cour :

3'lS JOinNM. DU Dl C 1»E CHOV

De Calais, le l.'i octobre 17()8.

Le yacht qui menait \o roi de Danemark ('tant parti de Douvres à midi. l'I ayant eu un temps doux et favoral)le, est arrivé, liier à quatre licures après midi, à la rade. La mer t'-tant alors trop basse, Sa Majesté danoise entra dans un canot.

Le duc de Croy, commandant do la province, se trouva, avec tous les corps, à son débarquement, au même endroit où Elle s'était embarquée, le 10 août. Il lui lit d'abord remarquer que tout était prêt, suivant les ordres du Roi, pour sa réception royale, et qu'elle n'était arrêtée que par son expresse volonté.

Entre deux haies de peuple aligné par des sentinelles, il la mena chez Elle ; ensuite, à six heures, à la Comédie où on donna Le Siège de Calais. On peut juger avec quelle joie on eut la satisfaction do faire voir à un monarque étranger, sur le lieu même de cet événement mémorable, comme les Français ont toujours aimé leurs Rois.

A neuf heures, lo duc de Croy lui donna un repas splendide, dans la salle de l'Hôtel de Ville bien décorée, pendant lequel la musique se fit entendre. Ensuite, de dessus la terrasse. Sa Majesté danoise vit le feu d'artifice. Après quoi, à onze heures et demie, Elle retourna chez Elle par les rues illuminées et garnies de pavillons danois.

Le L'i octobre. Sa Majesté danoise partit pour Saint-Omer, témoignant être satisfaite et ayant enchanté toutlo monde par des choses obligeantes qu'elle a dites.

Ce qui me fit le plus de plaisir dans cette journée, fut la pièce du Siège de Calais, qui fut passablement jouée, mais elle ne pouvait plus paraître, après l'avoir vue jouer par l'inimitable Mlle Clairon. Je fus toujours frappé des beautés patriotiques de cette pièce. Elle doit enlever un cœur vraiment français. J'en fis remarquer la multitude de beaux endroits à Sa Majesté danoise, qui parut les sentir, et, surtout^ mon ami M. de Bernstorff, qui était à côté de moi, en était frappé. C'était réellement une époque curieuse, de faire voir à un monarque, à vingt pas de la brèche, une action aussi éclatante et dont la vérité, quoique combattue, parait mieux établie dans les notes qui sont à la fin de la pièce de M. de

Belloy. Les Calaisiens auraient dû être aussi frappés que moi, de cette époque.

Le coup d'œil de la table, dans la belle salle de THôtel de Ville, fut aussi très remarquable et, pendant le repas, le jeune monarque nous dit, à M. le prince de Robecq et à moi, qui étions à ses côtés, des choses très agréables. Il a le sourire flatteur, et parait avoir grand désir de plaire par le bon ton français qu'il allait étudier à Paris, ce qui parait être le principal but de son voyage.

Son respectable ministre, mon ami M. de BernstorlT, me dit des choses plus importantes : nos affaires de Corse étaient mal, alors ; nous avions eu de petits échecs. Nos troupes désertaient et dépérissaient. On parlait d'un renfort de douze bataillons. Nous étions sûrs du ministère anglais, mais la nation était outrée, et tout cela ne menait qu'à nous ruiner et qu'à nous attirer une guerre que cela nous mettait encore plus hors d'état de soutenir. Il espérait mieux, alors, du voyage de son maître, celui d'Angleterre s'étant bien passé, et il se flattait de le ramener dans ses Etats, après qu'il aurait été six semaines à Paris. Mais le joli et brillant M. de Holck menait toujours tout, et était, en effet, utile à son maître par sa grande adresse à lui faire songer à toutes les politesses possibles, et à remédier adroitement à sa vue basse. M. de Bernstorff me dit que le prince de Travendall ne signifiant rien, il ne s'appellerait que le roi de Danemark incognito ; qu'ainsi, à Paris, on l'appellerait Monsieur , mais nous l'appelions toujours Sire, ou Votre Majesté, et on ne s'en gênait pas.

Je ne me rendis qu'à onze heures et un quart, avec la garnison, chez le Roi, pour ne pas attendre. J'achevai de causer à fond, avec M. de Bernstorff, que je quittai avec attendrissement. Le Roi parut et parla à tout le monde de bonne grâce. Je l'engageai à descendre au Pont sans joareil, et il partit à onze heures et demie, dans une voiture à deux, avec son favori, suivi, dans une autre, de M. de BernstorlF avec son secrétaire, et nous nous quitâmes tous très contents les uns des autres. Ainsi finit ce dernier voyage, qui m'avait con-

trarif pendant longtemps, et (]ui faisait des époques assez curieuses, étant rare de voir voyager un Roi régnant, et difficile de le recevoir en Roi, sans lui rendre d'honneurs.

Voici l'itinéraire de sa marche : le 15 octobre à Saint-Omer ; le in à Lille; le 17, séjour; le 18 à Douai et Valenciennes, le 19 à Bouchain et Cambrai, le 20 à Péronne, et le 21 à Paris.

Sans la douleur où nous étions de la cruelle perte que j'avais faite, j'aurais accompagné ce jeune Roi, avec qui j'étais librement, et je lui aurais donné une fête champêtre à THermitage, avec mes fille et belle-fille et les jolies demoiselles de Croy, et cela aurait beaucoup fait briller rilerniitage. Mais je ne me souciais plus de rien. Ainsi, je le laissai passer pour m'en aller tranquillement, car j'avais reçu mon congé avec mes nouvelles instructions, qui ne portaient que de faire comme j'avais déjà fait. Ainsi, je ne restai encore trois jours que pour tout payer et arranger : ces deux passages me coûtèrent environ 7.000 livres.

Le 2 décembre 1768, je partis de l'Hermitage et j'arrivai, le 3, avant sept heures du soir, à Paris. Je craignais cette rentrée. C'était un nouveau monde pour moi, me trouvant seul chef de ma maison, avec un détail prodigieux (1).

Une réflexion m'occupait encore : il fallait tenir et monter la maison d'une façon agréable pour de jeunes gens, mes enfants étant tous de vingt à Vingt-sept ans, par conséquent dans Tâge des plaisirs ; de mon côté, à cinquante ans faits, très souffrant et d'un esprit pieux et philosophique. Il fallait faire cadrer tout cela ensemble. J'étais trop heureux de la sagesse et de la raison de mes enfants; ainsi, il fallait ne les pas dégoûter de vivre avec moi. De l'autre côté, la vie de femme et de ce qu'on appelle le bon ton de Paris, ne convenait nullement à ma façon de penser et à mes occupations, qui avaient toujours eu pour but les plus grands objets, les

1 Oq lit en note : « Comme je tenais seul, aldrs, les deux maisons, il y avait bien des objets. Toute la succession de ma mère ne pouvait suffire aux charges. Ainsi il fallait bien de l'ordre. Aussi, je continuai de renoncera tout bâtiment à IHermitage) ; l'ameublement seul était assez cher! >

plus importants et les plus abstraits. Il était dur pour moi, tout à fait mon maître, de ne jamais vivre tout à fait dans mon goût, c'est-à-dire entre hommes et avec des savants et militaires, et la futilité du siècle était au point qu'on ne pouvait plus dire un mot de guerre ou de science, et que les femmes primaient sur tout, regardaient tout ce qu'on appelle « grand homme » comme des surcharges incommodes, au point qu'on ne prenait seulement pas garde à un maréchal de France. La plupart des hommes s'étaient rendus esclaves des femmes : notre siècle en devenait plus doux, mais plus efféminé.

Je résolus bien de me prêter au monde tant qu'il faudrait, mais j'aurais bien voulu, aussi, vivre un peu pour moi, et avancer mes grands ouvrages, et tout cela n'était pas aisé à faire cadrer ensemble !

Voilà les réflexions avec lesquelles j'arrivai à Paris. Je trouvai toute ma famille en bonne santé : l'aîné de mes petitsfils, ayant trois ans, était un peu mieux, le plus joli et attachant enfant qu'on pût voir, mais d'une santé qui donnait de l'inquiétude. Il avait été encore bien mal du dévoiement.

Le cadet était un Roger Bontemps rond de graisse, qui riait toujours et donnait bonne espérance. Sa nourrice, fort gaie et bonne, le nourrissait au mieux. Je trouvai mon fils un peu mieux, car il avait aussi une santé qui le tracassait souvent ; ma belle-fille à merveille, et ils me parurent tous si raisonnables, que je n'avais que grâces à rendre à Dieu, et que j'augurai mieux de ma nouvelle vie que je ne croyais d'abord. Je restai, ce soir-là et le suivant, rien qu'avec eux, et ma fille et mon gendre qui étaient tous deux au mieux aussi. Le duc d'Havre, quoique charmant avec tout le monde, ne faisait qu'un avec nous, et était sage et solide. Ainsi, tout cela me donna beaucoup d'espérance.

Tout Paris n'était, alors, occupé que du séjour du roi de Danemark, qui était sur sa fin, et qui réussit au mieux. Il fut même très sage, ce qui faisait un contraste singulier avec des bruits qui couraient alors et qui occupaient tous les esprits.

Peu de jours après mon arrivée, je lis, avec mon fils et ma belle-fille, l'état de nos connaissances et je l'arrangeai par société de devoir, de parenté, d'intérêt, d'agrément et d'esprit. Je fus dans l'enchantement de voir comme ma belle-fille, à vingt et un ans, rejeta tous ceux qui étaient tant soit peu dangereux et de réputation douteuse. Ce fut alors que je fus tout à fait sur d'elle et que j'achevai d'être assuré de son bon esprit. Par là, et la sagesse de tous mes enfants, j'augurai beaucoup mieux de ma nouvelle vie. Ma belle-fille se mit à tenir la maison pour moi, au mieux. Tout cela se monta fort bien.

Il fallut achever l'arrangement des papiers et effets de ma mère. Gela lut dur : je fis arranger une chambre au-dessus de la mienne, où nous rangeâmes tout cela, ce qui me fit une décharge de cabinet très utile. Mon fils et même ma bellefille m'aidèrent très bien. Elle était travailleuse et avait de la suite dans l'esprit, ce qui est un grand éloge. Nous trouvâmes, dans les papiers, une suite très curieuse de mes lettres depuis trente ans, que je mis en ordre et qui ferait un bon supplément ou abrégé des mémoires de ma vie. Enfin, avec le duc d'Havre et ma fille, j'achevai l'examen des effets et je remis à chacun ce que portait le testament. Vers la Noël, l'arrangement de l'appartement d'en bas fut fait, mais ma belle-fille ne s'y établit tout à fait que le 15 janvier, et mon fils prit l'appartement qu'elle quittait vis-à-vis le mien.

Dans le mois de décembre, je trouvai encore le temps de reprendre mon Histoire naturelle, que j'avais abandonnée depuis huit mois. Je craignais de ne pouvoir m'y remettre, l'ordre de tout cela étant immense. Cependant, je m'y remis bien et, dans ce mois, je fis le beau chapitre de l'eau et de la mer.

Comme, heureusement, je ne dînais pas, que je faisais fort peu de visites et que je tenais toujours ma porte fermée, j'avais au moins le temps du diner et les soirées à travailler. Le soir, je donnais à souper, ou j'allais, chez d'autres, à des soupers ordinaires ou arrangés quinze jours à l'avance, car on n'en manque pas quand on en donne, mais il est malheu-

reux que les hommes ne sachent plus vivre entre eux, à parler de choses utiles, et qu'on ne vive qu'avec des femmes à jouer et entendre médire ou parler de misères, sans qu'un homme sage trouve son mot à placer, ni qu'on prenne garde à lui, mais c'est là le bon ton du beau monde. Heureusement, tous mes enfants en sentaient, comme moi, la futilité, mais il faut, dit-on, faire comme les autres !

Vers le Noël, je mis, pour un mois, VHistoire naturelle de côté, pour me recueillir, aller à la Cour, et faire l'immense travail de mes biens et affaires.

Voilà comme se finit cette année, pour ce qui me regarde. Je vais reprendre ce qui concerne Paris, la Cour et les affaires générales, à la fin de cette année.

J'ai dit qu'à mon arrivée, le 3 décembre 1768, tout Paris n'était occupé que du séjour du roi de Danemark, qui était sur sa fin, y étant arrivé le 21 octobre (il en partit le 9 décembre.) Ainsi, un roi régnant, sans être incognito, ni paraître déplacé, fut dans un hôtel garni (1), à Paris, un mois et demi plein, ce qui est remarquable.

Deux jours après son arrivée, il alla à Fontainebleau, où était la Cour. Sans se donner pour incognito, il avait demandé qu'on supprimât les honneurs royaux comme pour en être plus libre. Le Roi lui donna la main, l'appela Sire et Votre Majesté^ ce qui ne lui était jamais arrivé et, une fois qu'il l'appela Monsieur, il lui en fit excuse en disant agréablement : « Il faut que vous excusiez, car je n'y suis pas fort habitué ! »

Ce jeune monarque de dix-neuf ans réussit au mieux et fut charmant. Il ne parut pas un instant embarrassé. Il chercha à plaire au Roi et y réussit si bien qu'ils furent bientôt à l'aise ensemble, et que le Roi fut charmant avec lui. Le jeune prince dit, lui-même, des choses très agréables et bien placées, et on en cita beaucoup, dans son voyage, qui indiquent de l'esprit. J'ai dit, plus haut, qu'il a grand désir de

(Ij On verra ci-dessous que le Roi était descendu à 1 hôtel d'Yorck, rue Saint-Benoit.

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plaire et y réussit. 11 parait avoir plus cette partie que celle de la guerre et des choses savantes, et sa prétentiou est le bon ton français. Aussi le lui trouva-t-on au mieux.

On dit, entre autres, que le Roi lui ayant fait remarquer que la belle marquise de Flavacourt ne paraissait pas son âge, il repartit d'abord (juo les grâces ne pouvaient vieillir, à sa Cour. A chacun il dit quelque chose d'honnôte et de placé, et, en elfet, je crois qu'il est difficile à un monarque d'avoir un ton plus noljle et plus lionnôte qu'il ne l'a.

Le Roi le fit toujours accompagner, à la Cour, par le colonel des Gardes et un capitaine des Gardes du Corps, pour qu'il trouvât partout les troupes en haie, sans que cela parût affecté, et on chercha à lui rendre tous les honneurs qui n'en paraissaient pas être, en quoi on était en réserve, parce qu'on disait que l'Empereur devait venir dans un an. Mesdames affectèrent de l'appeler \'otre Majesté, et non Sire, ne reconnaissant pour tel que leur père. Comme on était en grand deuil de la Reine, il n'y eut point de fête à la Cour; on l'accabla seulement des meilleurs spectacles, et le Roi fit entendre aux princes du sang qu'il fallait y suppléer, ce qu'ils firent au mieux.

Le jeune Roi fit plusieurs voyages, et comme sa Cour au Roi, mais très noblement et avec grande dignité et politesse. Dans son séjour à Paris, on chercha à l'occuper et on y réussit au point (ju'il en dut être excédé. M. de Bernstorff, qui passe pour le plus grand ministre de l'Europe, et qui connaissait Paris à fond, lui fut bien utile : c'était le meilleur mentor possible, mais dont le rôle était d'autant plus difficile que ce jeune Roi, très despotique, l'aimait peu, et que ce qu'il craignait, c'était de paraître mené.

Le jeune de Holck, le favori, lui fut utile aussi. Ce jeune seigneur s'en donna bien, en petit maître français, et jamais le jeune monarque ne se laissa aller à rien de tout cela. Il fut d'une sagesse, réserve et attention très remarquables. On s'attendait qu'il se lâcherait; toutes les beautés se jetaient à sa tête, et il s'en tira toujours avec tact et politesse, ce qui ne se peut trop admirer. Une des plus jolies courtisanes lui

ayant apporté son portrait, à elle, pour se faire remarquer, il fit semblant de ne regarder que le portrait. Il dit en souriant : « Elle est Lien jolie, mais je ne mange pas de ce gibier-là ! » Gela est d'autant mieux qu'il s'en était, dit-on, beaucoup donné dans son pays, et que c'était toute la peur de M de BernstorfT, comme il me l'avait fait entendre. Peutêtre, et il est apparent, qu'il eut l'esprit de faire sentir au jeune monarque que, passant pour débauché, on se jetterait à sa tète, et qu'il était de son honneur d'affecter, dans cette fameuse capitale, la grande réserve pour faire tomber ces bruits-là. Peut-être aussi le piqua-t-on par le contraste des bruits qui couraient alors.

Le duc de Duras, comme premier gentilhomme de la Chambre, eut ordre de ne le pas quitter, pour lui présenter tout le monde. Le jeune monarque soupa dans quatre ou cinq maisons particulières, savoir chez Mme de Villeroy, de Bentheim et Ogier, comme je dirai après. Hors cela, et trois ou quatre jours qu'il fut incommodé chez lui, tout le temps qu'il ne passa pas à la Cour, où il soupait toujours avec le Roi, sans cérémonie, dans les petits cabinets, avec grand monde, tout son temps, dis-je, fut rempli pour voir ce qu'il y a de curieux, les spectacles et les grandes fêtes que lui donnèrent les princes du sang. Mme de Villeroy, qui a souvent, chez elle, une excellente comédie, lui fît voir plusieurs fois l'inimitable Clairon, qui avait quitté le théâtre. Ainsi, ayant bien vu Garrick (i) dans tous les caractères, à Londres, il vit, de son voyage, ce qu'il y a de plus parfait dans ce genre.

Les fêtes qui eurent le plus d'éclat furent celles de Chantilly, au Palais-Royal et à l'hôtel de Soubise.

La fête de trois jours, à Chantilly, fut une des plus superbes et vives qui aient jamais été données. 11 n'y eut pas un moment de vide. On en peut voir une esquisse dans la Gazette de France. Le prince de Gondé en fit les honneurs avec une grâce qui lui attira tous les cœurs. Ce fut où le roi de Danemark réussit le moins. Il fut fort froid. Les dames

U) David Garrick ;i716-1779;, le célèbre acteur anglais.

dirent qu'il était insipide, mais c'est peut-être parce qu'elles so jetaient à sa tùtc qu'il se tint en réserve. D'ailleurs la vue fort basse, une immensité d'objets sans relâche, et sortant de maladie, tout cela l'excéda un peu, et peut-être qu'il fut un peu jaloux de voir qu'un prince du sang français peut donner une fête d'une majesté et magnificence réelles, que peu de monarques peuvent égaler. Si c'eût été dans les belles nuits d'été, rien n'y eût été comparable, presque rien ne l'étant à ce beau lieu.

Le grand souper du Palais-Royal fit un bel effet : le superbe appartement, orné de tout ce qu'il y a de plus riche, étant rehaussé de l'assemblage de toutes les jolies femmes de Paris.

Le prince de Soubise, dans son superbe hôtel, donna deux bals de six mille mas([ues, qui faisaient un coup d'œil frappant. Malgré tout l'ordre, on fut trois et quatre heures à y arriver, et une des choses qui frappèrent le jeune monarque fut l'immensité de carrosses, à Paris.

Outre les fêtes et spectacles, M. de Bernstorlf lit voir avec intelligence au Roi de Danemark tout ce qu'il y a de curieux dans Paris. 11 le mena à tout ce qui en valait la peine. C'est dommage (jue sa vue extrêmement basse et, peut-être, le peu de connaissances acquises lui en fissent peu sentir toutes les beautés !

Il alla, entre autres, à toutes les Académies, où on lui donna le fauteuil de président. A l'Académie française, l'abbé de Boismont lui adressa, en vers, un compliment fort adroit, et très flatteur pour son mentor, qui le méritait bien. Le duc de Nivernais y lut sa jolie fable du Roi voyageur. Le compliment de l'abbé de Boismont finissait : « Vous emportez tous nos cœurs, et nous n'aurons pas envie de reprendre vos conquêtes ! » En effet, le peuple de Paris parut charmé de ce jeune roi. On claquait longtemps des mains au spectacle, quand il arrivait, et il faisait des révérences de si bonne grâce, avec son sourire si flatteur, qu'on recommençait de plus belle. Il fit prodigieusement de générosités; ce voyage lui coûta bien des millions, et il les distribua bien et de bonne

grâce. Voilà le beau côté. Il est malheureux que le retour de la médaille était que ce Roi, absolument despotique, avait pour cela, étant en Hollande, mandé qu'on mît un impôt exprès sur ses peuples ; il est dur de les faire gémir pour briller ailleurs !

Voilà ce qui regarde son séjour avant mon arrivée ; voici ce que j'en ai vu par moi-même, à Paris :

A mon arrivée, on me dit qu'il fallait l'aller voir. J'avais eu assez cet honneur à Calais. Il recevait souvent toute la noblesse, mais, sachant qu'on le voyait pour la dernière fois la surveille de son départ, et que mon fils et mon gendre ne lui avaient pas encore été présentés, m'ayant attendu, je les y menai. Il était assez mal logé à l'hôtel d'York, au coin de la rue Saint-Benoît. Il était remarquable de dire à son cocher : « Chez le roi de Danemark ! » Toute la noblesse y vint. C'étaient les fils du duc de Duras qui présentaient, le père étant allé tenir les Etats de Bretagne. Je remarquai que le jeune Roi, sans aide, se tirait au mieux de tout cela. Il disait un mot obligeant à tous ceux qu'il pouvait reconnaître, avec une physionomie gracieuse. 11 est difficile d'avoir plus l'air de Roi et un ton plus imposant, avec moins d'embarras. Je remarquai qu'il remercia de bonne grâce le lieutenant de police (1), avec lequel il avait eu une longue conférence sur la police de Paris, qu'on lui fît remarquer avec raison. M. de Bernstorff ne perdait aucune occasion de le faire profiter de son voyage. Quel bonheur qu'un tel ministre pour un Roi, s'il en sait profiter !

Ma fille et belle-fille désiraient bien de voir le jeune monarque en liberté. Nous en eûmes l'occasion la plus favorable, et il parut nous donner toute la fin de son voyage. M, Ogier avait été, au moins quinze ans, ambassadeur auprès de son père, et y avait réussi au mieux, dont il est bien capable, n'y ayant guère d'homme plus aimable et plus liant; son dernier succès en Bretagne en est une preuve. Il avait

(1) Antoine-Raymond-Jean-Gualbert-Gabricl de Sartine (1729-1801), lieute-= nant général de police de 1139 à 1774.

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proposé à souper au roi do Danomark, (pii ue put veuir <pio la vcillo de son départ. M. et Mme Ogier me prièrent, avec toute ma famille, comme un de ceux qui étaient le plus libres avec lui. Ainsi, je commençai son voyage en l^rance, et je le finis à Paris.

Le 8 décembre, vous fîmes, avec ce monarque, cbez M. Ogier, le souper le plus agréable et remarquable. Il était bien curieux de faire comme un petit souper de société au bout de notre rue, avec un roi régnant et puissant. Ce souper fut charmant, et ma famille en fut enchantée. Il n'y avait que nous cinq, la famille de Nesle, Mmes de Laval et ^IM. de Bernstorff, de Holck et de Moltke ; en tout, dix-huit. Le roi de Danemark y fut on ne peut pas plus aimable et poli. Il mit tout le monde à son aise, il me combla d'égards et de bontés, paraissant reconnaissant de ma réception de Calais, et me marquant confiance.

J'étais, à table, à côté de M. de Bernstorlf, homme que j'aime et respecte infiniment. Nous parlâmes bien de notre vieux temps du maréchal, et de l'aimable maréchal de Belle- Isle, et du fameux couronnement de l'Empereur à Francfort. Il craignait avec raison la tache d'huile de l'incendie de Corse et de Turquie, et me dit des choses bien vues et bien intéressantes, car il a le tact excellent pour les grandes affaires, et tout l'agrément pour les petites, et je l'aimais tendrement. Je lui dis que j'étais étonné qu'il n'eût pas songé à faire donner un grand édit daté de Paris. Il parut fâché de n'y avoir pas songé. En effet, il était curieux de voir un Roi donnant ,des édits en voyageant Aussi n'y a-t-il point de prince chrétien plus despote que celui-là : cependant, depuis quatre races que cela dure, on dit qu'il n'y en a point qui en ait moins abusé.

Frappé d'une charmante voiture chez un sellier, il la retint pour lui. Le ministre lui fit adroitement sentir que cela allait briller beaucoup à Copenhague, que chacun en voudrait dans ce goùt-là, ce qui ferait un bel effet, mais pourrait rétablir le luxe qu'il voulait absolument bannir. Aussitôt, le jeune monarque, sans faire semblant de l'entendre, envoya 200 louis

au sellier pour se dédire. Il se retint pour ne rien acheter de frappant, et il abolit, presque avec excès, tout luxe chez lui.

Après le souper, le roi de Danemark resta debout à causer avec tout le monde, tandis que le joli favori Itolck galantisait Mme de Coislin, qui disait que ce n'était qu'un folichon. Le Roi assura être très content de la France, parla au mieux du Roi et de Paris, et parut avoir assez bien jugé de ce qu'il a pu voir. Il dit des choses obligeantes à chaque dame, mais, soit retenue, ou vue basse, il n'a marqué en distinguer aucune, dans son voyage, et, vers une heure, il se retira, nous laissant enchantés de lui. Tous les hommes le suivirent au carrosse. Nous nous embrassâmes, M. de Bernstorif et moi, en pleurant réellement, et le Roi ne m'ayant pas vu, par sa vue basse, en montant en carrosse, M. de Bernstorff me dit tout bas : « Hélas ! il ne vous a pas vu ! » Etant monté, il me nomma. Le jeune Roi se jeta hors de la portière, pour me dire encore les choses les plus obligeantes.

Il partit le lendemain à midi, et prit par Metz et Strasbourg, où on lui donna bien des fêtes. Il en était si excédé, et de spectacles, qu'il nous dit, à ce souper-là : « Je vous promets bien que, d'un mois, je n'aurai pas de spectacle à Copenhague ! »

J'oubliais, entre autres, un mot de bon sens de M. de Bernstorif. Je parlais de la fête de Chantilly et de l'abondance des carrosses de Paris. Il me dit : « Je suis bien aise qu'il ait vu cela, ainsi que vos places fortes et la quantité de troupes partout. Il est bon qu'un monarque du Nord voie par lui-même la proportion qu'il occupe en Europe ! »

Ce qui occupa, le mois de décembre et celui de janvier, la Cour et la Ville, fut une présentation qu'on craignait d'une dame du Barry, qui faisait grand bruit. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que c'étaient les libertins qui criaient le plus haut, les ridicules, chez nous, l'emportant sur les vices, chose peu à la louange de la nation. Les sages qui aimaient le Roi pleuraient, priaient et se taisaient. Il en faut faire autant !

On disait qu'à ce sujet M. le duc de Choiseul allait être

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disgracié : la circonstance lui ramenait beaucoup do monde. Cela fut vif. Il paraissait se tenir très en réserve avec le Roi, et cet ancien et fameux ministre parut jouer gros jeu. Cependant, il paraissait braver l'orage et avoir bon courage. Cela s'allongea et on ne sut plus qu'en dire, mais ce fut une prodigieuse fermentation, à la Cour.

Les dépenses ne diminuant pas et les charges ne faisant qu'augmenter, il n'y eut pas moyen de supprimer le vingtième, qui devait bientôt finir. Le Roi le continua pour deux ans, avec d'autres droits et un nouvel emprunt. Le parlement refusa d'enregistrer. En janvier, le Roi le manda à Versailles et y tint un grand Lit de justice où il fit, de force, passer les édits. Le parlement qui, pour ses droits propres, avait résisté à un Lit (le justice à Paris, apparemment sentant l'indispensable nécessité, ne fit rien de plus. Il était terrible, eu pleine paix, le pain étant partout au double du prix ordinaire, de voir continuer les impôts comme dans la guerre la jdus rude. Heureusement pour le peuple qu'il n'}'^ eut presque pas d'hiver !

En Corse, on était en quartiers d'hiver ; les colonels étaient revenus, nous étions rencognés à Bastia et San- Fiorenzo dont nous entretenions la communication à coups de fusil. Il y avait treize bataillons de nommés pour y renforcer nos troupes : c'était un chancre qui nous mangeait) dont on ne parlait plus à force d'avoir crié, et les étrennes de nouvelle année dont les marchands, pour la première fois depuis quatre ans, firent bien leurs affaires, étaient une affaire dominante qui anéantissait les autres.

Après avoir accompli, en ce que je pouvais, le serment de l'Ordre, j'allai, à l'ordinaire, à Versailles j)our la cérémonie du jour de l'An. En arrivant à Paris, j'avais pris tout à fait le nom de Duc de Croij, et mon fils celui de Prince de Croij. L'article de la Gazette du .30 septembre, de Versailles le 28, qui était positif (1), fit tout; personne n'y trouva plus

'1 Voici cet article :

« Le prince de Croy étant devenu l'aîné de sa Maison par la mort du der-

à redire. Il n'y a qu'à moi à qui cela coûtait, et on nous confondait, mon fils et moi. De plus, il me coûtait beaucoup d'entendre appeler ma belle-fille comme ma pauvre femme et ma pauvre mère. Enfin, il fallut tâcher de s'y faire !

J'allai trouver le maître des cérémonies de l'Ordre, je lui montrai la lettre de M. le duc de Choiseul et la Gazette. Il ne me renvoya, heureusement, plus à M. de Saint-Florentin, et il me fit appeler, à l'appel de l'Ordre, le duc de Croy. Ainsi, cette grande affaire, pour laquelle j'avais craint tant de difficultés, se passa au mieux. J'étais le sixième dans l'appel et la procession, n'ayant devant moi qu'un prince de Lorraine (ils sont hors de rang), le duc de Luynes, le duc de Brissac, le maréchal de Richelieu et le vieux duc de Saint- Aignan, à côté de qui je marchais, et qui me conta, en route, qu'il était de 1724, ainsi chevalier de l'Ordre depuis quarantecinq ans. Et j'étais au-dessus de tous les ministres et de presque tous les ducs ! J'avoue que j'en étais honteux, mais je vis qu'on s'y faisait, et il ne fut plus question de protestation.

De ce voyage, j'examinai les visages : le Roi paraissait content. Le duc de Choiseul affectait la grande gaîté, chacun raisonnait sans savoir, on criait beaucoup, et les vieux politiques, même dévots, commençaient à plier. Enfin, la fermentation était grande ; rien ne paraissait au dehors, mais, dans l'intérieur, on gagnait de jour en jour.

De retour à Paris, outre les grands soupers qui allaient leur train, et les listes de quinze jours à l'avance, dont je ne m'embarrassais guère, pourvu qu'on me dît le jour et le lendemain, je me remis au travail.

Il me fallut passer plus de trois semaines terribles pour les lettres, les comptes, la récapitulation de mon ancien livre et la formation du nouveau. Par un travail calculé et un ordre infini, je vins à bout de me rendre compte de toute ma dépense, rangée par chaque matière, et de la faire

nier duc de Croy, et ayant obtenu du Roi la permission de prendre le nom de duc de Croy, Sa Majesté a permis aussi au prince de Solre, son fils, de prendre celui de prince de Croy. »

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cadrer, à dix deniers près, avec ma recette, qui était pourtant de cent soixante-quatre mille livres, pour moi seul, sans la succession. Par là, je voyais les objets qui avaient trop emporté et sur lesquels il fallait retrancher : ce tableau était si beau qu'il me paya de mes peines.

Dans le même ordre, je formai un nouveau livre très curieux par son arrangement et ses historiques. Ensuite, je fis les comptes de la succession, que je séparai en entier, pour pouvoir voir de combien il s'en faudrait qu'elle put fournir aux charges et nouvelles dépenses. Enfin, tous ces comptes,, calculs et lettres ne furent finis que le 25 janvier, et ce fut un très grand travail, dont je désirais la fin pour me remettre à mon Histoire naturelle, qui devenait l'ouvrage du monde le plus intéressant.

Plusieurs de messieurs de TAcadémie, et les plus savants, à peu près, de Paris, revirent, chacun pour sa partie, mes chapitres, et tous assurèrent que cela n'avait pas encore été si bien approfondi et rendu d'une façon si claire et qui paraissait si juste. Ils m'encourageaient à le terminer. Je finis, après l'Eau, la Mer, d'une façon complète. Ensuite, je fis tout ce qui regarde le Globe terrestre, par où je finissais mon premier volume. Cela fut curieux, important, et si attachant que je m'y donnai en entier et ne sortis presque pas. M. Lemonnier, et surtout M. de la Lande me donnèrent des états et calculs de résumé excellent, de même que pour le difficile article du Hux et reflux de la mer, de sorte que cela fit aussi la plus importante récapitulation d'astronomie et de sphère qui ait encore été écrite. J'épluchai le tout, et les montagnes, avec les habiles MM. Xeedham (1), l'abbé Regley (2), M. Guettard (3) et, vers le 1" mars, j'eus presque fini le

[1/ L'abbé Jenn Neerlhnin Tiirb<rvill (171.'J1181 , né à Londres, chanoine de Soignies en Hainaut, directeur de l'Académie des Sciences de Bruxelles, autour d'ouvrages d'histoire naturelle, de physi<pie, de chimie et d'érudition.

2] L'abbé Hegley, ancien aumônier du prince de Marsan, prieur d'Estréchy, traducteur des Recherches sur les découvertes microscopirjues de Spall'inzani 1769), collaborateur à VAllas chororjraphique, historique, etc. (1763), et au Journal des journaux 1760), etc.

\'i) Jean-Étienne Guettard 171.^-1786), médecin naturaliste, conservateur du

Globe terrestre. En mars, je le perfectionnai et rassemblai les pièces pour repasser le tout dans mon été, et y terminer le premier volume, en commençant l'élément Terre, pour repasser le deuxième volume, qui est le règne minéral, et tâcher de le terminer Thiver d'après. Ainsi, je pus espérer, en trois ou quatre ans d'un travail encore assidu, de venir à bout de cet immense et important ouvrage.

Le Carnaval fut court, mais vif pour mes enfants. Nos deux dames et mon fils et gendre s'en donnèrent bien. On me fît aller aux trois plus beaux bals, qui furent surtout chez Mme la duchesse de Cossé, dans son salon en berceau, aux petites tables, très agréables, et chez Mme de Rougé. Les petits enfants commençaient les fêtes ; on avait la folie de les y mener dès le maillot. Ensuite mes enfants firent des quadrilles de ballets étudiés en habits recherchés, des plus agréables.

Le Carême fit reprendre une vie plus réglée, et on reparla des alTaires du temps, dont voici les principales : la plus grande affaire de Versailles était toujours la présentation de Mme du Barry. Pendant les mois de janvier, de février et de mars, elle se remettait de jour en jour, paraissant toujours devoir avoir lieu. Enfin, on la dit remise après le mariage de M. le duc de Chartres avec Mlle de Penthièvre, qui était pour le 5 avril. Ce qu'il y a de singulier, c'est que c'était le parti des dévots qui avait plié le premier, par haine contre M. de Choiseul, qu'on croyait que cette dame dégotterait. 11 est affreux, pour l'humanité, que l'envie et la haine personnelle obscurcissent les idées sur ce qu'il y a de plus essentiel : on gémissait, mais on s'habituait à l'idée de cette présentation.

Un événement qui contribua à la retarder, et qui fut important, fut la chute du Roi. Le 4 février, le Roi chassant à Saint-Germain, son cheval fît une rude bronchade. Le Roi tomba sur le bras droit et se foula l'épaule. La douleur lui

cabinet d'histoire naturelle du duc d'Orléans, membre de l'Académie des Sciences, auteur d'un Allas et description minéralogique de la France (IISO), du Observations sur les plantes ^niT), etc.

3G4 JOIRNXL ni DlC uk croY

persuada «jiril avait le bras cassé. Il l'envoya dire à Mesdames. On le transporta d'abord avec une échelle et sur des matelas d'un paysan, et ce fut un cortège bien effrayant. Les chirurj;;iens, quand il fut à Versailles, dirent qu'il n'y avait rien de démis ni de cassé; cependant, il se lit des épanchements de synovie, il fut très longtemps sans pouvoir remuer le bras. Cela lui fit prendre le parti de chasser en calèche, et de ne pas venir dans le grand appartement. On ne pouvait presque plus le voir, et toute la Cour fut en désarroi, ("omme l'exercice du cheval lui avait toujours été nécessaire, on craignait pour sa santé, surtout dans les circonstances où il se trouvait, ce ({ui, joint à l'embarras des finances, faisait voir on noir. Cependant, M. d'Invault, nouveau contrôleur général, paraissait réussir et, sans les dépenses de Corse, il paraissait pouvoir faire traîner encore quelque temps l'état des choses.

La Corse faisait beaucoup crier contre M. de Choiseul, ce qui, joint à la façon dont il était avec la nouvelle dame, devait le mettre en danger. Pour lui, il ne paraissait que plus rassuré et décidé. Il soutenait tout cela avec dignité. On assurait que le Hoi en avait imposé sur les propos de part et d'autre, et semblait vouloir garder les deux sans les laisser se nuire.

Pour ce qui me regarde, j'avais arrêté mon grand travail d'IIisloiro naturelle. Pendant les trois semaines de la fin du Carême, je ne me redonnai qu'à ces objets-là et à mes affaires. Beaucoup de raisons nous avaient déterminés à ne pas nous trouver à Paris, dans le temps du mariage du duc de Chartres avec Mlle de Penthièvre, qui était pour le 5 avril. Cela, joint à ce que ma fille et belle-fille n'étaient point grosses cette année-là^ nous détermina à aller, aussitôt Pâques, qui était de fort bonne heure, àl'Hermitage. Cependant, le froid vif qui continuait, le procès pour nos charbons qui inquiétait, et la nouvelle de beaucoup de petites véroles chez moi embarrassait. Il fallut renoncer à y mener d'abord tous les petits enfants, ce qui était un grand sacrifice. Enfin, on se détermina à partir.

Mon fils était allé passer huit jours à Dôle, à son régiment, à cause de M. d'Escouloubre, inspecteur, qui alla en passer la revue en allant en Corse. Il eut bien de l'ouvrage à son retour, ayant son major ici. De mon côté, les affaires se multipliaient. Enfin, nous terminâmes tout, et on ne songea plus qu'au départ, aussitôt après la Quasimodo. Le 4 mars, nous partîmes de Paris en berline, mon fils, sa femme et moi, et M. et Mlles de Collins, avec nos chevaux, à petites journées.

C'est dans ce temps-là (1) qu'on apprit le grand événement de Versailles. Voici comme il fut mis dans la Gazette de France ;

De Versailles, le 26 avril 1769.

Le 22 de ce mois, la comtesse du Barry eut l'honneur d'être présentée au Roi et à la famille royale, par la comtesse de Béarn.

Elle fut présentée seule, ce jour-là, à sept heures et demie du soir : il n'y eut point de femme à sa présentation, mais une affluence de béyeux (2). Le lendemain, il y eut beaucoup de monde à la Cour, et un monde prodigieux affecta d'aller chez le duc de Choiseul, qui parut plus gai que jamais, affectant de ne rien craindre. Tout semblait apaisé, mais il ne paraissait pas que cela put durer ainsi plus d'un an ou deux.

Telle fut la fin de cet événement dont on parlait tant depuis sept mois, que les Français, qui s'accoutument à tout, après avoir tant crié, ne dirent presque plus rien. Cependant c'était un des événements de Cour des plus singuliers et étranges qui fussent jamais arrivés, et qui pouvait faire de grands changements si cette dame, qui n'était pas faite pour s'y être attendue, prenait une partie de l'ascendant et représentation de Cour qu'avait eue Mme de Pompadour, et qui n'avait pas eu lieu depuis elle. Pendant ce temps, M. le duc

[l] 23 avril. .Vo^e de l'auteur.) (2) V. la note de la page 323.

de Clioiseiil avait |)rinié en principal. La reine de Hongrie, à la rigueur avec laquelle elle faisait observer la décence dans ses Etats, pouvait être alTectée de cet événement sans exemple, pour le mariage arrangé du Dauphin avec une archiduchesse.

C'était M, du Barry qui lui avait fait épouser son frère (1) (qui était parti d'abord), M. d'Escars (2) et M. de Bissy (3) qui paraissaient les conseils de la nouvelle dame en public, mais il pouvait y en avoir bien d'autres en particulier, et, outre le fort attachement du Roi pour elle, tout le parti déclaré contre je duc de Choiseid lui était favorable, ou, du moins, paraissait vouloir profiter de la circonstance. Elle fut du voyage de Marly, mais presque personne n'allait encore chez elle. Cependant deux princes du sang et trois seigneurs y allèrent d'abord.

Pendant l'été de 17G9, à Versailles et à Compiègne, où le camp fut brillant, Mme du Barry gagna tout à fait, fut établie des soupers des cabinets, et faisant sa cour. Presque tous les courtisans allèrent chez elle. On assura qu'elle ne voulait pas se mêler d'aiïaires, (jue M. de Choiseul y alla et se raccommoda en apparence. Pour lui, il fut plus brillant que jamais, paraissant n'avoir rien à craindre. Il fit même deux voyages à Chanteloup et un à Metz et Nancy pour voir manœuvrer la cavalerie, ce qui fut très magnifique, et tout parut s'arranger. Sa sœur, pour ne pas paraître plier, alla voyager en Hollande et lui faisait grand tort, et les dames de Choiseul se retirèrent tout à fait des cabinets

(1^ Jean du llarrj' de Cérès (1722-1194 , dit «lu IJarry le roué, avait épousé, en 1"48, Catherine-Ursule Dalm.is de Vemongrèse, morte vers 1775. Il se remaria avec Anrie-.Marie-Thérê.se Rabaudy de Monloussin. C'est lui qui décida son frère Guillaume à épouser, le 1" septembre 1768, Jeanne Gomard Vaubemier, devenue la maîtresse de Louis XV sous le nom de comtesse du Barry.

[2 Jean François, vicomte d Escus, né en 1710, mestre de camp du régiment portant son nom en 1744, brigadier en 1748, maréchal de camp en 1761, mort en 1771.

".Vj Claude de Thiard, comte de Bissy, né en 1721, brigadier en 1748, maréchal de camp en 1759, lieutenant général en 1762.

4 Le 1" juin 1769, le duc de Croy quitte l'IIermitage pour Calais, où il

Le 21 novembre, j'arrivai à Paris. Je donnai le premier mois à ma famille et à notre grande affaire. C'était un partage général et une substitution que je voulais faire de mon vivant pour régler ce qui devait revenir à chacun, de façon qu'après moi tout fût réglé, la concorde assurée dans ma famille, ainsi que ma belle terre de Coudé et environs assurée au nom par une substitution perpétuelle.

Cela était d'autant plus nécessaire, que, par un article bizarre de la coutume de Hainaut, où la représentation n'a pas lieu, et un article du contrat de mariage dont aucune des parties n'avait su l'importance, il se trouvait que, si j'avais le terrible malheur de perdre mon fils avant moi, et qu'il manquât avant sa sœur, la guerre m'ayant empêché de faire un avis de père et de mère du vivant de ma femme, il se trouvait, dis-je, que mes petits-fils étaient tout à fait déshérités.

De plus, même mon fils héritant, s'il perdait devant sa femme, ses garçons, par la coutume, partageaient tous les liefs qui composent en grand nombre les terres de Condé et environs, de sorte que cette grande réunion qui m'avait coûté tant d'argent et de peine, serait toute dispersée, et. la terre gâtée et inhabitable.

reprend ses travaux habituels. Le passage de Vénus lui permetune observation astronomique intéressante.

Du 4 au 24 juillet, il reste au Quesnoy pour y étudier les besoins de la navigation et veiller à l'embellissement de cette ville où s'est écoulée une partie de son enfance. De là, il se rend à Lille, où il tient « un grand état », puis à Morbecque. Il rentre ensuite à Calais où, pendant deux mois, il assiste à « de brillants passages •< de voyageurs, termine nombre d'affaires relatives à ses fonctions, sans oublier son premier volume de la Physique, comprenant l'eau, la mer et l'air. Ses expériences sur l'air le conduisent à de précieuses découvertes. Bientôt, l'apparition d'une comète le décide à passer deux jours au Blanc-Nez pour y mieux observer l'astre.

Le -.^8 septembre, départ pour l'Hermitage où le rejoignent son (ils et son gendre qui viennent d'accompagner le duc de ChoisenlàXancy et à iMetz. On ne joue la comédie <(ue deux fois, à cause des grossesses de Mmes de Solre et d'Havre

En revanche, les hommes se livrent au plaisir de la chasse. Le prince et la princesse de Salm arrivent le 24 octobre. On se sépare le o novembre. Après quelques jours consacrés à ses comptes et à une visite à Maubeuge, le duc prend, le 20, le chemin de Paris.

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