lOinNAI. 1)1 DUC DE CROV
Tant d'objets étaiont plus qu'il n'en fallait pour me tourner la tète d'inquictude. Le remède n'était pas aisé ou demandait à être bien pris. Ainsi cette grande all'aire me rendit presque malade et m'occupa tout entier, ce qui, avec les autres inquiétudes qui arrivèrent, me firent passer six semaines incommodé et accablé à l'excès.
M. Moreau qui, suivant son devoir, nous avait instruits de tout cela, arriva le 12 décembre 1769 à Paris, pour cet objet, et y lit pour lui un bien long séjour, qui l'incommodait fort; mais il nous fut bien utile!
Avant son arrivée et dès la mienne, nous avions beaucoup étudié la substitution, avec MM. Legouvé (1) et Lamy (2). Dès que M. Moreau fut arrivé, après quelques conférences, on entama tout à fait.
Le 16 décembre, je déclarai tout, nettement, à M. le duc d' Havre et à sa femme, et, dans toute cette affaire, j'eus bien lieu de me louer et de reconnaître ce que je savais déjà, c'està-dire tout leur mérite et leurs bons procédés. 11 s'agissait de les mettre à même, sans avoir rien à se reprocher euxmêmes pour leurs enfants, d'arranger tout cela, suivant Tordre et la justice que nous cherchions tous.
Le duc d' Havre nous renvoya à M. Danjou (3), son conseil. Le 22 décembre, nous eûmes tous la première entrevue générale chez M. Danjou, où j'établis l'état des choses au vrai, et on commença un peu à tout débrouiller. M. Moreau eut, avec M. Danjou, plusieurs conférences intéressantes; tout fut débattu à fond. M. Moreau grillait de repartir. On travailla avec assiduité. Pour moi, avec ma sensibilité et exactitude scrupuleuse, j'étais sur la roue. On ne cherchait que la justice et à n'avoir rien à se reprocher, de part et d'autre. Enfin, M. Danjou proposa comme bon arbitre, M. Cellier (4),
1; Jeaa-BaiJtistc Legouvé, célèbre avocat (1730-1782), père de Gabriel-Marie-Jean-Baptiste Lt-gouvé, Tauleur du Mérite des femmes, et grand-père d'Ernest Legouvé, l'auteur à'Adrienne Lecouvreur.
(2) 11 }' avait un procureur au parlement de ce notn, depuis 1731.
(3 II y avait un procureur au parlement de ce nom, depuis 1738.
(4, Avocat au parlement depuis lliii.
ancien et respectable avocat, au Cloître Notre-Dame, chez qui on eut une assemblée générale le 2 janvier 1770, où tout acheva d'être éclairci. On convint que, le cas étant très incertain, le duc d'Havre pouvait, au moyen d'un avantage certain, transiger pour lui et ses enfants.
Le 3. janvier, M. Moreau alla chez M. Danjou, qui rédigea l'accord général et préparatoire qui réglait tout au moyen d'une terre de cinq mille livres de rente nettes, qu'on assura pour dédommagement et compensation du seul cas incertain qui pouvait être favorable aux enfants de M. le duc d'Havre, contre lequel il y avait trois cas où ils n'auraient jamais rien. On appelait, de plus, sa branche à la substitution de Condé, au défaut de mâle de notre branche. On réglait les partages à faire et l'assurance de tout ce que les lois donnaient à ma fdle. Enfin, cet acte préparatoire, mais solide, qui assurait pour toujours la justice, la gloire et l'harmonie dans notre Maison, fut signé par toutes les parties le 6 janvier 1770,
Ainsi fut terminée cette grande affaire. Chacun s'y com porta au mieux et de la plus grande inquiétude je passai à la grande joie de voir une famille si unie et si bien pensante qu'on se parlait de tout ouvertement, comme si ce n'eût été qu'une seule personne.
Dans les intervalles de ma grande affaire, je voulus reprendre mon Histoire naturelle, qui chômait depuis Calais. J'allai d'abord chez M. Macquer. Je fis connaissance avec M. Baume (1), excellent chimiste manipuliste, et j'attaquai avec eux l'élément Terre, qui était le dernier qui me restait à traiter, et que j'entrepris d'éclaircir mieux qu'il n'avait jamais été, ce qui faisait la base de tout, et surtout du règne minéral.
J'eus trois conférences importantes chez M. Baume. Je fis l'extrait de tout Pott (2), qui est le meilleur auteur de l'article
(1) Antoine Haumé (1728-1804\ pharmacien, membre de l'Institut, auteur d'ouvrages de chimie et de pharmacie, entre autres un Plan d'un cours de chimie expérimentale et raisonne'e, écrit en collaboration avec Macquer (1767).
(2) Jean-Henri Pott, chimiste allemand, mort en 1777, auteur de Dissertations chimiques, traduites, en 1759, par Dcmachy (4 vol. in-12), etc.
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Terre de l'admirable Boerhave, et de bien d'autres livres. Je raisonnai à fond avec M. Bomaro, et convins avec lui. Il changea même tout son plan d'après mes principes. Enfin, j'entrevis le moyen de fixer mieux qu'on n'avait encore fait, et d'éclaircir l'élément si important à bien connaître, c'està-dire l'élément Terre, mais la grande affaire dont je viens de parler, et une multitude d'affaires et d'inquiétudes qu'on va voir, m'obligea, le 15 décembre, d'interrompre tout à fait cet ouvrage, que je ne pus reprendre que le 15 janvier.
Le 9 décembre, j'allai faire, à la Cour, mes visites d'arrivée : je trouvai que la nouvelle dame gagnait de plus en plus, la fermentation était très forte ; j'en parlerai ci-après.
Le 18 décembre, je profitai du seul beau jour pour mener M. Moreau et M. Mouron à Chàtillon. Je leur montrai bien l'endroit. Ils en furent enchantés et convinrent que cela en valait la peine et passait encore la belle idée qu'ils s'en étaient faite.
Le 19 décembre 1769, après que nous eûmes tous passé une nuit tranquille, ma belle-fille s'éveilla à neuf heures et demie du matin, avec des douleurs qui ne tardèrent pas à augmenter et allèrent vivement de suite. La garde y était; l'accoucheur, M. Ruffel, ne tarda pas à y arriver, on m'éveilla. A onze heures, je la trouvai sur le lit de travail, dans les grandes douleurs. J'étais incommodé et tracassé de beaucoup d'affaires : cela me rendit encore plus sensible. Je fus singulièrement affecté de son état, d'autant plus terrible qu'il s'y joignit un commencement de maladie et de fièvre d'humeur qui la fit s'évanouir, et mêla toutes les angoisses aux plus vives douleurs. Mais la couche alla de suite au mieux, et, à une heure aprèsmidi^ elle accoucha heureusement d'un garçon bien venant.
Nous avions bien des grâces à rendre à Dieu. Le soir même, le prince abbé de Salm, avec ma fille pour ma tante, tint ce nouveau-né sur les fonts de baptême, et on l'appela Louis.
DU l*"" JANVIER AU 30 MAI 1770
Promotion d'officiers généraux. — Opérations financières de l'abbé Terray, contrôleur général. — Ma fille met au monde un garçon. — Conversation avec l'abbé Terray. — Mort de mon petit-fils d'Havre.
— Travaux d'histoire naturelle; expériences chez M. Baume. — Nous cherchons une diversion à nos chagrins dans une villégiature à Ivry, avec des amis intimes. — Confiance de l'abbé Terray dans ses plans, que je m'efforce de combattre. — Dissolution de la Compagnie des Indes. — Madame Louise, fille du Roi, se l'ait Carmélite. — Achèvement de l'Opéra de Versailles. — Mon travail sur les Antiquités de VÉijypte. — Voyage en France de la future Dauphine, Marie-Antoinette.
— Je m'établis à Versailles pour assister aux fêtes en son honneur.
— Description des préparatifs : la salle de théâtre, les jardins, le parc et les illuminations. — Conversation avec l'artificier Torré. — J'assiste au mariage dans la chapelle du château. — Présentation de la Dauphine à la Cour. — Spectacles, festins, bal paré et bal masqué, illuminations, feu d'artifice. — Conversation avec le machiniste Arnoult. — Mlle Arnould, cantatrice, et son camarade Larrivée, dans l'Opéra de Pcrsce ; Mlle Clairon dans Athalie ; Mlle Dubois ; les acteurs Le Kain et Brizard. — Souper et bal chez lambassadeur de l'Empereur. — Catastrophe de la place Louis XV.
Le le'' janvier 1770, après avoir, la veille, rempli de mon mieux le serment de l'Ordre et m'être bien remis, j'assistai à