joruNAL m duc ni-: cnoY
la cérémonie des Cordons bleus, à Versailles. Dans le cabinet du Roi, j'eus, pendant une heure, l'occasion d'examiner des choses intéressantes.
Dès le 20 décembre, M. d'invanlt, contrôleur général, n'ayant pu faire passer les moyens qu'il avait imaginés pour fournir aux dépenses, et le chancelier le contrecarrant, donna sa démission. Deux jours après, le Roi, à la demande du chancelier, nomma, pour le remplacer, M. l'abbé Terray(l), fameux conseiller à la Grand'Chambre, qui était rapporteur <le la Cour et très grand travailleur.
Je vis, ce jour-là, dans le cabinet, pendant deux heures, M. le duc de Choiseul accosté par tous les partis. J'admirai la franchise et la liberté avec laquelle il parut répondre à chacun. Le système de l'intérieur delà Cour était tout changé, les physionomies et les amitiés l'étaient aussi. Tels qui ne se regardaient pas, il y avait un an, se parlaient alors à l'oreille. Je vis M. l'abbé Terray accoster M. le duc de Choiseul comme avec amitié, quoiqu'on assurait que ce serait lui qui lui porterait les plus grands coups, dans la suite, en se [daignant que la partie de la Guerre était trop chère. Le duc de Choiseul lui répondit d'un air ouvert, mais froid, comme ne ménageant rien.
M. le chancelier était, alors, celui qui dominait, paraissant bien dans le nouvel intérieur de Cour, où M^L de Richelieu, d'Aiguillon, de Maillebois (2) et une infinité d'autres s'étaient ancrés de nouveau. Le soir de la veille, je vis nommer, à l'appel, plus de trente convives pour les cabinets, qui étaient bien nombreux et où tous ceux du nouveau système dominaient. Mme du Barry y mettait qui elle voulait ; elle faisait la partie du Roi même avec le duc de Choiseul. Tout paraissait s'arranger, mais les partis se déclaraient souvent ouver-
(1) L'abbé Joseph-Marie Terray nij-1778), contrôleur général de 1769 à 1774, année où il fut remplacé par Turgot.
2) .Marie-Yves Desraarcts, comte de Maillebois, fils du maréchal de ce nom, était né en 1715. Brigadier en 1743, maréchal de camp en 1744, lieutenant général en 1748, gouverneur de Douai, sur la démission de son père, en 1753, il avait épousé, en 1745, Marie-Madeleinc-Gatherine de Voyer, fille du marquis d'Argenson.
tement dans des propos particuliers, et le duc de Choiseul allait hardiment, tète levée, comme quelqu'un de courageux qui a pris son parti de braver Forage et d'aller tant que cela pourra. [1 était plus honnête pour le militaire, qui lui paraissait réellement attaché.
Le Roi paraissait plus épris que jamais, gai et content, et se portant très bien. C'était encore le plus bel homme de sa Cour, quoiqu'il entrât dans sa soixantième année.
Le 6 janvier, le duc de Choiseul fit signer au Roi une très grande promotion générale où il y eut de tout, hors des lieutenants généraux. Il y eut, surtout, une immensité de brigadiers et de maréchaux de camp pour les mettre sous la remise, et cela fit une très grande nomination de colonels à régiments et aux grenadiers de France. Il fut heureux, pour mon fils et mon gendre, que cela ne soit daté que de 1770, au moyen de quoi ils eurent deux ans de date à être presque seuls de faits colonels. M. le duc de Choiseul, pour se raccommoder avec M. de Castries, le fit commandant de la gendarmerie^ avec M. d'Autichamp (1) sous lui, ce qui fit bien crier c& corps.
Tel était, alors, à peu près, l'état de la Cour. La France, quoiqu'aux abois pour l'argent, commençait de grands préparatifs pour le mariage du Dauphin avec une archiduchesse, lequel était désigné pour vers le 1^'' mai, et tout le monde était déjà ruiné en broderies (2).
Toutes mes grandes affaires étant terminées, et ma santé se rétablissant, je passai les quinze premiers jours de janvier à finir mes lettres, à me remettre au courant, à jouir de mon aimable famille, et, le 15 janvier, je repris mon travail d'Histoire naturelle, qui avait été bien interrompu.
(1) Jean-Thérèse-Louis de Beaumont, marquis d'Autichamp (1738-1831),. colonel du régiment de dragons de son nom depuis 1761, commandant en second de la gendarmerie en 1770, maréchal de camp en 1780, lieutenant général en 1816, avait épousé, en 1763, Mlle de Maussion de la Court-Augé, veuve du marquis de Vastan.
(2) Le mariage du duc de Berry avec Marie-Antoinette-Josèplie-Jeanne, née en 175.'i, fille de François I", empereur d'Autriche, et de Marie-Thérèse, reine de Hongrie et de Bohème, allait se célébrer à Versailles le 16 mai 1770.
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Je m'attachai surtout à rélômenl Torre^ considéré en chimiste. Je rapportai le précis, et comme la quintessence de tous les meilleurs auteurs ; je balançai le tout sur les meilleures expériences, j'y joignis des vues nouvelles et qui seront peut-être utiles; enfin, je terminai cet important et profond chapitre, en chimiste, le 24 janvier.
L'objet qui occupait alors, avec raison, tout Paris, fut les nouveaux arrêts. M. l'abbé TeiTay, en grand travailleur et homme de tête, attaqua d'abord et discuta tous les moyens. Le Roi l'avait, dit-on, chargé — promettant de le soutenir — de remettre la recette à l'égal de la dépense, car la situation était, alors, si fâcheuse, et les rentes, charges et dépenses si fortes, qu'il s'en fallait de cinquante-cinq millions par an que la recette égalât la dépense fixe arrêtée dans les différents états, sans compter les extraordinaires. Faire cadrer cela n'était pas une petite alfaire. M. l'abbé Terray essaya de réduire tous les départements et de diminuer les dépenses, ce qui était plus aisé à essayer qu'à effectuer. Chaque ministre et chef de charges tint bon ; on disputa. De l'autre coté, M. l'abbé Terray, soutenu du chancelier, fit passer les arrêts qui n'avaient pas besoin de l'attache du département, et que son prédécesseur avait échoué à faire passer au Conseil. Aussi, chose assez nouvelle, les fit-il passer à son simple travail, sans les porter au Conseil.
Les deux arrêts du Conseil les plus forts furent celui du 18 janvier, qui changeait en rente fixe viagère l'espérance des tontines, espérance qui soutenait tant de gens dans Paris ; mais ce qui fut bien plus fort, ce fut celui du 20 janvier, qui réduisit prodigieusement la plus grande partie des rentes des effets royaux en réduisant la rente à deux et demi pour cent (1). Ce fut la perte et le désespoir des laquais et
,1} \ota : (^L-t.iicnt les rentes sur les postes, les annuités d'Alsace, les reconnaissances de Nouettc, des colonies, du Canada, de Flandre, des offices niunicir)aux, etc. Ceux de Nouette surtout, qui étaient le payement des entrepreneurs des travaux du Itoi, et qui se trouvèrent, par là, en outre, perdre soixante pour cent sur la place, étaient bien cruels !
De plus, le même édit réduisait à quatre pour cent les rentes sur les cuirs,
ouvriers de Paris qui, presque tous, y avaient mis de petites sommes et tout leur petit gain. On entendait, dans chaque maison, dire : « J'ai quatre, d'autres six, d'autres dix domestiques, qui perdent tant !» A la vérité, cela ne tombait pas sur les gens de la campagne, mais dérangeait tant de gens dans les villes, que tout devait s'en ressentir.
On dit que ces opérations rapportèrent au Roi douze millions, et que l'abbé Terray effectua aussi quelque retranchement et épargne, mais il en fallait bien pour aller aux cinquante-cinq millions de déficit, pour se remettre au courant sur tant de payements en retard, et pour fournir à l'extraordinaire du grand mariage de la future du Dauphin, et à tout le reste.
Pour prévenir le parlement sur tous ces objets, le Roi dans une réponse qu'il fît à des remontrances que le parlement avait faites devant, sur l'impossibilité de nouvelles taxes, leur fit, le 21 janvier, une réponse remarquable, parce que c'est une des premières où le Roi, comme à l'instar de celui d'Angleterre, rend une espèce de compte de ses projets, et annonce pourtant de nouveaux impôts, de sorte que l'abbé Terray, qui sortait de faire les remontrances du parlement et d'en être l'aigle, en moins d'un mois allait se trouver aux prises avec eux. C'est alors qu'on voit combien les positions changent les dispositions !
Quant au duc de Ghoiseul, il donna ses états, au vrai, des dépenses du militaire, qui coûtait plus qu'anciennement, et n'était pas plus nombreux, mais il était sur un bien meilleur pied, et il soutint qu'il n'y pouvait retrancher ; ce qui, avec le parti de la dame, qui lui était opposé, annonçait de vifs débats pour la suite, mais il mit une grande, franche et noble fermeté à braver l'orage : c'était un ministre décidé et très considéré dans les Cours étrangères.
Pendant que ces choses se passaient, ma iille la duchesse d'Havre était tout à la fin du terme de sa grossesse. Jamais on n'en avait eu une plus heureuse, car elle n'en avait pas
sur les 2 sols pour livre, sur la quatrième loterie, et sur les actions des fermes [Note de V auteur.)
senti la moindre incommodité. On s'étonnait qu'elle allât si loin. Enlin, lo 28 janvier, on vint, à trois heures et demie du matin, éveiller mon fils, disant qu'elle était en travail : il y courut et apprit, en arrivant, qu'elle était accouchée d'un ^'arçon, chose si désirée et si désirable ! Il m'envoya éveiller. J'y allai d'abord, et je trouvai tout dans la joie, et qu'elle était accouchée vers quatre heures du matin, ayant été une heure en g^rand travail, et trois heures en tout.
Quelle joie inexprimable pour le duc d'IIavré et pour nous tous, par la belle union de toute la famille ! J'en rendis grâce à Dieu. Je la témoignai, ensuite, dans mes lettres, à M. de Priego et à Mmes d'Arizza et de Tana, les trois Croy- Ilavré des pays étrangers, à Mme de Leyde qui restait, avec Mme d'Herckenrode, de la belle branche aînée éteinte, et des trois sœurs mariées du duc d'Havre, ce qui fait, de sa branche, en tout, avec lui et la religieuse, cinq, et trois dans les paj's étrangers ; de nous trois avec ma fille, des restes de la branche aînée, deux. Ainsi, tant mâles que femelles, il y avait, alors, deux de la branche aînée, sept de la nôtre, en comptant Mme de Maubeuge (1), et mes trois petits-fils, dix d'Havre en comptant ses deux enfants et trois Molembais (2). Ainsi, en tout, vingt et deux, et tout cela n'était qu'un, par l'union parfaite entre nous !
Dès que j'eus bien embrassé ma fille, j'allai voir le nouveau-né. Il n'était pas des plus forts, mais bien venant, et je remarquai avec surprise qu'il avait déjà de la physionomie et marquait la vivacité de la famille et les petites grâces de sa sœur, qui était la plus jolie enfant, la plus avancée et pleine de gentillesse. Elle était là aussi, et c'était chose à voir d'examiner le duc d'Havre les mangeant des yeux! Nous
'1; Josèplic-fJharlotte, ahbesse du chapitre de Maubeuge, fille de Philippe- Kmmanuel-Fcrdinand-François de Croy, et sœur du comte de Beaufort, tuéi en nu, à Velletri.
(2, Marie-Louise-Reine-Thérèse, Marie-Louise-Albertine Amélie de Croy, chanoinesses de Maubeuge; Marie-Ferdinande-Brjgille de Croy, épouse du comte de Trazegnies, filles de Guillaume-François de Croy, marquis de Molembais, titré marquis de Croy, oncle à la mode de Bretagne du duc de Croy, — et d'Anne-Françoise-Amélie-Josèphe de Trazegnies-Haraal.
jouîmes bien, mon fils et moi, de ce charmant spectacle.
A midi, le nouveau-né fut baptisé à la paroisse et nommé Auguste. Il fut tenu par le prince de Tingry, et Mme de Maubeuge représentée par Mme de Rougé. On peut se persuader que nous passâmes tous, ce jour-là et les suivants, chez eux dans la joie, et celle que leur témoigna presque tout Paris, lit voir combien ils étaient aimés !
Après cet heureux événement et dans les intervalles, je finis mes lettres et j'entendis les grands comptes de Fiérin de la succession, avec mes enfants, en détail, et ils furent étonnés de ce que je perdais, sur cette succession, onze ou douze mille francs par an.
La Chandeleur, qui vint ensuite, m'obligea d'aller à Versailles. J'y restai trois jours et j'y fis une très grande quantité d'affaires. Je terminai avec avantage presque toutes celles des particuliers et me mis au courant sur cet objet, de sorte que ce fut un voyage très utile.
Je le rendis aussi intéressant par beaucoup d'affaires pour moi, ayant entamé un objet important avec M. de la Ponce, pour ce qui me regardait à Calais, et le payement des onze mille sept cent cinquante livres qui devaient m'être remises par le Roi, pour la moitié des frais de l'échange (1).
Sur ce dernier objet, je crus plus honnête de porter ma lettre chez le nouveau Contrôleur général et de me faire écrire. Je fus tout étonné qu'on me fit entrer. Il me reçut au mieux et, sur ce que je voulais me retirer, il me pria de rester et de m'asseoir pour causer, assurant n'avoir rien à faire et que, dès le matin, sa besogne était faite. Cela était nouveau pour sa place et au milieu des grandes besognes qu'il entreprenait. Il me parla avec confiance et, profitant de l'occasion qui se présentait, je m'instruisis et lui dis mes réflexions qui étaient : 1° que le restant de ce qu'il lui fallait trouver me paraissait le plus dur, les gros morceaux étant passés ; 2° que le milliard, environ, qu'il aurait fallu pour être au pair des payements et des avances des caisses, l'écra-
(1) L'échange du « Quart du bois du Roi », dont il a été parlé ci-dessus.
serait, le coniptaut nv rentrant jkis aussi vile (jue les arrêts se donnent, et '.)" que, s'il disait (ju'il allait être à son aise, la Cour lui forcerait la main pour des dépenses nouvelles.
Sa jilus grosse affaire avait été, d'abord, de reprendre les dix-huit millions qu'on versait, par an, dans la caisse d'amortissement ; en quoi j'étais de sou avis, car il m'a toujours paru qu'on ne doit pas songer à rembourser, quand c'est aux dépens d'augmentation de rente et de dettes plus fortes. Les autres arrêts si terribles faisaient environ douze millions; cinq ou six millions qu'il avait grapillés d'ailleurs, lui faisaient alors environ trente-cinq millions sur cinquantecinq de.délicit.
Il me dit qu'à Pâques, il serait à l'égal entre la recette et la dépense. On disait qu'il lâcherait, toutes les semaines, un arrêt : il ncn disconvint guère.
Douze ans devant, l'état des recettes excédait de vingt-cinq millions l'état arrêté des dépenses, mais, toute la dernière guerre, et depuis, on n'avait soutenu le courant- indispensable que par des emprunts qui augmentaient les charges et les rentes à payer, ce qui, en décembre, quand l'abbé Terray fut fait Contrcjleur général, avait monté l'état arrêté des dépenses indispensables à cinquante-cin<] millions par an, au delà de l'état arrêté des recettes. Telle fut la position où M. Terray entra.
Par ses opérations et les arrêts du Conseil que j'ai dits plus haut, il se procura trente-trois millions de diminution de charges, en faisant, en partie, banqueroute sur bien des objets, mais qui ne tombaient pas sur les campagnes, et seulement sur ce qui n'avait pas besoin de passer au parlement, et n'était que sur les misérables qui avaient eu l'imprudence de mettre sur les derniers emprunts onéreux du Roi, qu'on devait juger écraser l'État de façon à ne pouvoir être tenus, ou sur des pensions que le Roi n'était pas en état de payer.
Or, jusque-là, tout cela ne lui produisait que trente-trois ou trente-quatre millions par an, et il en fallait cinquantecinq pour mettre la dépense à l'égal de la recette.
Le 3 février 1770, il me dit qu'il allait encore lâcher un arrêt, qu'il tâcherait d'éviter un impôt, mais que, d'ici à Pâques, il serait à l'égal entre la recette et la dépense ; que, dans huit mois, il espérait avoir du crédit et, dans dix-huit mois, soulager et faire du bien.
Les moyens (quelque durs qu'ils fussent), qu'on avait jugés les moins mauvais étant passés, il n'était pourtant pas aisé de fournir au restant pour égaliser. 11 me dit que le plus cruel était fait, qu'il respecterait les anciennes promesses et rentes, et qu'il irait en diminuant de dureté.
Une autre grande difficulté était que cela ne donnait pas du comptant, et que beaucoup de payements étant en arrière, il était à craindre que ce fussent ces arrérages-là qui lui fissent manquer son opération, y ayant environ deux ans ou d'avancés par les caisses, ou en arrière, ainsi, environ, un milliard en arrière.
Il avait cru, d'abord, retrancher sur les départements et surtout sur la Guerre, mais le duc de Choiseul lui avait fait voir que tout était à sa juste valeur, et il ne vo3'ait plus à retrancher sur les départements.
Le public, pour être consolé, aurait voulu voir retrancher sur la Cour, mais, quand on voit cela en détail, on apprend qu'un million de retranchements y ferait beaucoup de mal et ne ferait rien sur cinquante millions qu'il faut, ou, du moins, ne ferait qu'un cinquantième pour faire crier tout ce qui approche du Roi, diminuer la splendeur du monarque et, visà-vis des étrangers, faire croire qu'on est aux abois. Ainsi, il paraît qu'il ne vit presque rien à prendre sur ces objets-là.
Enfin, il commençait avec vigueur et espérance, mais il était à craindre que, pour compléter les cinquante-cinq millions de déficit, et surtout les arrérages de tout ce qui était dû du courant et avancé sur les caisses, les dettes criardes et les extraordinaires qui se succèdent et emportent sur les bénéfices inattendus, ne lui fissent trouver des diflicultés insurmontables, à la fin.
M. Terray paraissait décidé travailleur. Avant six heures du matin, il était à son bureau ; à dix heures, tout était fait,
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il était libre et recevait tout le monde. Il disait qu'il voulait commencer par le plus rude, pour proliter de son crédit du début, qui ne pouvait que diminuer à mesure que les plaintes augmenteraient, mais s'il i)ouvait, dans la suite, bien payer tous les courants et paraître mettre de Tordre, que tout s'apaiserait et qu'il pourrait se soutenir et regagner l'amitié.
Le mariage de M. le Dauphin, fixé au 10 mai, était encore un grand extraordinaire à trouver : M. le comte de Noailles fut nommé pour aller chercher, à Vienne, madame la future Dauphine, et les dames de sa Maison furent nommées aussi pour aller au-devant. On sent qu'il ne fallait pas qu'il vînt une guerre k la traverse de tout cela. Cependant, le parti qui nous était contraire, en Angleterre, avait le dessus : le duc de Grafton (1) venait de donner sa démission, nous avions fortement aigri la Russie, mécontenté le roi de Prusse, et l'Empereur, dans le fond, ne nous aimait pas, et tous ceux-là pouvaient ne pas vouloir nous laisser raccommoder nos finances.
Le 4 février, je revins de Versailles avec une forte fluxion qui me fit passer trois nuits exactement sans fermer l'œil, et finit par me faire arracher une grosse dent. Je souiïris bien. Cela ne m'empêcha pas de travailler. Je terminai, avec mon fils, le mémoire pour des objets qui regardaient mes appointements de Calais, et j'attaquai cette aifaire qui pouvait mettre du changement dans l'arrangement de ma vie. Le 12 février, mon fils remit deux lettres, à ce sujet, à M. de la Ponce ; j'en parlerai dans lu suite ; je reçus la première réponse le 21.
Ensuite, je repris le grand travail de mon livre de comptes et de mon Histoire naturelle. Dans tout le mois de février, je continuai l'important travail sur l'élément Terre. Je le continuai, le mois suivant, avec les plus habiles, et j'attaquai le détail en naturaliste. Je fis même, à la fin de février, la
1, Le duc de Grafton, premier lord de la Trésorerie, venait de résigner ses fonctions (janvier 1770), à la suite des attaques du marquis de Rockingham et de lord Chatham contre son administration. Il fut remplacé par lord North.
base du grand tableau, ou table des ordres et des espèces.
Le 22 février, à trois heures après-midi, Mme de Vérac, tout effrayée, vint nous dire que le petit d'Havre, qui avait vingt-trois jours, se mourait. Ce fut un événement terrible pendant six jours. Il était d'autant plus fâcheux pour nous, que le duc d'Havre était allé à Wailly.
Je me trouvais seul qui pusse décider quelque chose. Je dis d'abord à Condé de se préparer à partir en courrier, et nous y courûmes tous, quoique je fusse bien incommodé.
Quel spectacle ! En entrant dans la chambre, nous voyons la nourrice étendue évanouie, la bonne en pleurs, secouant Tenfani que M. Milliard, qui ne perdait pas la tête, faisait l'impossible comme pour le ressusciter. Un peu de vin d'Espagne réussit, et il donna quelques signes de vie.
Depuis qu'il était né, il paraissait enchifrené. On crut que ce n'était qu'un rhume. Il criait sans cesse, ne dormait presque pas, et tétait avec une voracité singulière, mais non de suite, car il étouffait et râlait d'abord.
Le lundi de grand matin, le duc d'Havre, avant de partir, y fut : il parut inquiet de ce rhume. On le rassura, et il partit. Depuis, la difficulté de respirer allait en augmentant. La nuit du mercredi au jeudi, les petites convulsions commencèrent, on envoya chercher M. Ruffel, l'accoucheur, à quatre heures du matin. Il y est fort expert : il augura mal, et demanda le médecin. On envoya chercher M. Milliard, médecin de M. le prince de Salm, mais qui, n'étant pas de la faculté, devait avoir des ménagements. C'était celui en qui nous avions, tous, le plus de confiance, étant plus habitué aux enfants et traitant tous les nôtres.
Ils trouvèrent le cas si pressé, qu'ils demandèrent M. Bordeu (1), médecin à la mode. Ma fille, qui était encore dans son lit, pour ses suites de couches, ce qui rendait le moment bien critique, y consentit, quoique le duc d'Havre n'aimât pas Bordeu, mais le moment pressait!
(i) Théophile de Bordeu (1722-1776), docteur régent de la Faculté de médecine, médecin de l'hùpital de la Charité, correspondant de l'Académie des
Ma belle-fille, qui y marqua un intérêt comme pour ses enfants, et Mme de Vérac qui fit au mieux, tenaient les mains de l'enfant dans les convulsions. Il fallait encourager un peu l'excellente nourrice et la gouvernante. M. Milliard y faisait l'impossible et ne quittait pas, mais Bordeu dit assez crûment à ma lille qu'il n'en reviendrait pas un sur cent de cet état, et on cherchait à la préparer à la cruelle nouvelle. Elle ne voulait pas perdre Tespérance, envoyait sans cesse : on ne savait que lui dire. Dès qu'il avait repris, on courait le lui apprendre. On peut juger deTétat de cette pauvre mère qui imaginait tout ce qu'elle pouvait pour aider!
A sept heures du soir, et surtout à onze, il y eut des convulsions où nous crûmes qu'il passerait.
J'y restai toute la nuit. Mon fils me releva au jour et fit toujours au mieux, ne perdant pas la tôte, non plus que M. Milliard. Le chevalier de Luxembourg nous amena, de plus, un médecin qu'on ne demandait pas. Tout cela commença à faire un conflit embarrassant de médecins, où je mis tous mes soins à apaiser. Milliard et Ruffel nous parurent les meilleurs, et auraient suffi.
Le vendredi à onze heures du matin, et surtout à quatre heures du soir, les accidents et convulsions augmentèrent de façon qu'il ne parut pas possible qu'il y résistât.
Vers sept heures, l'enfant reprit un peu, elle père arriva, enfin, vers huit heures.
Je courus dans la cour lui crier : « Il est mieux! 11 est mieux! » 11 médisait : « Mais, avouez qu'il est mort! » Nous le rassurâmes. Il fut se jeter sur le lit de sa femme en fondant en pleurs. Cela lui fit une telle révolution, qu'elle s'évanouit avec des convulsions.
Le petit ayant un peu repris, et môme tétant dans les intervalles, car il n'était pas malade d'ailleurs, nous l'y menâmes. Il fut plus rassuré, le voyant en vie, quoique bien bas. Il fut encore témoin de plusieurs crises, mais moins fortes, et il vit, au moins, qu'on y faisait au mieux.
Sciences, auteur d'ouvrages remarquables relatifs à son art, notamment sur les glandes, le pouls, le tissu muqueux, etc.
Il y passa la nuit. Il y eut un peu de relâche, mais le samedi, à neuf heures du matin, il prit, tout à coup, une convulsion, qu'on le crut tout à fait passé.
Depuis cette crise, elles furent en diminuant. Ce jour-là et les suivants, la famille de Tingry ayant plus de confiance dans le médecin du chevalier de Luxembourg, d'autres dans Bordeu, nous dans Milliard qui, seul, suivait bien au moment, cela devint fort embarrassant !
Le dimanche, je menai le duc d'Havre, avec M. Milliard, chez M. Tronchin, qui avait la goutte. Il se trouva d'accord avec M. ^lilliard et le père, et nous eûmes, au moins, la consolation de voir que, quelque chose qui en fût arrivée, on avait bien traité l'enfant. Il me fallut adresse et patience pour tout cela, et puis ma besogne fut faite, le père pouvant se décider.
Ma pauvre fille ne dormait ni jour, ni nuit, pleurait, mais ne perdait ni la tête, ni l'espérance. Grâce à Dieu, depuis le dimanche au soir, l'humeur de la tête parut se résoudre et coula parle nezet parenbas. Le ventre étant libre, il téta plus librement et on reprit de la confiance.
Le mieux se soutenait. On était dans une joie inexprimable, mais il se joignit à la maladie qui durait toujours par le nez, un abcès au pouce de la main qui avait pu être foulée dans les convulsions. De plus, on remarquait que les forces diminuaient. Cependant, les médecins avaient plus d'espérance que de crainte; il fallut ouvrir l'abcès du pouce. Les forces allaient en baissant. Ma fille, en bonne mère, vit mieux que les autres et fut dans la plus vive inquiétude. Presque tout le monde la regardait comme déplacée. Le 6 mars au soir, elle eut beaucoup de monde à souper. On était dans la joie, elle seule dans une extrême agitation.
Le médecin se coucha, trouvant l'enfant bien mieux ; il tétait plus aisément, était tranquille et sans lièvre. Ainsi, le duc d'Havre se coucha aussi fort content.
Le 7 mars, à six heures du matin, la nourrice prit l'enfant pour le faire téter, mais, après deux ou trois efforts, il se pencha et mourut. On cria au médecin, qui ne fit qu'un saut
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vers l'enfant, et le vit qui passait. Il envoya vite au duc d'Ilavré, qui arriva dans l'instant avec son ami M... (sic). On crut que c'était un de ces évanouissements qu'il avait déjà eus ; on lit l'impossible pour le faire revenir, mais c'était inutilement : il était mort.
La mère qui, malgré tout ce qu'on lui avait dit, n'avait pas fermé l'œil d'inquiétude, entendit du bruit: elle envoya voir ce que c'était. On ne savait que lui répondre. Elle vit qu'on se coupait. Elle se désespéra tant qu'il fallut que le duc d'Ilavré et le médecin vinssent lui dire la vérité et comment cela s'était passé dans le vrai. On peut juger de son état !
Ainsi mourut, le 7 mars, cet enfant si désiré, qui était né le 28 janvier. Nous passâmes plusieurs jours bien cruels à garder ces malheureux père et mère qui, par leur mérite et la vivacité de leurs sentiments, intéressaient tout le monde et jouissaient de l'amitié et de l'estime générales, qu'ils méritaient.
Le 11 mars, je fis mes dévotions pour bien passer le Carême. Ensuite, je repris, chez M. Baume, mes expériences chimiques sur l'argile et je terminai, enlin, le très grand cahier sur cette terre importante : ouvrage très approfondi et nécessaire, qui n'avait pas encore été traité si à fond, et qui me demanda un travail bien assidu, et même forcé.
Je ne sortis presque pas de tout cet hiver : tout allant bien, et notre nouveau salon de Paris étant fini, à la dorure près, ainsi que la salle du billard (qui était ôtéj arrangée en salle de tableaux, ma belle-fille espérait au moins jouir des derniers jours du Carnaval, et avait arrangé de donner un beau bal le lundi gras. Mais on a vu comme la terrible maladie du petit d'Ilavré vint à la traverse et nous fit passer les plus cruels jours gras.
Le duc d'Ilavré, toujours inconsolable de la mort de sa mère, quoiqu'il y eût de cela sept ou huit ans, fut bien à plaindre. Tout cela, joint à plusieurs indispositions de ma belle-fille, à la santé assez souffrante démon fils, à mes maux continuels, nous fit passer un hiver triste.
Pour nous dissiper, mon fils imagina un voyage de plai-
santerie à Ivry. Quoique la maison soit petite, il y a beaucoup de chambres. 11 les connaissait bien, y ayant été, en partie, élevé, ainsi que ma fille. Je n'en jouissais jamais ; c'en fut une occasion : il pria quinze personnes de ce voyage, et on força si adroitement pour les logements, qu'on y logea quatorze personnes en chambres séparées.
Nous y fûmes du 26 au 31 mars. 11 lit très beau et sec, mais une assez foite gelée. 11 fallut faire un feu prodigieux, mais cela fut très vif et gai. On y Ht beau tapage, et ce voyage réussit fort bien, hors les deux derniers jours, que ma belle-fille y eut la fièvre. Je me remis à beaucoup marcher,, ce qui me rétablit un peu, et le voyage me fit du bien. Nousallâmes beaucoup, à Ivry, chez Mme de Leyde qui avait été fort malade, et qui tenait compagnie à Mme de Beringhen (1),. qui était inconsolable de la mort de son mari. Mme de Leyde me ])arla avec intérêt sur ces affaires.
Ceux qui vinrent loger chez moi furent M. et Mme d'Havre, M. et Mme de la Trémoïlle, Mme la duchesse de Cessé, Mme la duchesse de Gesvres, Mme de Saint-Simon, M. et Mme de Collins, Tabbé d'Arvillars et l'abbé de Sainte- Aldegonde, tous deux très gais et aimables. M. de Saint-Simon (2) y vint aussi avec sa iille et plusieurs autres personnes de Paris. On y joua des proverbes dans un théâtre portatif qu'on plaçait, en un moment, au salon, et tout le monde parut content du voyage.
Ce qui me plut fort, ce fut de jouir de la vue de la campagne,
(1) La terre et le château d'Ivry appartenaient au marquis de Beringhen, premier écuyer. Le château consistait en un pavillon carré composé d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage. Les autres appartements étaient renfermés dans des bâtiments conligus. Dans le parc, de ISO arpents, on remarquait une belle collection d'orangers. Le marquis de Beringhen était donc, à Ivry, un des voisins du duc de Croy.
(2) Baltliazar-llcnri, comte de Saint-Simon Sandricom't ',1721-118:!), marié, en lloS, avec Blanche-Elisabeth de Saint-Simon, née en [~'-il, dame de la comtesse de Provence, et fille de Henri de Saint-Sinuui, maréchal de camp mort en IISO.
Le comte de Saint-Simon Sandricourt fut grand inaiti-o des cérémonies du roi de Pologne, et chef d'une brigade de ses Gardes du Corps, bri^^adier des armées du roi de France, gouverneur et grand bailli de Senli-,
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des premières fleurs des iiùchers, de hi belle vue de ma chambre, et du banc du boulingrin. J'y travaillai fortement à achever et perfectionner mon grand mémoire sur l'argile. J'allai, avec l'abbé d'Arvillars, faire, à ce sujet, de belles observations aux glacières de Gentilly et à Paris, les expériences importantes chez Baume, et je conclus tout à fait celte partie, à mon retour à Paris.
En avril, trois grandes affaires occupèrent la Cour et la ■ville, savoir la suite des opérations du Contrôleur général, raifaire du duc d'Aiguillon et la dissolution de la compagnie des Indes. Les dernières opérations de l'abbé Terray, quoiqu'il eût « lestement tranché », comme disait Voltaire, et fait de la peine à bien des gens à papiers et à actions, n'allèrent plus si aisément. Il fut arrêté, le crédit avait cessé presque entièrement. 11 fallut aller à fournir au courant, et il fut dans la nécessité de venir aux emprunts. Dès (\ue je vis qu'il en était là, j'en augurai mal. Jusque là, quehjue dur que cela fût, ce n'étaient que des demi-banqueroutes et des retranchements sur les charges de l'Etat, mais, dès qu'on en mettait de nouvelles, que les moyens paraissaient épuisés, et qu'on en revenait à subsister au jour la journée, cela était malheureux, et comme si de rien n'était, vn ne songeait qu'à se ruiner pour le mariage du Dauphin. Il manquait encore vingt millions, «nviron, par an, pour égaler la recette à la dépense. Les retranchements sur les départements ne parurent pas pouvoir avoir lieu. M. le duc de Choiseul l'emporta dans un conseil où il parla au mieux; ses affaires paraissaient se relever ; Mme du Barry, quoique également en place et en faveur, ne paraissait plus gagner, et le Contrôleur général parut commencer à hésiter sur son plan, dont le succès devenait fort douteux. Le 20 avril, il m'en parla dans le cabinet du Roi; il m'assura que son plan était rempli, et que si le Roi tenait parole sur les retranchements arrêtés à commencer du i*'" janvier de l'année prochaine, les dépenses ne seraient qu'à l'égal des recettes; mais je l'assurai, moi, que, quand cela serait, comme il ne pouvait rien payer et que tout était en arrière, les dettes criardes l'écraseraient!
Mon fils emprunta des actions pour assister à l'assemblée du 7 avril, qui fut la dernière de la compagnie des Indes ; et il m'en fit un rapport curieux : on y proposa trois moyens, dont deux pour soutenir encore, et le troisième pour tout abandonner au Roi. On lut l'état de la compagnie qui, malgré l'emprunt et la vente prochaine, se trouvait d'environ douze millions en arrière. M. le Contrôleur général, qui y préside comme commissaire du Roi, déclara d'abord que le Roi ne voulait que ce troisième parti. Ainsi, on se regarda avec étonnement et on vit qu'il n'y avait plus à opiner. En vain, un bon patriote de la compagnie proposa des moyens : les syndics tournèrent à la dissolution et, enfin, on alla aux opir nions.
Les actionnaires, voyant qu'il n'y avait plus moyen de résister, furent d'avis de dissoudre entièrement la compagnie, d'en vendre même l'hôtel, de tout remettre au Roi, ainsi que tous les effets et emprunts, de même que la prochaine vente, ce qui fit environ trente-sept millions que trouva tout à coup le Contrôleur général, pour se tirer des embarras du moment, et d'autant mieux que, chose singulière, en arrêtant la dissolution, on arrêta de nourrir encore de quatre cents livres les actions, et le Roi, se chargeant de tout, promit d'en payer l'intérêt. Par là, les actions furent portées à deux mille cinq cents livres de fonds, portant cent vingt-cinq livres de dividende, sauf le dixième pour en rembourser trois cents tous les ans.
Restait à savoir si l'Etat serait en moyens d'y satisfaire dans la suite. Les effets de la compagnie faisaient un garant pour le commencement, mais la suite était difficile et le plus sûr était la perte d'une compagnie bien montée, que le Roi ni les particuliers ne pouvaient faire valoir. On crut qu'il se reformerait, un jour, une nouvelle compagnie qui, n'ayant pas de dettes en débutant, se soutiendrait mieux, et que c'était là le projet, avec celui de gagner des fonds actuels, sans trop s'embarrasser de la suite. Ainsi finit notre compagnie des Indes, établie en 1718. Si, malheureusement, cet événement entraînait, dans la suite, l'abandon de nos belles lies de
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France et de Hourbon, nous ne connaîtrions bientôt plus les voyages de long cours, et toute notre navigation se trouverait bornée aux seules îles de Saint-Domingue et de la Martinique.
A cela, on en revenait aux grandes questions : s'il ne valait pas mieux se borner uniquement à faire valoir l'agriculture de France, mais c'était bien dommage, pour un royaume si bien placé sur les deux mers, de renoncer à être commerçant sur cet élément, seul moyen d'avoir des forces navales. On abandonnait la maxime que
Le Irideut de .Neptune est le sceptre du monde !
Le 10 avril, nous allâmes, le duc d'Havre, mon fds etmoi, chez le Chancelier, pour entamer avec lui notre grande alVaire de la substitution, pacte et partage général de famille qui devait tout régler et assurer. .M. le Chancelier nous dit que cela regardait le ministre dans le département de qui étaient les biens, et qu'il fallait que cela passât au Conseil. Ainsi, il fallut prendre un autre plan et l'affaire, où mon fils avait travaillé avec force et assiduité tout l'hiver, changea de forme. Elle parut aussi se simplifier par toutes les consultations qu'on reçut des terres, et on la reprit sous toutes ces différentes considérations-là.
Le temps de Pâques fit une diversion d'autant plus grande pour nous, que ma belle-fille tomba malade le \'endredi saint, et fut trois jours assez mal.
Deux choses rendirent ces Pâques-là une espèce d'époqii'' pour la religion, qui s'évanouissait à vue d'œil par les sectateurs outrés de Voltaire et de la religion naturelle des prétt-ndus philosophes du siècle, qui gagnaient plus que jamais.
Ces deux choses furent le jubilé, et le parti d'une des dames de France de se faire Carmélite. Ce fut madame Louise qui, du consentement du Roi, qu'elle sollicitait depuis longtemps en secret, partit incognito de Versailles le 10 avril et s'alla enfermer seule aux Carmélites de Saint-Denis, décla-
rant n'en plus vouloir sortir et prendre l'habit. Cette princesse avait de l'esprit, du courage ; elle faisait beaucoup de bien à la Cour, et en fit beaucoup à la religion par cet acte de ferveur.
L'autre chose qui, jointe à celle-là, parut redonner comme un petit véhicule à la religion dépérissante, fut le jubilé de l'installation du pape, qui fut réuni aux Pâques et très facile à faire, de sorte que l'on vit beaucoup de conversions à ces Pâques-là, qui, en général, firent unbon elfet pour la religion. Le samedi Saint, je fis les deux et je fus fort édifié de tout ce que je remarquai de ferveur, même dans les difi"érents états.
Le 22 avril, j'allai à Versailles où je n'avais presque pas été de tout l'hiver : il y avait un monde prodigieux, à cause de trois contrats à signer, et des colonels qui prenaient congé, tous ceux dont les troupes étaient sur le passage de la future Dauphine ayant ordre de joindre. Je m'amusai, dans le cabinet du Roi, à me mettre au fait de l'état des intrigues.
M. le duc de Choiseul reprenait, primait, était plus brillant quejamaiset, engénéral,assezaiméetestimé. Le Roiétaitplus amoureux que jamais, à soixante ans, de la nouvelle dame. Elle l'amusait : il avait l'air rajeuni et n'avait jamais été plus gai. Il était fort aimable, plus parlant, mais il ne paraissait pas que Mme du Barry eût envie de se mêler d'intrigues ni des affaires, et qu'elle eu resterait au point où elle était.
Il était fort question de savoir si elle irait au mariage. Elle avait fait faire des habits charmants ; elle aimait la parure et aurait été inconsolable de n'y pas aller. Cela était problématique. On lui rendait la justice de dire qu'elle était bonne, et hors sa haine contre le duc de Choiseul, avec qui elle était tous les jours chez le Roi, elle ne voulait de mal à personne. J'étais étonné qu'aimable comme était le duc de Choiseul, il ne la gagnât pas, mais il paraissait presque la braver, s'entendre mieux avec l'habile Contrôleur général, et que le Chancelier ne gagnait plus.
Les préparatifs du prochain mariage, fixé au 16 mai, occupaient tout le monde. Les fêtes devaient être belles et somptueuses, sans qu'on s'aperçût de la misère, ce qui faisait
honneur aux ressources de la France et à Tesprit de l'abbé Terray, qui no paraissait embarrassé de rien, point minutieux, voyant dans le ^n-and, et mettant, cependant, de l'ordre et de l'économie dans tout.
J'allai voir la nouvelle salle des spectacles, qu'un achevait avec une grande multitude d'ouvriers (1). Elle faisait beaucoup d'honneur à M. Gabriel, et c'est le premier édifice que j'aie vu généralement loué. Elle était d'une forme plus élégante qu'à l'ordinaire, de la plus grande richesse et beauté de détail pour les ornements, et l'ensemble, avec les accompagnements que mon fils me fitbienvoir, me parut admirable. La hauteur et profondeur d'au-dessus et dessous le théâtre était effrayante, ainsi que le détail des machines, et cela faisait une superbe salle de spectacle de fête, pouvant servir à tout. Cela dut être prodigieusement cher, mais on ne sut rien de sa dépense.
Ce jour-là, j'allai chez M, Marie (2), premier commis de M . le duc de Choiseul, que la grande affaire de notre substitution et pacte de famille regardait, pour faire l'extrait du rapport de M. le duc de Choiseul au conseil des Dépêches. Je fus fort content, ainsi que mon fils, de M. Marie ; l'affaire parut s'aplanir, et nous entamâmes tout avec lui.
De retour à Paris, je donnai quelques jours à mes affaires ; je réglai mon livre de comptes et mes affaires dans un ordre qui me dédommageait de la peine par la satisfaction de les
i; i.es irav.iux de la salle de l'Opéra à Versailles, salle qui n'a rien fl.commun avec le théâtre actuel de la rue des Réservoirs, mais qui < -i située plus haut, dans la même rue, et a servi, naguère, aux assemblées du Sénat, furent commencés par Gabriel en 1753. Ils restèrent ensuite quelque temps abandonnés, et ne furent repris qu'en 1767, par ordre de M, de Marignj'. C'est dans cette salle que furent donnés les spectacles organisés pour le mariage de la Dauphinc.
Presque en mémj temps, le 2 janvier 1770, on inaugurait au Palais-Royal, à Paris, une nouvelle salle d'Opéra qui remplaça celle dont un incendie avait amené la destruction, en 17G3.
2 Marie, chef de bureau au ministère de la Guerre, était spécialement chargé des affaires contentieuses ressortissant au Conseil des Dépêches, de l'expédition des arrêts, lettres patentes, ordres, etc., et des îiffaires de province.
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faire moi-même, sans avoir d'intendant ni de gens d'affaires supérieurs, qui ne sont que trop souvent nos maîtres. Aussi, je n'avais pas un sol de dettes, ni un seul procès!
Je terminai, chez M. Baume, les importantes expériences et le mémoire sur la maladie des terres, dans un détail qui n'avait pas encore été fait. Cet habile chimiste, l'esprit le plus juste qu'il y eût, et tel qu'il me le fallait pour m'aider à éclaircirdes objets si épineux, me fut bien utile, et je parvenais, de plus en plus, à ne presque plus rien laisser à désirer sur l'éclaircissement de l'important élément qui fait la base de tout.
Le 28 avril, j'entamai le grand détail, traité à fond, du calcaire, comme j'avais fait ceux de la terre inaltérable et de l'argile.
Le duc d'Havre et ma fille, pour se dissiper, allèrentpasser quinze joursà Wailly, où il entreprenait de grands bâtiments, ce qui était un goût nouveau, pour lui, qui, en l'attachant et lui faisant faire de l'exercice, devait lui faire du bien, pourvu que la dépense ne fût pas trop forte, car l'entreprise était considérable.
Au commencement de mai, je fis la partie, pour ainsi dire historique, de l'origine du calcaire : c'est un des objets les plus intéressants de mon ouvrage, par le relevé de toutes les côtes du monde et la découverte nouvelle où je démontre que le calcaire n'est qu'en proportion de l'effet du déluge et de. l'étendue des vases des mers.
Je fis aussi, avec un missionnaire et le duc de Picquigny (J), un très beau travail sur l'Egypte et ses antiquités.
Malgré la misère générale, la Cour de Vienne ayant fait de grandes fêtes au sujet du mariage de la future Dauphine, et donné, entre autres, un beau feu, et un bal de douze cents-
(i; Marie-Joseph-Louis d'Albert d"Ailly, né en 1741, d'abord vidamed Amiens, puis duc de Picquigny, enfin duc de Chaulnes après la mort de son père, avait donné, en 1109, sa démission de cornette (avec rang de mestre de camp), dans la compa^rnie des chevau-légers de la Garde du Roi. Il avait épousé, en n'JS, Marie-Paule-Angélique d'Albert, fille du duc de Chevreusc.