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personnes très in;i^Muli(juo, la France voulut surpasser le tout. Le nanpliiii n\^j)ouso pas tous les jours une fille de TEmpercur. Plus on paraissait bas, en France, jtlus il fallait faire bonne mine. Ainsi, on se disposa aux plus «grandes magnificences. Les particuliers se sur|iassèTent. On dit qu'on n'a jamais vu de plus beaux habits.
La grande affaire de la substitution de Coudé et l'assurance de mes biens à mes ])etits-nis me retenant et m'obligeant d'aller à la Cour, le départ des colonels étant môme retardé pour les fêtes, nous restâmes pour celle-là et nous en eûmes, entre nous trois, pour vingt-deux mille francs d'habits, et le duc d'IIavré et ma fille pour presque autant. On pourrait dire, avec raison, fpie cela n'était guère philosophe, ])Our un siècle qui se vantait de l'être!
Mme la Dauphine (Antoinette d'Autriche) arriva à Strasbourg le 7 mai 1770, y resta le 8 et alla, le 9, à Nancy ; il y eut de superbes fêtes à Strasbourg et partout et, en particulier, à Châlons. Le 13, le Roi et la famille royale allèrent coucher à Compiègne et, le 14 mai, ils allèrent au-devant de Mme la Dauphine dont l'entrevue se fit à leur rencontre, dans la forêt. Le 1.5 mai, le Roi, amenant Mme la I)auf)hine, lui fit voir, en passant h Saint-Denis, madame Louise aux Carmélites, où elle persistait dans sa vocation, et se rendit de Saint- Denis à la Meute, au travers d'une double rangée, de charpie côté, de carrosses de dames de Paris, ce qui faisait un magnifique elfet, qui annonçait la grandeur de la capitale.
Le Roi soupa à la Meute, à une table de quarante couverts, avec M. le Dauphin, Mme la Dauphine, la famille royale, quelques princes et princesses du sang, les dames de service et des charges, et quelques dames de la haute noblesse. La comtesse du Barry se trouva aussi à cette table, ce qui fit juger qu'elle allait achever d'écraser le parti qui lui était opposé.
La nuit, le Roi et tout le monde revint coucher à Versailles, et il ne resta à coucher à la Meute que Mme la Dauphine et son service.
Le 16, à dix heures du matin, elle se rendit à Versailles
pour faire sa toilette et pour la cérémonie du mariage dont je parlerai après.
La bonne grâce avec laquelle Mme la Dauphine aborda le Roi, à l'entrevue dans la forêt de Compiègne, toucha tout le monde et lui attira dès lors tous les cœurs, qu'elle a bien su garder depuis !
Je vais entrer dans quelques détails de mon arrivée à Versailles ; ensuite je rapporterai le détail des fêtes du mariage :l), et je le continuerai, sans l'interrompre par des objets que je rapporterai après.
Le 15 mai^ veille du mariage, nous allâmes à Versailles pour nous y établir pour tout le temps des fêtes, dont je voulus profiter pour suivre ma grande affaire de la substitution perpétuelle de Condé, et aussi, puisque j'étais obligé d'y être, me remettre, pour la dernière fois de ma vie, au courant des spectacles, fêtes et nouveau monde de la Cour, car je le fréquentais si peu que je ne la connaissais guère !
Le chemin garni de monde, de voitures, ainsi que la rivière de bateaux, par un beau jour de cette fraîche verdure de mai, faisait un effet charmant.
Je m'arrangeai dans mon appartement de Versailles où nous logeâmes tous trois, et dont on sentit bien l'utilité. Pais, je fus voir les superbes préparatifs.
Le 16 mai, par un temps superbe, dont je voulus profiter, m'étant levé très matin, je sortis à sept heures en frac, et je jouis et admirai plus que je n'avais jamais fait à la Cour. C'était, à ce qu'il m'apparut, la plus belle fête de mariage qui eut lieu de mon vivant, et arrangée avec goût, suivant ce bel endroit.
(1) A la description de ces fêtes par le duc de Croy, il sera curieux de comparer la relation de Papillon de la Fcrté. dans son Journal intime, publié en 1887, par M. Ernest Boyssc, et l'exemplaire probablement unique de la plaquette conservée à la Bibliothèque de l'Arsenal et intitulée Description des fêtes et spectacles donnés à Versailles ù l'occasion du mariage de monseiçpieur le Dauphin (à l'aris, chez Vente, libraire des Menus plaisirs du Roi, au bas de la Montagne Sainte-Geneviève, s. d. (1770). ln-8°).
Voir aussi le récent ouvrage de M. Maurice Boutry, Le mariage de Marie- Anloinetle {l'aris, Emile Paul, 1904>.
Je \n9 d'abord la salle, les décorations et machines du théâtre et de la tour enchantée où tout descend en dansant, et des chevaux dessous; les cordes de cent brins de fil de laiton d'une pièce et le détail des machines est curieux.
Les colonnes qu'on met à l'avant-scène pour faire la salle du banquet élevée au niveau du théâtre, le beau fond du théâtre faisant orchestre, avec un beau plafond en voussure, d'un bon dessin et perspective, faisait au mieux, et c'est la plus belle salle de machines de l'Europe.
De là, je fis le tour des réservoirs par un beau jour : ce sont des chefs-d'œuvre qu'on ignore, et tout le détail de tout cela est immense.
Je parcourus avec délices les jardins. Tous les bosquets étaient en décoration d'architecture et de lampions, mais ce qui était superbe, c'était le canal et la salle d'illuminations de la tête du canal : c'est une immense salle d'arcs de triomphe qui, avec le canal garni d'ifs de feu, et toute l'eau couverte en gondoles d'illumination et girandoles de lustres s'entrecroisant, faisait au mieux.
Les buffets de musique et de jeux pour le peuple, les illuminations dans cet immense jardin, faisaient une disposition digne de l'objet et d'autant plus remarquable qu'on n'avait pas encore vu tirer ce parti-là des jardins de Versailles. Mais ce n'était rien auprès du feu!
J'étudiai surtout le douzième et dernier coup de feu ou bouquet, qui était étonnant : il était au milieu de la pente du tapis vert, composé de vingt-quatre mille fusées de grande baguette, de vingt-cinq grosses bombes dont les mortiers de corde coûtaient trois cents livres, et d'une immensité de pétards, ou bombettes, ou chapelets pour faire feu roulant. Les fusées et bombes, étant de la plus grande force, devaient faire grand eifet, et le tout penchait vers le canal : ainsi, il n'y avait rien du tout à craindre au château.
En remontant, je parlai à Torré (1) qui me dit qu'il n'avait
;i, Artificier italien, mort en 1780, créateur, à l'instar des Anglais, ilu premier établissement qui porta, à Paris, le nom de Vauxhall. C'était un jardin
pour tout, avec son camarade, que soixante-cinq mille livres, et on assure que tout le feu ne va pas à trois cent mille, mais il y a rillumination, etc.
Il m'expliqua les dix coups de feu du devant d'abord, du combat, des fossés d'honneur, des jolis feux à l'eau, des sphères, des pyramides et girandoles, des bombes et caisses d'artifice en quantité, autour de Latone, ce qui, d'en bas, faisait belle décoration, et enfin le grand bouquet.
Le coup d'œil de tout cela, rangé proprement, était superbe. Le tour de Latone (1), vue d'en bas, et le tapis vert, vu d'en haut, était ce que j'ai vu de mieux et bien dessiné, sans confusion, le tout bien cadrant à la décoration de ces superbes jardins-là.
Je remarquai seulement qu'il n'y aurait pas assez de places pour les spectateurs, les côtés allant partout en baissant.
Jugeant que cela devait être unique, par cette belle matinée, à voir des loges que je remarquai sur les toits de la galerie, je cherchai, par les cabinets du Roi, une issue; je parvins sur les terrasses, et je m'assis au milieu, au haut des gradins couverts au-dessus du toit. Je ne crois pas que rien, dans le monde, ait égalé la beauté du coup d'œil. C'est de là qu'il faudrait voir Versailles. L'ensemble de cette immense décoration de feu bien cadrant au dessin des jardins, la dégradation le long du tapis vert, le canal entouré et bordé de décoration et couvert de bateaux, de girandoles de lanternes rejaillissant au soleil et terminées, au fond, parune très simple et noble décoration pour la masse des réverbères, étaient des choses qu'on ne peut assez bien rendre.
Ce 16 mai 1770, Mme la Dauphine arriva, comme j'ai dit, de la Meute, et se mit, entre neuf et dix heures du matin, à sa toilette. Les dames de Paris, suivant les billets, garnirent
public contenant des salles de danse, des cafés, des boutiques, etc. Il l'avait installé boulevard du Temple et, deux fois la semaine, y donnait au public des feux d'artifice que la police ne tarda point, d'ailleurs, à interdire, à cause des dangers qu'ils faisaient courir aux maisons voisines.
(1) Le bassin de Latone, situé, dans le parc de Versailles, sous l'escalier conduisant de la terrasse du cliàteau aux parterres et au tapis vert, est orné de figures ducs à Gaspard et à Balthazar .Mursy.
do bon matin les haluslros et baïKiuottes (lui étaient tout du long de l'appartement et de la galerie en ampliitliéâtre : cela faisait un bel oiïet. Il y eut assez d'ordre.
Je me rendis, à onze heures, chez le Roi : le cabinet était asscr plein, mais cela n'était pas très nombreux ; la magniticence des iiabits était des j)liis grandes. J'y eus une conversation de trois quarts d'heure avec l'abbé Terray, très intéressante. J'en parierai après.
Le Roi revint, après avoir été à la toilette de Mme la Dau- ]»hine. Elle vint, à une heure, dans le cabinet. M, le Dauphin et les princes allèrent au-devant d'elle. j\I. le Dauphin, dans le bel habit de Tordre du Saint-Esprit, en réseau d or, lui donnait la main. Elle salua et baisa la main du Roi de très bonne grâce, et avec l'air d'aisance ; elle me parut assez jolie, petite et délicate.
Le Roi, précédé des princes et de M. le Daupliiii qui donnait la main à la Dauphine, alla à la chapelle en grand cortège, que suivaient soixante-dix dames et les seigneurs de la (^our. Les appartements, garnis de dames de Paris bien mises, faisaient, avec ce cortège, un grand effet.
Je me trouvai mêlé dans les ambassadeurs, ce qui me porta dans les travées d'en haut où, à la première au fond, je trouvai |)lace à côté de Mme de Caraman, où je vis au mieux.
L'entrée de la chapelle et toute cette auguste cérémonie fit un j>lus superbe coup d'oeil que je n'aurais cru. Les mariés étaient sur des carreaux, au pied de l'autel, le Roi à son prie- Dieu, fort reculé ; trente-cinq femmes de la Cour et du service faisaient un cordon d'habits superbe des deux côtés, et toutes les charges de la Cour, avec quelques dames titrées, dont étaient ma fille et belle-fille, achevaient de remplir la chapelle d'habits magnifiques, sans confusion, mais les dames étaient f"rt pressées.
Le mariage se fit par l'archevêque de Reims officiant. Le Roi et toute la famille royale et les princes et princesses du sang étaient en groupes derrière. Les mariés n'eurent pas l'air embarrassé, tout se passa de bonne grâce.
D'où j'étais, surtout, le coup d'œil de la chapelle ainsi
garnie, haut et bas, avec de hauts gradins partout, de sorte qu'on ne voyait qu'une masse et amphithéâtre de beaux habits, était une des plus belles choses qu'on put voir, surtout le soleil en rehaussant l'éclat. Je me rappelle le coup d'œil de l'église, à l'élection des Empereurs, à Francfort, Je le crois pourtant plus beau, le vaisseau étant plus grand.
Ce mariage si important pour le bonheur de l'humaaité, me toucha et me fît prier de bon cœur pour son succès et sa suite heureuse en tout genre. A deux heures, tout fut fait, mais la foule, que j'évitai en revenant d'abord, ne passa pas si vite. Cette immensité de femmes rangées pour voir le cortège, bien mises, en amphithéâtre derrière les balustrades, fait fort bien, mais le sang de Paris, en général, n'est pas beau!
Le soir, on s'assembla dans la galerie bien décorée. Il y avait, surtout, de superbes bustes dorés pour soutenir les girandoles. Le Roi y vint à six heures et demie, et se mit au jeu au milieu, à une très grande table ronde. Les dames faisaient partout des parties, ce qui, avec le reste des courtisans et des étrangers, faisait que la galerie entière était très pleine de superbes habits. On laissa la balustrade pour les dames de Paris qui passaient successivement et faisaient spectacle d'un côté.
A la nuit, quand, en peu de temps, on eut tout illuminé, les habits furent beaucoup plus brillants à la lumière. Il est étonnant comme elle rehausse et fait éclater l'or et l'argent et comme le grand jour les eil'ace. Ce nouvel éclat, joint à celui de Tillumination de la galerie, faisait un très grand effet. La table de jeu du Pioi, surtout, entourée de trois ou quatre rangs de dames superbement habillées, et la masse des diamants faisaient un coup d'œil remarquable. Il y avait beaucoup de monde, et presque foule, mais seulement ce qu'il en faut pour donner l'air de grande fête, et beaucoup d'ordre. Je vis, à cette galerie, pour la première fois, Mme du Barry, qui me parut très jolie, et d'un bouton.
Jusque-là, tout avait été bien, mais la pluie avait duré longtemps, avec beaucoup d'humidité qui s'élevait du canal; on remit le feu et l'illumination à trois jours après, et il n'y
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eut pas de mal, la journée étant assez pleine, hors pour un nombreux peuple qui resta bien mouillé, à la belle étoile, sans avoir rien vu !
Le Roi dit plusieurs fois qu'il n'avait jamais vu une si belle fête, et qu'elle était bien plus belle qu'à son mariage.
A dix heures, le Roi passa au festin royal. Le coup d'oeil de la galerie, blanchie et fermée, de la chapelle, et garnie de girandoles, fut très beau avec ce cortège, surtout étant terminée, au fond, en amphithéâtre, par toute la musique des Gardes françaises habillées en turcs, et faisant grand tapage d'une musique de ce pays-là, ce qui faisait un effet très beau et extraordinaire.
Mais rien, dans cette journée, n'égala le coup d'œil de la salle de spectacle, arrangée en salle de festin. La table de vingt-deux personnes, le Roi, sa famille et les princes, et un monde prodigieux autour et dans les loges, garnissait cette charmante et superbe salle et en faisait, au dire général, la plus belle salle qu'on eût jamais vue en Europe. Des prétentions de la noblesse firent qu'elle n'alla pas en bas.
J'allai voir la salle, ainsi décorée de partout : sa colonnade et sa forme avaient réussi au mieux. Les salles de théâtre sont ordinairement sombres, pour faire ressortir la clarté du théâtre : celle-ci, alors, étant superbement éclairée, avec goût, faisait voir la grande richesse et le bon goût de ses ornements. On loua, chose rare, généralement l'architecture, la grande richesse et le bon goût des ornements. Pendant une heure, je ne pus me lasser de l'admirer de tous les côtés, et, comme cela restait et était convenable à un pareil château, on était, en la voyant, tenté de ne pas regretter les deux millions et demi qu'elle coûtait, d'autant que cela évitait d'en construire une à chaque occasion.
On voulut aller au coucher, mais il n'y eut que les dames à grandes entrées, et tout le monde parut enchanté de cette célèbre journée.
Le 17 mai (d» uxième journée), les appartements furent encore garnis de monde derrière les balustrades qu'on avait mises tout du long, pour voir passer le Roi et la Dauphine à la
messe. Cela, ainsi que la galerie, était très garni, ce qui avait bon air.
Après la messe, ce fut la présentation générale, ce qui fit une des grandes cohues que j'aie vues. A cause de l'antichambre de la Reine, où était anciennement le grand couvert, qui restait en échafaud pour la tenue du parlement de l'affaire de M. d'Aiguillon, Mme la Dauphine n'occupait pas encore l'appartement de la Reine ; elle logeait en bas, l'appartement étant trop petit pour tant de monde.
Tous les hommes et femmes de la Cour, ou qui se disaient tels, en faveur de leurs beaux habits qu'ils avaient faits pour se fourrer là, se rendirent à cet appartement où on s'écrasait, et les belles dames en grand habit faisaient pitié dans la foule. Il fut décidé que les hommes passeraient devant. On s'écrasa à la porte, on passa pêle-mêle, mais les titrés reçurent la joue à l'ordinaire, ce qui les distinguait. On traversa par des garde-robes, et on eut bien de la peine à se tirer des chaises à porteur. Ces cérémonies-là, toujours cohues, en France, font un peu de confusion, mais les distinctions entre la noblesse feraient trop de querelles; on pourrait seulement distinguer les ducs et les titrés par rang, mais cela déplairait au reste de la noblesse, et ferait encore bien des querelles.
A propos de querelles, c'était ce jour-là que le Roi avait marqué pour la réponse à la requête des ducs et de toute la noblesse, contre le rang séparé que la Maison de Lorraine avait demandé au bal paré. Le Roi remit la réponse à cinq heures du soir, et ne la donna que peu avant le spectacle, pour qu'une chose distrayàt d'une autre, et que tout le monde déjà placé ne pût faire esclandre. J'en parlerai ailleurs.
Voici la distribution des fêtes et journées :
Première journée, 16 mai : le mariage, l'appartement et la chapelle étant garnis d'amphithéâtres de dames. Grand appartement et jeu dans la galerie. Festin royal dans la nouvelle salle des spectacles arrangée exprès en salle de festin. Le feu et l'illumination (que le temps obligea de remettre au 19).
Deuxième journée, 17 mai. Présentation. Opéra de Persée
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faisant le début de la belle salle comme salle de spectacle.
Troisième journée, samedi 13. liai paré dans la nouvelle et superbe salle de spectacle arrangée en troisième décoration poar cela. Ensuite, il y eut le beau feu, la grande illumination, surtout la superbe du canal et les jeux pour le peuple, dans tous les jardins illuminés.
(Quatrième journée, 20. Grand bal mas([ué dans tout l'appartement, avec les buffets.
Cinquième journée, 28. Athalie, début de la salle pour la tragédie, Mlle Clairon jouant avec les chœurs de Racine.
Sixième journée, 26. Deuxième représentation de Persée.
Septième journée, 30. Opéra de Cas/or et Pollux (l).
Huitième journée, 9 juin. Tancrède (2), tragédie, et le ballet de la Tour enchaintée (3).
Neuvième journée, et dernière. Deuxième représentation de Castor et Pollux.
Nota. Depuis, les décorations de Tancrède et de Castor n'ayant pas été prêtes, on supprima la septième journée, on mit Castor au 9 juin, encore pour le 12, et Tancrède et le ballet fut remis au 20 juin.
Voilà donc le plan général de la fête. J'en continue le détail; j'en suis à la deuxième journée, 17 mai :
On a vu que, la veille, la salle de spectacle était en salle de banquet ou festin. Ce jour-là, elle était en salle d'Opéra, ce qui pouvait étonner d'autant plus que la décoration qui séjjarait sur l'avant-scène avait été asse^ solide pour contenir du monde dans les loges, et que rien n'avait craqué. En deux heures de temps, le changement de salle de festin à Opéra pouvait être fait, et en un jour celui de salle de bal paré.
(Ij Caslor et Polliuc, tragédie lyrique en cinq actes, avec un prologue, paroles de Bernard, musique de Rameau, représentée, pour la première fols, en 1 ";!■/.
[2 Tancrède, tragédie de Voltaire, représentée, pour la première fois, en
:; La Tour enchantée, ballet figuré, mêlé de chants, paroles de Jolivcau un d«s directeurs de l'Académie royale de musique i, musique de Dauvergne, pour tous les morceaux non tirés des opéras de Rameau, Rebel et Francx'ur.
Ce 17 mai fut donc le début de la salle d'Opéra et de machines. Mme la princesse de Talmont, la duchesse de la Trémoïlle, ma fille et ma belle-fdle avaient, pour toutes les fêtes, la première loge à droite, qu'on appelle ordinairement la loge du Roi, et les maris et moi nous fûmes derrière. Ainsi nous étions bien placés pour tous les spectacles.
Ce qui me parut réussir le mieux fut la salle des spectateurs qui fut reconnue pour la plus belle de ce genre. Le théâtre était fort large, pas assez long, parce que les Bâtiments avaient voulu inutilement une galerie qui, en avançant tout, aurait fait qu'il n'y aurait rien eu à désirer. Je trouvai quelques décorations — surtout la mer — manquées, et la largeur et la hauteur, eu égard au fond, faisait qu'il y avait trop de bandes d'air et une perspective trop plongeante. Mais le point était pour la loge grillée d'entresol du Roi, d'où cela était mieux, et la grande largeur et hauteur de la salle fait qu'il n'est pas aisé d'être bien pour tous les endroits.
Le plus superbe de tout fut donc la salle des spectateurs, pour sa partie d'ornement et décoration. Ordinairement, pendant le spectacle, une salle est sombre pour ne pas nuire au théâtre, mais celle-ci reste éclairée de douze grands lustres entre le grand ordre de colonnes qui anoblit et distingue le dessin de cette salle, ce qui, d'en bas, éclairant un superbe plafond, fit un effet admirable.
On ne peut aussi trop louer la belle dorure, le bon goût et la richesse des ornements en tout genre, et je doute qu'il y en ait une aussi riche nulle part, mais gare l'humidité, et que tout cela perde bien, quand il aura perdu son éclat de dorure et de vernis !
Comme il y avait environ quinze ans que je n'avais été à l'Opéra, je pouvais juger des différences, et j'étais curieux de comparer les spectacles avec ce que je les avais vus. Il y avait trente ans que j'avais vu Persée !
Je trouvai une grande différence de chanteuse, en me rappelant l'étonnante Mlle Le Maure; cependant je trouvai qu'on prononçait mieux, que la salle rendait bien, car, malgré le "• 26
chant, on entendait les paroles. Mlle Arnould (1), la fameuse d'alors, était très bonne actrice, avec médiocrement de voix. Hors Larrivée (2), je ne trouvai pas de voix à bien remplir le théâtre. Enfin, j'avais vu mieux en Mlle Le Maure, Mlle Antier (3) et Chassé (4). Le reste était au moins aussi bien que de mon temps. Pour la danse, hors une Mlle Heinel(5), très bonne danseuse, le reste n'égalait pas Mlle Salle. Mlle Guimard (6), qui était dans ce genre-là, ne me parut pas d'aussi bon bras, et, en hommes, on était loin de Blondi (7) et de Dupré (8).
.J'entendis avec plaisir ce beau poème et opéra de Quinault et Lully, de cette musique noble, d'un bel ensemble, qui fit bâiller tous les modernes qui n'aiment que le sautillage, le goût du beau récitatif simple et analogue à notre douce langue, étant perdu par le sautillage et l'entassement des doubles croches italiennes. Ce nouveau tour va bien aux ariettes légères, mais il ne fallait pas abandonner le récitatif qui s'accordait au sens des paroles et à la sensibilité de l'âme. L'acte des Gorgones me fit, surtout, grand plaisir. L'endroit touchant d'Andromède au rocher fut bien joué , et le rôle assez bien exécuté. Les machines furent manœuvrées avec aisance et précision. On voit que c'était du célèbre Arnoult (9).
(1) Madeleine-Sophie Arnould (17i't-1803], célèbre cantatrice.
(2) Henrt Larrivée 1733-1802), célèbre chanteur.
(3) Mlle Antier, chanteuse de l'Opéra, morte à Paris eu 1747, à l'âge de soixante-huit ans, environ.
(l) Claude-Louis-Dominii[ue Chassé, seigneur du Ponceau (1098-1786), chanteur de l'Opéra.
o) Née à Stuttgard vers 1750, Mlle llcinel avait été formée à la danse par un élève de Vestris : « Sa manière noble, majestueuse et accompagnée de grâces sévères de la haute danse, attire tout Paris. On croit voir Vestris danser en femme. >» (Bachaumont.)
Elle fut attachée à l'Opéra de 17.j8 à 1782.
(6) .Marie-Madeleine Guimard, célèbre danseuse 1713-1816).
(7) Blondi, danseur, qui devint, en 1720 directeur des ballets de l'Opéra.
(8) Dupré, fameux danseur de l'Opéra, qui dansa pour la dernière fois à Fontainebleau, en octobre 1752, dans VJnconnu, de Thomas Corneille et Visé, et se relira ensuite du théâtre.
(0 Arnoult, ancien maciiiniste de 1 Opéra, devenu, ensuite, entrepreneur de spectacles. Il fut l'associé dAudinot, dirigea le théâtre des Marionnettes du
Comme le théâtre est fort large, il faut beaucoup de monde pour le remplir : il y avait des moments où il y tenait bien du monde. Au bout des jardins, on avait fait camper deux cents beaux soldats choisis du régiment des Gardes françaises, destiné uniquement, pendant un mois, et exercé pour les marches de troupes et de gardes du théâtre, où on était aussi à la prussienne.
On avait ajouté, à la fin de Topera, un aigle qui venait allumer le feu de Tautel de l'hymen, et quelques paroles relatives au mariage avec une archiduchesse : cela me parut médiocre.
Le 18, jour de repos pour les fêtes, il n'y eut que le diner do Mme la Dauphine, où on s'assomma. Elle parut gagner beaucoup à être examinée de près, et avoir beaucoup de grâce et de bon ton. Elle dîna seule, M. le Dauphin étant allé à la chasse avec le Roi : c'était quitter de bonne heure !
Je profitai de ce jour de repos pour l'employer utilement à ma grande affaire, et ce fut le jour décisif où tout fut entamé. Après être convenus avec M. Marie, nous obtînmes enfin, par M. de la Ponce, une audience, le soir, de M. le duc de Ghoiseul à qui, étant avec le duc d'Havre et mon fils, nous présentâmes les pièces. Je lui fis lire le commencement de la requête, et il me dit obligeamment de remettre le tout à M. Marie, qu'il le rapporterait au Conseil, et serait charmé de nous obliger.
Je remis, le soir, les papiers à M. Marie, qui assura qu'il n'y avait pas même à solhciter, et que cela passerait de suite.
Le 19 mai, le feu devant se tirer, et le temps étant beau, je tâchai de profiter de la belle matinée, et je l'employai encore bien agréablement à la salle des machines et aux décorations des jardins.
Je montai au théâtre par le débouché dans la Grande rue, et je vis le bâtiment des Menus, dépendant de la salle pour les principaux acteurs. Tout cela a beaucoup de détail et de
Palais-Royal, et celui des Variétés, que lui concédèrent, en nSo, MM. Gaillard et Dorfeuille.
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dépageniciits. .lo trouvai M. Arnonlt dans son fauteuil, donnant SCS ordres, car il a eu la jambe cassée à TEcole militaire, il y a trois ans, et j'eus, avec lui, une conversation curieuse sur son métier de décorateur machiniste.
Pour la construction de ces édifices, il faut l'accord de trois parties qui ne s'arrangent guère bien ensemble. Ces trois parties sont les Bâtiments, affaire à part qui dépend du surintendant dos Bâtiments, qui était M. de Marigny, frère de Mme de Pompadour, qui était tout ce qui était resté de sa puissance. La deuxième partie est ce qu'on appelle les Menus, c'est-à-dire ce qui est sur les menus plaisirs du Roi, ce qui est considérable et dépend du premier gentilhomme de la Chambre, de quartier, et des quatre ensemble ; c'est de là que toutes les fêtes et spectacles dépendent. La troisième partie est le Garde-meuble, pour ramenblcment, et cela dépend de M. de Fontanieu (1), garde du (jarde-meuble.
La nouvelle salle regardant les fêtes et spectacles, non sans grande querelle, dépendit en entier des Menus, et M. Arnoult, célèbre machiniste, eut Thonneur de son invention et de sa conduite. Il parcourut toutes celles de l'Europe; il y avait dix ans qu'on y songeait, et enfin il paraît qu'il réussit. | M. Gabriel, premier architecte, fit la bâtisse qui, au moyen * d'un habile appareilleur, réussit bien, mais il lit manquer le théâtre en laissant trop peu de longueur totale, pour avoir voulu faire son inutile galerie d'entrée. Cependant, elle était commode pour placer et faire attendre le service de la suite du Roi et des princes et princesses.
Tout réussit donc bien, hors que le théâtre n'a pas assez de fond pour sa largeur et hauteur.
Cette matinée-là, je m'attachai uniquement à étudier la salle des machines, d'autant qu'on assurait généralement que c'était la plus belle de l'Europe; celle de Naples passe
(1) Elisabeth, chevalier fie Fonlanieu, ancien capitaine au régiment d'Egmont, membre de l'Académie dos Sciences, intendant et contrôleur général des mi.ubles de la Couronne, fonction dans laquelle il avait succédé à son pèrercn 1167, après la mort de celui-ci, et dont il avait la survivance depuis
pour plus grande, mais ce n'est qu'une grange : celle-ci est remarquable par sa charpente et ses deux beaux étages de planchers solides en haut, ce qui donne de l'aisance pour tout, et ce qui la distingue, c'est la hauteur qui fait que les treuils peuvent aller du haut en bas, et que les plus hautes décorations peuvent, en môme temps, monter et descendre d'aplomb de toute leur hauteur, de sorte que des colonnes ou arbres presque de hauteur naturelle peuvent en même temps descendre pour les uns, monter pour les autres par la même machine et le même ensemble de vingt treuils ou cabestans à bras manœuvres en même temps et conduits par le même signal, tant de ceux qui sont tout en haut^ que de ceux qui sont tout en bas.
L'emplacement pour la salle était favorable : le château de Versailles est peu élevé au milieu, mais on sait qu'il va en pente raide de tous les sens, de sorte que, la salle étant au bout des galeries, vers où la pente est déjà extrêmement baissée, cela donne, en laissant le haut du toit de niveau à tout le milieu, une très grande profondeur pour le fond, et ils se sont donné encore dix pieds plus bas que la rue, de sorte que, du fond de tout, au haut du toit, il y a cent quatre pieds huit pouces. Comme il y a des treuils au fond et d'autres à seize pieds du faite du toit, cela fait qu'on peut manœuvrer de quatre-vingts pieds de hauteur perpendiculaire. Tout cela fait environ la moitié des tours de Notre-Dame. Malheureusement, le théâtre n'est guère que carré, d'environ quatre-vingt-dix pieds de face.
Tous les ornements de la salle et des différentes salles qu'on en peut faire ne sont qu'en panneaux et châssis qui se démontent : les colonnes sont de bois doré qui se démontent aussi, de sorte qu'au besoin on peut tout plier, emporter, et ne laisser que les quatre murs. La salle des spectateurs peut, par ce moyen, se varier aussi en plusieurs changements. Le fond des belles colonnes corinthiennes cannelées au plus riche, et bien dorées, qui en font la noblesse et qui la sortent du ton commun, peut aussi varier ; on en fait ou loge, ou galerie. Ce qui fait bien, c'est qu'il n'y a rien l'un dessous l'autre ;
chaque ouvrage avance en descendant, de sorte que, d'en haut, on voit l'ensemble, et les glaces du fond des entrccolonnemenls rellétant le beau plafond bien éclairé par les lustres, font beaucoup de répétitions de richesses.
Les peintures et plafonds de M... {sic), excellent peintre (1), ont réussi au mieux, et sont peintes à effet, à la plus grande illusion, de sorte que, quoique ce ne soient que des toiles bien tendues, on jurerait qu'il y a la plus belle route, et tout cela se roule et se peut oter en peu d'heures.
Les dégagements et le détail des commodités adjacentes me pai ut au mieux, hors que j'aurais voulu deux autres escaliers au fond des machines, du liaut en bas, et plus de choses en pierre, car tout cela n'étant que des mas [ues de bois et châssis, me parait trop risquable au feu, et, quoi qu'on soit à côté de la pièce d'eau en l'air, je doute qu'on fût à temps d'éteindre le feu, si on ne s'en apercevait pas d'abord.
Je m'étends surtout cela, parce que tout ce qui regarde les Arts me paraît intéressant, et que je crois que, dans une bonne éducation, on doit non seulement bien apprendre l'architecture et le gros de toutes les espèces de dessin, mais surtout l'ornement, la perspective et la décoration, parce que c'est ce qui fait valoir le reste et donne du goût, .le m'étais jadis appliqué à cela, et mon fils y a singulièrement bien réussi.
La salle peut donc se changer pour différents objets :
1° La salle des spectateurs, qui peut varier en galerie en haut ou en loge, ou en ôtant l'amphithéâtre et élevant le parterre pour faire belle salle de bal masqué, en faisant un fond cintré sur le théâtre et le laissant pour amphithéâtre de spectateurs, et une salle de rafraîchissement derrière. 11 me semble que je le rendrais aussi belle salle de bal paré.
2" En salle de festin, en mettant un masque de grandes
(I) 11 s'agit de Louis-Jacjues Duraoïf-au (1733-1796), peintre de la Cliambrei et du Cabinet du Roi, garde des tableaux de la surintendance de Versailles,] membre de l'Académie des Beaux-Arls en 1774.
Le plafond de lOpéra, dont il était l'auteur, représentait /IpoZ/on /3/'e/>ara/i/ des couronnes aux hommes illustres dans les Arts.
colonnes à l'avant-scène, et faisant un beau porche en voussure pour l'amphithéâtre de musique sur le théâtre, ce qui fait un très beau fond avec les glaces ; mais, à cette décoralion la forme de fer à cheval de la salle cadre mal avec le masque droit sur l'avant-scène. Ce défaut est racheté par Tavantao^e de voir des loi^es le festin et d'éclairer la belle salle, ce qui fait au mieux.
3° En salle de bal, qui n'est que sur le théâtre et garnissant tout le reste jusqu'au mur de la rue. La décoration est des plus riches ; il y a des entre-colonnements un peu serrés par le manque de fond, le bout est un peu plat, et cela ne cadre plus avec le reste de la salle, qui devient comme inutile.
J'observai à M. Arnoult qu'en laissant les deux colonnes des balcons, en y ajoutant deux autres sur l'avant-scène, et répétant le fer à cheval de la salle sur le théâtre, on aurait pu en faire un superbe ensemble, mais il me fît remarquer que les Bâtiments ne lui ont pas donné assez de fond et d'évasement sur le théâtre pour cela, et que, ne pouvant pas aisément baisser le théâtre, par la quantité de choses à déplacer dessous, cela ne valait pas la peine pour un seul jour, et un bal paré qui ne doit pas être en si grande salle qui aurait l'air d'une halle. Enfin, je fis toutes mes petites remarques, dont il parut content et étonné, mais rien ne peut être sans obstacle et, en général, tout cela a de grandes beautés.
J'examinai à fond comment se font les changements des diiïérentes salles, tous les plafonds n'étant que des châssis peints qui s'agrafent à crochets de fer, ayant des anneaux pour l'enlever et des poulies partout ; on sent qu'on peut, en peu d'heures, tout changer et enlever par morceaux. Je fus seulement étonné que cela pût prendre assez de solidité pour faire loge, et du grand risque du feu, dans tout cela. S'il n'y a pas de très habiles gens dans la suite, et que la pourriture s'y mette, je doute que toutes ces décorations-là durent longtemps !
La décoration apparente de l'Opéra, qu'il était aisé de mieux faire avec tant de commodité, est ce qui a réussi le moins bien.
408 JOURNAL hV DUC DE CROY
M. Arnoult mo dit qu'avec tous les accompagnements et changements, la dépense do cette salle irait bien à près de trois millions,
La salle bien examinée, je passai dans les jardins : le jour était fort beau, la verdure charmante ; on jugeait mieux, alors, de ce bel ensemble de décorations du plus grand et superbe jardin du monde, qui était arrangé ainsi pour la première fois. Louis XIV et Lenôtre (l) auraient bien joui de le voir ainsi, mais le Roi et le Dauphin ne daignèrent seulement pas l'aller voir; cela faisait saigner le cœur!
L'ambassadeur d'Angleterre me dit que l'emplacement des jardins en pente était favorable, et que, si on ôtait tous ces colifichets de bassins, jets d'eau et bosquets, et qu'on fit de tout cela de belles pentes de prairies, cela serait plus beau. C'est peut-être ce que nos enfants verront faire. Comme le goût du grand et du magnifique a passé, avec la vie de Louis XIV !
Chaque chose doit avoir son ton ; les prairies sont meilleures à la campagne et au ton champêtre de la ferme ornée, et ceci autour de palais riches.
Je vis. au bout des jardins, le camp des soldats pour le détachement du théâtre. Les Suisses campaient de l'autre côté pour la garde des jardins.
Je revis avec grand plaisir la superbe décoration dont j'ai parlé, du feu et de la salle d'illumination au bas du tapis vert. Tout cela me parut dessiné de très bon goût, et fut conduit avec économie par M. le duc d'Aumont à qui cela devait faire honneur. Le plus cher était beaucoup de décoration qu'on gardait en magasin, ce qui faisait que cela allait à cinq ou six cent mille francs en tout, pour la fête, car le feu n'était que de soixante-dix mille, et l'illumination qui, en général, était de cent vingt mille lampions ou terrines, n'était, au plus, que d'autant. Ainsi, dans le vrai, la dépense n'excédait pas l'objet, mais, comme il faut toujours crier, on la disant dix fois plus chère.
(1/ André Lenôtre, célèbre dessinateur de jardins (1613-1700).
Je revins à deux heures bien fatigué, ayant vu bien des belles choses curieuses ; en quoi j'avais d'autant mieux employé mon temps, que je n'avais pas entendu tous les sots propos qui se tenaient pendant ce temps-là. La veille au soir, je les avais encore évités en faisant ma grande affaire avec M. de Ghoiseul et M. Marie, de sorte que je me sus bon gré d'avoir évité qu'on me mêlât dans tout cela, la meilleure façon étant de se tirer de taudis pareils.
C'était l'histoire de la réponse, pourtant si douce, du Roi, pourle fameux menuet de mademoislle de Lorraine (i) : presque toutes les femmes mirent leurs bonnets de travers. Celles de la vraie haute noblesse furent les plus réservées. Les autres allèrent au scrutin, voulurent faire manquer le bal du Roi. Beaucoup d'hommes n'étaient pas fâchés du tapage et animaient le feu. Tout cela fut des plus vifs ; j'en parlerai après, pour faire une suite et un ensemble de cette affaire-là.
L'après-dinée se passa en courses et pourparlers, savoir si on irait au bal, ou non. A cinq heures, je me trouvai chez le duc d'Aumont. Je tâchai, comme les anciens sages, d'apaiser. Enfin, on se détermina à aller au bal. Je reviendrai à tout cela ; je ne parle, à présent, que de la fête.
Nos dames s'assemblèrent, à cinq heures, chez Mme la princesse de Tingry, pour aller en force. Les Grandes d'Espagne ne dansèrent pas. Plusieurs partirent, d'autres allèrent en loges grillées. Cependant la salle fut assez pleine de dames, et le bal réussit. On eut assez de peine à avoir place ; la salle, n'occupant que le théâtre, n'était pas immense. Le Roi arriva à sept heures. Tout le monde convint que l'on n'avait pas encore vu un aussi beau coup d'œil. Cependant, comme salle de bal paré, celle aux écuries, au mariage de feu M. le Dauphin, était plus grande et commode.
(1) Anne-Charlotte, princesse de Lorraine, née en 17oo. coadjutrioe de l'abbaye de Remiremont, en 1773, fille de Charles-Louis de Lorraine, comte de Brionne, Grand Écuyer, mort en 1761, et de Louise-Julie-Constance de Ruban, chanoinesse de Remiremont, fille de Charles, prince de Rohan-Montauban, lieutenant-général.
Cette affaire, qui fit grand bruit à la Cour, se trouve rapportée en détail dans la Correspondance de Grimm. ^Ed. : ïolrneux, IX, 33.)