loi nNAi. itr i»rc uk c.uoy
l'tMulanl lo incmiet du Dauphin t,'t de la Dauiihiiic, tout le monde se tenant debout ou grimpé sur les l)an(|ueltes, il n'était pas possible de voir un plus riche ensemble de belles dames, de beaux habits, dans une plus riche et superbe salle de décoration. Le Roi, voyant qu'on s'était rendu et (jue tout réussissait, reprit sa belle mine. Mme la Dauphine dansa de très bonne grâce et comme bien habituée à représenter, étant élevée au mieux, à tous égards. M. le Dauphin, à cause de sa vue, et (ju'il n'est pas dans sa force, ne danse pas si bien. Les jeunes princes dansèrent de bon cœur, sans se gêner; presque tout le reste dansa bien.
La famille royale ayant dansé, on se rassit, ce qui fit un autre bel ensemble moins confondu, hors qu'on ne jouissait pas du reste de la salle, et que ce n'était que comme danser sur le théâtre, mais dans une superbe salle. Le coup d'œil fut toujours des plus superbes, et sans accident, ce que je craignais, ayant visité le peu de solidité de tout cela, et le risque pour le feu. C'est bien alors qu'on peut dire que tout ce qui reluit n'est pas or, car toute cette superbe salle, en apparence si solide, n'était que de toile dorée, et c'est ainsi qu'on peut juger de la plupart des grandeurs du monde, quand on les voit à l'envers.
Il y eut des menuets qui furent très bien dansés et qui me firent grand plaisir, surtout « la Mariée », de M. de Lambesc avec la duchesse de Duras.
Voici le détail des danses ; les menuets furent ;
M. le Dauphin et Mme la Dauphine.
M. le comte de Provence et Madame (1).
M. le comte d'Artois et la duchesse de Chartres.
M. le duc de Chartres et Mme la duchesse de Bourbon.
M. le prince de Condé et Mme de Lamballe, fort bien.
M. le duc de Bourbon et Mlle de Lorraine (2).
M. le comte d'Artois et Mme la marquise de Duras (3).
(1) C'est la grosse petite Madame, plfine do grâces. {\ole de l'auteur. ) '2 C'est la fille, fort jeune, de \\m<- de Drionne, et le menuet qui faisait tant de fracas. (Sole de l'auteur.)
(3 Voilà la fanoille royale qui se remélait avec la noblesse, avant les prétentions des Rohan, Bouillon et la Trémoïlle. {Sole de l auteur.)
M. le prince de Gondé et la vicomtesse de Laval.
M. de Lambesc (1) et Mlle de Rohan (2).
M. le duc de Coigny et Mme la princesse de Bouillon.
Le reste n'est que comme bons danseurs et danseuses :
Le marquis de Fitz-James et Mme de Mailly.
M. de Civrac et Mme Donissan (3).
M. de Belsunce et la comtesse Jules de Polignac (charmante).
M. de Vaudreuil et Mme de Diilon (fort beau).
M. de Starhemberg et Mme de (4^
M. de Tonnerre et Mme de Pugot.
Ensuite, « la Mariée )),par M. de Lambesc et Mme de Duras, ce qui fut superbe. M. de Lambesc et sa jeune sœur Mlle de Lorraine, qui faisaient le tapage, étaient enfants de Mme de Brionne, et dignes de sa belle figure.
Ensuite, il y eut une contredanse à huit, et M. le Dauphin, avec Madame, le comte d'Artois et Mme de Flamarens, le duc de Chartres et Mme de Lamballe, et le duc de Bourbon avec la comtesse Jules (5).
Ensuite, deux autres contredanses : Mme la Dauphine, ne sachant pas nos contredanses françaises, n'en dansa pas, mais termina le bal par une allemande, avec le duc de Chartres.
On voit, par ce détail, que tout était assez adroitement entremêlé et devait, au menuet en question près, plaire d'au-
(1) Charles-Eugène, prince de Lorraine, appelé le prince de Lambesc (1751- 1823), Grand Écuyer de France depuis 1761, colonel du régiment de cavalerie Royal-Allemand, avec lequel il émigra, servit dans l'armée autrichienne, en qualité de feld maréchal lieutenant, jusqu'à la chute de l'Empire, et fut nommé pair de France, sous le nom de duc d'Elbeuf, en 181 i.
(2j Ils étaient charmants tous deux. (Xole de l'auteur.)
(3) Guy-Joseph, marquis de Donnissan, né en 1737, épousa, le l'6 mars 1760, Marie-Françoise de Durfort-Civrac, fille d'Émeric-Joseph, marquis de Durfort-Civrac, et d'Anne de la Faurie de Monbadon.
(4) Nom illisible.
(.')'> C'est-à-dire la comtesse Jules de Polignac : Gabrieile-Yolande-Claude- Martine de Polastron (1749-1793) avait épousé, en 1767, Armand-Jules- François, comte de Polignac (174o-1817), qui reçut, en 1776, la survivance de la charge de premier écuyer de la Reine, et, en 1775, la direction des Postes aux chevaux, relais et messageries du royaume.
412 JOIUNAL UU DUC DE CROV
tant jilus à la noblesse ([110 les trois autres Maisons et prétentions n'y étaient pas des mieux traitées. Ainsi il parut que, vu les circonstances, ce choix si difiîcilede Tordre des danses fut assez bien pris.
On dit que, le Uoi ayant été content que sa noblesse s'était rendue, promit qu'au premier mariage ce seraitune duchesse qui danserait la première. Ainsi, les Lorrains ne gagnèrent guère, et personne ne fut tout à fait content. Les Bouillon, qui ont un traité pour eux, furent furieux.
Vers la lin, je passai j)ar une loge avec mon fils et mon gendre, et nous suivîmes un des gentilshommes de la Chambre, de sorte que nous prîmes place dans la galerie, sans embarras, pour voir le feu.
A 10 heures, le Roi ayant pris place dans la galerie, avec sa famille et les princes, dans les fenêtres du milieu, nous nous trouvâmes bien placés dans les autres fenêtres, derrière les dames, et n'y ayant eu que les dames en corj)s et les seigneurs à billets d'appartement dans la galerie, on fut bien, et l'ordre fut très bon.
A dix heures et un quart, le feu commença. Le temps fut, heureusement, des plus favorables, et, en gros, tout fut sujierbe et réussit bien. Comme on s'attendait que le feu serait plus long et que Torré ne détacha pas assez le bouquet, on trouva cela un peu court. On attendait toujours le bouquet, qui était tiré et avait lait le plus grand effet.
Les dilférentes gerbes furent bien tirées et bien suivies, rien n'était trop près pour faire peur. Il y eut de très beaux moments bien pleins de bruit et de lumière. Le combat des serpenteaux, s'entrecroisant, faisant feu roulant d'attaque, et les grosses bombes faisant la base continue du canon avec grande lumière, fut bien. Le bouquet, si on avait su que c'était lui, fit peut-être la plus belle et grande gerbe de feu, entremêlée bien également de feu de couleur d'or et de brillant qu'on ait jamais vue en ce genre, mais cela parut court, et on s'attendait encore à plus.
A minuit et demi, j'allai prendre nos dames chez la princesse de Tingry. Je donnai la main à la princesse de Salm,
qui était venue voir l'illumination, et nous courûmes, par un beau temps, celle des jardins.
Ce qui l'emporta de beaucoup sur tout le reste, et qui fut réellement admirable, c'était l'illumination du canal vu de la galerie, ou mieux du bout de la terrasse au-dessus de Latone. Nous arrêtâmes là, et cela passa l'idée que je m'en étais faite. Le parterre, en bas, était dessiné en lampions, le tapis vert garni de pyramides, et les deux côtés du canal, garnis de grands ifs de lampions, faisaient bien leur dégradation et perspective jusqu'au bout, terminés par trois grands portiques et la masse de réverbères qui ne rapprochaient pas trop. De plus, le canal était garni débarques en lanternes et baldaquins chinois, allant et venant, ce qui donnait de l'action et faisait, avec tout l'ensemble, une lieue environ d'illuminations, larges, bien perspectivées naturellement, et du plus grand effet.
Ce qui fut affreux, c'est que, me retournant, je vis la galerie fermée, et que le Pioi ni la famille royale ne daignèrent pas s'y arrêter longtemps. La jeune Dauphine admira, un moment, de la galerie, et, ayant demandé à aller voir les jardins, elle ne put l'obtenir. Ils parurent tous mépriser cela. Si c'est là de la grandeur, elle est bien mal entendue, et cela n'encourage guère ceux qui se donnent tant de peine pour leur plaire I C'est un grand malheur d'être né, comme par état, las de belles choses, d'autant que celle-là n'avait jamais eu lieu ; mais ce fut bien fait, si ce ne fut que dans la crainte de l'enrhumer.
Les beaux morceaux d'illumination, après celui-là, étaient les deux parterres du côté du château, et surtout la grande salle d'arcs de triomphe illuminée de la tête du canal. Le coup d'œil faisait bien aussi, de là.
Ce qui fut remarquable, c'est qu'à chaque scène du feu, on enlevait, à mesure, toutes les décorations, et que le tapis vert où était le bouquet et tout fut retiré, en peu en temps, pour ne rien gêner du coup d'œil de l'illumination.
Il y avait, dans plusieurs bosquets, des théâtres de faveur qui amusaient le peuple et tous les bosquets éclairés, ainsi
41 I .lOlHNAL DU DUC DE CHOY
que toutes les pièces du jardin, garni d'un grand peuple, donnèrent bien au tout l'air de fête digne de l'objet, et la plus magnifique qu'on eût encore donnée à Versailles.
Nous parcourûmes, avec les dames, tous les beaux endroits, et nous rentrâmes au lever de l'aurore. .le n'ai pas entendu parler d'accident; il y eut de l'ordre, et il me paraît qu'en tout, la fôte réussit bien.
Le 20, dimanche, il y eut repos, et le peuple s'étoufîa à la chapelle, pour voir la Dauphine, laquelle, le soir, au jeu, parla avec grâce à toutes les dames, et parut des plus aimables ; aussi rien n'est-il mieux élevé que les princesses à Vienne, et dignes de leur auguste mère.
Le 21, lundi, il n'y eut rien de particulier que, la nuit, le grand bal masqué dans tout l'appartement. Il était arrangé comme je l'ai vu au mariage de M. le Dauphin, en 1745, où je vis jeter le mouchoir, c'est-à-dire le Roi se déclarer pour Mme d'Etiolles, depuis mar((uise de Pompadour. Ce fut un moment remarquable, dont j'ai parlé alors.
La galerie est éclairée comme aujeu, mais il y ades gradins dans les fenêtres, etlesalon d'Hercule, en amphithéâtre, est destiné, en particulier, pour danser. Au fond de la galerie, au salon du jeu, il y a de grands buffets, ainsi que dans plusieurs pièces de l'appartement, et, tous les masques étant reçus, c'est une belle foule où on s'assomme, et un beau spectacle tumultueux de bal masqué. On n'y laissa qu'une heure Mme la Dauphine, qui n'aurait pas demandé mieux que de s'y amuser.
Voilà le principal des fêtes, le reste n'étant que des opéras et tragédies, mais dignes de l'objet.
Le 23 fut la grande représentation d'Athalie. Il me paraît que, d'un accord unanime, ce fut le plus beau spectacle de ce genre qui ait jamais paru. Nous vîmes, enfin, ce chef-d'œuvre de tragédie dans tout son lustre, avec tous ses accompagnements, ce qu'on n'avait pas encore vu de ce règne. La pompe et la majesté de ce spectacle furent des plus frappantes. La grande beauté de la salle, jointe à la grandeur et à la largeur du théâtre, qui allait bien avec la forme convenable à la déco-
ration, fit, avec le superbe morceau de l'architecture du temple, le plus bel ensemble possible. La salle, surtout, me parut, chose rare, gagner à être vue souvent. La décoration du temple, d'abord en vestibule fermé par de grandissimes rideaux, puis ouvert en temple d'une hauteur prodigieuse, formait, au fond, une espèce de dôme à l'antique, soutenu par des groupes de colonnes de la plus belle proportion. Gela fît la plus belle et savante décoration de grande architecture que j'aie vue. Ce morceau me parut devoir faire le plus grand honneur à M. yVrnoult, comme architecte et comme décorateur.
Ce qui est remarquable et parait tenir de la magie, c'est que M. le duc d'Aumont m'assura, le soir, qu'on n'avait eu qu'onze jours pour peindre et former toutes les décorations des spectacles de la salle.
La pièce fut rendue par les meilleurs acteurs et actrices de France, et, vraisemblablement, de l'Europe. Mlle Clairon, retirée depuis trois ans, joua Athalie. Il faut avouer que c'était une injustice criante d'avoirôté ce rôle àMlle Dumesnil, qui le jouait avec tant de distinction depuis près de trente ans, et qui en jouait des morceaux dans le plus grand sublime. Mlle Clairon, que Mme la duchesse de Villeroy(l), qui réglait tout cela pour le duc d'Aumont, son père, voulut absolument faire voir, d'autant mieux qu'on ne pouvait la voir ailleurs, Mlle Clairon joua au mieux, d'un genre tout dilférent, plus simple et plus raisonné que Mlle Dumesnil, peutêtre avec moins de grand sublime dans quehpies endroits, mais avec plus de justesse partout, avec le plus bel organe, et, je crois, dans la vraie perfection de la déclamation. Mais le public regretta les morceaux sublimes de Mlle Du nesnil, qui lit tort à l'autre.
En gros, nous eûmes le plaisir de voir cette fameuse pièce
(1) Jeanne-Louise-Constunce, fille du duc d'Aumont, née en 1731, mariée en 1747, avec Gabi-iel-Louis-Krançois de Neufville, maniuis, puis duc de Villeroy, né en 1731, brigadier en 17U1, pair de France, maréchal de camp en 17ti2, capitaine des Gardes du corps, lieutenant général du Lj'onnais en 1763, après la démission, en sa faveur, de François-Louis do NeulVille, duc de Villeroy, son oncle.
supérieurement rendue et par les plus fameux acteurs et actrices de l'Europe.
Mlle Dubois joua au mieux et fit singulièrement valoirle rôle de la femme du grand-prêtre. Lokain rendit Abncr à la perfection. Voilà ceuxijui me parurent le plus excellents. Le fameux Brizard, dont la figure est si convenable, joua au mieux, se surpassa, mais je ne sais pas si je n'ai pas vu le rôle du grand-j)rètre aussi bien rendu autrefois, et il est tuant, sur un aussi grand théâtre. Ce qui fait honneur à la salle, c'est qu'on entendit bien, même l'enfant qui faisait Joas.
En gros, le spectacle fut bien exécuté, mais les trois que j'ai dits d'abord excellèrent, et Mlle Clairon, dans ce rôle-là, ne plut pas au plus grand nombre, qui ne lui pardonnait pas de l'ôter à Mlle Dumcsnil.
Le théâtre, dans toute sa grandeur, était souvent rempli par les lévites, les soldats, ou le peuple groupé avec art, qui y faisait le plus grand effet, et il paraissait immense.
On y joignit, avec les paroles des chœurs de Racine, les musiques des meilleurs chœurs d'Opéra. Le premier surtout, qui était celui d'Ernelinde (1), et celui de Jephté (2j firent une musique et un effet surprenants. Les invocations du grandprètre entremêlées des chœurs et de tout cet ensemble, étaient, avec le coup d'œil majesteux du temple bien garni, de quoi enlever, et tous les connaisseurs avouèrent n'avoir rien vu qui en approchât. Ainsi, nous vîmes, enfin, un spectacle digne de l'objet et de la réputation de nos théâtres.
On avait débité d'avance que les chœurs couperaient l'intérêt de la pièce, et cela la coupait bien un peu, par l'étonnement que cause la musique mêlée au récitatif, mais l'ensemble était si beau, la musique si bonne, et Racine a si bien saisi cet ensemble, que rien n'égalait cette pièce qui, dans son vrai noble et sa sainte majesté, serait plus touchante dans la simplicité de la vérité, à Saint-Cyr, pour lequel elle
(1) Ërnelinde, tragéflie lyrique, paroli-s de Poinsinet jeune, mu.sique de Philidor, représentée à l'.Vcadéinie royale de musique le 24 novembre 1767. ■-/ Jephté, tragédie lyrique, paroles de l'abbé Pcllegrin, musique de Monteclajr, représentée à lAcadémie royale de musique le 28 février 1732.
avait été faite, mais était plus dans le goût de grande tête, comme elle fut rendue.
Le chant des deux lévites, seuls, au milieu, les bras hauts, mêlé avec les chœurs, fut très beau, mais rien n'égala le premier chœur de la musique d'Ernelinde.
Le coup d'œil de la lin réunit tous les suffrages. L'immense dôme du fond était surmonté d'une colonnade en jubé, garnie de peuple resté tout en haut, qui faisait la plus grande illusion, et le coup d'œil du combat nombreux, le tumulte avec ordre bien groupé. Le jeu de Mlle Clairon entremêlé de tout cela finit par enchanter tout le monde, et ce fameux spectacle réussit au mieux et ne parut qu'une fois ; c'était bien peu, pour tant de peine et de dépense !
Le manque de profondeur du théâtre fit qu'il ne fut pas éclairé.
Mme la Dauphine loua avec intelligence, le Roi témoigna être content; M. le Dauphin, dont la vue devait faire beaucoup perdre du spectacle, parut s'attacher aux paroles qu'il lut toujours, et je remarquai avec satisfaction qu'il saisissait ces grandes vérités des louanges de Dieu et de bons principes pour les princes, qui étaient ce qu'il y a de mieux et qu'on sentait le moins.
Le soir, j'allai souper chez le duc d'Aumont pour lui faire mon compliment et à Mme de Villeroy. J'y entendis dire, sur ce spectacle, des détails intéressants, et j'appris que l'ordre des spectacles était changé.
Mme de Villeroy fit bien des mécontents par sa prédilection pour Mlle Clairon à qui elle fit tort, cette fois, en lui donnant un rôle joué à perfection par une autre, depuis si longtemps. Le ton tout opposé que Mlle Clairon y mit avec un art soutenu, ne fut pas senti des spectateurs.
On me confirma que toutes les décorations qu'on avait vues, jusque-là, avaient été faites en moins de douze jours, et j'appris qu'une fois tout arrangé, c'était une dépense de cinq ou six mille francs de donner une de ces grandes représentations-là.
Les décorations de Tancrède et de^ Castor n'étant pas II. 27
418 JolUNAL M m C I»E C'.ROY
prêtes, il ny eut plus qu'une deuxième représentation de Pcrsée, et puis un repos de quinze jours.
Le 26, fut la deuxième représentation de Persée : il fut beaucoup mieux joué, les décorations mieux éclairées et corrigées. Mlle Arnould, surtout, joua au mieux, et on fut beaucoup plus content de ce spectacle qui faisait grand elfet, dans cette magnifKjue salle. Ensuite, on partit pour les fêtes de Paris, n'y ayant plus rien de prêt, de quinze jours, à Versailles.
Le 27, M. de Mercy, ambassadeur de l'Empereur, donna un grand souper de quatre-vingts couverts. Malgré les querelles, tous les invités s'y trouvèrent et tout se passa au mieux. Son appartement du petit Luxembourg est fort beau. Mais, de plus, il fit construire une superbe salle dans son jardin. On trouva qu'après la salle du bal du premier mariage de M. le Dauphin au grand manège, à Versailles, cette salle était la plus belle. Elle avait cent quatorze pieds de long, sans les galeries, quatre-vingts pieds de large, quarante-six pieds de haut ; elle était supportée par vingt-quatre grandes colonnes corinthiennes cannelées, le tout peint avec goût et éclairé de deux mille cinq cents bougies. Au tiers de hauteur des colonnes, qui paraissaient pourtant presque isolées, il y avait un jubé garni de monde qui faisait bien, et d'où le coup d'œil était superbe. Nous y soupâmes quatrevingt-dix personnes à une table de cent couverts, et y ayant d'autres tables, autour, pour quatre-vingts personnes. Le coup d'œil fut magnifique, et on parut content de tout.
La nuit du 29 au 30, il donna, dans la même salle, uii grand bal masqué (jui fit valoir la beauté de cette salle, et qui fut superbe.
Nous vîmes, après cela, les fêtes de la ville. Elles consistèrent en illuminations du boulevard et le feu. Les boulevards étaient éclairés depuis la porte Saint-Denis, jusque près la place, en deux rangées de réverbères, des lampions aux arbres et une rangée de boutiques de foire franche. Tout cela eut sa beauté, mais réussit médiocrement, ainsi que le feu.
Le 30 mai, on tira le feu de la ville. Il était posé près de
la statue, dans la place de Louis XV. L'emplacement est vaste, mais a peu de fenêtres qui donnent dessus. En fait d'emplacement, ce que j'ai vu de plus beau était le feu des ambassadeurs, il y a quarante-trois ans, sur la rivière, entre le Pont Neuf et le Pont Royal, et représentant un Vésuve.
Le plus beau était l'immensité du monde et de carrosses garnissant l'autre côté de la rivière, tout le cours, les Tuileries, la place et tous les environs. J'estime qu'il y eut environ trois ou quatre cent mille spectateurs, beaucoup de peuple étant venu de la campagne.
Pendant plusieurs heures, la file de carrosses faisant interruption depuis l'Opéra jusqu'à la place, nous y arrivâmes après bien du temps, et nous fûmes placés au mieux dans les nouvelles colonnades, à la galerie du duc de Chevreuse, qui fit les choses au mieux. Trois ou quatre étages de gradins qui garnissaient du bas en haut et au-dessus cette belle colonnade, faisaient un grand effet.
Le feu fut assez beau, sans rien de rare. Le bouquet ou la grande gerbe prit trop tôt, de sorte qu'on s'attendait à la voir, que tout était fini, chose qui arrive presque toujours. On devrait tenir les pièces plus séparées et amuser d'abord par des feux de couleur, car la force du feu ne dure que quatre ou cinq minutes, et cela ne vaut pas la peine et la dépense.
Après le feu, l'affluence du peuple qui voulut sortir à la fois était un spectacle étonnant et qui devint bien terrible, la largeur de la masse de monde de la place se rétrécissant et appuyant sur un point. Je vis ce flot qui arrivait, et j'en jugeai l'effet, mais notre carrosse s'étant trouvé des premiers, il fallut partir vite. Nous nous mîmes six dedans. Le duc d.& Sully et autres, pour se sauver de la foule, montèrent derrière, et comme, heureusement, nous allions souper chez la princesse de Tingry, dans une rue du faubourg, nous prîmes par là, nous passâmes avant la bagarre, et nous arrivâmes assez aisément, en quoi nous fûmes bien heureux, car, partant si tôt, si nous avions pris par la masse de la foule, je ne sais ce qui en aurait pu arriver, comme on va voir.
Après souper, à minuit, nous fûmes bien étonnés de trou-
ver devant la porte les mêmes carrosses que nous y avions vus en entrant, et tout également engorgés, sans pouvoir remuer. Nous avançâmes un peu, à pied, aux nouvelles, et nous trouvâmes le peuple dans une consternation qui faisait trembler. Chacun ne parlait que des monceaux de morts qu'il avait vus. Je crus que c'était exagération, mais, le lendemain, je fis vérifier cela à la police. Il y avait de rassemblés cent trentedeux corps morts, dont quatre-vingt-trois femmes et quarante-neuf hommes. De ce nombre, il y avait, entre autres, deux chevaliers de Saint-Louis et deux abbés. On ne transporta, d'abord, que vingt-six blessés, mais beaucoup d'autres se traînèrent et moururent les jours d'après, de sorte qu'on n'entendait parler que comme des suites d'un combat.
Voici la cause de ce désastre : le peuple étant médiocrement content du feu, et voulant tourner vers les boulevards, j'ai dit que je vis la masse large du peuple de la place appuyer à la fois sur la sortie rétrécie entre les deux colonnades. Cette grande masse qui poussait derrière, et dont les forces se réunissaient comme les rayons à un foyer de verre ardent, faisait, sans le vouloir, un appui prodigieux sur un point. Malheureusement, à ce point, entre les deux colonnades, il se trouva quelques carrosses pris dans la foule, qui bouchaient le débouché du pavé. Il y a de la largeur à côté, mais cela était plein d'ornières et de pierres. L'elfort, réuni en un seul point, ne put s'étendre là-dedans. Les premiers qui tombèrent dans les ornières furent piétines et étouffés d'abord par les autres. L'effort qu'on faisait pour les retirer arrêta tout, et la grande masse de la foule continuant, sans le savoir, de pousser, l'effort fut tel que les hommes, par la pression, étouffèrent trois chevaux tués raide, et s'étouffèrent l'un l'autre au point que des portes cochères d'à côté en furent enfoncées, de sorte qu'il y eut des morts qui étaient emportés par la presse, et qui, quoique morts, furent portés loin sans tomber.
On peut juger des cris, des hurlements et de l'horreur du spectacle ! Les plus forts m'ont dit avoir perdu la respiration, et quand plusieurs cadavres se trouvaient ensemble, cela faisait tomber les autres et formait des monceaux de morts et
de mourants. Souvent, dans les foules, il y a cinq ou six personnes d'écrasées, mais on n'avait jamais rien entendu dire de pareil, parce qu'une si large masse n'avait pas appuyé sur un point. Avec ceux qui périrent par la suite de la pression qui avait aplati les poitrines et de la commotion de la peur, il paraît que cela coûta la vie à plus de trois cents personnes*
Comme cela arrêta tout, à peine à une heure du matin put-on sortir des colonnades, et nous fûmes heureux de nous en être tirés d'abord par le bon côté, car il ne faisait pas chaud et tout y est ouvert.
Vers deux heures, je passai sur la place qui se nettoyait. L'illumination des colonnades était superbe, bien dessinée, garnie de lustres, et ce que j'ai vu de plus beau dans ce genre. Je comptais être dehors et revenir à l'aise par le large quai de dessous la terrasse des Tuileries, mais, de la place au pont, je fus bien étonné de trouver une masse pleine de carrosses à huit ou dix files. C'est une des grandes masses de carrosses que j'aie vues et où on resta bien longtemps, pendant plus de quatre heures.
Le Pont Royal fut aussi bien longtemps engorgé. Enfin, voilà la relation de cette tragique fête qui fit une grande consternation dans le peuple, ce qui n'était pas favorable pour l'objet de ce mémorable mariage.