DU 9 JUIN AU 14 DÉCEMBRE
Suite des fètcs en l'Iionneur de la Dauphine : l'Opéra Caator et Pollux. — L'ambassadeur d'Espagne donne, au Vauxhall, un souper, suivi d'un feu d'artifice et d'un bal masqué. — Détails de la querelle entre les princes de la Maison de Lorraine, c[ les ducs, à l'occasion de la préséance, au bal paré du 10 mai. Négociations à ce sujet, et lettre conciliante du Hoi. Fin de l'incident. — Nouvelle conversation avec l'abbé Terray sur les dépenses de la Cour et la situation financière du royaume. — Portrait de Mme du Barry. — La Dauphine et le Dauphin ; coût de celui-ci pour la chasse; lettre à lui adressée par l'Impératrice. — Fin des opérations relatives à la substitution de mes terres de Condé. — Occupations diverses : dîner à Roissy, cliez •M. de Caraman, parties au bois de f3oulogne, visite au P. Noël, au Colisée de Paris, à Chdtillon. — Travaux généalogiques sur ma famille. — Les joutes sui- l'eau, à la Râpée. — Vie de famille : •liîners à Ivry et à Châlillon. — Représentation de Tancrède, à Versailles, avec Mlle Clairon, Mole et Brizard, et du ballet La Tour enchantée. — Départ pour l'Hermitage et Calais le 22 juin ; rentrée à Paris le 5 décembre. — Embellissements de l'hôtel de Croy. — Etat de la Cour. — Disgrâces du duc de Choiseul et du duc de Praslin. — Coup d'œil sur la carrière du premier. — Causes de sa chute et comment il fut renvoyé. — Sympathies qui l'accompagnèrent en exil. — M. du .Muy refuse le ministère de la (iuerre ; M. de Monteynard .l'accepte. — Ses états de services. — Le duc de la Vrillière et les
lettres Je cachet. — Le Contrôleur gém'ial dirii;p, par intérim, le ministère de la Guerre, et le Hoi celui des Affaires Étrangères. — Mon travail sur VAntiquité; ie le présente à MM. de Sibert et de Guignes. — Je demande et obtiens trois régiments de plus pour la garde des côtes soumises à mon commandement.
Quoique ce fût en différents temps, je continue de rassembler ici tout ce qui regarde les fêtes.
Le 9 juin, on donna à Versailles la première représentation de Castor et Pollux. Nous y fûmes toujours dans la première loge à droite, qui nous était assignée. Les connaisseurs assurèrent que c'était le plus beau spectacle qu'on pût donner, et que c'était le nec plus ultra en ce genre. Les décorations nombreuses réussirent au mieux et furent jugées ce qu'on avait vu de plus beau en ce genre ; l'opéra bien joué et du plus grand effet; Mlle Arnould^ excellente actrice, joua au mieux. Ce fut, avec Mme Dubois, Larrivée et Dubois, ce qui brilla le plus, et Mlle Heinel pour la danse. Mais, en tout, ce fut un superbe spectacle. Les connaisseurs ne croyaient pas que, du temps de Louis XIV, ni dans les autres pays, il y eût mieux, ni même si bien. On redonna ce spectacle le 13, mais nous n'y fûmes pas, étant, ce jour-là, occupés à signer notre important acte.
Le 10 juin, ce fut, a Paris, la fête de l'ambassadeur d'Espagne. Elle réussit au mieux et contenta tout le monde. On lui donna par trop la préférence sur celle de l'ambassadeur de l'Empereur, qui était plus noble et moins colifichet, étant donnée chez lui dans un superbe appartement lié à la salle bâtie exprès, qui était plus grande et plus belle. Ainsi, celle-là avait la noblesse pour elle, mais celle de Tambassadeur d'Espagne plut beaucoup plus, étant plus gaie et agréable, réunissant tout à la fois, avec un beau feu d'artifice de plus. Aussi n'y eut-il qu'une journée ; l'autre en eut deux : l'une, le souper paré, plus noble, l'autre le bal masqué, moins beau.
L'ambassadeur d'Espagne, pour ne pas gâter sa maison, éviter l'embarras, et pour que le peuple en jouit mieux, avait
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loué le joli Vauxhall (l) de Torré, sur le boulevard, et y avait ajouté une belle salle à manger et de bal, et lié le tout par dos galeries ornées et une salle à l'air, entre deux. Le défaut de la disposition était que tout le succès de sa fête dépendait du temps. Un ouragan aurait tout fait manquer, et môme aurait renversé la charmante illumination, et bien embarrassé, car il n'y avait de réellement solide que la jolie salle ovale ancienne de Torré. Le reste était bien logé et exposé. Mais le temps, chose si rarement belle à Paris, fut admirable : le ciel fut, pour ainsi dire, de concert avec le reste, au moyen de quoi tout fut charmant et réussit si bien que c'est une des plus jolies, magniliques et complètes fêtes qu'on ait vues.
La salle de Torré est charmante. Celle pour le souper, quoique inférieure à celle de M. de Mercy, était belle etservit ensuite à grandir l'ensemble du bal. L'Espagne ordonna toujours à ses ambassadeurs d'enchérir sur la beauté des fêtes des autres. Aussi fit-il au delà !
Il y avait, dans la nouvelle salle, en différentes parties, trois cents couverts : les dames en dominos, et la forme de fer à cheval ne faisait pas un si grand effet que la table de cent couverts de dames parées de M. de Mercy, mais cela fut servi au mieux. Une très belle musique de grand effet, enfin, au plus superbe, et bien exécutée, et l'ambassadeur, sa femme et la famille d'Egmont firent les honneurs au mieux, de sorte qu'on fut très content.
Avant le souper, on tira, dans les potagers qui sont derrière, un feu qui fît grand honneur à Torré : ce fut celui de tous les feux qui plut le plus et, quoique bien inférieur à celui de V'^ersailles, il fut plus agréable, étant plus varié, plus long, plus de feux de couleurs, d'agrément et de choses nouvelles, mieux distingué, enfin. On en fut généralement content, et sans accident. Le ijon ordre qui fut établi par le maréchal de Biron et 600 soldats des Gardes lui firent hon-
{{) L'auteur a écrit, ici et plus bas, ce mot Fraxal. Il s'agit évidemment du Vauxhall installé par Torré au boulevard du Temple. (V. la note de la page 394.1
neur dans toute cette fête, pour laquelle le Roi lui avait donné le commandement de Paris, pour cette nuit-là.
Pendant le feu, on servit : on se mit à table d'abord, et le souper, comme j'ai dit, réussit bien. Tout se suivit sans traîner. A onze heures et demie, on sortit de taljle, on ôta tout en peu de temps, tandis qu'on allait admirer les illuminations, qui étaient charmantes et superbes. Toute cette partie du cours, la façade, la salle de Torré, les galeries, la salle découverte de communication et la nouvelle salle du souper, devenue salle de ])al avec le reste, était superbement illuminée, du meilleur goût et du plus riche, de sorte que cela fit un ensemble étonnant. Du bout d'une salle à l'autre, il y avait soixante-quatre toises de longueur, qui paraissaient ne faire qu'un tout. La communication, surtout, étant à l'air et de décoration légère, un orage aurait tout gâté, en quoi c'était trop risquer, mais le temps ayant été la plus belle nuit du monde, la salle découverte de communication devint presque la plus agréable, et l'ensemble fut charmant.
A minuit, les masques entrèrent. Il yavait six mille billets. Cela ne fit que la foule nécessaire, sans cohue. On pouvait même danser presque partout, de sorte qu'on dansa bien, chose rare dans les bals masqués. Les rafraîchissements étaient à profusion, bien distribués, et, ce qui fut fort noble, c'est que vers l'emplacement du feu, l'ambassadeur fit bien donner à souper, non seulement à tous les domestiques qui avaient servi, mais même à tout ce qui se présentait du peuple, qui loua beaucoup sa fête. Il y avait, en haut, des jeux bien chers et qui sont d'un usage bien ridicule, mais qui étaient placés de façon à ne pas nuire au reste. Enfin, tant en jeu qu'en mangeaille, il resta du monde jusqu'au lendemain au soir, et tout fut fort approuvé, et sans malheurs.
A deux heures, après avoir vu entrer tous les masques et le bal dans sa beauté, je sortis sans embarras par une belle aurore. On m'a dit que, le soleil étant venu, cela fit un bal singulier, partie éclairé par le soleil, partie par les lumières, mais, en tout, cette fête réussit bien, et finit les fêtes à Paris.
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La grande querelle nu sujet du ranij, au bal paré. — 11 faut savoir, d'altord, que presque rien u'fst réglé, en France, pour les rangs, hors ce qui Test au Parlement. La noblesse française, se regardant comme en droit d'élire ses Rois quand la tige en est éteinte, ne regarde que le Roi, les nobles et le peuple, et prétend qu'il n'y a qu'une chaîne sans interruption, dans tout cela. D'après cela, on n'accordait guère, aux princes du sang, que le rang de premiers gentilshommes, qu'on considérait, anciennement, pour beaucoup, avant qu'on eût acquis ce titre par charge à prix d'argent.
D'un autre côté, les Enfants de France ne veulent pas être mêlés et faire chaîne, sans interruption, avec les princes du sang. Ceux-ci voudraient être aussi une classe distinguée sans liaison aux ducs. Les ducs voudraient n'être pas trop séparés des princes, ni confondus avec les gentilshommes, et la noblesse ne reconnaît rien de tout cela, autrement que par une chaîne sans interruption.
De plus, il y a quatre maisons qui prétendent des rangs distingués, savoir : les branches de la Maison de Lorraine établies en France avec d'anciennes prérogatives ; la Maison de Bouillon, qui a son traité en cédant Sedan ; la Maison de Rohan, qui a ses prétentions particulières, et celle de La Trémoïlle, à cause de ses alliances et prétentions en Italie.
Chacun, suivant le crédit du moment, a gagné ou perdu quelques prérogatives, qui sont devenues des usages plutôt que des droits, et il n'y a de solide que ce qui est constamment passé et enregistré depuis longtemps au Parlement qui fait, il faul l'avouer, le seul point fixe.
Aucun souverain, prince étranger, ni même les oncles maternels des Rois n'ont aucun rang, en France.
Les princes du sang n'ayant pas invité leurs parents au mariage du fils de M. le prince de Condé, on n'y alla pas, et cela fit une première querelle. De plus, au procès de M. le duc d'Aiguillon, les princes du sang ayant prétendu qu'ils ne pouvaient être récusés pour cause de parenté, cela en fit une autre.
La grande affaire, pour le mariage de M. le Dauphin,
venait de ce que Mme la comtesse de Brionne, belle dame, hardie, habile et exerçant pour son fils, le prince de Lorraine- Lambesc, la charge de Grand Ecuyer, flattée d'avoir épousé un Lorrain, plus que d'être de la Maison de Rolian qu'elle sacrifia un peu, faisait, à chaque occasion, des disputes et coups de hardiesse pour gagner un rang plus marqué, aux branches de la Maison de Lorraine, établie en France. Elle était bien avec le duc de Ghoiseul, et voulut profiter du moment que la Maison de Lorraine ayant obtenu, à ce qu'il paraissait, pour longtemps, le titre d'Empereur, et relevé la maison d'Autriche, donnait une princesse pour femme à M. le Dauphin, dont le Roi paraissait fort content pour assurer le repos de l'Europe.
Le jeune prince de Lambesc, d'une belle figure, avait plu à l'Empereur, dans leur voyage d'Italie. Mme de Brionne était aux aguets pour gagner et, comme on la connaissait, les ducs et la noblesse étaient sur leurs gardes pour l'en empêcher.
Les princes de la Maison de Lorraine, qui ont formé beaucoup de branches établies en France, et qui n'y ont été que trop connus, entre autres sous le nom de Guise, sont séparés, depuis deux cent soixante et quatorze ans (1770) de la branche des ducs régnants de Lorraine, dont est l'Empereur actuel, venant de Claude de Lorraine, né à Gondé le 20 octobre 1496, cinquième enfant de René II, duc de Lorraine et de Bar.
Gette ancienne séparation de branches, qui étaient au 9*^ degré, faisait que les ducs régnants de Lorraine ne les reconnaissaient presque plus pour parents ; qu'ils n'ont aucune prérogative ni rang à Vienne, à la Gour de l'Empereur, ni à Bruxelles, à celle du prince Gliarles de Lorraine, tant à cause de ce que j'ai dit, que l'Empire étant électif, l'Empereur n'a pas, comme tel, de princes du sang. De plus, quoique les nouvelles généalogies aient assez bien prouvé que l'ancienne Maison d'Autriche d'Habsbourg, venait de la même origine des comtes d'Alsace de l'an 666, que la Maison de Lorraine, l'impératrice dernière de l'ancienne Maison d'Autriche la
préférait et ne distinguait guère, non plus, tous ces Lorrains de France.
Les choses étant sur ce pied, Mme la comtesse de Brionne, soutenue par le duc de Clioiseul, ministre des Affaires l^^trangères, qui avait fait le mariage, remua tant qu'elle obtint que M. le comte de Mercv, ambassadeur de l'Empereur, avant de partir pour aller prendre Mme la Dauphine, demandât une audience au Roi pour l'engager, de la part de l'impératrice, à donner à une Mlle de Lorraine, dernière fille de Mme de Brionne, quebjue distinction au sujet du prochain mariage : et le Roi, étant très charmé de ce mariage, le promit ou le fît espérer.
Sur cela, il se répandit que Mlle de Lorraine danserait le premier menuet après les princesses du sang, et que cette Maison partirait de là pour avoir un rang séparé et intermédiaire entre les princes du sang et les ducs et la noblesse.
A cette nouvelle, le feu prit d'abord. Les ducs, qui ont, seuls, droit de s'assembler pour les droits de la pairie, et qui l'étaient souvent, alors, pour l'aiïaire du duc d'Aiguillon, résolurent de mettre fortement opposition à cette prétention.
Comme ils sentirent que, s'ils agissaient seuls, ils paraissaient vouloir se séparer de la noblesse, après bien des débats, ils résolurent de se fortifier du plus grand nombre, etne paraissant, dans ce cas-ci, que faire cause commune avec toute la noblesse, ils firent une grande requête au Roi, qu'ils signèrent sans rang, pour que les différentes classes de pairs, de ducs héréditaires et de ducs à brevet pussent s'y joindre, et même ils laissèrent beaucoup de vide, pour que le gros de la noblesse put signer indistinctement partout avec eux.
Cela plut à la noblesse d'abord, mais le début, qui était les grands et la noblesse du royaume, fit ensuite comme une distinction dont on se plaignit.
Les Grands d'Espagne n'ont, en France, que leur rang aux cérémonies qui ne sont pas du parlement, comme les ducs, suivant la date des lettres. Par là, les Grands d'Espagne devaient, sans contredit, faire cause commune avec
les ducs. Mais les Grands d'Espagne ont un avantage de plus, qui est que les grandesses passent aux fdles, et ils prétendent que, dans le concordat à ce sujet, entre les deux couronnes, il est dit que les Grands d'Espagne jouiront des prérogatives de la première dignité du royaume. Ainsi, ils avaient des moyens de plus à faire valoir pour s'opposer au rang intermédiaire que les branches de Lorraine de France cherchaient à o^ao^ner.
De plus, tenant originairement cette grâce d'Espagne, ils ne pouvaient presque rien faire sans se concilier avec l'ambassadeur d'Espagne.
Les ducs, sentant que les Grands d'Espagne et leurs droits particuliers pouvaient les appuyer dans cette occasion, leur firent dire qu'ils leur enverraient séparément leur requête à signer. Je crois qu'ils en prévinrent aussi l'ambassadeur d'Espagne.
Le 9 mai 1770, des dix-huit Grands d'Espagne qui sont en France, nous nous en trouvâmes dix chez le comte d'Egmont, qui est un des plus anciens, comme en visite de hasard, car nous n'avons pas droit de nous assembler.
Nous apprîmes que M. Gibert, secrétaire de la pairie, venait d'arriver avec la requête signée pêle-mêle, avec des vides, par tous les ducs. Nous crûmes d'abord qu'il n'y avait qu'à signer, mais le comte d'Egmont nous déclara, de la part de l'ambassadeur d'Espagne, qu'il venait de venir chez lui et de le charger de nous dire qu'il nous conseillait et priait de ne pas signer, à cause d'une réponse d'avance qu'on débitait du Roi.
La demande de l'ambassadeur étant positive, nous arrêtâmes que les Grands d'Espagne n'ont pas signé parce que l'ambassadeur les a priés de différer, attendu qu'il en avait écrit à sa Cour, et qu il n'était pas assez instruit d'une réponse préalable qu'il a entendu dire que la Cour a fait aux ducs, de sorte qu'en présentant la requête après avoir eu cette réponse d'avance, cela paraîtrait y acquiescer.
Sur quoi nous fîmes entrer M. Gibert, secrétaire de la pairie, pour lui déclarer cette réponse, en assurant que ce
(\ue nous faisions n'était que pour le plus grand bien de la chose commune. C'était une époque assez remarquable que cette visite du secrétaire de la pairie aux Grands d'Espagne, avec la requête déjà signée. Nous la lûmes et la trouvâmes assez bien.
Le 11 mai, les ducs aj\'»nt à s'asseml)ler pour protester contre ce (ju'on avait passé aux princes du sang de n'être pas récusables comme parents, dans l'afTaire de M. le duc d'Aiguillon, et même des présidents ayant levé le lièvre qu'il ne devait pas être plus récusable que les princes, étant juges des pairs comme la Cour où est le Roi, il y eut de longs débats après lesquels il y en eut encore de plus vifs, sur l'objet de la requête contre les branches de la Maison de Lorraine.
Pour être plus près des décisions, nous nous trouvâmes, le même jour, dix comme en visite, dans le bel hôtel du comte de Périgord. qui ne pouvait être mieux placé, voyant devant nous l'assemblée des pairs chez l'évêque de Noyon, et étant la porte d'à côté de l'ambassadeur d Espagne.
A dix heures du soir, il nous arriva une députation remarquable des ducs, composée de l'évêque de Noyon (1), président et pair ecclésiastique, du maréchal duc de Richelieu et du duc de Nivernois. Ils nous dirent, M. l'évêque portant la parole, et nous donnèrent par écrit que les ducs s'en rapportaient à notre prudence pour le bien de la cause commune, et qu'on ne fermerait pas le paquet chez le maréchal de Tonnerre ('2;, jusqu'à minuit, pour voir si nous voulions y aller signer.
Nous répondîmes en demandant s'il y avait quelque chose de changé dans l'affaire. On nous dit que non. Sur quoi, nous dîmes que nous devions assez d'égards à l'ambassadeur d'Espagne pour en aller conférer avec lui, et nous les remer-
(1) Charles de Broglie, né en lIS'i, évèquc et comte de Noyon en 176G, l«air ecclésiastique.
iij Gaspard de Clermont-Tonnerre, né en 1688, brigadier en 1710, maréchal de camp en 1731, lieutenant général en 1731, maréchal de Franco en 17i7, avait épousé, en secondes noces, en 17oi, Marguerite-Pauline Prondre, veuve du marquis de La Rochefoucauld, morte en 17oG.
ciâmes et reconduisîmes, avec grands compliments de part et d'autre. Sur cela, les Grands d'Espagne députèrent à M. l'ambassadeur MM. d'Egmont, moi, le comte de la Marck (1) et le marquis de Brancas (2), pour lui faire part de l'état des choses.
L'ambassadeur nous dit que, tout étant dans le même état, il nous conseillait la même chose, attendu que cela ne pouvait faire qu'une réserve avantageuse à la chose commune, à cause de la réponse préalable qu'il ne pouvait douter avoir été faite.
Etant de retour chez le comte de Périgord, les Grands d'Espagne nous députèrent au nombre de trois, comme avaient fait les ducs, savoir MM. d'Egmont, delà Marck et moi, pour aller dire aux ducs notre décision. Nous nous rendîmes chez Févêque de Noyon, qui était seul, l'assemblée étant dans le même état, et notre réserve ne pouvant qu'être utile, au besoin nous ne signerions pas, et je lui fis bien remarquer que ce n'était que pour le plus grand bien de la chose commune.
Ainsi se terminèrent pour nous ces négociations qui étaient une époque assez remarquable et embarrassante, caries ducs et la France étant, de tout temps, mécontents des prérogatives qu'on accorde à la grandesse d'Espagne, par rang d'ancienneté, — ce qui faisait qu'à la procession de l'Ordre, je passais presque le premier, mais surtout à cause que ce droit passe aux filles, ce que ne fait pas la pairie, — pouvaient prendre, de là, date pour se séparer de nous. De plus, la noblesse, déjà assez portée contr»; les prétentions des ducs, pouvait trouver étrange que nous enchérissions sur elle, en ne voulant pas
(1) Louis-Engelbert de La Marck, né en 1701, colonel du régiment de la Marck (allemand) en 1710, brigadier en 1734, maréchal de camp en 1710, gouverneur du Cambrésis en Hi't, lieutenant général en 1743, Grand d'Espagne à la mort de son p -re, en 1730, avait épousé, en secondes noces, car 17 i4, Marie-Anne-Franroise de Noailles.
(21 Louis-Paul, marquis de Brancas, né en 1718, brigadier en 17 i3, maréchal de camp en 1748. Grand d'Espagne en 1733, lieutenant général en 1739, avait épousé, en 17 i7, Marie-Anne-Renée- Jacqueline Grandhomme de Giseux.
signer une requête qui était censée signée de toute la noblesse ; mais nous eûmes tant de soin de débiter que ce que nous en faisions n'était que pour mieux faire opposition an besoin^ et empc'cher ce qu'on craignait, que le plus grand nombre des ducs en furent contents et que nous restâmes bien avec eux.
Les dix Grands d'Espagne qui se trouvèrent à ces assemblées, en visite, furent le comte d'Egmont, le duc d'Havre, le duc de Croy, le comte de La Marck, le prince de Ghimay, le comte de Périgord, le duc de Nivernois, le marquis de Buzaiiçois, le marquis de Brancas et le comte de Gamaches.
Les autres Grands d'Espagne qui étaient absents étaient MM, de Yalentinois, de Ghistclle, d'IIautefort, de Robecq, de Noailles, de Beauvau, de Tessé. Cela, avec M. d'Ossun, ambassadeur en Espagne, et celui d'Espagne en France, faisait vingt, dont dix-neuf Français.
Le samedi 12 mai, les ducs ayant pour député l'évéque de Noyon, le maréchal de Tonnerre et... (sic), présentèrent au Roi, à Versailles, la requête qui était signée de près de deux cents personnes en tout, pêle-mêle; nous autres Grands d'Espagne, qui n'avions pas signé, nous eûmes chacun attention d'envoyer signer quelqu'un de notre nom, pour faire mieux voir à la noblesse, qu'on faisait corps. Mon fils avait été signer, comme les autres, chez M. le maréchal de Tonnerre.
Le Roi reçut d'assez bonne grâce la requête, ce qui fit voir qu'il n'était pas très porté pour les Lorrains, et remit la réponse au 17, lendemain du mariage.
Le 17 mai, lendemain du mariage, le Roi donna aux députés des ducs sa réponse, comme on allait au premier grand Opéra, et la remit à M. de Saint-Florentin, en lui ordonnant d'en délivrer trois copies authentiques signées de lui et de M. de Saint-Florentin. Voici cette réponse, qui ne fut divulguée que le lendemain :
L'ambassadeur de l'Empereur et de l'Impératrice-Reine, dans une audience qu'il a eue de moi, m'a demandé, de la part de ses
maîtres (et je suis obligé d'ajouter foi à tout ce qu'il me dit), de vouloir marquer quelque distinction à Mlle de Lorraine, à l'occasion présente du mariage de mon petit-fils avec l'archiduchesse Antoinette.
La danse au bal étant la seule chose qui ne puisse tirera conséquence, puisque le choix des danseurs et danseuses ne dépend que de ma volonté, sans distinction de places, rangs ou dignités, (exceptant les princes et princesses de mon sang, qui ne peuvent être comparés, ni mis en rang avec aucun autre Français), et ne voulant, d'ailleurs, rien changer ni innover à ce qui se pratique à ma Cour, je compte que les grands et la noblesse de mon royaume ne se départent pas de la fidélité, soumission, attachement et même amitié qu'ils m'ont toujours marqués, et à mes prédécesseurs, n'occasionneront jamais rien qui puisse me déplaire, surtout dans cette occurrence-ci, où je désire marquer à l'Impératrice ma reconnaissance du présent qu'elle m'a fait, qui, j'espère ainsi que vous, fera le bonheur du reste de mes jours.
{Bon pour copie),
Saint-Florentin.
Une réponse aussi touchante et amicale d'un Roi qui a tous les droits de la royauté, paraissait d'abord être sans réplique, mais, en y réfléchissant, on trouva deux choses qui déplurent fort, l'une qu'il ne révoquait pas la distinction marquée au bal, l'autre qu'il faisait une séparation et classe plus distincte des princes du sang, qu'on ne comptait. Les hommes furent d'abord assez doux, mais les femmes, qui ont plus leur franc-parler, s'ameutèrent, s'aigrirent l'une l'autre, et enfin poussèrent les choses très loin.
Un grand nombre s'assemblèrent à Versailles, formèrent des billets rouges et noirs, allèrent au scrutin, et prétendirent que la pluralité était pour que personne n'y allât, ni ne dansât au bal paré du lendemain; ainsi, qu'on ferait manquer net le bal paré du mariage, pour lequel on avait fait une salle exprès, et où le Roi avait invité les dames, en nommant chacune en ces termes :
« Le Roi prie madame... de bien vouloir se trouver au bal paré, à Versailles, le 19 mai 1770. »
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Il demandait réponse, et cliacune avait accepté par billet.
La haute noblesse n'était pas la plus difficile, mais on n'osait pas ne pas faire comme tout le monde, quoiqu'on craignit, en particulier, de déplaire au Roi. Il fut donc décidé, tout ce soir-là et le lendemain matin, (jue personne n'irait au bal du Roi, et on dit qu'on chargea M. d' Au mont de le déclarer au Roi, qui fut si piqué, qu'il jeta son chapeau et que les larmes lui en vinrent aux yeux. M. le Dauphin fut furieux, et c'était bien mal recevoir l'aimable Dauphine!
De plus, il était à craindre de révolter l'Impératrice, d'aigrir l'Empereur, qui ne passe pas pour aimer les Français, de risquer à faire périr des millions d'hommes pour un menuet; voilà les objets vus d'un coté, mais de l'autre, Vienne n'aimait guère les Lorrains de France, le Roi pas davantage, et tout est important en fait de rang, qui regarde, pour ainsi dire, toute une nation qui était très jalouse de la chaîne sans interruption qu'elle prétendait qui l'unissait à son maître.
Beaucoup d'hommes se trouvèrent animés et très vifs aussi, mais, comme de raison, on laissait crier les femmes. Les vieux courtisans se réunissaient chez ceux qui avaient l'oreille du Roi, pour qu'on ne put pas s'en prendre directement à eux.
Le 19 mai, jour indiqué du bal, tout le matin la rumeur fut encore étonnante, les propos les plus outrés et envenimés. On allait jusqu'à dire que tout le monde n'avait qu'à quitter la Cour, n'y plus remettre les pieds, vivre dans ses terres. Le plus grand nombre qui disait cela ne vivant que des bienfaits du Roi, eût été bien attrapé si on les eût pris au mot. Il y avait de quoi révolter un Roi sévère, le forcer, pour ainsi dire, par punition, à donner des rangs séparés à tout ce qui en demandait, à punir les maris et faire un beau coup de réforme pour les épargnes de l'abbé Terray. Mais le Roi est bon, ami de sa nation, et ne cherche qu'à la ramener.
Il fit d'abord répondre simplement aux dames qu'il les priait de ne lui pas donner du chagrin, et de venir au bal. Les dames tinrent bon, et le plus embarrassant fut qu'elles forcèrent toutes celles qui étaient sur la liste arrêtée pour danser, de n'y pas aller.
Enfin, les hommes sages tâchèrent de ramener les esprits ; de grandes dames se retirèrent de la foule en déclarant ne pas vouloir faire autrement que la nation, mais ne pas approuver la démarche, et les dames en charges, sans paraître contraires à la foule, cherchèrent à la ramener.
Les duchesses et les Grands d'Espagne avaient leurs assemblées. 11 fut décidé de ne pas aller, plusieurs partirent pour Paris. Les danseuses indiquées étaientles plus à découvert et très embarrassées. Les Grands d'Espagne consultèrent l'ambassadeur. Il fut assez sage pour dire que cela lui paraissait trop manquer au Roi et qu'il croyait qu'il fallait y aller, mais que les Grands d'Espagne ne dansassent pas. On lui députa de la part des ducs, pour qu'il changeât d'avis.
J'étais resté toute la veille chez moi, pour avancer mes affaires, et j'avais entamé avec M. le duc de Choiseul et M. Marie, pour notre substitution de Condé, fort aise de faire de bonnes affaires et ne pas entendre les propos outrés. Tout ce matin-là, pour le même objet, je fis ma curieuse tournée pour les arts. Voyant qu'il était quatre heures et temps qu'on se décidât, je'sortis, je trouvai des Grands d'Espagne à qui je dis qu'il fallait s'en tenir à la première réponse de l'ambassadeur ; que le bruit avait été assez fort pour faire réclamation et, à cinq heures, je me rendis chez le duc d'Aumont, gentilhomme de quartier que cela regardait, et intriguait comme do raison. J'y trouvai une assemblée de vieux ducs et Grands d'Espagne qui tournaient, comme moi, à la sagesse. Presque tous les chefs de famille pensaient de même, mais leurs enfants se révoltaient. Mes enfants et nos dames, au contraire, parlèrent au mieux.
Il vint alors, chez le duc d'Aumont, une députation de jeunes ducs qui demandaient s'il n'y avait pas d'autre réponse du Roi. Le duc d'Aumont leur déclara, de sa part, la réponse suivante : « qu'il avait déclaré et déclarait que cela ne tirerait pas à conséquence ; qu'il ne voulait pas croire qu'on put vouloir le désobliger personnellement, qu'il demandait d'amitié, sans rien commander, qu'on allât au bal, et qu'il
saurait remarquer personnellement ceux qui voudraient lui manquer. »
Les esprits étaient déjà beaucoup apaisés. Les chefs de famille allèrent parler à leurs enfants et, en un moment, soit crainte, soit amitié pour le Roi, il fut décidé qu'on irait, et les dames, qui regrettaient la dépense des beaux habits et le beau coup d'oeil, s'étaient toujours habillées et s'assemblèrent pour y aller en force, par grandes bandes.
Suivant l'avis de l'ambassadeur, Mme la comtesse d'Egmont, qui était la seule Grande d'Espagne qui dût danser, se fit excuser comme malade, et partit pour Paris. Il n'y eut aucune duchesse qui dansa, soit qu'il n'y en avait pas sur la liste, ou autrement. Le seul duc de Coigny dansa, comme courtisan,
La chose décidée, il ne fut plus question que d'avoir place. On assure que le Roi, ayant vu que tout avait bien fini, permit au duc de Duras de déclarer, de sa part, qu'au premier mariage, ce serait une de la noblesse qui danserait la première après les princesses, et qu'il promit la môme chose aux dames qui ont les grandes entrées, qui allèrent l'en remercier le lendemain. C'était quelque chose, mais il fallait donner cela par écrit, le Roi ne s'empressait pas, et on continuait le mécontentement.
Comme c'était M. de Mercy, ambassadeur de Leurs Majestés impériales, qui, dans une audience, avait fait verbalement la demande, et que le Roi, dans sa réponse, laissait un louche désagréable pour lui, comme s'il n'eût pas été très sûr qu'il avait un ordre positif, on résolut, tout à coup, de s'en prendre à cet ambassadeur et de faire manquer son souper. En con-, séquence, on se dit l'un à l'autre qu'il était décidé que per-] sonne n'irait. Les plus sages se trouvaient forcés par laj foule et, pendant quatre jours, il fut établi qu'on ferait man-| quer ce souper, quoiqu'on eût accepté aux billets, et queper-| sonne n'irait.
Les chefs de familles s'informèrent, on reconnut que l'ambassadeur n'avait fait qu'exécuter l'ordre qu'il avait reçu ; qu'ainsi il n'était pour rien là-dedans. On chercha à
ramener les esprits ; enfin ce ne fut que deux jours devant le souper que les plus sages débitèrent aussi qu'il était décidé qu'on irait, et cela se calma.
Le 27 mai, tous les invités, ducs, Grands d'Espagne, toutes les charges et autres allèrent à ce souper, qui fut superbe, ainsi que j'ai dit, et tout se passa fort bien.
Dans ma conversation de trois quarts d'heure avec l'abbé Terray, dans le cabinet, pendant que le Roi était à la toilette de Mme la Dauphine, j'appris des choses très curieuses, car il me parla très ouvertement et amicalement.
Je lui dis que, dans ma promenade du matin, Torré l'artificier m'avait dit qu'il n'avait, pour lui et son associé, que 60.000 francs pour le vrai feu d'artifice, et qu'avec les décorations on m'avait dit qu'il n'allait qu'à 300.000 francs. Mais l'illumination (superbe mais assez inutile) devait aller au moins à autant. M. l'abbé Terray me dit qu'en effet tout cela n'allait pas au tiers de ce qu'on disait pour tout le mariage ; car les uns le faisaient monter à vingt-deux millions, les autres à seize ou dix-huit. Il me dit que, généralement, tout le mariage et ce qui en dépend n'allait qu'entre quatre ou cinq millions ; qu'il n'avait rien trouvé d'étrange dans tout cela, mais que la salle allait, en outre, à deux millions, ce qui ne devait pas être compris au mariage, une salle de fêtes et machines manquant et étant décidée depuis longtemps à Versailles. La salle allait à deux millions et demi ; il y avait le vovage de Compiègne et des extraordinaires et présents détachés pour deux millions : j'ai vérifié que le tout irait au plus à neuf millions.
Il me dit encore qu'il n'avait pas trouvé à retrancher sur la Cour, ni des abus, comme on le dit ; que les retranchements à faire dans chaque partie de la Cour n'allaient, au plus, que par cent mille francs, et non par millions, comme on le croit.
Sur ce que je lui dis qu'il se trouverait au pair, à la fin de l'année, sur le papier, mais non en réalité, parce qu'on ne tient jamais parole et que les dettes criardes l'écraseraient.
il me dit que c'était là le vrai et TelTet, qu'il était déjà beaucoup jilus qu'au pair pour le 1*''^ janvier 1771, sur le papier, c'est-à-dire que les recettes surpassaient déjà bien, pour alors, les dépenses; c'était pourtant beaucoup, puisque, devant, on était en arrière de cincpiante-cinq millions par an, ce qui n'allait qu'en augmentant.
Mais il convenait qu'il était fort à craindre qu'on ne lui tînt pas parole, qu'il était bien différent, à la Cour, de promettre et de tenir ; que, si on tenait en partie parole, il sortirait encore, petit à petit, des dettes criardes, quoique ce fût le rude coup, mais qu'il fallait voir si les départements s'arrangeraient et tiendraient parole ; ([u'il était content de M. de Ghoiseul, toutes les fois qu'il pouvait l'attabler, qu'ils voient tous deux dans le grand et étaient faits pour s'entendre, mais qu'il avait été obligé d'entrer dans le parti du chancelier en rupture ouverte ; ainsi que, tout en s'entendant avec M. de Ghoiseul, il était obligé de lui déclarer qu'il était ouvertement du parti contraire ; que rien ne serait si aisé au Roi que d'en imposer à tous ces partis qui gâtaient tout. Ainsi le chancelier, Mme du Barry qui gagnait, ayant été du souper à la Meute, coup décisif, et le Contrôleur général faisaient le fort du parti de l'opposition, ou contre les Ghoiseul.
L'abbé ajouta que M. de Ghoiseul voulait soutenir trop son militaire et l'état qu'il y avait mis, et que, Louis XIV ayant tout outré, il n'y avait de moyen que de rabaisser, et que toute l'Europe s'étant vue forcer à cause de cela, et étant hors de mesure, baisserait aussi ; qu'il y avait, à présent, des disettes inconcevables dans beaucoup de parties du royaume, sans qu'on put en entrevoir la cause; que tous mes principes étaient justes, que le taux à 30 livres le septier de Paris avait tout gâté; qu'il ne fallait le tenir qu'entre 18 et 20 (on peut aller à 22, mais il vaut mieux avoir à aller en montant que de descendre) ; que la liberté indéfinie, sans règle, était ridicule ; qu'il fallait mettre l'abondance intérieure, les communications; laisser avec connaissance de qui et par qui, laisser sortir le superflu et non autrement. Enfin, il était en tout dans le vrai, et une bien bonne tête nette et juste qui me
fît grand plaisir. Il pouvait tout remettre, mais il n'espérait pas qu'on le laissât faire et, voyant tout possible et même bien, la population et l'agriculture allant, à ce qu'il me dit, en augmentant, il n'en augurait rien de bon.
Quel dommage que le bonheur de l'humanité tienne à si peu de chose et ne puisse s'effectuer !
Nota. : M. le Dauphin marquait le plus grand goût d'épargne, et le Roi approuvait toutes les opérations et représentations de l'abbé, mais se laissait aller aussi à celles des autres.
On voit, par tout ceci, qu'il n'était pas impossible que, dans trois ans, l'État, après avoir paru si bas, ne fût remis, mais qu'il était fort à craindre qu'il n'en fût rien.
Une chose bien malheureuse, c'est que le duc de Ghoiseul voulant soutenir son entreprise de Corse, résolut d'attaquer les Algériens qui n'en voulaient pas reconnaître le pavillon pour français, de sorte qu'on parlait de bombardement et d'armement qui pouvaient se rencontrer avec l'escadre russe et anglaise, et embrouiller tout.
Quant à l'état de la Cour, dans tout cela, je remarquai que, petit à petit, on allait de plus en plus chez la comtesse. Elle était établie au logement des cabinets, le même où était morte Mme la Dauphine. Elle gagna, de tout cela, d'être tout à fait à découvert, comme dame de la Cour ; elle allait à toutes les fêtes pêle-mêle avec les autres; on s'}' habituait. Voilà en quoi elle gagnait, mais elle ne paraissait pas être dans un esprit intrigant, elle aimait la parure, à se trouver à tout sans marquer d'envie de se mêler d'affaires.
Comme je ne l'avais jamais vue, je l'examinai dans plusieurs occasions : elle a beaucoup de beauté, surtout par le bas du visage, un air très noble, aisé, doux, sans prétention, fort bien faite et, en tout, l'air d'une boùne personne. Elle paraissait respectueuse avec les autres dames, ne s'aventurant pas trop. Tout cela me fit conjecturer qu'on s'y habituait, et que, peut-être, elle n'ambitionnerait pas d'être autrement qu'elle n'était. On la dit fort gaie, et elle amusait
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également le Roi. Ainsi, je crois que cela restera en société d'habitude.
Les seules dames qui allaient ouvertement avec elle étaient la maréchale de Mirepoix, la duchesse de Valcntinois et la princesse de Montmorency. Je soutirais réellement pour cette dernière, de la voir aller aiissi avec elle aux grands spectacles publics, mais il est vrai qu'elle ne l'avait pas recherché, que le Roi l'avait invitée à un premier voyage où elle n'avait pas osé refuser, et qu'une fois engrenée, elle n'avait osé s'en tirer et avait pris le parti d'en profiter pour la fortune de son mari, qui fut fait menin et eut plusieurs belles promesses.
Le duc de Choiseul paraissait toujours dominant, mais le chancelier était aux aguets contre lui. M. de Choiseul se tint assez adroitement à l'écart, dans l'affaire du duc d'Aiguillon et de Mme de Brionne, mais, comme on cherchait à profiter des moindres choses, à moins que la famille royale ne le soutint fort, comme il y avait apparence, des circonstances multipliées pouvaient le miner à la longue.
Mme la Dauphine réussit de plus en plus. Sa physionomie embellissait par ses jtolitesses, elle disait un mot à chacun avec tant de grâce, faisait de si jolies petites révérences, qu'elle enchanta tout le monde en peu de jours. Chacun disait qu'il fallait lui conseiller de rester toujours comme elle était, de ne rien écouter de ce qui pouvait l'en éloigner; mais on craignait qu'on ne lui dît qu'elle en faisait trop, et que si elle changeait, on ne s'en prît à ce qui l'entourait.
Le goût dominant de M. le Dauphin se déclarait pour la chasse, non pour le plaisir de Cour, mais le vrai goût de chasseur à forcer : il s'appliquait à connaître le pied du cerf, les règles de la chasse ; ainsi, cela paraissait devoir durer. Ce pouvait être un bien pour le fortifier et le distraire d'autres choses. Il paraissait devoir devenir fort et, sans sa vue courte, il pouvait, de là, gagner du goût pour le métier de la guerre, ces deux goûts allant assez ensemble. Il était à souhaiter que, passant pour un esprit solide, il donnât cet esprit à la Dauphine, et qu'elle lui donnât un peu de son agrément
et de son goût pour les arts agréables et les plaisirs propres à réveiller une Cour (1).
Voilà l'état des choses, vers la fin de ce qui regarda le mariage, car, après la belle représentation d'Af/iah"e, chacun partit l'un après Tautre, le Roi recommença ses voyages, et la grande foule de Versailles s'éclipsa.
Le 24 mai, mon fils et sa femme, ma fille et son mari, après s'être assez amusés, en eurent déjà assez, et partirent pour Paris. Pour moi, je restai pour notre grande affaire qui devait être rapportée le samedi 26 mai, jour de la deuxième représentation de Persée, après quoi il y avait relâche au théâtre, et plus rien, de quinze jours, à Versailles, mais qui devaient être remplis par les fêtes de Paris.
Le 25, j'allai à Châtillon voir les ouvriers de ces réparations délicates, et je revins, par un beau jour, au travers du parc de Meudon et des routes détournées, qui était une traversée que je n'avais pas encore faite. Je jouis, au moins un moment, de la belle verdure des bois et je vis, en passant, la belle avant-cour que faisait le comte de Tessé, à Chaville (2).
(1) Voici une lettre louchante qu'on prétend que Tlmpératrice écrivit au Daupliin :
« Votre épouse, mon cher Dauphin, vient de se séparer de moi. Comme elle faisait mes délices, j'espère qu'elle fera votre bonheur. Je Tai élevée en conséquence parce que, depuis longtemps, je prévoj'ais qu'elle devait partager votre destinée. Je lui ai inspiré l'amour de ses devoirs envers vous, un tendre attachement, l'attention à imaginer et à mettre en pratique les moyens de vous plaire.
« Je lui ai toujours recommandé, avec beaucoup de soin, une tendre dévotion envers le Maître des Rois, persuadée qu'on fait mal le bonheur du peuple, qui nous est conflé, quand on manque envers celui qui brise le sceptre et renverse les couronnes, comme il lui plaît.
« Aimez donc vos devoirs envers lui, je vous le dis, mon cher Dauphin, et je le dis à ma fille ; aimez le bien des peuples sur lesquels vous régnerez toujours trop tôt, aimez votre aïeul, inspirez ou renouvelez cet attachement à ma fille, soyez sûr de celui que j'ai pour vous, rendez- vous accessible aux malheureux. 11 est impossible qu'en vous conduisant ainsi, vous n'ayez le bonheur en partage. Ma fille vous aimera, j'en suis sûre parce que je la connais, mais plus je réponds de son amour et de ses soins, plus je vous recommande de lui vouer le plus tendre attachement.
« Adieu, mon cher Daui)hin ; soyez heureux ; je suis baignée de larmes. ■> {Noie de Vauleur.)
(2) Le château de Chaville ^village à 3 kilomètres de Sèvres), fut donné en
V»2 JOl nNAL DU DUC DE CROY
Le 2r>, je continuai de me donner, de préférence à tout, à ma grande alVaire de la substitution. J'avais été, les jours précédents, et surtout la veille, chez les membres du Conseil des déiiéches. N'ayant pu en trouver jdusieurs, je les attendis, le 2G, à l'entrée du Conseil, avec mon fils, et nous dîmes à chacun, en passant, un mot propre à les bien disposer. Ils parurent tous bien portés pour nous faire plaisir. A quatre heures et demie, nous les attendîmes à la fin du Conseil, et le duc de Choiseul médit, en sortant, que toutétaitaccordé suivant mes désirs, à quelque petite restriction près. Je demandai à M. l'abbé Terraj' ce que c'était, et il m'expliqua que c'était seulement pour les terres qu'on voudrait acheter, pour lesquelles il faudrait seulement demander, alors, des lettres patentes pour les joindre à la substitution, attendu que, sans cela, elle pourrait être trop étendue et s'agrandir indéliaiment. Cela était juste, et ne gâtait rien à l'affaire.
Voilà, enfin, cette grande besogne terminée et qui m'avait tant intrigué, étant alfreux qu'en perdant mon fds, je pusse perdre, pour ses enfants mâles, ma belle terre, ou la voir morcelée et partagée entre eux. Cela rétablissait tout, évitait les jiartages qui gâtaient la terre, les risques de manquement de nouveaux avis de père et de mère, et réglait tout pour la partie de Condé en France. Cela assurait aussi Solre, mais sans substitution, et pouvant en faire un partage de deuxième branche, et en achevant le partage général, grande affaire à laquelle on travaillait, tout serait réglé solidement et convenablement.
Cette bonne affaire, avec toutes les réunions et embellissements que j'avais faits à Condé et à l'Hermitage, mettait le sceau à ces grands ouvrages, pour qu'ils restent un bel ensemble, en faisant ce qu'il fallait pour les terres adjacentes sur la Reine, à quoi on travaillait. Ainsi se termina l'essentiel de cette grande affaire, et les ministres médirent que c'avait
usufruit, en 1766, par Louis XV ou maréchal de Tessé, qui, l'ayant fait abattre, I'.' remplaça par un autre, l'année suivante. Il a été vendu comme bien national et démoli en 1800. ^V. Meudon, Bellevue, Chaville, par le vicomte de Grouchy.)
été de la manière la plus agréable pour notre nom et notre personnel.
Il fallait plusieurs jours pour les signatures et l'expédition de l'arrêt du Conseil que M. Marie me remit ensuite. C'était une pièce flatteuse pour notre famille ; elle portait permission de passer l'acte de substitution, et accord général de famille.
Le 13 juin, nous nous assemblâmes, les parents étant invités, et, après la dernière lecture, nous passâmes devant notaire et signâmes cet important et bel acte qui réglait tout. Il ne resta plus qu'à achever de faire signer aux parents absents, puis à remettre à M. Mars pour faire les lettres patentes, faire passer le tout au Grand Sceau, puis faire enregistrer dans les parlements et publier dans les terres, toutes formalités que les gens d'affaires pouvaient suivre- Cependant, pour veiller à tout, je demandai congé jusqu'au V^ juillet, pour moi, mon fils et M. d'Havre, ce que M. de Choiseul accorda par une lettre très polie, et toutes mes opérations parurent fort approuvées. Le duc d'Havre se conduisit, dans tout cela, de la manière la plus noble et digne de son bon cœur, et tout dut contribuer à resserrer une union qui faisait notre bonheur, de sorte que j'eus bien des grâces à rendre à Dieu d'une affaire qui m'avait tant tracassé, qui avait si bien réussi, mettait tout en règle et concorde durable (i).
Quant aux autres choses qui me regardèrent, dans ce printemps, nous fîmes un très joli dîner à Roissy, chez M. de Caraman, où M. le prince de Starhemberg se trouva, partant pour aller s'établir tout à fait, comme ministre, à Bruxelles.
Nous fîmes aussi, avec beaucoup de dames, deux jolies parties au Bois de Boulogne, où je montai à cheval avec délices, pour les deux seules fois depuis huit mois, en quoi j'admirais mon grand changement de vie. Je trouvai, un de
(1) La coutume du Hainaut n'admettant point la représentation pour les fiefs, et obligeant, à chaque ouverture de succession, les héritiers à des partages, le duc de Groy avait voulu empêcher leur fréquence en prenant les dispositions qu'on vient de lire.
ces joiirs-là, le piTc Not'l sur sa j)ort(>, à la Meute, et je vis enfin dans son fameux télescope de dix-huit pieds, mais il fallait éprouver cela aux astres, surtout sur Jupiter.
Je vis, ce jour-là, le travail du Yauxhall ou Colisée du cours (1), ouvrage prodigieux, surtout pour Timmensité de bois, et entreprise bien forte, de près de deux millions.
J'allai trois fois à Châtillon, où je tâchais de donner la dernière solidité en employant du plâtre choisi que j'envoyai chercher par mes gens, et avec les dalles et excellents mastics de M. Corbé, qu'on ne pouvait assez admirer. J'y fis, avec M. Baume, une course importante, et ce fameux phvsicien chimiste y fut frappé de la démonstration de mon système du globe.
J'allais, deux fois la semaine, chez lui, faire avec le plus grand soin toutes les expériences sur la terre, après l'analyse de l'argile : j'y coulai à fond tout ce qui regardait les expériences sur le calcaire, et je terminai ce grand et très important chapitre qui démontrait mes j)rincipes sur la formation et l'état de la superficie du globe. Ce fut un grand travail que je fis, cet hiver-là, sur l'élément Terre, surtout chimiquement. Cela m'occupa beaucoup, mais toutes mes autres grandes opérations ne me laissaient guère le temps d'y travailler, de sorte que ce fut un travail forcé et prodigieux, tout cet hiver, et jusqu'au 15 juin que j'arrêtai sur ces objets-là.
Le grand ouvrage de la substitution ayant engagé mon fils, qui y travailla prodigieusement, et au mieux, ainsi que M. Lamv. à rechercher les illustrations de notre famille qui doivent être rapportées dans les substitutions, cela fit des actes superbes et des plus curieux. Il en résulta, enfin, que mon fils travailla sur la grande généalogie historique que j'avais faite en 1745, ouvrage important qui n'avait guère été
'1 Le Colisée, vaste bâtiment situé à l'extrémité occidentale «les Champs- Elysées, et comprenant des salles de danse et de spectacle, des boutiques, des cafés, enfin un jardin où se trouvait un bassin assez grand pour qu'on y put donner des joutes. Ses travaux, commencés en 17G9, n'ayant point été terminés pour l'époque du mariage du Dauphin, il n'ouvrit que le 22 mai l""l. U servit, plus tard, à des expositions de tableaux, et fut démoli en
connu. Cela m'engagea à y faire prendre goût au duc d'Havre, et à en instruire tous mes enfants. Autant il est mal de ne s'occuper de ces objets-là que par vanité, autant il est bien de savoir la partie historique réelle et sans flatterie de sa Maison, et de façon à piquer la vraie et noble émulation.
Je profitai de Toccasion pour continuer ce grand ouvrage, et, ayant encore M. Dupin qui l'avait si bien écrit, je repris ce travail depuis 1745, où j'en étais resté, jusqu'à cette année 1770. Je terminai avec le duc d'Havre et ma fille sa branche, je continuai la nôtre en nos articles jusqu'à ce jour. Je fis mettre le tout sur les doubles, j'en commandai un de plus en grand pour l'avoir triple en différents endroits, et cela fit, enfin, ce bel ouvrage au courant et d'usage utile. J'en reportai un à Condé, j'en laissai un à Paris, et un pour le duc d'Havre. Je fus très aise d'avoir au moins repris et mis ce bel ouvrage en règle.
Les derniers jours, je fus bien occupé à tout plier et à régler la reprise de mon ouvrage d'Histoire naturelle pour quand je pourrais m'y remettre. Je tâchai aussi de jouir un peu de Paris, l'été, où je suis si rarement, et qui est le vrai temps de sentir la vraie beauté de cette immense ville et de tout ce qu'elle renferme de curieux, dont il serait délicieux de jouir dans la belle saison, et dont on ne connaît rien dans les courts jours, le froid et le chaos de l'hiver.
Le 17 juin, nous fûmes, par une belle soirée, aux joutes sur l'eau de la Râpée : ce n'était que le deuxième été que cet établissement avait lieu, et je fus fort étonné de trouver que c'était une des plus belles fêtes et des plus grands spectacles qu'on pût voir et dont on ne parlait pas assez : si c'eût été en Angleterre, on y eût couru !
La décoration et l'ensemble a bien l'air de grande fête, les joutes sont belles et en bel ordre ; la mécanique qui fait aller les barques bien dessinées est bonne, et le feu d'artifice fut charmant et un des mieux de tous ceux que nous avions vus. L'entrepreneur de l'artifice n'a pourtant que mille livres par représentation, et il en coûte quatorze cents pour les autres frais. Ainsi, l'entrepreneur général dépense cent louis par
chaque fois, et il n'y fait pas bien ses alVaires. Cependant, c'est réellement une belle fête sur Teau et, si elle n'avait pas été connue, et qu'un ambassadeur l'eût donnée pour le mariage, on l'aurait trouvée des plus belles. La musique guerrière et d'éclat, pendant le feu sur l'eau, et l'ensemble fait beaucoup d'elTet. Le Wauxhall et cela, remplit bien les jours de fête, l'été, à Paris, et les parties à faire aux environs, ainsi que la quantité de cabinets de tableaux et d'artistes serait curieuse à détailler, pour varier ces parties. La vie y serait moins monotone que l'hiver ; les cinq grands jardins publics et le cours sont, entre autres, de toute beauté.
Le 18, nous allâmes dîner à Ivry, pour voir au moins comme il était, l'été. Le banc, surtout, du boulingrin avec son dossier de chèvrefeuille en Heur, était charmant. Nous n'y étions que tous les Croy, Solre et Havre, et tous les Collins, tout comme on y avait été il y avait dix-sept ans, hors ma pauvre mère, et on se rappela avec attendrissement l'ancien temps, ce qui rendit la partie intéressante. Il n'y avait, de plus, que le petit de Mœurs et la petite d'Havre, qu'il était charmant de voir jouer ensemble, à peu près à rc\ge où nos jeunes gens y étaient venus la première fois. La promenade sur le bord de l'eau fut charmante. De là, j'allai prendre congé de Mme de Leyde, qui se remettait et avait envoyé son préposé au Rœul.x. Mme de Beringhen se remettait aussi, et ils s'occupaient de l'ameublement du bel hôtel de Sens (1), qu'ils avaient acheté à vie ensemble.
Le 19, toujours pour profiter, au moins, des instants de l'été, dans chaque endroit, nous fûmes dîner à Châtillon, avec le prince Ligne (2) et M. d'Oraison (3 , qui admira bien
(1, Situé rue de Grenelle, près la rue de Bourgo^e, Iholel de Sens avait été bâti sur les plans de Jean Caiiletau, dit l'Assurance.
(2; Charles-Joseph, prince de Ligne et du Saint-Empire, Grand d'Espagne {1735-1814). chambellan de lEmpereur, général feld maréchal, gouverneur de Mons, colonel d un régiment d infanterie, avait épousé, en ITo'j, Marle- Françoise-Xavière de Lichtenstein.
C'est le spirituel et profond auteur des Lettres et pensées publiées, en 1809, par Mme de Stacl.
(3; Le chevalier d'Oraison avait servi, en qualité d'enseigne de vaisseau, à
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l'endroit, lui qui en avait tant va! Je terminai avec les ouvriers pour mettre la solidité et empêcher l'eau. On plaça la glace inclinée en dessus de porte, qui lit, je crois, le plus superbe et charmant dessus de porte du monde. Ce voyage me fut utile pour expliquer mon système à M. d'Oraison, de la plateforme, en examinant le parallélisme du dépôt du Déluge, dont il fut frappé. Il assura avoir trouvé la même chose à même hauteur, partout dans son voyage du tour du monde, et vu partout la preuve de mon système.
Le 20 juin, nous fûmes, à Versailles, voirie dernier spectacle pour le mariage : c'était Tancrède et le ballet. J'étais placé au banc des capitaines des Gardes, qui est contre l'orchestre et trop bas, ce qui fit que je ne fus pas si frappé des décorations. Les avis furent partagés. Il y eut sûrement du très beau, mais pas tout. Mlle Clairon joua à perfection dans Tancrède, mais son règne était passé, et la prévention était contre elle. Cependant, il n'est pas possible déjouer plus juste, et avec plus d'esprit et d'art. Elle a, surtout, des moments de noblesse et de dépit étonnants, et c'est la plus réellement bonne actrice, peut-être, de l'Europe. Mole remplace Lekain qui se mourait, et joue, sinon avec tant de noblesse, du moins avec plus d ame et au mieux ; Brizart très bien, le reste médiocre. Il y eut des décorations de grand effet: la catastrophe de la fin faisait, surtout, un morceau frappant.
Le lendemain était la Tour enchantée, ballet héroïque qui est peu de chose, mais qui donne trois belles décorations : le palais des magiciens avec les feux, le combat qui fait abîmer la tour, et le tournoi. La décoration de la tour manqua net, pour l'effet des machines, et blessa fort les deux caporaux de six pieds des Gardes françaises qui faisaient les géants. Il est malheureux qu'il y ait toujours des accidents ! La lin fut le grand tournoi qui réussit et fît, vu du fond, un coup d'œil superbe. Il y avait quatre chars traînés par de vrais chevaux, et quatre cents personnes sur le théâtre, ce
bord de la frégate La Boudeuse, commandée par Bougainville, dans le tour du monde que ce capitaine effectua de 17G6 à 1769. Le nom d'Oraison fut donné par lui à une petite île de la Mclancsic.
qui fut terminé par un fort bon ballet de gaîté. Telle fut la lin des fêtes de ce mariage.
Le 21, je terminai la dernière grande affaire que j'avais eue cet hiver, où j'en avais eu beaucoup qui, grâce à Dieu, réussirent toutes, et bien au delà de mes espérances. Il ne restait plus qu'à tixer mon arrangement pour mon séjour à Calais et à me procurer le temps de jouir, au moins, du mois de septembre, à l'Hermitage, pour la chasse. C'est ce que je fis ce jour-là, M. Gayot et tous les chefs m'ayant assuré que je pouvais être tranquille là-dessus, et m'étant expliqué de façon à n'être plus si esclave de mon commandement.
Nous revînmes, l'aprèsdînée, et il ne resta plus qu'à faire mes paquets et convenir en famille de toutes nos marches, d'autant que mon fils apprit, alors, qu'il était enfin parvenu à tirer son régiment de Bretagne et à le faire arriver à Cambrai, dont sa femme était comblée, et il allait être du cantonnement et exercice de Valenciennes.
Nous réglâmes tous nos itinéraires, qui n'étaient pas aisés à faire cadrer et demandaient à être faits justes, y ayant tant d'objets à remplir. Je travaillai la nuit, et de grand matin, à tout plier et régler et, le 22 juin, à midi et demi, je partis de Paris.
(1; .Vprès avoir passé quatre jours à l'Hermitage, le duc de Croy descend, pour la première fois de sa vie, dans les mines du vieux Condé, voyage souterrain dont il rapporte une série de notes utiles à son étude de la Terre.
Le 1*' août, il est à Aire et, bientôt après, à Calais, d'où, après deux mois d'un rude labeur, il se rend, par Duukerque et Xieuport, à son château d'Ltkerque, y reçoit quelques amis, et décide, en raison de l'agrément d» lieu, la continuation des travaux entrepris.
Retour à l'Ilerniitage le 9 septembre, et, le 14, à Valenciennes, pour lai cantonnement et les manœuvres de dix-sept escadrons parmi lesquels setrouve le régiment de son flls, alors en garnison à Cambrai. A cette époque, un nuage vient assombrir l'existence de .M. de Croy : c'est le projet de mariage: dune de ses parentes, Mlle de .Molembais, avec le fils du fermier général Grimod. Les comédies n'en recommencent pas moins le 10; le 19, on joue Alhalie.
Le 27, visite de l'Escaut avec MM. Laurent, ingénieur, et Taboureau, inten-
Le 5 décembre 1770, je revins donc à Paris, après avoir rpassé trois mois fort brillants et tumultueux à Utkerque, ^^alenciennes et l'Hermitage. J'avais été fort troublé de dif- <férentes choses, dans ce temps-là, et fort fâché de n'y pas jouir de la tranquillité dans mon goût. J'espérais jouir de •plus de repos à Paris, mais les circonstances critiques du moment paraissaient s'y opposer.
Ma fille, qui donnait espérance d'une grossesse très •désirée, n'arriva que le lendemain. Mon fils et sa femme étaient arrivés trois heures devant moi. Nous avions été tous rassemblés assez longtemps à l'Hermitage où ils avaient rempli en entier leur objet sur les spectacles les plus pompeux et bien joués. La proximité du régiment de mon fils avait bien augmenté la compagnie des jeunes gens.
A Paris, je trouvai enfin le salon fini : il était superbe, de bon goût, et ce n'avait pas été sans peine, car il avait fallu bien tâtonner pour si bien réussir, mon fils et moi ayant été obligés de bien faire changer des choses à M. Chaussard. Enfin, nous réussîmes : les tableaux en bas-reliefs, les médaillons, les portes, furent des objets où nous eûmes honneur. La grande chambre à côté, différemment meublée et garnie de beaux tableaux, nettoyée, et l'antichambre changée, acheva d'en faire un appartement superbe. C'était du beau et du cher, et, avec toutes les autres dépenses extraordinaires, nous faisions bien des choses à la fois, et qui m'embarrasseraient à la fin, surtout si les payements du Roi manquaient!
Nous nous assurâmes encore, pour vingt et un ans, de ce bel hôtel, et plus, ni nous voulions.
Comme la société des jeunes dames, le soir, ne pouvait être tout à fait dans mon genre, et que je regrettais de passer les nuits à ne savoir à qui parler, ce qui faisait que, ne me mettant à table qu'à l'entremets, je ne commençais mon
dant (le Valenciennes, visite après laquelle M. de Cro^' écrit un Mémoire sur le dessèchement des terres avoisinant Condé.
Clôture des comédies le 13 novembre, et séparation le 18. Départ pour Cambrai le 2 décembre; rentrée à Paris le 5.
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repas qu'à près d'onzo heures du soir, par conséquent perdant mes matinées, mon fils, qui n'était occupé que de mon contentement, me conseilla de me mettre à dîner, repas où il était plus facile de placer des hommes de mon âge et de mon gdùt. Je résolus d'essayer, n'y voyant qu'un inconvénient qui était qu'après avoir mangé, je craignais de ne plus faire que souffrir, sans pouvoir travailler, comme je l'avais expérimenté souvent. Contre cela, je devais gagner de me coucher à onze heures, au lieu de trois, de me lever matin, et de faire mon repas à une heure plus raisonnable et avec des gens de mon âge.
Je me mis donc d'abord à dîner, ne me mettant, à l'ordinaire, à table, qu'à l'entremets, vers trois heures, suivant toujours mon régime des végétaux, mais je vis avec satisfaction que je soutenais moins mal ce repas que je n'avais fait, car j'avais toujours bien souffert de mes digestions, dans ma vie, et, sans mon régime de l'eau et des végétaux, il paraît que je n'aurais pas été jusqu'à 52 ans et demi que i'av.iis alors. Pour alors, mon rhumatisme augmentait, mais l'estomac allait un peu moins mal.
En arrivant, je m'arrangeai avec satisfaction dans mon l»eau cabinet et mon bon appartement, et je donnai les premiers jours à m'y remettre à l'aise et à tout bien ranger et finir pour rentamer mes ouvrages, que j'avais été obligé d'abandonner en entier depuis trois mois, si les circonstances me le permettraient, et je jouis avec satisfaction de revoir lever le soleil.
Pour l'état intérieur de notre Cour, il y avait toujours deux grands partis opposés, celui du duc de Choiseul qui se soutenait presque seul, par la considération qu'il avait dans la politique de l'Europe, et M. le Chancelier, fortement appuyé dans l'intérieur. Mme du Barry gagnait toujours, petit à petit, on allait davantage chez elle ; cela avançait un peu veis le ton de Mme de Pompadour. Elle soutenait fortement le duc d'Aiguillon dont la grande affaire amena, en partie, celle du Parlement. Elle soutenait aussi le Chancelier et le Contrôleur général, de sorte que c'était le parti dominant de l'intérieur, et un parti très décidé.
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Nous voilà donc à l'événement de la disgrâce du duc de Choiseul, événement dont l'origine était la manière dont il avait reçu Mlle Lange, il y avait deux ans, dans un temps où il ne pouvait se douter du rôle qu'elle jouerait dans la suite. Elle ne lui avait jamais pardonné, et, devenue depuis madame du Barry, elle chercha toujours à s'en venger, à quoi elle fut vivement aidée par le parti qui s'éleva pour écraser le duc de Choiseul, et profiter de sa dépouille. D'un autre côté, ce ministre ne voulut jamais plier tout à fait devant elle. Il montra beaucoup de fermeté et de noblesse à ce sujet, cependant sans affectation et faisant sa partie dans les cabinets, quand il le fallait; mais sa sœur la duchesse de Gramont aigrit beaucoup les choses en quittant brusquement les cabinets à ce sujet, et par son ton aigre et décidé, et le trop grand crédit qu'elle prit sur son frère.
Pour le duc de Choiseul, prévoyant de loin sa disgrâce, quoiqu'il espérât, dans les commencements, de l'emporter sur la nouvelle maîtresse, il devint plus affable, il se livra davantage à son goût d'obliger, car il était naturellement bon, noble, et avait de la peine à refuser, ce qui lui faisait brusquer les gens et se rendre difficile à voir, parce qu'il sentait qu'il refusait difficilement, quand on entrait en détail avec lui.
On a pu lui reprocher des étourderies, et qu'il saisissait trop vite quelques projets trop brillants : telle a été, surtout, l'affaire de Cayenne 1), la liberté indéfinie des grains, et surtout l'affaire de Corse, qui a été si chère. Il avait porté aussi le militaire sur un très grand pied, tiDp dispendieux pour que les finances de l'Etat pussent le soutenir, mais, en revanche, on peut dire que M. Dubois et lui avaient, pour ainsi dire, créé le militaire et l'avaient mis sur un pied infiniment supérieur à ce qu'il avait jamais été.
Avant lui, le militaire était brave (la nation l'a toujours
(1) On sait qu'en 1766, Choiseul avait voulu réparer la perte du Canada par des établissements à la Guyane : à cet effet, 12.000 Alsaciens et Lorrains y furent transportés, mais la plupart furent décimés par le climat, et 2.000 seulement survécurent. L'expédition avait coûté 30 millions.
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été), et l'était peut-être encore plus lorsqu'il y avait plus de vin que de politesse. Il faut remarquer que, depuis trente ans, tout allait, en Europe, en se poliçant, en s'adoucissant, et pout-ètre en s'énervant un j)eu, le ton de la bonne compagnie et de la philosophie cosmoj)olite s'étendant à mesure. Il faut encore remarquer que le })t're du roi de Prusse et le fameux <roi de Prusse régnant avaient créé un nouveau ton dans le militaire de rEurojte, en assujettissant ses troupes à la discipline la plus exacte et la plus étudiée, par le moyen de laquelle il était parvenu à faire faire, avec un silence, une précision et une légèreté et promptitude incroyables, tous les mouvements possibles à tous les corps, et même aux plus grandes armées.
L'avantage de ses principes avait été bien prouvé par environ vingt batailles que ce fameux monarque avait gagnées en personne, chose unique dans l'histoire. Un pareil exemple était trop fort pour qu'on ne cherchât pas à le suivre : les troupes autrichiennes et de l'Empire, celles de Hollande, d'Angleterre et du nord avaient bientôt adopté les mêmes principes et cherchaient à mettre leurs troupes sur le même pied. M. le duc de Choiseul avait trop de sagacité pour laisser les nôtres en arrière. Le maréchal de Belle-lsle avait commencé en 1755. Nos régiments allemands débutèrent : M. de Wurmser (l) et plusieurs autres, qui avaient pris les mêmes principes, tant du fameux maréchal de Saxe que chez les Prussiens, donnèrent les premiers exemples. Le duc de Choiseul résolut, enfin, de mettre toutes nos troupes sur le même pied. Cela avait toujours passé pour impossible, attendu l'esprit volage et indépendant de notre nation. Mais elle fit voir au contraire, qu'elle est des plus aisées à plier en tout. Il fallut, en effet, faire main basse sur tous les anciens les plus entêtés. Mais cette réforme singulière s'établit en peu d'années, et ce fut surtout de 1760 à 1768. A quoi M, Dubois, premier commis de distinction, contribua beaucoup. Ce qui y contribua encore, fut que, pendant ce temps,
(1) Dagobert-Sigismond de Wurmser, général autrichien fl724-n97j.
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M. le duc de Choiseul fut fait colonel général des Suisses, et mit le régiment des Gardes de cette nation sur le pied prussien. M. le marquis de Boufflers (1) et quelques inspecteurs saisirent cela avec ardeur, et, en peu d'années, tout le militaire français ne fut plus reconnaissable.
Quoique je ne sois pas enthousiaste des nouveaux principes et que j'aie fait longtemps la guerre avec les troupes sur l'ancien pied, je crois qu'il est très important que cela se soutienne, car il est certain que les troupes peuvent manœuvrer, à présent, d'une manière bien supérieure à ce qu'elles faisaient dans ma jeunesse. On répétera, à ce sujet, le vieux propos : « Mais vous avez si souvent battu les ennemis ! » Gela est vrai, mais c'est dans les batailles mêmes que j'ai vu gagner, que j'ai senti la nécessité des nouveaux principes, et que, dès lors, j'avais essayé le nouveau ton qui ne pouvait pas prendre encore, comme lorsque j'étais au camp de Cour, trai, en 1744, et dans les batailles de Fontenoy et de Lawfeld. Nous enfoncions bien en fourrageurs, parce qu'on ne pouvait plus s'arrêter, mais il n'était pas possible de se rallier, et les moindres troupes ennemies et en ordre qui auraient pris, alors, une armée en flanc, l'auraient mise en déroute sans qu'on put y rétablir l'ordre.
Ge qui décide la question, c'est que toutes les troupes de l'Europe étant, à présent, sur le plus grand pied de manoeuvre, de célérité et de discipline, il y aurait un désavantage absolu à leur être inférieur de ce côté-là, d'autant que la guerre est, à présent, un objet de tactique et de manœuvres bien plus exactes et compliquées qu'anciennement : l'iiabileté, le bon plan de campagne et de disposition de bataille sera toujours ce qui l'emportera, mais, à égalité de toutes choses en tous points, l'exactitude et promptitude des manœuvres devra toujours l'emporter.
Il fallait bien rendre compte, en peu de mots, de ce qui avait principalement distingué le long et beau ministère du duc de
(1) Charles-Marc-Jean-François Régis, marquis de Houfflcrs, Grand Bailli de Beauvais, né en 1730, brigadier en 1761, maréchal de camp en 1762, inspecteur général d'infanterie en 1766.
Choiscul, qui avait commencé eu 175G et, ainsi, duré quinze ans, ce qui en fait un des plus longs. Je pourrais encore m'étendre sur la partie politique et sur la marine. On sait <]ue, du ciMé de la politique, il avait i^agné la plus haute considération dans toutes les Cours de l'Europe, où il était craint et estimé, et que, pour la Marine, il en avait tenté la réforme et n'aurait pas laissé que d'y faire du bieai. Les difficultés ne l'avaient pas rebuté, et il n'eût pas voulu l'abandonner à son cousin qu'il conduisait toujours et, quoiqu'on en dise, pour le peu d'argent qu'on fournissait, elle se trouva, à leur départ, sur un moins mauvais pied qu'on ne croyait, puisque les classes des matelots étaient nomi)reuses et que nous étions en état de mettre près de soixante vaisseaux de ligne sur pied en peu de temps. Mais tous ces objets mèneraient trop loin, et j'en reviens à détailler le reste de sa disgrâce- La fortune du duc de Choiseul fut assez rapide : en 1753, il futemployé, comme maréchal de camp, au camp d'Aimerie, sous le prince de Soubise. Ce fut après ce camp qu'il fut envoyé en ambassade à Rome, et je le remplaçai dans les deux années suivantes. Il fut, ensuite, envoyé en ambassade à Vienne et, étant revenu par un congé, il plut tellement à Mme de Pompadour, par la gaité et le décidé de son caractère et sa grande aisance en affaires, qu'il fut fait ministre des Affaires étrangères et eut toujours le plus grand crédit, depuis. Le Roi, qui aime qu'on le décide, ayant dit souvent qu'il n'avait jamais travaillé avec personne qui eût le travail plus facile et plus net, c'étaient ces qualités-là qui firent que le duc de Choiseul a rempli longtemps les principaux ministères, en trouvant le temps à donner encore assez à ses plaisirs, pour ne paraître jamais accablé du travail qui était pourtant, à la fin, pour la politique, devenu son goût dominant, et la gaîté et légèreté de ce même sentiment, jointe à de la noblesse et de l'élévation dans l'âme, est ce qui lui fit soutenir, avec fermeté et présence d'esprit, sa disgrâce.
Il paraît que c'est lui qui avait mis le Chancelier en place. Il avait cherché à tenir éloigné et en Bretagne le duc d'Aiguillon, celui de ses ennemis qu'il craignait le plus. C'est
pourquoi il me sut gré d'avoir refusé anciennement la Bretagne ; mais le duc d'Aiguillon en fit tant, qu'il fallut le rappeler à la Cour. Le Chancelier, très fin, pour ne pas dire davantage, voulait dominer seul. Le grand crédit du principal ministre l'offusquait. Il fit l'abbé Terray contrôleur général, avec promesse d'être opposé au duc de Choiseul, et celui-là avait lieu de faire valoir sans cesse, devant le Roi, les grandes dépenses du ministre, surtout pour la guerre et la Corse.
On a vu comme il se brouilla, dès l'origine, avec la nouvelle dame, et qu'il crut toujours indigne de lui de plier devant une pareille maîtresse. Le chancelier, le duc d'Aiguillon et le Contrôleur général, voyant cela, s'adonnèrent entièrement à elle. Elle ne connaissait personne. Elle se trouvait soutenue en se mettant à la tête d'un nouveau parti. Le duc de la Vauguyon, gouverneur du Dauphin, ennemi de tout temps du duc de Choiseul, Mme la comtesse de Marsan, le comte de Maillebois, les Broglie et plusieurs autres moins connus qui croyaient avoir à se plaindre du duc de Choiseul ou qui voulaient s'élever sur ses dépouilles, se mirent à la tête du parti. Il parut même, chose très singulière, que plusieurs de ceux qui affichaient la dévotion, prirent ce partilà aussi, sous prétexte que le duc de Choiseul avait contribué à la disgrâce des Jésuites, et ce parti, qui peut conserver d'anciennes racines, contribua peut-être encore à amener sa ruine.
La hauteur qu'}' mit la duchesse de Gramont, contribua encore à aigrir Mme du Barry, et peut-être le Roi à qui on cherchait à faire croire que le grand crédit du duc de Choiseul le tenait comme en tutelle. La Corse, la négociation avec l'Espagne pour arrêter la guerre, et les troubles du Parlement qu'on crut que le chancelier av. ùt excités exprès, furent des moments décisifs dont on profita pour déterminer le Roi, qui hésitait depuis plusieurs mois. A Fontainebleau, il avait paru se rendre. Depuis lors, le duc de Choiseul voyait bien qu'il ne résisterait pas, mais il montra, à ce sujet, beaucoup de grandeur d'âme et allait toujours hautement son train
avec f^aité, mais traitant tout lo monde avec plus d'attention et cherohant à faire du bien à beaucoup de monde.
Les premières années, il n'avait pas été aimé, son ton volage, brusque et décidé ayant révolté ; mais, depuis quelques années, sa droiture et son bon cœur étant plus connus^ il était fort aimé et, sur la fin, la noblesse de ses procédés lui avait attiré tout le monde.
Les cboses étaient donc sur ce pied lorsque je le vis, à mon retour, le l'i décembre. Je trouvai qu'il me traitait beaucoup mieux, ainsi que tout le monde, et je jugeai, à son ton décidé, qu'il avait pris son parti. Le dimanche 23 décembre, à la signature d'un contrat de mariage, le Roi parut très rêveur, et le regarda de manière qu'il vint dire à sa sœur qu'ils pouvaient faire leurs paquets. Cependant, il croyait que cela irait encore à quelques jours, et il grossit son portefeuille pour s'acquitter de tout ce qu'il avait promis, devant travailler le lendemain au soir, et il dit, en partant, que Cd qui lui avait fait le plus de peine, était de n'avoir pu vider ce portefeuille-là. Pendant ce temps, Mme du Barry ne cessait de pleurer et d'importuner. On fit croire au Roi que, s'il restait en place, l'Espagne ne céderait j)as, que c'était lui qui, sous main, fomentait la résistance du Parlement. Enfin, le Roi se détermina, non sans peine.
Le lendemain, veille de Noël, à onze heures et demie du matin, M. de Saint Florentin, alors appelé duc de la Vrillière, qui avait porté bien des ordres pareils depuis quarante ans, entra chez le duc de Choiseul à Versailles, et lui remit la lettre de la main du Roi, assez sèche, par laquelle il lui ordonnait de remettre ses deux départements et les Postes, et de partir, sur le champ, de Versailles, et, dans les vingtquatre heures, pour son exil, à Ghanteloup (1), sans y voir d'autres que ses plus proches. H y avait une autre instruction de la main du Roi, qui portait, entre autres, que, sans la grande considération qu'il avait pour la duchesse de Choi-
(i; Chanteloup, hameau à 4 kilomètres d'Amboise (Indre-et-Loire). Bâti par la princesse des Ursins, le château passa, après les Choiseul, entre les mains du comte Chaptal, et fut démoli en 1823.
seul (femme de beaucoup d'esprit et de mérite), il l'aurait envoyé plus loin.
Le duc de Ghoiseul dit qu'il s'y attendait, mais qu'il aurait cru avoir encore quelques jours, et qu'il demandait vingtquatre heures pour faire son travail et acquitter ses promesses, ce qui lui ayant été refusé, il vint tout de suite à Paris où il vit ses amis avec gaieté et liberté d'esprit, et tout le monde courut se faire écrire à sa porte et chercher à lui témoigner ses regrets.
Dans le même temps, le duc de la Vrillière vint à Paris chez le duc de Praslin, cousin du duc de Ghoiseul et ministre de la Marine, lui apporter sa lettre de cachet, fort sèche, dans laquelle il était exilé à son château. Celui-ci était malade, ce qui lui arrivait souvent, fort dégoûté, et il ne chercha point à marquer une fermeté inutile. Au contraire, il se fâcha et répondit qu'il était malade, qu'il ne pouvait bouger, qu'il ne concevait pas pourquoi on l'exilait, qu'il ne s'était mêlé de rien; que, pour son emploi, il y avait longtemps qu'il en aurait voulu être quitte, mais qu'il était injuste de l'exiler. On lui donna jusqu'à la fin de la semaine, à laquelle il fut obligé de partir, quoique malade, et n'aimant ni sa femme, ni la campagne.
Je reviens au duc de Ghoiseul : tout Paris s'empressa de lui marquer la part qu'on prenait à sa disgrâce, et jamais disgrâce, peut-être, ne fit plus d'honneur. La duchesse de Ghoiseul était fort touchée et fort plainte, mais elle marqua une grande âme digne d'elle. La duchesse de Gramont en marqua encore plus, mais d'un ton plus affecté et témoignant une joie presque trop grande. Jamais femme, peut-être, n'avait eu plus d'esprit que ces deux-là, mais d'esprit plus opposé ; aussi se détestaient-elles complètement, ce qui pouvait faire le malheur de l'exil du duc de Ghoiseul ; mais sa sœur fit un beau trait, si elle le soutient. Elle dit à la duchesse de Ghoiseul : « Nous ne nous sommes pas bien accordées ; j'ai eu peut-être des torts, en voulant dominer, que je dois réparer, cela étant nécessaire au bonheur de mon frère. Puisque nous devons vivre seuls ensemble, je tâcherai de