‹ Journal inédit, 1718-1784 (volume 4)Chapitre 3 sur 31 · DU 18 MARS AU 23 MAI · texte numérisé non relu

DU 18 MARS AU 23 MAI

Conversation sur l'Angleterre avec M. d'Hérouville, et sur mesafTaires personnelles avec le Contrôleur général Bertin. — Conditions queje pose à celui-ci au sujet du dédommagement qui m'est dû. — Le duc de Choiseul me propose le commandement d'un corps auxiliaire en Espagne ; je le refuse, et il est dévolu au prince de Beauvau. — Mon entrevue avec la duchesse de Gramont. — Je touche un arriéré de vingt-trois mille livres d'appointements. — Prise de la Martinique par les Anglais. — Expulsion des Jésuites. — N'étant point employé, je consacre mes loisirs au travail et à des promenades dans Paris. — Mauvais état de ma santé. — Sur la demande du duc de Chaulnes, je m'apprête à reprendre mes anciens postes en Picardie, Calaisis, Boulonnais, augmentés de l'Artois. — Séjour à Ivry; courses aux pépinières de Chevilly et aux potagers de Montreuil. — Les amours du marquis de Leyde. — Visites au marquis de Beringhen, à Ivry; au comte et à la comtesse deSparre, àVincennes'; au château de Dru* noy. — Travaux d'astronomie. — Départ de Paris le 8 juillet, avec mon fils et ma fille à qui je montre le château et la terre de Chantilly. — Visite au duc de Chaulnes, en son château près de Péronne. — Nouvelled'unemutinerie delaMaisonduRoi, à Calais, où le comte d'Estaing, commandant de la ville, a rétahli l'ordre. — L'abbaye de Corbie.

Le 18 mars fut très important. M. le Contrôleur général me fît (lire qu'il voulait me parler. J'y allai ; j'y trouvai

M. dllérouville dont on parlait tant, alin-s, puis(iifil avait l'entière confiance du ministre. En attendant la rentrée du Coutrùlour général, nous eûmes une conversation d'une heure, qui acheva de me mettre au fait de tout. Il me plaignit sur mon histoire de M. de Beauvau, et aj)prouva ma fureur et le parti que je prenais de dormir un an pour remettre ma santé et mon esprit, et voir la tournure des choses. 11 me dit que j'avais bien fait de refuser la Bretagne, que j'y réussirais d'abord et manquerais à la fin. Il approuva l'idée de la haute Normandie, en attendant mieux, et la Flandre, un jour, qui me convenait, et pour l'embarquement. Il me fît voir que toutes ses vues étaient toujours pour l'Angleterre, et y vaincre ou périr sans s'embarrasser des points d'appui et de la communication, le pays étant bon pour y vivre.

Je lui représentai que, quand on y pourrait passer, on y périrait assurément, qu'on y aurait affaire à des forces égales de braves gens qu'on ne peut vaincre chez eux; que des succès nous affaibliraient, et que le moindre échec vous fait tous rendre ou périr, et qu'il ne convient pas au Roi de risquer cinquante mille hommes en enfants perdus. Il persista à faire voir que c'était son idée.

Je convins avec lui que les moyens qu'il avait préparés étaient bons, lesbateaux plats très bons et en grand nombre. Il faisait beaucoup valoir d'avoir fait sauter le pont rouge pour mettre tous les bateaux plats d'infanterie dans le canal de Bergues.

J'en revins à l'expédition : je convenais que les prames étaient bonnes pour le débarquement, mais que, sans être maîtres de la mer, cela était comme rien; qu'il ne suffisait pas d'en être maîtres de force, ou par hasard un moment, qu'il fallait l'être six mois, ce que nous n'étions pas près d'être ; qu'il valait mieux essayer de les user par mes croisières. Il me parut persister à ce que je croyais ses folies, sans répondre aux objections, mais nous fûmes très d'accord pour le port de Dunkerque. Il parut convaincu de tous mes principes et vouloir les suivre, pour le curement du port, et pour l'avoir bon, même détruit, etc. Il me marqua confiance

et penser que j'étais projire pour la Flandre, mais c'était sa partie, et il la gardait. Il m'avoua qu'il y commandait, ayant du Barail, Grillon etPuységur, tous mes anciens; que, quand je voudrais y revenir, je serais le maître, mais qu'il sentait que je ferais mieux d'attendre au Havre les événements.

Il me conseilla fort, ce que je savais aussi bien que lui, de ne me charger d'aucuns fonds, parce qu'il n'y aurait pas le sol, et qu'on laisserait tout crouler, et il m'apprit que le port de Calais se comblait tout à fait. Il pensait que M. de Beauvau allait en Espagne, et il niait, pour lui, de rester à la Cour, chargé, comme on disait, en partie, d'un département. En effet, je sus, la veille, que la Marine, qui ne l'aimait pas, avait écrit pour demander à l'en exclure. En général, il me marqua, en apparence, confiance, et que nous pourrions être, à l'embarquement près, d'accord. Ainsi tout cela pouvait me mener à mes vues de Flandre, un jour où je désirais d'avoir quelque chose à faire, sans trop, étant en partie chez moi, et réunissant bien des objets agréables. Ce devait donc là être mon plan, et où je pouvais être bon.

Le Contrôleur général rentra et me fit entrer tout de suite dans son cabinet, et me dit d'abord : « Je vous ai prié de passer ici, pour vous dire pourquoi vous n'acceptez pas la Bretagne. Je sens vos objections et je vais les lever. » Je lui dis que je n'en avais que faire, que j'y échouerais à la fin, que la besogne paraissait au-dessus de mon esprit et de ma santé, que je ne touchais que quarante mille livres de mes biens, que je m'y ruinerais, et qu'il n'y avait pas mo3^en de tenir à des Etats d'une pareille espèce, à un parlement révolté, à remettre une marine sans argent, reprendre Belle- Isle sans moyens, à la folie de l'embarquement où l'on reviendrait, et que je n'avais qu'à désirer de remettre en tranquillité, pendant un an, ma tête et ma santé.

Il entreprit de me vaincre sur tous ces points : il me dit très au long les difficultés des États, et je les vis, par là, encore pis que je ne croyais, le pis étant que lui voulait en tirer beaucoup, dans le temps qu'ils étaient presque révoltés. Il m'avoua qu'ils étaient d'un tumultueux affreux, qu'ils du-

raient jusqu'à des quatre-vingts jours, avec un nombre de petites espèces de gentilshommes qui n'y devraient pas entrer ; (ju'il faudrait les réduire et réformer, mais que c'était uni' Ijosogne de paix. II me lit voir un grand mécontentement contre M. le duc d'Aiguillon, avec qui il était totalement brouillé, et sans se voir ni se répondre. II m'étonna enm'assurantque M. le duc d'Aiguillon désirait d'y retourner dans l'âme, qu'il ne criait si haut que pour en tirer meilleur parti; qu'il demanderait ces six cent mille livres, mais que lui, Contrôleur général, m'y aiderait et ferait l'impossible; que, pour la vie intérieure, il m'y aiderait plutôt de sa poche, et me donnerait plutôt les trois cent mille livres que les fermiers généraux lui donnent en propre pour le renouvellement du bail; qu'il n'y avait rien qu'il ne fit pour m'avoir là, ne connaissant que moi d'homme d'Etat sage; que M. de Beauvau était trop haut, Poyanne trop dur, qu'il ne voyait que moi, que c'était l'occasion de me faire avoir tout ce que je demandais de la Cour ; qu'en quatre conversations il me mettrait au fait.de tout pour les Etats ; que, si je pouvais m'en tirer, le Parlement serait peu de chose ; que je n'avais qu'à me défendre de l'embarquement.

II ne parla pas de Belle-Isle. Il ajouta que M. le duc d'Aiguillon portait tout sur ses états de dépense, jusqu'à une chaise, et qu'il doutait qu'il s'y fût écrasé; que c'était M. de Saint-Florentin qui proposait à cette place, qui était l'oncle du duc d'Aiguillon, qui voulait intérieurement y retourner. Ainsi, c'était contre son dire, car je devais craindre de les avoir à dos, et le duc de Choiseul y poussant peu, je n'aurais que le Contrôleur général pour moi, qui ne tenait à rien. Je faisais toutes ces réflexions, tandis qu'il me parlait, mais il m'objecta que je n'avais a'! aire qu'au bureau, qui n'est chargé que de cela, et qui est fixe.

Enfin, il n'y a chose au monde qu'il ne fit pour me déterminer. Je restai froid, et demandant du temps, mais que je n'y penchais pas. Il me dit que M. de Choiseul voulait que cela fût nommé avant le 1" avril; que, samedi, il retournerait à Versailles, et m'y verrait.

Je sentais bien que, si on voulait me faire un pont d'or, c'était le cas d'être fait duc, mon fds colonel avant le temps; promesse de bâton de maréchal, et que, si on renonçait à faire rembarquement, et qu'on me démontrât de n'y pas gâter mes affaires, c'étaient là les objets que je pouvais désirer, mais que tout cela était incertain, et la peine extrême, suivie d'une disgrâce très apparente, était plus claire, et je n'étais point tenté, mais embarrassé de manquer une occasion qui, pourtant, se présentait de manière à me mener à tout, si, par hasard, on réussissait, et valait mieux que les misères de l'armée, en sous-ordre.

Je le priai de faire entrer M. d'Hérouville, et je poussai devant lui une forte botte, pour l'entretien du port de Dunkerque, pour la jetée de l'Ouest, l'arrondissement du tournant, et le curement à fond avant la paix, pour, malgré la destruclion, le laisser un excellent port. x\insi, j'avais le plaisir d'être même le soutien du fameux d'Hérouville, qui m'en avait prié, et avec qui je finis bien.

Le 19, je pesai toute cette affaire, et je fis une note à donner au Contrôleur général, dont voici copie :

« Permettez-moi de vous dire que, devant que de dire le terrible Oui, il faudrait que les choses suivantes pussent être finies :

« Duc et pair.

« Mon fils colonel.

« Démontré de ne s'y pas ruiner.

« Me le faire demander et exiger par M. le duc deChoiseul, M. de Saini-Florenlin, le prince de Tingry, M. de Guerchy, etc., pour qu'on sache quon m'y a forcé. »

Mon fils parut désirer que j'acceptasse, et je fus bien aise de voir qu'il pensait en grand. Ma mère, enchantée d'espérer que j'allais me reposer et ne plus lui donner d'inquiétude, soupirait de ce changement, mais ne disait mot, ayant toujours la plus grande fermeté et la plus noble résignation. A soixante-dix ans, elle était encore admirable, et mieux que jamais, mais aurait bien voulu, une fois, jouir de nous deux, en tranquillité.

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Le 20 au soir, j'allai à \ crsailles, trouver Mme de Leyde, qui me demandait ; c'était jiour me presser d'accepter une fille du duc d'Ayen jiour mou lils, le maréchal de Noailles l'en ayant priée. Je tins bon à demander un an, sa santé ne permettant pas de le marier encore, et ne voulant pas nous engager d'avance. D'ailleurs, les anciens préjugés de famille de ma mère étaient contre. Cependant on pouvait, par là, sans rien ris(|uer, avoir le rang et la commission de colonel.

Le 21 mars, j'allai chez le ContrcMeur général, qui me parut plus ardent que jamais. Il me dit (|u'il venait de chez Mme de Pompadour exprès, ce qui me parut aller bien vite ; qu'elle avait paru fort aise que je pusse l'avoir, qu'elle avait témoigné avoir été outrée de l'histoire de M. de Beauvau, et qu'il fallait arranger cela. Je lui donnai ma note, dont copie est cidevant. 11 écrivit, sur-le-champ, à M. de Choiseul, de peur que Mme de Pompadour ne lui en eût parlé, car alors tout était tracasserie de Cour. Et il lui marquait (ju'il m'avait trouvé tout à fait refusant ; que, cependant, il m'avait sondé et croyait avoir découvert que, pour le rang et la commission de colonel de mon lils, je me laisserais aller ; qu'il n'y avait que lui qui put me déterminer, et qu'il l'en priait instamment. C'etaits'y bien prendre. Je lui expliquai l'état de mes affaires pour le rang, et que le Roi avait dit : « Il faut attendre ! » Du reste, il me remit au lendemain, et je travaillai aux affaires des particuliers, le reste du jour.

Le 22, les cartes se brouillèrent fort. Je vis M. Dubois, qui dit qu'il avait vu les choses très chaudes pour la Bretagne, mais qu'elles s'étaient bien refroidies, et qu'il me priait de me ressouvenir qu'il avait toujours fait de son mieux pour moi. A quoi je vis qu'il pensait que tout tournait mal.

J'allai chez le Contrôleur général, qui était souffrant, à son ordinaire, et qui me parut avoir de l'humeur. Il me dit n'avoir pas de réponse de M. de Choiseul et qu'il fallait lui en faire la confidence. Je lui dis, entrevoyant du brouille a tout cela : « Mais, s'il répond qu'il ne le conseille pas ! » Alors il me dit : « Dans ce cas, j'ai ma lettre toute prête, et je lui dis que je lui abandonne la Bretagne et ne m'en mêle

plus ! » Et cela (l'un ton très décidé, et qui me fit voir sa perte, et qu'il voulait voler de ses propres ailes.

J'allai au café de M. le duc de Clioiseul, à qui je fis la confidence que, ne songeant à rien, chez moi, à Paris, et me tranquillisant sur ce qu'il m'avait dit, j'avais reçu un billet du Contrôleur général, qui demandait à me parler ; qu'y ayant été, il n'y avait chose au monde qu'il ne m'eût dite pour me faire accepter la Bretagne; que je lui avais répondu la même chose que j'avais eu l'honneur de lui dire, à lui, M. le duc de Choiseul, la première fois.

A quoi M. de Choiseul, fronçant le sourcil, me dit : « Je ne connais de commandant en Bretagne que M. d'Aiguillon, jusqu'à ce que le Roi en nomme un autre. S'il l'ordonne, à la bonne heure ! Vous pourriez bien commander les troupes, mais, pour les Etats, je ne connais que M. d'x\iguillon ! »

Je vis que le Contrôleur général, brouillé à outrance avec M. d'Aiguillon, voulait absolument s'en défaire, et que cela allait faire le plus grand événement. Je dis à M. de Choiseul que je ne connaissais que ce qu'il m'avait dit, que je ne m'en tenais qu'à lui, et ne voulais pas avoir affaire à d'autres. Il me dit : « Allez donc dire à M. le Contrôleur général que vous n'en voulez pas ; vous ne réussiriez jias dans ce pays ! J'ai songé à vous pour la haute Normandie. Nous y nommerons un autre. Vous avez toujours été le premier destiné pour les plus belles besognes. Voulez-vous commander les douze bataillons en Espagne? Je vous y enverrai ! »

Je vis mon sort bien changé et sautillant. Je dis que cette besogne était trop belle pour ne pas l'accepter, mais que, si c'était pour joindre, en Portugal, l'armée d'Espagne, on disait que la chaleur tuerait tout le monde. Il me dit: « Soit joindre l'armée, soit Gibraltar, soit garder les côtes. Enfin, si le Roi ne vous envoie pas d'autorité en Bretagne, je peux vous donner cela. »

J'entrevis d'abord tous les risques, mais, d'après le principe qu'il faut toujours accepter le plus grand, quand il se présente, je dis que j'acceptais, mais qu'il m'évitât de voir le Contrôleur général, et d'être mêlé en rien dans une si grande

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tracasserie, où je n'avais nulle part. Il persista à vouloir que je le visse. Je le sondai aussi sur les honneurs et l'avancemcnt do mon 111s. Il mo dit : « Voulez-vous me faire refuser ? Je vous ai demandé du temps ! » Je dis : « Mais le temps s'écoule !» Il me dit : « Comment ! Il faut au moins un an ; je ne peux pas plus tôt en parler, après la façon dont le Roi m*a parlé! »

Je me vis renvoyé, pourtout, bienloin: « Mais, au moins, dis-je, la commission de colonel ! » Il me dit : « Le rang de M. de Véracne courra qu'à vinp^t-trois ans, et votre fils ne l'aura qu'à vingt-trois ans ! «Je montrai inutilement la grande douleur d'avoir, et lui aussi, perdu tant de peine, et je remettais tout à la Providence, dans un siècle si orageux. Je sentais que l'Espagne pourrait produire la grandesse, la Toison, le payement total de mes dettes, peut-être maréchal de France, mais aussi tous les risques dont le plus grand était le climat pour mon fils, et les culbutes et cabales de Cour, qui pourraient m'écraser, quoiqu'en faisant bien.

En un mois de temps, il avait déjà été question, pour moi, d'un camp à Calais, du pays d'Aunis, de la Bretagne, de la haute Normandie et de rEsj)agne ! Dieu savait ce qui en arriverait, et le tout sans que j'eusse rien demandé !

Je ne voulus pas parler au Contrôleur général, ce jour-là, pour lui laisser mettre de l'eau dans son vin, et je vins réfléchir, chez moi, à tout ce chaos, qui m'aurait amusé en philosophe, sije n'en avais pas fait partie.

Le soir, je demandai rendez-vous à Mme la duchesse de Gramont, ne voulant pourtant pas laisser gagner cette tracasserie, et désirant y couper court, au moins pour moi. Elle me donna rendez-vous à huit heures du soir, dans son petit cabinet, qui était où j'avais tant vu ouvrir les lettres du pauvre maréchal de Belle-Isle, et où j'étais à sa mort. On l'avait bien ajusté, et c'était le réduit où elle passait les journées, et où se réglait, en partie, l'Etat, avec le cabinet de Mme de Pompadour.

Je lui exposai simplement le fait, lui faisant voir que j'avais toujours refusé ou mis pour condition qu'on me fit demander

et exiger, par M. le duc de Choiseul, d'accepter la Bretagae (bien m'en avait pris d'avoir mis ce mot) ; qu'ayant vu que cela ne convenait pas à mon ministre, j'allais refuser net, mais que, n'ayant pu voir M. le Contrôleur général, qui partait ce soir-là pour Paris, j'allais pour le lui dire positivement à Paris.

Elle m'assura qu'elle en parlerait, ce soir même, de manière qu'on ne put m'en savoir aucun mauvais gré ; que cela ne venait de moi en rien, mais de l'entêtement du Contrôleur général, qui s'était mis dans la tête d'ôter M. d'Aiguillon, tandis que M. de Choiseul pensait qu'ayant commencé la besogne, il fallait qu'il la finît au moins pendant la guerre. Elle ajouta que son père sentait qu'il m'avait fait une injustice, qu'il fallait qu'il la réparât, que c'était son intention de bonne foi.

Je lui dis que, pour moi, j'étais dégoûté, à moins qu'une belle besogne ne me ranimât, mais que c'était mon fils qui faisait tous mes objets, surtout les honneurs, et colonel avant le temps, lui rapportant tout ce qui s était dit là-dessus, du temps du maréchal de Belle-Isle. Elle parut écouter mes objets avec attention. Enfin, je lui dis que son frère m'avait dit qu'il faisait mon affaire de me contenter, que je m'en tenais là, et que j'allais rompre avec le Contrôleur général, comme de moi, sans seulement le nommer, étant plus propre à accommoder les tracasseries qu'à en faire.

Nous nous quittâmes contents l'un de l'autre.

A neuf heures du soir, j'allai dire le tout à M. Dubois, qui approuva et me conseilla d'écrire, sous double enveloppe, dès que j'aurais tout rompu. Pour l'Espagne, il demanda du temps pour me donner un conseil, et il me dit que j'avais très bien fait de parler à Mme de Gramont, car, dans ce pays, il ne fallait qu'un moment pour être perdu. Sa bonne tête, quoique si chargée, ne se démentait pas. Je vis qu'on était peu content du peu de ressources du Contrôleur général, et qu'il voulait s'y défaire de la Bretagne, qu'on ne prendrait pas.

Le 23 mars, je revins à Paris et j'allai à l'issue du dîner du

Contrôleur général, pour rouipr»' coniine jn Tavais promis. Il était si ardent à la chose, <|u'il nous avait lâché, dès le matin, M. de La Breuillc (Ij, notre médecin, et mon ami, pour nous y réchaulTei-. Il me dit d'abord: « Allons! dites-UKji ce que vous avez lait, et je vous dirai ce que j'ai fait ! » Et, tout de suite, il me rei)arla de la beauté de la change, qui est une espèce de vice-royauté, et une des seules stables dans le royaume. Pour ne pas le laisser trop s'étendre sur une chose que je ne devais pas accepter, je tâchai de le prévenir, et je lui dis qu'ayant fait mes réilexions, j'avais vu qu'il n'y avait que des besognes purement militaires qui me convinssent, et que celle-là ayant trop d'objets difficiles, je m'étais déterminé à le supplier qu'il ne fût plus question de moi.

Il parut très touché, et il me dit d'abord : « Vous avez donc vu M. de Choiseul ? » Je lui dis: « 11 n'est pas question de cela. Je n'ai vu personne, et je ne parle que de moi et pour moi, et je suis résolu à n'y pas songer ! » Il me dit : « Gela étant, mon parti est pris, et je lui remets la Bretagne ! La lettre en est faite, comme vous savez ! » Et, sonnant, il ordonna que son couirier ne partît pas qu'il ne lui eût parlé. Je lui représentai qu'ayant toujours été sage et une tête froide, il fallait qu'il continuât sur le même ton. Il m'assura que c'était très froidement, et un j)arti pris réfléchi.

Je vis que, s'il ne nommait de sa main le commandant de la Bretagne, il ne voulait plus s'en charger, surtout étant aussi mal avec M. d'Aiguillon ; que, si M. de Choiseul tendait àêtre aussi surintendantdcs Finances, cela pourrait l'y mener, mais qu'il ne l'accepterait, a]tparenimeut, pas. Cependant, j'en entrevis de grands événements. Je lui dis qu'il sentait, en tout ceci, ma sagesse, et que j'espérais qu'il ne me commettrait pas vis-à-vis de Mme de Pompadour. Il me dit que c'est parce qu'il me croyait sage qu'il avait pensé à moi, et qu'il manderait simplement que je n'en voulais pas. Ensuite, voulant pourtant savoir ce qu'il avait fait, je lui dis : « Mais

1 PautifT fie la Breuille cl non La Broille, comme l'écrit M. de Croy, était premier médecin de la Dauphine, en survivance.

VOUS n'en aviez pas parlé, depuis, à la Marquise ! » Il me dit qu'il lui en avait encore parlé très fort, la veille au soir ; qu'on n'attendait que mon consentement, et qu'on l'aurait fait signer au Roi dès ce soir. Je lui dis : « Mais lui aviez-vous parlé de mes objets ? » Il me dit : « Je lui avais fait voir votre note. Elle a trouvé que ce serait faire un marché avec son maître, mais elle m'a dit que, si vous l'acceptiez, elle ferait de son mieux après, pour vous contenter. »

Je fus fort aise de voir que cela n'en était que là; que, dès que ce n'était qu'ap?'ès, je n'en étais pas plus avancé qu'avec les promesses que j'avais déjà, et que je serais resté brouillé sans rémission avec les Choiseul. Ainsi, je n'étais que bien aise de me tirer d'une besogne qui pouvait me mener droit à la plus rude chute, et à ne pouvoir réussir nulle part, ayant le ministre despotique contre moi. Mais cela faisait voir qu'il ne l'était pas en tout, et que Mme de Pompadour lui tenait tête de manière à faire bien de grands événements!

Comme je sortais, M. de Saint-Florentin entrait ; ainsi, l'affaire aui-ait été vite.

Je revins chez moi rendre compte à ma respectable mère qui, avec la vivacité de quinze ans, avait toute la sagesse de son âge, et la plus grande élévation d'âme, avec la plus grande tendresse et sensibilité. Je fis lire le tout à mon fils, avec qui je sondai le grand et nouvel objet de l'Espagne, dont je n'osais parler à ma mère, de peur de la tuer. Comme c'était mou lils qui faisait toute mon inquiétude, pour le bel objet de l'Espagne, je lui fis la balance. Il pencha à attendre le sort et ne faire qu'accepter. Ainsi, j'écrivis à M. le duc de Choiseul simplement ce qui suit :

Paris le 23 mars 176-2.

« Monsieur, « 11 n'a pas été possible de voir M. le contrôleur général avant aujourd'hui, à l'issue de son dîner. Je viens de refuser tout à fait, et sans parler d'aucun autre que de moi.

« Je compte entièrement sur vos bontés, et sur ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire.

« Je suis avec respect, etc. »

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Par là, j'avais esporanco do me tirer d'alTaii-e vis-à-vis de mon ministre, mais je pouvais rester mal avec Mme de Pompadour. C'est ainsi que, sans songer à rien, dans ce pays-là, on peut être perdu d'un moment à l'autre.

Je rendis aussi compte à ma mère de la proposition du mariage pour mon fils avec Mlle d'Ayen (1). Elle y montra toujours la plus grande répugnance. Cependant, Mme de Levde n'avait pas voulu rompre tout à fait. Ainsi, cela resterait ou une espèce d'engagement malgré nous, ou tous les Noailles pour ennemis, autre querelle sans y avoir eu part. J'emportai, au moins, alors, de la Cour, l'alFaire de mes anciens apjiointements. Le Roi me devait 23.000 livres pous lesquelles, en papiers, je n'en aurais touché que neuf. Je criai tant, qu'on me donna pour 47.000 livres de contrats pour faire mes 23.000, mais, je fus bien embarrassé, après, de ces papiers, tant les affaires allaient mal!

Le 25 mars, j'allai à Versailles, après la grand'messe; j'arrivai au café de M. de Choiseul, où j'eus la douleur de trouver M. de Beauvau, mais il fallut bien faire semblant de rien. Je demandai, en passant, si l'on était content de la manière dont j'avais rompu la Bretagne. On me dit : « Oui, monsieur! » assez sèchement. Ensuite, on nous dit de descendre, à M. de Narbonne qui commandait sous M. de Senneterre en Aunis, et à moi. M. de Beauvau s'y trouva encore. Oti disait que, piqué de ce que M. de Soubise l'avait refusé, il voulait y aller de force. On vint avertir pour le Conseil.

Le 26, voyant qu'il n'y avait que très peu de monde chez M. de Choiseul, j'y restai à dîner. Il ne me disait rien. En sortant, je lui demandai mon sort. Il me dit, après avoir un peu rêvé: « Revenez le dimanche d^-s Rameaux (4 avril) ;je ne peux vous rien dire devant ! » Je lui dis : « Mais dois-je garder mes mulets? » Il me dit : a Nous verrons alors! » Ainsi, je me vis remis bien loin, et j'imaginais qu'il était toujours question de l'Espagne, quoique l'ambassadeur soute-

(1 Pbilippine-Louise-Cathcrinc, fille de Louis, duc d'Ayen, née en 171^5, mariée, en juin 1163, au duc de Guiche, fils du duc de Gramont.

nait qu'on n'y demandait pas de Français. Je revins donc à Paris, sans rien savoir, et je gardai mon équipage au hasard et à ma perte. Cependant M. de Ghoiseul avait dit que j'allais en haute Normandie à MM. d'Harcourt et de Guerchy. Pour moi, je ne demandais rien et me laissais aller au sort.

Après avoir crié bien fort et fait des démarches, on me donna pour 50.400 livres de contrats sur les cuirs à 3 pour iOO, qu'on me compta par grande grâce, sur le pied de 45 pour 100, me faisant 22.G00 pour les 23.000 livres qu'on me devait, et, après m'ètre bien informé, on me conseilla, pour le plus sûr, de les réaliser, et un agent de change m'en procura, le 3 avril, 19.200 en argent, au cours de la place, à 38 pour 100. Au moyen de quoi, je ne perdis que 4.000 livres, et je fus des mieux traités. Cependant, cela tenait lieu au Roi de 50.000 livres, tant ses affaires étaient délabrées. Je me mis tout de suite à payer mes dettes.

On payait très exactement tout ce qui servait dans les armées, mais tous les états-majors, entrepreneurs, et tout ce qui servait sur les côtes, était en arrière. Je remarquai que j'avais pourtant touché du Roi environ 15.000 livres par année, depuis six ans, ce qui ne laissait pas que de bien aider. Ainsi, ceux qui servaient aux armées étaient bien mieux payés qu'à la fin de Louis XIV, mais les ressources et le commerce étaient encore plus bas qu'alors.

Le 30 mars, on apprit la perte de la Martinique où les Anglais, ayant débarqué le 26 janvier, prirent le fort Royal, le 6 février. Mais M. de la Touche (1) tenait encore un peu au fort Saint-Pierre. Les habitants livrèrent un combat qui, ayant mal tourné, et les Anglais traitant fort bien les habitants des autres conquêtes, ceux-ci aimèrent mieux se rendre. Cette perte était un des derniers coups de grâce, et on était fort inquiet pour nos neuf vaisseaux et M. de Belsunce qui était allé au secours. Les Espagnols furent très alarmés de cette prise, et elle les fit, sans doute, commencer

(1) Le Vassor de la Touche, créole de la Martinii[ue, était parti de la Rochelle à la fin de Tannée 1760, pour succéder à Beauharnais, dans le gouvernement de la Martinique.

à sentir \o gros jeu qu'ils jouaient. Il ne restait plus que les îles do France et île Bourbon, aux Indes, Cayenne, la Grenade et Saint-Dominique, et tout avait bien l'air d'y passer. Ainsi, nous devions bien regretter les propositions de paix, tout terribles qu'elles étaient, car le commerce immense (|ue pourraient faire les Anglais les mettait à même de tenir longtemps.

Le 31, Mme de Leyde m'envoya chercher de chez Mme la duchesse d'Havre, et m'apprit son alTreux malheur, qui était que son fils était parti de Bruxelles avec une comédienne qu'il voulait épouser à Amsterdam. Elle fit les plus vives démarches pour y faire mettre opposition. Tous les ministres lui donnèrent les plus fortes recommandations, et ordre à M. d'AlTry, qu'elle envoya par un courrier, et j'allai avec elle, la nuit, chez M. le comle de Choiseul, bien tard, puur cela.

Le !'"■ avril fut le jour fatal dos Jésuites. On ferma leurs collèges et noviciats, tout fut licencié. L'arrêt que la Cour avait cMivoyé un peu en leur fjiveur, au Parlement, fut rejeté. La Cour n'osa ou ne voulut pas les soutenir, n'étant pas la plus forte contre les formes des Parlements qui avaient pris le dessus, et il resta à suivre l'affaire pour voir si le Parlement les séculariserait comme avait fait le parlement de Rouen, en déclarant leurs vœux comme abusifs et nuls.

Ainsi finit pres(|ue, en France, cette fameuse société, qui se l'était attiré par la maladresse d'avoir soutenu son procès du père Lavalette où elle avait cité sa constitution de Prague de 1757, ayant ainsi donné occasion de 1 i demander, et l'esprit de parti du parlement contre eux et le molinismo avaient fait le reste, les parlements ayant suivi cela avec toute l'exactitude et l'avantage que leur donnaient les lois et la faiblesse de la Cour. Il n'y eut que le Parlement de Flandre qui les soutenait.

Xon seulement on détruisait les constitutions des .Jésuites, mais même on parlait de demander celles des autres ordres. Cela pouvait aller à détruire presque tous les moines, et tout allait grand train à la diminution de la religion et au tolé-

rantisme. Les curés de Paris, ne dépendant pas absolument de l'archevêque, administraient toujours. Le parti du molinisme paraissait à sa fin. On ne parlait plus du jansénisme, parce qu'il n'était plus tourmenté, et, de quatre-vingt mille communiants de la paroisse de Saint-Sulpice, on ne comptait guère que vingt-deux mille Pâques. Ainsi, la religion était bien en souffrance !

Le l*^"" avril nous prit sans vert. L'hiver, sans avoir été fort rude, fut si long que je n'ai jamais vu commencer le printemps si tard. A Pâques, le 11 avril, les marronniers ne disaient encore rien, et les jacinthes ne faisaient que commencer. Mais, trois jours après, tout vint à la fois.

Le 4 avril, dimanche des Rameaux, j'allai, après l'office, à Versailles, où mon sort, après tant de ballottage, se termina d'une façon bien douce et peu brillante, après avoir pensé avoir la Flandre, l'Aunis, la Bretagne et l'Espagne. J'allai au café de M. de Choiseul, qui ne me disait mot et m'évitait. Je le pressai en lui disant: « Voilà le jour que vous m'avez dit de revenir 1 » 11 me dit : « Eh bien ! a^ous allez à Rouen ! » Par là je vis tout décidé.

De là, ayant parlé à M. de Beauteville, il me dit qu'enfin M. de Beauvau, qui était naturellement incertain et changeant ^ avait enfin accepté l'Espagne, et qu'il avait remercié le Roi, la veille, pour cet objet. Ainsi, je vis qu'on ne m'avait fait attendre que pour être à son défaut, que c'était pour attendre sa décision qu'on m'avait remis, et qu'il m'ôtait encore cela.

Par tout ceci, je sentais que mes grands objets étaient cessés. Le bien était que, sans me compromettre, je pouvais laisser passer, là, un an ou deux, pour voir si les choses prendraient une meilleure tournure; que, pendant ce temps, je pouvais gagner des rangs et prendre de l'ancienneté. Je pouvais aussi remettre ma tête échauffée de l'événement de M. de Beauvau, et ma santé, en faisant des remèdes avec soin, et, à la place de l'ambition, gagner de la tranquillité d'âme. Le mal était que je pouvais être, par là, en partie regardé comme hors du service, ne faisant pas les dernières

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