‹ Journal inédit, 1718-1784 (volume 4)Chapitre 5 sur 31 · HH UNAL Dl DlC DE CUOV · texte numérisé non relu

HH UNAL Dl DlC DE CUOV

Le dimanche de la Trinité, je déjeunai avec force fraises et guiii^nos, à dix heures, ayant ma table à l'abri, au lluteur, avec déUces, par le beau temps, mais le vent trop sec de nord. Cela m'établit une diarrhée «pii me sauva. Je continuais toujours les jus et herbages, en y ajoutant le poisson. Tronchin voulait me mettre aux épinards, presque pour toute nourriture.

Après la messe de la paroisse, où l'aimable curé avait fait faire un bel escalier, je menai ma fille, M. de Sainte-Aldegonde et mon iils près du moulin ; nous cherchâmes les trois points de vue à choisir pour faire la guinguette de la vigne. Puis, j'allai chez Mme Guillot, où je fus agréablement, et j'examinai ses pavillons et ses terrasses. Je m'arrangeai avec M. delà Breuille, sur mes régimes.

Le 7, je sors à cheval et monte le raidillon de la Croix, au pavillon de M. Guillot. Je monte en cabriolet d'emprunt. Je vais par Bicêtre et Villejuif, à Cheviliy, endroit étonnant où il y a soixante mille pieds d'arbres fruitiers mêlés avec tous les beaux arbustes à millions.

Le soir, je monte à clieval dans le potager.

Le 8, saint Alédard, il plut, le soir, sur Paris. Nous nous attendîmes de passer de l'été à l'hiver.

Le 9, j'allai encore de grand matin aux ouvriers, et nous décidons le beau banc de l'angle, en belle vue, avec Chossard. Je l'oriente en facedeBelleville,tirantdupavillonde M. Guillot à Conflans. Le soir, la pluie froide commença.

Le 10, Fête de Dieu, il fit une pluie si froide, qu'on ne put faire la procession. Nous allâmes à l'office le matin et au sortir du dîner, après quoi j'allai chez M. le Premier (1), qui avait grand monde. C'était celui qui tenait le plus grand état de la Cour. Le prince de Tingry y fut. On me fit enrager, à l'ordinaire, sur mes régimes, et on me trouva bien changé. Cependant, l'appétit et le soleil me reprirent un peu alors,

(1) Le château d'Ivry, appartenant au Premier Écuyer, marquis de B6rin- „hen, était entouré d'un superbe parc dont il ne reste, actuellement, que quelques traces. On y remarquait une statue de Coysevox, représentant Louis XV, que le marquis reçut plusieurs fois dans son domaine.

mais je retombais à mes souffrances d'estomac ordinaires.

Le 11, je lis achever le pont de la grille et le ferrage du chemin, puis j'allai, pour la première fois, dans notre nouveau cabriolet, qui n'était plus de ces petites carrioles basses — la mode en était passée. C'étaient alors nos anciennes chaises à l'italienne. Je créai postillon de carriole Siré, qui me mena à merveille^ Je fus content de la voiture et je vis finir le nouveau cours.

J'allai à l'hôtel, à Paris, chercher ce qui restait à faire copier pour avoir des doubles de tout. Je travaillai avec Balluet et fus charmé du jardin, quoique venant d'une si jolie campagne, mais la vue de mon appartement en valait une.

Le 12, après avoir mis les ouvriers en train, je déjeunai toujours au tluteur, que j'allais exécuter, avec d'autres joli» berceaux et celui de Paris, pour faire des abris à l'Hermitage. A dix heures, j'allai à cheval passer le bac de Conflans, à la grand'messe, aux Carmes, voir leur jardin, et je revins par un beau temps, m'étant fort amusé. Le soir, je fis une charmante promenade à cheval avec mon fds et ma fille, qui y était fort bien. Nous parcourûmes les hauteurs voisines et les belles vues. Cela me fit grand bien.

Le J 3 juin, j'allai, à l'ordinaire, à la grand'messe. C'était le dimanche dans l'octave du Saint-Sacrement. L'Évangile touchant de la parabole du maître qui invite beaucoup de monde à son festin, où tous se font excuser, les uns ayant acheté une campagne, les autres pour les affaires de leur commerce, les autres pour le soin de leur famille, donna occasion au curé, au prône, de faire de moi un éloge trop fort sur le bon exemple, et il fit, en même temps, un parallèle trop marqué dont je fus très fâché et embarrassé.

Ce jour-là, j'entendis les comptes de Balluet, que je fis venir de Paris. Je vis avec joie que je pouvais partir sans un sol de dettes. Le soir, j'allai à cheval, qui me faisait tant de bien, chez M. le Premier, par un très beau temps. Saint Médard manqua, car il avait un peu plu à Paris, mais pas à Ivry, et il plut presque tous les jours, à Paris.

Le 14, de bonne heure, j'allai aux ouvriers. Le soir, ayant

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fait, à cheval, la tournée tout le lon^" de Teau, de la RApée au port à l'Anglais, arrêtant à la jonction de la Marne, où il y avait plus de cent ciMtjuante bateaux de charbon en réserve, je vins encore chez M. le Premier, où je pris, avec le maréchal de lîiron, de bonnes leçons de la façon de planter, d'un abbé alors très à la mode. Nous vîmes les immenses bassescours, M. le Premier n'ayant plus le bel Armainvilliers (1) portant tout à Ivry.

Mme de Leyde se guérissait et se consolait; son lils, s'étant défait de toute sa maison, était revenu de Hollande et boudait seul, à Leyde, Pallaire étant linie au moyen de la force qu'on y avait mise du père putatif qui était allé chercher la fille, avec lui, à Hambourg, et des quatre mille livres de pension que Mme de Leyde lui avait données.

Le soir, après le Salut, M. et Mme d'Aspremont vinrent souper, et nous dimes le peu de nouvelles qu'il y avait.

Le IG, au soir, j'allai à cheval voir le superbe et singulier jiavillon de M. de Montmartel, où, sur quarante toises de large, il y a deux millions de dépense. C'est un des morceaux des environs de Paris où il y a le plus de goût, et neuf appartements de maîtres. La distribution mérite d'être étudiée et les porcelaines d'être admirées. De là, craignant de manquer le Salut, je pris le solide, et j'allai, d'un temps de galoj), à l'église. Cet essai ne me réussit pas mal.

Le 17, Octave de la Fête-Dieu, nous allâmes à rollice à la paroisse , qui est comme une collégiale. De là, j'allai voir Mme de Leyde, avec qui j'eus une conversation curieuse sur son fils qui la grondait fort de l'avoir empêché d'épouser cette comédienne, et disait qu'il ne voulait plus de conseils. Elle me parut attachée au nom de Croy. Ainsi, je hasardai de toucher les matières d'intérêt. Elle me dit que, l'ayant réexaminé, elle croyait que la grandesse de son frère me passerait. Je lui dis que j'ambitionnais ce titre-là et Beaurain (2),

1) Armainvilliers, seigneurie de Bretagne, érigée en comté, en l'tOi, au profit de Jacques-Louis de Béringhen, Premier Écuyer, mort en 1723, père d'IIenri-Caraille, dont il est question ici.

(2) Beaurain, ville située à 25 kilomètres de Cimbrai, et à '» kilomètres de Soleemes (Nord).

pour substituer, au chef du nom, les grands titres et anciennes terres. Elle l'approuva, et nous parlâmes ouvertement. Gela fut important. Je m'informai des voyages du Roi : il ne faisait que courir de maison à autre, ce qui le dissipait, et il s'amusait un peu, tandis que l'Europe souffrait bien.

Le soir, j'allai à la fin de Vêpres; je suivis la procession autour de l'église, pour bien clore l'Octave. En sortant de l'église, à quatre heures, nous partîmes, avec ma mère et ma fille, mon fils suivant avec M. Collins, en cabriolet. Il était bien doux d'aller ainsi en famille, si unis et tournant bien! Nous fûmes, par une belle soirée, à Chevilly, endroit curieux. Le chef de la direction nous fit tout voir, les endroits où étaient les poules, les fruitiers à la Montreuil, puis, à cheval, je revisitai tous les immenses massifs de fruitiers et d'arbustes, et les belles terrasses, et je pris de bonnes notes sur le parti à tirer des jardins, en juin.

En revenant, mon fils nous passa, le cabriolet l'amusant fort, et sa joie nous en causait beaucoup, mais sa santé tenait de la mienne, comme la mienne de celle de ma mère. Pour ma fille, elle était à merveille, mais inquiète de son mari, incommodé en Hesse, ainsi que M. de Guerchy, y ayant, là, bien des malades, et une disette affreuse. J'étais bien content de n'y pas être et de m'amuser pendant ce temps, car on ne se souciait seulement pas de savoir ce qui s'y passait, et tout était dans l'inaction. Mais nous apprîmes, alors, que le Czar donnait 30.000 hommes au roi de Prusse, qui avait publié aussi sa paix avec la Suède, et la reine de Hongrie, disait-on, nous demandait hautement les 24.000 hommes du traité ; tout s'embrouillait encore de plus en plus.

Le 18, aj'^ant été longtemps aux ouvriers de la grille et au tondage du Auteur, que je remis en règle, j'allai, par le bac de la Râpée, chez M. Allen, à Picpus, pour le presser pour mon échange, mais il n'y était pas. Je vis son joli jardin et celui de Picpus, où on m'assura que, pour garder le raisin jusqu'à Pâques, assez pour en donner à collation à la communauté, on ne faisait que l'égrener et l'étendre sur des claies»

en un endroit bien sec. Je revins par le bac de Carrières (1).

Le 19 juin, le beau temi)s continuant depuis trois mois, j'allai, à cheval, entendre la messe aux Carmes de Carrières, puis parle bois de Vincennes, où j'avais tant couru, il y avait plus de vingt ans, que je n'avais pas vu depuis, et qui grandissait et était bien percé. J'allai à Montreuil, tout en haut, chez M. Pépin, fameux jardinier, surtout pour les pêchers. Il a un pêcher de 42 mètres de large, qui a rapporté deux mille pêches.

J'y continuai un mémoire curieux de mon fils sur la culture et les expositions et ameublages de terres, fort curieux. Je revins par Vincennes, où, arrivant au dessert de Mme de Sparre (2), j'y déjeunai avec mes cerises, et j'y restai trois heures agréablement. En revenant, le soir, par mon nouveau passage, je trouvai qu'on commençait à poser la grille.

Le 20, dimanche, j'appris à raccommoder les télescopes, avec M. Paris. Le soir, j'allai à cheval à Vincennes, dont le bois a de belles parties, et de bien laides, chez Mme de Sparre, qui me mena chez le commandant, M. deGuyonnet(3),

(1) Les Carrières-sous-Charenton, village situé au bord de la Seine, paroisse de Conflans.

(2i La famille de Sparre, une des plus illustres de Ja Suède, a toujours été pourvue, dans ce roy.iumc, des premiers emplois : Pierre-Maffnus de Sparre, ambassadeur en France en 1G14-1675, fut créé comte par Louis XIV. Son fils Laurent abjura le luthéranisme, — ce qui lui valut une pension de 3.000 livres, — et mourut en 172.-3. Les faveurs royales s'étendirent au (ils de Laurent, à Joseph-Ignatc-Magnus. dont il a été parlé ci-dessus (V. p. 3fJP : il fut nommé, en 1742, colonel de l'ancien régiment de Sparre, appelé le Ho>/al Suédois, dont son grand-oncle, Eric-Magnus, promu plus tard lieutenant général, avait été colonel en 1G94.

Joseph obtint, en outre, dans le château de Vincennes, le logement où nous voyons le prince de Croy lui faire visite, peut-être comme à un ancien aide de camp du duc d'Harcourl. Plus tard, ce logement passa à son fils aîné, Alexandre Séraphin Joseph de Sparre, né en 1736, qui devint, à son tour, colonel du Royal Suédois en WUi, et lieutenant général en 1784. Sa femme, Anne-Adélaïde Camuset, était la fille dun notaire au Chàtelet. 11 l'avait épousée en 1763. C'est cette dame dont Mirabeau raconte f|ueile correspondait par signes avec lui, entre 1777 et 1780, lors de sa détention au donjon de Vincennes. (V, Sophie de Monnier et Mirabeau, par Paul Cottin, introduction, page CXLVn.)

(3) De la Houssaye de Guyonnet, lieutenant de Roi au château de Vincennes.

mon ancien ami; de là au jardin de M. de Sparre, qui y est heureux, et un exemple frappant qu'on se fait son bonheur soi-même, et mieux dans le calme que dans le chaos. Il me mena au bal, qui est une chose à voir. C'est une salle de bois, avec des gradins couverts, où on danse, et l'affluence y est telle qu'il y avait près de cinq cents carrosses, ou fiacres et cabriolets. Tout le monde qui se promène autour et dans le bois rend le coup d'œil champêtre. J'y fus reconnu par le duc de Nivernais, et je ne fis qu'entrer et sortir, et revins par un temps sec et froid.

Le 21, j'allai à Paris continuer l'arrangement des catalogues. Je fus enchanté du jardin, que je vis en fleurs d'espèces que je n'avais pas encore vues, surtout le periploca. Ce jardin est charmant en tout temps. Je lis mieux fermer le cabriolet, qui devint une chaise commode. A quatre heures, je revins à Ivry, et j'allai chez M. le Premier où le maréchal de Noailles était, en partie pour nous, voulant nous engager à prendre sa petite-fille pour mon fils, à quoi ma mère ne voulait pas entendre, malgré les sollicitations de Mme de Leyde.

Le maréchal, à quatre-vingt-quatre ans, avait encore toute sa tête. Je le mis sur une époque bien singulière, en parlant de la guerre du Portugal, qui était qu'il y avait cinquante-six ans qu'il commandait en chef l'armée en Espagne, 11 n'y a guère eu de généraux qui puissent dater d'aussi loin. Le marquis de Deinse (l) vint aussi chez M. le Premier, où nous étions bien agréablement. J'en revins à pied, trouvant mes ouvrages très avancés, le beau temps étant revenu. Mes forces reprirent alors tout à fait, grâce au mars apéritif, au cheval, au bon air, aux cerises, aux jus et régime, aux contentement et tranquillité, car je n'avais guère passé de temps plus tranquille, tandis que tant de gens étaient dans la peine !

Le 22 juin fut charmant ; je montai à cheval avant six heures, par un beau temps, j'allai au trot par les sentiers qui sont

(1) Jean-Charles-Joseph, comte de Mérode, marquis de Deinse, créé priace en 1743, marié, le 12 janvier 1144, avec Josèphe-Anne de Ligne-Arenberg.

en droiture au travers des beaux blés, à Clievilly. En arrivant, je fis mettre l'eau dans la belle laiterie. Je goûtai le lait et crème que j'avais fait tirer exprès de vingt heures au plus, et je commençai à voir battre le beurre. Puis, j'allai voir la maisonnette et son joli observatoire où Tair est excellent et une belle vue de plaine, avec ma lunette nouvelle de Saide, à sept verres. J'admirai, de là, le petit parterre de caisses, le petit Montreuil et les immenses volières.

Je fis, ensuite, le tour du potager où, avec mes remarques du grand Montreuil, j'achevai de m'instruire. Puis, je vins mesurer les caisses d'arbustes et treillages des abricotiers, et voir les poissons rouges. Puis, j'entrai dans la laiterie, que l'eau avait rendue par trop fraîche, mais délicieuse. Sur la belle table de marbre blanc, je mangeai de ce délicieux beurre de crème fraîche et choisie, avec de bon pain de ménage, trempant des mouillettes dans des œufs frais. Puis, je mangeai d'excellentes cerises de Montmorency qu'on venait de cueillir à la fraîcheur, et bien mûres. Ce déjeuner fut délicieux. M. de Romigny, bien aimable, m'entretint d'objets agréables dans le même goût, et me donna d'excellentes notes sur la dépense et les proportions d'une laiterie et d'une pompe comme celle de Chevilly. Je revins au pas.

L'abbé de Sainte-Aldegonde vint dîner. Le soir, je reçus des lettres de Boulogne et Calais, que le bombardement de Dunkerque et Calais paraissait certain. J'écrivis à M. de Choiseul qu'étant un peu mieux, je lui demandais une audience, mais il était à Saint-Léger, le Roi ne faisant que voyager de petite campagne à autre, pour se dissiper. Cependant, il me fit dire qu'il me recevrait, le 25, à Versailles.

Le 25, je partis à huit heures. J'allai, par le pavé de Chevilly et la descente un peu trop raide de l'Uay, à la porte de Bercy, où j'avais envoyé un relais. En arrivant à Versailles, le suisse de M. de Choiseul me dit que j'avais mal pris mon jour et qu'il avait pris médecine. Il fallut donc rester à coucher. J'allai raisonner avec M. Dubois et prendre les états des troupes, des généraux et des commandants de mes trois provinces. Puis j'allai faire un bon et agréable dîner

chez le duc de La Vauguyou, et me reposer chez moi.

Le 20, je forçai presque la porte pour avoir un moment d'audience, sachant qu'au sortir du diner, je ne l'aurais pas, le Roi allant voir l'hôtel de la Guerre et de la Marine. Puis, je dinai chez la duchesse de Ghoiseul et, le soir, je revins, par Choisy et la plaine^ à mon boulingrin, où je trouvai le banc bien posé.

Le 29, fête de l'église d'Ivry : nous eûmes une belle grand'messe, après laquelle j'allai en cabriolet, avec le postillon, ma mère et mes enfants en berline, qui me rejoignirent à Brunoy. Nous passâmes le bac à Choisy, et par la route, le long de l'eau, le chemin est direct à Villeneuve-Saint-Georges, où il y a de jolis jardins, et à Montgeron, où il y en a un superbe. On vient, ensuite, par un coin de la forêt de Sénart, par en haut, à la grille de Brunoy, qui est au-dessus de la cascade.

Ou y dînabien, hors moi très malade. Cependant, pour la curiosité, je goûtai des fameux cantaloups et des raisins et pêches des immenses serres chaudes. Après le dîner, on nous montra tout cela en calèche. J'allai d'abord voir la laiterie, pour comparer, ensuite, les melonnières à vitraux, où les cantaloups sont superbes, et le tout arrangé au mieux et immense. De là aux grandes serres, puis au grand potager en calèche. Je descendis aux serres, alors couvertes de pêchers, où j'eus le plaisir de cueillir, en juin, des pêches mûres. L'espalier est en trois parties : un tiers est couvert de vitraux avec du feu une année, un tiers sans feu, et un tiers à Pair, qui se repose, et cela se renouvelle. Son jardinier de Harlem nous expliqua tout, et parla hollandais avec mon iils.

De là, nous fûmes à la fameuse machine : l'aimable et fameux M. Laurent, mon associé, nous menait partout. La machine est un moulin en cylindre qui, par l'art des manivelles, fait aller quatre grosses pompes. Nous vîmes sa cascade, qui est charmante, sur toute la nappe du rocher du fleuve, les cascades en losange et le quinconce. C'est la petite cascade la plus gaie et fraîche que j'aie vue. Nous revînmes par une belle soirée, très contents de notre journée.

70) JOl KNAL DU DUC DE CHOY

Le 30 juin, j'allai à l^iris commencer ma malle.

Le 1*"^ juillet, j'allai encore à i'aris achever mes papiers. Je vis Mme la duchesse d'Havre et Mme de Guerchy in- (juicios de l'aiïaire qui s'était ])assée, et je l'étais aussi pour mon gendre, mais on apprit que tout s'était bien passé, mais qu'il avait essuyé bien du canon. Le 24, le prince Ferdinand (I) avait marché si brusquement à nos deux généraux, qu'il les avait pensé tourner par \\'illemstadt. On avait été obligé de faire une retraite difficile.

Le 2 juillet, j'allai à cheval jusqu'à Sceaux et, de là, en chaise à Versailles. Personne n'était encore de retour de Saint-IIubert. Je dinai bien chez M. de la Vauguyon, et, le soir, j'allai à Trianon.

Le 3, je finis, le matin, les comptes de Dunkerque avec M. Michel et M. Dubois. Je ne pus avoir audience de M. de Choiseul, toujours inabordable et qui, me voyant apprivoisé, ne me ménageait plus. Enfin, à son café, j'en pris congé : en deux mots, il me dit que rien ne pressait, qu'on ne parlait plus de bombardement, que j'avais les mousquetaires et les rouges 2) à Calais, que je leur fisse monter la garde (ce qui allait bien les faire crier), et que d'IIérouvillé me dirait tout. Ainsi, c'était le grand faiseur, et la folie des bateaux plats. Je partis, là-dessus, sans voir personne, boudant de tout cela, et ne songeant qu'à ne m'en plus occuper, si je pouvais. En reveuiint, je montai mon cheval de côté, et j'allai voir les vues sur l'hiqjital.

Le 4 juillet, après la grand' messe, j'allai achever ma malle à Paris. J'y pris des glaces, ce que je continuai tous les jours.

Le 5, j'allai, de bon matin, à Paris, aux Théatins, prendre une bonne précaution avant mon départ, et remercier de ma guérison, et de mon état heureux, aux souiïrances journalières près.

^l) P'erdinand, duc ne brunswick ^721-1792), général prussien, commandant en chef de l'armée de Westphalie.

2 La Maison militaire du Hoi comprenait des Gendarmes et des Chevaulégers dont le costume était rouge.

• Le 6, je finis mes comptes, et j'eus la satisfaction de ne plus devoir un sol, chose que je n'aurais jamais espérée, mais les dix-neuf mille livres du Roi, sept mille de la rente de l'équipage, et dix mille de Textraordinaire de mes biens, et beaucoup d'arrangements me procurèrent ce grand plaisir-là.

Après le dîner, j'allai à Villeneuve-Saint-Georges, moitié à cheval, le long de l'eau, moitié en cabriolet, par un jour charmant. Je vis la raffinerie de sucre, sa belle machine, bonne à imiter, et le jardin curieux du mousquetaire, et je revins au galop, pour profiter du soleil, que je vis coucher étant sur mon beau banc qui venait de finir, et bien agréablement avec ma mère et ma fille !

Le 7 juillet, pour bien jouir du dernier jour, je me forçai à me lever avant le soleil. Je fus frappé et charmé de voir Paris devant moi, couronné de Montmartre, doré du soleil et sortant de la tête des froments. L'air, qui est excellent, le gibier qui jouait tout autour, tout cela m'enchanta, et je jouis bien de mes ouvrages. Puis, je me promenai dans la plaine.

Le soir, je finis mes paquets, et me promenai à cheval. Nous arrangeâmes le voyage avec ma fille, qui venait nous accompagner jusqu'à Chantilly.

Le 8 juillet, je partis d'ivry à huit heures du matin, avec ma fille et mon fils, jouissant de la belle sortie du jardin et du beau banc. Ayant passé le bac à la Râpée, nous arrêtâmes sur les fameux boulevards, au grand café où il y a tant de monde, le soir. Mais, n'y ayant personne alors, nous nous donnâmes le plaisir de l'examiner et d'y prendre des glaces que j'avais fait préparer, de goûter ce qu'il y avait de mieux, et de donner un grand déjeuner à tous nos gens, car nous y étions avec les voitures et les deux chevaux de selle. Pendant ce temps, tout le reste de mon équipage partait de Paris. Cette partie nous amusa fort, surtout ma fille.

De là, nous allâmes prendre des talmouses chaudes et la poste à Saint-Denis. A Pierrefîtte, nous descendîmes pour voir les cerisiers garnis de cerises. Les gros Gobert sont dans le fond et mûrissent plus tard. Nous en mangeâmes à

Ecouen. Nous arrêtjimes devant Ghamplâtreux, et nous arrivAmes avant deux lieures à Chantilly, où nous nous établîmes à la poste. Mes enfants et la bonne déjeunèrent encore, puis, ayant mis des chevaux de poste sur la voiture en calèche de ma fille, nous vîmes ce qui suit :

La belle architecture des arcades du manèofe ; la belle écurie, en dedans, de deux cent quarante chevaux, où il en restait cent, malgré que le prince commandait l'armée du bas Rhin ; le beau chenil de chiens de cerf du pauvre Électeur de Cologne ; celui de sanglier et les lévriers et dogues, surtout les lévriers blancs à long poil frisé ; la pelouse et la belle façade des écuries surmontées du Pégase ; le Connétable ; l'appartement du Roi, de la Reine, etc., et la chaise à se guinder {[); les deux cents appartements, au moins, des attiques, et le tour de la balustrade varié des cinq différentes et charmantes vues, d'orangerie, jardin, canaux, jets d'eau naturels, bosquets, grands bois, etc.; les souterrains, le laboratoire, etc. ; les superbes carpes de dessus le passage ; le petit château tout doré ; la belle galerie des tableaux des victoires, celui allégorique à la révolte du Grand Condé et son retour, les cabinets de curiosité ; les carpes à manger à la main du pont d'en bas : il y en avait grand nombre de deux pieds, au moins, de toutes les couleurs, qui arrachaient le pain de la main. Cela est charmant. Il y en a plus de dix mille dans les fossés et, en tout, dans les canaux, environ quarante mille, très grosses, de toutes les couleurs possibles et très privées.

Le jardin, les jolis bois et allées, le jeu d'oie et son explication. Nous passâmes le labyrinthe. La tête du canal, sa nappe d'eau naturelle, les beaux canaux. La ménagerie, la belle source en deux endroits, la belle laiterie où j'avais jadis fait une si jolie partie avec la charmante princesse de Condé, que je ne cessais de regretter, comme un chef-

(1) Sorte d'ascenseur en usage dès le milieu du dix-septième siècle. Ce fut le maître des Requêtes Villayer, linvenleur de l.i Petite Poste, qui en usa le premier. A son exemple, le prince de Condé l'employait à Paris et à ChantUiy.

JOURNAL DU DUC DE CROt 79

d'œuvre de la nature. J'achevai, à cette laiterie, les remarques pour faire la mienne. Les animaux, l'aigle, les poules, celles à chair noir jusqu'aux os. Les cerfs blancs, les pigeons avec les représentations des fables qui y ont rapport, en effets d'eau.

Les carpes et leur bataille avec les cygnes, entre les deux superbes canaux ; rien n'est plus amusant.

La grande cascade, le grand jet d'eau, la machine. La manufacture de porcelaine où j'achetai des plats.

A la nuit, nous soupâmes bien, à la poste, des excellents lapins de Chantill3\ Cela fit une journée délicieuse en famille, et dont ma tille, dont c'était le premier voyage, fut enchantée.

Le 9, matin, mon équipage passa, et Balluet vint nous donner les détails terribles de l'accident de M. Desbans.

Nous allâmes voir ce qui restait à examiner : nous vîmes la salle d'armes, l'orangerie, la galerie des cerfs, d'où le coup d'œil des châteaux fait au mieux. Le parterre de l'Orangerie, avec toutes les eaux naturelles, nous enchanta. Ensuite, nous vîmes les deux charmantes îles, celle des Jeux et celle d'Amour, avec les belles eaux.

Puis nous allâmes donner trois gros pains, à la main, aux carpes, qui se laissaient presque caresser et souvent toucher. Leur nombre, leur grosseur, l'extrême variété et beauté de leurs couleurs rend cela charmant. Nous finîmes par voir jouer dans le beau jeu de paume, et, ayant tout vu avec délices et gaîté, jouissant du plaisir des uns des autres, nous vînmes dîner à la poste, où Balluet fit d'excellentes omelettes et, à près de midi, je vis partir ma fille avec la bonne, pour retourner à Paris et Ivry, et nous montâmes, en môme temps, mon fils et moi, dans la chaise à deux, et nous lûmes toujours par les routes et par la belle forêt d'Hallatte, où il reste encore les bordures à Pont (1). Cette route, qui est la plus courte, est la plus agréable. Ayant été bon train, nous arrivâmes encore à sept heures du soir à Chaulnes (2),

(1) Pont-Sainte-Maxence, sur la roule de Chantilly à Compiègne, est aujourd'hui un chef-lieu de canton.

^2j Chaulnes, chef-lieu de canton, à 18 kilomètres de Péronne. Le château,

OÙ j'eus encore le temps de me bien promener et d'examiner la curieuse machine pour élaguer. Le duc nous reçut au mieux, et nous y fûmes bien agréablement.

Le 10, matin, je commençai par voir la laiterie et me mettre au fait, à fond, de ce qui concerne le lait, le beurre et le fromage, dont je lis un mémoire d'autant plus amusant que je dinai avec des essais de tous les laitages, et d'excellentes glaces de crème et bons flans picards de toute espèce, car je profitais toujours de tout ce qui était bon, dans chaque endroit.

Après la messe, nous fûmes, en calèche de jardin, voir toute la droite du parc, la salle du parc, et surtout le grand temjtle en colonnade, avec son entrée de Saint-Pierre de Rome. C'est un des plus superbes morceaux qu'on puisse voir. Ensuite les futaies en quinconce, et la terrasse, sont très agréables.

On revint diner. Après quoi, pendant trois heures, M. le duc de Chaulnes me raconta sa tournée. L'état des choses, pour notre partie des côtes, qui ne paraissait pas ni inquiétante pour la partie des Anglais, ni pour l'oifensive, ni pour la défensive, mais qui avait été bien orageuse pour les tracasseries, surtout pour les histoires des prérogatives des différents corps des détachements de la Maison du Roi, qui venait de finir par envoyer les bleus (1) à l'armée, et rappeler à Paris les rouges, par punition de l'histoire de la comédie de Calais. On espérait les arrêter à Arras, mais j'étais fort aise de ne les plus avoir à Calais, où M. d'Estaing (2) avait très bien fait.

alors renommé pour ses jardins et ses machines hydrauliques, est aujourd'hui détniit. Madame de Sévigné, qui y a fait un séjour, l'a vanté dans ses lettres à madame de Grignan.

(1) La Maison du Roi comprenait des Grenadiers à cheval et des Gardes du corps dont le costume était bleu.

(2 Charles-Henri-Théodat d'Estaing du Saillans. comte d'Estaing (1729-1794), brigadier en 1756, maréchal de camp le 20 février 1701, lieutenant général le 25 juillet 1762, passé chef descadre la môme année, gouverneur des Ues-sousle-Vent en 1763, vice-amiral en 1777, amiral en 1792, avait été nommé commandant à Calais, avec des lettres de service de maréchal de camp, grade obtenu, on vient de le voir, le iO février 1761.

'Sur d'BsLaing, voir les savantes études de M. Lacour-Gayet : La Marine

Le soir, nous montâmes à la chambre noire d'optique, et, au-dessus, au joli belvéder où l'on voit l'horizon rond, dans les grandes plaines. Ensuite, nous vîmes le reste du parc, qui est très beau et assez varié, l'étoile de la statue, Téventail, les terrasses sur la belle plaine, le désert et nombre de jolies pièces avec objets rendant ce côté très agréable, quoique encore un peu monotone. Le beau temps et notre aimable conducteur servirent à rendre cette journée bien agréable. Nous finîmes par son grand bois de nouvelle plantation.

Le soir, il reçut ses lettres, par où tout était apaisé. M. d'Estaing mandait qu'il avait chassé la Comédie, dont je fus fort aise, mais on ne savait pas encore si les rouges partiraient de Calais, M. d'Hérouville ayant pris sur lui de suspendre leur départ. Le soir, nous fîmes une curieuse conversation de mécanique, et j'achevai le mémoire sur les laitages.

Le 11, dimanche, après la grand'messe, dans la belle paroisse, mon fils dina, et je pris des glaces de lait, épreuve qui réussit, et je corrigeai mon mémoire. Nous partîmes à deux heures de Chaulnes, et par les belles et vastes plaines où il y a une base de la carte de France qui nous servait et qui est juste.

Ayant pris des chevaux à Villers-Bretonneux, nous vînmes àGorbie(l); c'est uae abbaye de Bénédictins assez riches, qui font toujours bâtir. Il y a un réfectoire ancien qu'il serait dommage de détruire. On nous montra le trésor, qui a des morceaux singuliers. J'y raisonnai avec dom Pardessus, lequel, avec dom Caffiaux (2), devait faire l'histoire de Picardie, mais je vis que, de vingt ans, on^n'en serait pas à l'impression.

militaire de la France sous le règne de Louis XV et La Marine militaire de la France sous le règne de Louis XVI (Champion, éd.).

(1) Corbie, aujourd'hui chef-lieu de canton, à 17 Icilomètres d'Amiens. Ony voit une abbaye de Bénédictins, qui a été fondée, en 002, par sainte Batliilde, femme de (Uovis II, et une église abbatiale qui a été gâtée par de maladroites restaurations.

(2) Dom Ph.-Jos. Gafliaux, bénédictin de la Congrégation de Saint- Maur (1112-1117), fut, après la mort de dom P. de Mongé, chargé, avec dom Grenier, de continuer son Histoire générale de Picardie.

De là, ayant repassé la rivière, nous regagnAmes la chaussée de Villers et, ayant bien été, nous arrivâmes encore de jour à Amiens. J'y appris que l'Intendant était malade à sa campagne. Je fis mes affaires avec son premier commis, puis j'allai loger chez le saint et gaillard évoque de (juatre-vingts ans \^[}, qui nous donna à souper et à coucher. H regrettait bien les jésuites, et il avait retiré le Père... {sic) conseil de Tarchevôque de Paris, qui avait été exilé à Amiens et qui avait conseillé à l'archevêque de Paris les premières choses qui avaient aigri tous les esprits. Tout le monde convenait que les Jésuites avaient eu tort, dans le procès, et de citer leur constitution, mais on ne revenait pas de les voir, en un an de temps, anéantir, sans que cela fit presque nouvelle.

Nous vîmes le joli jardin avec des eaux qu'on faisait à Tarchevêché, la belle bibliothèque, et Ton se retira de bonne heure.

Le 12, nous partîmes à huit heures à Picquigny (2).

(1} Louis-François-Gabriel d'Orléans de la Motte, né en 1683, nommé à l'évéché d Amiens en 1133. sacré en 1731.

(2) Après une tournée à Boulogne, Calais, Sainl-Omer, etc., M. de Croj' se rend, avec son fils, en Belgique où, après avoir visité Bruges, il gagne Blankenberghe et, de là, L'ikerque, où il visite des terres lui appartenant et sur lesquelles il veut construire un petit château, ensuite, il passe en Zélande, traverse Flessingue, Middiebourg, Dombourg, revient à Gand, à Bruges, à Nieuport, et est de retour à Calais le 7 août.

L'exercice de son commandement, en cette année 1762, est marqué par le passage, â Calais, du duc de Bcdford qui se rend à Fontainebleau pour y signer les préliminaires de la paix (3 novembre) ; par l'élaboration d'un projet de port aux Rochetles, le départ de son fils pour Londres, un second voyage à Utker<[ue, le désarmement et le passage de troupes, les travaux d'une c cunette » à Dunkerque, dont il apprend avec douleur que les Anglais exigent le démantèlement.

Le 21 janvier, départ pour rileriiiitagc. Hctour à C.-iIais le 21 mars. Le 27, nouvelle de la mort du comte de Danois, gouverneur de Condé, dont il est le survivancier. Mais il a soin de faire son entrée dans la ville « inopinément, afln d'en éviter une plus fastueuse ».

En avril, nouveau voyage à Utkerque et réception d'une lettre du Dauphin le chargeant de le représenter à Douai, au baptême de l'enfant de M. d'Aubert. premier président. Betour à Calais le 11 mai. Là, second jiassage du duc de Bedford qui retourne en Angleterre, lancement d'un vaisseau, etc.

Enfin, dernier voyage à l'IIermitage où, entouré des siens, il se livre à des travaux relatifs à l'embellissement de ses propriétés. Le 21 juin, jour de la publication de la paix, il se rend en grand appareil à Douai, pour se conformer aux ordres du Dauphin et assister au baptême dont il vient d'être parlé : mais l'enfant étant mort avant la cérémonie, il repnrt, le 23, pour Paris.

DU 23 JUIN 1762 AU 7 décembre 1763

Mon retour à Paris, le 23 juin 17G3. — Projets de mariage pour mon fils, avec une princesse de Carignan. — Envoi, dans cette vue, de rabbt' de Villemenetà Turin. — Visites aux bureaux des ministères.

— Comment me furent données les Entrées de la chambre du Roi. — Louis XV père de famille. — Présentations à la Cour. — Inauguration de la statué équestre de la place Louis XV. — Mon départ pour Compiègne, avec mon fils et ma fille, le 14 juillet. — Nouvelles de Turin.

— LaCour ùCompif'gne. — Conversation avec M. Bertin. — Succès de ma fille, à la Cour. — Je chasse avec le Uoi. — Départ de Compiègne le 30 juillet. — Après un séjour à l'Hermitage, je regagne Paris le 2 août. — Courses, avec ma voiture anglaise, dans la capitale, et à Jouy, Chûtillon, Saint -Cloud, Suresnes; je montre Brunoy elChoisy au duc d'Arenberg. — Chasses à Saclay et à Aubervilliers. — Visites à la princesse de Carignan et au comte de Noailles. — Je choisis un appartement dans le château de Versailles, et bâtis un belvéder sur une glacière de Chàtillon. — Voyage au château de Crécy, propriété du duc de Penlhièvre, et description de ce domaine. — Excursion à la Trappe, avec le duc, le l.'i septembre. — Détails sur le monastère et sur l'existence des trappistes. — Retour à Crécy le 17. —Je sers, avec le duc, les pauvres de l'hôpital. — Charité de celui-ci. —Retour à Versailles, le 19. — La princesse de Carignan nous apprend que le prince, son fils, refuse au mien la main de sa fille. — Mon départ pour Condé et Calais, le 27 septembre.

C'est le 23 juin, jour de ma naissance, que je revins à Paris. La paix, dont les réjouissances étaient finies de la veille, terminait cette triste et malheureuse guerre. Je retrouvai ma mère au mieux, pour son grand âge. Mon fils, tout à fait fortifié par la petite vérole qu'il avait eue si heureusement, dans son beau voyage d'Angleterre, commençait à avoir une réputation, à dix-neuf ans et demi. Il était propre aux affaires et aux grands objets auxquels il s'adonnait.

Je ne trouvai à la maison, où je n'étais attendu que le lenmain, que mon fils, qui eut le temps de me mettre au fait pour savoir s'il fallait pousser ou retenir, pour le mariage avec Mlle de Mailly (1), que ma mère avait désiré si ardemment ; mais il m'apprit que ce n'était plus cela, et qu'on n'était occupé, alors, que de tâcher d'avoir une des princesses de Carignan (2), objet qui le flattait beaucoup, ses campagnes et voyages en Allemagne lui ayant donné beaucoup de goût pour les grandes alliances, et ayant pour objet de ré-illustrer notre Maison. Pour moi, j'étais plus pour le bonheur de cœur et pour la sagesse que pour tout le reste^ étant alors calmé. Cependant, je rendais justice à son élévation de sentiments, dès qu'elle ne nuirait à rien, et je lui parlai sagement là-dessus. 11 me parut, pourtant, qu'il fallait ménager Mlle de Mailly, en cas que l'autre ne réussît pas.

Nous nous promenâmes au jardin, qui était charmant, puis ma mère revint, que j'embrassai avec grande joie, et c'en devait être une bien sensible pour elle, de nous voir tous rassemblés et hors des inquiétudes de la guerre et des maladies. Ma fille se trouva seule, alors, à Paris, son mari étant au régiment du Roi, et sa belle-mère à la campagne. Elle vint un moment après, et nous passâmes plusieurs jours délicieusement en famille, sans recevoir personne d'autre.

(1) Marie-Louise, née en 1747, fllle dAlexandre-Louis, comte de Mailly, mort en 1749, et d'Anne-Louise de Saint-Chamant, morte la même année, allait épouser, en 1765, non le fils du prince de Croy, mais Charles-Paul-François de Beauvilliers, comte de Busançois, Grand d'Espagne.

(2) V. la note 2 de la page 305 : de son mariage avec Christine-Henriette de Hesse-Rheinfels, en 1740, le prince de Carignan avait eu trois fils et six filles dont la dernière épousa, en 1767, le prince de Lamballe.

Nous traîtAmes d'abord l'affaire du grand mariage, qui tenait tant à cœur à mon fils, et môme à ma mère, au point qu'elle renonçait à Mlle de Mailly, mais je calmai tout cela et convins que l'on pourrait envoyer M. l'abbé de Villemenet à Turin, pour sonder. Il était revenu, depuis quelques mois, chez ma mère, et on en était content. 11 avait beaucoup d'alentours, à Turin, et, par son esprit et son activité, il était fort propre à suivre cette affaire. Ma mère avait déjà, par lui, fait sonder Mme la princesse de Carignan, ijui avait répondu honnêtement, mais renvoyant au roi de Sardaigne. Je pensais que cela se traiterait parles deux Cours, mais l'abbé croyait l'emporter seul.

Je faisais sentir les risques d'aller si haut, mais on disait tant de bien de la mère et des jeunes princesses, qui étaient très bien élevées au couvent, qu'on espérait y trouver le bonheur, la sagesse et la religion, que je mettais avant tout.

Enfin, il fut décidé que M. l'abbé partirait dans quatre jours, très incognito, et nous ne nous occupâmes plus qu'à l'instruire de ce qui pouvait nous faire accepter, si nous trouvions le sujet convenable à en faire la demande.

Mon fils rassembla tout ce qui avait rapport à la grandeur de la Maison. Je convenais qu'un jour je serais fort riche, mais je faisais voir qu'il fallait aller encore doucement, quelques années, et je redoutais un peu qu'on ne montât les choses trop haut. Mais, malgré le désir et l'émulation de mon fils, il était raisonnable.

Le 27 juin au soir, M. l'abbé partit, bien muni de toutes les prières et instructions possibles, et me promettant de ne pas aller trop vite, et de mettre la sagesse et le bonheur chrétien à la tète de tout. Mme de Carignan (1) nous était venue voir, qui donnait espérance, et paraissait aimer mes enfants ; cependant, je priai qu'on ménageât toujours les autres objets.

Le 28 juin, j'allai à Versailles. Le Roi n'y était que des moments, car, malgré le besoin des retranchements, on ne

(1; Victoire-Marie-Anne, légitimée de Savoie UiOu-lIGti), mariée, en 1714 avec Victor-Amédée de Savoie 1690-1741 ;, prince de Carignan, était la belle-j mère de la princesse de Carignan de Turin.

diminuait rien des voyages, qui ne faisaient que se succéder, pour se secouer. M. de Choiseul n'y était pas. .J'allai ch^z Mme de Pompadour. On me remit au lendemain, et je vins me recueillir dans mon appartement, qui était encore de nouveau étayé.

Le 29, je vis enfin Mme de Pompadour, que je trouvai bien engraissée. Sans me parler du passé, elle me dit : « Ah! c'est pour les entrées ! .Je croyais cela fmi depuis longtemps, mais le prince de Tingry dit que le Roi l'aura oublié, qu'il faut donc que je lui en reparle ! » .Je pris la liberté de demander si ce serait bientôt. Elle me dit : « Aujourd'hui! »

Voici comment celte grâce, qui est considérable, par le très petit nombre qu'il y en a, sans charge, m'était venue : il y avait un an, en manquant les honneurs que le duc de Choiseul avait cru pouvoir nous obtenir en dédommagement du passe-droit, j'avais dit à ma mère que j'étais fâché, après mon affaire de Westhoven, de n'avoir pas engagé M. le prince de Soubise à demander les entrées ; que c'aurait toujours été cela.

Après mon départ de Paris, ma mère l'avait dit à ma fille dont le bon cœur, s'étant ému là-dessus, en avait parlé vivement au prince de Tingry. Il était convenu qu'il me fallait au moins ce dédommagement-là, et en avait parlé à Mme de Pompadour, qui en avait pensé de même et l'avait demandé tout de suite au Roi, de sorte que, dès la fin d'août, ma fille me manda que j'avais les entrées, ce qui me flatta d'autant plus que je n'y avais plus songé. J'avais été, sur cela, un peu trop froid. Je résolus de le presser, sans m'inquiéter du succès. Je vis le prince de Tingry, qui me conseilla de ne pas quitter que la chose ne fût faite.

Cette première affaire entrain, j'allai faire une révérence : le duc de Duras, d'année, qui égayait et faisait bien, me présenta au Roi, qui me fit un sourire agréable, et marqua désirer me dire quelque chose d'obligeant.

Chez la Reine, je trouvai la comtesse de Noailles, qui allait prêter serment pour la survivance de Mme de Luynes, Mme de Chevreuse s'en étant défaite. Elle entra. Le ser-

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ment est court, car on me lit entrer presque en même temps, et elle mo présenta. Ainsi, je fus celui pour (jui elle lit sa première fonction. Je rappelai à la Reine, qui en parut bien touchée, l'événement du baptême. Je racontai les précautions que j'avais prises pour faire nommer l'enfant sur le registre, après sa mort, ce qu'on approuva.

De là, j'attendis chez M. le Dauphin, dont le valet de chambre me dit de beaux traits de véritable piété, ainsi que de Mme la Dauphine, et c'était un saint ménage. En lui faisant ma révérence, il me parla obligeamment de mes pauvres travaux de Dunkerque, croyant que j'en revenais, mais je le remis sur l'histoire du baptême, que je lui racontai. Il parut touché, et approuver ma conduite, et, en général, je vis qu'on ne s'était pas tant occupé de tout cela, que nous l'avions cru.

Je vis, le soir, M. Mesnard(l), à qui j'avais l'obligation de la politesse de ma lettre. 11 m'apprit tout le détail et protocole, où je vis qu'on écrit Monseigneur au Dauphin, et sans parler en tierce personne. Nous eûmes, sur les alfaires du temps, la plus curieuse conversation, et il croyait que les jésuites succomberaient, à la fin, partout, et sans retour. Tous les gens sensés convenaient de leurs torts sur le commerce et la politique, qu'ils avaient voulu trop faire, mais aussi sur la perte considérable que c'était pour la religion, l'éducation, et les livres excellents qui sortaient de cet Ordre.

J'allai aussi chez M. de Fumeron, que je remerciai fort de m'avoir tiré d'inquiétude sur celle que j'avais eue, mal à propos, sur les termes de mes provisions de gouverneur. 11 m'expliqua encore que tout cela n'était qu'alfaire de forme. Il me promit un relief" pour le temps qu'il y aurait entre la date de la provision et le serment, dont il me mit au fait, et je vis que cette importante affaire était très bien et très agréablement terminée.

J'allai, ensuite, chez M. de f3rou f2), alors Garde des

(1) Premier commis du comte de Saint-Florentin, Mesnard était, en outre, procureur général de l'Ordre militaire de Saint-Lazare de Jérusalem. (2y l'aul-Esprit-Feydeau de Brou, mort en 1761, Garde des Sceaux depuis le

Sceaux, qui logeait où logeait jadis le secrétaire de la Marine, mais il était en campagne.

Je fus très agréablement à Versailles où je ne trouvai ni trop, ni trop peu de monde, ce qui est rare. L'amitié avec laquelle tout le monde parut me retrouver, était très flatteuse. Aussi étais-je obligé de me retenir pour ne pas trop le ressentir, et je jouis du vrai bonheur de la tranquillité de l'âme, dans ce pays orageux, et de n'avoir rien à me reprocher.

Le 30 juin, je fis demander à Mme de Pompadour si elle avait parlé au Roi. Elle me fit dire, par Courbillon avec qui j'étais bien, qu'elle en avait parlé : ainsi, je vis que je pouvais aller en avant. Je cherchai M. le duc de Duras et lui dis que le Roi, il y avait dix mois, m'avait accordé les entrées. Il me remit au lendemain pour s'informer et voir si le Roi lui en parlerait. Le soir, il me dit qu'il en avait parlé, et que je revinsse dimanche, le Roi allant partir.

Ce jour-là se fit la belle revue de toute la Maison du Roi, à cheval, au Trou d'Enfer, qui ne se fait que tous les quatre ans, à l'habillement. Je ne pus y aller, mais je vis, le soir, remonter les carrosses à la rampe, ce qui faisait un effet étonnant, bien digne de la grandeur du Roi, mais bien cher. La revue fut superbe, mais bien gâtée par la pluie.

Le l^"" juillet, je restai exprès pour aller dans les bureaux. Je trouvai M. Dubois bien engraissé, le seul donnant audience et paraissant tout faire. On n'en pouvait guère approcher, mais, dans les autres bureaux, je finis toutes mes affaires importantes de Calais. Rien n'était plus superbe que ces bureaux, un des plus beaux bâtiments du monde, tout en voûtes sans bois, hors au toit. Les bureaux de la Marine et ceux des Affaires étrangères venaient de s'y établir. Cela était au plus commode, tout rassemblé. On n'y entrait que de midi à deux heures; ainsi, les commis pouvaient travailler librement. Le reste du temps, on allait de l'un à l'autre, et tout était sous la main. L'ingénieur qui l'avait bâti, et qui, avec

•21 septembre 1162, jusqu'au 9 octobre 1763, avait épousé en secondes noces, en 1729, Marie-Anne Le Jay.

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le maréchal de Belle-lsle, en avait l'honneur, et M. de Choiseul, pour l'avoir continué, me mena partout, et tout est curieux, mais ce qui est réellement superbe, c'est le dépôt des Affaires étrangères, qui, étant tout ouvert, fait la plus riche enfilade que j'aie vue. Au sortir de là, je retournai à Paris, où je passai ce jour-là et le suivant en famille, mon aimable fille étant encore libre.

J'oubliais de dire qu'à Versailles je rencontrai M. de Saint Chamant (1), oncle et tuteur de Mlle de Mailly. Nous raisonnâmes à fond de l'affaire et convînmes qu'on avait été trop vite. Je dis que je n'étais à rien, et qu'il me fallait quelques mois. Il me les accorda, et nous nous quittâmes très bous amis, sans avoir aucun engagement, de part ni d'autre. Ainsi, cela donnait le temps à la négociation de l'abbé, qui, allant grand train, arrivait à peu près, alors, à Turin.

Le 2 juillet, après souper, j'allai couchera Versailles, où mon fils et ma fille vinrent le lendemain, de grand matin.

Le 3, dimanche, fut une journée bien agréable et flatteuse. J'allai à la grand'messe de la Reine ; de là, d'avance, au levé^ où je trouvai mon fils, ma fille venue avec la duchesse de Montmorency (2), pour la présentation de Mme de Souastre (3), ayant été matinale. J'attendis tout le levé sans entendre parler de rien. Enfin il était fini, et le duc de Duras ne disait rien. Je lui demandai à quoi cela en était. Il me répondit, en badinant : « A entrer! » Et, ouvrant la porte, il me poussa dans le cabinet en disant à l'huissier du cabinet: « Le Roi accorde les entrées de la Chambre à M. le prince de Croy! » Et ce fut là toute la cérémonie.

Le Roi n'y était pas. Nous restâmes longtemps à l'attendre.

(1) Alexandre-Louis, marquis de Saint-Chamant, né en 1726, brigadier en 174^. maréchal de camp en 1748, lieutenant général en 17'j9, chef de la Maison de Saint-Charaant, avait épousé, en 1*47, Françoise-Aglaé-Sylvie Le Tellier, fille du marquis de Souvré.

■Il Louise-Françoise-Pauline de Montmorency-Luxembourg, fille du prince de Tingry, mariée, en 17o2, avec Anne-François de Montmorency, mort en 1761, remariée, en 1764, avec Louis-François-Joseph, prince de Montmomorency-Logny.

2, V. la note 1 de la page 373,

On s'asseoit, chose commode, puisqu'on ne s'asseoit pas dans la chambre de devant. Il n'y avait presque que des princes du sang ou des ministres, ce qui rend cela très agréable et très commode pour faire ses affaires, d'autant qu'il n'y avait que cinq ou six personnes, dans le royaume, qui eussent cette grâce, sans l'avoir par charge, de sorte que je ne m'étais jamais flatté de sortir de la foule du public qui attend dans la chambre, car, quoique cela s'appelle les Entrées de la Chambre, c'est celle du cabinet, et bien supérieure aux simples entrées de la chambre, qui ne consistent qu'à faire entrer un peu plus tôt au lever public.

On ne donne point de patente ni de pièce pour cela ; seulement on met dans la Gazette, article de Versailles : « Le Roi vient d'accorder à M*** les entrées de la Chambre. » Et il n'en coûte pas un sol.

Le Roi étant passé pour la messe, je rentrai au cabinet avec lui, où je le vis jouer ou causer avec tous ses enfants, où il est charmant, étant le meilleur papa du monde. Il est attendrissant de le voir tirailler et caresser par toute la petite jeunesse, et d'en voir sa satisfaction.

Je causai un peu avec les maréchaux d'Estrées et de Soubise, et, voyant qu'on allait appeler pour le Conseil, je sortis fort aise, sans me laisser emporter, d'avoir joui de cette agréable grâce. Ayant rejoint mon fils, qui était occupé de l'affaire Hornes (1), nous allâmes chez le duc de Praslin (2), où je vis M. de Sainte-Foy (3), bon ami qui nous mit au fait de tout, et me conseillla de prévenir le soir.

De là, j'allai chez Mme laDauphine pour voir ma fille pour

(1) Le prince de Groy réclamait, comme représentant la sœur du comte de Hornes, auquel le duc d'Albe avait fait trancher la tète, les biens de cette famille, qui avaient été confisqués. Le nom de cette sœur était Marie-Jeanne, fille de Philippe-Emmanuel-Ambroise-Antoine de Groy, mariée, en 1701. à Eugène-Maximilien, prince de Hornes.

(2) On sait que César-Gabriel, comte de Choiseul, cousin du duc de Clioiseul, avait été créé duc de Praslin le -21) janvier 1*02.

(3, Claude-Pierre-Ma.ximilien-lladix de Sainte-Foy, d'abord secrétaire du duc de Praslin, puis premier-commis, ensuite ministre plénipotentiaire auprès du prince des Deux-Ponts, place dont il se démit en 1777, devint, enfin, surintendant des Finances du comte d'Artois.

la premit're fois en habit de Cour. Elle en sortait avec la duchesse de Montmorency, chez qui je les suivis. Ils y dînèrent tous trois et je vins chez moi, écrire, et, à trois heures, j'eus la vraie et sensible joie d'y voir arriver ma fille fort bien en habit (le Cour, et paraissant enchantée de venir me voir librement dans mon logement, étant tout cœur et assez heureuse pour n'avoir aucun des défauts ni misères si en usage parmi les femmes de son espèce. Aussi avait-elle, généralement, réussi au mieux, ce qui, avec la joie de la voir transportée d'aise d'être entre nous, chez moi, rae donna la plus vive et touchante satisfaction.

Je lui fis voir mon logement, assez grand et commode, à l'humidité près, et qu'on allait encore y travailler. Puis, nous retournâmes chez la duchesse de Montmorency, qui était tout vis-à-vis, et, de là, nous fûmes aux présentations, ce qui fut beau, y en ayant trois, savoir de Mme de Guines de Souastre, présentée par Mme de Ghistelle, avec la duchesse de Montmorency et ma fille ; l'autre, la fille de la princesse de Salm, mieux faite et presque aussi jolie que sa mère, qui, cependant, l'effaçait encore entièrement ; et la troisième, une dame de Paris, jolie. Ainsi, cela faisait un beau cercle!

Je m'y amusai quelque temps. Ensuite j'allai à la fin de vêpres, puis chez le duc de Praslin, qui me reçut au mieux, me dit des choses obligeantes pour mon fils, et me dit de lui envoyer les papiers de ma mère pour Hornes, à Paris, et qu'il y ferait de son mieux. Je vins le dire à mon fils, qui suivait avec ardeur toutes ses prétentions. Il était avec ma fille et le beau cercle, à attendre chez la Reine. Comme c'était le jour qu'on tirait le reste du feu, c'est-à-dire la partie que la pluie avait fait manquer, je revins chez moi prendre ma chaise, laissant mes enfants bien dans l'impatience, craignant de ne pouvoir être revenu à temps.

Je revins grand train. Le chemin de Versailles, rempli de carrosses, était très beau, mais, dès le milieu du petit cours, je me trouvai pris dans l'embarras des carrosses, de manière que je craignis d'y rester jusqu'à minuit ; mais, heureusement, il y avait beaucoup d'ordre. On avait laissé

tous les quais libres. On faisait venir les carrosses par Chaillot et border depuis Passy. Ayant parlé à un homme du Guet, il fit ranger trois carrosses qui bouchaient l'entrée, puis je passai librement, et encore assez de jour pour voir le superbe coup d'œil de tout le peuple en amphithéâtre sur les deux bords de la rivière. J'avais manqué ce coup d'œil la première fois. J'étais bien aise de le voir, et cela, joint au coup d'œil que je m'étais donné, le lendemain démon arrivée, sur le milieu de la superbe loge du Palais-Bourbon, et don* je m'étais bien imaginé le grand eifet de l'illumination en grande architecture des deux bâtiments du fond, fit que je jugeai de toute la fête, presque comme si j'y avais été.

En passant devant le milieu du feu, j'arrêtai un moment pour admirer cette multitude d'amphithéâtre, puis, trouvant les chemins libres, je vis ma mère chez Mme d'Aspremont, qui me dit que je pouvais aller chez le maréchal d'Isenghien, oùj'allai tout de suite. MM. les ducs d'Orléans et de Chartres y étaient, et rien n'était si superbe que cette maison, d'autant que, loin d'avoir de la foule, il y avait trop peu de monde. Ainsi, il n'y eut pas l'apparence d'embarras à tout cela.

C'était le feu italien et de dessin qui, à cause de la pluie, n'avait pas été tiré. On le tira à neuf heures et demie. Il dura douze minutes. Ce n'était qu'une partie du feu, mais elle fut superbe, surtout les jets d'eau et la cascade en feu que je n'aurais pas cru qu'on put si bien rendre. Les ifs et le palais éclairés tout à coup en feu clair, complétèrent trois magnifiques parties.

On sent bien qu'avec la fournaise que fut le feu français, ces deux choses ensemble, bien entremêlées, auraient fait un des plus beaux feux du monde. Le peuple pour qui, sans cérémonie, on avait donné ceci, en parut content. On dit qu'à l'inauguration de la place, il n'avait pas fait de démonstration. J'entendis Mme de Pompadour dire au prévôt des Marchands qu'elle était furieuse de ce que cette cérémonie, la plus auguste, dit-elle, qu'il soit possible de faire, n'avait pas été plus brillante, mais on avait suivi à la lettre

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ce qui s'était fait à a place de Vendôme. Elle dit aussi que tous les artistes admiraient la statue et les ((uatrc Vertus proposées en bas ; que rien n'était plus noble ni plus généralement admiré. Cependant, le peuple trouvait la fip^ure du Roi, tant par derrière que par le cAtédela rue Saint-Ilonoré, trop raido. On louait assez généralement le dessin du cheval.

Ce feu termina tout ce qui se fit pour la paix, et je fus fort aise de ne l'avoir pas manqué, d'autant que je vis l'effet du peuple parles deux cotés delà rivière. Je vis aussi que mon projet pour l'Hôtel de Ville à l'hôtel de Conty aurait bien réussi.

En attendant les réponses de M. l'abbé de Villemenet de Turin, on arrangea un joli voj-age de Compiègne pour ma fille, qui en fut très aise, et je résolus d'aller faire une course de huit jours àl'Hermitage, pour la charpente. Le 14 juillet, comme nous allions partir, la duchesse d'IIavré la mère décida que ma fille viendrait à l'Hermitage. Elle vint me le dire avec une extrême joie.

Après avoir, tous ensemble, entendu la messe, nous partîmes, mon fils, ma fille et moi, dans la voiture de ma fille, avec des relais d'attelage qui nous menèrent légèrement à Senlis. Nous trouvâmes M. d'Orival et le duc de Tresmes, en relayant ii Brasseuse, où nous nous promenâmes avec eux sur la belle pelouse. Les Sautriaux de Verberie (1) et la jolie pointe de la forêt de la Croix firent plaisir à mes enfants, et nous arrivâmes, à la fin du jour, à Compiègne, chez le duc de Tresmes où ma fille logeait à l'appartement du Cardinal, et nous chez Lebaigneur. Nous étant arrangés, nous allâmes souper chez M. le Premier, dont la maison ouverte et à portée de tout, en bas, dans la première cour, est très commode. C'était, par Mme de Leyde, une maison de grande ressource pour nous.

(1, Le jeu des Sautriaux de Verberie (village à 18 kilomètres de Senlis, sur la route de Compiègne j, dont l'usage remontait au-delà du règne de Charles VI, consistât à enlacer têtes, bras et jambes de manière à former le corps en boule, à rouler ;iinsi le long d'une cote, et à arriver en bas, debout sur les pieds. Les Sautriaux eurent, paraît-il, des imitateurs en plusieurs endroits de la France.

Le 15 juillet, ma mère nous renvoj^a une lettre importante de l'abbé : il nous rendait compte de la promptitude de son voyage et de sa première conversation avec la marquise de Tana, qui était Croy, étant la sœur du feu duc d'Havre. Elle disait qu'elle était fort aise de cette idée, mais qu'elle doutait delà réussite, à cause de l'extrême hauteur, malgré la sainteté, delà princesse deCarignan, princesse de Hesse, qui ne parlait même qu'en rougissant de l'alliance de M. le prince de Soubise.

Sur quoi, j'écrivis à l'abbé que, si l'on pouvait se repentir, un jour, de notre alliance, il ne fallait pas aller en avant, mais que, si cela n'était pas, et qu'il trouvât qu'une des cinq filles fût notre affaire, il pouvait aller en avant. Mon fils écrivit dans le même goût, mais ayant plus d'envie de réussir, et nous décidâmes toute la conduite de l'abbé, qui y allait bon train.

Ensuite, je m'occupai à prendre les entrées chez toute la famille royale, et à profiter de cette grâce agréable. Quand je le fis demander à la Reine à son dîner, elle m'appela et me dit, avec la plus grande bonté, qu'elle en était charmée, puisque cela lui procurerait plus aisément le plaisir de me voir. J'en profitai chez le Roi, ce qui était très agréable, étant dans le cabinet avec tout ce qu'il y avait de plus grand, à portée de faire mes affaires et ma cour, à mon aise, au lieu de la foule où j'avais tant attendu.

Ce voyage de Gompiègne fut charmant : j 'étais logé près de la paroisse où j'allais assidûment. J'y fus touché, avecune vraie consolation, d'y voir, le dimanche, la Reine, M. le Dauphin, Mme la Dauphine et Mesdames dans les stalles et au prône de la grand'messe, comme de bons seigneurs particuliers. Il y avait beaucoup de monde à Compiègne. On n'y voyait que grands diners et soupers. Ce château commode, tout rassemblé avec ce corridor immense du haut, où on communique partout à couvert, a bien son agrément. La vue de la forêt et de la terrasse, et une espèce d'air de liberté qu'on y respire plus qu'on ne fait ordinairement à la Cour, fait que c'est où elle me paraît le plus agréable. La

famille royale et les ministres y sont plus parlants et accessibles. On se retrouve sans cesse ; la Maison du duc d'Aumont et de M. le Premier, dans la cour, est de ressource à chaque instant, et la belle forêt donne une promenade bien agréable. Enfin, on y respire l'air, et un air moins empesté que celui de la Cour ordinaire.

Le jeu de paume, où il y eut de belles parties, est aussi de ressource, mais on ne peut guère se servir de la terrasse, car il pleut toujours.

11 V avait huit ans que je n'étais venu à Compiègne. Je ne trouvai point de changement, hors le bel appartement de M. le Dauphin et de Mme la Dauphine. Le Roi était tout aussi fort pour son goût pour la chasse, et les [courtisans] faisaient de même. Loin de retrancher, on augmentait dans let, écuries qui étaient à leur plus grande force. M. le Premier me dit qu'il avait, à la Petite Écurie, huit cent soixantedix chevaux, dont moitié de carrosse ou de chaise, et moitié de selle. Et tout cela était bien occupé, la famille royale étant nombreuse et allant deux fois par semaine à la forêt.

Mme de Pompadour était peu visible, et continuant de tout mener. M. le duc de Choiseul et Mme de Gramont, sa sœur, s'entretenantbien avec elle, se soutenaient dans le plus grand pouvoir où jamais ministre fut, réunissant la Guerre, la Ma. rine et presque toutes les Affaires Etrangères, et aussi les Suisses et les Postes. Le duc de Praslin, son cousin, ne faisait rien sans le consulter. Outre l'Espagne et l'Angleterre qu'il avait gardées, il menait tout dans le grand, et hardiment. Il faisait valoir sa charge de colonel des Suisses, et paraissait non seulement au-dessus de sa besogne, mais même vouloir être encore surintendant des Finances. Aussi disait-on que M. Bertin penchait à sa chute, quoique son crédit et sa probité soutenaient toute la finance, et que les étrangers lui rendaient mieux justice que nous, car c'était une tête froide.

Ayant mené mon fils y dîner, M. Bertin me tira à part et me fit comme juge des plus grandes alf aires. Il me dit, entre autres, que, malgré les retranchements de M. de Choiseul,

il demandait pour la guerre dix millions de plus qu'on n'avait jamais donné au temps brillant de M. d'Argenson. Il m'assura que, malgré les plaintes qu'on faisait contre les édits, le royaume payerait quarante millions de moins, l'année prochaine, que pendant la guerre. Je fus touché de sa confiance et je lui remis l'affaire du canal de Saint-Ghislain à Tournay, qu'on allait faire, si on ne baissait le droit de transit à Gondé, chose où j'aurais prodigieusement gagné sur les charbons, mais que je devais empêcher comme seigneur et gouverneur.

Ma fille réussissait au mieux. Mme de Leyde la menait partout. La famille royale lui parla et la traita avec beaucoup de bonté. Je fis faire à mon fils de bonnes connaissances. Il y eut surtout chez le duc d'Aumont, chez le duc de Penthièvre et chez le prince de Lamballe (1) de beaux soupers, et mon fils me fit suivre les affaires de Hornes de ma mère, chez le duc de Praslin, qui nous reçut au mieux, mais on dit qu'il se dégoûtait de sa place, n'étant pas toujours d'accord avec son cousin.

Le 19 juillet, il y eut grande chasse. Mme la Dauphine fit l'honneur à ma fille de l'y inviter. Je la vis au déjeuner, qui est un grand dîner où les dames qui chassent sont à table avec M. le Dauphin, Mme la Dauphine et toutes Mesdames. C'est la seule occasion où elles peuvent manger avec M. le Dauphin, et c'est un grand dîner public. Delà, ma fille monta, pour la première fois, dans les carrosses, et, de là, ayant pris les calèches, ils arrivèrent, à la mort du premier cerf, à la rivière, ce qui, joint au plaisir d'aller très vite dans ces belles routes, futtrès agréable à ma fille.

Pour moi, j'avais demandé un cheval à M. le Premier pour me promener : je partis longtemps après le Roi. Le rendezvous était près de la Croix. A force de galoper, je retrouvai la chasse, qui était au deuxième cerf. Je rencontrai d'abord les calèches, et je jouis de la joie de ma fille qui était dans la

(1) Louis-Alexandre-Joseph-Stanislas, de Bourbon, prince de Lamballe (n47-l~G8\ fils du duc de Penthièvre, marié, en 1767, avec Marie-Thérèse- Louise, princesse de Savoie-Carignan.

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calèche de Madame Louise (1), lapins parlante de Mesdames. Ensuite, à force de tourner, je trouvai le Roi, qui était à atliudri' l'issue d'une cliasse embrouillée. lime parla; je le suivis, etje fus tout aise de me retrouver à mon ancien métier, tout comme autrefois. Sans MM. de Croissy et de Sourches, j'aurais été le doyen. Je n'avais qu'un cheval, mais très bon et très agréable. Comme cela ne faisait que tourner, je suivis la chasse en maugréant, et étant étonné de ne pas me fatiguer, après huit ans d'intervalle.

Enfin, le cerf fut pris dans la mare Neuve, qui est très loin. C'est une petite mare profonde, entourée de belle futaie, où le cerf nagea longtemj)s, et fut enfin noyé par les chiens, ce qui, avec tous les veneurs qui entouraient la mare, faisait un très bel effet.

Le cerf noyé, le Roi attendant constamment qu'on le retirât, suivant son usage (car je le trouvai suivant en tout ses anciennes manières), je voulus regagner la maison. Le palefrenier qu'on m'avait donné se perdit, et, sans des faucheurs, nous allions déboucher vers Saint-Sauveur, au-dessus de Verberie. Nous étions à près de quatre lieues. Je revins par l'octogone, et, après avoir bien galopé, je me trouvai à la porte de la Croix, sur le chemin de Paris. Il fallut faire encore deux lieues, le long du pavé. Je revins par une bonne ondée, ayant fait faire, à ce joli cheval, sept ou huit lieues.

Je soupais quelquefois chez moi, ou bien je mangeais mes herbes séparément chez M. le Premier, qui me combla d'amitiés. En général, au temps près, ce voyage-là fut des plus agréables; ma fille en fut très charmée, et mon lils moins, quoiqu'il fît de bonnes connaissances, et qu'il y fût bien traite, mais il paraissait aimer peu la Cour.

Le soir, j'allai au coucher de M. le Dauphin, jusqu'à une heure de nuit, le 30 juillet. Puis ma fille vint se déshabiller, et nous partîmes à une heure et demie.

(1) Louise-Marie, dernière fille de Louis XV, née en liaT, morte en 1787, au couvent des Carmélites de Saint-Denis, où elle était entrée en 1770.

Nous arrivâmes, le 2 août, à dix heures du soir, chez ma

mère. Elle nous donna deux lettres de l'abbé, dont la dernière qui m'était adressée, était de Turin, le 27 juillet. Il disait mille biens des princesses, mais on paraissait vouloir les honneurs de prince étranger. On était si haut, du moins la princesse de Carignan, de Turin, qu'on n'osait pas parler de la parenté de Mme de Tana, ni de celle du prince de Soubise. Ainsi, tout cela était bien difficile; mais l'abbé, qui avait tout entamé, nous renvoyait la balle, et on disait qu'on en écrirait à la princesse de Carignan de Paris. Malheureusement elle était à la campagne pour quinze jours, qu'il était très malheureux de perdre, les informations allant peut-être leur train, pendant ce temps-là, sans que nous pussions agir.

Deux jours après, j'allai à l'hôtel de Soubise, chez le P. de Sacy (1) qui y était retiré. Il me parla raisonnablement sur les difficultés, mais assurant que la princesse de Carignan, de Paris, en avait grande envie, mais qu'il n'y avait pas de remède à la perte des quinze jours, que je craignais à tous les égards.

Nous eûmes une conversation curieuse sur la destruction inconcevable des Jésuites. Il ne croyait pas qu'ils reprissent jamais, à moins que ce ne fût comme un nouvel établissement.

Je n'avais presque jamais été à Paris, dans les chaleurs. Je courus beaucoup pour voir ce que Paris a d'agréable, dans ce temps-là. Nous allâmes aux fameux boulevards, chose très singulière, et nous vîmes les jeux. Je visitai les jardins publics et la nouvelle place qui, en général, fera un bel effet : on défonçait de quatre pieds tout le cours pour le planter. Le

(1) Arrivée à Condé le soir du même jour. Voyages à Bon-Secours, chasses. Mention d'un procès auquel M. de Cro\- renonce, quoique sûr de le gagner, afin de ne pas ruiner deux frères, ses adversaires.

Visite au château de Belœil, appartenant au prince de Ligne, promenade en calèche dans ses jardins; visite à l'éruwelz ; règlement d'affaires à Condc, et départ de l'IIermitage le 30 Visite à M. d'Hautefort, en son château de Cliam. pien, avant de regagner Paris.

(2; Le P. de Sacy, jésuite, confesseur du prince de Soubise, et aussi de Mme de Pompadour. {Y. p. 333 et suiv.)

100 JoiRNAL nu nue nE croY

cheval de la statue et lo Roi, du cMù du bras levé, est très beau, mais pas si biou de l'autre côté.

Je m'amusai, chez le chevalier Janssen, et j'y perfectionnai mes connaissances d'arbres.

Nous fîmes, nu jour, avec ma fille et mon fils, tous trois dans la voiture anglaise, l'essai de cette jolie et singulière voiture, si légère et commode. Mon fils, qui menait bien, nous mena. Nous passAmes au bac de Carrières, à Vincennes, et nous fûmes voir les pèches à Montreuil. Nous en revînmes par la chaussée et le bac de la Râpée. Un autre jour, je couchai à Suresnes où le vieux et aveugle maréchal d'Isenghien, âgé de quatre-vingt-cinq ans, fut bien aise de m'entendre. Il tenait le plus grand état avec son aimable famille, et la promenade par le bois de Boulogne, avec la voiture anglaise, était agréable.

Outre cela, je fis beaucoup de jolies courses à Ivry, où je faisais de grandes moissons de fruits, qui y étaient bien abondants, et j'y menai, un jour, par la pluie, le prince d'Arenberg (1), qui parut charmé de cette promenade et de la voiture ; il fut fort aimable.

Le Roi revint de Compiègne le 21 août. Le voyage y fut très brillant (rempli d'Anglais avec qui nous n'avions jamais été si bienj et sans paraître se sentir des malheurs publics.

Le 24, j'allai chez le duc d'Havre, qui fut incommodé depuis son retour de Besançon, et sa santé faible me donnait bien de l'inquiétude que ma fille n'eût pas d'enfants. Le soir, j'allai aux Tuileries, qui étaient ouvertes à tout le monde, à cause de la veille de la Saint-Louis, et du concert public. C'est une affluence et un coup d'œil superbe, et je vis, pour la première fois, toutes les chaises de la grande allée employées.

Le 26, dans la voiture anglaise, j'allai à.Jouy. Je fus frappé de la vue du haut de la montagne de Châtillon, et bien tenté

(1) Charles-Léopold-.Marie-Raymond de Ligne, prince d'Arenberg et du Saint-Empire, générai feld-maréchal au service de l'Impératrice-Reine, gouverneur de Mons, né en 1721, marié, en 1748, avec Louise-Marguerite de la Msa-ck.

d'y bâtir. Je me promenai encore de jour au parc, un peu à l'anglaise, de Jouy. Je fus très aise de me retrouver avec M. de Beuvron. On parla de Rouen, où son père avait été mal reçu, mais le Roi venait de faire arrêter M. de Vienne, et mander les principaux. Cela pouvait avoir de grandes suites.

Le 27, après avoir encore vu Jouy, et promis d'y revenir chasser, à quoi j'étais tout étonné de ne plus songer, étant au mois d'août, après en avoir eu tant la passion, j'allai à Versailles. Il est étonnant tout ce que j'y fis, surtout dans les bureaux.

J'allai chez la princesse de Carignan, qui s'étonnait que le chevalier de la Ville ne lui parlait pas de nous, dans ses lettres. Je la rassurai sur ce qu'on l'avait sans doute oublié, à cause de la maladie du prince de Carignan. Elle promit toujours au mieux, si on lui en écrivait.

Je revins chez moi écrire et mettre toutes les affaires au courant. Ensuite, par le chemin montueux et le beau parc, je vins à Saint-Cloud, et, de là, le long de la rivière, par une belle soirée, j'arrivai encore de soleil [sic) à Suresnes où ma famille vint ensuite souper. Le vieux maréchal paraissait bien aise de parler, avec moi, du vieux temps ; on y faisait bien grande chère, avec aisance. Nous revînmes grand train, par une belle nuit, et je fis bien des choses, dans ces deux jours, qui furent fort agréables.

Le 29, je menai le duc d'Arenberg, dans la jolie voiture, à Brunoy. Il fut bien content du chemin et d'une partie de Choisy que je lui fis voir en passant, surtout de la statue de l'Amour, et d'un jardin de reines marguerites.

Après un grand dîner à Brunoy, abondant en bons fruits, nous vîmes la machine et la cascade. Il fut surtout frappé de l'effet du Neptune, qui est un morceau unique. Nous vîmes ensuite les serres et le potager, et nous revînmes par une belle nuit, et par Choisy, ce qui, avec le nouveau cours, fait toute une chaussée bien roulante. J'eus, avec lui, une conversation intéressante de guerre et politique. Il rendait bien justice au roi de Prusse, et ne voulait plus servir que pour commander librement.

Le 30, on fit un très joli souper à Ivry, la récolte des pêches et fruits avec les dames, le feu d'artifice, l'abondance de tous les bons fruits et les jolies voix de M. de Rongé, et de mesdames de Sérant, Rongé et Gonflans et du duc d'FIavré, rendirent cette partie charmante. Le duc de d'Havre était mieux, et allait, avec toute sa famille, s'établir à Wailly et à Besançon.

Le 31 août, j'allai, avec mon fils, voir, avec le duc d'Arenberg, le cabinet de machines de M. Laurent : il y a des choses très curieuses.

Le l'^'" septembre, j'allai à cheval au haut de Châtillon. J'avais fait avertir le maçon qui, avec des échelles, me fit monter au haut de la glacière. Je trouvai la vue parfaite, peut-être la plus belle des environs de Paris. Je vis qu'on était à la hauteur des toits de Meudon. Ainsi, il valait la peine de profiter de la butte de cette nouvelle glacière.

J'appris que le bourgeois (c'est ainsi qu'auprès de Paris, on appelle tout propriétaire) était M. Rafard, officier du gobelet de la Reine. J'allai chez lui dans Châtillon : je trouvai un homme accommodant qui avait un très bon jardin et deux autres glacières. Je le menai sur le haut, et nous convînmes que j'y ferais faire une plate-forme ronde de charpente, avec un banc autour (1).

Le 3 septembre, à Jouy, M. de Beuvron me mena à la chasse, d'abord aux étangs de Saclay (2) qui étaient à sec, puis dans des petits bois où il y avait une quantité prodigieuse de gibier de toutes les sortes possibles. Les faisandeaux et surtout les perdrix rouges, dont je n'avais presque jamais tiré, me firent grand plaisir, et je vis que, si j'osais m'y livrer, je me remettrais volontiers à mon ancien goût de chasse. Je tuai un peu de toute espèce, et je m'amusai fort.

(1) La " tour de Croy » existe encore; elle se trouve en face du fort de Châtillon, sur le territoire de Fontenay-aux-Hoses. C'est, aujourd'hui, un restaurant dit « tour Biret ».

L'observatoire de M. de Croy fut utile à plus d'un savant, notamment à Lemonnicr qui vint y faire des recherches sur la réfraction par la chaleur (V. Bailly, Histoire de Vastronomie moderne, 1782, t. III, p. 94).

(2) Saclay, village de Seine-et-Oise, à 4 kilomètres de Jouy-en-Josas.

Le soir, nous vîmes la manufacture de toile peinte de Jouy, qui est très complète et abondante. On y fait jusqu'à soixante pièces par jour, dans les grands jours d'été ; cela est curieux à suivre, surtout l'impression, et comment le mélange des couleurs change à l'air ou au lavage de la garance. Le grand débit de nos toiles peintes de France devait faire cesser celui de l'étranger.

Le o, nous allâmes chez M. le Premier, à Ivry.

Le 6, mon fils et moi nous chassâmes dans la belle plaine d'Aubervilliers : c'était sa première belle chasse, mais il tirait encore si mal, qu'il n'y prenait pas tant de goût. Nous tirâmes et manquâmes beaucoup : à cela près, cette chasse et notre halte en fruits et talmouses, à Saint-Denis, fit une jolie partie, et j'avais la grande grâce à rendre à Dieu de voir que mon fils s'amusait avec moi et était du plus joli et du plus sage caractère.

Le 7, mon fils et moi, dans la jolie voiture, nous allâmes à Versailles pour deux grands objets : pour déterminer la princesse de Carignan à écrire et pour décider mon appartement. Le soir, nous vîmes la princesse, que je pressai tant qu'elle promit d'écrire au prince, son fils, quoiqu'il n'eût pas écrit. L'abbé nous avait répété sa première réponse, qui était : « Il faudra voir les honneurs qu'on donnerait à la Cour de France ! »

.Je fis sentir à la princesse de Carignan que cela avait l'air d'une acceptation, si les honneurs étaient favorables. Elle promit donc d'en écrire comme d'une idée qu'on lui avait suggérée nouvellement, sans faire savoir qu'elle fût au fait des démarches déjà faites. ^lais nous sentions bien que si on s'obstinait à demander les honneurs de prince étranger, ce serait là un si grand embarras que tout cela me paraissait d'espèce à n'y pas compter. Mais il fallait donner à mon fils et à ma mère la satisfaction d'y avoir fait de son mieux. Cependant il allait avoir vingt ans, et mon gendre n'ayant pas encore d'enfants, notre maison tenait à bien peu !

De là, nous allâmes chez le comte de Noailles, qui voulait que j'avançasse encore mille livres pour raccommoder la

maison où je logeais ;i N'ersaillcs, au moyen de quoi il m'offrait l'appartement du dessus du mien, qui était plus sain et un peu meilleur. Mais je regrettais le plain-pied : je m'y déterminai, et je profitai de l'occasion pour le demander pour mon iîls, ainsi que pour moi, et en conservant le bûcher d'en bas. Il en fit note, promettant de faire passer cela à son travail du lendemain, et il m'en envoya, en eilet, l'assurance, deux jours après.

Le comte de Noailles était furieux de tous les appartements qu'on lui ùtait pour faire l'Opéra, où on retravaillait à force depuis la paix. Il nous fit voir les états de tous ceux qui, de droit, devaient avoir des logements, sans qu'il sût où en trouver. Il y en avait grand nombre. Ainsi, nous nous estimâmes heureux d'être logés à Versailles, presque aussi à portée et plus à derneure qu'au château. Nous eûmes une conversation très curieuse sur les événements que l'espèce de révolte des Parlements allait causer ; cela pouvait être sérieux.

J'allai parler à M. Pluyette (1), dans le cabinet du Roi, où il l'attendait pour lui présenter le fruit de son potager, qui était arrangé à faire plaisir, et superbe. Nous convînmes que je lui donnerais tout de suite les mille livres, et qu'il y mettrait d'abord les ouvriers. Je fis déménager une des chambres du nouvel appartement, où on serra tout.

Le 10, je descendis à Châtillon, chez M. Rafard, avec qui je passai l'acte pour avoir la jouissance, moi et mes héritiers, de faire mon belvéder sur sa glacière. Nous convînmes d'une reconnaissance de deux louis d'or par an.

Gomme j'étais là, nous vîmes tout à coup le Roi passer dans la rue grand train, et nous apprîmes que le daim venait de se faire prendre au milieu du village : c'était un daim monstrueux et singulièrement gras.

Le dimanche 11 se passa à l'église et à finir mes affaires

II; Hubert Pluyette, contrôleur des bâtiments de lÉcole militaire en 17oi, dessinateur des plans, parcs et jardins des maisons royales, en 171)6, membre de l'Académie d'architecture la même année.

pour pouvoir aller passer huit jours à Crécy, comme je l'avais promis à M. le duc de Penthièvre (1).

Le 12 septembre, je partis seul, en chaise, à sept heures du matin. En arrivant à Versailles, je remis à M. Pluyette les mille livres qu'il fallait encore que j'avance pour être logé chez le Roi. J'entendis la messe à la chapelle ; ensuite j'allai, avec M. Pluyette, marquer les arrangements de mon nouvel appartement, au moyen desquels je devais être très bien. Je fis percer une grande fenêtre au midi, pour voir enfin le soleil que je n'avais jamais vu, au-dessous, et mon appartement devait être aussi sain que l'auti'e avait été malsain. Il était si commode et à portée de tout, que j'étais encore bien heureux de l'avoir, d'autant que j'en avais reçu aussi l'assurance pour mon fils.

Je partis vers onze heures et demie, prenant par les jardins et la ménagerie. Je ne connaissais pas le nouveau chemin qui prend tout près de Trappes, de sorte que c'est presque brûler la poste. Je fus frappé de l'extrême dépense de la montagne de Pontchartrain et du bel ellet du château. On voit bien qu'on a voulu faire plaisir au maître ! Je m'informai de AI. de Maurepas, qui y était plus heureux qu'à Versailles. La nouvelle poste est au coin de son parc. Le reste du grand chemin n'a rien de particulier, hors les allées de la Couarde, et Millemont à deux frères qui se sont bien entendus (2).

On passe à Houdan, qui n'est remarquable que par son

(1^ La marquise de Pompadour avait vendu, quand, après l'attentat de Damiens, elle avait craint de voir son étoile pâlir, le château de Crécy au duc de Penthièvre, moyennant la somme de 1.150.000 livres. Le Roi y avait, dit-on, dépensé 38 millions.

(2) Millemont, château à une lieue de iMontfort-l'.Vmaury, route d'Houdan, Les deux frères dont il est iiuestion ici étaient, l'un Claude-Jean Rigoley, baron d'Ogny, d'abord conseiller au Parlement de bourgogne, puis, en 1152, trésorier général des États ; intendant général des Postes en 1771, mort en 1793; — l'autre Higoley de Juvigny, connu par son édition des œuvres de Piron, et plus encore par ses démêlés avec Voltaire.

Millemont appartint ensuite aux Polignac, et, de nos jours, à Maurice Richard, ministre des Reaux-Arts sous le second Empire. Son propriétaire est, actuellement, M. Georges Béjol.

commerce de bas, ensuite par de grandes plaines voisines de la Beauce ; mais tout cola est encore Ile de France. On vient à Dreux, vilaine petite ville, mais où il y a d'assez bons marchands de drap commun. Cependant, la journée d'ouvrier y est assez chère, étant à quinze sols,

Dreux est à M. le comte d'Eu, d'abord par engagera et tout à fait depuis rechange de Dombes. La forêt voisine est bien percée. Si M. le duc de Penthièvre ou M. le prince de Lumballe réunit un jour tout cela, il aura des domaines immenses.

Deux lieues devant Dreux, on voit, à droite, une longue alb'-e qui mrne à Abondant, château du marquis de Sourchos, dont le fds allait épouser la dernière des demoiselles d'Havre, qu'il restait à établir (1). C'est une soixantaine de toises par delà cette allée que le grand chemin cesse d'être pavé. Tout le reste, jusqu'en Bretagne, est ferré et le plus beau du monde dans les environs de Dreux, le pays étant plein d'un gravier ou brisure de pierre meulière, le meilleur de tout pour pareil chemin. Aussi est-il comme une glace.

A Dreux, je laissai à droite la grande route, et pris à gauche, celle de Crécy qui est aussi ferrée et bien alignée. Outre cela, de l'autre côté du ruisseau, il y a encore la route du Mans. Je fis prendre par la route du milieu, pour arriver en face du château. Je remarquai que le pays était des plaines assez arides, et que la situation, ni le pays n'ont rien d'agréable, mais, comme c'était la première maison où Mme de Pompadour avait travaillé, à force de millions on y avait fait de belles choses d'art. M. le duc de Penthièvre et le prince de Lamballe étaient à la chasse. Je ne trouvai que les trois dames de Saluées, de Clermont (2) et d'Épinay (3). Il n'y

(1) Le château d'Abondant, à 8 kilomètres de Dreux, canton d'Anet, renferme la sépulture de la duchesse de Tourzcl, née d'IIavré, dont il est parlé

(2) Gabrielle-Françoise d'O, dame d'atours de Mesdames de France, depuis 1750, veuve de Pierre-Gaspard de Clermont d'Amboise, marquis de Gallerande, premier écuj-erdu duc d'Orléans, lieutenant général, mort en 1756, décéda en 1765. à l'âge de 70 ans.

(3) Urbaine-Guillernette Elisabeth de Moy, veuve de Michel-François Ber-

avait personne d'étranger, et je vis que cela ne serait pas vif.

Le duc de Penthièvre, à son retour, me combla d'amitiés.

Le 13, après la messe, à midi, car on se couchait et se levait tard, le duc de Penthièvre me montra la maison. Mme de Pompadour l'avait achetée, il y avait environ quinze ans, de M, de Crécy, homme riche, qui avait fait un beau château et un jardin bien dessiné. Elle y avait mis encore tant de millions qu'elle avait fait de belles choses dans un vilain endroit. Elle avait presque refait la maison. Le salon de stuc est superbe. Il y a une grande galerie fort ornée et un cabinet, en bas, qui est un chef-d'œuvre de recherche. Le reste de la maison n'a rien de rare ; les façades sont belles et à l'italienne.

Le soir, le duc me mena partout : ce qui est le plus frappant et le plus cher, c'est la vue de la terrasse de la maison, où on ne voit qu'un vilain et triste coteau. Mais, arrivé sur la terrasse, la vue de la pièce d'eau et des deux canaux avec des retenues en cascade, est superbe. Elle avait acheté un château voisin qui fait le fond d'un des canaux, et elle a fait une belle façade à l'autre bout de canal, mais le guingois est choquant. D'ailleurs, le morceau frappe, les jardins ont de belles eaux et sont bien dessinés à la française.

Le potager, la poste ont bien coûté, et tout est dans le grand. D'ailleurs, il n'y a pas de village. Elle a bien accommodé la paroisse. L'air de cet endroit est vif et sec, ainsi bien différent de Rambouillet, qui est bien plus noble.

Nous vîmes l'hôpital qu'elle y a fait bâtir, mais il est tout aux frais du duc de Penthièvre, qui y donne tous ses soins et y sert les pauvres. Il yen avait, alors, trente et un. Il y a des lits pour plus de cinquante, et cela est d'une propreté et recherche qui est presque à l'excès. C'est sûrement le plus joli hôpital du monde. On dit qu'il lui coûte environ

thelot, seigneur de Uebuurseau, maréchal de camp, mariée en secondes noces, en avril 1748, avec Bonaventure, marquis d"Epinay-Saint-Luc, né en 1719, capitaine dans le régiment de Penthièvre. Elle fut gouvernante des enfants de ce prince, et dame d'honneur de la duchesse de Modène, et mourut en 1769.

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dix-lluit niillc livres par au, mais il n'est pas fondé. Cette terre ne rapporte que quarante mille livres de rente, et le duc, outre ce qu'il a acheté, fait à la marquise cent mille livres de rente viagère. Ainsi, cette terre lui coûte bon, mais le château est tout meublé, avec beaucoup de morceaux de prix.

Le duc me dit qu'il a plus d'un million de rente, mais quatre cent mille francs de pensions à payer, et qu'il ne peut trouver le bout de l'année.

Nous vîmes le réservoir, qui est su{)erbe, et du plus grand goût. Nous descendîmes à la machine, sur la rivière qui va, par une grande roue à pot qui fait mouvoir quatre pompes. Elle est agréable. La promenade le long du canal est belle, et tout cela gagne à être détaillé et corrigé. La situation, la patte d'oie de l'entrée est magnifique.

Le 14 septembre, le duc de Penthièvre me fit voir le reste. La toile du bois < t la pièce qui y conduit est belle. Nous descendîmes au petit château d'Anet que Mme de Pompadour a acheté et qui fait un des bouts du canal. L'habitation en est agréable, l'été, pour les eaux. Nous vîmes la pièce eu face du château, qu'il serait difficile de rendre agréable. On pourrait l'égayer un peu.

De là, nous allâmes au chemin de Dreux au Mans, par Châteauneuf. Il n'est ferré que jusque-là, à cause de la dispute, car le duc voudrait qu'il passe par Crécy, où il y a poste établie du temps de la Cour, mais il y aurait environ une demi-lieue de plus, et il est plus naturel de l'autre côté. Cela fait qu'il reste deux lieues sans chemin ; par delà Châteauneuf tout est fini.

Nous revînmes à l'église, où le duc va tous les soirs, et aussi tous les matins, et, de là, servir ses pauvres. Il me parut avoir une piété bien entendue et bien solide. De retour à la maison, il me montra la bibliothèque et le cabinet à côté, qui sont deux chefs-d'œuvre, et je crois ce qu'on a fait dans le meilleur goût.

Le soir, je raisonnai marine avec M. d'Aché, qui commandait la flotte de l'Inde.

Le 15 septembre, nous partîmes vers midi pour la Trappe (1) ; M. le duc de Penthièvre en chaise de poste avec tous relais à lui, et moi en chaise en le suivant en poste, hors jusqu'à Nonancourt qu'il me donna des chevaux. On suit la longue allée de Crécy, puis par Garancières et de grandes plaines sèches et peu peuplées, on regagne la grande route de Bretagne. Vis-à vis le village de Saint-Rémy, qui est encore dépendant de Crécy, à la porte de Nonancourt, on voit le château de Saint-Lubin, qui appartient à M. de Crémilles, qui y a fait de la dépense et une terrasse. Il y a de jolies eaux. Le Roi lui a cédé, par engagère, Nonancourt, qui est assez gros. De là, en côtoj'ant d'abord dans le bas, puis au haut de la côte, la petite rivière d'Avre, on descend par des bois où le duc fit sa halte au bourg de Tillières dont le château est sur la pointe très élevée de la hauteur, et vis-à-vis, dans le bois, on voit le petit château de M. de Méré, qui a de belles eaux naturelles.

Ensuite, par des plaines sèches et des coteaux passant au. bout de la grande avenue de Gourteilles, dont on voit le magnifique château, on vient à Verneuil que le Roi a aussi engagé à M. de Gourteilles. Tout cela est encore de l'Ile de France, et la route est passable. De là, on côtoie toujours la rivière sur des coteaux montueux et arides qui conduisent jusqu'à Saint-Maurice où finit l'Ile de France. La chaussée est passable. On passe des enclavements de Normandie et on rentre dans le Perche.

A Saint-Maurice, nous trouvâmes M. de Méré qui^ ayant quitté, était dans la retraite, et qui accompagne M. le duc de Penthièvre dans tous ses voyages de la Trappe, où ce prince va, quelquefois, deux fois par an.

A cause des mauvais chemins, nous montâmes, là, à cheval, et nous allâmes, entrottaillant durement, par de très mauvais chemins de traverse, montueux, pleins de cailloux, et comme

(1) Le monastère actuel, à Soligny la Trappe, à 12 kilomètres de Mortagne (Orne), a été rebâti en 1813, sur l'emplacement d'une abbaye construite au XII» siècle et détraite sous la Révolution. Un oratoire s'élève sur la tombe de l'abbé de Rancé, réformateur de l'Ordre.

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