‹ Journal inédit, 1718-1784 (volume 4)Chapitre 6 sur 31 · iiNM, nu lUC. m-: cnoY · texte numérisé non relu

iiNM, nu lUC. m-: cnoY

on liesse. Ou passe à .Nonnaiidol et liancloiiiiai, pays couvert, montuoux, et les petites plaines garnies de pommiers, et, de là, par des gorges et des bois, et Iî long de grands étangs, |)ar la gorge de Conturbis, et près de Brésolettes, tous endroits misérables où il faut de bons guides.

Il y a un grand étang près la Trappe, qui est dans un fond sauvage et dont les bâtiments ont Tair de l'ancienneté et de la pauvre simplicité. Nous y arrivâmes à G heures, pour Complies. On sait qu'on est reçu par deux Pères qui se prosternent à la porte, vous mènent, sans parler, à une chapelle faire une prière ; delà dans une salle où ils lisent un passage de Vlmitation^ ou autre livre pieux, et, ensuite ils vous demandent ce que vous voulez.

On y loge et nourrit touslespassagers, deux ou trois jours, mais très frugalement, et on nous mène à une tribune publique, en haut, d'où la vue des Pères dans le chœur, toujours eu contemplation ou prosternés, est frappante.

Comme Complies commençait, nous allâmes droit au chœur. Le silence, le recueillement joint à l'obscurité rend tout cela bien propre à la dévotion. Comme Complies se dit avec précipitation dans les autres églises, et qu'il faut finir sa journée avec recueillement, le réformateur a rendu cet office plus long et posé que les autres. Ils font une pose longue au milieu de chaque verset. Leur chant est admirable et très exact, et le Salve, surtout, est admirable.

Après Complies, nous allâmes voir défiler la communauté, à qui l'abbé donne, à chacun, en grand silence, l'eau bénite. Tout se fait avec un recueillement qui en impose, et jamais on ne voit un moine qui lève les yeux ou remue. Ils se prosternent très souvent sur les articles et s'inclinent bas au Gloria patri et aux oraisons, hymnes, etc., ce qui est très dur, étant très répété.

Nous allâmes, ensuite, dans la salle, où je questionnai beaucoup le respectable et aimable abbé, qui ne faisait rien valoir et était d'une candeur admirable, ainsi que tous les autres chefs que nous vîmes, jointe à beaucoup d'esprit.

Les Pères qui étaient par obédience, c'est-à-dire de ser-

vice aux hùtes, servent avec un zèle et recueillement admirable. Ils ne parlent qu'en cas de nécessité et tous, jusqu'aux frères, sont d'un recueillement édifiant. J'allai ensuite dans ma chambre, qui était bonne, écrire et prier, et avant le souper, je vis le joli appartement qu'ils avaient fait pour le duc de Penthièvre, où tout était fait par leurs frères, et même une commode charmante de marqueterie. Ils ont de bons ouvriers pour tout, et ce qui est remarquable, c'est qu'ils font tout cela sans interrompre le silence, pas même le frère maréchal qui aide les voyageurs sans récompense, ni rompre le silence.

Le feu prit, il y a quelque temps, à la maison. Les cent cinquante qui la composent l'éteignirent en silence. Il n'y en eut que cinq ou six qui s'accusèrent de l'avoir rompu, et il ne faut que le moindre mot, pour cela. Ils ne saluent jamais, et ne paraissent jamais s'apercevoir qu'on est à côté d'eux. Dans le noviciat, on leur inculque si bien l'humilité, l'abandon absolu de soi-même, et de ne jamais sortir de la méditation et recueillement, de l'amour et de la présence de Dieu, qu'ils n'en sortent en rien, et cela fait leur bonheur, ayant toujours présent ce qui fait leur amour, et qui doit faire leur récompense.

A 9 heures, on servit à Monseigneur un bon souper en œufs, qu'ils accommodent bien, et en légumes. Ils ne servent jamais à qui que ce soit ni viande, ni poisson, et les femmes n'y sont point du tout reçues.

Les supérieurs, gens aimables, nous tinrent bonne compagnie, et les pères d'obédience nous servirent, avec le plus grand respect et recueillement. Ils s'accuseraient d'avoir manqué à obéir à un coup d'œil d'un hôte.

Le 16, un peu devant huit heures, nous allâmes toujours dans le chœur, à tierce, puis à la grand'messe, qui est simple comme tout le reste, ensuite dans nos chambres, à écrire et méditer sur cette vie bien arrangée en philosophe chrétien. Car tout mène à l'objet et à éviter ce qui y pourrait faire obstacle, et, malgré tous les soins des philosophes anciens, il s'en faut bien qu'ils aient rien dit d'aussi parfait, puisqu'ils manquaient du vrai point d'appui.

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A midi, nous allâmes au réfectoire, où on nous servit quelques plats de plus, à la table de l'abbé, au fond. Gomme je ne mangeais pas, j'eus le temps d'examiner: leur repas était chacun séj)arément. Une très grande écuelle de soupe au pain et légumes, qui est assez bonne, et une grande écuelle de fèves. Quand ce n'est pas jeune, ils ont une pomme ou du fromage. Ils mangent avec réflexion et lentement, et on lit des passages curieux des Pères du désert. De là, on va à l'éfflise. Puis, nous les vîmes travailler. C'était alors à recueillir les fèves et ranger les fagots. Cela se fait avec zèle et contentement, sans lever presque les yeux ni dire un mot.

Puis, nous vîmes l'inlirmerie où il y a de quoi s'édifier par la patience et contentement dans les souffrances. Nous vîmes tous les différents travaux et l'échelle qui se communique par en haut, mais où il y a le nécessaire, la couchette et une paillasse, avec un grand oreiller de paille garnie de toile, et une couverte trop étroite. Toute la maison vint dans le cabinet de l'abbé où, le silence ayant été rompu, le duc de Penthièvre parla à plusieurs, sui-tout aux vieillards. 11 y en avait un de 81 ans.

Ils ne paraissaient pas avoir perdu le ton du monde, mais ils ne sortaient pas du recueillement.

Nous allâmes à Compiles, puis dans nos chambres. Auparavant, j'achevai, avec les supérieurs, de me mettre au fait de tout, et je fus plus édifié qu'étonné de cette maison qui me parut bien aller à son but. .le trouvai que le maître des novices était un officier de Royal Italien que nous avions vu, il y avait vingt ans, à Condé, et qui nous connaissait fort. II était bien aimable et exemplaire.

A souper, je mangeai de leur soupe et fèves, qui étaient bonnes. La règle de saint Benoit ne permet que deux portions ; ils n'ont pas de soupe, ayant deux portions. A la Trappe, leur réformateur a cru qu'en donnant une grande soupe, elle devait tenir lieu d'une portion, et ils en ont assez à dîner.

Remarques faites k la Trappe, Je IG septembre 1763.

Il y avait sept ou huit Flamands qui ont de la bière, les autres du cidre. On me dit qu'il y avait beaucoup de Flamands dans les autres maisons du pays.

Ils reçoivent quatre ou cinq mille passagers par an. Ils n'ont que dix sept mille livres de rente, et une assez grande étendue de terrain.

Ils ne reçoivent guère ceux qui ont la voix fausse, l'objet étant le chœur. Il faut savoir tout le psautier par cœur. On ne lit qu'en commun, et jamais au chœur, où il n'y a pas de lumière la nuit, mais on peut lire deux ou trois heures par jour au chapitre. Le Père Procureur nous dit qu'il y avait lu un tome du Peupie de Dieu en trois jours.

Il en meurt environ quatre ou cinq^ année commune, sur les 150 qui composent le total de la maison. C'est les six premières années qu'on meurt. Nous en vîmes trois de 70 ans. Il passe environ , par an, cinquante personnes par le noviciat, mais peu y restent. Il n'en résiste qu'environ quatre ou cinq. Si on y entrait plus tard, il en résisterait davantage.

Le vœu fait, il n'y a plus à en sortir. Il s'en est quelquefois échappé, mais très rarement. Ils peuvent les arrêter, mais l'abbé aime mieux fermer les yeux. S'ils s'en dégoûtent, on tâche, à l'inlirmerie, et par exhortation, de les remettre. Il n'en devient guère fous qu'on ne découvre quelque dérangement avant d'y être entrés.

La maison de Septfons (i) est presque de même, hors qu'ils ont deux portions. Quand toutes les cellules sont pleines, on ne reçoit plus, on remet à revenir qu'il y ait des places.

(1) L'abbaye de Septfons (que M. de Croy écrit Céfoji), commune de Dion, canton de Dampierre, diocèse de Moulins (Allier), fondée en 1132 par Guichard et Guillaume de Bourbon, seigneurs de Dampierre, fut reconstruite plusieurs fois, une, entre autres, sous Louis XV.

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Ils reçoivent des veufs, quand les enfants sont établis, et non autrement.

Ils font gras à l'infirmerie, au besoin, et, alors, on le leur ordonne, mais ils ne peuvent ni l'y désirrr, ni demander.

Ils ont une heure et demie le matin, et autant le soir, de travail dehors, et actif, qui leur est bien utile pour dissiper le corps. Ils y travaillent avec action, et en esprit de Dieu, sans gêne. Les vieux épluchent, préparent les portions. Ils ont toujours huit heures de chœur, et quelquefois, les grandes fêtes, jusqu'à douze.

En septembre 1763, ils étaient 81 religieux, 13 novices (ce qui varie beaucoup, y en ayant très souvent qui entrent et qui sortent), 15 frères convers qui sont en brun et qui ont un chœur derrière, et qui font des vœux ; douze frères donnés qui sont libres et pour le service extérieur. Il passe, année commune, environ 50 par le noviciat, dont il n'y a qu'environ trois ou quatre qui restent. Ils ont pour règle de ne rechercher ni refuser personne. On ne donne rien pour y entrer, mais ordinairement il faut savoir le latin.

Le chant du chœur est très beau, exact, plein et sonore, et cela avec les lectures en commun, les lectures publiques et le travail du dehors, doit faire leur satisfaction matérielle.

11 n'y a qu'un an de noviciat, ce qui parait peu, mais ils sont six semaines en première épreuve, en habit ordinaire, et puis le temps d'être reçu fait environ quatorze ou quinze mois.

Ils prétendent n'être que la pure règle de Saint-Benoît dépendant de Citeaux. Les maisons les plus régulières, après eux, sont Septfons,, Orval^ Beaupré. La maison près de Dusseldorir est prescjue pareille à eux. Ils ne dépendent que du pape, de leur chef d'ordre et de leur abbé particulier, pour qui ils ont une obéissance absolue et aveugle.

Comme ils ont huit heures de chœur les jours ordinaires, et plus les autres, ils n'ont point d'oraison seuls qu'un quart d'heure le matin et le soir à l'église, entre deux offices, mais à la lecture ils peuvent lire de quoi méditer, et la lecture publique en sert encore. C'est un ordre toujours actif et

rempli dont le chœur fait le principal, et le recueillement et présence de Dieu la base. Elle les suit en tout, et il y en a tels qui la perdent à peine quelques minutes dans toute la journée, et en faisant tout.

Tout se fait toujours en commun, et ce n'est pas un Ordre de retraite solitaire, mais le silence, le recueillement et la présence de Dieu le rend toujours solitaire en dedans soi. Cependant, ils sont heureux, étant avec ce qu'ils aiment, qui est Dieu, et ils ont plusieurs choses qui les soulagent, comme la beauté de leur chant, le travail du dehors, où ils s'excitent l'un l'autre, la lecture assis en commun, le repas avec appétit, et qui se fait très posément. Le dîner dure une heure, avec une lecture attrayante pour le ciel.

L'envie et la vanité^ cependant, dit l'abbé, s'y glissent, et en est un des dangers. La fondation est des plus anciennes. Ils sont établis à la Trappe depuis l'an 1140. A la fin, la maison était réduite à sept ou huit Pères qui avaient de la peine à vivre et qui ne passaient pas pour assez réguliers. En dernier lieu, en 1664, un abbé de Rancé (1), qui en était abbé commendataire (car ce n'est que par permission du Roi qu'il y a un abbé régulier) les réforma en rétablissant toute l'austérité de la règle de saint Benoit, prise à la plus grande rigueur, et en fit l'Ordre le plus austère, les maisons de Septfons et d'Orval, du même Ordre, en approchant fort. Depuis la grande austérité, l'abondance des sujets y vint et s'est soutenue au point qu'il s'y présente par an, comme j'ai dit, une cinquantaine de novices, mais peu pouvant y résister.

En temps ordinaire, en septembre, le lever est à deux heures, qu'on va à Matines, jusqu'au 4; de là à la lecture, etc. Et il y a, par jour, un chapitre où Ton s'accuse l'un l'autre, rien que contre les choses de la règle, et où les supérieurs humilient au plus fort. Tous les instants sont occupés en commun. 11 n'y a aucun moment pour être à soi. Tout rappelle à Dieu, et rien ne vous laisse à vous même, en quoi je les

(1) Armand-Jean de Boulhillier de Rancé (1626-1700).

préfère aux Chartreux, car, à la Trappe, Septfons, Orval, on est à l'abri de tous les risques du monde et de presque tous les risques de soi-même. Ainsi, ce sont les moyens les plus faciles pour éviter et distraire du péché, et toujours être occupé de Dieu.

Ils ne sont jamais dans leurs cellules que pour dormir. Ils ne peuvent avoir ni lumière, ni crayon, ni papier, mais bien au chapitre. Ils ne parlent jamais qu'aux supérieurs, qui sont environ cinq.

Absolument parlant, ils ont le nécessaire, aux collations près, et bien des paysans, et souvent les soldats sont plus mal, mais le relève la nuit, à deux heures et à minuit, les grandes fêtes, et l'abandon de soi au point de ne pouvoir plus jamais y songer, est bien dur !

Ils disent que le plus rude est le même vêtement en tous temps, et le froid l'hiver. La portion est suffisante, quoiqu'il n'y ait que la grande soupe et la grande portion de farineux, comme fèves, lentilles, gruau, etc.

Mais le soir, des jeûnes qui durent une grande partie de l'année, les deux onces de pain seul est bien peu. Quand j'y fus, c'était la portion des fèves qui est la meilleure, mais quand c'est celle du mauvais radis, des cardons durs, ou de betteraves ou mauvaises herbes, cela est bien peu soutenant.

La situation du lieu est bien triste, dans un fond sauvage. Cela serait bien égal pour eux, s'il était sain, mais on le dit malsain et humide, ce qui, joint au froid des nuits, sans presque être couverts, contribue à des humeurs froides et mal de poitrine où ils sont sujets.

Cependant, leurs jardins sont assez grands; ils ont, des deux côtés, des prairies assez agréables, et un joli bois au bout du jardin où on fait la conférence, mais il n'y en a que deux ou trois qui parlent de Dieu aux autres. Et le beau et le vilain du lieu leur est assez égal, puisqu'ils ont toujours les yeux baissés sans jamais sortir de la contemplation intérieure. Ainsi, ils ne vivent plus du tout pour eux, et sont bien comme morts au monde et à eux-mêmes, mais ils ont la grande consolation d'être, par leur manière de vivre, à

l'abri des risques d'eux-mêmes, et de presque tous les risques ou occasions de péché.

Ils ont le bonheur, autant par goût que par état et manière de vivre, de ne pouvoir penser qu'à Dieu, ne plus vivre pour eux, mais tout pour lui, et l'admirable de leur règle, c'est de paraître les mener purement à Dieu par le plus sûr et le plus court chemin, on pourrait peut-être même dire par le plus facile, puisqu'ils évitent toutes les occasions contraires, et que tout les y rappelle, ce qui doit faire le bonheur de tout homme qui a de la religion. Ainsi, ils sont heureux, ils le paraissent même, car, au travail, ils ont l'air gai, et quand, dans le cabinet de Tabbé, seul endroit où ils peuvent parler (hors ceux de charge), toute la communauté vint pour M. le duc de Penthièvre, le prince parla à beaucoup qui parurent encore gais et aimables, et nous remarquâmes la même chose des cinq ou six en charge, avec qui nous vécûmes : la patience d'un mourant, que nous vîmes à l'infirmerie, était admirable.

Il paraît que leur réformateur a bien rassemblé tous les moyens de faciliter le salut. Les principaux qu'il a choisis sont le silence absolu, l'éloignement de soi-même, le rapport de tout à Dieu et à sa présence, la parfaite humilité bien exercée, l'éloignement de toute oisiveté, l'abstinence, etc. Ainsi, il paraît qu'on leur doit donner l'avantage en les comparant aux Chartreux, qui sont trop avec eux-mêmes, et aux ordres mitigés qui sont trop libres entre eux.

L'abbé est provençal du plus grand mérite et des plus gais et aimables; le sous-prieur est de Bruxelles. On croit que ce sera le Père procureur qui remplacera l'abbé. Le Père des novices m'avait connu, et ma mère, étant officier dans Royal Italien, à Condé, il y avait trente ans. Il me parla avec beaucoup de sagesse et de lumière, et j'en trouvai beaucoup d'instruits.

Ils font, généralement, tout ce dont ils ont besoin dans la maison : ils venaient de finir un joli appartement pour M. le duc de Penthièvre, avec une commode parfaite.

Je m'étais fait une idée différente, croyant que c'était une retraite d'anachorètes très sévères, composés d'anciens

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pécheurs. Il y on vient (juelquefois, mais presque tous les novices qui se présentent sont ^'eunes, de dix-neuf à vingt-six ans, et ce sont des moines comme les autres, mais des plus édifiants, austères et recueillis, et qui ont le mieux renoncé en entier au monde, et tout tourné à Dieu.

Quant à leur maison, elle est vieille et laide. Ils ont, à côté, l'ancienne maison abbatiale^ qu'ils louent. M. le prince de ïalmont (1) y a habité et Ta fait un peu accommoder.

En général, cette maison est bien édifiante, pas si outrée qu'on le croit, et on est bien heureux d'y être et d'y réussir, quand on a le bonheur d'avoir le parfait amour de Dieu et le parfaitdésir de ne s'adonner qu'à lui, en renonçant en entier à soi-même.

Le 17 septembre, nous allâmes à la grand'messe, puis raisonner avec les supérieurs, voir les jardins et l'ancienne maison abbatiale qui était à louer. J'écrivis, le prince dina et, à midi, nous montâmes à cheval et partîmes bien édifiés.

J'avais un guide séparé pour ne pas tant trottailler, et je revins par où nous étions venus. M. le duc de Penthièvre, mené par un officier des Eaux et Forêts, traversa la forêt du Perche appartenant au Roi, par de vieilles routes qu'on élagua exprès. On dit qu'on pourrait, s'il n'y avait pas de bra- ^ conniers, y tuer cent cinquante chevreuils par an, qui y peuplent bien.

Il rejoignit la chaussée à la Guimandière : si les routes étaient bonnes, ce chemin serait moins rude. A la porte Saint- Maurice, nous reprîmes nos chaises et revînmes d'un tram terrible, et, sans les montagnes, nous aurions fait quatre lieues par heure. Nous arrivâmes de jour à Crécy. Je regrettai de n'avoir pas entré au château de Courteilles, qui parait superbe et immense, en le voyant de la chaussée.

Le 18, dimanche, nous suivîmes tous l'office à la paroisse. Nous servîmes les pauvres au joli hôpital, et je vis toute la maison, qui gagne à être détaillée et qui a un logement

(l) Anne-Charles-Frédéric de la Trémoïlic, prince de Tairnont (1711-1759), mestre de camp d'un régiment de cavalerie en 1734, marié, en 1730, avec Marie-Louise, princesse Jablonowska.

immense et bien étoffé. Aussi Mme de Pompadour n'y a-t-elle rien fait épargner, et, de plus, M. de Grécy y avait fait déjà de très belles choses.

Le soir M. et Mme de Maurepas arrivèrent. C'est M. de Crécy (qui vit encore) qui a bâti le château et fait les jardins, et donné le nom au château, car le village n'est qu'une succursale de trois ou quatre maisons d'un autre nom.

L'ordre de la maison de M. le duc de Penthièvre, et qu'il a en tout, par esprit de Dieu, est admirable. Il travaille beaucoup, donne peut-être plus de deux ou trois cent mille francs de charité, et de plus, tout l'argent de ses plaisirs. C'est le saint le plus aimable et le mieux rangé. Il a cent vingt chevaux, quoi qu'il n'y en ait que six de monture pour lui, et point d'équipage de chasse, qu'il n'aime pas, hors les battues.

Il s'est redonné à la Cour et au monde permis pour son fils, le prince de Lamballe, qui avait seize ans, très robuste et des passions vives : heureux s'il peut le tenir longtemps 1

Le 19 septembre, j'allai à la messe à la paroisse, et je partis à onze heures passées. En traversant Dreux, il me parut plus considérable. Il y a cinq routes qui y aboutissent. Le château qui est à côté, et qui s'appelle Coudenville, à la marquise de Puiguyon (1), est beau et bien situé, pour ce pays-là qui est triste. Elle a, de l'autre côté du chemin, un très beau potager.

A la hauteur d'Abondant, je rencontre le fils de M. le marquis de Sourches qui chassait : je l'embrassai et fut tenté d'aller à son château, qu'on dit beau, et qui jouit de la forêt de Dreux, comme si elle était faite pour lui. D'ailleurs, les plaines sont bien arides et peu peuplées.

A Versailles je trouvai, chez moi, tout culbuté, et qu'on allait refaire presque toute la maison. J'y pris mes chevaux, avec lesquels j'arrivai avant huit heures à Paris.

(1) Marie-Thérèse Gaillard de la Bouexière, épuuse de Charles-François de Granges de Surgères, marquis de Puiguyon, brigadier en 1743, menin du Dauphin par brevet de \.li'6, mort en 17 i6, à l'âge de 39 ans.

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Jo trouvai ma more au mieux, (|ui uie raconta, avec feu, la conversation qu'elle avait eue, la veille, avec la princesse de Carignan, qui venait d'écrire à son fils tout au plus vivement en notre faveur. Ainsi, si son fils et le roi de Sardaigne avaient confiance en elle (dont on doutait), l'affaire était en meilleur train. L'abbé de Villemenet proposait de s'adresser aux ambassadeurs, et il restait la difficulté du ranj^.

D'ailleurs, nous commencions à avoir ])lus d'espérance : comme la princesse de Carignan nous remettait au 15 novembre que son fils fût revenu à Turin et eût pu parler au roi de Sardaigne, je vis que je pourrais aller faire ma course chez moi et recevoir M. et Mme de Gucrchy au commencement d'octobre, à Calais, et je m'arrangeai pour cela.

Le 20 septembre, je vis le Salon de l'exposition des tableaux du Louvre. Gela fait honneur à nos arts et à M. de Marigny, et l'ensemble et la variété est admirable.

Le 22, j'allai à Sceaux, chez le charpentier qui faisait mon belvédère de la montaofne de Châtillon. .le décidai de l'élever de dix pieds d^ plus, au moyen de quoi j'espérais dominer sur tous les arbres, et cela ne devait rien laisser à désirer.

Mme la princesse de Carignan avait écrit à son fils, mais comme elle assurait qu'il n'}' aurait rien de décidé avant qu'il revint à Turin, parler au Hoi, et que ce ne devait être que l^*" novembre, il fut décidé que mon fils viendrait avec moi, et Mme de Guerchy nous ayant dit que ce serait vers le 10 octobre qu'elle passerait à Calais, nous nous arrangeâmes pour être huit jours à l'Hermitage. En conséquence nous arrangeâmes toutes nos affaires, spirituelles et temporelles, pour partir le 27 septembre.

Le 25, nous allâmes à Versailles, mon fils et moi, de bien bonne heure, ce qui nous procura une audience particulière, avant l'heure ordinaire, de M. Dubois, qui fut très agréable. J'y sondai pour l'avancement de mon fils. Il n'y avait que régiment, grenadiers royaux et grenadiers de France. Je coulai à fond, pour mon service. On consentait que son temps coure en me servant d'aide-de-camp. On me conseillait de

rester à Calais, dans mes commandements, l'année d'après. Il fallait résidence, et faire les revues d'entrée et de sortie de campagne, mais cela donnait de la considération et on n'en prenait que ce qu'on voulait.

Nous allâmes chez M. Durand (1) et admirer le superbe dépôt des Affaires étrangères, le plus beau morceau du monde, en ce genre (2). Je finis tout dans les bureaux, et convins avec les commis, pour mon service, les nouveaux arrangements, et l'établissement du régiment de recrues d'Abbeville, que j'eus ordre d'établir, du 1" octobre, à la citadelle d'Amiens.

J'étais convenu de tout, la veille, avec M. et Mme de Guerchy qui devaient arriver le 12 octobre à Calais, ayant passé à Dunkerque, dont je le mis bien au fait. Je parlai pour le traitement des pauvres Rousseau et Tricaut. On travaillait à la liquidation pour la fin de l'année, mais à payer en papier, ce qui était terrible ; mais M. de Choiseul, qui avait de l'ordre pour les finances, et qui songeait même à en être surintendant, avait remis tous les pciyements du courant bien en règle, et, la surveille, allant chez M. Boullongne (3) pour donner la copie authentique de mes provisions, il m'avait payé, sans que je m'y attendisse, 13.500 livres pour les six premiers mois de l'année courante, ce qui me fit grand bien, et m'entretint au courant sur tout.

Pour revenir à Versailles, nous finîmes aussi plusieurs affaires à la Marine. On ne pouvait se lasser de ce superbe établissement, de passer ainsi de l'un à l'autre et de trouver la terre, la mer et les négociations, pour ainsi dire sous sa main, et si à portée.

Chez le duc de Praslin, M. de Sainte-Foix, l'ami de mon

(1) François-Michel Durand de DisIroQ", né en 1714, fils et petit-fils de Conseillers au p.irlemf'iit de Metz, fut, en récompense de la manière distin;juée dont il s'était ncqnitté de missions en Hollande, en Angleterre et en Pologne, nommé chef du dépôt des Atï'aires étrangères, en 1102. 11 ne quitta point Versailles, de nos à 17C)0, année où il fut, de nouveau, envoyé à Londres. II n'abandonna définitivement le dépôt (ju'en 1772, et mourut en 1778.

(2) Ce bâtiment contient, aujourd'hui, la bibliothèque publique de Versailles.

(3) Jean-Nicolas de Boullongne, né en 1726, conseiller d'État, intendant des Finances, en exercice depuis 1737, avait épousé, en 1753, Louise-Julie Feydeau de Brou.

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fils, notis donna espérance pour Talfaire de llornes de ma mère, que mon fils avait entamée à Ritzlar. Il conseilla de l'envoyer à Vienne et à Ritzlar, étant propre aux affaires.

J'allai ensuite au lever, dans le cabinet du Roi, chose bien commode pour finir beaucoup d'affaires, et enfin, nous vînmes écrire chez moi, dont la maison était par terre. Il ne restait qu'un petit coin. A trois heures, nous revînmes, nous allâmes à Saint-Sulpice, et, à cinq heures, chez nous.

A sept heures du soir, Mme la princesse de Garignan vint chez ma mère. On me fit aj)peler, et je trouvai tout triste. C'était un refus net, le prince de Carij^nan chargeant sa mère de nous dire que, malgré les grands égards qu'il avait pour notre Maison, il était décidé à ne donner ses filles qu'à des Maisons souveraines. L'abbé s'était un peu trop ffatté sur la politesse de la première réponse, qui n'était qu'un refus honnête. J'avais vu qu'on se flattait. J'avais laissé aller pour ne pas faire de la peine à ma mère et à mon fils, mais je ne m'en étonnais pas. Le roi de Sardaigne avait été à la campagne du prince, où cela avait été décidé. Ainsi tout était dit, et c'était un beau château en Espagne d'évanoui. Ma mère me chargea de l'annoncer à mon fils qui prit la chose avec religion et fermeté, d'une manière qui me fit grand plaisir. L'embarras était que nous n'avions plus de VU'-, car on ne parlait plus de Mlle de Mailly. Il y avait une cadette de Salm, de Paris, mais sans un sol; enfin, il y avait des inconvénients à tout!

Je représentais qu'il fallait un peu de bien, que cela ne gâte rien. Mon fils ne désirait que l'illustration, avec la figure et le caractère, et penchait toujours pour les pays étrangers, mais tout y était vu. Ainsi, il paraissait qu'il fallait en revenir à Paris.

Mon fils écrivit à l'abbé, à Turin, la triste réponse, et qu'il pouvait revenir. Ainsi, ce fut affaire finie, et nous fûmes heureux que cela fût venu avant notre départ, qui était le surlendemain, pour avoir le temps de nous concerter tous ensemble, et l'affaire resta secrète.

Le lendemain, nous raisonnâmes surtout cela, et fîmes nos

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paquets. Le 27 septembre, nous partîmes dans la jolie voiture anglaise que nous éprouvâmes charmante pour le voyage.

(1) Dans ses terres, où il arrive le 28, M. de Croy partage son temps entre la chasse et les affaires, puis se rend à Calais où, pour fêter le passage de son beau-frère M. de Guerchy, et de sa femme, il donne un souper de quarante couverts, suivi d'un bal.

Suit une course à Blankenberghe, Ostende, Bruges, Dunkerque, et un compte rendu de conversations politiques avec M. de Viry, qui est resté neuf ans à Londres, et avec des étrangers de marque tels que le duc et la duchesse de Richmond, les lords Holland et Grosvenor.

Après s'être occupé du règlement des affaires de pêche de Terre-Neuve et de Dunkerque, il rentre à l'Hermitage le 15 novembre, et, le 7 décembre, à Paris.

DU 7 Di:CEMI!RE 1763 AL 31 DÉCEMIiRE ilG\

Projets de mariage pour mon lils ; nous nous diicidons pour la fille du prince de Salm-Kyrbourg. — Mon enquête à son sujet. — Mme de Starhemberg se charge de la demande. — Le prince accepte, à condition que mon lils obtienne les honneurs de la Cour. — Mes premit-res démarches à ce sujet. — Carnaval. — Maludii; de Mme de Pituipadour. — Dt'part pour l'Hermitage le il mars 170 i-. — Observalion d'une «'(.lipse. — Retour à Paris le 7 avril. — Fin de lexil du maréchal et du comte de Broglie. — Mariage de Mlle d'Ilavrr'- avec le marquis de Tourzel. — .Mort de .Mme dePompadour. — Ma conférence avec Dubois, premier commis de la Guerre. — Mort de la duchesse d'Havrt-, iiM.-ro. - .Maladie de mon lils. — Etat de la Cour. — Suite de mes démarches au sujet des honneurs. — Préparation du contrat de mariage de mon fils. — Départ pour THermitage et pour Calais le 8 juin. — Retourà Paris le 13 octobre. — J'apprends que mon fils vient d'obtenir les honneurs, à l'occasion de son mariage. — Il voit pour la première fois, le 14 octobre, .Mlle de Salin chez son père. — Dilfii.ultés que le prince de Salm me crée en e.vigeanl l'c-xclusion de M. de Choiseul de la signature du contrat, — Je demande et obtiens l'agrément du Roi et de la famille royale. — Visite à Mlle de Salm, au couvent de Bon-Secours. — l'ne lettre inquiétante. — Signature du contrat le 21 octobre. — Célébration du mariage le 29. — Visites et soupers. — Présentation de ma belle- fille au Itoietà la Reine. — Edit du 1*' décembre, contre les Jésuites. — Les financiers taxés. — Prome.sse de supprimer le vingtième. — Mon Travail avec le duc de Choiseul.

Etant revenu à Paris le 7 décembre 1763, ma principale affaire était celle du mariage de mon fils : il avait vingt ans faits. La petite vérole l'avait fortiiié, et il était temps, puisque ma fille ne devenant pas grosse : c'était la seule ressource de toute la Maison de Croy. Mon fils était la sagesse et la vertu mêmes. Ainsi nos premiers objets devaient être de le rendre heureux, d'avoir la douceur de la vie, et de trouver une femme qui donnât espérance d'enfants.

Dans Tété, ma mère avait eu grande envie de Mlle de Mailly : on avait même été la voir au couvent, et on s'était un peu avancé. A mon retour, j'avais arrêté les choses, et, depuis, ma mère n'en voulait plus du tout, ce qui fut assez embarrassant pour rompre avec M. de Saint-Chamant.

Toute la famille de Harcourt et le prince de Tingry, à qui nous avions de grandes obligations, voulait Mlle d'Anville La Rochefoucauld (1). Les derniers jours de l'année, on nous la fit voir chez Mme la princesse de Robecq (que nous avions manquée). Elle devait avoir huit cent mille francs de biens, de la protection à la Cour, et tout s'y trouvait, mais malheureusement elle était, comme sa mère, très louche, assez délicate, et ma mère ne le voulut pas absolument, ce qui m'embarrassa longtemps, à cause des poursuites que tout le monde nous ferait pour faire réussir cette alFaire.

Nous faisions sans cesse des listes de tous les partis possibles, avec le pour et le contre, et nous avions tâté dans tous les pays, mais le personnel ne se trouvait nulle part, joint avec le bien, protections, etc. On disait que nous étions trop difficiles, mais la chose était assez importante pour être pesée à fond. Nous avions échoué à Turin, et il était temps de se décider!

Enfiuj je fis revenir à songer à la seconde Mlle de Salm (2),

(1) Adélaïde-Emilie, née le 4 octobre 1743, fille de Jean-Baptiste-Louis- Frédéric de La Rochefoucauld de Roye, lieutenant général des armées navales, mort en 1746, et d'Élisabeth-Marie-Louise-Nicole du Caylar.

(2j Les enfants du prince l'bilippc-Joseph de Sahu-Kyrbourg étaient les suivants :

1" Frédéric-Othon-François-Christian-Philippe-Henry, né en n4o, marié, en

126 JOIRNAL PU DUC DE GHOY

qui n'avait conlro elle (jiie le inan<iue de bien, de tenue à la Cour, et un vilain côté qui nous était commun, mais on disait tant de bien du personnel, objet principal, qu'elle pouvait, par sa sagesse et son esprit d'ordre, réparer tout ce qui pouvait ne s'y pas trouver.

Le dernier jour de l'an, j'allai à Bon-Secours (1), où elle était élevée, (après avoir fait mes dévotions). Je m'en informai à Mme l'abbesse et à la pauvre Mme de Lauraguais, respectable et malheureuse personne qui en avait parlé à ma mère, et qui en était charmée, depuis que, pour l'exil de son mari, elle s'était retirée dans ce couvent. L'une et l'autre me dirent tant de bien de la jeune personne, qui n'avait malheureusement que seize ans et quatre mois, que je penchai tout à fait de ce côté-là.

L'hiver, qui avait commencé par de grandes neiges, fut doux et fort pluvieux, en janvier et février. L'inondation s'ensuivit au point que j'allai en bateau sur les arbres de la plaine d'Ivry, et que, le 8 février, elle alla jusqu'à la deuxième marche du banc d'Ivry, à deux pieds de 1740. Cela nous fit une jolie partie sur l'eau, et faisait un beau coup d'œil. La gelée prit au mois de mars.

Le 7 janvier, je retournai aux informations en détail, à Bon-Secours ; elles continuèrent à être au plus favorable :

1781, avec Jeaaae-Françoise de Hohenzollern-Sigmaringen. 11 fut colonel au service de France et guillotiné en l'an II. C'est lui qui bâtit à Paris, en 1786, l'hôtel de Salin, à l'endroit où s'élève, aujourd'hui, le palais de la Légion d'honneur.

2° M.iximilit-nuc-Louise-Emmanuelle-Sophie, née on 1744, mariée, en 1763, avec Jean-Bretagne-iJharles duc de la TrémoïUe, né en 17157, brigadier en 1702, maréchal de camp en 1770, veuf de Marie-Geneviève de Durfort.

'.'.■^ AugTi^t'-Frédtrique-GuilIaume, née en 1747, mariée, en 1704, avec Anne- Ferdinand-Emmanuel, prince de Croy.

i° Amélie-Zejjhyrine, mariée aussi, en 1764, avec Antoine-Aloysius, prince de Hohenzollern-Sigmaringen.

o* Maurice-Gustave-Adolphe de Salm-Kyrbourg, qui servit, en qualité de capitaine, dans le régiment de Pfolz-Zweibrucken, et épousa, en 1786, Catherine-Marie-Louise, comtesse de Wurtemberg.

ij Couvent de Bénédictines, sis rue de Charonnc, où était élevée la fille du prince de Salm-KjTbourg.

la figure était charmante (ayant eu la petite vérole), mais la sagesse, l'ordre et la suite dans l'esprit donnaient les plus grandes espérances, joint à la bonté du tempérament et d'une race qui donnait la plus grande espérance d'enfants, sa mère en ayant eu beaucoup, et sa sœur, la duchesse de la Trémoïlle, étant devenue grosse d'abord. D'ailleurs, elle avait été élevée au mieux et au plus sim])lement, dans ce couvent dont l'abbesse me parut être du plus grand mérite. Sur le rapport de tout cela, et le grand désir qu'en marquait mon fils, qui méritait que, surtout, on le rendît heureux, nous convînmes tous de nous fixer à cette affaire, et, le 1 1 janvier, j'en allai faire l'ouverture au prince de Soubise, qui nous aimait. 11 approuva fort, et en fut si content, qu'il voulut, dès le soir même, sonder Mme de Pompadour pour voir si, pour cette affaire, nous pourrions avoir les honneurs qu'on nous laissait espérer depuis si longtemps. Telle fut la manière dont cette affaire s'entama.

M. le prince de Soubise m'ayant écrit qu'il avait parlé, j'allai à Versailles le 13 janvier, j'eus une grande conférence avec lui : il avait été écouté favorablement, maison craignait que le roî ne refusât encore, à cause qu'il avait refusé à d'autres d'avancer les honneurs. On nous renvoyait à M. de Saint-Florentin, ce qui n'avait pas trop bonne mine. M. le prince de Soubise était intentionné au mieux, et demandait s'il fallait pousser. Au reste, il me dit qu'il n'avait pas nommé avec qui nous comptions faire le mariage. Ainsi, je le priai d'arrêter pour être plus avancé du côté de la Maison de Salm, à laquelle je n'avais pas encore fait parler.

Je revins, le même jour, de bonne heure, et, sur le compte que je rendis du tout en famille, il fut résolu de faire faire la demande par Mme de Starhemberg, qui était l'aimable Mlle de Salm, élevée par ma tante, à Maubeuge, J'y allai le soir; elle parut prendre au mieux cette affaire, et elle me dit qu'elle en ferait la demande, le lendemain, à Mme la princesse de Salm. Ainsi, l'affaire fut engagée, ce jour là, de notre côté.

Le 15 janvier, Mme de Starhemberg m'écrivit qu'elle avait

128 JornNM. nu nue dk croV

parlé, qu'oïl avait reçu avec joie la proposition, qu'on le désirait fort, mais que M. do Salm était décidé à vouloir les honneurs, et môme à les avoir héréditaires, soit par grand d'Espagne ou duc héréditaire. Ce dernier article nous emharrassa, car le roi était presque décidé à n'en plus faire. Nous espérions bien la grandcsso, mais M. le prince de Salm voulait des choses lixes et positives. On fiit un peu étonné. Pour moi, je trouvais qu'il avait raison de demander quehjue chose de fixe.

J'allai chez Mme de Starhemberg. Elle me parla avec le plus grand intérêt, paraissant avoir beaucoup d'envie de l'alfaire. Elle m'assura (jue la }>rincesse de Salm n'approuvait pas que son mari s'aheurtàt (sic) à sa demande pour une pareille alfaire, mais elle répéta qu'il y était décidé. Je lui fis part de nos espérances, et nous arrêtâmes que (comme elle le proposa elle-même) son mari, qui était bien avec M. le duc de Choiseul, le ferait agir. Elle, Mme de Gramont, son frère l'abbé de Salm (1), qui était le meilleur courtisan de la famille et avait du crédit, se chargerait, avec Mme de Carignan, de Mme la Dauphine ; moi, par M. le prince de Soubise, de Mme de Pompadour, et que, prenant tout cela dans l'ordre pour faire successivement bien prévenir le Roi, nous tâcherions d'emporter le duc héréditaire, et qu'au pis aller, en montrant, sur le diplôme de grandesse, nos espérances au prince de Salm, on pourrait peut-être l'amener à se contenter d'un brevet d'honneur. Pour la dot, on n'en parlait pas, mais on la faisait espérer, comme celle de l'aînée, de ir)0 mille livres. Au reste, nous avions du temps, car Mme de Salm disait que sa fille était encore trop jeune, et qu'il fallait encore environ un an. D'après cela, il fallut agir en conséquence.

(1) Louis-Charles OtboQ, né en 1721, abbé de Bohéric, (au diocèse de Laon), et de Saint- Quentin en l'ile. chevalier de l'ordre de Saint-Hubert, était le second des quinze enfants de Nicolas-Léopold, prince de Salm-Salrn, pore de la comtesse de Stahremberg : « Ce petit abbé, qui n'est ni bien fait, ni d'une jolie figure, écrit de lui le duc de Luynes, et qui a le cordon rouge de Saint-Hubert, de l'Électeur Palatin, est l'aine du jirince de Salm. »

Deux jours après, M. le comte de Starhemberg revit M. le prince de Salm et, dans une grande conférence que j'eus avec lui et madame, il me rendit qu'il n'avait rien gagné, qu'on ne voulait donner que 100 mille francs, et que tout cela luj avait paru si mauvais qu'il avait comme rompu, et qu'il imaginait que je prendrais le tout avec la même sensibilité que lui, et qu'il n'en serait plus question.

Je me possédai chrétiennement, et, réfléchissant que nous n'en avions pas à comparer pour le personnel, que mon objet était des enfants bien constitués et le bonheur et agrément de mon fils, je restai calme, quoique marquant ma sensibilité, et il fut convenu qu'on renouerait. J'allai voir M. et Mme d'Aspremont, à qui le prince de Salm confiait tout. Ils m'assurèrent qu'il désirait Taffaire, et me conseillèrent de le voir.

Le 26 janvier, je pris mon parti; j'allai de bonne heure chez M. et Mme de Starhemberg, leur dire que je désirais aller voir le prince de Salm. Comme on était resté comme ayant rompu, Mme la comtesse de Starhemberg, qui s'y portait avec une bonté admirable et bien digne de l'éducation de Mme de Maubeuge, eut la bonté d'écrire un billet pour renouer. On l'envoya par un coureur et, après qu'il dut être rendu, j'allai chez M. le prince de Salm. On dit qu'il n'y était pas. Je fis tant, que j'entrai. Il me reçut au mieux et me dit qu'il le désirait réellement, mais qu'il n'y avait que le point de duc héréditaire qui arrêtât.

Je crus avoir trouvé à lever tous les obstacles en lui faisant voir le brevet du prince d'Isenghien, qui était héréditaire, que cela remplissait le même objet, d'autant que je lui fis voir la grandesse qui lui parut bonne, et que je lui proposais de faire tous nos efforts pour le titre de duc héréditaire, mais que, si on n'en pouvait venir à bout, il resterait secret entre nous deux, qu'il se contenterait du brevet héréditaire. Nous pouvions l'avoir ; cela me paraissait même au moins aussi bon, et j'espérais le persuader, mais je fus un peu déconcerté qu'il tînt bon, quoi qu'en me disant que c'était pour notre bien qu'il le faisait. Il fallut avoir II. 9

13 ) .101 n>AI. Itl 1»LC PK CI\OV

recours à mes bons principes, pour uic soutenir. Nous conviumes assez de tout le reste.

Les jours suivants, je vis M. l\ibbù cic Sulm, M. et Mme d'Aspremont, qui me donnèrent espérance et me rencoura«;èrent. Le 29, je vis Mme la princesse de Salm qui me parla comme son mari, et, le 30 janvier, je commençai à préparer mes protections pour entamer la demande à la Cotir, <|uoi qu'avec peu d espérance de réussir, et cette alîaire à la Cour me répugnant fort, après tant de démarches inutiles dans ma vie.

Le 2 février, j'allai à Versailles pour la cérémonie, qui fut très belle. On y reçut M>L de Saulx et du Muy (1) et j'y fus agréablement et en famille, chez ma fille, à l'hôtel de Gesvres. Mon logement s'achevait : j'y couchai et traçai l'alcôve.

Le 5 février, je donnai encore un grand coup de collier. La veille, M. le prince de Salm avait envoyé un mémoire, comme pour se disculper de nous refuser, et il se retournait sur le titre de mon fils de prince de Solre, qui lui paraissait imaginé. Le mémoire était bien fait, et je crus y voir qu'il avait envie que la chose réussît. Je portai à M. et Mme de Starhemberg toutes mes pièces en réponse ; ils furent frappés et se réchaulfèrent en notre faveur, car ils étaientpresque brouillés avec les autres, et ils promirent d'entamer auprès de Mme de Gramont et du duc de Choiseul.

De là, j'allai chez le prince de Salm : dès qu'il eut vu l'érection de Solre-le-Château eu principauté, la permission du Roi, nos diplômes et alliances, il fut non seulement bien apaisé sur l'objet de son mémoire, mais même il parut très content. Je profitai de l'occasion pour lui faire sentir que sa fille serait assez bien mariée sans le titre de duc, ou avec un brevet : je le rais au pied du mur. Je croyais le tenir, et puis il disait qu'il n'en pouvait revenir, qu'il l'avait trop dit, que

(1) Louis-Nicolas- Victor de Félix, chevalier, puis comte du Muy, brigadier en nt3, maréchal de camp en 1745, lieutenant général en 17i8, maréchal de France en iTTo, mort la même année, avait épousé, en 1774, Marie-Antoinette- Chariotte de lilauckart.

c'était une planche pour toutes ses filles, et qu'il persistait au duc héréditaire, quoique je lui fisse voir l'espèce d'impossibilité d'y réussir.

Je restai stupéfait de son entêtement. Je me contins. J'en restai à lui dire que j'espérais qu'il ne nous ferait pas manquer cette affaire, et lui, en protestant qu'il en mourait d'envie, persista à sa demande. J'étais furieux de me tourmenter encore pour cette affaire des honneurs qui nous avait toujours tant donné de chagrins, surtout alors que je n'avais plus d'ambition, et que j'espérais ne vivre que le plus chrétiennement que je pouvais.

Deux jours après, il m'envoya un mémoire bien fait pour demander éclaircissement sur les diplômes. Mon fils y fit une réponse abrégée. Cela forma un incident à l'affaire, qui me fit bien de la peine. Cependant, M. l'abbé de Salm et ]Mme d'Aspremont m'assurèrent qu'il se relâcherait sur le duc héréditaire pour un brevet héréditaire, et qu'il en avait envie, mais le dernier incident allongeait encore, et toute cette affaire nous tracassait extrêmement.

Presque tous ceux que je pouvais faire agir demandaient la même chose pour eux. Ainsi, il fallait m'en cacher, loin de m'en servir. Il était de même du prince de Tingry, et nous étions réduits à tenter le même crédit de M. et de Mme de Starhemberg qui s'}' portaient avec la plus grande ardeur. Il leur fallut du temps pour trouver les occasions de parler.

Mme de Starhemberg parla au mieux à Mme de Gramont qui avait le plus grand pouvoir, et ensuite, à la fin de février, à la marquise, qui lui fit sentir l'espèce d'impossibilité. Elle ne se rebuta pas, et poussa au plus vivement. On lui permit d'en parler au Roi, mais, ne donnant aucune espérance pour rien d'héréditaire, quand M. et Mme d'Aspremont, qui étaient les confidents communs, le surent, elles en augurèrent mal. La réponse ne venait pas, et, le 29 février, Mme de Pompadour tomba malade à Choisy. Ainsi, tout s'allongeait d'aulant plus désagréablement pour moi, que partout on me poussait vivement ou pour Mlle de La Rochefoucauld, ou pour la troi-

132 JOURNAL nu DUC DE CROV

sième Mlle d'Hautefort (1), de sorte que je n'osais me montrer, d'autant que TalTaire était fort divulguée.

Ce carnaval fut fort vif pour mes enfants, et à cause de la noce de Mlle d'Hautefort avec le duc de Fronsac (2), qui se fit le 21) février, chez M. d'Hautefort, le l^"" mars, la belle fête chez M. le duc de Hichelieu (3).

Le lendemain, j'eus le joli bal de M. de Beuvron,et,le4 mars, chez M. le Premier. Je voyais, de temps en temps, M. et Mme d'Aspremont et l'abbesse de Bon-Secours. Cette dernière me dit avoir parlé si fort au prince de Salm, qu'elle croyait qu'à la iinil passerait à moins, et qu'il en avait envie.

La maladie de Mme de Pompadour arrêtait tout, et faisait un bien grand événement. Cela avait commencé le 29 février, à Choisy, par une grosse lluxion qui avait fait une fluxion sur la poitrine, le septième jour de la maladie. On la croyait hors d'alfaire. Il s'y joignit une fièvre miliaire,et, le onzième,

(1) La troisième fille d'Eramanuel-Dieudonné, marquis d'Hautefort, était Adélaïde-Julie, appelée Mlle de Monti^'nac, née en 1743.

[•1, Louis-Antoine-àophie du Pk-ssis-llichelieu, dur de Fronsac, né en 1736, premier gentilhomme de la Chambre en survivance de son père il7o6), prit, à la mort de celui-ci, en 178S, le titre de duc de Richelieu. Il était brigadier depuis 1757, et maréchal de camp depuis 1761. Il épousa, le 2;j février 176'», Adélaïde-Gabrielle, appelée Mlle de Julhac, née en 1742, seconde fille du marquis d'Hautefort.

'3j Fêle chez M. le maréchal de Richelieu, le 1" mars 1764, lendemain <lv mariaqe de M. le duc de Fronsac, son fils, avec Mlle d'Hautefort.

D'abord, le cercle dans le beau salon de ce superbe hôtel (rue Louis le Grand;.

A sept heures, la jolie comédie de \anine, de Voltaire, bien jouée, Jeliotte chantant au mieux dans les entr'actes, avec le meilleur orchestre. Ensuite, l'Amateur, pièce nouvelle où il y a de l'esprit et du jeu.

A neuf heures et demie, de retour dans le salon, le feu d'artifice avec une belle décoration au fond du jardin, une attaque militaire sur le devant, et le temple du fond en feux de couleur des plus variés.

Depuis ilix heures jusqu'à une heure, le souper dans la superbe galerie, la grîmde table de 64 couverts, et une bonne musique, tant njililairc que de grands concertos.

Au café, la belle illumination du grand jardin, qui faisait un bel elTet dans la neige.

A une heure, un opéra fait exprès, de ÏHytnen de Vénus et de Mars.

Et tous les talents et artistes s'étant réunis, cela fut terminé par un joli ballet, dans le temple de 1 Hymen, en décoration de diamants.

Le tout finit à trois heures Sole de l auteur,.

il se déclara une fièvre putride, et elle fut mal. L'inquiétude redoubla. Le Roi y était presque toujours. Le 10 mars, elle fut à la mort.

On dit que, le neuvième de sa maladie, elle avait été à confesse au curé de la Madeleine. Gela pouvait faire, de toute façon, de grands événements, et toute la Cour, ainsi que tout Paris, envoyait ou allait sans cesse à Choisy. Chacun faisait ses raisonnements, soit dans le cas que la dévotion prît le dessus, ou qu'elle fût remplacée par sa bonne amie, ou d'autres. Enfin, on allait à l'extrême, sur tout, et cela fit, comme de raison, la plus grande sensation.

Tout le monde convenait qu'elle était bonne, et le public parut s'intéresser réellement pour elle.

Le 12 mars, j'allai à Choisy, sans voir le Roi, qui y était, pour m'informer de sa santé et de Mme de Gramont, qui eut une espèce de fluxion de poitrine. On était au Petit Château, bien serré. Le mouvement que tout cela avait causé avait été extrême, mais, par ce que j'appris, elle me parut presque hors d'affaire.

Le 13 mars, M. le prince de Salm m'écrivit pour se retourner sur la grandesse. Je jugeai, ainsi que mon fils, qu'il fallait lui répondre un peu plus ferme, et je lui marquai qu'il fallait signer quelque chose, avant tout. Sur cela, il nous répondit plus ferme aussi, et que tout ce qu'il pouvait se relâcher, au plus, serait les honneurs héréditaires, et qu'il fallait finir! Je vis M. et Mme de Starhemberg qui croyaient que nous n'obtiendrions jamais rien d'héréditaire, et cela, joint à l'état de Mme de Pompadour, qu'on croyait dans un état à n'en jamais revenir, faisait qu'ils conseillaient de nous retourner à un autre mariage, ce qui me fit avoir bien mauvaise opinion de l'affaire, qui en resta là, pour lors.

Le 13 mars, je reçus la lettre qui me continuait mon commandement avec appointements, toute l'année, mais pour la Picardie, le Calaisis et Boulonnais seulement. M. le prince de Robecq avait obtenu l'Artois, quoiqu'il demandât la Flandre où M. le chevalier du Muy était nommé. J'avais les menus avantages, avec fort peu de peine ; ainsi je restai

134 JOURNAL IlU Dl C DE CROV

tranquille et j'acceptai. 11 n'y avîiit que la résidence de six mois qui m'embarrassait. J'espérais trouver des arrangements, quitte à penlrt^ partie des aj)])()intemonts, car j'en avais beaucoup. Cela allait à vingt-huit mille francs par an, ce qui, avec les dix-huit mille du gouvernement, et les trois mille de l'Ordre, faisait cinquante mille livres du Roi, hors la capitation de mille huit cents livres, et c'était tout ce qui me mettait à l'aise, avec les charbons, car, de mes biens, je ne touchais guère que dix-huit mille livres, à cause de tout ce qu'emportent Condé et mes nombreuses charges.

Voyant que l'alfaire du mariage en restait là, jusqu'au sort de Mme de Pompadour, dont l'état était toujours très criti((ue, et qui faisait, malheureusement pour elle, l'esprit fort, (tout Paris s'intéressait pour elle, matière h bien des réllexions I), voyant, dis-je, que ma présence n'était pas nécessaire alors, €t que je n'aurais pas le temps, après Pâques, d'aller à l'Hermitage, devant être, le 1"" mai, à Calais, et mes ouvriers de i'Hermitage demandant ma présence, j'allai y faire une course légère, et je me préparai bien, devant, avec les meilleurs astronomes, pour faire une observation utile de la fameuse éclipse, peut-être annulaire, du l*"" avril, pour laquelle j'achetai, de Sayde, un héliomètre (1) fort cher.

Le 22 mars, je partis à la légère, en cabriolet

J'arrivai, le 7, à Paris. Je trouvai tout comme je l'avais

laissé, pour notre grande aifaire. Mon fils n'avait rien pu] faire. Ainsi, je voyais une incertitude pour son mariage, qui nous allligeait tous. Le prince de Salm persistait à vouloir, des honneurs héréditaires, quoique M. l'abbé de Salm etj Mme d'Aspremont assuraient qu'il se contenterait des simples. M. et Mme de Starhemberg ne voulaient pas se commettre, ni les demander simples, qu'il n'y eût consenti. Mme de Pompadour avait une convalescence des plus orageuses. Le,

(1; Instrument inventé en 1747, pour rncsuier le diamètre du soleil.

(2; L'observation astronomique dont il vient d'être parlé ne réussit pas»; faute de beau temps. Après avoir mis en ordre ses affaires, M. de Croy"] revient, le o avril, à Paris.

plus grand nombre croyait qu'elle n'en pourrait pas revenir. Elle ne voyait personne; ainsi, elle ne pouvait rien avancer, ce qui nous fâchait fort. D'ailleurs, tout était tranquille et s'apaisait, les grands coups étaient faits.

Comme je souffrais beaucoup, je pris médecine deux jours après mon arrivée, ce qui me remit. J'avais peu de temps à moi, car il fallait être, avant le l""" mai, à Calais, et y rester dix mois, suivant les nouveaux arrangements, car tous les généraux étaient nommés en grand nombre, et assez inutiles. J'appris que j'avais, pour maréchal de camp, à Calais, M. Wall, Irlandais, chose assez extraordinaire (1). D'ailleurs, j'y restais comme anciennement, hors qu'on m'avait ôté l'Artois pour le donner au prince de Robecq, et que j'étais sous le maréchal de Soubise. J'aurais pu demander Valenciennes, mais je n'y aurais été qu'en second, et, quoique j'eusse eu l'agrément de pouvoir rester chez moi, je n'y aurais jamais été tranquille. Cependant, je ne voulais pas absolument passer les six beaux mois sans y pouvoir habiter.

En arrivant à Paris, je reçus la bonne observation de l'éclipsé de M. Bloiideau (2), et tout le long de ma route, et surtout à Roye, j'en ramassai d'importantes qui me firent voir qu'elle avait été fort annulaire à Paris. J'en raisonnai beaucoup avec MM. de Cassini (3) et de la Lande (4), et j'en écrivis à M. Lemonnier, qui était de l'avis contraire.

Le maréchal et le comte de Broglie revinrent de leur exil vers le 8 xVvril. Il fut dit, à ce sujet, que les saisons étaient changées, puisque Mars revenait en Avril. Ils allèrent à Versailles. Apparemment qu'on n'avait voulu les faire revenir

(1; Patrice, comte de Wall, maréchal de camp en 1762, lieutenant général en 1781.

(2 Blondeau, professeur de mathématiques à Brest et à C.ilais, membre de l'Académie royale de marine, auteur du Journal de marine^ ou bibliothèque raisonnée de la science de navigation (1778), d'Observations sur les thermomètres (1773,, etc., mort en 1783.

(3) César-lrançois-Cassinide Thury(1714-I78i), directeur de l'Observatoire, membre de l'Académie des Sciences depuis 1733.

(4) Josepli-.Iérôme Le François de Lalande, célèbre astronome (1732-1807), membre de l'Académie des Sciences depuis 17.^3, et, plus tard, professeur d'astronomie au Collège Royal.

qu'après l'arrangement des officiers généraux et du grand pays donné à M. le prince de Soubise, pour commander en temps de paix, car il avait toujours la rage du commandement. Il était fort à souhaiter qu'on reprît confiance au maréchal de Broglie, surtout pour établir la discipline qu'il avait si bien commencée, mais M. de Surlaville (1) donna alors la nouvelle ordonnance de Tinfanterie,

Dès mon arrivée, je vis que l'état de la duchesse d'Havre douairière empirait. Comme elle le sentait, pour ne pas laisser aucun de ses enfants sans être établis, elle avait prié qu'on avançât le mariage de sa cadette, qui se lit sans cérémonie, et dans ces tristes circonstances, le jour de mon arrivée, le 7 avril, sous le nom de la marquise de Tourzel (2). M. le prince de Tingry donna seulement un grand repas dont revenait mon fils, quand j'arrivai.

Par là, la duchesse d'IIavré eut la consolation d'avoir tout réglé, mais, à cause de l'âge, ils ne durent habiter que six mois après. Elle fit ce mariage à temps, car elle baissa toujours, depuis.

Ce même 7 avril, Mme de Pompadour, revenue à Versailles, et qu'on croyait en convalescence, eut une forte rechute dont on augura mal. Elle n'avait jamais été guérie de sa fluxion de poitrine qu'on disait n'avoir pas été prise à temps. D'ailleurs, depuis longtemps elle engraissait extrêmement etparaissait bouffie, et son état avait été jugé très mauvais depuis longtemps.

Le 12 avril, mon fils et moi, nous vîmes Mme de Starhemberg qui nous dit que le prince de Salm diminuait beaucoup

(1) Achille-Michel Balthazar Le Courtois do Biais de Surlaville, né en 1714, brigadier en 1761, maréchal de camp en 1702, lieutenant général en 1781, commandant h Boulogne en 17G9.

(2 Louise-Élisabeth-Félicité-Françoise-Armande-Jeanne-Joséphine de Croy d'Ha\Té, née en 1749, seconde fille de Louis-Ferdinand-Joseph de Croy, duc d'Havre, épousa, en 1761, Louis-Framois du Bouchet de Sourches, marquis de Tourzel, grand prévôt de France.

La mari|uise de Tourzel fut nommée gouvernante des Enfants de France en juillet 1789, après la démission de .Mme de Polignac et créée duchesse en 1816. Elle est lauteur des Mémoires publiés, en 1883, par M. le duc des Gars.

de ses prétentions, mais il nous avait fait manquer le moment, car il aurait fallu pouvoir prendre au mot, quand la marquise avait dit à Mme de Starhemberg : « Encore s'il ne s'agissait que des honneurs simples, on pourrait tâter, quoique cela soit presque impossible, puisque le Roi les refuse depuis longtemps à ses meilleurs amis ! »

Pour alors, Tétat de Mme de Pompadour empirait. On ne savait si ce serait les Ghoiseul, Mme de Gramont ou Mlle de Romans (1), qui prendrait le grand crédit, et cela nous renvoyait bien loin !

Le 12, on désespéra absolument de Mme de Pompadour. Elle eut recours tout à fait, pour cette fois, à la religion. Cependant le Roi y descendait toujours, mais, voyant que cela était si long et sans ressource, il s'était un peu fait un calus là-dessus, et n'en paraissait pas si fort affecté. Enfin, la nuit du 14 au 15, elle reçut ses sacrements. Quoiqu'étant dans le château de Versailles, elle envoya chercher son mari qui fît dire qu'il était malade. Apparemment qu'elle promit tout ce qu'il convenait à son curé de Paris, de la Madeleine. Elle montra beaucoup de courage et de résignation.

Le Roi l'avait vue peu de temps la veille, mais il ne la revit plus depuis ses sacrements, et depuis longtemps elle n'était que son amie. C'est lui qui lui annonça qu'il fallait recevoir les sacrements.

Elle ne pouvait être couchée ; le dépôt de la fluxion l'étouffant, elle était toujours dans un fauteuil, suffoquant, comme cela arrive en pareil cas, et soulfrant beaucoup. On la vit recevoir l'Extrème-Onction avec résignation et désirer que cela finisse, tant elle souffrait, puis en demander pardon à son confesseur. Enfin, elle mourut le 15 avril, jour des Rameaux, en parlant avec fermeté dans son fauteuil, à sept heures et demie du soir, âgée de quarante-quatre ans.

(1) Anne Coppier, fille de Roman Coppier et de Madeleine Armand, dite Mlle de Romans, née à Grenoble en 17:n, morte à Versailles en 1808, fut la maîtresse de Louis XV, dont elle eut un fils, l'abbé de Bourbon, né en 1762 Elle épousa, plus tard, Gabriel de Siran, marquis de Gavanac.

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En général, elle fut regrettée, étant bonne et ayant fait du bien à presque tous ceux qui s'étaient adressés à elle. Ainsi finit un (les plus longs règnes qui se soient jamais vus. Il avait commencé à l'Age de vingt-cinq ans, au commencement de 1745 : ainsi, c'était près de vingt ans!

Il n'v avait peut-être pas un emitloi et une grâce qui ne fût venue d'elle. Elle n'avait jamais fait renvoyer que les trois ou quatre ministres qui avaient voulu la supplanter ou voler hautement de leurs propres ailes, et elle n'avait jamais fait de mal, ou que forcément, mais il était arrivé à la France bien des malheurs de toute espèce, de son temps, et bien des dépenses inutiles !

C'était ])rosque le plus grand événement qui pût arriver en France : d'un côté, il fallait voir sur qui tomberait la confiance totale du Roi, car il fallait quelqu'un qui pût le déterminer pour le choix des grâces et des emplois, et cela pouvait changer tout le système de la Cour.

De l'autre, c'était elle qui avait fait et qui soutenait l'alliance de la Maison d'Autriche. Ainsi, cela pouvait mener à nous rebrouiller avec la reine de Hongrie et à nous procurer la guerre, malgré l'extrême besoin de paix.

Peu de moments devant sa mort, elle dit adieu et congédia MM. de Soubise, de Choiseul et de Gonlaut, qui étaient alors dans sa chambre, en disant: « Cela approche; laissez mon âme, mon confesseur et mes femmes ! » Elle rappela M. de Soubise et lui remit encore des clefs. Elle régla tout, appela son homme d'aifaires, lui dit de faire venir un tel carrosse pour la porter tout de suite à sa maison de Versailles. En général, elle arrangea tout en détail, avec l'esprit d'ordre qu'elle avait au mieux. Elle ne montra jamais de regret de quitter la vie, témoigna la plus grande fermeté et tranquillité, et peut-être trop. On dit, à ce sujet, qu'on a remarqué que les femmes meurent avec plus de fermeté que les hommes.

Elle lit le prince de Soubise son exécuteur testamentaire. Son testament fut plus d'une romaine que d'une chrétienne, hors le préambule, qui est à craindre qui n'ait été donné du notaire. En général, ce testament parait dicté par l'amitié, et

on y reconnaît une bonne personne qui avait de l'ordre et qui paraissait digne d'avoir des amies.

On remarqua que, le soir de cette mort, le Roi contremanda le grand couvert, et soupa avec le duc d'Ayen, apparemment comme capitaine des Gardes, et avec M. de Gontaut et de la Vallière, les amis de la défunte, et que le duc de Ghoiseul n'en fut pas. Tout dépendait des impressions qu'elle avait laissées au Roi, si elle lui en avait laissé de marquées.

M. de Soubise alla à Paris, peut-être pour l'exécution testamentaire, charge qu'il était étonnant qu'on lui eût proposée mais qui, dans le métier de courtisan, le dénotait comme celui en qui on devait avoir le plus de confiance, et pouvait le mener au premier crédit, s'il avait les talents pour en profiter, et l'envie d'^aller encore plus haut.

Au milieu de ce chaos, grâce à Dieu, je restais très calme par mes principes, et je n'allai pas à la Cour, la Semaine Sainte m'occupant plus sérieusement, ainsi que l'état de la pauvre duchesse d'Havre douairière. Elle baissait toujours : le médecin déclara qu'il était temps de la faire administrer, et elle le fut le 14, avec sa résignation ordinaire, quoique ne se croyant pas si près de sa mort. Ce fut bien à propos, car à peine, le lendemain, eùt-elle été en état ! Il fallut déclarer son danger pressant à son fils, qui n'osait l'envisager. Ce fut un coup assommant. Jamais tendresse n'avait été si vive de part et d'autre, et leur extrême sensibilité en tout, à tous deux, la rendait encore plus vive.

Le 15, dimanche des Rameaux, et le lendemain, j'assistai au plus cruel spectacle qui me rappelait l'affreuse situation où j'avais été avec le jeune duc d'Havre, à la mort de son père : toute cette famille, tant fils que beau-fils (MM. de Rougé, de Vérac et de Tourzel) et belle-fille, était dans la plus vive de toutes les douleurs, que ma fille partageait bien, et s'y comportait au mieux. L'état du fils, surtout, était effrayant!

Les 15, IG et 17 furent de même, croyant la voir tourner à la mort, à chaque moment. Rien n'était plus touchant que de les voir tous en contemplation devant elle et se contraignant, car elle ne se croyait pas si près. Enfin, comme cela s'allon-

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geait, il revenait des rayons d'espérance — au moins que cela se prolongerait — et on les lit coucher. Ainsi, il n'y eut que le prince de Tingry, qui était le frère le plus tendre, témoin de la fin. Le 18, à sept heures du matin, elle tourna vers l'agonie, elle se fit lire les prières des agonisants, répondant à cha(]ue verset, et faisant le grand sacrifice de ses chers enfants, à qui elle lit dire les choses les plus tendres.

Elle avait tout réglé avec un détail et un ordre admirables. Elle ne s'occupa plus que de Dieu, et mourut vers huit heures et demie du malin, avec une patience, douceur et résignation admirables. Ses enfants l'ignoraient et prenaient une espèce de repos. Le prince de Tingry les fit partir — on peut juger dans quel état — et il les logea tous chez lui.

Voyant l'espèce de mieux de la veille, et remettant tous les jours à aller aux bureaux où j'avais fort à faire, j'allai, ce matin-là, de bonne heure, par Châtillon, à Versailles, la croyant mieux, et je fis, aux bureaux, bien des affaires importantes.

J'eus une longue conférence avec M. Dubois, dont je fus content. Il promettait de m'écrire quand il vaquerait un régiment de cavalerie. Il me mit au fait des trois classes de généraux : 1° en chef, qui sont les cinq maréchaux de France; 2" commandants en second, qui sont les commandants de province, comme j'étais, qui sont plus que devant, ayant un Par le Roi pour commander même les habitants, et plus d'autorité; 3" les lieutenants généraux ou maréchaux de camp employés sous ceux-là.

11 me dit que l'objet de cette année était de voir les notes sur le bon ou le mauvais de la nouvelle formation, pour la changer, s'il le fallait ; que l'année d'après, ce sera les manœuvres. 11 me parut qu'on voulait le bien, mais que tout cela aurait bien de la peine à prendre ! Je lui parlai de l'embarras où j'étais de la résidence de six mois, me faisant scrupule de l'enfreindre, et ne voulant pourtant pas, à la paix, être esclave et ne pas jouir de chez moi dans la belle saison. Il me fit écrire une lettre à M. de Choiseul là-dessus, me promettant une réponse favorable. J'appris que je ferais les

revues de l'infanterie, et M. Wall de la cavalerie. M. Dubois me dit que c'était le hasard qui avait mis à Calais un Irlandais, sur ce que je lui en montrais mon étonnement.

Je fis beaucoup d'autres affaires dans ce bel et commode hôtel de la Guerre, et les voisins, où on avait tout rassemblé.

Ensuite, étant à la messe, un exprès vint m'apprendre la mort de la pauvre duchesse d'Havre : j'allai écrire chez moi, et je partis tout de suite, et je fus de retour à Paris à quatre heures. J'allai chez le prince de Tingry, où je les trouvai tous dans le plus cruel état.

Le 19 se fit l'enterrement. Elle fut mise dans le carreau du chœur de Saint-Sulpice. Nous étions bien des deuillants, et ce qui était considérable, c'était le nombre de gens de marque : cela fut très touchant. En revenant, MM. de Vérac et de Rougé se trouvèrent seuls. Heureusement, on empêcha son fils d'y aller !

Le 21, Samedi Saint, je fis mes Pâques.

En janvier, j'avais été voir les préparatifs de mon belvédère de Châtillon. Je trouvai qu'on m'avait entraîné bien plus loin que je ne croyais, et que d'une dépense d'abord de huit cents livres que j'y voulais mettre, le charpentier, par la force des bois qu'il fallait pour s'élever sans toucher la route, m'en allait donner pour cinq ou six mille livres.

Je fus très touché et honteux de faire une pareille folie ; j'y menai mon architecte, M. Ghaussard, qui estima pour deux mille francs de dédommagement au charpentier, pour renoncer à tout. J'y menai, une autre fois, M. de Cassini qui, ayant parcouru toutes les belles vues de France et d'une grande partie de l'Allemagne, la jugea la plus belle. Tout cela me détermina à y faire un vrai belvédère avec un petit logement. J'en arrêtai les plans avec M. Ghaussard qui estima le tout ne pas passer neuf mille livres payables en trois ans. On en arrêta le marché. J'en vis faire la maçonnerie solide, et je laissai, en partant, de l'argent et ordre à M. Ghaussard de le faire finir.

Gomme toutes nos affaires étaient en suspens pour quelque

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temps, je fiais tout le reste pour pouvoir partir. II fut résolu que mou fils resterait un mois à Paris, tant pour le duc d'Havre que pour tout suivre, et je me disposai à partir le surlendemain de Pâques, pour pouvoir être deux jours chez moi et arriver à Calais la veille des Rameaux, et au moins deux jours avant la lin d'avril.

Les choses en étaient là, quand mon fils tomba malade. Ce fut le jour de Pâques, 22 avril. La fièvre lui prit à quatre heures de raprès-dlnée, et sans frisson, mais d'une force terrible, et il se trouva du plus mal. Il envoya d'abord chercher M. le curé, MM. de la Breuille et Legent.

Le 23 avril, M. de la Breuille m'avertit que M. Petit (1) était chez le }>rincc de Robecq. Je fus le prendre. Il trouva la fièvre très forte et me dit que ce serait une grande maladie. Ce fut un rude coup pour moi! On le saigna, le soir, au redoublement.

Le 24, les médecins augurèrent mal de voir comme la fièvre se soutenait. On le resaigna, sans que cela fît tomber la fièvre. C'était une fluxion de poitrine qui ne se manifestait pas. Cela étant, j'écrivis à Coudé et à Calais la triste raison qui empêchait mon voyage, et à M. de Choiseul pour obtenir de ne pas partir.

En général, mon fils n'avait pas une bonne santé. Tout cet hiver-là, il avait souffert ; il couvait cela de longtemps. Le froid, l'état du duc d'Havre, son mariage si contrarié, tout cela l'avait affecté. Le soir, il fut saigné pour la troisième fois. M. Petit me dit : « M. le curé est là ; si, de luimême, il pouvait prendre ses précautions, cela ne serait que bon, car voici une maladie inflammatoire des plus sérieuses ! » Quoique je parusse ferme, on peut juger de ma situation en dedans ! Cependant, mon fils se préparait à tout avec sa dévotion et résignation ordinaires.

Le 26, au matin, il y eut beaucoup de rémission dans la fièvre et je commençai à respirer.

(1) .\.ntoine PeUt, célèbre chirurgien, né en 1718, membre de l'Académie des Sciences en 1160, professeur d'anatomie et de chirurgie au Jardin du Koi, premier médecin du duc d Orléans.

JOUnNAL DU DUC DE GROY 143

Le 27, il dormit, et la fièvre tomba infiniment.

Le 29, dimanche des Rameaux, nous comptions que ce serait la fin de la maladie, mais la fièvre se soutint, et la toux augmenta et devint plus sèche. Ma frayeur pour sa poitrine fut grande, et encore plus quand je vis que M. de la Breuille s'en inquiétait au plus fort, et m'avertit qu'il croyait que cela finirait par là !

Le 1" mai fut plus calme, mais les crachats étaient mauvais, et M. Petit, qui est habile, mais dur, voyant noir, me dit nettement que la maladie n'était plus qu'à la poitrine, qui était violemment attaquée ; que j'avais eu tort de ne pas me remarier, qu'il était encore temps ! Comme la poitrine était ce que j'avais toujours craint pour mon fils, et que M. de la Breuille, quoique cherchant à adoucir, voyait de même, je vis un tout autre plan pour ma vie. Je songeai que mon fils^ vrai chef-d'œuvre par le caractère, nous laisserait, s'il en revenait, plusieurs années dans l'inquiétude ; que son mariage était au moins bien retardé par tout ceci ; que, si je ne voulais pas laisser éteindre notre Maison, il faudrait prendre mon parti I

Je faisais mes efforts pour offrir tout à Dieu, mais la nature souffrait rudement !

Le 2 mai, mon fils commença à être un peu mieux.

M. et Mme d'Aspremont nous représentaient qu'ayant entamé, avec Mme de Pompadour, Taifaire des honneurs, et le prince de Salm se relâchant enfiu, mais trop tard, aux honneurs simples, que Mme de Starhemberg aurait pu emporter, quand la Marquise lui dit : « Encore, s'il ne s'agissait que d'un brevet d'honneur ! » Ils représentaient, dis-je, qu'il fallait profiter du grand crédit du prince de Soubise, qui nous était attaché, de la bonne volonté du prince de Salm, et emjjorter les honneurs, et signer le contrat, quelque chose qui arrivât, soit pour mon fils, soit pour avoir toujours cela.

Je trouvais la circonstance de nos vives inquiétudes bien peu favorable pour suivre une affaire, mais aussi que cela pouvait toucher la Cour. Ma mère décida donc de demander un rendez-vous à M. le prince de Soubise. Il vint d'abord et

144 JOURNAL DU nue DE CROY

nous apprit l'histoire de la querelle (1) du prince de Salm. Cependant ma mère le pressa de parler au Roi. Je lui donnai une note propre à toucher, sur notre situation, et TafTaire s'entama sans avoir pu être aussi préparée que j'aurais voulu.

Le plaisant fut que le prince de Soubise sortant, M. le marquis d'ilautefort arriva pour me conter TalTaire du prince de Salm, comptant m'en éloigner et songeant toujours à me donner une de ses filles. Tout cela faisait, avec la maladie, un concours de circonstances singulier.

Le 3, la fièvre tomba beaucoup. M. de la Breuille fut obligé d'aller à Versailles pour la couche de Mme la Dauphine, qui accoucha en un quart d'heure, à l'ordinaire, d'une fille ^2 . yi. Petit trouva mon fils bien mieux, et nous entrevîmes la lin de la maladie aiguë, mais les suites de l'autre nous inquiétaient fort.

Y ayant du mieux, j'allai à Ghâtillon voir commencer à monter la charpente qui faisait de notre maison de Paris, et de partout, un grand effet. Aussi en parlait-on beaucoup.

Le 6 au matin, M. Petit déclara mon fils sans fièvre du tout. Le 8, il descendit au jardin, mais la toux subsistait.

Le 9, j'allai à Montmartre, monter sur le plus haut moulin, pour comparer les vues. On plonge mieux dans Paris, étant plus près, mais la mienne est plus étendue. .Je vis, en descendant, une jolie maison où il y a un beau salon d'où j'examinai le belvédère du maréchal de Richelieu pour masquer M. de la Boissière. Tout cela était beau pour Paris, mais pas pour le reste, comme Ghâtillon.

Je vis M. et Mme d'Aspremont qui m'apprirent plus favorablement les circonstances de la querelle du prince de Salm. Cela avait refroidi tout à fait ma mère, et cependant le prince de Soubise devait avoir parlé. Je le cherchai inutilement, et cela n'avait f)as bonne mine de n'avoir pas de ses nouvelles. Jamais affaire n'avait été plus singulière

(1; 11 s'agissait d'une querelle de faiiiili*-, qui avait fait du bruit à la Cour. {2) Élisabeth-Philippine-Maric-Hélène-Thérêse, dite « Madame Elisabeth » née le 3 mai 17G4, guillotinée le 10 mai 1794.

pour toutes les circonstances, et si désagréable. Aussi mon fils et moi nous nous en sentions bien, et j'avais, avec raison, la plus grande peur de nous voir traînasser par Tétat de mon fils, mon âge de quarante- six ans ne permettant pas d'attendre. Ainsi, je n'entrevoyais que trop la fin de notre Maison.

Le soir, je tombai malade ; j'eus cinq jours la fièvre, et ma goutte vague me fit bien souffrir ! Le sixième jour, ma fièvre cessa tout à fait, mais le rhume ne pouvait se décider et me donnait un grand enrouement.

Mon fils continua d'aller mieux ; il sortait tous les jours en carrosse, et reprenait des forces. Le 15, on le purgea avec ménagement. Cela réussit.

Le 17, les deux médecins lui firent, par précaution, commencer le bouillon de tortue, mais M. Petit déclara qu'il n'avait plus besoin de venir, que mon fils était hors d'affaire, et même qu'il était douteux si c'étaient de vrais tubercules, et jugea que, s'il n'y avait pas de rechute, l'hiver prochain sa position pouvait devenir tout à fait bonne. Mais ma mère tomba malade, et moi je fus plus mal : le chagrin me gagnait. Je voyais que rien n'avançait, ma présence était depuis longtemps nécessaire à mon bâtiment de l'Hermitage, où les plafonneurs faisaient peut-être bien des fautes, et j'aurais déjà dû être à Calais pour la revue de Béarn. J'avais été bien contrarié, dans ce cruel hiver !

Le 26 mai, les choses changèrent un peu : étant moins mal, j'allai à Versailles rien que pour les bureaux et traiter l'affaire du pavé du Petit-Quesnoy, qu'on voulait supprimer. Je vis M. le prince de Soubise qui me dit les affaires des honneurs bien plus avancées que je ne croyais ; qu'il en avait parlé deux fois au Roi ; qu'il avait toute espérance ; que l'embarras était de faire signer le bon, parce qu'il n'y avait que M. de Saint-Florentin pour cela, lequel le demandait pour lui-même et pour le prince de Tingry dont il fallait nous cacher, quoiqu'il vint d'être nommé capitaine des Gardes, à la mort du maréchal de Luxembourg.

Le prince de Soubise voulut que je prisse congé. Le Roi, u. 10

146 JOURNAL nii nie de croV

prévenu par lui, vint au-devant de moi de Tair le plus affable, €t me dit : « Comment se porte votre (ils? » Je répondis : « Guéri ! » sacliaut qu'on le lui avait dit condamné. « Et vous? — Pas trop bien! répondis-je. — Et votre gendre? — Assez bien! — Avec tout cela, répondit le Roi, voilà une famille do pauvre santé ! » C'était une marque que le prince de Soubise lui avait bien parlé de la nécessité de soutenir noire famille.

M. le Dauphin me parla avec le même intérêt.

Le lendemain, Mme d'Aspremont m'annonça, quoique je ne l'eusse pas priée, de presser l'affaire ; qu'elle avait tant fail, qu'elle avait fait consentir le prince de Salm à se désister tout à fait dès honneurs, à condition (jue sa fille n'aille pas à la Cour : c'était avoir bien diminué, par degré, de ses prétentions, et du tout au rien, après nous avoir tant traînés, et elle me pressa de conclure. Cela venait dans une singulière conjoncture, car ma mère, poussée par ma fille, avait vu, au couvent, la fille du feu comte de Montmorency, qui n'avait que treize ans, et ne voulait plus d'autre mariage. En elFet, celui-là valait mieux, suivant Paris, où on ne cherche que le bien et la Cour, mais l'âge nous jetait trop loin, et tout notre objet devait être la santé et une femme à enfants, pour ne pas laisser finir notre nom. On le lui représenta, et elle se fâcha. Cependant, elle revint, les jours d'après, à Mme de Salra, dont elle avait été très éloignée, à cause de l'histoire du père, histoire qui avait fait un très mauvais effet.

Je n'avais pas la force de décider sur le sort de mon fils, et ne voulais pas qu'on put me reprocher d'avoir décidé son mariage, en cas de non-réussite pour la suite. Ainsi, je ne faisais que présenter à ma mère et à mon fils le bon et le mauvais, et voir leur avis.

Le 30 mai fut très singulier : Mme d'Aspremont, sans en être priée, pressait toujours ; elle en avait agi de même pour mon mariage, qu'elle avait fait. Elle prétendait que nous ne savions nous déterminer, et qu'il fallait nous forcer. Elle me dit, ainsi que M. d'Aspremont, qu'on voulait faire la célébration, et remettre la fille au couvent, et indiquait le lendemain

pour traiter des articles. Je lui représentai que, les médecins demandant encore un an pour mon fils, on n'aimait pas à s'engager d'avance. Sur quoi, ils voulurent tout rompre. Je revins dire cela à ma mère et à mon fils que je menai chez eux, et qui fut étonné de leur précipitation. Eux le parurent fort de notre incertitude, et nous reprochèrent durement de les avoir compromis.

De là. je menai mon fils chez le prince de Soubise, et je le mis à même de traiter directement avec lui : le prince de Soubise fut d'avis de signer. Je lui donnai une lettre et un bon pour le Roi. Il promit de lui en parler, s'il pouvait, le lendemain. Restait l'embarras de M. de Saint-Florentin.

De retour chez ma mère, les trois avis s'étant réunis à signer les articles, nous écrivîmes à M. d'Aspremont que nous y consentions, et je renouai par là, car nous nous étions quittés brouillés. xA.insi, par ce billet, nous fûmes engagés.

Le 31 mai, je vis M. d'A premont à qui je montrai l'extrait que j'avais fait de mon contrat de mariage. Il était au fait des intentions de l'autre partie, et il me parut qu'il n'y aurait de difficulté que sur la renonciation qu'ils voulaient que leur fille fasse, ainsi qu'avait fait l'aînée, ce qui était bien dur, et sur le dernier article de mon contrat, où on devait renoncer, départ et d'autre, à la garde noble pour l'avantage des enfants mineurs, ce qui est une excellente façon pour remettre les grandes Maisons pendant les minorités, et c'était ce qui faisait l'avantage qu'auraient eu mes enfants. Il était à craindre qu'ils ne voulussent pas passer cet article. Il paraissait que tout le reste devait être aisé ; ainsi l'affaire s'avançait.

Le 1'^' juin, le prince de Soubise vint, le malin, chez moi, me dire qu'il avait trouvé par hasard, l'occasion de parler longtemps, la veille, au Roi, que le Roi paraissait déterminé à signer le bon simple pour le mariage; qu'ainsi il fallait s'adresser à M. de Saint-Florentin, ce qui était toujours embarrassant, puisqu'il le demandait pour lui-même. Nous convînmes que je lui dirais ce qui suit :

« Que Mme de Pompadour avait entamé, vis-à-vis du Roi,

une négociation pour les honneurs, pour le mariage de mon fils avec Mlle de Salm, et qu'on nous les avait toujours promis au mariage.

« Que M. le prince de Soubise et M. et Mme de Starhemberg eu ont pleine connaissance, et que je sais que le Roi est prêt à le signer.

« Que, devant partir })Our mon devoir d'ici six jours, et n'y ayant que cela qui arrête la signature de nos articles, je le supplie de présenter cette lettre et le bon, avec la plume, au Roi, dès ce soir; qu'il peut en parler au prince de Soubise, qui est au fait.

« Que si le Roi l'aimu mieux, on gardera le secret jusqu'à la célébration, quand mon (ils sera remis, dans ({uelques mois, mais que j'attends après pour signer, le lendemain, les articles, et partir pour une revue qui me presse.

« Que c'est la seule façon de faire revivre une ancienne Maison qui lui appartient, ([u'il a trop de sentiments pour ne pas sentir notre situation ; que le Roi a approuvé ce mariage, à cause de la santé et espérance d'enfants, (jue nous trouvons là plus qu'ailleurs.

« Que voilà la preuve de la grandesse. »

Le Roi demanda encore la pièce de la grandesse et s'informa des détails en marquant beaucoup de bonté. M. le prince de Soubise fit des merveilles ; il raconta aussi le tout à ma mère, et nous convînmes que j'irais, le lendemain, à Versailles, tâcher d'engager M. de Saint-Florentin à donner tout de suite ma lettre au Roi, ainsi que le bon tout préparé que j'y avais joint.

'l'ont ceci m'ayant donné occasion de voir quel était l'état de la Cour et des affaires, je vais en dire un mot.

On disait, dans Paris, que les ministres étaient à l'Observatoire, et cela était assez juste parce que, depuis la mort de Mme de Pompadour, chacun regardait de quel côté le Roi pencherait. Mais il parut, du moins pour ce temps-là, qu'il voulait rester libre et ne se lier avec aucune femme. Après en avoir été bien pressé, il mena les anciennes amies de Mme de Pompadour dans ses voyages de Saint-Hubert, mais

on remarqua qu'il ne dit pas un mot à Mme de Gramont, et il parut qu'il évitait toute liaison particulière.

Chaque ministre ayant département, depuis Mme de Pompadour, était plus puissant, chacun dans sa partie, puisqu'il n'avait plus besoin, pour proposer quelque chose au Roi, de passer parla volonté d'un tiers. Il parut que le crédit du duc de Choiseul se soutenait dans la même force, puisqu'il fît avoir l'archevêché de Cambrai, qui vaqua alors, à l'archevêque d'Albi, son frère, et, en général, le Roi le traitait bien.

Il en était de même de M. le duc de Praslin. M. de Saint- Florentin, qui était là depuis quarante ans, allait toujours bien son petit train. M. Bertin se soutenait dans son espèce de département, et il me dit qu'il avait grande envie de se défaire du taudis de la compagnie des Indes. M. de Laverdy (1) s'instruisait toujours, sans rien faire de nouveau, mais il paraissait devenir un peu plus courtisan et travailler pour ses amis et parents, ce qu'on n'aurait pas cru.

Le Roi, qui fut très affecté d'abord, parut se consoler et n'être pas fâché d'agir par lui-même. Il était à désirer que cela durât, car personne, dans son royaume, n'était aussi instruit et aussi en état de le mener que lui, et comme il avait l'esprit très juste, il aurait été à désirer qu'il se fût toujours conduit d'après ses idées propres. Personne n'était aussi ami du Roi que M. le prince de Soubise, et ne pouvait jouer un plus beau rôle, mais il parut qu'il ne voulait continuer qu'à jouer celui qui était le plus sûr, en restant l'ami du Roi, sans chercher à faire valoir beaucoup son crédit, hors pour quelque cas qui lui était particulier, ou à ses amis, comme nous l'éprouvâmes.

Tous les ministres n'osaient quitter un moment le Roi, de peur que quelqu'un ne prît le dessus. D'ailleurs, tout parut rester, à la Cour, sur l'ancien pied.

Tout était assez tranquille, à Paris : les ducs s'assemblè-

(1) Clûment-Charles-François de Laverdy, né en 1723, guillotiné en 1793, était conseiller au Parlement, quand il fut nommé, en décembre 1763, contrôleur général des Finances.

rent encore le .50 mai, pour la prétention du parlement de Bretagne contre la pairie. On se disputa beaucoup sans en avoir grand objet.

Dans ce temps-là, la Cour obligea M. crAUemans, curé de Saint-Sulpice (dont mes enfants lurent fort fâchés), à donner sa démission pour y nommer un de ses vicaires qui avait été interdit, il v avait quatre ans, par M. l'archevêque, pour loi avoir résisté sur les alTaires du temps. Ainsi, il paraissait que le jansénisme du Parlement s'étendrait partout, et c'était peut-être encore pour faire de la peine au pauvre archevêque de Paris, qui était toujours à la Trappe.

Le 2 juin, j'allai à Versailles comme nous en étions convenus, avec le prince de Soubise : je descendis chez M. de j Saint-Florentin, et je lui fis une peinture si vive de notre situation, qu'il y fut tout à fait sensible. .Je lui dis, en outri^ tout ce que nous étions convenus de lui dire avec M. le prince de Soul)ise, comme il est marqué ci-dessus, et je lui fis voir la pièce de la grandesse. M. de Saint-Florentin, voyant que c'était déjà une alFaire arrangée, et ne paraissant pas avoir d'intérêt particulier pour lui, me promit de donner, dès le soir même, avant ou après soujier, la lettre et le bon ;iu Roi, et il m'assura qu'il était persuadé que le Roi le signerait tout de suite. Je ne manquai pas de le prier d'en parler | au prince de Soubise, f{ui lui attesterait le tout, et de lui dire que mon devoir m'obligeant de partir, je n'attendais que cela pour signer les articles.

Je fus, de là, chez M. le prince de Soubise, qui parut enchanté de la manière dont M. de Saint-Florentin prenait la chose. Il me dit qu'il était persuadé que le Roi signerait dès le soir même, qu'il m'en donnerait avis en se couchant, et qu'il se tiendrait à portée du Roi et de M. de Saint-Florentin, ; onr tacjier de soutenir et pousser l'affaire.

Si je n'jivais pas été si ballotté pour cette chienne d'affaire dans ma vie, je l'aurais crue fuite, et il est à remarquer, qu'elle ne se faisait pas d'une manière si agréable pour moi, puisque ce n'étaient que les honneurs simples que je n'aurait pas, tandis que mon fils les aurait, et que, si la grandesse,

par impossible, venait à manquer, c'était encore une demande à recommencer, pour ses enfants ou pour moi, s'il fallait que je me remariasse; mais j'étais, alors, au-dessus de tout cela.

J'allai, ensuite, chez Mme la comtesse de Marsan, qui avait tout crédit sur son frère, et je la réchauffai encore à notre sujet, quoiqu'elle parût déjà, ainsi que lui, disposée tout au mieux.

Cette journée fut donc tout au meilleur, car j'oubliais de dire que j'avais travaillé trois heures, le matin, avec l'intendant de M. le prince de Salm, et il paraissait que les affaires s'arrangeaient assez bien, de sorte que j'espérais voir le mariage et les affaires de la Cour finis en même temps, avant mon départ, à quoi je ne m'étais pas attendu.

Le 3 juin fut plus mauvais, ce qui m'est arrivé souvent, ayant remarque bien des fois qu'il y a, assez souvent, à la Cour, un jour bon et un jour mauvais.

Je n'eus point de nouvelles du prince de Soubise. J'allai, à neuf heures, chez lui; j'attendis jusqu'à dix heures. Il me dit que M. de Saint -Florentin avait donné le tout au Roi, en disant ce qu'il fallait; qu'il avait fait bonne mine, mais qu^au lieu de signer, il avait dit, en mettant tout dans sa poche : « Je sais de quoi il est question; nous verrons cela! »

Le prince de Soubise me dit d'attendre, qu'ils tâcheraient tous deux de lui en reparler, avant ou après le Conseil. J'allai, ensuite, chez M. de Saint-Florentin, qui parut s'y porter au mieux et qui me dit les mêmes choses. Je restai, après diner, chez Mme de Marsan, jusqu'à l'arrivée du prince de Soubise, qui me dit qu'ils en avaient parlé tous deux au Roi, qu'il avait toujours paru hien intentionné, qu'il avait dit : « Mais le père n'aura donc rien? Car il faudrait un double brevet! Mais il aura la graudesse, et le fils le brevet. Il faut voir encore tout cela! » Et, s'adressant à M. de Saint-Florentin : « Vous pouvez porter votre portefeuille à Saint-Hubert! »

Il ajouta qu'il avait gardé la lettre dans sa poche et que, quoiqu'on lui eût dit que j'étais pressé, il avait toujours répondu : « Nous verrons cela ! »

152 JOURNAL m ni c dk croy

J'étais dans une situation embarrassante, car j'avais pris congé. M. de Choiseul me croyait parti, et il fallait le cacher de tout le monde. Je revins donc à Paris, dire l'état des choses à ma mère et à mon fils, et j'étais bien las de cette malheureuse alïaire !

Le soir, M. le prince de Salm me renvoya les articles ua peu corrigés.

Le 4 juin, je passai toute ma journée à examiner tous les articles avec mon fils et .MM. Desjobert, Bricault et Petin, En srénéral, nous les trouvâmes très bien dressés, noblement conçus, et qu'il n'y avait pas de changement à y faire. Je fis des notes de tout ce qui demandait à être changé ou expliqué, La renonciation à toute succession était dure, mais il y avait plusieurs réserves. Je savais que c'était l'usage allemand, qui porte tout aux mâles. Ils faisaient, de leur côté, des renonciations considérables, comme de la garde noble et autres, et, en général, ce n'était pas le bien que nous cherchions dans cette affaire, mais le nom, le caractère, la figure et la santé, et surtout l'espérance d'enfants qui était ce dont nous avions le plus besoin. On ne pense guère comme cela à Paris, mais nous étions au-dessus de tous ces faux préjugés ! Le 5, je passai toute l'après-dinée à réexaminer ces articles avec mon fils, MM. Bricault et Petin, et avec l'intendant de M. le prince de Salm, dont je fus on ne peut plus content. Nous lui trouvâmes l'esprit juste et éclairé, traitant, ainsi que son maître, avec noblesse, et nos gens d'alfaires convinrent qu'on ne pouvait mieux travailler. Il fut d'accord de tous les petits changements que je proposai, qui étaient pour le cas où mon fils ne laissant que des filles, je pourrais avantager les garçons, si j'étais obligé de me remarier, et je fis mettre toutes les sûretés pour ma fille, de sorte que nous tâchâmes de prévoir tous les cas qui pouvaient arriver, et tant de la part du prince de Salm que de la mienne. On eut la plus scrupuleuse attention à conserver les droits de chacun. L'intendant du prince de Salm assura que le tout passerait, et qu'il apporterait, le lendemain, les doubles prêts à signer.

Le 6 au matin, j'allai à Bon-Secours, parler encore à l'abbesse et à Mme la comtesse de Lauraguais, sur le caractère de la jeune princesse. J'entrai dans tous les détails, et ils m'en dirent toujours des biens infinis. Il y avait plusieurs années que nous faisions examiner son caractère, et Mme la comtesse de Lauraguais, femme d'un grand mérite, qui savait ce qu'il nous fallait, et qui, depuis sept mois, passait toute la journée avec elle, me jura encore que c'était ce qui nous convenait.

A quatre heures de l'après-dînée, l'intendant de M. le prince de Salm nous rapporta les articles en double, tels que nous en étions convenus la veille. Je collationnai avec mon fils, nous les signâmes tous deux, je les portai à signer à ma mère, qui était dans une grande joie de voir cette affaire terminée de son vivant. Ensuite, l'intendant les porta à signer au prince et à la princesse de Salm et à la future épouse et, me les a3'ant rapportés une heure après, grâce à Dieu cette grande affaire fut terminée. On convint de la tenir très secrète, à cause de l'all'aire de la Cour, dont nous attendions le succès, et je remerciai M. et Mme d'Aspromont à qui nous devions toute la réussite.

Je résolus de partir le 8 juin

Étant arrivé à Paris le 13 octobre, je trouvai ma mère mieux que je ne pouvais l'espérer, et fort aise de m'apprendre que M. le prince de Soubise avait dit à ma fille qu'enfin les honneurs étaient accordés à mon fils, à l'occasion de son mariage, sur la lettre que j'avais écrite à M. de Saint-Florentin, de l'avis de M. de Soubise, contenant que nous n'attendions plus que cela pour conclure.

(1) Arrivée à Condé le 9 juin 1764. Jusqu'au 13 octobre, jour de son retour à Paris, M. de Croy partage son temps entre lilermitage où, coinmo à l'ordinaire, il chasse et reçoit les comptes de ses hommes d'affaires, — et Calais où les préparatifs de la revue des troupes ne laissent pas de lui susciter nombre d'occupations. Il entreprend, en outre, des voyages à Tournay, à Bruxelles, à Ilam, au Rœulx, etc.

ir>4 .lOURNAI. DU DUC DE CHOV

Je fus fort aise do voir enfin cette affaire finie, quoiqu'il fût singulier que je ne les eusse pas aussi, mais j'étais sacrifié, en tout cela !

Comme tout notre objet, alors, était le mariage, j'allai tout (le suite chez le prince de Salm qui nous pria à diner pour le lendemain, la jeune personne devant y être, dont nous fûmes fort aises. 11 paraissait, alors, très bien disposé, et nous convînmes de tout pour accélérer et faire, s'il était possible, le mariage le 25.

Le 14 octobre, je vis, le matin, Mme de Leyde avec qui je tâchai de me raccommoder, car on n'avait pu lui en parler parce qu'elle avait d autres vues, ne songeant qu'à la Cour. Ensuite, nous fûmes chez le prince de Salm. Mon fils nous y avait prévenus, et nous vîmes tous, pour la première fois, la jeune demoiselle, dont nous fûmes enchantés. Il n'y avait que ma mère qui l'avait vue enfant. Je la trouvai encore mieux (ju'on ne l'avait dit : outre la jolie figure, elle me parut du meilleur maintien, un joli son de voix, l'air le plus noble, polie, bon ton, envie de plaire et marquant de l'esprit et de la justesse dans l'esprit. Enfin, j'en fus enchanté, et je me sus bon gré d'avoir eu assez de [jatieace pour avoir surmonté tout ce qu'il avait fallu souffrir pour réussir.

Nous fûmes tous sans façon et sans embarras. 11 n'y avait que le ciievalier Courten (!) comme ami, et tout se passa décemment et gaiement. La joie de mu respectable mère, que cela rajeunissait, m'en faisait une sensible, et je crois que mon fils fut bien content.

Le soir, j'allai chez le maréchal d'Isenghien, où je sautai au cou de Mme de Lauraguais pour la remercier, et je marquai bien ma joie en présence du prince de Salm. Ensuite nous nous trouvâmes ensemble chez M. l'abbé de Salm, qui paraissait en être bien satisfait aussi, pour le prier de venir à Fontainebleau demander pour eux l'agrément au Roi, carie prince de Salm, h cause de toutes ses prétentions, n'allait

1 Maurice, chevalier, j)ui.> uiHute de Courten, brigadier en 1738, marC'chal de camp en 1743, lieutenant général en 1748, mort en 1766, dans sa • année.

jamais à la Cour, non plus que la princesse de Salm. Il n'y avait qu'une difficulté, qui était que le prince de Salm exigeait toujours que je ne fisse pas signer le contrat par M, le duc de Clioiseul, et que je ne l'y mêlasse en rien, crainte qu'il n'empêchât le Roi de passer les titres qu'il prenait, ce qui n'était pas aisé, puisqu'il paraissait que cela devait nous brouiller avec notre ministre et nous casser le col. J'en avais donné ma parole. Il fallait s'en tirer comme on pouvait, mais ce n'était pas un petit embarras, d'autant que le prince de Salm répétait qu'il n'y avait que cela qui pouvait faire manquer le mariage. Ainsi, il n'y avait encore presque rien de sûr !

Le 15 octobre se passa d'abord en préparatifs, car tout se faisait précipitamment pour profiter du bon moment de la santé de ma mère, finir pendant Fontainebleau, et terminer par là tous les propos.

A une heure, nous partîmes, mon fils et moi, pour Fontainebleau, où nous arrivâmes, à sept heures, chez ma fille, logée sur les Fontaines, à cent marches de haut. Elle nous attendait et avait fait au mieux en tout. Nous la trouvâmes seule. Ce fut une grande satisfaction de lui raconter comment nous avions trouvé la jeune demoiselle, qui était grande et forte et donnait espérance de relever notre maison mieux que ma fille. Nous convînmes de tout. Elle nous répéta que le prince de Soubise disait toujours l'affaire des honneurs finie, mais qu'il ne disait pas si le Roi avait signé.

Nous le cherchâmes inutilement, ce soir-là. Nous ne vîmes que le prince de Tingry dans l'appartement de quartier, faisant ses trois mois de capitaine des Gardes. Quoicjue nous lui eussions eu souvent bien de l'obligation, nous avions été obligés de nous cacher de lui dans cette affaire, parce ([u'il voulait un mariage de Cour, et qu'il demandait pour luimême les honneurs. Ainsi, cela fut embarrassant, d'autant que ma fille m'apprit alors qu'on venait de parler publiquement de nos honneurs, tant il est difficile qu'un secret ne perce pas, à la Cour.

Nous revînmes souper chez nous pour qu'on ne nous fit pas parler ; Fontainebleau était alors très brillant.

156 JOURNAL DU DLC DE CIlOV

Le IT) octobre fut bien rempli et bien important. Nous eûmes le bonheur de trouver M. le prince de Soubise dès dix heures du matin : il parut enchanté d'avoir emporté, en notre faveur, la première alVaire qu'il avait demandée directement au Roi, depuis la mort de Mme de Pompadour. Il nous apprit qu'il n'y avait rien de signé, mais que, sur ma lettre que M. de Saint-Florentin avait montrée, le Roi lui avait permis de me mander que je pouvais aller en avant sur ce mariage, s'il ne tenait qu'à l'accomplissement de ma demande, et cette lettre m'était allé chercher à Calais.

11 m'instruisit de ce que j'avais à faire, et nous fûmes tout de suite chez M. de Saint-Florentin que nous trouvâmes seul, et qui nous répéta les mêmes choses le plus obligeamment, et que nous pouvions aller faire dresser le brevet chez M. Mesnard. J'y menai tout de suite mon fils : M. Mesnard, avec ses talents et sa vivacité ordinaire, dressa devant nous plusieurs projets de brevet. .Nous faisions ce que nous pouvions pour qu'il fût bien, mais il ne fallait pas le brusquer, car il était très délicat, et nous lit, sur tous les objets, les objections et difficultés les plus importantes. Ainsi, plutôt que de gâter la besogne, il fallut laisser aller les choses et, hors le ridicule que je n'eusse pas la même chose que mon fils, il y mit, de lui-même, tout ce qu'il y avait de plus agréable pour moi. Cela fut long et épineux, car il épluche bien la grandesse et tous les titres, et en voulait revenir à ledit de 171 1. Je tâtai inutilement pr,ur me faire au moins donner la survivance, en cas de la perte de mon fils sans mâles; il fallut profiter du bon et offrir à Dieu le mauvais, car, depuis l'entrée du comte de Solre au service de la France, on travaillait sans relâche et sans fruit à cet objet, et c'était beaucoup d'en avoir un commencement.

J'allai ensuite chez M. le duc de Choiseul pour le prévenir au moins sur quelque chose, non sans être fort embarrassé, mais il était allé a Vaux-le-Villars, alors Praslin, par nouvelle érection.

Nous fûmes ensuite chez le Roi, où je trouvai le prince de Soubise qui fit au mieux, à l'ordinaire. Le duc de Fleury,

qui était d'année, et que nous aurions mieux aimé, était allé à Paris. M. le duc de Richelieu (qui avait voulu pour son fds de Mlle de Salmj faisait le service. Le prince de Soubise lui parla. Je lui fis part du mariage et le priai de me présenter comme arrivant. Le Roi revenait, dans le moment, de la messe. Il me présenta et, tout de suite, demanda l'agrément. Le Roi revint sur ses pas, me dire, avec un visage riant, qu'il y consentait. Ainsi, je me trouvai plus avancé que je ne croyais, et sans avoir pu attendre l'abbé ou le prince de Salm-Salm.

Delà, tout de suite, nous rencontrâmes M. le Dauphin, et M. le duc de Richelieu lui ayant demandé son heure, il vint à moi et me dit : « Je sais ce que c'est 1 Ainsi, tout est dit. Estelle aussi jolie que sa mère ? Car je n'ai jamais vu une si jolie tète ! » De cette sorte ce fut encore affaire faite.

Voyant que cela allait de suite, j'allai chez la reine à qui je fis demander l'agrément, et, là-dessus, elle eut la bonté de me dire les choses les plus obligeantes. Tout cela se passa au mieux, hors que je n'avais pas attendu le prince de Salm- Salm, mais je l'attendis pour les autres, et j'étais fort inquiet d'avoir été si en avant sans avoir rien dit au ministre de qui nous dépendions.

Nous dînâmes bien agréablement en famille chez ma fille, à qui M. de la Breuille voulait faire avoir une place à la suite de Mesdames, avec promesse éloignée de place de dame d'honneur : autre affaire très embarrassante ! L'aprèsdinée, j'eus une conversation importante avec son mari qui chassait alors, et ils étaient tous deux très agréablement à la Cour, à cause du prince de Tingry qui était au mieux avec le Roi, et avec qui je cherchais à me bien remettre.

J'appris que le Roi suivait tous les errements de Mme de Pompadour, que tout paraissait aller assez tranquillement, et que c'était toujours le prince de Soubise, le prince de Tingry, M. de Gontaut et le duc de Ghoiseul qui étaient les mieux, et suivant tout le rang que Mme de Pompadour avait suivi dans les legs de politesse de son testament.

A cinq heures, j'allai chez M. et ^Ime de Starhemberg,

à qui j'exposai mes inquiétudes pour M. de Choiseul, leur cousin ayant exigé ma parole que je ne l'y mêlerais en rien. Loin de me rassurer, ils me dirent qu'il ne nous le pardonnerait jamais, que c'était de quoi nous casser le col, mon fils et moi, et ils blâmèrent fort leur cousin. M, le prince de Soubise m'avait dit de même, et cette malheureuse circonstance empoisonnait toute ma joie, sans que nous y vissions de remède.

J'allai faire une politesse à M. Dubois, qui faisait tout, et je vins trouver Tabbé prince de Salm-Salm chez ma fille, où je lui avais donné rendez-vous pour arriver à six heures. Je lui fis mes excuses de n'avoir pu l'attendre pour la demande do l'agrément, mais, pour lui, il mit toujours à tout la plus grande politesse et amitié.

Nous lûmes ensemble nous faire écrire partout pour le lendemain. J'allai, ensuite, avec mon fils chez le duc de Penthièvre, qui nous marqua mille amitiés.

J'allais, enfin, me retirer chez moi, l'esprit plein du tort que j'allais me faire, et à mon fils, auprès du duc de Choiseul, d'autant que j'avais déjà retenu M. de Saint-Florentin pour le contrat, lorsque, passant devant chez lui, il me vint, par une inspiration du Ciel, d'aller me consulter avec M. de la Ponce, son premier secrétaire et mon ancien ami, tant il est bon d'en avoir ! M. de la Ponce ayant entendu tous mes embarras, me promit de m'en tirer en disant, le lendemain, à M. le duc de Choiseul, qu'il m'avait vu venir 'dix fois chez lui pour lui demander la permission de faire mes révérences de demander l'agrément du mariage et pour le contrat, mais que, n'ayant jamais pu le trouver, M. de Saint-Florentin s'était charge de tout, d'autant que lui, M. de la Ponce, m'avait dit que les contrats étaient choses qui l'ennuyaient, lui faisaient perdre son temps et qu'il ne pouvait souffrir. Enfin, il assurait qu'il accommoderait tout cela.

C'était bien tout ce qu'on jiouvaitde moins mal, dans notre embarras, si le duc s'en contentait, car il avait resté bien piqué contre le prince de Soubise et M. de Bouillon pour le contrat de M. de la Tréraoïlle, mais c'étaient nos meilleurs

prétextes à prendre, de sorte que je me retirai chez moi, bien content.

Le 17 octobre, le Roi chassant, nous fûmes de bonne heure au lever, où, à ma prière, le duc de Richelieu présenta l'abbé ou prince de Salm-Salm, au Roi, pour l'agrément. Le Roi revint à moi d'un air gai, et me dit : a On assure qu'elle est plus jolie que Mme de la Trémoïlle ! »

De là, ayant une heure à moi, j'allai chez M. de la Ponce, qui n'avait pas encore parlé et me rassurait toujours, puis chez M. Mesnard, à qui je fis rajouter, dans le brevet, un mot de politesse pour le prince de Salm, car il ne voulut jamais passer le mot princesse à la future.

Je fus chez M. de Saint-Florentin pour le prier d'accélérer la signature du bon^ attendu que je prenais toujours pour prétexte qu'il fallait que ce fût devant la signature que nous espérions pour le dimanche. Il me fit espérer de le faire signer le samedi, et cela était à souhaiter, car on ne tient rien, à la Cour, que quand on a la pièce.

De là, je re'oignis le prince de Salm-Salm, et nous achevâmes toute la corvée de la tournée pour demander l'agrément à toute la famille royale. Mon fils, dans l'intervalle, alla chez M. de la Ponce et m'embarrassa bien en m'apprenant que le duc de Ghoiseul lui avait répondu qu'il était vrai qu'il n'aimait plus les contrats, mais que, pour le nôtre, il irait volontiers, et qu'il trouvait que j'allais bien vite à tout cela, et qu'ordinairement je n'étais pas si vif, qu'au reste on était le maitre de s'adresser à qui on voulait. M. de la Ponce était d'avis que j'eusse avec lui un éclaircissement, mais je trouvai cela trop déhcat, et pris le parti de laisser les choses comme elles étaient, mais je ne sentais que trop tous les risques que nous courions.

La tournée finie, je vins causer chez ma fille, et nous partîmes à deux heures, et arrivâmes à huit à Paris. Je passai chez le prince de Salm, où j'appris avec grande joie que son intendant, dont nous ne pouvions nous passer, venait d'arriver. Je le fis appeler et le priai de rayer un mot que M. Moreau avait trouvé de trop dans les articles, et de préparer le contrat.

Le IS octobre, l'intendant vint de bonne heure, et nous raisonnàraes à fond sur les titres du contrat : il s'agissait que M. de Saint-Florentin voulût les passer, car M. de Choiseul n'en aurait rien l'ait. Nous voulions envoyer les billets d'invitation, et cependant nous pouvions être accrochés tout court. On prit le parti de faire deux contrats, mais toujours avec les titres que le prince de Salin voulait prendre, espérant qu'on le passerait comme à Mme de la Trémoïlle. Il prenait « très haut, très puissant et sérénissime prince, par la grâce de Dieu prince régnant de Salm, etc. »

Je mourais de peur d'un accroc, après avoir invité tout le monde, ce qui aurait été un ridicule à n'en pas revenir!

J'allai chez le duc de Fleury, qui me dit qu'il n'y serait pas, ainsi qu'il fallait encore passer par le duc de Richelieu, mais il m'encouragea d'ailleurs.

Après le diner, nous travaillâmes aux listes, avec l'intendant, et à cinq heures nous fûmes à Bon-Secours pour la première fois, avec mon fils, et avec permission de se voir. M. le prince de Salni y était. Je fus, ainsi que mon fils, encore plus enchanté de la jeune personne. On ne pouvait rien ajouter à son esprit et à son bon ton. L'abbesse fut d'une gaîté charmante. Je l'étais fort aussi, on commençait à avoir moins de crainte, et j'en sortis enchanté d'avoir eu assez de patience pour parvenir à ce mariage qui paraissait alors en bon train. De là, nous fûmes chez Mme de Leyde, où nous restâmes longtemps à faire les listes.

En rentrant, à neuf heures et demie, on me remit une lettre de ma fille. Je la lus chez ma mère, ne m'attendant pas à son contenu, et j'en fus, ainsi que ma mère, foudroyé, voyant d'abord tout manqué, et moi perdu vis-à-vis de mon ministre et ridiculisé à l'infini. Je vais rapporter cette lettre, pour faire voir l'incertitude et les tracas des choses de ce monde.

De Fontainebleau, ce jeudi 18 octobre, à midi.

Je dois vous avertir, mon cher papa, que M. de Choiseul est] furieux, et qu'il dit publiquement qu'il ne se laissera pas traitei impunément par un militaire ainsi, que vous ne pouvez pas donner

raisonnablement la raison que M. de Salm ne le veut pas, parce que, pour le contrat, c'est au père du mari à décider.

M. de Praslin se vante de vous avoir répondu que c'était une importunité de moins pour M. de Choiseul, afin que vous sentissiez combien il en était piqué.

Celte affaire fait un bruit étonnant, tout le monde en parle et dit que vous n'êtes pas un enfant pour vous laisser mener par M. de Salm. M. de Tingry à qui j'ai parlé, comme vous m'en aviez chargé, des honneurs, dit que, puisque ce n'est pas encore signé, M. de Choiseul est si piqué qu'il pourrait vous y faire tort.

Enfin tout le monde dit publiquement que vous vous êtes conduit, en cela, comme un étourdi, et que l'on ne se serait pas attendu à cela de vous. Plusieurs personnes ne m'ont pas mâché le terme, et M. de Soubise vous désapprouve fort aussi (cela était faux .

J'ai cru très nécessaire de ne vous rien cacher de tout cela. Ne dites point, je vous prie, que c'est moi qui vous ai averti de cela, et tâchez de réparer au plus tôt. Voyez à consulter M. de Soubise, car je ne sais quel moyen vous trouver. Il est sûr que cela, par les suites, ou pour le moment, peut vous faire grand tort, ainsi qu'à mon frère.

Adieu, mon cher papa, je n'ai que le temps de vous assurer de mon tendre respect.

Nota. — Ce qu'il y a de singulier dans cette affaire, c'est que personne n'avait tort. Le duc de Choiseul avait raison d'être piqué, car on lui manquait pour la deuxième fois. M. de Salm n'avait pas tort de ne pas vouloir perdre des titres qui lui avaient été passés, et moi, j'avais raison de sacrifier tout pour le bonheur de mon fils et les avantages du caractère de la future, à quoi on ne pense guère dans les Cours, et j'avais été forcé de jouer l'étourdi.

Il aurait été difficile de voir une lettre plus terrible, car tout y était. Je crus d'abord que le duc de Choiseul allait porter plainte au Roi qu'un militaire se mariât sans en avoir prévenu son ministre, qu'il revendiquerait son droit de faire signer les contrats des militaires, ce qui faisait manquer le mariage net, car il n'aurait pas manqué de le bien éplucher ! Cela faisait manquer les honneurs, et le pis était de me faire II. 11

la fable de tout le uionde, lu plupart des personnes donnant le ton à la Cour me boudant pour ce mariage-là, parce qu'elles en avaient eu d'autres en vue pour mon lîls.

Mon lils fut fort frappé aussi de cette lettre. Après avoir bien rôvé, je résolus d'aller toute la nuit à Fontainebleau, et d'aller auparavant prendre conseil du duc de Fleur)\ Il nous encouragea en disant que, dès que le Roi avait donné son agrément, le duc de Choiseul ne pouvait faire rompre, mais qu'il s'en vengerait, et il ajouta qu'on prend le secrétaire d'Etat qu'on veut.

De retour chez moi, nous restâmes à raisonner et chercher inutilement des moyens, car il était certain qu'il était ridicule de marier un militaire sans l'agrément do son ministre, lequel, toujours furieux contre le prince de Salm, à cause de la même histoire pour le contrat de Mme la duchesse de la Trémodle, examinant les titres du contrat, ne les passerait sûrement pas; et ce n'était pas un homme avec qui il fût aisé d'avoir un éclaircissement.

Enfin, je partis en carriole, à une heure de la nuit, le cœur bien navré, et craignant bien de voir tout manquer. Ainsi ce fut un cruel voyage : j'arrivai à sept heures du matin à Fontainebleau, chez ma fille que je fis réveiller.

Elle me répéta que tout était perdu : cependant j'avais résolu de pousser l'alfaire et de sacrifier plutôt mon avancement que de manquer à un mariage qui paraissait pouvoir soutenir notre famille et faire le bonheur de mon fils.

A neuf heures, j'allai chez le prince de Soubise que j'attendis longtemps. Je le vis à son lever : il m'assura qu'on n'avait pas encore parlé contre moi au Roi; qu'il n'y avait pas encore eu de démarche qui pût nous nuire; que si l'on parlait au Roi, il se tiendrait aux aguets pour répondre ; que je resterais brouillé avec mon ministre qui me le revaudrait et ne m'emploierait peut-être plus, mais (ju'il croyait que les honneurs et le mariage pouvaient aller leur train.

.J'allai ensuite chez M. de Saint-Florentin : on était chez M. Mesnard, Je le pressai pour le brevet. M. de Saint-Florentin, poussé par M. Mesnard, me dit que l'édit de 1711,

qui demandait descendance directe, faisait obstacle, qu'il fallait qu'il en parle au Roi, et, en sortant, je vis M. Mesnard lui dire, à ce qu'il me parut, par des signes, qu'il ne fallait pas passer cela.

Je courus chez le prince de Soubisele lui dire, et qu'il fallait qu'il perfectionnât son ouvrage ; que le pis aller serait d'être obligé d'aller le prendre en Espagne, et que je le priais de rencourager M. de Saint-Florentin et de lui faire entendre qu'il fallait le brevet avant le contrat, prétexte qui nous fut fort utile.

Le prince de Soubise se porta à tout cela au mieux, et se chargea de faire demander au Roi pour la signature, le 21 octobre. Je revins déjeuner chez ma fdle, et partir avant midi, par le plus beau temps, qui dura, heureusement, tout le temps de mes courses. Je consolai un peu ma mère, qui avait mal auguré de tout ceci, et nous passâmes la soirée à faire partir les billets de part, notre incertitude les ayant empêchés plus tôt.

Le 20, nous partîmes à midi, mon fds et moi, dans la voiture anglaise, et les deux notaires, avec M. Siuder, intendant du prince de Salm, et homme intelligent, dans une berline. En arrivant à Fontainebleau, ma fille me dit que le Roi avait déclaré les honneurs, ainsi que cela était sûr, mais que le prince de Tingry venait encore de l'avertir que M. le duc de Choiseul était furieux et jetait feu et flamme, qu'enfin cela était tout des plus sérieux !

Je cherchai inutilement M. de Soubise, mais je vis M. de Saint-Florentin qui me dit que le brevet était expédié, mais qu'il fallait voir le contrat. Je lui disque j'allais lui envoyer le notaire; M. Mesnard, d'un air noir, me dit qu'il s'y trouverait et porterait le brevet en môme temps. Je prévins du tout M. Sinder, craignant que M. Mesnard ne lui fît des accrocs sur les titres réellement bien forts, mais qu'il avait déjà eus, au contrat de M. de la Trémoïlle, pour le titre de prince de Solre. Je leur laissai la lettre de M. d'Argenson qui déclarait que le roi l'agréait. Ces notaires revinrent chez ma fille, avec M. Sinder, me dire que tout avait bien passé, après

10 4 JOunNAi, iti nie m: ciioV

avoir fait \oiv los jiioces et avoir un peu disputé. C'était l'objet essentiel qui aurait pu faire manquer le mariage.

Alors, j'envoyai mon lils chez M. de Saint-Florentin demander l'heure et le prier de remettre le brevet. 11 le lui remit, enfin. Ce brevet était le même que nous avions vu dresser à M. Mesnard, le prince de Soubise ayant bien soutenu la besogne.

Les remarques à faire sur ce brevet furent que le mal était qu'il n'était pas héréditaire, que je n'avais pas les honneurs, mon fils les ayant, chose étrange, mais où je m'étais sacrifié ; que si je perdais mon fils et étais obligé de me marier, c'était à recommencer pareille demande : tout cela le rendait assez peu agréable. Le bien était que l'on assurait que, quand on l'a eu, c'est un grand acheminement à l'avoir pour la suite ; qu'on ne le refuse presque jamais ; que ce n'était que pour ma belle-fille que cela était le plus utile et qu'elle l'avait; que ce brevet reconnaissait notre droit sur la grandesse du duc de Groy, ce qui pouvait être fort utile quand le cas arriverait; que c'était preuve que le mariage, quoiqu'avec une étrangère, en partie, plaisait au Uoi, et qu'il y rappelait mes services. Enfin, c'était l'entrée de cette grâce dans notre branche, qui la recherchait depuis si longtemps, et que ma mère désirait tant. C'était une consolation pour ses vieux jours, d'autant que le Roi était singulièrement difficile et sur ses gardes pour pareilles grâces que le prince de Tingry et tous les plus intimes ne pouvaient accrocher.

Nous nous assemblâmes chez moi pour lire le brevet. Ensuite, avec l'abbé prince de Salm-Salm, nous fîmes la tournée de toutes les dames d'honneur pour le lendemain, et nous soupâmes chez ma fille, espérant qu'on avait prévenu le Roi pour le contrat.

Le 21 octobre se passa à faire signer le contrat et à bien courir. M^L de Soubise, de Bouillon et de Tresmes nous y furent fort utiles. M. de Saint-Florentin s'y porta au mieux. Il y avait un monde étonnant à Fontainebleau. Heureusement nous ne rencontrâmes pas M. de Choiseul, mais ayant

trouvé son frère le comte de Stainville qui arrivait, je lui dis que son billet était perdu et que je le priais, comme parent, de rester au contrat. Je lui contai la tracasserie, ou mes torts, que je rejetai sur une étourderie de précipitation, n'ayant pu joindre son frère, et croyant que cela lui était indifférent. Il promit de s'employer à faire le raccommodement.

Nous finies toute la famille royale avant dîner, puis nous mangeâmes un morceau chez ma fille, dont l'aimable mari fit au mieux. Elle partit et, le soir, nous fîmes signer tous les princes. Le duc de Penthièvre fit donner un fauteuil à mon fils. Je me mis à côté du duc sur une chaise, comme n'y prenant pas garde, et je me sacrifiai à tout cela pour le bien de la chose.

Toutes les signatures finies, nous fîmes partir les notaires et je ne m'occupai plus qu'à tàter le raccommodement, car le prince de Tingry me répétait encore que tout était perdu.

Je trouvai, à l'Ordre, le comte de Choiseul qui me dit qu'en effet Mme de Gramont lui en avait parlé avec grand feu, qu'elle disait que c'était pour faire passer des titres ridicules au prince de Salm, que M. de Saint-Florentin avait grand tort de les laisser passer au Roi, et il me promit de tâter auprès de son frère.

J'allai au bureau et chez l'aimable M. Dubois, avec qui j'étais au mieux, et toute cette journée fut bien heureuse, et ce ne fut que d'alors que je vis le mariage assuré, car, jusque là, bien des choses pouvaient le faire manquer, et, hors par ceux qui ne songeaient qu'à la Cour, je vis que j'étais approuvé.

Le 22 octobre, j'allai chez le comte de Stainville : ne l'ayant pas trouvé, je lui laissai le billet le plus honnête, qui était pour qu'il pût le montrer, et où je faisais excuse de mon étourderie, mais qu'ayant cherché deux jours le duc inutilement, j'avais cru qu'il ne prendrait seulement pas garde à si peu de chose. De cette sorte, j'évitais l'éclaircissement sur les titres du prince de Salm, et je n'avais pas une meilleure tournure à prendre. Ainsi, je partis dans l'espérance que cela replâtrerait un peu l'affaire et que le

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temps ferait le reste, le duc de CJioiseul n'étant pas méchant et n'ayant que le premier moment de terrible.

Je linis aux bureaux, et nous partîmes à une heure de Fontainebleau, bien contents de nous être si bien tirés de tant de circonstances très délicates, et de voir alors tout le plus fort fait pour le mariage. J'avais fait bien des choses depuis le peu de jours que j'étais arrivé et, en huit jours, je fis six fois le voyage de Fontainebleau.

Après souper, je vis M. Sinder, qui m'assura que le prince de Salm ne pouvait être prêt pour le mariage que le .5 novembre. Je lui fis inutilement sentir le ridicule d'avoir pris le prétexte de la précipitation, jusque-là, pour tarder.

Le 23, j'allai, le matin, chez le prince et la princesse de Salm, et je les pressai si vivement qu'ils consentirent, enfin, à avancer de huit jours le mariage, qui fut fixé au 2*J octobre : ils voulaient faire une grande noce, mais, à la demande de ma mère, à qui sa santé et sa force ne permettaient pas d'assister à un si grand fracas, il fut convenu qu'on ferait une belle noce convenable, mais avec le moins de monde et de fracas possible. Ainsi, nous convînmes qu'on ne serait que seize, qu'on n'inviterait plus de ministres pour ne pas réveiller de tracasserie, et que tout se ferait noblement et sagement.

L'après-dinée, je convins de tout cela par écrit avec M. Sinder, et je fus fort aise d'avoir avancé de huit jours et tout réglé.

Le soir, j'allai, avec mon fils, à Bon-Secours, où je me divertis fort avec l'aimable abbesse et Mlle de Salm, toutes deux marquant beaucoup d'esprit et de bon ton. Nous fûmes de plus en plus charmés de la bonne acquisition qu'il paraissait que nous allions faire.

Le 24 se passa en préparatifs. Je fis une course à Châtillon, qui était fini en gros, mais dont il fallait changer les escaliers, et toute ma famille alla à lion Secours.

Le 25, nous courûmes pour un carrosse ; les moindres de cette sorte étaient de dix mille livres, et mon fils en était, pour 24 mille livres en voitures.

Le 26, je travaillai assidûment pour la liste des 250 lettre*

de part, et la jeune princesse de Salm, âgée de dix-sept ans, vint loger chez son père, et découcha, pour la première fois, de son couvent de Bon-Secours, depuis l'âge de deux ans qu'elle y était entrée. Elle eut bien de la douleur de quitter Mme de Rossignol, abbesse respectable de ce couvent, qu'elle pouvait regarder comme sa mère. Les pauvres de ce couvent nous dirent, en pleurant : « Vous emportez notre fleur ! »

Le 27, il fallut contremander le feu d'artifice et les jolies illuminations que j'avais ordonnées, sa mère, pour ménager sa santé, ne voulant pas de grande noce. Le prince de Salm avait voulu en faire une magnifique, mais, comme cela retardait trop et que toutes sortes de raisons nous pressaient de finir ce mariage, on décida de déclarer qu'il n'y a urait pas de noce d'éclat. Cependant tout, hors le feu et les illuminations, fut comme s'il y en avait eu.

Le 28, on envoya les corbeilles et les diamants, et nous signâmes le contrat chez M. le prince de Salm. Je fus fort aise d'y trouver le duc de la Trémoïlle bien raccommodé. Le soir, je courus beaucoup pour trouver nos témoins ; ceux sur qui je comptais étant malades, nous nous fixâmes à M. le comte de Rougé et M. le chevalier de Courten, ami du prince de Salm, et qui nous avait fort aidés. Je soupai, pour le prier, chez Mme de Bentheim, où je trouvai Mme de Starhemberg et la duchesse delà Trémoïlle, qui me parut fort aimable, arrivant toutes deux, pour le mariage, de Fontainebleau.

Le 29 octobre 1764, je menai, à onze heures, mon fils, dans son superbe berlingot, chez M. le prince de Salm. Tout le monde s'y étant rassemblé à midi, nous allâmes, par le jardin, à la paroisse de Saint-Jacques du Haut-Pas où fut célébré le mariage de la manière la plus noble et la plus décente. Cette église, qui n'est pas grande, n'était que comme une belle chapelle faite exprès. Le chœur était garni de tapis et fauteuils. Ma mère, moi et ma fille étions à droite, M. le prince de Salm, Mme la princesse de Salm, et la duchesse de la Trémoïlle étaient de l'autre côté, le marié et la mariée sur des prie-Dieu devant l'autel.

Le curé, après avoir publié les derniers bans, la dispense des autres, et annoncé ceux publiés à Saint-Sulpice et Sainte-Marguerite, fit les fiançailles et toutes les priùres et cérémonies. Il lit un très beau et bon discours bien débité, et donna ensuite la bénédiction nuptiale, après quoi l'abbé de Villemenet, qui était revenu exprès, la surveille, de Turin où il était depuis quinze mois que nous l'y avions envoyé, dit la messe des épousailles et Toraison. Ce fut le petit de Beuvron, joli enfant de onze ans (1), et le chevalier d'Harcourt qui tinrent le poêle.

Toute cette auguste cérémonie se passa de la manière la plus décente et convenable, et telle que devraient se faire tous les mariages. Nous y priâmes de bon cœur. L'église était pleine de monde, mais sans aucune confusion, et il n'y avait de parents que le petit nombre qu'on avait fixé pour le souper. La joie et la dévotion de ma respectable mère attiraient tous les yeux, ainsi que le marié et la mariée. Le prince de Salm avait conduit sa fille, en allant. Mon fils ramena sa femme en revenant, et notre petit cortège, très magnifique, d'ailleurs, était curieux.

De retour chez M. le prince de Salm, ma belle fille distribua les sacs et nœuds d'épée avec sa bonne grâce ordinaire ; c'est tout dire, car on ne pouvait se lasser d'admirer sa beauté, son air noble, aisé et décent, sa grande et belle taille, l'esprit et la grâce qu'elle mettait à tout ce qu'elle faisait. On signa l'acte de célébration : les témoins furent le prince de Salm-Salm. le duc de la Trémoïlle, le comte de Rougé et le chevalier de Courten.

Ma mère, pour éviter l'embarras de la journée, ramena mon fils, et on se reposa jusqu'à dix heures qu'on se rassembla de nouveau chez le prince de Salm où on fit des parties de jeux à l'ordinaire, ayant évité de rien mêler, en tout cela, des abus du siècle. A huit heures, on se mit à table : M. le prince de Salm donna le plus superbe et meilleur souper,

(1; Louis-.Anloine-Kranrois, comte de Hcijvron. né le 18 mai IToii, d'Annc- Frani;ois rlHarcourl, marquis de Beuvron, maréchal de camp, et de Marie- Catherine nouille.

et il avait magnifiquement décoré sa maison. On acheva les parties, et, à minuit, tout le monde se retira. Les nouveaux mariés restèrent dans la maison du père.

Le 30 octobre, on se rassembla à six heures et demie du soir, chez ma mère dont la maison était magnifiquement ornée, ce qui faisait voir toute la beauté de ce bel hôtel. J'avais fait faire une jolie illumination pour éclairer le dedans de la cour : c'était la seule chose que j'osai me passer, puisque ma mère nous avait interdit toutes les démonstrations du dehors.

M. le prince de Soubise était venu nous voir, le matin, de Fontainebleau, et se prier obligeamment au souper, car nous n'avions pas prié de ministre, pour ne pas renouveler la querelle avec le duc de Choiseul. Nous avions bien de l'obligation à M. le prince de Soubise, qui fit les choses au mieux.

J'eus, à l'arrivée de ma belle-fille, une grande joie de la voir entrer, pour la première fois, dans notre maison, et de remarquer qu'elle paraissait en être fort contente. Elle enchanta tout le monde, et je fus bien dédommagé de toutes mes cruelles peines, et ma mère bien contente. Aussi avionsnous raison de l'être, de faire le bonheur de mon fils, qui le méritait si bien !

On fit des parties ; ensuite un superbe souper très bien servi, et dans la belle salle parfaitement ornée. Il n'y avait, comme chez M. le prince de Salm, que le marié et la mariée, M. le prince et Mme la princesse de Salm, ma mère et moi, le duc et la duchesse de la Trémoïlle, le duc et la duchesse d'Havre, Mme de Starhemberg (son mari fut obligé de retourner à la Cour), la petite princesse Louis, le prince de Salm-Salm, le comte de Rougé et le chevalier d'Harcourt, et, de plus, M. et Mme d'Aspremont qui avaient fait le mariage, et M. le prince de Soubise : ainsi nous étions dix-huit. Tout le monde remarqua la noblesse avec laquelle ma belle-fille faisait les honneurs, n'ayant rien, assurément, du couvent, que l'air de décence et de candeur, et paraissant, d'ailleurs, comme on nous l'avait toujours dit,

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déjà en état de tenir une maison, quoique n'ayant que dixsept ans et six semaines. Enfin je vis, avec grande joie, que notre choix paraissait généralement approuvé.

On avait placé des tables partout, ; mais, le lendemain étant jeune, on se retira à minuit et on fit cesser toutes les tables, de sorte que toute la magnificence s'y trouva, sans rien nianqucrau devoir, et nous installâmes, avec grande joie, ma belle-fille dans son appartement.

Le 31, nous soupâmes en famille, où le duc dMIavrémit la joie par sa gaité. Notre jeune dame parut fort contente ; elle chanta et dansa, et parut de plus en plus aimable. Elle était, surtout, d'une vérité et franchise charmantes, soutenues de beaucoup d'esprit et du meilleur ton.

Le 1" novembre, elle commença ses visites avec ma mère. Sa famille vint souper, ce qui la tint plus gênée, car elle était plus libre avec nous qu'avec sa mère qui ne lui avait jamais fait d'amitié, et l'avait laissée, depuis l'âge de deux ans, à Bon-Secours. Pour son père, il l'aimait beaucoup et paraissait charmé de la voir bien établie.

Le 2, elle fit les visites avec sa mère, et nous fîmes un beau souper chez le maréchal d'Isenghien.

Le 4 novembre, nous fîmes un grand souper chez le prince de Salm, et puis tout fut fini pour ce qui regardait le mariage. Comme tout le monde était à Fontainebleau, nous restâmes plusieurs jours seuls à nous reposer, et ma belle-fille parut d'abord très libre et contente d'être avec nous. Outre sa jolie figure, elle nous parut de plus en plus aimable, paraissant s'attaciier extrêmement à son mari, qui en faisait de môme et paraissait des plus heureux. Ainsi nous l'étions, puisque c'était ce que j'avais toujours eu en vue, et la très bonne santé, la Ijelle taille de ma belle-fille nous donnaient les plus heureuses espérances.

La veille de la Saint-Martin, mon fils eut vingt et un ans, et, par conséquent, fut majeur pour les biens de Flandre.

Le 12 novembre, nous fûmes à Versailles, la Cour étant encore à Fontainebleau, exprès pour voir et remercier Mme de Marsan. .le fis cette promenade avec Mme la princesse de

Salm, qui fut charmante, et avec mon fils et ma belle-fille dont c'était la première sortie de Paris, depuis l'âge de deux ans qu'elle était venue d'Aix-la-Chapelle, où elle était née. Gela lui procura de voir à l'aise tout Versailles. Mme de Marsan nous reçut au mieux et avec la plus grande amitié. Elle était enchantée de ce mariage, aimant les grandes alliances. Ma belle-fille réussit au mieux.

Pendant le dîner, j'allai à mon appartement, qui était très commode, en régler l'ameublement. De retour chez Mme de Marsan, elle eut la bonté de faire voir à ma belle-fille tous les appartements du Roi, le nouveau beau meuble de la Reine. Mme la princesse de Salm qui, à cause des prétentions de son mari, n'allait pas à la Cour, s'y amusa. A six heures, les trois jeunes princes arrivant de Fontainebleau vinrent chez Mme de Marsan. Ils furent très honnêtes, et cela fut charmant. La grosse petite ^Madame (1) y était aussi.

Le soir, nous soupâmes chez ma mère, rien qu'avec M. et Mme de Salm et M. et Mme de la Trémoïlle. Les deux jeunes ménages étaient très amoureux et, par conséquent, très gais.

Le 19 novembre, j'allai à Versailles où on meublait mon appartement. Je fis demander le jour au Roi, pour la présentation. Je fis beaucoup d'affaires dans les bureaux. Mme de Marsan me reçut au mieux et, le lendemain, je tâtai un commencement de raccommodement avec le duc de Choiseul,qui me gronda fort, dont j'augurai bien, car j'aimais mieux qu'il jetât son feu.

Le soir, à Paris, nous fîmes un joli souper chez Mme de la Trémoïlle la mère, tous en famille, tous les Bouillon, les Salm, les La Trémoïlle et nous : c'étaient des familles très miies, et je fus charmé d'y trouver le prince et la princesse de Salm, et de voir tout raccommodé.

Le 24 novembre, j'allai à Versailles avec mon fils, ma fille et ma belle-fille que je logeai, ainsi que son mari, dans mon

(1) Marie-Adélaïde-Clotildc Xavière (nî59-l802), septième enfant de Louis, Dauphin de France, et de Marie-.losèphe de Saxe, fui mariée, en 1TÎ5, à Charles-Emmanuel-Ferdinand, prince de Piémont, lils aîné du roi de Sardaigno.

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appartement qu'on finissait de meubler et qui était joli. Pour moi, je logeai à l'auberge, à coté. Le soir, ils allèrent faire tiiutos les visites des dames d'honneur. Pour moi, j'allai solliciter pour faire Mme de France de \'aulx abbesse de l'abbaye des Prés, à Douai, mais cela fut donné à Mme Masse (1), parente de M. de Galonné (2), M. le duc de Choiseul en ayant fait une affaire majeure pour gagner, ])eut-ètre, le parlement de Douai, et achever la destruction des Jésuites. Le soir, nous fîmes un joli souper chez Mme de Marsan, où ma belle-fille fut fort louée.

Le 25 novembre, dimanche, se lirent les présentations : on se rendit, à quatre heures, chez le prince de Tingry qui était de quartier et, de là, chez le Roi, qui parut d'abord, ce qui fit qu'il n'y avait personne, et que cela fut moins embarrassant pour Mme de Solre, que ma fille la duchesse d'Havre présentait, accompagnée seulement de la duchesse delà Trémoïlle et de Mme la comtesse d'iluutefort, iillc de la comtesse de Bavière. Le Roi se contenta, à l'ordinaire, de faire belle mine.

De là, nous attendîmes longtemps chez la Reine, qui dit les choses les plus obligeantes, de môme que M. le Djiuphin, chez qui nous allâmes ensuite. De là chez Mme la Dauphine, chez Madame, chez les trois autres Madame, chez les trois jeunes princes qui formaient un joli coup d'œil, et chez les deu.x enfants. Mme de Solre, quoique assurant avoir grand'peur, s'acquitta de tout cela de la meilleure grâce et fut fort admirée, et la duchesse d'Havre la présenta aussi au mieux, ils allèrent, ensuite, chez les ministres, au jeu de la Reine, et au grand couvert où je vis, enfin, ma belle-fille assise, ayant pris son tabouret, à chaque présentation. Elle était près du Roi, dont la noblesse du regard l'intimida souvent, et derrière M. le Dauphin et Madame, qui lui parlèrent, et surtout à ma

,1 D'après un autre passage de notre Journal, ce nom se serait orthograpliié non pas Masse, mais Macs.

t2 (Charles-Alexandre de Galonné, né â J)ouai en 173i, mort en 1802, d'abord procureur général au Parlement de Douai, puis maître des Requêtes (176.3), intendant de Metz (1768 , ensuite de Lille, enfin contrôleur général des ûnances en 1783.

fille, pendant tout le grand couvert où je restai pour la première fois depuis bien des années. ^lon iils, ayant son habit de noce, y resta aussi. A près de onze heures, nous nous rassemblâmes tous à mon appartement, où je leur donnai à souper, et à M. et Mme de la Trémoïlle, et toute cette fatigante journée se passa au mieux.

Le 26, ils allèrent à la messe de la Reine, où ils eurent bien froid ; de là au diner de la Reine, qui me dit les choses les plus gracieuses sur mon choix. Nous primes congé de Mme de Marsan; on dina chez moi, et nous partîmes à cinq heures.

En chemin, ma belle-fdle parut fatiguée et, à son arrivée, elle se trouva avec laiièvre, ayant été saisie du froid, quoique n'étant rien moins que délicate. Elle eut deux accès de fièvre qui nous inquiétèrent, mais cela n'eut point de suite, qu'une qui nous toucha tous très fort, qui était qu'il fallut renoncer, pour ce moment-ci, à l'espérance de grossesse, à quoi elle fut si sensible que cela nous attacha encore plus à elle, et pour moi, j'avoue que je voyais si bien notre nom à sa fin, si elle ne ie relevait, que j'étais très pressé de la voir nous donner espérance de ne pas faire comme ma fille.

Le 29, nous fîmes le dernier souper de noce chez l'ambassadeur de l'Empereur, et il fut charmant.

Le 1'"' décembre 1764 fut le dernier jour des Jésuites en France, par Fédit du Roi, enregistré purement et simplement au parlement, les princes et pairs y étant, et par lequel, sans entrer en détail, le Roi déclare que la société des Jésuites n'aura plus lieu en France, ni terres qui en dépendent.

Jusque-là, le Roi ne leur avait pas paru contraire, et même avait paru voir à regret les poursuites du parlement. Il semble qu'il les avait craints et qu'il voulait ne pas paraître s'en mêler. Mais comme ils ne tenaient plus que dans les parlements de Flandre et de Franche-Comté, la Cour voulut profiter de l'occasion pour s'en défaire tout à fait et terminer, par là, tout ce qui avait donné lieu à ces querelles, et peutêtre donner ce contentement au parlement, pour l'apaiser, trois jours avant de lui présenter les arrêts de finances, d'au-

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tant mieux que tout paraissait fait de concert, et que le Roi et son Conseil, poussé à bout par le mauvais état des choses, avait pris le parti de s'abandonner au parlement et de sacrifier l'autorité du Roi à l'espérance de remettre le crédit public.

On avait cru longtemps que le livre de la richesse de l'Etat, qui est si terrible contrôles fermiers généraux, culbuterait la finance, mais M. de Laverdy, en bonne tête, sentit que ce n'est pas quand on manque de tout qu'on peut se défaire de ceux qui vous avancent, et il prit le parti de les charger et de taxer, en général, les financiers, pour former une caisse d'amortissement peu forte, mais solide, le Roi s'étant dépouillé, en cette partie, de S(jn autorité pour en revêtir le parlement et assurer, par là, la conliance, en établissant un plan que la vicissitude des ministres ne put plus faire changer.

De ce côté-là, on pouvait très bien augurer de cette grande opération plus solide que brillante, mais, de l'autre côté, le long temps qu'elle exigeait sans révolution donnait peu d'espérance.

Par le dernier article, le Roi annonçait que le deuxième vingtième cesserait au l*"" janvier 17GS, ainsi dans trois ans : moitié des dons gratuits au 1" janvier 17G7, et le vingtième au !'■'■ juillet 1772. Cela pouvait donc s'effectuer dans huit ans ; les biens fonds devaient être presque entièrement soulagés, et si, alors, l'exportation des blés produisait tout son avantage, les propriétaires des biens fonds et les agriculteurs devaient en tirer les plus grands avantages capables de remettre l'intérieur du royaume. Dieu veuille que la paix et la durée d'un même système nous permette de voir cela dans huit ans !

Vers le 15 décembre, j'avais été à Versailles pour faire le travail de la revue, mais M. le duc de Choiseul m'avait dit et fait dire qu'il ne pouvait me voir et qu'il me ferait dire quand. J'avais cru que c'était une suite de son mécontentement, et j'en étais inquiet, mais, le 23 décembre, lui ayant demandé, à son café, quand il voudrait me donner jour, il me dit : « Dans une heure ! » Je fis mon travail devant M. Dubois,

avec qui je Tavais préparé, comme tous les inspecteurs, et tout se passa bien. M. le duc de Choiseul qui, dans le fond, est net et bon, ne me marqua pas de rancune. Il lut toutes mes réflexions sur les nouveaux arrangements. Je ne flattais pas et j'avais mis tout à la rigueur. Il disputa et tâcha de prouver qu'il avait raison sur chaque article. Je me doutais bien que c'était comme ceux qui demandent avis après avoir pris leur parti, mais il me donna de bonnes raisons sur presque tout, et j'augurai bien de l'arrangement du militaire, s'il pouvait, avec M. Dubois, rester quelques années à l'établir, nos changements continuels étant le pis de tout.

Je crus avoir déplu par ma franchise, mais M. Dubois m'assura, le lendemain, qu'il ne l'avait pas trouvé mauvais, que j'étais mieux, avec lui, que je ne le croyais, et que tout resterait, l'année suivante, sur le même pied que la dernière. En général, les idées de M. le duc de Choiseul et de M. Dubois étaient grandes et belles, et ce n'étaient pas des hommes médiocres.

De retour à Paris, je trouvai ma belle-fille continuellement enrhumée, et point grosse, ce que j'aurais fort désiré. Ce rhume nous retint à la maison presque tout le mois de décembre et l'empêcha d'aller à Versailles, à la nouvelle année.

DU l""" JANVIER AU 31 DÉCEMBRE 1765

.MM. l.omonnit'retdeCassini me pressent de poser ma candidature à l'Académie des Sciences. — Mon travail sur le Système de l'Univers. — La princesse de Solre. — Diflicultés entre M. de Clioiseul et les Gardes Suisses. — Bals chez la comtesse d'Egmonl et cliez le duc de Chartres. — Troisième mariage du prince de Tingry. — Mise en ordre de mes travaux scientifiques. — Faux bruit de l'imminence de la chute de M. de Choiseul. — Dérangement de mes affaires financières; projets d'économie. — Je suis, pour la seconde fois, chargé de représenter le Dauphin au baptême d'un enfant du président d'Aubert. — J'assiste aune représentation du Siège de Calais. — Procès de M. du Lau, curé de Saint- Sulpice, contre l'abbé Naugues. — Affaire du parlement de Bretagne.

— -Vffaire de Calas. — La bêle du (iévaudan. — Mlle Clairon et les acteurs du Sièfje rfe Calais au For-L'Evôque. — Mariage de .Mlled'IIaU" teforl avec le comte de Mailly-Rubempré. — Le maréchal de Duras.

— Je fais copier mon Journal. — Courses dans les environs de Paris.

— Querelle de .M. de Mailly-Nesle avec M. de Mailly d'Haucourt. — ] Un mémoire du duc de Sully, sur la Cour des Pairs. — Je pars, lej 29 avril, pour Douai, Calais et 111 ermitage, d'où je reviens à Paris le] 17 septembre. — Voyage à Fontainebleau avec mon fils. — Mes démarches pour lui procurer un régiment. — Maladie du Dauphin. — Ma belle-fille me donne un petit-fils. — Conversation avec M. de Chdiseul, — Vers de M. de la Place sur l'accident de chasse de M. de Saint-Florentin. — Ouverture du cours d'Histoire naturelle de M. Valmont de Bomare. — Dîner chez .M. de Clioiseul. — Mes travaux

d'histoire naturelle, de physique et.de chimie. — Je me lie avec le chimiste Macquer. — Mort et portrait du Dauphin. — Attitude du Roi après cet événement.

J'allai, à la nouvelle année, à Versailles, à la cérémonie, à l'ordinaire, et j'y fus agréablement, à cause des entrées dont je sentis bienFavantage, et à cause de la commodité de mon appartement, beau et bon, mais cher, et aussi par ma tranquillité, n'ayant plus d'ambition, ni de grandes affaires, de sorte que je n'y avais jamais été si calme.

Dans le cabinet du Roi, M. de Paulmy, mon ami, me parla beaucoup du désir qu'il avait de me voir honoraire de l'Académie des Sciences, et cela parut certain. Le 13 décembre, M. de Montmirail 1), bien joli sujet et bien regretté, était mort d'une fièvre maligne. Dès le même jour, M. Lemonnier, célèbre astronome de l'Académie, avait eu la bonté de venir m'en donner avis et me prier de songer à la place d'honoraire, qui vaquait par sa mort. M. de Cassinim'en avait écrit aussi.

Je disque, si l'on me faisait l'honneur de m'y nommer, j'en serais fort aise, mais que je ne voulais pas le demander. M. le duc de Chaulnes me dit que ce serait déplaire à ces messieurs et qu'il était d'usage de dire à M. de Saint-Florentin qu'on se mettait sur les rangs. J'allai donc le lui dire. Malheureusement, il divulgua ma demande dans le cabinet du Roi, dont je me serais bien passé. Le Roi me parla de mon observatoire, et cela paraissait sur. Cela, joint à mon goût pour l'astronomie, fit que je travaillai beaucoup, dans ce temps-là, à mon grand ouvrage pour établir le système de l'univers et la pluralité des mondes fondés sur le bon sens, les sciences et la religion, et j'en fis un beau canevas que je soumis, avant de le suivre, aux théologiens.

Mais, le 15 janvier, M. Lemonnier vint me dire avec dou-

1) Charles-François-César, marquis de Montmirail (17.3i-I76i), colonel des Cent Suisses en 17o4, prédécesseur de M. de Croy dans le grade de mestre de camp lieutenant de Itoyal lloussillon (17.58,, brigadier des armées en 1702.

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leur ([uo M. de Gourtenvaux (1), père de M, do Montmirail^ l'ayant désiré, M. de Saint-Florentin s'était décidé pour lui. Pour moi, je n'en avais plus parlé, et je fus bien aise d'avoir cette occupation-là de moins, en ayant assez à tâcher définir tous les ouvrages que j'avais commencés, et à mettre en ordre mon cabinet que j'arrangeais, alors.

Les quinze premiers jours de janvier, les lettres et comptes m'occupèrent assez.

Le 11, j'allai, avec Mme la princesse de Salm et ma bellefille, au beau bal de M. l'ambassadeur de l'Empereur. C'était le premier bal que voyait ma belle-fille, mais, loin d'y avoir l'air embarrassé, sa belle taille, son bon air, joint à ce qu'elle dansait au mieux, fit qu'elle y brilla beaucoup, et ce qui me lit le plus déplaisir, c'est qu'en s'y amusant beaucoup, elle n'en parut pas trop charmée et, grâce à Dieu, elle nous donnait les plus grandes espérances. Elle ménageait très bien ma mère, qui en était on ne peut pas plus contente, et s'en portait mieux pour son grand âge. Elle aimait extrêmement son mari, qui était heureux comme je l'avais désiré et s'en portait mieux. Elle paraissait prendre de la confiance en moi et aimer beaucoup ma fille, et, en général, surtout si elle nous donnait bonne postérité, il paraissait que nous ne pouvions trop nous louer de notre choix. On menait une vie fort tranquille et simple, dont elle s'accommodait bien, malgré sa grande gaîté, et je n'avais qu'à me féliciter d'avoir eu la patience de vaincre tous les obstacles pour ce mariage.

Du IG au 18 janvier, j'allai à Grosbois (2), faire des bat. tues très agréables, où je tuai quatorze pièces.

(1 François-.Michel-Célî.'ir Le Tellier, marquis de (Jouitenvaux (1718-1781), avait été .successivement capitaine colonel des Cent Suisses, puis colonel lieutenant du régiment Hoj'.il (1740,. Il avait épousé, en 1732, Louise-Antonine de Gontaut-Biron. Il est laulcur dun l'récis d'un voyatje entrepris pour la vérification de quelques instruments destinés à la détermination des lonfjitudes sur mer i Paris. 1708 , etc.

(2) Le château de Grosbois, près Boissy-Saint Léger, à 22 kilomètres de Paris, fut construit au dix-septième .siècle. .Vu dix-huitième, il appartint au prince de Tingry 1717) ; à Samuel Bernard 1718 , au comte de Provence, à Barr.is : au dix-neuvième, au général .Moreau, puis au général Berthier, prince de Wagram. dont les descendants le possèdent encore aujourd'hui.

Dans le mois de décembre, M. l'archevêque de Paris avait tout à fait eu permission d'y revenir, et ses querelles continuaient avec le parlement. Il s'en préparait une qui faisait trembler, qui était le procès de notre curé de Saint-Sulpice (1) qu'on voulait déplacer pour en nommer un ami du parlement par le primat, malgré l'archevêque.

Un des plus grands événements de cet hiver fut l'histoire des Suisses. Il y avait environ cinq ans que le duc de Choiseul, avant qu'il pût prévoir qu'il serait colonel des Suisses, avait travaillé avec M. de Besenval, son ami particulier, à une ordonnance de réforme dans le service des Suisses, pour les rapprocher du pied français et prussien, et surtout pour ôter l'ancien abus delà succession des compagnies et autres.

Cela, paraissant contraire à leur capitulation, fit beaucoup de bruit. Le duc de Choiseul envoya son ami Beauteville, ambassadeur en Suisse (2), qui ne put empêcher que Besenval ne fût condamné à une amende et rayé de la liste du conseil de Soleure, pour s'être prêté à tout cela comme inspecteur général des Suisses en France. On négocia longtemps, et on croyait avoir apaisé et fait passer ce qu'on voulait, mais un parent de M. de Reding (3), qui était au service d'Espagne, ayant animé son canton populaire de Schwitz, M. de Reding pensa y être mis en pièces, et ce peuple, s'étant ameuté, rappela ^I. de Reding et sa compagnie aux Gardes, ne voulant pas passer le nouveau règlement.

M. de Choiseul, voyant qu'il ne pouvait pas les empêcher de partir, crut que, pour sauver l'espèce d'affront qui en résultait pour le Roi, il fallait les chasser le premier, et fît donner la déclaration de guerre (au cours sus) (4) près) qui est assez sèche, de sorte qu'il fut à craindre que cela n'aigrît tous les

(1) Tl se nommait Jean fin Lan d'AlIemans, et était curé de cette église depuis 1748.

(2) Le chevalier de Reauteville (V. toaie I la noie 1 de la page47o), ambassadeur en Suisse depuis i"(i2.

(3) Joseph Nazaire de Reding de IJibcrcgg, baron de Reding, brigadier en ilio, maréchal de carnp en 1748, lieutenant général en 17o9, capitaine dune compagnie des Gardes suisses.

(4 I L'auteur a écrit t coiusus ».

180 JOURNAL Dl DUC DE CROY

cantons, et le petit canlou populaire de Soleure parut prendre aussi parti.

Il faut remarquer que le canton de Sclnvitz, quoique petit, est le premier, celui qui a rendu les plus grands services à la France; c'est celui (jui a donné le nom à tous les autres, qui s'appellent encore de même en allemand, et que nous avons francisé du nom de Suisse. C'est le premier canton qui se révolta. 11 est un des trois populaires, et son gouvernement est, par conséquent, tumultueux. Il était à craindre que cette étincelle ne gagnât. Les Suisses, quoique chers, servaient au mieux, avaient toujours été utiles. 11 était bon de les ôter à d'autres, et cela parut très sérieux.

Ce fut le 20 janvier 170.") que M. de Reding partit avec sa compagnie aux Gardes, trois Suisses des appartements de Versailles, vingt-deux de la compagnie des Cent Suisses, ce qui était considérable, et tous les Suisses de portes, des régiments et autres de ce canton. Ils allèrent, par étapes, par l'Alsace. Le pauvre M. de Reding, ancien lieutenant général estimé, et le premier capitaine aux Gardes, faisait grande pitié, ainsi que les autres, et partit.

M. de Besenval, quoique jeune encore, devenait le premier à être colonel des Gardes, comme l'avait été son père, après M. d'Affry, ce qui fut remarqué, ainsi que son amitié pour M. le duc de Choiseul, pour laquelle il s'était sacrifié vis-àvis de son canton — sacrifié d'autant plus fort que je me rappelais avoir vu son joli établissement du ^^'aldegg, près So-i leure, à mon voyage de Suisse. Le canton de Berne seul peut' mettre soixante mille hommes sous la toile, en trois jours, comme je le remarquai avec étonnement dans mon voyage.. Ainsi, il fallut voir le parti que prendraient les grands can-j tons.

Je ne sais pourquoi il ne fut pas enjoint au duc de Ghoi-i seul, comme colonel général des Suisses, de tenir la main à cette déclaration.

M. de Beauteville, qui revint, me dit, au mois de mars suivant, qu'il croyait qu'il valait mieux se brouiller tout à fait avec les Suisses pour rompre le traité et ensuite garder seu-

lement les troupes, qu'on donne huit cent mille francs par an à la Suisse, à des particuliers qui les transmettent à leurs héritiers, indépendamment de ce que coûtent les troupes qui coûtent plus du double des Français ; qu'il croyait que personne ne les prendrait, cela étant trop cher, et il traitait cela comme sans conséquence et pas si important. Cependant, il me paraissait toujours que c'étaient des alliés à ménager, servant bien, et que les moindres choses tirent souvent à conséquence. Enfin, il faudra voir ce qui se passera à l'assemblée des Cantons, cet été!

C'est ainsi qu'on ne peut jamais être tranquille, et qu'au milieu de la paix, dont on ne ressentait guère les effets, l'affaire des Suisses, de Saint-Domingue et de Bretagne entretint la fermentation dans les esprits. Et le dérangement des finances était le pis de tout ! L'édit de M. de Laverdy ne prenait pas bien, la confiance s'éteignait, il s'était ôté le moyen de faire passer aucun emprunt, ni chose nouvelle au parlement, en annonçant un plan fixe et suffisant. Tous les paiements parurent retardés ; on criait beaucoup, et M. de Laverdy refusait, suivant l'édit de 1759, toutes les pensions et retraites, depuis cet arrêt, jusqu'à ce qu'il y en eût d'éteintes.

J'allai, àla Chandeleur, à la cérémonie de l'Ordre, à Versailles. Je vis le beau bal de la belle comtesse d'Egmont. Je revins par Jouy, où cinq personnes s'étaient fait inoculer, et où on menait une vie charmante. J'en revins le 4, par la neige : l'hiver, hors quatre jours de gelée en décembre, ne commença qu'alors.

Ma fille et ma belle fille s'en donnaient bien au bal. Celui de M. le duc de Chartres, tous les mercredis, était très beau, et ma belle-fille y brillait. L'abbé de Villemenet, arrivé la veille du mariage, partit le 5 février pour Chambly. Il avait été amusant, et utile par ses bons principes.

Le 16 février, à l'hôtel d'Havre, sans cérémonie, M. le prince de Tingry se remaria pour la troisième fois(l). Le Roi

,1) On a vu plus haul 4u"il épousa, en troisièmes noces, Eléonore Josèphe Pulchérie du Laurens.

lui accorda, à ce sujet, les honneurs (qu'il avait fait avoir à bien d'autres !) et lui écrivit une lettre charmante et remarquable au sujet des deux duchés, dont il fallait voir l'issue. C'était, suivant sa manière, un mariage d'argent, mais le caractère s'y trouva au mieux.

Le lendemain, ils allèrent passer dix jours à Beaumont, où il y eut vingt-six personnes et de belles fêtes. Ma fille y fut, et fut très occupée, pendant longtemps, de mener Mme la princesse de Tingry et de tenir compagnie à Mme de Vérac qui venait d'accoucher de son troisième garçon. C'était une petite femme très aimable et que ma fille aurait bien voulu imiter pour des enfants dont le manque nous faisait bien delà peine, mais, à cela près, ma fille avait réussi au mieux et au point d'être recherchée comme chaperon (1).

Tout cet hiver se passa fort tranquillement. Ma belle-fille alla une fois à chaque spectacle avec sa mère, et, quoiqu'elle s'y amusât, elle n'en parut pas occupée. Elle était très raisonnable, du meilleur caractère, s'attachant entièrement à son mari, qui lui rendait bien la pareille. Ils ne se quittaient pas, et ils étaient aussi heureux que je l'avais désiré ; c'est tout dire, et je n'avais rien à souhaiter de ce côté-là!

Pendant le carnaval, il y eut assez de soupers dehors, ou chez ma mère, mais cependant, en général, pour de nouveaux mariés, on menait une vie très réglée et les bons principes de mon fils se soutenant, y contribuaient. Je voyais avec grand plaisir ma belle-fille les prendre et nous donner toute sorte de consolation essentielle, indépendamment des agréments qu'elle tenait de la nature. Comme elle était peu libre avec madame sa mère, elle s'attachait uniquement à nous. Elle aimait beaucoup la musique, et, seule, elle chantait et jouait souvent du clavecin, dont elle s'acquittait très bien. Hors un bal à Versailles, où elle alla avec ma fille, et celui de M. de Starhemberg, il n'y eut que ceux de M. le duc de Chartres, et, quoiqu'il y eût beaucoup d'Anglais à Paris, l'hiver fut peu vif et le peuple, accablé, ne montra point de joie. Je n'avais jamais vu un hiver si tranquille et où il y

(1) Mme de Fronsac accoucha aussi d'un garçon. {Sole deVaulew.)

eût si peu d'événements : il est vrai que j'en avais vu un bien grand nombre, dans ma vie.

Comme je n'étais pas bien avec le ministre, que je n'avais plus l'ambition qui m'avait tant tourmenté, que j'avais tout ce que je désirais et point d'objet pressant, que mes principes et mon goût me portaient à la philosophie chrétienne, je sortis peu, cet hiver, et je m'occupai de deux grands objets où je travaillai beaucoup : l'un fut le grand ouvrage que j'entrepris sur le système de l'Univers, que je crus voir suffisamment connu pour être établi et pour faire voir combien il s'accordait avec la reliç^ion : c'était une chose utile de le développer, d'arrêter les savants qui voulaient aller trop loin, d'éclairer et enhardir les uns, en ôtant la gêne que la religion mal entendue y pouvait mettre, et de borner les autres.

L'autre ouvrage fut l'arrangement de mon cabinet et le rassemblage par ordre de toutes mes œuvres, avant beaucoup travaillé, dans ma vie, sur presque tous les objets, et voulant profiter de mon repos pour en tirer parti. Il y avait deux ans qu'après ma fièvre putride, m'étant trouvé bien en train, j'avais commencé un catalogue général, mais sans ordre de matières, et j'avais fait l'histoire de mes travaux en abrégé. J'entrepris alors de refondre le tout pour le rassembler, par ordre de matières, dans une armoire de mon cabinet, ce dont je vins à bout dans le mois de février, hors le catalogue, qui restait à faire.

Je continuai aussi, avec MM. Lemonnier, Cassini et Lalande, de me donnera l'astronomie. L'excellent livre du dernier, sur cette matière, m'occupait agréablement, et je rassemblai et fis des extraits d'une partie de ce qu'il y avait de mieux relativement à mon objet. Je suivis la découverte des lunettes achromatiques, j'en pris une de neuf pieds de M. de Létang, et, à la fin de février, ajAnt comparé les trois meilleures chez le duc de Chaulnes, nous vîmes tout ce qu'on pouvait désirer à Saturne, Jupiter et la lune. Celle de M. Antheaulme (1), surtout, était excellente, et, avec neuf

(1) Antheaulme. auteur diin Mémoire sur les aimanls artificiels, qui remporta le prix (le rAcadémie de Saint-Pétersbourg, en 1761.

IS'i jounNM. m nue pe cuoy

pieds tlo long, faisait l'eiret Je celles de quarante pieds.

J'allai j)iusieurs fois à Chàtillon pour les deux escaliers, qui furent enfin finis vers le l'"" mars, et je trouvai Tinvention de la trappe de celui d'en haut. Ainsi, il n'y eut plus ([u'à meubler ce curieux endroit qui me coûta vingt mille livres, et vingt-quatre tout meublé.

Le lloi ne reprenait point de maîtresse ; il renvoya môme le Parc-aux-Cerfs, et tout était tranquille, à la Cour. Cependant, renvio ne s'y endormait pas, et les deux Choiseul pensèrent culbuter. On crut (même, dit-on, M. le Dauphin) cela certain, mais, le 20 février, le Roi, ayant pris son parti, déclara publiquement qu'il était très mécontent des bruits (ju'on faisait courir, qu'il était satisfait de tous ses ministres, et qu'il déclarait qu'il les garderait. Cela était nécessaire pour remettre un peu de confiance. Quelque temps devant, M. de Laverdy avait adroitement demande sa retraite pour se faire mieux garder : ainsi, il parut que tout resterait quelque temps sur le même pied.

Parmi mes ouvrages, j'ai oublié de dire que je réglai aussi tous mes comptes particuliers, et, sans le Pérou de mes charbons, j'aurais été fort embarrassé, car le ministère me retrancha au moins douze mille livres par mes appointements de Calais, et mon ami M. Dubois échoua à continuer de me faire payer toute l'année, comme ma lettre le promettait. Cela me touchait, parce que j'avais joui deux ans du plaisir de trouver net le bout de l'année, et j'avais Uytkerque (1), l'Hermitage et Chàtillon à finir; aussi pris-je bien la résolution de ne plus entreprendre de grands ouvrages, et le reste de ma vie parut borné à arranger tout ce que j'avais fait et à achever petit à petit le principe de ce que j'avais commencé. Après avoir eu une vie si occupée, c'était en commencer une d'une espèce nouvelle pour moi.

Si j'étais un peu embarrassé dans mes affaires, mon fils l'était bien plus dans les siennes : il avait environ vingt-huit mille livres de rente bien nettes, nourri et logé. Sa femme en

(1) Uyfkerque, ville de Belgique (Flandre occidentale), près Blankenberghe : on sait que M. de Croy y po.'^sédait un château.

apportait cinq, et il avait bien vendu sa forêt que je lui avais conservée avec tant de soin, mais on disait qu'il fallait en donner partie à sa sœur. Il s'était monté superbement en équipage, ce qui avait emporté près de trente mille livres, le reste de son mariage, environ trente mille, de sorte qu'il n'était pas bien, et un régiment pouvait achever de tout culbuter ! Heureusement que l'ordre et la sagesse de sa femme valaient mieux que de grands biens !

.V nos souffrances près, nous menions une vie douce et agréable et je n'avais à désirer que de voir des enfants à mon fils et à ma fille, pour soutenir notre maison qui paraissait à sa fin, et pour voir quelqu'un de mon nom profiter de mes travaux. ^la fille, depuis trois ans passés de mariage, ne donnait point d'espérance, la santé de son mari étant peu forte, et, quoiqu'il n'y eût eu que quatre mois de mariage de mon fils, je trouvais que cela tardait. Il est vrai que ma belle-fille avait eu deux rhumes considérables et que l'agitation du Carnaval pouvait avoir fait obstacle. Elle désirait, audessus de tout, de nous donner cette satisfaction, nous étant bien attachée.

A la fin du Carnaval, sans qu'on s'en aperçut, elle fut un peu incommodée, et se ménagea très sagement. Le 26 février, temps d'une époque, elle fut très incommodée et, pendant huit jours, elle souffrit horriblement. Nous ne la quittions pas. Mon fils la soignait avec une intelligence et un zèle dignes de son extrême tendresse pour elle, et, le 3 mars, nous commençâmes à avoir une grande espérance de grossesse. Elle avait dix-sept ans et demi. Elle pouvait l'être de vers le 10 de février. Ainsi, neuf mois après, ce devait être le 10 novembre, et même quelques jours plus tôt. Le médecin de M. le prince de Salm la conduisit bien. On fit venir Levret 1), accoucheur. Elle fut saignée le 8 mars, et la grossesse parut réelle, mais on n'en convint pas.

Il y eut, comme j'ai dit, peu d'événements cet hiver. La

(1) André Levret, chirurgien-accoucheur de la Daupiiine, membre de l'Académie royale de chirurgie depuis 1712, célèbre praticien, auteur de dillerents travaux relatif.s à sou art.

186 JOURNAL nu DUC DE CHOY

dispute de l'inoculation continuait, et cette pratique s'étendait : jirosque toutes les jolies femmes se firent inoculer, et les deux fameux médecins qui la pratiquaient le plus mirent leurs adversaires au pied du mur, en consignant dix mille livres pour celui qui, en dix ans, prouverait solidement que quelqu'un bien inoculé a eu la petite vérole depuis.

Du 15 au 17 mars, j'allai à Versailles, où les souffrances de ma belle-lîUe, l'arrangement de mon cabinet et l'engourdissement (|ue causait ma sciatique m'avaient empêché d'aller depuis six semaines. Je n'avais jamais été si longtemps au même endroit !

Je portai à Mme la comtesse de Marsan la belle collection de graines que mon fds avait fait venir des Indes, dont M. Lemonnier fut enchanté.

Le prince de Soubise me dit que tout était calmé, dans le Conseil, et qu'on s'arrangeait pour payer. Il me parut que les Choiseul étaient rétablis, au moins pour quelque temps, et, quoique le parti opposé s'attendit à les voir succomber, je ne crus pas cela prochain, et que le Roi ne pouvait se déterminer à de nouveaux changements. On disait qu'il soupait, quelquefois, seul, et on commençait à faire courir des bruits là-dessus. L'engeance des courtisans cherchait peutêtre il lui faire prendre une maîtresse, chacun suivant son intérêt. Je le vis deux heures dans son cabinet, avec toute sa famille : joint à sa belle figure et son grand air, il était attendrissant de voir combien il était bon père !

Je m'informai beaucoup de ce qui regardait le baptême de l'enfant de M. d'Aubert (1), que j'étais chargé de tenir encore pour M. le Dauphin. Pourvu que celui-là ne mourût pas comme l'autre! J'en parlai à Mme la comtesse de Noailles et à M. de la Vauguyon chez qui était l'archevêque de Paris, car c'était le seul soutien de ce parti. Le cardinal de Luynes(2)

(1) Blondel d'Aubert. premier président du parlement de Douai, depuis 1756.

(2 Paul d'Albert de Luyncs, comte de Montfort, né en 1703, d'abord colonel du régiment de son nom, embrassa ensuite l'état ecclésiastique, fut sacré évéi[ue de Bayeux en 1729, reru à l'Académie française en 1713, nommé premier aumônier de la Dauphine en 17n, archevêque de Sens en 1753, membre de l'Académie des Sciences en ITJo, cardinal en 1756.

me mit très bien au fait du fond de l'esprit du parti opposé. J'allai au bureau, j'arrangeai mes papiers de Versailles, et je finis par aller au sermon du P. Elisée (1), où je trouvai le duc de Clioiseul qui allait, depuis peu, où se trouvait le Roi- Je lui fis politesse sur la commission que me donnait M. le Dauphin, et je faisais ce que je pouvais pour me raccommoder. Je revins, le soir, à Paris.

Le 18 mars, je rencontrai par hasard ma belle-fille, comme elle allait à la fameuse pièce du Siège de Calais (2) qui, depuis deux mois, faisait le sujet des conversations, et était suivie avec un concours qui faisait honneur aux cœurs des Français, jamais pièce n'ayant eu plus grand succès. Je crus devoir y aller, quoique je n'allasse presque plus au spectacle depuis la mort de ma femme, il y avait vingt-deux ans, et pas du tout depuis sept ou huit ans. Mais je pouvais profiter de l'occasion d'y aller sans être vu, dans la loge de Mme la princesse de Salm, rien qu'en famille, et plusieurs raisons m'y déterminèrent.

Cette pièce, le chef-d'œuvre du patriotisme, avait des droits sur tout Français. Outre cette raison générale, j'étais bien aise de voir un des triomphes de ma concitoyenne Mlle Clairon, née à Condé, et actrice incomparable, mais, bien plus que tout cela, de voir une pièce si remarquable pour le nom de Harcourt, et enfin si propre à illustrer pour jamais la ville de Calais dont j'étais presque devenu citoyen, depuis sept ans.

Je donnai la main à ma belle-fille, nous y entrâmes et en sortîmes sans être vus et sans aucun embarras. Je fus charmé de cette pièce, le triomphe des cœurs français et de leur amour pour leur Roi ! Jamais rien ne cadra mieux avec le

(1) Jean-François Copel (1726-1783), dit le père Eiisée, carme dont le talent pour la prédication avait été signalé par Diderot. Ses sermons ont été réunis en 4 vol. in-8* (1784-1786).

(2 1 Le Siège de Calais, tragédie de Pierre-Laurent Huiretto, dit de I5elioy, représentée, pour la première fois, le 13 février 1765. L'auteur de celte pièce, qui fut jouée au milieu d'un enthousiasme indescriptible, et que le duc de Brissac appelait « le brandevin de l'honneur », reçut du Roi, pour sa récompense, une médaille d'or et une pension.

188 joi iiNAL nu DUC m: croy

surnom d\in Roi bien-ainic. La nation qui, peut-être, avait besoin d'être réchaulTée, trouvait, dans ce nouveau genre, (jui ne peut être trop suivi, de quoi réveiller ses vrais sentiments. Le théâtre peut beaucoup sur son esprit. Les applaudissements réitérés à tous les endroits dignes d'être sentis par de si bons sujets l'avaient fait voir. Le Roi récompensa l'auteur ; les comédiens demandèrent à jouer gratis pour le peuple. Cette représentation eut lieu le 12 mars, à une heure apri'S-midi, avec la plus grande foule de bas peuple qui sentit très bien tous les endroits d'amour pour leur maître, et le firent éclater par des cris de Vive le Roi ! qui valaient mieux (jue les battements de mains.

Mlle Clairon proposa d'aller jouer gratis à Calais, et, sur ce qu'on demanda ce qu'on pourrait lui donner, pour cela, elle répondit : « l'n théâtre ! » Enfin les habitants de Calais s'assemblèrent tous, et écrivirent à M. de Belloy, l'auteur de la pièce, pour le prier de trouver bon qu'ils plaçassent son portrait dans leur hôtel de ville et qu'il voulût bien accepter des lettres de citoyen, dans une boîte d'or.

C'était la seizième représentation, aussi suivie qu'en commençant : chaque père s'empressait d'y envoyer ses enfants et ses domestiques, savourer les vrais sentiments de la nation.

Cette pièce me parut remarquable par la beauté du sujet, l'utilité de son objet, l'art et la sagesse avec laquelle l'auteur en avait tiré parti. Il avait, pour ainsi dire, anobli un de nos plus beaux traits et, en rendant justice à la noblesse des sentiments des vrais Anglais, laissé aux Français une supériorité qu'il fallait son adresse pour faire paraître dans les circonstances où nous étions. La dureté d'Edouard était couverte autant qu'elle pouvait l'être, et adoucie par le dénouement où, accablé des vertus des Français, il change sa haine en amitié, se change lui-même, et reconnaît invincible un peuple qui ne vit que pour son maître.

L'histoire y était aussi suivie qu'il était possible : M. de Relloy avait fait, dans sa première pièce, Zelmire (1), un chef-

{\) Zelmire, tragédie de de Belloy, jouée, non sans succès, en 1762.

d'œuvre d'intérêt avec beaucoup d'événements, et il faisait voir, dans celle-ci, que, d'un seul événement, il savait tirer le meilleur parti. Ce chef-d'œuvre de patriotisme me parut d'autant mieux traité que le pompeux delà versification éclatait moins que la justesse des idées. Nos lois y paraissaient dans leur principe. Mlle Clairon faisait bien valoir toutes les beautés. Je me rappelai avoir vu, il y avait trente-six ans, Mlle Lecouvreur (1), sur ce même théâtre, pousser à sa perfection la noblesse du jeu, depuis, ^Ille Gaussin (2) le touchant de la tendresse, et j'y voyais ma concitoyenne y porter à sa perfection l'expression et la force des grands sentiments. Ainsi, j'avais vu les trois meilleures actrices dans les trois genres. Mile Damesnil était aussi parfaite, dans certains rôles de force.

Je crois que j'avais vu, en hommes, de meilleurs acteurs, mais Brizard rendait très bien le maire de Calais (3), Lekain Edouard (4), et Mole (5) très bien Godefroy d'Harcourt dont le rôle plein de feu, après Eustache, est un des plus beaux.

Je remarquai l'excellente chose qu'on devait, depuis plusieurs années, à M. de Lauraguais, d'avoir ôté les bancs et la communication sur le théâtre, pour laisser les acteurs libres. On avait formé, pour cela, deux balcons en loges, comme à l'Opéra. Cela faisait que les premières représentations n'étaient plus gênées, que les agréables, comme de mon temps, ne grimaçaient plus sur le théâtre, ou dans les coulisses. Pour les mœurs, il n'y avait plus qu'à ajouter un chauffoir séparé, murer toute communication, et ne jouer que de réellement bonnes pièces : alors la Comédie-Française serait le moins dangereux des spectacles.

(1) Adrienne Lecouvreur, célèbre actrice de la Comédie-Française (1690-1730 .

(2) Jeanne-Catherine Gaussem, dite Gaussin (1711-1767).

(3; J.-B. Britard, dit Brizard, jouait, dans la pièce de de Belloy, le rôle d'Eustaclie de Saint-Pierre, un des six bourgeois qui se dévouèrent pour sauver la vie de leurs concitoyens.

(4 Henri Gain, dit Lekain (1729-1778). jouait le personnage d'Edouard III, roi d'Angleterre.

(5) François-René Mole (1734-1802), célèbre comédien, devint membre de r Institut en \.W6.

190 joruNvr nu duc i>e ciioV

Co jour-là, M.deBelloy présenta sa pièce imprimée au Roi et, le lendemain, il m'en apporta, comme commandant de !;« province et de Calais, un exemjjlaire relié à mes armes. Je fus très content de sa conversation, de sa modestie, de sa retenue. Il me parut avoir une aussi belle âme qu'elle s'exprimait bien dans ses pièces. Aussiétait-il,disait-on, venu de gens bien nés, et sa naissance était un mystère qui faisait presque un roman.

J'eus le plaisir de voir que ma belle-fille et mon fils, quoique s'amusant au spectacle, n'en étaient pas étourdis, et moins passionnés que je ne l'avais été, car c'était par mon grand goût pour les spectacles et l'impression qu'ils m'avaient faite que j'en avais mieux senti l'abus et m'en étais retiré.

L'allaire de M. du Lau, curé de Saint-Sulpice, intéressait depuis longtemps notre paroisse. M. IS'augues, ancien vicaire interdit pur l'archevêque, soutenu du parti et de l'abbé de Cliauvelin, voulut avoir cette cure. On intimida, environ un an devant, M. du Lau, on lui donna une abbaye et on le força ou engagea à donner sa démission, M. Naugues fit plusieurs voyages à la Trappe où l'archevêque était alors exilé, pour avoir son consentement. Ce fut inutilement, cependant: M. le comte de Clermont nomma M. Naugues, et l'archevêque de Lyon, comme primat, l'approuva.

^L du Lau, voyant que cela déplaisait à son archevêque, se désista de sa démission et la rétracta. ^L Naugues et le parti l'attaquèrent à la Grand'Chambre. L'afl'aire était des plus sérieuses : elle attaquait les droits desEvêques, les lois qui lient les curés à leurs évêques et à leur paroisse, eti ^L l'archevêque déclarait, avec sa fermeté ordinaire pour la vérité, que si M. Naugues l'emportait, il interdirait tous les prêtres de la paroisse qui ne pouvaient agir sous un curé illégitime. Tous les gens pieux de la paroisse en tremblaient, surtout cela ayant lieu à la veille de Pâques : les: paroissiens montrèrent leur zèle, l'alfaire fut plaidée, heu-' reusement pour M. du Lau, par Gerbier (1). Les deux mé-

(i) Pierre-Jean-Baptiste Gerbier (1720-1788), un des avocats célèbres du dix huitième siècle.

JOURNAIr DU DUC DE CROY 191

moires qu'il fit à ce sujet sont des chefs-d'œuvre du genre.

Malgré l'animosité du parti, M. Naugues paraissait devoir succomber. Pour le prévenir, le 19 mars, trois jours avant le jugement, il fît signifier qu'il se désistait de toutes ses prétentions, ce qui fit grand plaisir à la paroisse et, en particulier, à ma mère qui avait été fort affectée de cette affaire, et ce fut une chose très heureuse pour l'archevêque et pour la religion.

Le 21, il y eut un jugement définitif à la Grand'Chambre, qui lui fît honneur : ^1. du Lau gagna en plein. L'arrêt donna acte à M. Naugues de son désistement, et cependant le condamna aux dépens, déclara nulle la démission de ]M. du Lau, la cure non vacante, la nomination de M. le comte de Clermont nulle, et l'acceptation de l'archevêque de Lyon invalide et abusive.

Ainsi finit très heureusement cette grande affaire, qui pouvait avoir de très fâcheuses suites, si elle avait tourné autrement.

La Grand'Chambre soutint les droits des évêques et de l'Eglise, le public applaudit, et l'extinction des Jésuites parut avoir radouci les esprits, la haine qu'on leur avait portée ayant été un des grands véhicules du parti opposé. M. le Dauphin fut enchanté de cet arrêt, et exprima bien son contentement dans la lettre curieuse qu'il écrivit, à ce sujet, à M. du Lau :

« Je ne saurais vous exprimer, Monsieur, la joie que j'ai ressentie lorsque j'ai appris la nouvelle du succès de votre affaire, et plus encore la manière dont la paroisse y a applaudi. Jouissez de votre triomphe ; ce n'est pas celui de l'orgueil, mais de la vertu qui sait toujours se faire connaître et reprendre ses droits quand elle est véritable. Elle vous est un sûr garant, Monsieur, de mes sentiments pour vous.

« Louis. »

Le parlement de Bretagne reprit le service par obéissance : le Vendredi Saint, le Roi leur écrivit avec bonté, et tout cela s'apaisa. Je vis le duc d'Aiguillon de retour après les longs

et difficiles Etats. Il me dit que tout était apaisé et que les grands chemins de Bretagne s'achèveraient. C'était encore une grande obligation qu'on lui avait, mais il me parut entièrement dégoûté, ainsi que presque tous ceux qui avaient été employés.

L'alTaire de Calas ( l occupa aussi les esprits, cet hiver. Le public fut pour eux, peut-être à cause que le tolérantismc gagnait, et ils furent absous.

Les gazettes furent remplies, tout l'hiver, de la bête féroce du Gévaudan, qui détruisit plus de soixante personnes, et contre laquelle on assembla inutilement plus de vingt mille hommes. Sur quoi les Anglais firent la bonne plaisanterie de dire qu'après avoir défait une de nos armées, elle avait attaqué le petit chat d'une vieille femme, laquelle l'avait tuée avec ses pincettes, et qu'on l'avait trouvée farcie des canons et des drapeaux des Français qu'elle avait détruits.

Le 15 avril, à la rentrée de la Comédie, il y eut un événement sans exemple : on avait annoncé le Si<'fje de Calais, tout était plein au comble. A sept heures, un acteur annonça qu'on ne pouvait la donner. Le public fit tapage, mais il fallut s'en aller et reprendre l'argent. La cause était que Dubois, qui faisait Mauny, avait été chassé de la troupe pour n'avoir pas payé son chirurgien et avoir fait serment du contraire {2\ ; qu'on avait dit que les comédiens, comme infâmes, ne pouvaient être admis au serment, que Mlle Clairon, haïssant la jolie Mme Dubois (3 , avait déclaré et fait déclarer à

1) Jean Calas, négociant de Toulouse, né en 1G98, exécuté en 1702, sous l'inculpation d'assassinat sur la personne de son fils. Le jugement ayant été revisé, Calas fut réhabilité le 0 mars 1765. Voltaire avait pris une part considérable à cette œuvre de justice.

(2) Sur cet incident, qui fit grand bruit, voir la Correspondance Uliéraire de Grimm, éd. Tourneux, t. VI. p. 2o6.

L. Blouin, dit Dubois, qui jouait avec succès les rôles de valets et de confidents, au Tliéâtre-Framais, fut contraint de quitter le théâtre, après cotte ■iiraire. qui eut aussi pour résultat d'amener une interruption de quatre ans dans les représentations du ^ièf/e de Calais.

['•i) Ou mieux Mlle Dubois. C'est, en effet, la fille de l'acteur (jui jouait, comme lui, à Ja Comédie-Française, où elle interprétait les rôles de prin-, cesses. Elle était intervenue, mais en vain, en faveur de son père.

sa troupe qu'elle ne jouerait pas avec Dubois, que le duc de Richelieu, pressé par Mme Dubois, avait voulu les y contraindre au nom du Roi ; sur quoi cette compagnie, suivant les grands exemples à la mode, avait quitté le service.

Avec plus de liant et moins de morgue, on aurait apaisé cela, mais, suivant le système ordinaire, on fit une grande chose d'une petite, en les poussant à bout. Tous les bons acteurs et j\Ille Clairon furent mis au For-l'Evêque ; on dit que l'intendant de Paris, son ami, l'y mena lui-même ; la Comédie fut fermée, pendant quelques jours, le Siège de Calais resta levé, et il y eut apparence qu'on perdrait la Clairon et ce qu'il y avait de mieux dans la troupe.

Le 18 avril, j'allai, à Ivry, à la noce de la jolie Mlle de Jullien d'Hautefort (1), qui épousait le riche comte de Mailly dont le père prit le nom de Nesle. Ce qu'il y avait de mieux à la Cour y était. Il y eut un très grand feu d'artifice, et M. le Premier qui, pour ce mariage, lui donna sa terre d'Ivry, fit les choses au mieux et avec sa magnificence et bonne grâce ordinaires.

J'y remarquai que la santé de Mme de Leyde dépérissait du chagrin que lui donnait son fils. Je vis aussi le vieux maréchal de Duras qui, à quatre-vingt-un ans, venait de quitter le cordon bleu pour prendre la croix de Malte. Il me dit des choses très curieuses de mon grand-père et des époques de plus de soixante ans, qui me confirmèrent dans ce que j'ai écrit de sa vie.

M. Dupin me rapporta, dans ce temps-là, les deux premiers volumes de mes Mémoires (2), qu'il copiait très bien et avec intelligence. Je commençai à les faire relier, et je vis avec satisfaction que cet ouvrage, qui m'avait effrayé par son étendue, se copierait bien, deviendrait d'usage et assez

(1) Camille-Françoise-Gabrielle, appelée Mlle d'Hautefort, née en 1*39, mariée, le 18 avril llôo, avec le comte de Mailly-Rubempré, né en 1744, colonel dans le corps des grenadiers de France, en 1764, nommé écuyer de la Dau-

. phine le 20 avril 176:3.

(2) Cette copie existe encore; elle est conservée, revêtue d'une reliure de maroquin, au château de Dùlmen, appartenant aux descendants de l'auteuiet situé en Wesplialic, cercle de Coc^feld.

curieux. J'en fus bien aise, pour ne pas rendre tant de peine inutile, car je ne songeais plus qu'à mettre en règle tout le passé et ce que j'avais commencé.

Le 20 avril, je menai M, le prince et Mme la princesse de Salm à Chàtillon, et j'eus la satisfaction de le voir fini, meublé, et réussi au mieux. Cela valait les vingt-deux mille livres qu'il m'avait coûté, dont je payai plus de moitié et, hors ce restant que je m'étais arrangé pour payer en deux ans, je ne dus |)as un sol dans Paris, ayant encore très bien arrangé mes alTaires, malgré le retranchement de mes appointements et les extraordinaires de cet hiver.

Je trouvai, entre autres, un jour, à Chàtillon, des personnes de goût qui furent si enchantées, que je fus payé de mes peines. En effet, on découvrait, à chaque fois, quelque chose de nouveau à cette étonnante vue, et M. Chaussard et moi nous eûmes de l'honneur de la commodité et de l'art de ce joli et singulier endroit.

Je profitai du mois de mai pour y aller, et dans les environs de Paris, qui étaient charmants ; le 23, j'allai à Épinay prendre des leçons d'ameublement, venant de faire partir encore un chariot bien chargé avec les trumeaux, etc., pour THermitage. Je vis, à Epinay, la charmante maison de M. du Terrail (1), et surtout la vue de celle de M. de Starhemberg, dont je fus frappé comme de la plus belle de rivière, et j'y fis un agréable souper.

Comme je devais, le 1" mai, tenir l'enfant de M. d'Aubert pour M. le Dauphin et, de là, passer le mois de mai à l'IIermitage, et me rendre, pour le 1*"^ juin, à Calais, je me disposais à partir.

Le 20, j'allai, pour la dernière fois, à Versailles : je fus toujours au mieux avec Mme de Marsan et le prince de Soubise. Nous parlions beaucoup de nos graines des Indes, que je leur avais données, et qui faisaient le plus grand plaisir à M. Lemonnier. Toute la famille royale, hors le Roi,

(1) Joseph Durey de Sauroy, marquis du Terrail, mort en 1770, à 1 âge de b8 ans, maréchal de camp depuis 1748, avait épousé, en secondes noces, le 10 janvier 176», Marie de Crussol.

qui ne parle qu'à ceux avec qui il est libre, me parla : la Reine me chargea de dire à M. d'Aubert qu'elle souhaitait que son fils fût un aussi honnête homme que lui.

J'achevai toutes les affaires, dans les bureaux, avec M. Dubois, et je parlais toujours du régiment de mon fils, qui était la seule chose qui restât à m'inquiéter, mais je ne savais par où me bien remettre avec le ministère, et il me parut que tout était comme l'année de devant.

M. le prince de Soubise étant seul dans le cabinet du Roi, avec moi, me conta avec feu l'affaire de M. de Mailly d'Haucourt (1), qui allait faire tant de bruit. Le fait, en abrégé, était que M. de Nesle d'alors ne voulait jamais les reconnaître pour Mailly, ce qui faisait rupture entre eux depuis leur jeunesse. M. de Mailly d'Haucourt était emporté. L'autre, qui était plus doux, ne lui fit point part du mariage de son fils; sur quoi ^L de Mailly d'Haucourt, se trouvant insulté, lui demanda un rendez-vous, à quoi l'autre, âgé et infirme, ne répondit pas. Alors M. de Mailly d'Haucourt lui écrivit d'une manière horrible. Celui-ci envoya la lettre au Roi par M. de Saint-Florentin. Le fils et le gendre de M. de Nesle, ayant su le tout, partirent pour aller chercher M. de Mailly d'Haucourt. Le Roi fit courir après, les fit revenir et il mit M. de Mailly d'Haucourt au château de Ham. Cette rupture, dans une même famille, était cruelle et très malheureuse pour la nouvelle mariée. Aussi tout fut-il en combustion chez M. le Premier.

M. le prince de Soubise me dit aussi qu'on jugeait le Roi et lui au Parlement. En effet, le prince de Conti, ce jour-là, avait invité les pairs pour les grandes affaires de la pairie que M. de Sully (2) avait réveillées par son beau mémoire où

(1) Joseph- Augustin, comte de Mailly, marquis d'Haucourt, né en 1708, brigadier en 1743, maréchal de camp en 17io, lieutenant général en 1748, maréchal de France en 1783, décapité en 1794, avait épousé en secondes noces, en 1737, .Marie-Michelle de Séricourt, marquise d'EscIainvilliers.

(2) Maximilien-Antoine-Armand de Béthune, duc de Sully, né en 1730, pair de France depuis 1761, marié, en 174'), avec Louise-Gabrielle de Chàtillon, qui devint dame du palais de laDauphine en 17o3.

Selon Bachaumont, Fauteur de ce mémoire n'eut pas été, en réalité, le duc

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