‹ Journal inédit, 1718-1784 (volume 4)Chapitre 7 sur 31 · loinN.vL nu nue de cnoV · texte numérisé non relu

loinN.vL nu nue de cnoV

il prétendait que la Cour des pairs pouvait ôtre partout où était le Hoi, ou bien où le Hoi l'indiquerait, et pouvait même faire loi sans le concours d un parlement.

Cela faisait trois opinions : 1" que la Cour des pairs ne peut avoir liou ailleurs, et est essentiellement liée avec le parlement de Paris. M. le prince de Conti et les princes et pairs qu'on va citer étaient de cette opinion, se croyant plus forts, étant liés au premier parlement (jui conduit la capitale ;

2° Que la (^our des pairs peut c^tre dans tous les parlements et où le Roi veut ;

3** Que la Cour des pairs peut être distincte et avoir force de loi dans un parlement.

On peut voir, sur cela, le beau mémoire de M. de Sully, que dix-huit pairs, dit-on, avaient signé.

Quant à l'assemblée du parlement, le 2G, tous les princes et les huit ducs de Richelieu, Gramont, Aumont, Villars, Brancas, Biron, La Vallière, d'Aiguillon et de Duras, furent de l'avis de M. le prince de Conti, qui est le premier cidessus, et réclamèrent contre les parlements qui avaient avancé que la Cour des pairs était à tous les parlements.

Il y a apparence que le Roi ne répondra pas à la requête des dix-huit pairs, et que tout en restera là.

Je partis pour Douai le 29 avril.

fl).

de Sully, qui se serait contenté de le signer, ainsi que d'autres pairs, mais un sieur Moreau, avocat, sans doute.

(1^ Après avoir assisté, à Douai, au baptême de J'enf.int de M. d'Aultcrt. M. de Croy s'iHablit à l'IIermitage où, de concert avec son fils, et sous la direction de larchitecte Cfiaussani, il fait exécuter des travaux importants. Le 31 mai, il est à Calais où ne tardent point à le rejoindre le prince de Solre, .Mme de Montmorency, M. de ^\'all, son aide de camp, M. de Surlavillo, etc. Course à l'Hermitage, du 5 au 18 juillet. Observation d'une éclipse, le 10 août. Le 19, voyagea Cassel, pour y recevoir .M. de Choiseul, avec lequel il s'entend au sujet de travaux tels que la tour de Cassel, et le Neuf-Fossé, à Saint- Omer.

Le 26, retour à l'Hermitage, en passant par le Quesnoy, où il n'est pas allé depuis vingt ans el où laccueil des habitants lui montre qu'il est aussi aimé

Je trouvai tout le monde au mieux ; ma belle-fille de la grossesse la plus heureuse, et ma mère mieux qu'elle n'avait jamais été, et disant que ma belle-fille réussissait toujours à merveille. Le jeune ménage était charmant.

Le 18, je donnai de nouveaux cahiers à M. Dupin, qui copiait très bien, et me donna espérance de sortir de ce grand travail de mes Mémoires et de les rendre bien lisibles. Il m'encouragea à les faire relier, prétendant qu'ils en valaient la peine.

Le temps étant superbe, j'allai à Châtillon, qui était charmant, tout fini et ayant réussi au delà de mes espérances, pour 25.000 francs au plus. C'est un morceau bien curieux, et où je n'eus pas de regret.

Le 19, mon fils me mena dans la voiture anglaise, qu'il menait très adroitement, à Conflans, où, quoique l'archevêque nous fit voir qu'il ne pouvait accorder la permission d'ondoyer, il nous reçut si bien, nous traitâmes tant de choses curieuses, et l'endroit était si beau, que cela fut très agréable. De là, par le bac, nous fûmes à Jouy (1), qui était encore charmant, et le temps superbe qui, si je n'avais pas eu tant de satisfaction dans ma famille, m'aurait fait regretter l'Hermitage, rendit cette journée très agréable. Nous fîmes, ces deux jours, des soupers bien gais, avec l'abbé de Sainte- Aldegonde, remis au mieux. Ce jour-là, je retrouvai et mis en ordre toutes les pièces qui prouvaient que je pouvais obtenir un régiment pour mon fils, un an avant les autres.

Le 20, dimanche, je coulai à fond, pour le régiment, avec M^L de Guerchy, de Gourten et de Beuvron. .Je ne traitai l'affaire de l'année d'avance qu'avec le premier, qui convint que nous étions dans le droit ; cela étant le règlement général, tous conseillèrent d'aller droit au ministre.

qu'à Calais. Il se rend, ensuite, à Tournay, où il apprend la mort de l'Empereur, revient à Calais le 7 septembre, y assiste à, des expériences sur le ilessalement des eaux, établit, avec M. de Surlaville, un nouveau service des places , fait, le l"f octobre, un dernier tour à l'Hermitage, et revient à Paris, le 17.

(1) Jouy-lc-Moustier, village près Gonllans-Andrésy, à 2 kilomètres de Poissy.

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Le 21, j'allai à Fontainebleau avec mon fils. C'était dans des circonstances bien plus tran(juilles et agréables que .celles où nous y allions un an devant, au sujet du mariage et des honneurs.

Nous descendîmes à Tliôtel de Gesvres, où ma fille et son mari nous attendaient. Nous eûmes bien de la satisfaction de nous rejoindre, après si.\ mois d'absence. Ils avaient beaucoup voyagé, cet été, pour aller chez Mmes de Rougé et de Vérac, où ils avaient passé de furieux chemins, mais s'étaient bien amusés. Malheureusement, ils ne nous donnaient pas plus d'espérances d'enfants.

Ils nous dirent que jamais voyage de Fontainebleau n'avait été si tranquille, n'y ajant pas la moindre nouvelle, hors la santé de M. le Dauphin, qui donnait les plus cruelles inquiétudes. Nous fîmes beaucoup de visites et soupâmes chez le prince de Tingry, qui tenait un grand état et dont la femme (qui était sa troisième) était grosse. Je trouvai Mme de Leyde fort changée, et toujours chez Mme la Première.

Le 22, je fis bien des choses, dont la principale fut d'agir pour le régiment de mon fils. .Je résolus de ne pas parler de l'année qui, suivant l'usage, lui manquait pour avoir les vingt-trois ans, jusqu'à ce qu'on nous en fît la difficulté, ayant alors de quoi la lever par les lettres positives qui disaient qu'il était, par ses services antérieurs au règlement, dans le cas de dater de quinze ans son entrée au service, en conséquence de quoi il avait eu sa commission de capitaine un an avant les autres. Il servait depuis huit ans, faisant campagne avec moi, et j'avais bien à cœur de ne pas perdre toutes les peines que je m'étais données et les risques que je lui avais fait courir pour gagner cette année d'avance sur les autres qu'il avait de droit par les pièces que je portais, mais que je réservai de montrer, si on en faisait l'objection.

M. Dubois me conseilla et me donna espérance pour les grenadiers de France, en attendant un régiment de cavalerie.

Je dînai chez le duc de Choiseul, où je sentis l'avantage de m'étre bien remis avec lui, à l'important voyage de

Cassel. Il me traita au mieux, mais je ne pus lui parler qu'en passant, du régiment. 11 dit : « Il faut qu'il y ait quelque chose de vacant ! »

Mon fils, qui ne voulait rien perdre de ses avantages, alla chez M. de Sainte-Foy le consulter sur le nom à donner à l'enfant dont allait accoucher sa femme. Si c'était un garçon, M. de Sainte-Foy conseilla de l'appeler le prince de Mœurs, pour appuyer nos prétentions et sauver de plus en plus la prescription. Je n'y avais pas songé, mais je me rendis au désir de mon fils, et crus qu'il en fallait écrire, comme j'avais fait pour le titre de Solre, en envoyant de même les pièces qui en prouvaient le droit. Mais M. de Sainte-Foy dit que, comme cela n'était pas en France, il doutait qu'on me répondît, quoiqu'on l'approuvât, d'ailleurs, mais que rien n'empêchait de suivre ses droits.

Ce jour-là, M. le Dauphin fut plus mal. M. de la Breuille, son médecin alors, et le nôtre depuis quinze ans, me parut en mal augurer. Il me dit qu'il ne s'était pas ménagé, et avait accumulé rhumes sur rhumes, sans se prêter aux remèdes, et surtout à un cautère qui aurait été indispensable. On en était dans la plus grande inquiétude, et ce serait une grande perte pour la religion et le maintien de la forme de la monarchie, dont on sapait de plus en plus l'autorité.

Le Roi chassait à l'ordinaire, et même avec plus de monde, chacun voulant faire voir qu'il avait le nombre de quartiers requis, de sorte qu'il y avait, quelquefois, jusqu'à près de cinquante chasseurs et quarante de nommés pour le souper des cabinets, dont beaucoup de jeunesse, ce qui fit que je ne mis pas mon fils sur le pied de chasser, cela n'avançant de rien. Le Roi, qui avait cinquante-cinq ans, dont cinquante de règne, paraissait décidé à ne plus s'attacher à aucune femme, et on ne parlait plus de Mme d'Esparbès (1).

A la fin d'octobre, M. le chevalier de Mézières fut, enfin, rappelé de Dunkerque, dont le commandement fut

(1) Je.'in-Jacquos, comte d'Esparbès de Lussan, brigadier en 115!), maréchal de camp en 1162, lieutenant général en nsO. était marié avec Mlle Toinard de Jouy, cousine de .Mme de Pompaduur.

donné au prince de Robecq, à la grande satisfaction du pays.

Ma belle-fille soutenait avec courage la fin de sa grossesse.

Le 2 novembre, à neuf heures du soir, les douleurs prirent tout à fait. M. Milliard, médecin de M. le prince de Salm, et qui était devenu le nôtre, à cause que M. de la Breuille était attaché à M. le Dauphin, la fit coucher et dit qu'il fallait envoyer chercher M. Lcvrot, son accoucheur, et le plus fameu.K alors.

Il se trouva retenu chez une dame mal faite qui, depuis trois jours, était en travail. M. Lcvret répondit qu'il ne pouvait quitter. Cela nous donna, comme de raison, la plus grande inquiétude, car nous n'en avions pas d'autre, et il était bien important de l'avoir, comme on le verra dans la suite. On y renvoyait très souvent. Enfin, à onze heures, il manda que, dans trois heures, la dame serait morte ou délivrée.

Cependant, les douleurs augmentaient, ce qui me donna les plus vives inquiétudes. Nous avions une garde qui savait accoucher, mais fort âgée, et M. Milliard, dont les soins et l'attachement ne pouvaient être assez loués. Aussi était-il particulièrement attaché à ma belle-fille, qu'il avait vue, dès son enfance, dans son couvent. Mais cela ne suffisait pas pour les cas difficiles.

Enfin, un homme à cheval, que nous avions encore envoyé, outre le carrosse (car il fallait retenir presque de force ce M.'Levret qui n'avait pas un moment de repos;, nous apprit que la dame était accouchée, et il arriva enfin vers une heure. Il était temps, car la débâcle se produisit alors ! On la mit, à une heure du matin, 3 novembre, jour de Saint Marcel et Saint-IIubert, sur le lit de travail. On l'avait saignée à onze heures. M. Milliard, mon fils, le chirurgien, la garde et moi nous la tenions. Elle eut, jusqu'à quatre heures, des douleurs affreuses dans les reins, et elle soutenait le tout avec un courage et une résignation bien dignes de son bon caractère.

Tout avançait bien, mais depuis quatre heures et demie que la tète fut engagée, les choses restèrent toujours dans le

même état, malgré les douleurs de la meilleure espèce, et, pendant quatre heures, on la voyait toujours souffrir inutilement.

A huit heures, elle s'écria qu'elle n'aurait pas assez de force, et qu'elle demandait qu'on se servit des fers. Cela me fâcha fort, parce que je ne connaissais pas la belle machine à cuiller que M. Levret avait perfectionnée, mais mon fils et ma belle-fille en avaient beaucoup entendu parler.

La grossesse, quoiqu'en apparence de bonne espèce, était trop relevée. Je fus très touché quand je vis le chirurgien dire qu'il n'v avait pas d'autre parti à prendre, et M. Levret paraître en convenir. Mme la comtesse de Lauraguais, cette excellente amie qui nous avait procuré ce mariage, était venue souper et était restée avec un courage et une fermeté étonnants. Le duc et la duchesse d'Havre étaient restés aussi, mais se tenaient dans ma chambre avec ma mère qui ne venait que de temps en temps, et dont le courage suppléait aux forces.

Levret dit que c'était un parti qu'il ne prenait que du consentement de toute une famille, mais que, si c'était sa fille, il se servirait de ses cuillers.

Il passa dans ma chambre, où toute la famille se rassembla. Le chirurgien, M. Legent, assura qu'il croyait que l'enfant n'était pas encore mort, mais qu'il n'y avait pas un moment à perdre. M. Levret assurait que cela le sauvait même. Sur quoi, nous primes notre parti, et je dis qu'il ne fallait pas perdre de temps, mais cela me mit dans un état affreux !

Comme on ne voulut pas que je rentrasse dans la chambre, je restai à la torture dans la mienne, avec ma mère, ma fille et mon gendre, à entendre faire des cris ou hurlements. Je voyais son enfant, notre unique espérance, perdu, la mère dans une opération affreuse, et j'étais dans une situation horrible !

Cela ne dura pas une demi-heure. Enfin, à huit heures trois quarts, mon fils accourut tout en larmes, nous dire qu'elle était déUvrée, et l'enfant vivant. Nous demandâmes de quoi.

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Il ne s'en était seulement pas instruit. Nous nous confonilîmes en embrassements et en larmes de joie. M. Milliard nous confirma riicureuse délivrance, et, comme il ne disait jias non plus de quoi, tant il était saisi, je crus entendre ce que cela signifiait. Mais comme on le lui demanda, il dit : « D'un gros garçon bien ])ortant ! »

Xous tombâmes au pied du crucifix, remerciant Dieu de bien bon cœur, que nous n'avions cessé d'invoquer tout bas, ainsi que Taccouchée, qui avait toujours prié et soutenu tout avec une douceur et une fermeté étonnantes, quoiqu'à peine six personnes pouvaient la tenir, et qu'elle se serait mangé les pouces !

Ce fut le 3 novembre 171)5, jour de Saint-IIubert, que Tunique ressource de notre nom vint au monde. On le nomma, comme mon fils l'avait désiré, le prince de Mœurs. Nous écrivîmes des billets et fîmes part à tout le monde le plus pressé, surtout à Bon-Secours, où cela causa une joie extrême. Deux personnes s'arrachaient M. Levret, dont une était Mme de Tourzel, sœur du duc d'IIavré. Cela était embarrassant !

M, Levret, dès qu'il eut tout arrangé, y courut, et moi à Saint-Sulpice (étant dimanche), où j'arrivai encore avant la grand'messG, après laquelle j'allai chez le chevalier Courten, Mme d'Aspremont et M. de Beuvron, faire part de tout cela, et je retrouvai notre accouchée en très bon état.

Le 5 novembre se fit le baptême. L'accoucheur, comme cela se pratique en pareil risque, l'avait ondoyé avant de se servir des ferrements, mais comme l'enfant n'était pas encore venu, et que cet ondoiement est bien hasardé, je demandai qu'on n'attendît pas le prince de Salm, qui devait être parrain, et qui avait envoyé sa procuration au prince de Salm-Salm, l'abbé, avec lequel ma mère tint l'enfant à Saint-Sulpice, à cinq heures du soir, M. le curé faisant le baptême, qui se passa avec la dévotion convenable, et dont l'âge de ma mère et sa joie rendaient la cérémonie touchante. L'enfant se portait si bien, qu'il ne cria point du tout. On le nomma Auguste-Philippe-Louis-Emmanuel.

Mon fils, qui sentait bien son bonheur^ ne quittait point la y malade. Nous lui tînmes aussi compagnie. Sa sœur Mme la duchesse delà Trémoïllej grosse de six mois, venait presque tous les soirs. Le 15 novembre, le prince et la princesse de Salm revinrent d'Isques et de Belleville où ils avaient fait de belles chasses, le marquis Deinse ayant pris seize cerfs en vingt-deux chasses, dont trois chez moi. Le prince de Salm montra une joie et une tendresse charmantes à ma belle-fille, qui se leva sans être faible, pour passer sur la chaise longue, le 16 décembre. Nous eûmes, ce jour-là, le plaisir de voir, devant elle et ma chère mère, remuer l'enfant dans ses langes, car il ne fut pas emmailloté serré, la mode commençant à en passer. La nourrice était excellente, ainsi que la gouvernante. Ce fut le spectacle le plus touchant de voir la bisaïeule, l'aïeul (c'était moi), le père et la mère, tous quatre en contemplation, à examiner l'enfant qui était beau, n'ayant jamais été ni dégoûtant, ni criant. Nous le mangions des yeux, et sa mère de baisers, et nous réunîmes en paquet les quatre générations, en rendant grâces à Dieu.

Depuis le 23 octobre que j'étais revenu de Fontainebleau, la maladie de M. le Dauphin n'avait fait qu'empirer. Il avait consenti, enfin, au cautère, mais il était trop tard ! On le fit, pourtant, et l'on prétend qu'il en avait déjà eu un qu'il avait laissé fermer, d'où venait son mal. La fièvre et l'enfiure n'allèrent qu'en augmentant, ainsi que les mauvais crachats. On le regardait comme déjà pulmonique décidé, et finissant par l'hydropisie.

Le mal augmenta toujours. Enfin, il étouffait, ce qui engagea M. de la Breuille à lui dire son état comme il lui avait fait promettre. M. le Dauphin le remercia beaucoup, et demanda à recevoir les derniers sacrements. Il se sentait étouffé. Ce fut le 13 novembre qu'il reçut le viatique, avec toutes les grandes cérémonies. Le Roi alla chercher le Suint- Sacrement, les quatre capitaines des Gardes portaient le dais, toute la famille royale et les princes du sang suivaient.

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11 fallut emporter Mme la Daupliine. Rien n'était plus touchant, M. le Dauphin parla beaucoup, et avec édincation. On avait (l'abord envoyé à l'archevêque, on découvrit la châsse de sainte Geneviève, on lit les prières des quarante heures, et la partie pieuse du peuple montra une grande ferveur.

Après cette cérémonie, M. le Dauphin eut une crise. Il vomit quelques parties de son abcès, et (ut si bien qu'il paraissait hors d'affaire, ce qui occasionna le bulletin qui frappa tant ma mère. Mais les médecins disaient qu'il avait vomi le gros de Tabcès, mais que la cause et la poche restaient. Aussi, le mieux diminua de jour en jour, et l'oppression reprit à mesure que la poche se remplissait.

Le gros du peuple et des gens dévots tremblait pour la vie de M. le Dauphin. Reste à savoir si le parti opposé était aussi inquiet.

Le 19 novembre, j'allai seul à Fontainebleau. Mon premier soin fut de m'instruire de la santé de M. le Dauphin : il continuait d'aller mieux. Voici ce que j'appris : quand il fut le plus mal, les médecins, voyant qu'il étouffait, jugèrent qu'il y allait avoir une nouvelle crise, et, comme il pouvait y suffoquer, M. de la Breuille l'avertit, ce qui détermina de lui faire recevoir ses sacrements. J'appris mille choses attendrissantes de cette cérémonie, de la présence d'esprit de M. le Dauphin, qui avertit de tout ce qu'on oubliait, et qui dit ensuite : « Je m'étais fait une idée noire des derniers sacrements ; je n'ai jamais ressenti tant d'augmentation de force et de consolation ! »

11 édifia tout le monde par son courage et sa vraie piété sans bigoterie ni faiblesse. Les plus indévots en rendirent justice. Le roi fut très pénétré et, plusieurs jours, dans une douleur noire dont on attendait des événements, mais ceux qui l'entouraient et le mieux qui continua lui rendit sa gaîté, et je le trouvai comme à l'ordinaire. On louait extrêmement le bon esprit que Mme la Dauphine montra dans cette maladie, en cachant toujours son inquiétude devant M. le Dauphin. Elle ne cessa de lui rendre les soins les plus assidus, avec une intelligence et une ardeur bien louables !

Mesdames, et Madame, surtout, firent aussi au mieux, et cette maladie servit à faire voir encore mieux la tendresse et l'union de toute cette respectable famille. iVprès les sacrements, M. le Dauphin vomit une partie de son abcès et, depuis là jusqu'à mon voyage, continua d'être moins mal. Tous les accidents allaient en diminuant. Comme cela vint dans le temps des prières publiques à Paris, les bonnes âmes pouvaient, avec raison, regarder cela comme un coup du ciel.

Les médecins étaient MM. Senac, La Breuille et Lassonne (i). Ils s'accordaient, et ne demandèrent point de secours. On lui donnait les bouillons de tortue, les pilules de... [sic], du sagou; on le soutenait avec des petits œufs au bouillon et quelques farineux adoucissants. Il y avait encore de la force, les redoublements, surtout, retardaient et allaient en diminuant, sans frissons, le pus des crachats aussi. Le cautère tirait bien. Ainsi, sans crier victoire, car les causes du mal continuaient, il commençait à y avoir espérance. Cependant, dans les courtisans qui cherchent toujours à critiquer, il y avait un grand déchaînement contre les médecins, et surtout contre M. de la Breuille.

Pour diminuer la foule, on ne laissa plus entrer, dans les premières pièces de l'appartement de M. le Dauphin, que ceux qui avaient les entrées, et il paraissait qu'on était, pour tout l'hiver, à Fontainebleau. Si on y passe l'hiver, c'est le premier que le Roi passera hors de Versailles. Il n'en était pas fâché, y étant mieux pour la chasse, et M. le Dauphin s'y trouvait mieux logé.

Comme, après la maladie de M. le Dauphin, ma principale alFaire était d'obtenir un régiment pour mon fils, je m'instruisis de tous les moyens, et je vis qu'il n'y en avait pas d'autre meilleur que d'aller droit à M. de Choiseul. J'engageai M. le chevalier de Courten et l'abbé d'Arvillars (2), qui

(1) Joseph-Marie-François de Lassonne, né en 1717, conseiller d'État, premier médecin de la Reine, membre de l'Académie des Sciences, docteur régent de la Faculté de Paris.

{2) Nous voyons un abbé d'Arvillars nommé, en 1783, à l'abbaye de Saint- Calais, diocèse du Mans.

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demeuraient tous doux chez lui, de lui en parler, étant tous deux de nos amis. Je profitai et sentis l'avantage de m'ôtre bien remis avec lui au voyage de Cassel, et je lui dois la justice que je le trouvai bon et sans rancune de notre querelle du mariage. .le fis un mémoire simple pour demander un régiment de cavalerie, et j'y joignis une lettre fort polio où je faisais sentir que je m'abandonnais entièrement à lui. J'allai y diner et, ayant enfin trouvé un moment favorable au sortir de tal)le, je lui demandai à passer chez lui. Il me dit : « Volontiers! »

Quand il rentra, j'entrai dans son cabinet et je lui donnai la lettre, qu'il lut avec attention. Je vais rapporter notre conversation pour faire voir l'état des choses. Il médit : « Il n'a pas ses vingt-trois ans ! » Je lui expliquai, sur cela, le règlement, et qu'il était dans le cas. Il me dit : « Je ne veux pas qu'on me dise que j'en ai fait donner au-dessous de vingt-trois ans! Il y a eu deux règlements, un dont vous parlez, qui ne parlait que d'entrer à seize ans, et d'avoir deux ans de subalterne, cinq de capitaine, et ce que vous dites pour ceux qui étaient devant au service, c'est ce dont vous vous servez; l'autre, une décision particulière du Roi, des vingt-trois ans faits. Il ne faut point d'autres pièces que l'extrait baptistaire vérifié. Il aura le régiment; de quel jour est-il? »

Je dis qu'il a eu vingt-deux ans faits, la veille de la Saint- Martin dernier. (( Eh bien! dit-il, 27 aura un régiment à Fonlainehleau, Vannée prochaine ! » Je dis : «Je suis très content, s'il y a ei^et autre règlement des vingt-trois ans, sans exception (quoique ce soit une injustice), et si vous lui accordez, dès à présent, un régiment j)oiir la Saint-Martin prochaine. Promettez-vous le premier? »

Il me dit : « II a déjà été question de lui, ces jours-ci, mais on a trouvé qu'il n'avait pas l'âge ; il faut qu'il en vaque ! » Je dis : « Mais, s'il n'en vaquait pas, on peut lui en donner un d'avance, à charge de ne dater que de vingt-trois ans! ))Il dit : « Je n'aime pas cela, maisonpeut n'y pas nommer et le lui garder; si ce n'est pas longtemps, il aura son régiment â Fontainebleau, l'année prochaine, s'il en vaque! »

Exactement, c'était nous faire tort d'un an, car, par la lettre générale que j'avais eue comme inspecteur, on devait compter une année de grâce à ceux qui étaient, comme lui, au service et en campagne, devant le régiment, et c'était en conséquence de cela que j'avais obtenu pour lui la commission de capitaine, un an avant Tâge marqué dans le règlement. Ainsi, ce que je demandais n'était rien de particulier, ni une grâce ; mais je sentais bien que, cette lettre n'ayant pas été connue, cela ferait crier et croire qu'on avait donné atteinte à la très sage règle des vingt-trois ans. Ainsi, pourvu qu'on n'y donnât jamais atteinte, je sentais la nécessité de prendre patience, mais j'étais bien fâché de perdre le fruit de toutes les peines que je m'étais données pour gagner cette année d'avance. Au reste, je ne pouvais qu'être content de ce que m'avait dit M. de Ghoiseul, et notre prétention pouvait toujours me servir à la faire valoir, pour crier à l'injustice et être plus tôt sur les rangs.

Je sus, alors, une preuve de l'exactitude dont on suivait cette sage règle : M. le prince de Tingry, pour faire tomber au joli chevalier du Luxembourg (1) sa place de capitaine des Gardes, lui fit quitter le service delà marine. Une put jamais obtenir, pour lui, qu'une commission de lieutenant-colonel, qui n'était que le grade qu'il avait dans la marine où, quoique bien jeune, il avait déjà commandé une frégate.

De l'autre côté, M. le prince de Soubise et M. de Gontaut, les deux meilleurs amis du Roi, étaient aux aguets pour MM. de Guéménée etdeGramont, sans pouvoir rien obtenir. Ainsi, je résolus de me contenter de faire encore valoir mes pièces, pour au moins lui faire bien tenir ce qu'il venait de me promettre, et en faire naître, s'il se pouvait, les occasions, car c'était le coup de parti pour mon fils, tout avancement partant d'être bientôt colonel, après quoi tout va son train,

(1) Anne-Paul-Emmanuel-Sigismond, chevalier de Montmorency-Luxembourg, né en 1712, commenta par servir dans la Marine, et commanda la frégate La Topaze, puis devint colonel à la suite du régiment Royal (cavalerie). Il obtint, en HCl, la survivance de la compagnie des Gardes du corps, commandée parle prince de Tingry, et fut nommé maréchal de camp le l'' janvier nci.

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Tout cela me rattacha à M. le duc de Choiseul, qui a un bien meilleur cœur qu'on ne croyait, et qui, comme m'avait dit M. de Surlaville, a la plus grande peine à refuser, et ne refuse durement que parce que cela lui fait de la peine.

Le 21, la nuit fut plus mauvaise. On ne s'en étonna pas, à cause du commencement de la gelée. Ce jour-là, je fis ma cour et vis tout le monde. Mesdames, témoigner leur reconnaissance de la sensibilité que ma mère avait marquée pour M. le Dauphin. Je vis, entre autres, M. de Saint-Florentin, à qui je marquai toute notre reconnaissance et la part à son accident. Il était étonnant comme, à son âge, il s'en était tiré! Il ne paraissait presque pas qu'il eût une main de moins. 11 me dit que cela était venu d'un fusil dont on n'avait pas mis la bourre au fond (1). Tout le monde s'était intéressé à son sort. M. de la Place (2) fit les vers suivants :

Du généreux Saint-Florentin

Harpagon plaignait le destin.

Je lui dis : « Voulez-vous apprendre

Ce qui doit bien le chagriner ?

Il vous reste deux mains pour prendre,

A lui plus qu'une pour donner ! »

Les commissaires étaient partis pour juger les espèces de révoltés du parlement de Rennes, qui avaient été mis dans des prisons d'Etat, ce que des membres du Conseil croyaient être trop vif pour la faiblesse de la Cour. Les uns disaient que cela s'apaiserait, le plus grand nombre que cela serait fort sérieux. La maladie de M. le Dauphin absorbait tout, et jamais on n'avait dit moins de nouvelles.

Le 22, la nuit fut très bonne. Le bon visage de toute la famille royale l'annonçait. Mme la Dauphine était charmante

'i; M. de Saint-Florentin venait de perdre la main gauche, par suite d'un accident causé par un fusil de chasse.

12) Pierre-Antoine de la Place (170'-179.3), littérateur médiocre, auteur de nombreux ouvrages en prose et en vers, de traductions, de tragédies, parmi lesquelles Venise sauvée, traduite d'Otway, obtint du succès en 1747. Il reçut, en 17G2, le pri\ilège du Mercure.

et gagnait les cœurs. Je fis ma cour partout. J'allai beaucoup dans les bureaux, où je fondis la cloche avec M. Chariot (1). Il soutenait une autre ordonnance pour les vingt-trois ans sans exception. Je lui fis voir qu'elle ne rappelait que l'instruction et ne dérogeait pas à la lettre au maréchal de Gontades, qui donnait un an d'avance à ceux qui étaient au service devant. Ainsi, nous étions dans le cas.

En revenant chez Lebaigneur pour partir, je trouvai mon fils arrivé. Je lui expliquai tout, et que j'avais bien avancé les choses. Il paraissait que, pour ne pas donner atteinte aux vingt-trois ans, M. deChoiseul ne reviendrait pas, quoique nous fussions dans le cas d'exception, mais qu'en criant à l'injustice, cela nous servirait au moins à l'avoir juste aux vingt-trois ans.

Le 23 novembre, mon fils et mon gendre j-evinrent de Fontainebleau. On y était toujours dans l'espérance. A neuf heures du soir, nos gens donnèrent, dans le jardin, un beau feu d'artifice bien choisi, et qui réussit bien, malgré le grand brouillard. C'était au bout des trois semaines, et tout allait bien.

Ce jour-là, la gelée commença tout à fait. En général, on n'avait jamais vu une si belle année, et si sèche.

Le 24, je vis M. de Beuvron : il avait été en froid avec M. le duc de Choiseul, pour son camp de Compiègne, qu'il avait voulu mener seul, pour la cavalerie, mais Mme de Brionne les avait raccommodés, et le ministre était venu souper chez lui il y avait huit jours. En parlant de régiment, M. de Beuvron lui dit : « Il y a le fils de M . de Croy qu'il ne faut pas oublier! » M. de Choiseul dit : « Oui, j'y songe bien, mais il n'a pas les vingt-trois ans ! » C'est apparemment pour cela que M. de Choiseul m'avait si bien parlé.

M. de Beuvron me dit qu'il ne fallait agir ni par les bureaux, ni par personne, mais directement, avec aisance et confiance, avec M. de Choiseul ; que, s'il se le mettait dans

(1) Chef de bureau au ministère de la Guerre. 11 était chargé des grâces, des commissions des olliciers, des congés, pensions et retraites, des promotions dolïiciers généraux, des gouvernements et états-majors des places.

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