‹ Journal inédit, 1718-1784 (volume 4)Chapitre 8 sur 31 · II · texte numérisé non relu

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la tèto, on trouverait des tournures pour avancer ou placer quelqu'un, et des changements. Il est ami du chevalier de F'umel ^1), qui dîne souvent chez lui.

Quelques jours après, Mme de Beuvron me promit d'en parler à M. de Choiseul. Le chevalier de Gourten lui en parla aussi. C'étaient les meilleures cordes. Peut-être que si nous avions voulu nousbornor aux Grenadiers royaux, en faisant voir plus tôt nos preuves du droit de l'année d'avance, nous aurions eu le grade de colonel dès cette année 1765, mais, une fois dans les Grenadiers royaux, nous n'aurions plus eu, de longtemps, de régiment.

Nous n'avions pas cru être si bien accueillis et, en gagnant l'année d'avant, nous pouvions faire croire qu'on touchait au plus sage des règlements. M. de Ghoiseulavait répondu trop ferme là-dessus pour risquer de l'aigrir, et nous nous serions attiré bien des envieux. Mais je résolus de convaincre de notre droit M. Dubois, que mon fils avait persuadé à une course à Fontainebleau avec le duc d'Iiavré, qui s'était trouvé entraîné, malgré lui, dans une plaisanterie trop vive au marquis de Gesvres (2), qui nous fâcha fort, et le duc d'Iiavré aussi, et qui fit retarder mon voyage à Fontainebleau.

Le 2 décembre, j'assistai avec plaisir au discours de M. Valmont de Bomare (3), sur l'ouverture de son cours très curieux d'histoire naturelle. Cela m'occasionna de faire un mémoire sur les causes du mélange de l'intérieur de la terre.

Le 4, je suivis ce cours. On traita des eaux, et il avança que la mer baissait. Cela m'engagea à faire mon grand mémoire sur les causes qui font que la mer gagne d'un côté et perd de l'autre, mais reste à même hauteur. J'y joignis plu-

(1, François, chevalier de Fiimel. troisième Cls de Louis, vicomte de Fumel, et de Catherine-Thomas de B* rlier, était chevalier de Malte. Il eut, après son frère aine, le régiment de cavalerie de son nom, qui, avec le régiment de Bourbon-Busset, forma, en 1"Î61, celui de Royal-Picardie.

'2} Louis-Joachim-Paris Potier, marquis de Gesvres, né en 1733, gouverneur général de l'Ile de-France depuis 1758, obtint les honneurs de duc, par bre vet daté de décembre 17CG. Il avait épousé, en 17o8, Framoise-Marie du Guesclin.

3 Jacques-Christophe Valmont de Bomare, naturaliste 1731-1807).

sieurs remarques intéressantes, fondées sur les preuves les plus solides.

Le 4 au soir, j'allai à Fontainebleau. J'appris avec bien de la douleur que non seulement tous les accidents de M. le Dauphin continuaient, mais que les forces baissaient et qu'il n'y avait presque plus de doutes qu'il ne fut poitrinaire déclaré, sans ressource. C'était, si on le perdait, un malheur terrible, à bien des égards ! Chacun parlait de sa maladie suivant ses idées, son intérêt, ou par politique. On ne peut, dans les Cours, vivre ni mourir avec vérité. Hors le Roi, qui voyait juste, la famille royale cherchait à se flatter. Quoique tout le monde vit en noir, on ne faisait que peser ses paroles, suivant le moment. D'ailleurs, cela occupait uniquement.

Les spectacles ayant enfin cessé à leur temps ordinaire, et trop tard, la Cour était fort rassemblée, et, sans la cruelle raison qui la retenait, par un rude hiver, à Fontainebleau, elle aurait été assez agréable, étant plus en forme de société, et toujours assez nombreuse.

M. le Dauphin avait encore fait ses dévotions, et pensait au mieux.

Ce rassemblé de la Cour faisait que les ministres travaillaient plus de suite, et qu'on expédiait plus de choses. J'en profitai pour faire, de ce voyage, un nombre prodigieux d'alTaires pour les particuliers, et je traitai, avec le plus grand succès, les affaires du régiment de mon fils.

Je commençai par faire voir à M. Chariot, et surtout à M. Dubois, toutes les pièces sans réplique qui prouvaient que mon fils pouvait avoir le régiment à vingt-deux ans, sans blesser le règlement. Ils en furent convaincus, et M. Dubois me reprocha de ne les avoir pas montrées plus tôt, car il aurait pu, peut-être, passer à la dernière fournée. Il approuva la façon dont je m'y étais pris avec le ministre, et surtout de m'ètre raccommodé, et il promit, delà meilleure grâce, de presser avec la plus grande force.

Le G décembre, j'allai diner chez M. de Choiseul. Heureusement, il n'y avait presque personne. Il me dit les choses les plus obligeantes, entre autres, en parlant beaucoup Ma-

rine, que j'aurais dû suivre les deux objets, qu'on m'aurait fait lieutenant ij^énéral de marine, ainsi que de terre. Entre autres choses curieuses, à ce dîner, j'en remarquai deux : Tune, la vitesse dont il avait été dans sa course de Flandre, où il avait été, en berline, de la vitesse de cinq à six lieues par l'heure, ce qui est prodij^ieux : il avait été, en onze heures au plus, d'Arras à Paris. L'autre, le nombre de signatures qu'il expédiait par mois, qui allait, l'un portant l'autre, à treize mille. Il expliqua comment il faisait estampiller, et il faut avouer qu'il n'y pouvait fournir autrement, et que, par la forme et les vérifications qu'il y a, quoiqu'il ne lise ni ne voie aucune lettre commune qu'il écrit, il les connaît mieux et ne peut être trompé. Ce détail est curieux et meilleur que je n'aurais cru.

Après le diner, il m'appela et me dit : « Hé bien! vous n'avez plus rien à me dire ? » Je lui dis que non, que j'étais très content et que je n'avais qu'à lui abandonner mon fds et le remercier. Il me dit : « Mais il n'a pas l'âge ! » Je lui dis que j'avais remis à M. Dubois les pièces qui levaient tout obstacle à ce sujet. Il me dit : « Je serai bien aise de voir cela ! » Et, par sa mine, je vis que Mme de Beuvron avait, apparemment, encore parlé, et que nous pouvions à peuprès comjiter sur le premier.

Pour tâcher de regagner quelques mois de cette année qui m'avait donné tant de peine pour gagner un an sur le règlement, avec justice, je courus chez M. Dubois, lui dire cette conversation : « Je suis charmé de ce qu'il vous a dit, me dit-il. Je ne manquerai pas de lui montrer les pièces, et cela fera bien ! » Ainsi, je revins chez moi, fort content, tout étant, alors, en très bon train.

Le 7 décembre, la nuit fut bonne, et les propos à l'avenant, mais l'état, au fond, toujours le même, ne laissant o-uère d'espérances. Je partis à quatre heures. Ma voiture cassa à Villejuif, et j'arrivai , à dix heures du soir, à cheval.

Je restai quinze jours sédentaire à Paris, pendant lesquels M. le Dauphin ne faisait qu'empirer, ce qui nous touchait

extrêmement et occupait tous les esprits, de manière qu'on ne parlait d'autre chose.

Dans ce temps, ma belle-fille reçut tout le monde avec la représentation d'usage, à la fin des couches, usage qui parait singulier, mais qui a son bon, comme bien d'autres, pour être un lien de la société, et pouvoir choisir, parmi toutes ses connaissances, celles qui conviennent. Son beau lit et le bel appartement furent utiles. Ma fille lui rendit grand service en ne la quittant pas, pendant ce temps de représentation, et faisant les honneurs dont elle s'acquittait bien, ayant fort bien réussi dans le grand monde, où elle vivait chez le prince de Tingry.

Pour moi, je profitai de ce temps de repos pour jouir de l'agrément de mon aimable famille et pour suivre mon goût pour les sciences. J'avais fait, étant à Calais, un très grand ouvrage, qui avait été de dépouiller tout le règne animal du Dictionnaire d'histoire naturelle (1) de Bomare, pour en faire un catalogue complet de tous les êtres vivants dont les espèces et variétés ne vont pas, je crois, à plus de trois mille. J'étais curieux de le montrer à M. de Bomare.

Profitant de mon temps de repos, je l'envoyai chercher. Il fut étonné du grand ouvrage, qui pouvait se joindre à la fin du sien, et qui mériterait d'être continué pour les trois règnes, sa minéralogie, avec ses charmants tableaux, en faisant encore un de fait. 11 ne reste, ainsi, que le règne végétal.

Nous raisonnâmes beaucoup. Je lui demandai le meilleur livre abrégé pour avoir une idée de toute l'Histoire naturelle. Il me dit qu'il n'en connaissait pas de plus concis que son Dictionnaire en cinq volumes bien remplis, dont il y avaiteu un débit prodigieux, et dont il faisait une nouvelle édition en six volumes, mais que, précisément, le lendemain, il allait commencer son cours par un discours qui remplirait mon objet, et il m'engagea à y aller. J'y fus, et j'en fus si content, que je continuai de le suivre. Il est très amusant, puisque,

(1 Dictionnaire raisonné universel d'Histoire naturelle, contenant l'histoire des animaux, des végétaux et des minéraux, et celle des corps célestes... 1701, 0 vol. in-8°.

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dans un cabinet complet (rhistoire naturelle, il étale sur la table l'objet de la leçon, de sorte qu'en quatre mois, deux de minéralogie, un du règne végétal et un du règne animal, à trois leçons de deux heures chaque, par semaine, tout ce qui est dans la nature vous passe sous les yeux, par les mains et dans l'esprit, par l'explication pleine de feu, d'ordre et d'éloquence qu'il en fait.

Pour ne pas oublier, et y joindre mes idées — car j'avais souvent travaillé là-dessus — je fis mes remarques sur son discours des elfets du déluge, et je suivis et étendis mes remarques et notes sur chaque leçon, ce qui m'entraîna à une suite d'assez grands ouvrages où j'ai tâché d'éclaircir et de rassembler tout ce qu'il y a d'essentiel.

Pour bien entendre tout cela, il fallait se remettre dans la physique, que j'avais aimée et étudiée, surtout pour l'astronomie, et il fallait aussi un peu de chimie. Cela m'engagea à faire connaissance avec M. Macquer (1), le plus habile, le plus aimable, et l'esprit le plus net de l'Académie, sur cette matière, qui venait de donner d'excellents Eléments de chimie. Il eut la complaisance de venir; nous eûmes de longues et très curieuses conversations qui m'engagèrent à jeter sur le papier mon opinion sur les bornes des connaissances humaines, et sur la nécessité de tabler et de convenir de quelque chose pour n'avoir pas, comme c'était le système de l'Académie, l'incertain pour base.

Dans une autre conférence, nous corrigeâmes et fixâmes ce mémoire intitulé Discours préliminaire sur la physique, et il paraît qu'il est remarquable. Il s'agissait de décider la grande question si l'homme sait quelque chose, ou s'il ne sait rien. Anciennement, on croyait tout savoir; à présent» on croit qu'on ne sait rien. Je crois avoir fixé les idées làdessus, et fait voir que, hors des causes premières qui nous sont, dans ce mémoire, démontrées inconnues, nous savons ou nous entrevoj'ons tout, puisque nous pouvons, hors les

(1 Pierre-Joseph Macquer niS-llSi , docteur régent de la Faculté de médecine de Paris, chimiste distingué, membre de l'Académie des Sciences de Paris et de celle de Turin, censeur royal.

causes premières, entrevoir au moins les moyens par lesquels se fait tout ce qui nous est utile.

Je fis aussi un grand mémoire sur le feu, et je continuai de travailler à ces objets avec assez d'ardeur et sans m'en échauifer. MM. Lemonnier et de Cassini vinrent aussi, de sorte qu'avec le cours d'histoire naturelle et les remarques que je faisais dessus, ainsi que sur la physique, mes occupations journalières de mes affaires et du commandement, et l'agrément de la société de ma famille^ j'^us de quoi faire passer les jours comme des instants, et fort agréablement, mais je tâchais surtout que cela ne me dérangeât en rien de mes principes et pratiques de piété.

Le 13 décembre, ma belle-fille fut relevée de couches.

Notre joie n'était troublée que par l'affreux état de M. le Dauphin, qui se mourait et qui était dans des souffrances affreuses, que sa résignation et sa patience rendaient plus touchantes. Le Roi et toute la famille royale qui ne le quittaient pas attendrissaient même les courtisans. Les huit derniers jours, on le croyait mort. A chaque instant, la nouvelle s'en répandait, et, le 19, on le crut mort pendant deux heures. Enfin, il mourut à Fontainebleau le 20, vers huit heures et demie du matin, bien regretté de ceux qui le connaissaient et bien digne des regrets de tous les honnêtes gens.

M. de Cassini, qui en arrivait, vint, le même jour, me conter les traits les plus touchants. Le Roi l'avait fait venir pour se distraire, les sciences étant, en pareil cas, avec la piété, la seule distraction des belles âmes, mais les futiles courtisans tournaient cela en ridicule. Ilm'étonna parce qu'il me dit de la science et de l'exactitude avec laquelle le Roi fit lui-même les observations les plus dilliciles et vérifia le bel instrument que M. de Chaulnes avait inventé. Il m'assura que les calculs et les remarques les plus justes lui étaient familières. Je vis que le Roi aimait réellement les sciences et n'osait les protéger. Mais ce qui me frappa bien plus, c'est ce que M. de Cassini me dit, avec la véhémence du sentiment, de la douleur noire du Roi, de la bonté de son cœur : pendant huit jours, M. de Cassini, qui restait dans

les cabinets, le voyait couché dans un fauteuil, la mort dans l'âme, puis faisant bonne mine par courage; il m'assura que le Hoi L-tait pénétré comme le meilleur père, qu'il était d'un attendrissant étonnant de le voir, alors, en particulier, avec ses enfants !

On ferait un livre à fendre le cœur de tout ce qu'il me dit de M. le Dauphin, de l'héroïsme chrétien de sa mort, sans avoir jamais marqué ni faiblesse, ni inquiétude, toute résignation et confiance en Dieu, enfin la mort qu'il promet au juste. Il avait obligé la Breuille à lui dire son état. 11 le dit toujours avec force.

M. le Dauphin reçut bien des fois les sacrements, avec la même fermeté pieuse, jamais d'impatience; il dit seulement : « Si j'osais désirer la mort, c'est que j'ai craint que la force de si longues et cruelles souffrances ne me porte à faire un péché d'impatience! »

Il encourageait tout le monde. Son confesseur pleurant, il lui dit : « Est-ce à moi à vous soutenir? Je n'ose prier pour ma guérison, car je craindrais que ce soit aller contre les décrets de Dieu! » Il parla comme un ange à son fils aîné'

Le Roi, qui descendait à tout moment dans sa chambre, y priait avec ferveur. Il a toute la piété dans le cœur, toute l'exactitude pour la pratique. Il est étonnant qu'il n'ait pas la force de prendre son parti, et que M. le Dauphin, par habitude de respect filial, n'osât pas lui parler là-dessus.

Le 10, à une heure, on crut M. le Dauphin mort. Une partie de la Cour partit. Le bruit fut général, à Paris, qu'il était mort à trois heures. Il revint, traîna encore, souvent avec des suffoquements où on le croyait passé. Le pus l'étouffait. Enfin, il mourut le 20, comme j'ai dit, entre sept et huit heures du matin.

Le concours de monde à Sainte-Geneviève, depuis six jours, était étonnant et bien digne des sentiments que M. le Dauphin inspirait et méritait. Dès cinq heures du matin, quoique l'hiver, les carrosses y fourmillaient, et on ne pouvait plus entrer dans l'église.

Si M. le Dauphin était revenu de cette maladie, il aurait

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été un grand homme, et bien plus estimé, tout le monde lui rendant justice à la fois; il est cruel qu'il faut mourir, pour cela. Le goût qu'il avait marqué, à Compiègne, pour le militaire, et les peines qu'il s'était données, qui ont avancé sa maladie, devaient le faire regretter du militaire. Son goût pour les Sciences, et surtout pour l'Histoire, qui était sa partie, devait le faire regretter des savants, sa belle âme dans l'intérieur de sa famille le faire regretter des honnêtes gens, et sa vraie piété de tous les bons chrétiens.

Le Roi partit de Fontainebleau à midi : il fit mettre dans le fond Mme la Dauphine et Madame, qui étaient les deux plus mourantes, et il se mit sur le devant. C'était bien le moment de lui parler raison, mais ce malheureux respect empêche que les rois ne puissent entendre la vérité ! Comme on ne savait où loger Mme la Dauphine, le Roi lui fit le sacrifice, peut-être à la demande de Madame, de l'appartement de Mme de Pompadour, où il avait résolu de ne plus rentrer. Ce fut un coup qui pouvait être décisif pour Mme la Dauphine, qui n'était plus rien, à moins que le Roi ne prit confiance en elle, et qu'elle sût l'amuser. Elle ne manquait pas d'esprit, assez décidée, et adroite. Ainsi, si elle prenait, ce pouvait être un des grands événements de la Cour, qui ne devait pas plaire aux Choiseul.

Le 21, mon fils revint à Versailles, et, m'ayant dit que le Roi ne ferait pas de voyage, j'y allai le 22, par une forte neige. J'appris que M. le Dauphin, quinze jours devant, avait remis son testament à M. de Saint- Florentin, et qu'on y trouva que, contre l'usage, il voulait être enterré à Sens, apparemment comme étant dans ce diocèse-là et attaché au cardinal de Lu^-iies qui en était archevêque ; que, dans huit jours, il y serait conduit par M. le duc d'Orléans, qui eut une patente pour recommander pour cela la Maison du Roi, et son cœur porté à Saint-Denis par M. le prince de Coudé, le tout avec le moins de cérémonie qu'on pourrait. Ainsi on évita l'exposition à Paris, et les cours, qui n'en sortent pas, n'allèrent point. Le Roi pleurait en particulier, et an"ectait de la tranquillité en public.

Le 22, après la messe, je fus une heure, dans le cabinet du Roi, à lui entendre raconter le rapport de l'ouverture du corps, d'où il résultait que c'était de la poitrine, et que les poumons étaient en pourriture ; qu'ainsi il n'y avait pas de remède depuis longtemps. Il raconta tout cela tranquillement, suivant son usage qui est de s'occuper souvent de tous ces détails qui seraient tristes pour d'autres.

Ensuite, avec un bon visage, il parla beaucoup des usages de l'Kglise avec l'archevêque de Paris et deux évêques qu'il embarrassait, car personne ne savait le rituel comme lui.

Pour moi, je philosophais, et il y avait de quoi, car il était étonnant que, toujours occupé des détails de piété, et en ayant réellement, il ne prenait pas son parti contre des restes de penchant ou besoins qui devaient s'alFaiblir. 11 est vrai qu'il était bien à plaindre de ce que les honnêtes gens, par respect, n'osaient lui parler, et que les libertins, pour l'amuser, jetaient toujours quelques mots, ou lui procuraient des facilités. C'est ainsi que, pour les rois, il n'y a que la vérité qui leur soit presque inaccessible; ainsi, ils sont bien à plaindre !

J'appris que ce n'était pas le respect humain qui le retenait, mais ses besoins, et qu'il paraissait qu'il remettait à la mort ou à la vieillesse sa conversion, ce qui fait peine à ceux qui pensent. Je remarquai aussi combien, avec tant de mémoire, de connaissance et d'esprit juste, il était malheureux qu'il ne s'attachât pas plutôt uniquement aux grands objets. Au reste, je lui trouvai le visage remis. Dans huit jours, Mme la Dauphine, chez qui il allait beaucoup, devait prendre l'appartement d'en bas. Il fallait voir ce qui en résulterait, et tout était remis à l'usage ordinaire.

Je revins, le soir, à Paris, où je continuai avec plaisir mon cours d'histoire naturelle et les extraits curieux que j'en faisais.

DU i^^ JANVIER AU 31 DECEMBRE 1766

Suite de mes travaux scientifiques. — Etat de mes pensions et appointements. — L'astronome Lemonnier à mon observatoire de Giiàtillon. — J'étudie le règne végétal avec le botaniste Descemet. — La première course de chevaux en France. — Mort et portrait du roi de Pologne. — Autres morts royales en Europe. — J'étudie le règne animal avec le naturaliste Geoffroy. — Excursion, avec M. Valmont de Bomare, aux carrières de gypse de Montmartre. — Fermeté du Roi à l'égard du parlement de Paris. — ïronchin et le régime végétarien.

— Essai d'un télescope à mon observatoire de Chàtillon. — Constructions exécutées àl'Hermitage par mon fils. — Jugement et mort de Lally-Tollendal. — Mon départ pour l'Hermitage et Calais, le 3 avril.

— Retour à Paris le 21 octobre. — Ma belle-fille accouche d'un enfant mort. — Convention entre la France et les Pays-Bas, au sujet des déserteurs. — La Dauphine. — Occupations du Roi. — M. de Laverdy. — Le procès de laChalotais. — Chasses à Ivry, avec le président Ogier, à Aubervilliers avec le duc de la TrémoïUe, et à Grosbois avec M. de Moras. — Suite de mes démarches au sujet d'un régiment pour mon fils. — Affaires relatives à mes mines de charbon. — Procès de la Chalotais : coup d'autorité du Roi. — Remontrances du parlement. — Le Roi et le Conseil privé. — J'assiste h une séance du Conseil d'Etal. — Envoi de MM. de la Chalotais en exil à Saintes et du duc de la TrémoïUe en Bretagne, comme président des Etats. — Le duc d'Aumont me promet le régiment de son (ils, si j'obtiens, pour celui-ci, la survivance du gouvernement du Boulonnais.

Je commençai bien Tannée par mes dévotions aux Carmes, en habit do l'Ordre, pour me conformer aux statuts.

Le Roi, à cause de sa douleur, alla à Clioisy, où il n'y eut point de cérémonie, ni de promotion.

L'hiver prit vivement, alors. La rivière fut prise le jour de l'An, et il gela de sept degrés.

Le 2 janvier, M. Dupin me rapporta jusqu'au vingt-quatrième cahier de mes Mémoires. Nous les arrangeâmes, et je les donnai à relier pour faire les cinq premiers volumes, sans compter le volume d'introduction. Cela me lit voir que j'en aurais au moins quinze volumes in-4% étant à présent au soixante-quatrième cahier. Je n'aurais jamais cru cela ni si étendu, ni propre à être lu de suite, mais il m'assura que cela pourrait passer comme cela était, et je n'avais pas le temps de les relire. Mais je vis avec grand plaisir qu'une fois relié et mis au net par un bon travailleur, je pourrais commencer à jouir de tant de peine. Cela contiendra une suite d'histoire véridique que l'on ne trouvera peut-être pas inutile, un jour.

Mon fils, que j'avais fait titrer, et nous, comme cousins, nous fûmes obligés de draper. Tout Paris était en noir et pleureuse. Point de spectacle ; joint à la rigueur de l'hiver, cela faisait une saison triste et très tranquille. On n'avait jamais dit si peu de nouvelles.

Je profitai de l'occasion pour continuer mon grand travail de physique et d'histoire naturelle, avec un peu de chimie. Si je peux l'achever, il doit être important, devenant un abrégé de tout ce que renferme notre globe, avec tout ce qu'on peut dire, à ce que je crois, de mieux sur l'origine et les causes de tout, et faisant voir quel est le juste milieu des connaissances humaines qui, par la bonté de Dieu, sont suffisamment étendues.

Après le grand cahier des pierres, j'en fis un curieux et important des sels, avec tous leurs principes, et des idées étendues que je crois justes. Je combattis et balançai ce que les meilleurs auteurs ont dit, et comme, à chaque leçon, les objets nous passaient par les mains, ainsi que les expériences

principales, cela était fort attachant. Les sels m'occupèrent les quinze premiers jours de janvier, ainsi que les pyrites, sur lesquels je fis un cahier curieux et où on voit la cause des principaux phénomènes. La circulation admirable qui résulte de leur destruction explique la formation de presque tous les êtres. Cela me fut utile pour mes mines de charbon et pour l'Introduction aux mines et aux métaux, qui suivirent ceci.

Les 28 et 29 janvier, j'eus de longues conférences avec MM. Macquer et Bezout (1), les meilleurs chimiste et physicien de l'Académie. Ils me demandèrent en détail mes principes. Cela me fit faire mon cahier difficile intitulé : Les Agents, que je relus et examinai avec eux. Quoique hardis, ils convinrent de mes principes, et approuvèrent beaucoup mon plan général et étendu d'un tableau raisonné, physique et chimique, de toute l'histoire naturelle, avec toutes les tables et les principes, et ils m'encouragèrent à continuer ce grand et important ouvrage qui leur parut embrasser un plan plus général et renfermant un plus bel ensemble que ce qui a paru.

Ainsi, j'eus la satisfaction de voir que j'étais sur la bonne voie, ce qui m'engagea à continuer. Je corrigeai aussi, ce jour-là, à fond, avec ces messieurs, le gros cahier des sels, où il se trouva peu de chose à changer.

Les premiers jours de février, je finis le gros cahier des métaux, et, plus j'avançais, plus le plan général parut bon, et l'ouvrage intéressant. Tout cela m'occupa et m'amusa.

Le l*^"" février, j'allai à Versailles pour la cérémonie qui se fit le 2, et, le lendemain, le service. Je trouvai tout remis, assez à l'ordinaire, à Versailles. II n'y avait que Mme la Dauphine qu'on ne voyait pas, et qui ne s'occupait que de sa douleur. Elle était établie dans l'appartement d'en bas. On dit qu'on avait rétabli une partie des communications. Le Roi y descendait souvent, d'où l'on conjecturait, comme nous

(1) Etienne Bezout nSO-lISS), mathématicien, membre de l'Académie des Sciences depuis lloS, auteur d'ouvrages à lusagc de la marine, de l'artillerie, etc., etc.

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l'avions prt'vu crabord, que Mme la Danpliinc prendrait de plus en plus crédit, et que cela devait, dans la suite, devenir l'objet principal des courtisans.

J'appris encore les détails les plus édifiants de la sainte mort du respectable Dauphin. Il serait bien à souhaiter qu'on put en donner un jour le détail au public, mot à mot, comme le confesseur et le médecin l'ont recueilli. Rien ne ferait plus d'honneur à la religion et aux grands, pour faire voir qu'ils purent donner l'exemple en tout.

De retour à Paris, je repris mon cours et mes ouvrages d'histoire naturelle et de physique ; j'y travaillai assidûment.

Le 18 février, ayant été à Versailles pour les affaires des particuliers, j'y appris que, sur une lettre où j'avais déclaré que j'avais arrêté l'effet de la suppression de mes appointements toute l'année, que je m'en étais fuit scrupule et avais offert de rendre, j'appris, dis-je, que M. de la Ponce, qui avait donné ma lettre, l'ayant fait passer par M. Dubois qui pensait que c'était une suite de la brouillerie, et que je devais être payé toute l'année, étant commandant fixe en Picardie, et M. le duc de Choiseul étant réellement bon et me voulant alors du bien, on m'avait accordé d'être payé comme par le passé, et tant pour l'avenir que pour le passé.

Cela me mettait en repos, et, de plus, me continuait mes 28.000 francs d'appointements, ce qui, avec les 16.000 du gouvernement, et les 3.000 de l'Ordre, faisait un très gros fonds que je tirais du Roi, et qui, avec les charbons, était presque tout ce que je touchais, car, hors environ 24.000 livres, tout le reste de mes biens était employé à payer les charges et entretiens. Au moyen des traitements du Roi et de l'augmentation des charbons, j'achevai de payer Ghâtillon qui me coûta, avec tous les meubles et ajustements, en tout, 28.200 livres. C'était bien cher pour une pareille folie, mais pas trop pour la réussite et la beauté de l'endroit, qui était généralement admiré, quand on y allait par un beau temps, car celte vue écrasait toutes celles des environs de Paris et maisons du Roi, et l'endroit fut fort utile aux astronomes ;

M. Le Monnier, surtout, y fit de très importantes observations.

Dans mon voyage de Versailles, je sondai les premiers commis des Affaires étrangères sur les apparences de guerre, mais j'appris qu'il n'y en avait pas, et même d'au moins trois ans, malgré la haine qu'on disait que le nouvel Empereur nous portait ; ni du côté de l'Angleterre, qui était très embarrassée de l'espèce de révolte de ses colonies d'Amérique. De ce voyage, M. le duc de Ghoiseul me marqua tant de confiance, ainsi que M. Dubois et les bureaux, que, joint à l'arrangement qui me rendait commandant fixe de province, cela réveilla un peu mes idées de guerre et d'émulation, que l'esprit philosophique chrétien avait fort diminuées.

De retour à Paris, je suivis avec assiduité le cours et mon travail sur le règne végétal. Je compulsai les auteurs, j'en raisonnai avec les meilleurs maîtres, et j'en fis un assez bon traité abrégé qui contenait le principal. La partie, surtout, de la génération des plantes, qui a tant de rapports avec celle des animaux, fut, à ce qu il paraît, éclaircie à sa perfection possible. J'examinai le tout, tant seul qu'avec M. Descemet (1), qui a fait le bon catalogue abrégé qu'on suit au jardin des Apothicaires, et j'y joignis les parties physique et chimique. Le 9 mars, je finis ce règne et commençai l'autre.

Le 23 février, je vis, pour la première fois, le fameux M. Tronchin, à qui j'avais tant d'obligation, m'ayant guéri le foie et sauvé la vie par les jus d'herbes et le régime, depuis quatre ans, des légumes pour toute nourriture. Il me promit de me venir voir.

Le 25 fut le beau spectacle de la course de M. le comte de Lauraguais. C'était la première course de chevaux qu'on vit en France, à Tinstar de celles d'Angleterre. Tout le monde en fut curieux, et il y vint sûrement plus de deux

(1/ J. Descemet (1732-1810), docteur régent de laFaculté de médecine, professeur de botanique, d'anatomie, et censeur royal, membre de la Société de médecine, auteur d'un Catalogue des plantes du jardin de MM. les apothi' caires de Paris, suivant la méthode de Tourneforl (Paris, 1159, in-S"), etc.

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mille carrosses. C'était à la plaine des Sablons, près le Bois do nouloij:ne. Le spectacle fut superbe, mais le cheval de M. de Lauraguais se trouva très malade. Il lit pourtant un tour pour qu'on ne dît pas que c'était une défaite; puis il arrêta, convenant avoir perdu sans courir. L'Anglais, sans se presser, fit la course, et il faut avouer que cela va d'une légèreté dont nous n'avons pas d'exemple. Peu de jours après, le cheval de M. de Lauraguais mourut. Il fut prouvé qu'il avait été empoisonné par un de ses palefreniers anglais (|ui, par patriotisme, ne voulait pas qu'un Français eût pu gagner une course à un Anglais. Cela fit beaucoup de bruit.

Le 23 février, mourut à Lunéville le respectable roi de Pologne, père de la Heine. Ce prince, souvent malheureux, et toujours grand, est un des hommes qui ont réuni, au titre de roi, le plus de grandes qualités. On peut voir, dans les Mémoires qu'il a écrits lui-même, et ses autres ouvrages, son talent pour les belles-lettres, et surtout pour le bonheur de l'humanité (1). 11 avait montré à la guerre, et dans ses malheurs, la plus grande fermeté et présence d'esprit. On ne peut lire sa sortie de Dantzig sans attendrissement.

Depuis ce temps, il faisait le bonheur de la Lorraine et la consolait de la perte de ses anciens maîtres. Avec un revenu peu considérable, il faisait un bien étonnant. Au moyen du grand ordre et arrangement, il réglait tout lui-môme et payait tous les quinze jours jusqu'au dernier sol. Cependant personne ne paraissait plus magnifique, et les maisons de campagne charmantes où il avait poussé le goût à la perfection, faisaient bien connaître son grand talent pour les Arts. Sa piété parfaite ne s'était jamais démentie. Elle s'alliait avec le plus charmant caractère qui, sans qu'il parût y songer, lui attirait tous les cœurs et le faisait aimer au-delà de toute expression. Aussi sa mort causa-t-elle, dans toute la Lorraine, un désespoir qui faisait assez son éloge.

Sa tendresse pour la Reine (seul enfant qu'il ait élevé) était

1' Stanislas Leczinski, roi de Pologne (1082-1760), a publié nombre d'ouvrages, philosophiques pour la plupart, qui ont été réunis, en 1763, sous le litre d'Œuvres du philosophe bienfaisant.

des plus grandes et bien réciproque par cette respectable princesse qui, frappée de la perte affreuse de M. le Dauphin, ne put d'abord soutenir tous ces coups, et tomba aussi à la mort.

La fin du roi de Pologne fut occasionnée par un accident singulier : il était âgé de quatre-vingt-neuf ans, étant né le 20 octobre 1677, mais, à la surdité près, il était encore fort, ayant toujours été constitué au mieux.

Il voulut, une quinzaine de jours devant sa mort, rester seul, et, approchant de sa cheminée, le feu prit à sa robe de chambre. Il voulut l'éteindre lui-même, et cria trop tard. Ce fut avec la plus grande peine qu'on le tira du milieu des flammes où ses valets de chambre le trouvèrent. Il avait la main et le ventre tout brûlés. L'âge ne permit plus à la suppuration de s'établir. La gangrène s'y mit et l'emporta, mais il mourut en héros chrétien, conservant sa douceur et sa gaité jusqu'à la fin.

Les hurlements de douleur qu'on entendit à son convoi ne se peuvent exprimer. En effet, la Lorraine, en perdant son père, devenait une simple intendance, après avoir eu des maîtres chéris et qui dépensaient leurs revenus dans son sein en y faisant du bien.

Il n'avait pu laisser qu'une année de gages à tous ses gens. Le Roi la convertit noblement en pension, au moyen de quoi il ne gagna qu'environ quinze cent mille francs à cette mort, mais ce beau pays devint tout à fait une province de France.

On remarqua que la mort avait été sur les grands. Il mourut, en peu de temps, le duc de Parme, l'Empereur, le roi de Danemark, le prétendant ou roi d'Angleterre, à Rome, deux princes en Angleterre, le roi de Pologne Stanislas, la reine douairière d'Espagne; mais, ce qui nous touchait le plus, notre saint et respectable Dauphin. Toutes les Cours furent en deuil, cet hiver.

J'employai la fin de février et la moitié de mars à suivre et à travailler avec soin le dernier règne de l'histoire naturelle, qui est celui des animaux. Je tâchai d'y mettre, au

commencement, plus d'ordre et de précision, surtout pour la partie des polypes, des vers et des insectes. Je consultai les plus liabiles, M. Geoffroy (1), surtout, pour les insectes, et son ami, pour les oiseaux. Ils ont des cabinets admirables et qui me furent fort utiles. Enlîn je iinis le principal de ce règne jusqu'aux quadrupèdes et à l'iiomme, traités à fond et dans le grand par M. de Huffon. Il n'y avait qu'à y renvoyer.

Ce travail, joint à l'agrément de mon aimable famille, me procura le j)remier hiver agréable que j'aie passé en entier à Paris. N'ers la lin du cours, nous allâmes, avec M. Bomare, faire une litholysation dans les carrières de gypse de Montmartre : c'est une chose bien curieuse, et qu'il est étonnant qu'on ne connaisse pas davantage.

Le 3 mars, comme j'allais à mon cours chez M. Bomare, en passant sur le quai des Quatre-Nations, à dix heures du matin, je fus très surpris de voir l'autre côté du quai bordé de troupes, et d'entendre tirer le canon de la Bastille. Le peuple me dit que c'était le Roi qui passait: Je ne pouvais le croire^ mais je trouvai le Pont-Xeuf garni d'une haie de Gardes françaises qui bordaient la haie jusqu'au palais, et le Roi passa un moment après. Ce jour fut un des plus importants et glorieux de sa vie, et qui lui fit le plus d'honneur.

Le parlement de Paris, à cause de l'affliction du Roi, était resté en repos pour l'affaire de Bretagne, où la Cour, pour la première fois, avait eu le dessus, en cassant le parlement de Bretagne dont les membres l'y forçaient, en ne voulant pas reprendre leur démission, et le Roi en avait formé un nouveau, moins nombreux et plus soumis à la Cour.

A la fin de février, le parlement de Paris se réveilla, et, faisant cause commune (par son système d'association de tous les parlements;, demanda avec force au Roi de rétablir l'ancien parlement de Bretagne, et de lui remettre l'affaire de M. de la Chalotais (2j. Si la Cour reculait, le reste de l'au-

.1^ Etienne-Louis Geoffroy (1720-1810;, zoonomiste, membre de la Faculté de médecine de Paris.

(2; Louis-Hené de Caradeuc de la Chalotais (1701-1785), procureur général

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torité était perdu. Ainsi le conseil fut très embarrassé.

Il fît sentir au Roi qu'il fallait un coup de force. Il s'y porta de lui-même et l'exécuta au mieux. Il ne montra jamais plus de fermeté, de présence d'esprit et de grandeur. M. de Gilbert dressa le discours du Roi, qui y mit du sien, et la plus grande dignité et majesté dans l'exécution.

Le parti pris, la veille au soir, on envoya, pendant la nuit, ordre aux deux régiments des Gardes de border la haie à l'ordinaire, et au Premier Président d'avertir le parlement que le Roi allait venir, non tenir un lit de justice, mais tenir lui-même son parlement. Personne, dans Paris, n'en sut rien. A dix heures et un quart, le Roi arriva : une circonstance qui fit un très bon effet, c'est que le Roi rencontra, sur le Pont- Neuf, le Saint-Sacrement qu'on portait à un malade. Il fit vite arrêter, descendit seul, et se mit, parmi le peuple, à genoux dans la boue. Le Saint-Sacrement passé, le peuple, charmé de cette démarche, cria beaucoup : Vii'e le Roi! ce qui n'arrivait pas depuis longtemps.

Arrivé dans la Grand'Chambre, et le Roi, avec les Princes et Pairs qu'on avait pu avertir, ayant pris séance, ordonna qu'on fît venir les Chambres. Elles s'assemblèrent, fort étonnées de la promptitude de cette démarche. Le Roi acheva d'en imposer par cet air majestueux qu'il a au-delà de toute expression. Il dit : « Je viens vous faire moi-même ma réponse et vous expliquer mes volontés. Les voici écrites de ma m.ain I »

Et il ordonna qu'on en fit lecture. A peine fut-elle faite, que, se levant avec la plus grande majesté, il dit : « Oui, voilà exactement mes volontés, que je saurai faire exécuter. Dufranc (c'était le greffier), apportez-moi le registre où est tel arrêté ! » C'était le dernier. L'ayant vu, il lui dit : « Je vous ordonne de biffer cela I » Dufranc paraissant hésiter, il dit, du vrai ton de maître : « Dufranc, rayez sur-le-champ ! » Il raya : « Apportez-moi, que je voie s'il est bien rayé 1 »

au parlement de Bretagne, célèbre par sa lutte contre le duc d'Aiguillon, gouverneur de Bretagne, et contre les Jésuites.

Ensuite, ayant encore dit quelques mots avec fermeté, sans rudesse, il se leva et retourna à Versailles.

Tous ceux qui l'ont vu, ce jour-là, au parlement, convinrent qu'on ne pouvait montrer plus de grandeur et de majesté. Et toute cette démarche ayant été une des seules bien imaginées, bien conduites et bien soutenues, en imposa atout le parlement, qui resta confondu.

Il voulut résister, mais les plus sages et la fermeté personnelle que le Roi y avait mise, et dans laquelle il persistait, retinrent : il fut arrêté des remontrances. La députation les ayant portées, le Hoi montra la même force et le parlement se contenta de faire, suivant son usage, un arrêté, mais en termes plus ménagers (c'était beaucoup d'avoir gagné cela!) sur lesquels il rappelait ce qui avait été rayé, et le rétablissait en partie, pour maintenir, selon lui, les droits de la nation. La Cour défendit ce qu'elle avait fait, et chacun, comme cela arrive ordinairement, crut avoir fait prévaloir son sentiment. Mais, en général, le Roi soutint le parlement qu'il avait fait en Bretagne, et reprit une partie de son autorité. Ce fut une des époques priiicijjales de ce règne.

Le y mars, j'eus un grand examen avec M. Tronchin qui me tâta à fond : il trouva mon foie en partie guéri, mais il décida que mon mal de naissance venait d'un resserrement et embarras dans le duodénum et son entrée vers l'estomac.

Ainsi, je continuai mon régime austère et je pris simplement les jus d'herbes pilées, sans être dépouillées de leur fécule verte, parce qu'il les prétendait plus agissantes. Je] m'en trouvai assez bien, mais je ne les suivis pas assez long-j temps.

11 examina aussi tous mes enfants et les trouva assez bien.j Il ordonna à mon fils le régime sec.

Le 9 mars au soir, j'essayai, à l'observatoire, mon grand] télescope de quatre pieds et demi, qui se trouva un des meil-] leurs de Paris.

Le 10, j'allai à Châtillon, par le plus superbe temps, avec M. Lemonnier. Je repris goût pour ce bel endroit qui n'avait]

-de défaut, pour moi, que de n'en pouvoir assez jouir. Nous y examinâmes bien, avec mon excellent télescope, les planètes et la nébuleuse d'Orion, bien curieuse. Il me iit remarquer la lumière zodiacale, et nous fîmes des observations intéressantes.

Mes travaux importants de sciences et mon aimable famille me firent passer mon temps très agréablement, cet hiver. Ma belle-fille m'avoua, à la fin de mars, qu'elle se croyait grosse. Elle remplissait bien toutes mes vues pour le soutien de notre famille dont elle était toute la ressource, et, en général, elle mettait, parmi nous, la joie et la satisfaction, malgré les fréquentes souffrances de son état, qu'elle cacha à ma mère, pour ne pas mettre d'obstacle au voyage de l'Hermitage, où nous espérions d'avoir la satisfaction de nous rassembler tous, malgré les bâtiments que mon fils y faisait faire, qui étaient dans leur force.

Au commencement de mars, mon fils alla, avec M. Ghaussard, presser les ouvrages avec son ardeur et ses talents peu communs. ^Malgré un extérieur tranquille, il prenait les choses très vivement, et il poussa l'ouvrage avec une activité étonnante, y ayant mis plus de deux cent trente ouvriers. De plus, il fit préparer, avec beaucoup de vivacité, quelque chose dans mes basses-cours, qu'on me cacha soigneusement, et dont je parlerai après.

Ma mère, avec ses soixante-quinze ans et sa santé, ne pouvait se flatter de revoir l'Hermitage, après dix-sept ans d'absence, mais mon fils la détermina à y venir, malgré le taudis d'ouvriers. Pour moi, ce nouveau bâtiment me donnait beaucoup d'humeur, voyant qu'on faisait, d'une guinguette très jolie que je n'avais faite qu'en attendant, un •château dont l'intérieur ne répondrait pas à l'extérieur, et je n'aimais pas à rien faire à demi, ni à me retrouver dans la dépense et le taudis des ouvriers, croyant en être dehors. Mais je rendais justice, d'ailleurs, au grand goût et au talent que mon fils montrait et à l'habileté avec laquelle il avait trouvé, seul, à tout raccorder.

Tout étant préparé, nous partîmes le 3 avril, mon fils, ma

belle-fille et moi, en berline, avec une voiture de suite. C'était son premier voyage. Sa joie et son aimable caractère le rendirent des plus agréables.

J'oubliais de dire un mot de ce qui occupa tout Paris pendant quinze jours : le jugement de M. de Lally, (jui fut exécuté, en place de Grève, vers la fin d'avril.

Il fut jugé par la Grand'Chambre avec la plus grande sévérité. Après avoir été trois ans à la Bastille, il protesta toujours de son innocence et mourut en desespéré d'être ainsi jugé. Tout le peuple fut content de ce jugement, et on rejeta sur lui seul la perte de l'Inde et de Pondichéry. On l'accusa d'avoir trahi, ce qui parait difficile à croire, mais il était coupable de beaucoup de concussion et de folie. Pourquoi l'avaiton choisi, car on le connaissait devant, et si nos flottes n'avaient pas été battues, il y a apparence qu'on eût gardé cette colonie!

11 est à remarquer qu'il n'y eut aucun commandant de cette guerre qui ne fut obligé de se justifier. Il est difficile de croire qu'ils fussent tous coupables, mais le vrai est que, quand on perd l'empire de la mer, il faut que les colonies tombent tôt ou tard !

(1) Une réception brillante attend, à Condé, M. de Croy, qui n'en a pas moins hâte d'arriver à l'Hermitage, et de visiter les travaux (ju'il y fait exécuter, notamment un théâtre pour ses enfants. On l'inaugura, le 12 mai, par Le Sièf/e de Calais de du lielloy, et L'Esprit de contradiction, du Dufrény.

Ces occupations ne l'empêchent point de vaquer à ses affaires et, entre autres choses, d'analyser ses terres avec M. Valmont de Bomare, alors son hôte; après quoi, tenant la promesse qu'il en a faite au duc de Choiseul, il passe, le IC juin, avec sr»n gendre le duc d'Havre, en Angleterre, afin d'en parcourir les cotes et d'en étudier les places, comme il a fait de celles de la frontière de Hollande jusqu a Dieppe.

Rentré en France le 31 juillet, il obserse une éclipse au Courgain et revient à Calais donner des réceptions, assister â celles de M. Désandrouins et de la princesse de Montmorency, et accueillir, à leur passage, le duc et la duchesse de llichmond, qui lui fournissent l'occasion d'une conversation intéressante sur M. Pitt.

Le 27 août, départ pour l'Hermitage, et retour, le 12 septembre, à Calais, où se succèdent des voyageurs de distinction tels que l'amiral Peacock,

Etant arrivé à Paris le 21 octobre, je m'occupai d'abord de la joie d'être réuni à mon aimable famille. J'allai, pour profiter du beau temps, à Ghâtillon et à Ivry.

Le 24, à neuf heures du soir, ma belle-fille commença à avoir des douleurs pour accoucher. Elles furent terribles, et, vers minuit, le 25 octobre, M. Levret, qui passait pour le plus fameux accoucheur de Paris, qui l'était de Mme la Dauphine et qui avait si bien réussi à la première couche, déclara que l'enfant était mal tourné, et nous commençâmes à bien mal augurer. lime demanda de l'eau : je vis qu'il baptisait l'enfant de son mieux.

L'accoucheur travailla avec la plus grande force, et l'eau lui dégouttait à torrents du visage. On peut juger, de là, ce que souffrait la patiente et, à la fin, vers trois heures du matin, il crut tenir la tète et demanda ses cuillers. Il fallut les aller chercher chez lui au bout de Paris, car il ne veut jamais les apporter, de peur qu'on ne le force à s'en servir trop tôt.

Mon fils, dont l'état était inexprimable, sauta à cheval sans chapeau, et courut au galop les chercher. Les ayant rapportées, l'accoucheur essaya en vain de s'en servir. Après tant d'efforts, on voyait bien que l'enfant ne pouvait être vivant!

J'étais à genoux derrière un paravent. On tenait mon fils éloigné. J'entendis dire, vers cinq heures du matin : « Elle est délivrée ! » Mais je n'entendis pas crier l'enfant. Laraerç, en fit aussi la remarque et se mit à pleurer amèrement, ce' qui marquait bien de l'âme dans un pareil état!

Dès que l'accoucheur fut débarrassé, je le pris à part : il porta dans le cabinet le paquet dans un linge. J'y vis le plus beau garçon mort !

J'appelai Legent, chirurgien, et le priai d'essayer, quoique sans espérance, les moyens de le ranimer. Tout fut inutile : il avait péri dans les efforts pour le retourner. Son malheur venait de ce qu'il était trop fort. On l'enterra, le lendemain.

M. Du Las, la présidente Chauvelin, lord IloUand, etc. Dernier voyage à rHermitage le 4 octobre. Chasses, et retour à Paris le 21.

à Saint-Sulpice, et le baplùme étant sûrement bon dans ce cas (le nécessité, c'était une consolation.

Ma pauvre mère, avec sa sensibilité ordinaire, ma fdle et la princesse de Salm avaient tenu dans la chambre jusqu'aux terribles opérations. Elles s'étaient retirées dans la mienne, occupées à entendre les furieux cris et hurlements, l'n domestique courut dire à mon iils qu'elle était délivrée, mais l'enfant mort. 11 lui sauta, néanmoins, au col de joie. J'arrivai alors et, profitant du moment où on ne songe qu'à la mort, je lui dis tout. 11 n'en vola pas de moins bon cœur dans ses bras. Tout le monde fondait en larmes d'attendrissement. La pauvre mère demandait toujours s'il était mort et ce que c'était et, sur un mot mal entendu, elle crut que c'était une fille qui respirait encore. On la laissa dans cette idée, tout difficile qu'elle fût à soutenir.

Mous remerciâmes Dieu de tout, et on accommoda la mère dont nous étions bien inquiets pour la suite d'une aussi affreuse couche, mais, grâce à Dieu, le lait se passa sans fièvre et, le neuvième jour, elle changea de lit.

Le dernier octobre, j'allai à Versailles; j'y restai deux jours et, outre les fatigantes révérences d'arrivée, j'y fis bien dos choses. La principale était pour le régiment de mon fils, qui allait avoir l'âge de l'ordonnance et qui aurait pu, comme ayant servi avant le règlement, avoir, dans la règle. Un régiment un an devant; mais, quelque chose que j'eusse faite, M. Dubois et le duc de Choiseul ensuite, quoique paraissant bien disposés, me remirent toujours au temps où il y en aurait de vacants. Cela me désespérait, car on peut en faire de vacants quand on veut bien obliger, et je sentais la dilférence, pour lui, de n'être colonel qu'à vingt-quatre ans, tandis qu'anciennement, on l'était souvent à quinze; mais je rendais justice à la sagesse du règlement, et tout le monde était dans le même cas.

Je trouvai que toute la Cour avait pris un véritable intérêt à la malheureuse couche de ma belle-fille. La famille royale m'en parla avec intérêt, et cela faisait voir combien elle avait réussi.

Je travaillai beaucoup dans les bureaux pour tous les particuliers et pour des déserteurs. Il était temps d'agir pour eux, car M. le prince de Soubise, à qui je fis signer ma liste du magistrat, et qui me marqua bien de l'amitié, me donna la convention qui commença à avoir lieu du 6 novembre, pour rendre réciproquement tous les déserteurs dans les Pays- Bas. Elle était cruelle, en n'otant pas la peine de mort et ayant la liberté de les suivre d'un pays dans l'autre, mais elle devait bien contribuer à arrêter cette dépopulation qui avait été à plus de vingt mille hommes depuis trois ans, à cause des changements, et qui, les moindres années, allait à deux mille hommes.

Je soupai agréablement avec M. de Soubise et Mme de Marsan, et je trouvai la Cour tout à l'ordinaire.

Le duc de Choiseul était toujours au pinacle. Je vis, pour la première fois depuis l'affreuse perte du Dauphin, Mme la Dauphine dans son joli logement des petits cabinets, en haut, tandis qu'on lui arrangeait celui de Mme de Pompadour. Mais la Dauphine était dans la douleur. 11 ne paraissait pas qu'elle prenait autant qu'on l'avait cru dans l'esprit du Roi, mais étant le meilleur père, il voyait beaucoup la reine depuis sa maladie, et beaucoup plus sa famille.

Les conseils et les travaux, les chasses, les fréquents voyages, les cabinets et sa famille occupaient son temps, et on disait que le Parc aux cerfs était moins à la mode. La Cour était absolument d'habitude, et assez triste et monotone, mais avait l'air bien réellement de grandeur, et il n'y avait jamais eu si peu de tracasserie apparente, les Choiseul dominant absolument.

Les autres principaux du Conseil, qui me marquèrent bien de l'intérêt, étaient le prince de Soubise, M. de Saint-Florentin, et le maréchal d'Estrées. Ensuite M>L Berlin et de Laverdy ; ce dernier se soutenait, s'étant livré au duc de Choiseul, et, quoiqu'on criât bien contre ses arrangements, on n'avait jamais mieux payé. Tout se remettait tant soit peu, €t même on remboursait. Il est vrai que c'était en faisant de nouvelles dettes, et il est étonnant tout ce que prodtiisit la

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folie de l'achat des petits gouvernements, des petites places, mais c'était à titre onéreux pour le Roi, hors que ce n'était qu'a vie. Mon fils, pour qu'un autre ne rachetât pas, fut obligé d'acheter six mille livres le gouvernement de sa terre de Culan, et chacun en faisait de môme.

La seule affaire dont on parlât, alors, était la suite du procès criminel de M. de la Clialotais où le duc dWiguillon paraissait avoir le dessous, et les Etats de Bretagne, qu'allait tenir, pour la première fois, le duc de la Trémoille, devoir être orageux. D'ailleurs, jamais la Cour, la France et même l'Europe n'avaient été aussi tranquilles.

J'allai faire deux belles chasses à tirer, l'une avec le président Ogier, au-dessus d'ivry, l'autre à Aubervilliers, avec le duc de la Trémoille, et je repris mou goût pour la chasse,, qui était, avec mon cabinet, mes seuls plaisirs. D'ailleurs, je me mis un peu en retraite, et, hors que je tâchais de profiter du reste du beau temps, je fus plus sédentaire que jamais, la couche de ma belle-fille nous engageant à lui tenir compagnie.

Le 14 novembre, j'allai à Versailles, où je finis beaucoup d'affaires de particuliers, et je traitai surtout l'affaire du régiment de mon fils, qui eut ses vingt-trois ans faits le 11 novembre. Ainsi, j étais bien touché de n'avoir pu rendre utile le droit qu'il avait d'en pouvoir avoir eu un à vingt-deux any, comme ayant servi avant le règlement, et de voir que je l'avais fait venir inutilement en campagne, dès l'âge de quatorze ans. J'en parlai fortement au duc de Choiseul que j'accrochai dans un bon moment, au café.

Pour cette fois, je fus tout à fait charmé de lui, car non seulement il me fit entendre que je pouvais être sûr du premier, mais même il me dit : « Je ne peux pas tuer quelqu'un ; vous êtes trcTp honnête homme pour me conseiller de faire, pour cela, une promotion, y en ayant déjà trop eu, mais trouvez-m'en un, faites-en vaquer, et je ferai comme cela ! (en montrant ses doigts ouverts sur ses yeux). »

Je le remerciai fort, car il ne pouvait mieux dire, et, au retour, mon fils entama avec M. de lieuvron, soit pour sa

charge ou autrement, et nous cherchâmes de tous côtés.

En revenant de Versailles, je passai, à Sèvres, chez M. Parent, premier commis de M. Bertin, pour nos affaires de charbon. On nous avait culbuté notre privilège, en permettant à M. de Templeuve et à sa compagnie d'ouvrir au milieu de nous, MM. de Trudaine et de Montigny (1) gâtant tout par leur principe outré de la liberté absolue, confondant ks cas où il y a nécessité de fortes compagnies avec ceux où cette nécessité n'existe pas. Je suivis cela vivement avec M. Laurent et chez M. Bertin, au joli pavillon de Bercy.

Le 21 novembre, j'allai encore, avec M. Ogier, faire une très jolie battue au-dessus d'ivr}-. Il m'y apprit la façon dont M. le comte de Charolais couchait en joue, en ne mettant la main gauche qu'au bout de la sous-garde, ce qui sauve de l'accident de M. de Saint-Florentin. Le lendemain, je fis une très belle battue en marchant, avec les princes Louis (2) et de Rochefort(3), dans la plaine d'Aubervilliers, pour l'essayer. Le matin, j'avais été régler la plantation à Ivry.

Le 24 novembre, j'allai coucher deux nuits à Grosbois, chez M. de Moras, et je m'y amusai extrêmement par la beauté des chasses de toute sorte de gibier, et la bonne compagnie de chasseurs que nous étions.

M. de Quincy, maître des Requêtes (4), y arriva, venant la veille du fameux Conseil extraordinaire où le Roi fit juger que l'aflaire de M. de la Ghalotais, la seule, alors, dont on

(1) J.-Gh.-Philiberl Trudaine de Montigny (1733-1777), fils de Daniel-Charles Trudaine, devint inlt-ndant des Finances à la mort de son père, en 17C9, après avoir été son adjoint, et fut membre de rAcadémie des Sciences.

^2; Le nom du prince de Rohan-Ruchefort, cité ci-après, donne lieu de croire qu'il s'agit de Louis-René-Édouard, prince de Ruhan, né en 1734 évêque in partibus de Ganople, membre de rAcadémie française, ambassadeur auprès de l'Empereur en 1771, grand aumônier de France en 1777, cardinal en 1778.

Voir, sur son goût pour la chasse, L'Ambassade du prince Louis de Ro/ian à Vienne, par Maurice Boutry (page 21).

(3) Charles-Jules-Armand, prince de Rohan-Rochefort, né en 1729, brigadier en 1756, maréchal de camp en 1761, lieutenant général en 1780, marié en 1762, avec Maric-Henriette-Charlotte-Dorothée d'Orléans-Rolhelin.

(i) Boula de Quincy, maître des Requêtes depuis 1739.

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parlât, serait jugée au Conseil des partis, par tous les maîtres des Requêtes, même honoraires et vétérans.

Ce coup d'autorité était des plus forts.

Si la Cour l'emportait, c'était un nouveau tribunal qui pouvait prendre le dessus et ôter aux Parlements, et surtout à celui de Paris, son autorité. Ainsi, cela changeait en partie TalTaire, la faisait celle de tous les Parlements, qui parurent montrer le plus grand feu.

Si la Cour pliait, elle perdait de plus en plus son autorité, ayant toujours le dessous par la nature des démarches qu'on lui faisait faire. Ainsi cette affaire — la seule qu'il y eût alors — devint des plus graves.

Le parlement, regardant l'affaire comme fondamentale pour les lois du royaume, soutint que le Roi ne pouvait faire juger un membre par d'autres que par ses camarades, qui étaient ses propres juges. La Cour soutenait le contraire, et que, surtout, les gens du Roi ne dépendaient que de Sa Majesté.

Le Roi, ennuyé, désirant éviter les Lits de justice, et voulant tâcher d'en sortir, manda tout son parlement à Versailles. Ce fut, je crois, le IG décembre qu'il s'y rendit. Le Roi lui défendit de se mêler davantage de cette alfaire. Sur cela, le parlement arrêta des représentations verbales. On demanda jour. Le Roi l'accorda et soutint son dire et, sur cela, le parlement arrêta des remontrances encore plus vives.

Le 21 décembre, je vis le Premier Président venir demander encore jour. Le Roi répondit qu'il manderait encore tout son parlement pour le lendemain. Tout cela ne se décidait qu'après les plus longs comités et conseils, qui prenaient bien du temps, et le vice-chancelier M. de Maupeou (1), que j'avais vu si ardent contre la Cour, était aussi vif pour, malgré son grand âge, et très attaché à son espèce de place, car elle n'avait pas été enregistrée, le vieux chancelier (2) exilé vivant toujours.

(1) René Charles de Maupeou (1688-1775). premier président du parlement de Paris en 1743, garde des Sceaux et vice-chancelier de France en 1763 ; chancelier en 1768, avait épousé, en 1712, Anne-Victoire de Lamoignon.

(2) Guillaume de Lamoignon (1683-1772), premier président de la Cour des

Le 22 décembre 17C6 fut très curieux (j'étais alors établi à Versailles pour suivre l'affaire du régiment). Dès dix heures du matin, sans qu'on s'y attendit, le Roi descendit au Conseil royal privé ou des partis, où son fauteuil est toujours, et où il est censé être. C'était le lundi, jour ordinaire de ce Conseil, et on y avait convoqué, la nuit, tous les conseillers d'État et maîtres des Requêtes. Le Roi ordonna à M. Le Noir (1) de rapporter l'affaire de M. de la Chalotais, comme pour la juger tout à fait ; après quoi il dit : « Je suis fort content du compte que vous m'avez rendu de cette affaire ! Il me confirme dans le projet que j'ai conçu de la terminer. .Je ne veux pas qu'aucun jugement intervienne ; mon intention est que tous les délits et procédures demeurent éteints et assoupis. J'ordonne, en conséquence, qu'on dresse les lettres patentes à ce sujet, et je charge mon vice-chancelier de les faire publier au Grand Conseil, me réservant de pourvoir au surplus. »

Etant remonté, il tint un grand Conseil d'Etat, pendant lequel le parlement arriva. Je n'avais jamais vu cette cérémonie. J'en fus témoin et je m'en instruisis. Le parlement, qui avait été convoqué de grand matin, et avait reçu ordre de venir, était parti au nombre d'environ cinquante carrosses qui vont ensemble à la file, et arrivent, et partent au petit pas. Ils n'ont point d'honneurs ni de cérémonie à l'arrivée. Ils descendent, comme tout le monde, à la cour des Princes, et vont attendre en bas, où le grand-maitre des cérémonies les reçoit dans les salles du Conseil, et tous leurs carrosses se rangent sur le côté de la cour des ministres, derrière la garde (qui était entrée parce que le Roi allait à la chasse), et ces carrosses-là ne détellent pas.

Après que le Conseil eut duré deux heures, A^ers une heure

Aides en 1746, chancelier de France en 1730, avait épousé en secondes noces, en 1713, Anne-Élisabeth Roujault.

(1) Jean-Ciiarles-Pierrc Le Noir ;1732-1807;, succéda à son père comme lieutenant particulier au Chàtelet, en 1733, et fut nommé lieutenant criminel en 1739. Maître des Requêtes en 1763, il fut mpporteur dans l'affaire de la Chalotais, et devint lieutenant général de police en 1774.

2'AS .lOlHNVL DU DUC I»K CROY

après-midi, le Hoi manda 1(^ p.irlomont. Il ;irriva, meno par M, de Saint-Florentin, secretairo d'ii^tat do Paris, etlcg-randmaitrc des cérémonies, et précédé de six de leurs huissiers, qui entrèrent.

Je comptai cent trente-six gens en robe, en tout, et, voulant voir cela, je poussai tant, quoiqu'on n'entrât pas, qu'ayant les entrées, Thuissier me laissa pénétrer après eux; mais la porte resta ouverte, ce qui caractérise l'audience publique.

Le Hoi était, à l'ordinaire, dans son fauteuil, contre la cheminée du fond de la chambre du lit. 11 se découvre tant qu'ils entrent, puis se couvre et leur dit ses ordres ou sa réponse, qu'il lut comme la prononçant de mémoire. Il parla avec autant de noblesse que de fermeté, et toujours avec un air de bonté. Derrière son fauteuil, et des deux côtés, sont ses grands-officiers et son Conseil, et le Parlement est en cercle devant lui, le Premier Président à la tête.

J'avoue que ce spectacle m'émut et me frappa : ces cérémonies-là sont toujours imposantes.

Le Uoi leur dit : « J'ai voulu connaître, par le procès que j'ai fait instruire, la source et les progrès des troubles qui s'étaient élevés dans ma province de Bretagne. Le compte qui vient de m'en être rendu m'a déterminé à prendre le parti de ne donner aucune suite à toute cette procédure. Je ne veux pas trouver de coupable. Je vais faire expédier des lettres patentes de mon propre mouvement, pour éteindre, par la plénitude de ma puissance, tout délit et toute accusation à ce sujet. J'impose surtout le silence le plus absolu, et, au surplus, je ne rendrai ni ma confiance, ni ma bonne grâce à mes deux procureurs généraux de mon parlement de Bretagne que j'ai jugé à propos d'éloigner de cette province. C'est ce que je veux bien répondre à vos représentations. Mon parlement n'aurait pas dû manquer de confiance en mes bontés. Il ne doit jamais oublier que l'esprit de sagesse réglera toujours l'usage de mon autorité. »

Après quoi, le Roi se découvre, et chaque membre du Parlement s'incline et se retire en arrière.

Voilà comme se passa cette journée remarquable dont chacun raisonna suivant son opinion.

Cependant, aussitôt cette affaire à peu près terminée par la pleine puissance du Roi, il fit sortir M. de la Chalotais et les autres de la Bastille, et l'envoya, avec son fils, aussi procureur général, en exil à Saintes, ce qui fit beaucoup crier sa famille, qui demandait un jugement et se plaignait que c'était continuer de déshonorer quelqu'un en refusant la justice que le Roi doit à ses sujets, et chacun en raisonnait suivant le parti dont il était. Mais si l'affaire pouvait en rester là, il n'avait pu prendre un parti plus ferme pour maintenir son autorité. Le lendemain de celte décision, le duc de la TrémoïUe partit avec sa femme pour aller présider aux Etats, comme président de la Noblesse, à cause de sa terre, belle, chère et difficile place, et le duc d'Aiguillon alla encore tenir les États comme commandant dans la province. Le duc de la Trémoïlle réussit au mieux, d'abord, et sa mère et sa femme toujours, mais, dans la suite, il y eut bien des embarras : les Bretons accordèrent de bonne grâce les objets d'argent, mais firent bien des efforts pour ravoir M. de la Chalotais et l'ancien parlement.

MM. de la Chalotais restèrent plus tranquilles qu'on ne croyait, et le parlement aussi, qui se contenta d'arrêter des remontrances, et qui reporta son feu sur les ecclésiastiques. Ainsi, cette longue et singulière affaire en resta là pour ce temps, et la Cour y eut un peu moins le dessous qu'à l'ordinaire. En général, depuis la démarche que le Roi avait faite en allant tout à coup au parlement y parler ferme, et depuis qu'il agissait plus par lui-môme, il parut y avoir plus de fermeté, et l'autorité reprit un peu.

Le 29 novembre, j'allai seul, deux heures, dans la plaine Saint-Denis, où je tirai mieux qu'à mon ordinaire, et cela m'amusa, mon goût pour la chasse ayant bien repris.

Le soir, ma mère donna à souper à toute la famille de ma belle-fille, qui eut, enfin, la joie d'y voir son frère, pour la poitrine de qui on avait craint, et qui était bien remis. Le prince de Salm ne l'avait pas laissé sortir depuis trois mois,

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