‹ Journal inédit du duc de Croÿ, 1718-1784; (volume 2)Chapitre 10 sur 15 · RES TT T PF SN " CR · texte numérisé non relu

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quatre cents, tous écrouelleux vérifiés et qui en montraient bien les marques. A cause de la chaleur, cela puait et était d'une infectiontrès marquée, de sorte qu'il fallait bon courage et force au Roi pour faire toute cette cérémonie, que je n’aurais pas crue, sans l'avoir vue, si rude et répugnante.

La foi de ces bonnes gens était bien remarquable : ils étaient à genoux, les mains jointes, attendant avec un air de foi et de confiance vive et réellement touchante, de sorte que, ne fût-ce que par l’extrème révolution que cela leur fait, je ne serais pas étonné que plusieurs aient été guéris.

Je priai les Gardes du corps qui suivaient le Roi en file, de me laisser mettre, pour un petit temps, derrière lui, pour bien examiner, de sorte que je le suivis précisément derrière lui, et puis assurer que l'infection était grande. Le Roi, dans le petit manteau de l'Ordre, et couvert du chapeau à plumes, touchait bien réellement deux fois chaque malade, avec les doigts et la main ouverte, sur les joues, puis, de l'autre sens, du front au menton, en disant : « Dieu te guérisse, le Roi te touche! » Comme cela allait vite, et de suite, et qu'on ne pouvait répéter cela si souvent, ille marmottait et touchait chacun assez vite, mais avec une attention et un air de bonté remarquable, comme s'il pensait : « Je me suis bien mis en état de grâce, et, de mon côté, je fais tout ce que je peux, de tout mon cœur, et sans ostentation, ni faiblesse! » |

Il est certain que, fait comme il le faisait, et reçu avec la foi qu'y mettent ces bonnes gens, cela est très remarquable et édifiant. Le premier médecin met, par derrière, la main sur la tète de chacun pour la tenir ferme, et le capitaine des Gardes de quartier, qui était M. de Beauvau, prend avec des gants, pour la sûreté, entre ses deux mains, les mains jointes de chacun ; les maréchaux de France et les Grands officiers de la couronne marchent devant le Roi. Telle est cette ancienne cérémonie.

L’ayant suivie assez longtemps et bien examinée, je revins trouver ma compagnie pour voir le retour de la cavalcade. Quand le Roi eut fini, ses deux frères et le duc d'Orléans lui

donnèrent à laver, suivant l'usage, d’abord avec du vinaigre. puis de l'eau, puis de l’eau de fleur d'orange.

Après cette cérémonie, le Roi alla à Saint-Remi reprendre son habit riche, voir la Sainte-Ampoule et le trésor, puis remonta à cheval, et la cavalcade repassa dans le même ordre ; il salua de bonne grâce, et cela fait, un moment, un bien beau coup d'œil!

Tout cela fini, j’allai avec mon fils et ma belle-fille voir la belle église de Saint-Nicaise, où l’on voit qu'elle a été faite du temps qu'on ne disait pas de basse messe, car il n’y a pas une chapelle. Le vaisseau, à l'antique, est très bien ouvert, très beau, et on a fait, à la moderne, un chœur etun maitre-autel isolé, des plus gais, et avec un superbe parement de marbre. A l'entrée de l'église, il y a, je ne sais pourquoi, un grand mausolée d’un empereur romain, avec les plus beaux bas-reliefs antiques.

On nous mena voir, en dehors de la croisée, à droite, le fameux pilier tremblant. C'est un des contreforts à jour de dehors, fort élevé, et qui remue en haut, de trois ou quatre pouces, quand on met en branle une des cloches, dont, pour ne pas l’user, on a ôté lebattant. Ce n’est pas curieux à voir, mais on dit que la raison physique n’en est pas aisée à trouver, et que le czar Pierre resta bien longtemps, en haut, à contempler ce phénomène, piqué de n’en pouvoir trouver la cause. Cela tient au dehors, et non au-dedans de l’église, Ce n’est pas l'ébranlement de l'air, puisque la cloche n’a pas besoin de sonner, mais, apparemment, quelque rapport entre les supports de la cloche et le contrefort mal assuré de côté, quoiqu'il paraisse bien faire arc-boutant.

A 2 heures, j'allai diner chez le duc de Bourbon, gouverneur de Champagne, dont son père le prince de Condé faisait les honneurs. C'était la plus grande et meilleure chère possible. M. le prince de Condé me traita au mieux, et nous parlâmes de beaucoup d'objets intéressants. Il venait des états de Bourgogne, et raisonna fort juste sur l'objet des grains.

Je passai le reste dela soirée à examiner à fond un cabinet

complet de coquilles de M. Favart (1), chanoine qui a fait le Dictionnaire des coquilles. Cela est beau, et il fut aise de trouver un vrai naturaliste en moi. M. de Cassini logeait chez lui.

À la nuit, j'allai voir rentrer le Roi, qui avait été se promener à la belle promenade. L’affluence du beau monde y fut étonnante : on s’y portait. Le Roï alla voir le petit camp et se montra avec cet air de bonté et de franchise qui gagne les cœurs. Aussi, cette promenade, et le jour qu’il se montra dans la galerie lui en gagnèrent-ils bien des milliers. A son arrivée, le peuple était assez froid, mais, après, tout fut pour lui et, sans la cherté des blés, l'enthousiasme du début de son règne aurait repris en entier. Mais, enfin, pour ce moment-là, tout le monde fut enchanté, et il est certain qu’on ne pouvait pas voir un sacre et un couronnement mieux réussis.

J'ai oublié de dire que, ce même soir, après le diner chez le duc de Bourbon, j'allai chez le maréchal du Muy qui me traita au mieux, et que je mis dans le meilleur train des affaires que j'avais pour Calais et pour tout, et que de là, j'allai chez le Contrôleur général M. Turgot, qui était si craint et haï pour ce qu’on appelait le fanatisme de ses systèmes, mais dont je fus fort content, malgré la lettre où il avait paru me menacer du poids de l'autorité. Je parus partisan de son système et je l’étais, en effet), de laisser libre le commerce des grains, quand ïl n'y a pas de cas forcé qui oblige à y pourvoir autrement. Je le ramenai donc adroitement, et j’en tirai plus que les autres. Il convint bien qu'il fallait faire fournir les marchés. Il demandait que ce ne fût que par bonne amitié, mais on voyait bien qu'il revenait un peu deses systèmes trop généraux, et sentait qu'il y a des cas où il fautun peu forcer. Je lui parlai ferme contre la cupidité outrée. Il demandait des preuves, et avait raison, car on cria tou'ours, et quandil faut prouver les grands abus de cupidité outrée,

(1) L'abbé Favart d'Herbigny, chanoine de Reims, mort le 4 septembre 1193, auteur d'un Dictionnaire d'histoire naturelle, qui concerne les teslacées et coquillages de mer, de terre el d'eau douce. Paris, 1775, 3 vol, in-8.

on estembarrassé. Enfin, nous convinmes assez bien de nos faits. Il me parla du canal du pauvre M. Laurent ; il en “voulait un, mais doutait de la possibilité de celui sous terre. Je l’en assurai. Il me dit qu'il m'enverrait MM. d’Alembert, l'abbé Bossut (1) et Condorcet pour leur montrer des posgibilités aux endroits étroits des rivières, le reflux des eaux leur paraissant le grand obstacle, parce qu'ilsne voyaient pas que la lenteur dont cela est tiré ôte cet effet. 11 me montra d’autres projets pour joindre les quatre rivières. Par ces deux conférences, je tirai parti de mon voyage et m'ôtai les inquiétudes que j'avais de ces deux ministres, ce qui acheva de rendre mon voyage à Reims bien agréable.

Le jeudi 15 juin, jour de la Fète de Dieu, je me rendis chez le Roi, où j'achevai de traiter avec tous ceux à qui j'avais affaire, et, à 10 heures, nous suivimes, avec mon fils, mon gendre et le duc de Charost, notre ami, Sa Majesté à l'église, ce qui avait toujours grand air, et, de là, à la grande pro cession.

Il faisait très chaud; la Reine et les dames suivirent avec des parasols, ce qui n’est guère ordinaire. L’affluence du peuple était des plus fortes, tous les environs s'étant rendus pour voir le Roi à cette procession. Le peuple m'y toucha aux larmes, par les cris et les expressions de joie qu'il montrait, ainsi que par les plaintes de ceux qui ne l'avaient pas bien vu et qui criaient : « Mais il fallait nous le montrer! Il est trop confondu ! » En effet, on sait qu'on va trop pêlemêle.

Je suivis toujours les maréchaux de Broglie et du Muy, qui suivaient le capitaine des Gardes, qui suitle Roi. Dans les coins où il y avait le plus de peuple, ils faisaient des exclamations et des efforts pour voir le Roi, réellement tou chants. Nous leur montrions la Reine, mais c'était le Roi

(4) L'abbé Charles Bossut, mathématicien (1130-1814, membre de l'Académie des Sciences en 1768, a publié de nombreux travaux touchant la mécanique, les mathématiques, etc. 11 a aussi donné une édition des Œuvres de Pascal (1719) et un volume de Nouvelles expériences sur la résis= lance des fluides (1182), en collaboration avec Condorcet ct d'Alembert.

qu’on voulait voir, et tout, jusqu'aux toits garnis, faisait bien, Le plus beau, et ce qui fut réellement superbe, fut le tour de la place. Cette place Royale, qui a la statue pédestre en bronze de Louis XV au milieu, était achevée des trois quarts en beaux bâtiments réguliers, couronnés en terrasse à l'italienne, sur lesquelles étaient les dames couvertes de leurs parasols, ce qui faisait un couronnement aussi riche que singulier. Les-troupes de la Maison du Roi à cheval, et tout ce monde immense faisait au mieux.

Il y avaït, au fond de la place, un reposoir où nous entrâmes et où il fit une telle chaleur que tous les cierges coulèrent et tombèrent à la fois, ayant fondu. Nous revinmes, par cette grande chaleur que le Roi soutenait mieux que les autres et, en tout, il fit toujours tout au mieux, hors qu'il eût été à souhaiter qu'il n'eùt pas sa façon de se tenir et de se dandiner en parlant ou en marchant, maisil est difficile d'égaler la belle figure qu'avaient Louis XIV et Louis XV. D'ailleurs, l'air de bonté du Rotï était bien fait pour plaire.

La procession rentrant, nous percâmes la foule en passant devant l’auberge où j'avais pris la chambre dont les fenêtres sont si bien placées, tout devant le portrait. Nous avions tous entendu la messe devant, de sorte que c’est là où nous quittâmes la Cour, et nous eûmes encore, de nos fenêtres, le reste de ce superbe coup d'œil, de cette foule devant ce beau portail et cette magnifique colonnade, coup d'œil qui nous fit terminer notre voyage de Reims dans son beau. Je trouvai là ma belle-fille avec la maréchale du Muy, que j'avais vue si Jolie, étant Mile de Blanckart, chanoinesse à Neuses, dont la connaissance s'était faite et entretenue par lettres.

La foule passée, nous revinmes chez notre aimable hôte, M. Grard, riche négociant, où nous fümes au mieux, et nous nous préparâmes au départ, qui eut lieu à une heure et demie (1).

Aïnsi finit notre beau voyage à Reims, qui mérite quelques réflexions, avant de passer à autre chose.

(1j Nofa : le Roi partit en grand appareil, le lendemain à deux heures. (Note de l'Auteur.)

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En général, tout le monde est convenu que non seulement ce sacre s'est passé au mieux, sans la moindre dispute ni accident, mais mème, ce qui est bien rare, qu’on a tout trouvé au-dessus de l’idée qu'on s'en était faite. Tout fit honneur à MM. de Duras, de Dreux et à tous ceux qui en furent chargés. On suivit les petits livres à la lettre. Tout fut au plus magnifique, et dans le meilleur ordre possible, et chacun convint qu'il aurait été fort fâché de n’y pas être.

La ville de Reims estextrêmement embellie, depuis le sacre de 1722; elle est belle, propre, et a beaucoup de logement. Chacun se loua du sien et de ses hôtes. Il y a des promenades superbes, l'air y est bon, et la cherté n’y fut pas si grande.

Comme j'ai vu, avec attention, un couronnement d’Empereur à Francfort, je pus comparer : à ceux-ci, la cérémonie du couronnement et l’intronisat'on serait mieux, l'entrée aussi, si toute la Maison du Roi y était comme à l'ordinaire. A ceux de Francfort, le festin est infiniment mieux. Les électeurs et les grands officiers de l’Empire étant réels, font plus d'effet ; il y a plus d'ordre et de distinction, et, la bulle d’or étant suivie à la lettre, plus d’uniformité qui en impose d'autant plus que les Empereurs ne prennent leur titre que de cette cérémonie, qui y parait, par là, plus nécessaire.

Le Roi se fit aimer pour s'être montré; cela me rappela comme j'ai vu l'Empereur (sic) de Bavière gagner un million d’âmes par deux révérences, et combien 1l faut peu, une couronne sur la tète, pour gagner les cœurs!

Les objets qu’on peut alléguer contre ce sacre sont les suivants : sitoute [a Maison du Roi avait été campée auprès, comme c'est l'usage, cela eût rendu l'entrée et le mouvement plus imposants. Il aurait été à souhaiter que le Roi eùt parlé à quelques personnes du peuple et mis autant de majesté à la Louis XIV, qu'il montra de bonté et de zèle pour tout bien faire ; que la Reine, qui, d’ailleurs, y mit toute la grâce possible, eùt moins montré de prédilection pour Mme Dillon, ce qui fit des jalousies; que M. le duc de Chartres et M. le comte d'Artois, qui le copiait malheureusement, eussent eu un meilleur ton, tout le reste ayant fait au mieux.

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