III
On trouva la décoration de l’église trop renfermée et trop théâtrale. Peut-ètre que des gradins qui la rempliraicnt tout entière feraient plus d'effet, mais le trône ne pouvait guère être micux. On jugea que le banquet royal n'avait pas d'apparence, que la cavalcade avait été trop peu garnie ; qu'il n’y avait ni assez de courtisans, ni assez d'étrangers : à l'égard des courtisans français, on ne compte que trente-deux dames au-delà du service ; encore étaient-ce les familles de ceux qui y devaient être, et on ne compte qu’une vingtaine d'hommes, dont beaucoup dans le même cas, car, par exemple, le maréchal d'Harcourt et moi y devant être, il était simple que nos familles y vinssent.
Quant aux étrangers, on n'en compte qu'une soixantaine, ce quiest bien peu. Cela vint beaucoup de la crainte qu'avait causée la révolte des grains, et cette circonstance fut bien malheureuse, mais, d'ailleurs, on n’en parla pas, et tout 8e passa comme si elle n'avait pas eu lieu, et, sùrement, si l’on avait cru ce sacre si beau, et si l'on avait su qu'il se serait si bien passé, il y aurait eu plus de monde; la chose en valait bien la peine!
J'ai oublié de dire que M. de Maurepas était resté à Versailles, pour veiller à tout et, en particulier, aux couches de Mme la comtesse d'Artois, en cas que, comme cela pouvait arriver, elle fût accouchée à sept mois. L'absence ne lui fit pas de tort, le Roi lui écrivit de belles lettres et ne décida pas sans lui. S'il était venu au sacre, il aurait pu y assister, comme ministre, à la même place où il était déjà, comme tel, en 1722, chose bien extraordinaire! Le parti du duc de Choiseul, la Reine à la tête, se remua beaucoup sans paraître gagner auprès du Roi, mais, à la fin, cela pouvait l’emporter. Tel était l’état de la Cour, où MM. de Maurepas et Turgot dominaient pour les affaires, et un peu la Reine pour les grâces.
Je partis de Reims à une heure et demie, dans la voiture de mon fils et de ma belle-fille, la mienne suivant. Nous allâmes bien et agréablement. Il y avait des six et sept cents chevaux aux postes. Le pays, de Soissons à Attichy, est
fort beau, et nous arrivâmes à sept heures du soir au bac.
Il y eut beaucoup de monde de grand ton, à cause du passage. D'ailleurs, je passai deux jours agréables à Attichy, et par un beau temps chaud.
Le 18 juin, dimanche, après la première messe, je partis, et j'arrivai à Paris (laissant tout ma famille à Attichy) à quatre heures. Dès le lendemain, j'allai chez le maréchal de Biron, j'y dinai trois jours, où nous eùmes de grands travaux pour l'arrangement des troupes, pour achever d'assurer la tranquillité jusqu’à la moisson. 11 fut fort content de nous, et nous de lui.
Je fus fort aise de passer, seul, quelques jours d'été à Paris, ce qui m’arrivait si rarement, et j'y courais et voyageais comme un étranger. Je vis de belles plantes chez un pépiniériste nommé Henri, et chez l’habile M. Janssen. Je fus enchanté du Cours (1) qu'on commençait à paver, et l’on achevait la montagne : cela est bien beau! Je fus très aise de voir, de dehors, le long des blés, le singulier jardin du duc de Chartres (2); c’est le vrai ton riche chinois, et une décoration de la Chine réalisée. J'allai, un moment, à Châtillon, qui se sou tenait bien, et que je voyais si rarement!
Je trouvai, à Paris, mes cinq petits-fils charmants, et qui me firent passer, avec eux, des moments bien sensibles pour mon cœur ! Notre jardin embaumai, et je regrettais toujours de ne pas pouvoir voyager, en été, dans Paris, vrai temps de le bien voir. Mon fils et ma belle-fille étant revenus, je passai les deux derniers jours avec eux, et beaucoup avec Mmes de Leyde et de Guerchy, femmes de bien bon ton, et je fis un travail considérable pour tout payer et, en particulier, dix mille cinq cents livres, rien que pour mes habillements du sacre.
Tout étant réglé, et entrant dans ma cinquante-huitième année, ce jour-là, je partis, la nuit du 24 au 25 juin, pour Amiens . . . . . . . . + . + + + EE
(1) Aujourd’hui les Champs-Elysées.
(2) Aujourd'hui le Parc Monceau. | (3) Arrivée à Condé le 2 juillet, puis à l'Hermitage. Promenades aux
Le grand événement, par les suites qu'il pouvait avoir, de la mort du maréchal du Muy, qui avait bien profité du moment pour avoir ce titre et en peu jouir, est trop important pour ne pas entrer dans les détails.
On assure qu'ayant dit tout son projet au Roi seul, il lui avait dit que, s’il en mourait, 1] lui conseillait M. de Castries. La fermeté avec laquelle il exécuta ce plan de mort est très remarquable; aussi était-ce un homme ferme, inflexible et vertueux.
La nomination tardant, on donna, en attendant, ce portefeuille à M. de Vergennes. Les intrigues sourdes ne pouvaient être plus fortes à Fontainebleau, puisqu'il s'agissait de voir quel serait Île part qui l'emporterait, et si c'était celui qui était le plus fort par ses partisans, il devait être très dominant. Quoique le Roi yÿ fùt extrèmement opposé, je pensais que, si cela tardait longtemps, ce serait le duc de Choiseul, par la raison qu’une place, si elle est bien attaquée, se rend, à la fin.
Si c'était M. de Castries, ma belle-fille m’écrivit avec force pour m’engager à tâcher d'avoir son commandement de Flandre, et mème de Ilainaut; mais je la priai de goûter les rai-
environs. Visite au Quesnoy avec son fils qui vient de Saint-Amand, où il était allé soigner des coliques néphrétiques. Saint-Omer. Calais.
I s'occupe alors du «helvéder » de Courygain et de l'affaire de M. de Bienassise, rédige un mémoire sur Les causes de la pauvreté du peuple et son remède, enfin exécute un travail géosraphique inspiré par le second voyage de Cook.
Course à Ardres. Réception de la nouvelle de l'accouchement de la comtesse d'Artois, de l'entrée de Malesherbes au Conseil, et du triomphe des Encyclopédistes. Départ, le 31 juillet, pour Boulozne, Montreuil, Amiens, Croÿ-Waillv. Retour à l'Hermitase le 13 août.
Le 18 à Douai, puis à Calais. Commencement d'un travail sur La Carte Polaire. Retour à l'IHermitage le 5 septeinbre. Le + octobre, arrivée du marquis de Condorcet, qui vient conférer avec M. de Croÿ sur l'établis<ement du € canal souterrain » dont il a été parlé ci-dessus. Réceptivn de la nouvelle de la mort de M. du Muy, et de son remplacement par le comte de Saint-Germain.
À cette époque, M. de Croÿ travaille, de sept heures du soir à trois heures du matin, à son fistoire de Condé commencée en 1537, et à l'histoire de ses terres, notamment à celle des environs de l’Hermitage depuis l’an 1545.
Il est de retour à Paris le 15 décembre,
sons qui m'en éloignaient. J'étais bien, et, quand on est bien, il faut s’y tenir. Le duc d'Havré et sa femme m'en écrivirent aussi. Le duc d’Havréallait à Fontainebleau y travailler sans ma permission. Je fis tout ce que.je pus pour les dégoûter de cela. J'étais également commandant de province. Je pouvais être plus nécessaire et occupé à la moindre inquiétude contre l'Angleterre, et, surtout dans l’état de ma santé, c'était m'ôter toute tranquillité que de m'attirer, même chez moi, les tracasseries terribles d’une multitude d'officiers; mais je me tranquillisais sur ce que je voyais bien que tout cela serait sans effet.
Fontainebleau se perdait en conjectures, intrigues et démarches inutiles. Nous en reçûmes toutes les nouvelles qu’on en pouvait avoir. Je l’avais tant vu dans les grands événements, que je sentais bien le bonheur de n’y pas être.
Le jeune Roi était bien à plaindre, ne sachant à qui entendre, et les Rois sont bien malheureux de ne pouvoir voir par eux-mêmes, ayant toujours des objets où il faut se décider, chose toujours difficile à ceux qui veulent le bien.
Il paraissait décidé, par les nouvelles, qu’on ne nommerait pas le secrétaire d’État de la Guerre, de tout le voyage. On mandait que ce ne serait pas M. de Castries, que son moment était manqué ; ainsi cela répondait à ce qui me regardait, Paris avait beaucoup nommé M. de Taboureau, mais il nous manda lui-mème avec joie qu’on n’en parlait plus. On avait parlé de M. du Châtelet, du duc et du comte de Broglie, de M. de Vogüé (1), qui était un des bons, et d’autres. Mais alors on assurait qu’on avait envoyé le courrier à Vienne, à M. de Breteuil, et c'était lui qui paraissait alors le plus vraisemblable. *
D'un autre côté, il paraissait que le parti de M. Turgot se soutenait, car on disait qu’il avait obtenu un ordre aux trésoriers de la Guerre d'aller travailler chez lui, et on disait
(1) Charles-Francois Elzéar, marquis de Vogüé, né en 1713, maréchal de camp en 1748, lieutenant général en 1758, avait épousé, en 1732, Marie- Madeleine de Truchet. On parlait de le nommer maréchal de France, quand il mourut, en 1782.
qu’on voulait profiter de l'intérim pour connaître toutes les dépenses de ce département : il était apparent que ce n’était pas pour les augmenter. Il était aussi question d'établir un conseil de Guerre comme à Vienne, d'ôter au secrétaire d'Etat de la Guerre les départements des provinces. On doutait que M. de Breteuil l’acceptât avec tant de diminution, et cela faisait qu’on croyait qu’on ne nommerait qu'un sous-œuvre. Tout cela n’annonçait rien de brillant pour la partie de la Guerre, et une grande différence avec les temps des Louvois et des d'Argenson, mais ce n’était que des on dit, et on se perdait, à Fontainebleau, en conjectures, cabales et tracasseries.
Cependant, nous apprimes que, le 20 octobre, le Roi avait envoyé un courrier à M. le comte de Saint-Germain, qu'on disait fait ministre de la Guerre. Quelque bon qu'il fût, ayant quitté notre service, on ne s'attendait sûrement pas à celuilà, surtout avec les ennemis qu'il avait,
La nouvelle se trouva vraie. M. de Saint-Germain était un gentilhomme de Franche-Comté, où il avait été élevé dans une pension pour des gentilshommes pauvres. Ayant beaucoup d'esprit et un talent naturel distingué, il fit de très bonnes études et fut très instruit en tout genre. On dit qu’il fut ou voulut être jésuite. 11 passa, jeune, officier de milice chez l’Electeur palatin, et de là, dit-on, pour une affaire, au service d'Autriche, puis à celui de Bavière où il fit sa fortune et parvint à un grade au-dessus, disait-on, de celui de maréchal de camp. La guerre de 1740 acheva de le faire connaitre et distinguer, Il passait pour inconstant. Comme français, nous le recherchâmes. Je le connus en 1742, en Bavière, où il avait grande réputation. Enfin il prit du service en France, en 1746, comme aide de camp, mais il prétendait qu'on lui faisait tort, parce qu’il avait un grade supérieur en Bavière. Aussi fut-il fait lieutenant général le 10 mai 1748.
Il s'éleva, entre lui et tous les Broglie, une grande jalousie. Elle éclata dans la guerre qui survint, et on a vu, fort au long, dans mes Mémoires (1), combien, surtout en 1760,
1) C'est-à-dire dans la partie du Journal où l'auteur raconte ses campagnes.
je me donnai de soins inutiles pour les concilier, et combien, à l'affaire de Corbach, je lui fus utile en engageant, enfin, le maréchal de Broglie à faire soutenir le bois qu'il avait si bien emporté, et où on le laissait écraser. Il s’ensuivit, après, une lettre trop vive des Broglie, ce qui lui fit quitter le corps qu'il commandait avec tant de distinction, et où il était adoré des troupes. Il avait le cordon rouge; il résulta de tout cela qu'il quitta, et que, peu d’années après, il fut appelé en Danemark où il fut fait généralissime et ministre, à la tête de tout le militaire, qu’il remit sur un bon pied. Mais, soit inconstance, soit disgrâce, il quitta encore ce ser vice et revint vivre en particulier pauvre, en Franche-Comté, aimant et entendant bien l’agriculture et l’économie rurale, et s’entendant à tout. On dit qu'il était, alors, établi à Bordeaux où il avait pris maison, je ne sais pourquoi,
Il avait été question du comte, puis du maréchal de Broglie pour être ministre de la Guerre. Les Broglie paraissaient bien en Cour; ainsi, on ne songeait point du tout à M. le comte de Saint-Germain, dont on avait même, contre l'usage, enlevé le nom dans l'Almanach militaire, de sorte qu'on ne savait plus où le mettre. 11 fallut l'yrétablir l'avantdernier, et avant M. de Vallière, à la promotion du 10 mai 1748. Au moyen de quoi, il n’avait pas encore de maréchal de France devant lui, de ses cadets, M. le maréchal de Duras étant un peu son ancien, en France.
C'était assurément, à l’inconstance près, et à cela près qu'il croyait toujours qu'on voulait le perdre, un des militaires du plus grand talent naturel, des vues les plus justes et les plus perçantes. Ce choix devait écraser le parti des Broglie, et peut-être éloigner celui des Choiseul, dont on ne parlerait plus, si celui-ci réussissait et pouvait rester quelque part. Ilavait, alors, entre soixante-deux et soixante-cinq ans.
Je pouvais me flatter de devoir être bien avec lui. C'était un bon choix pour nous, et pour mon fils, à qui il avait vu faire sa première campagne, en 1760. De plus, entre les deux guerres, il commandait en Flandre, résidait à Valenciennes et Y était fort aimé. Voilà donc un événement inattendu et qui
pouvait avoir de grandes suites, soit pour changer encore notre militaire, reporter à faire la guerre, ou pour l'événement de la mort de l’Électeur de Bavière, qui était le plus critique qui püt arriver à l'Europe, et qu'il connaissait bien. D'ailleurs, cela changeait bien des partis à la Cour!
On l’attendait, le 26, à Fontainebleau, deux jours après que sa nomination fut publiée, ce qui faisait voir que cela s'était mené devant secrètement, mais 1l manda qu'il n’avait ni voiture, ni habit, ce qui retarda de peu. On dit qu'on lui donna cent mille francs pour les débuts. Il arriva le 26 au soir, et, dès le 27 octobre, il prêta serment entre les mains du Roi, pour la charge de secrétaire d'État de la Guerre. Ainsi, ce fut affaire faite, et sans qu'il eût été fait maréchal de France, quoiqu'il eût été généralissime en Danemark, mais il n'y avait pas de ses cadets en France qui le fussent. J'imagine qu'on le lui promit, et que c’est ce qui le tenta. Il est sùr que ce n’est pas un homme ordinaire ; ainsi, cela peut faire effet.
Je donnai les deux premiers jours à m'arranger dans mon plan qui était, voyant que je pouvais tomber d’un moment à l’autre, de renoncer aux nouveaux ouvrages de longue haleine, mais de rassembler, faire copier et relier doubles toutes mes œuvres et tout rendre pratique et durable, et dans des endroits différents, pour que ce que j'avais fait ne fût pas perdu.
Outre la grippe, qui était une épidémie presque générale, je trouvai Paris, comme tout le royaume, bien intrigué de tous les srands changements qu'on annonçait.
On avait parlé de Lit de Justice et de sept édits qui changealent tout pour la partie du Contrôleur général, et même il y en avait un qui annonçait la révocation de l’Édit de Nantes. Les vivres, les corvées, les coches, le transport des bagages des troupes étaient déjà faits, de sorte que, s’attendant à un changement total, toute la partie des régies, des communaurtés d'ouvriers, des employés de toute espèce, enfin un monde prodigieux était en transes, Mais onsut que, hors ce qui était fait, M. de Maurepas, qui avait seul la confiance du Roi et, quoique sans titre, comme premier ministre, les autres allant travailler chez lui, avait rejeté tous ces édits de M. Turgot,
lequel paraissait lui-même sur le côté, et qu'il n'était plus question ni de Lit de Justice, ni de tout cela, mais de bien d’autres choses.
C'était M. de Saint-Germain qui changeait tout, ce qui,en qualité de son ancien ami, m’obligea d'aller à Versailles. N'y ayant pas été depuis que j'y avais vu expirer Louis XV, je m'y rendis, le lundi 18 décembre 1775, à trois heures un quart. Je mangeai un morceau chez M. le prince de Tingry, où on était fort noir.
J'attendis deux heures et demie debout, chez le Roi, le débotté, qui traîna ce temps-là, puis le duc de Duras me présenta dans le cabinet. Le Roi se rhabillait. 11 dit à celui qui lui passait son habit, en riant : « Vous êtes bien maladroit, et ne me dites pas un mot, ni aux autres non plus! » Voilà tout ce que j'en eus, pour ma première rentrée à Versailles. J'allai prendre langue chez M. de Maurepas. On me remit avec tout le monde, à une audience, le lendemain, entre onze heures et midi.
J'avais fait demander chez M. de Saint-Germain : il me donna rendez-vous à sept heures, et j'y allai. Il n’y avait personne : on m'annonça, et il me fit entrer tout de suite.
Je ne le trouvai pas vieilli: il m'embrassa et me reçut avec la plus grande amitié. Avec sa mémoire etsa présence d'esprit ordinaire, il me rappela que c'était à Aix-la-Chapelle la dernière fois que nous nous étions vus; qu’il savait bien ce que j'avais fait de bon à Corbach.
Je lui contai d'abord le malheur de mon fils, sa perte de sept ans : il écouta bien, etje le priai de s’en souvenir. Ayant appuyé sur ce qu'il n'était pas seulementbrigadier, quoique à la tête, au moyen de cette perte de sept ans, et qu'il y en avait qui avaient escamoté sur les vingt-trois ans, il me prit la main et m'interrompit deux fois, comme avec intérêt et impatience. Il me dit : « Est-ce que le Roi n’a pas assez de brigadiers? Il faut toujours dire, comme le maréchal de Saxe : « Ce ne sont pas les grades qui doivent faire, en France, mais les actions. Un sujet comme votre fils ne manquera pas! »
À ce propos, je lui dis que c'était un vrai officier que celui-
là, et que j'avais, dans ma poche, un bon mémoire de lui, Il me répondit: « Je n'en ai pas besoin, tout estréglé ! » Comme j'insistai sur le détail de ce mémoire, qui voulait des régiments forts de six escadrons, il me dit : « Sans doute, il faut bien des gros corps, mais tout est réglé; je ne suis pas venu ici sans avoir mon plan fait, et fixe! » Sentant qu'il était toujours bon que la peine du mémoire ne ft pas perdue, je dis: « Je vais toujours le laisser sur votre table, mais j”y veux mettre le nom ! » Il m'ôta la plume et mit, en marge : Du prince de Croij.
Je lui contai ce que j'étais, mon scrupule des 12.000 francs. Il écouta et ne dit mot. Je lui contai le tour de M. de Maillebois. Il me dit : « Je n’ai pas entendu parler de cela ; vous avez gagné ; c’est une misère finie ! » Je lui parlai, ensuite, de son plan général, je lui dis qu’il fallait bien ne pas écraser, et qu'il ne lui rapporterait pas, par les considérations et dédommagements nécessaires, autant qu'il croyait. Il me répondit : « Je le crois bien! Aussi ne dois-je compter que sur mes épargnes propres! » Sur ce que je dis : « Mais cela ne vous donnera pas de l’argent comptant pour de nouvelles formations! » il me dit: « Maïs je saurai juste ce que cela me rapportera, et je suis bien de votre avis, qu'il ne faudra créer que quand j'aurai les fonds devant moi, mais on peut préparer, et tout est fait! » Je lui dis: « Vous serez comme quand on bâtit, et vous vous trouverezcourt ! Mettez toujours beaucoup en perte, en dessus la dépense, en dessous le profit! » Il dit: « Nous verrons ! Je n’y serai pas attrapé! » Et je soutins qu'il le serait toujours un peu.
Puis, nous traitâmes son inconstance ; qu'il fallait s'attendre à tout, ne pas se rebuter des considérations. Il me dit, en secouant la tête : « J'ai bien vu que M. de Maurepas peut en avoir un peu ; ilme faut mon plan plein. Vous me connaissez ; je m'en irai aussi tranquillement que je suis venu! »
Nous passâmes en revue les gens en place. Il parla net, avec grande probité, et voyant bien clair. 11 dit de M. de Vergennes: « Celui-là est une bonne tête solide, et, quelque talent qu'on ait, si la probité et le cœur n'y est pas, je ne
peux pas faire cas des gens! Je ne veux faire tort à personne, il faut que le Roi ait un vrai militaire, tout cela est fait ! Il faut que cela aille net! » Il me marqua toujours confiance et amitié, et me diten partant : « Pour vous, je vous connais, vous êtes la probité incarnée! »
Le 19 décembre, par la gelée, le Roï partit avec ses deux frères, dès 9 heures du matin, pour aller faire des chasses à tirer. C'était sa principale passion, comme le Roi d'Espagne, et même plus que la chasse du cerf, où il n’allait qu’une fois par semaine, mais il était infatigable à la chasse à tirer, et commençait à tirer passablement. Cela était déclaré le seul plaisir et le seul goût vif qu'il eût. Je ne trouvai plus personne en haut. Je fis ce que je pusde révérences, puis je tâchai de me mettre au fait des changements delogements et de personncs.
Qu'on se représente quelqu'un parti de Versailles à l’affreux tableau que j'ai fait de l'Extrême Onctionet de l’agonie du feu Roi, et qui, revenu depuis, ne retrouveplus une chose ni une personne en même place: c'était un autre monde pour moi, et je ne m'étais pas attendu à le voir, dans ma vie, surtout après la secousse éprouvée par ma santé, et qui, m'ayant dégoûté du reste, m'avait attaché chez moi.
On sait que, l'hiver de devant, tous les beaux arbres du jardin de Versailles, qui n'étaient qu’àleur perfection, étaient abattus. Je n’osais regarder de ce côté, dans la galerie, les ayant laissés, si beaux, et le cœur m'en saignait. Cependant, il faut avouer que cela faisait bien mieux que je n’aurais cru, hors la muraille qui paraissait trop, et trop près. Cela, devant, était le plus superbe couvert, les arbres placés d’abord dans la terre rapportée étant les plus hauts et les plus beaux que j’aie vus. Mais 1l faut reconnaître que tout avait un peu l’air confus et étoulfé. Alors, tout abattu, le pays paraissait mieux ; on avait des vues, et tous les marbres du jardin, étant visibles à la fois, il y avait un superbe ensemble à découvert. Si l’on m'avait consulté, comme en ayant l’habitude et l'étude, on eût semé de l'avoine pour avoir, tout d’abord, la verdure la plus vive; on n'eût point
replanté partout, mais en laissant des percées et des côtés découverts en belles vues et verdures basses, et tout n'eût plus été de même ton. Mais on parlait de remettre tout comme devant.
J’allai ensuite diner chez M.lecomte de Saint-Germain qui me traita au mieux : il avait soixante-neuf ans, n’était pas changé et bien dans sa force, mais c'était, avec M. de Maurepas, de soixante-quatorze ans, commencer tard à tout changer ! Nous nous retrouvâmes, à ce diner, comme à son quartier général; il était bien le même, un homme fort et audessus des événements. Il me traita sibien qu'on en paraissait jaloux, et je repris avec lui mon ton franc et de plaisanterie.
Nous fûmes toujours étonnés de sa mémoire, car le très grand rôle qu'il avait joué en Danemark, et quinze ans d'absence «auraient dù lui faire oublier bien des choses, mais c'était, pour lui, comme de la veille. Au café, 1l plaisanta, à l'ordinaire, sur ce que tout le monde croyait qu’il allait tout sabrer. En effet, je crois que sou premier plan l'y portait, mais je sus qu'il se plaignait amèrement que M. de Maurepas ne tenait pas ferme ; qu'on se perdait dans les considérations, comme je le lui avais dit, et qu’il en prenait déjà de l'humeur, ce qui, avec le peu de tenue de M. de Maurepas, et son inconstance à lui, pouvait rendre le tout peu certain. Cependant, on disait qu'on imprimait à force les nouvelles ordonnances de réforme de la Maison militaire du Roi. D'un autre côté, on projetait des retranchements dans la Maison bouche et autres, de sorte que tout était en transes, sans qu'on osât, cependant, crier, le moment ayant pris de telle sorte et si ferme, que les plus forts étaient étourdis. Le Roi avait répondu sec aux premiers plaignants.
Je passai la soirée chez Mme de Maurepas qui, comme Monsicur, logeait dans les cabinets, à l'appartement de Mme du Barry.
La meilleure compagnie s’y rassemblait, mais Monsieur avait les jambes enflées, et je jugeai qu'il n'irait pas loin.
Le 20 décembre, je m’occupai encore des révérences d’arrivant. Je me trouvai au diner de la Reine, qui me parla,
enfin, un peu. Elle était bien jolie et, gesticulant avec grâce, elle me parut ressembler à son frère l'Empereur, dont on avait mis le tableau dans son appartement.
Tout le soir étant libre, je perfectionnai mon mémoire des Limites, fait, la veille, sur le plan que j'avais donné en 1748 ; je retrouvai une carte où était le tracé, et, ayant bien retourné l'objet de tous côtés, je vis que j'étais, à tous égards, dans la circonstance où, depuis 1748, je ne m'étais pas trouvé. J'étais au mieux avec M. le comte de Saint-Germain ; je n'avais qu’à dire pour achever de me mettre de même avec M. de Vergennes qui, avec la bonne judiciaire du Roi, devait, après M. de Maurepas, jouer beau jeu. Les circonstances pressaient, et mon âge et ma santé aussi, Le moment paraissait près d'arriver. Enfin, tout cela bien calculé, je fis demander audience à M. de Vergennes, je lui montrai touten gros, et j’entamai ce que je ne peux rapporter ici, et qui fut une époque bien importante dans ma vie.
A 11 heures du soir, voulant me remettre, par esprit de devoir, en habitude avec le Roi, j’allai au coucher. Comme je traversais, seul, l'Œiïl de Bœuf, un homme, en espèce d’abbé, passa à côté de moi, et, setournant, me dit, en m'appelant par mon nom : « Vousnem'avez pas reconnu ? » C'était le Roi! Je l’assurai fort que je ne l'attendais pas là. 11 avait été, le matin, au service de son père, avait gardé l’habit violet, etrevenait de chez la Reine par une petite porte. Il allait, tous les ans, à ce service, contre l'usage, et je lui en sus gré.
Me trouvant seul au coucher, il n’y eut pas grande gloire à avoir le bougeoir, mais il me parla, et à son service, avec bonté et justesse, et il était on ne peut pas plus aimable dans son particulier, marquant beaucoup de bonté et de bon sens.
. Je lui trouvai beaucoup de choses du feu Roi, et au moins aussi bien, à la façon de se tenir près.
Le 21 décembre fut fameux, en ce que ce fut le jour où on attaqua et délivra les premières ordonnances de réforme, et ce début avait un ton à ne plus rien faire trouver de difficile.
Il parut, ce jour-là, cinq ordonnances, savoir : 1° La diminution dans les Gardes du Corps : 2° La suppression totale
des Mousquetaires. 3° La suppression des Grenadiers à cheval. 4° La suppression de tous les régiments provinciaux et grenadiers royaux (66 régiments, colonels et états-majors). 5° La grande réduction sur les gendarmes et chevau-légers.
Pour les Gardes du Corps, ce n'était qu’une réduction qui n’attaquait pas le fond, et on voyait, par le détail, que c'était un homme du corps qui avait été consulté. On en soupçonnait le major, qui n'était pas aimé.
La suppression des Mousquetaires, très sèche et sans un mot de compliment, était bien dure. Il fallait ne pas se rappeler tant d'actions d'éclat de ce corps, sous Louis XIII et Louis XIV, et, pour les dernières, l’assaut de Mons, et surtout comme ils enlevirent, l’épée à la muin, Valenciennes. Cela faisait donc saigner le cœur de voir comme les actions d'éclat sont oubliées. D'ailleurs, c'était, quand j’y étais, une troupe qui ne savait pas manœuvrer, et, alors, elle le savait, mais il fallait avouer que, par le peu de crédit des chefs et la rivalité des charges, ce n'était plus un corps important. Aussi, quoiqu'en garnison à Paris, on ne fit qu’approuver leur destruction.
Il en était de même des Grenadicrs à cheval, je ne cessais de publier que je les avais vus enfoncer, les premiers, la colonne de Fontenoy. Cela était donc bien dur, mais les mèmes raisons pour le reste.
La réduction très grande des gendarmes était dure, pour l'éclat de la Maison à cheval, ct nécessaire à garder pour la parade et les beaux habits. Si l’on ôte tout cela, que restet-il pour l'éclat des centrées aux sacres, comme nous venions de voir? On fit donc bien, malgré l’avis de M. de Saint- Germain, d'en garder un peu, et l’on ferait bien de les tenir chacun à cent, pour les jours de cérémonie. On a trop donné à l'éclat, sous Louis XIV, et on l'ôtait trop aussi.
Pour les régiments provinciaux, c'était dommage, car ils étaient presque formés, et, si l'on avait pu les assembler quinze jours de plus, c'était cinquante mille hommes tout faits. Mais cela épargnait douze cent mille francs et fatiguait moius la nation, si la paix était longue,
Pour le nombre des colonels et autres réformés, il paraissait qu'on voulait réellement dégoûter tout le monde du service, pour renvoyer dans les châteaux.
On peut croire la consternation où cela mit les intéressés etles gens qui voyaient tant d'actions d'éclat qu'a célébrées Y'Iistoire, anéanties en un moment; mais, à son ordinaire, le gros de Paris et de Versailles n’en fit que rire.
Je vis, tout ce jour-là, beaucoup le Roi dans son intérieur. Le matin, dans son cabinet, il parlait de préférence dans le même coin, contre la porte de sa chambre, à ses veneurs, et, aux maîtresses près, et à la façon dont il se tenait, c'était absolument tout comme si ç'avait été le feu Roi : je fus frappé de la ressemblance.
A son diner, au grand couvert, avec la Reine, à côté de la chambre du lit de la Reine, il parla et ricana beaucoup, à l'ordinaire. Il parlait avec tous ceux avec quiil était en usage de parler, avec l'air de la plus grande bonté et familiarité, et toujours cherchant à rire sur quelques plaisanteries de peu de chose. Il aurait été à souhaiter qu'il eût un peu plus distingué ses bons officiers, et que le ton eût un peu plus tenu de Louis XIV, mais, depuis lui, on n'avait pas revu ce ton-là.
Le soir, j'allai chez le prince de Tingry, capitaine des .Gardes, qui finissait son quartier : on ne badinait pas, là, quoique leur réforme ne fût pas la plus dure.
J'allai, ensuite, chez M. Bertin où, avec MM. de Vogüé et de Vaux, nous traitâmes des réformes. Tous ceux qui n'y étaient pas intéressés paraissaient fort durs pour le service qui devenait,en France, petit à petit, plus dur en temps de paix qu’en temps de guerre, contre l'ancien ton français, absolument changé. Aussi disait-on qu’on voulait dégoûter les aînés de servir pour qu’il n'y eût que les cadets que le besoin y attacherait, et qu'on était, aussi, bien aise de dégoûter de Versailles, tous objets très différents de l'ancien temps.
J'allai, avec M. Bertin, dans les cabinets du Roi, à la grande exposition des porcelaines de Sèvres : cela est
immense et superbe. Il me dit qu'il avait trouvé encore le moyen de pouvoir tirer 45 mille francs de moins du Trésor royal, et qu’encore une année ou deux, l’État ne serait plus obligé d’aider la manufacture; qu’alurs ‘elle serait utile à tous égards, à cause de l'argent qu'elle attire.
A neuf heures du soir, je me présentai, pour la première fois, à l'appel, et je fus appelé, quoiqu'il ÿ eùt beaucoup de monde, à cause des porcelaines. C'était où mangeait, il y avait trente ans, le feu Roi. Mais ce qui me frappa beaucoup, c’est de me trouver dans la même chambre et à la mème place où j'avais vu, un an et demi devant, ce terrible spectacle de l'Extrème-Onction. La chambre, qui était celle où couchait le Roï, était bien la même, hors un beau meuble neuf qu'on y avait mis, et que le Roi couchait dans l’alcôve, l'autre étant mort dans son petit ht rouge au milieu de la chambre. Louis XIV est, je crois, mort dans le grand lit de la chambre du milieu.
Non seulement la Reine, madame de Lamballe et ses dames, mais Mousieur ect Madame, M. le comte et madame la comtesse d'Artois, M. le duc et madame la duchesse de Chartres et leurs dames y étaient, de sorte qu'il y avait seize dames qui, seules, furent à la grande table, avec le Roi et ses deux frères. M, le duc de Chartres vint à la nôtre dans l'autre pivce, où nous étions dix-sept hommes, et assez bien choisis, et beaucou) de moyen âge.
Le prince de Soubise et M. de Poyanne, ainsi que d’autres dans le même cus, y étaient, furent raillards et très bien traités du Roi; quoique ce füt le jour de la suppression de leur corps, il n'en fut pas plus questiou que si de rien n'était.
Le Roi, à son ordinaire, badina, chercha à ricaner sur chacun, et, sur ce ton-là,1l me parla beaucoup, ainsi que la veille, cherchant à faire des plaisanteries sur des riens. J'aurais bien désiré un meilleur ton pour lui, mais c'était avec tant de bonté et d’affabilité, qu’on ne pouvait s'empêcher de l'aimer. Je ne perdais pas l’occasion de répondre ferme, quand je la trouvais, et cela ne déplaisait pas. Il aimait la franchise et était lui-mème franc.
Pendant qu'on jouait, le prince de Soubise me mena encore voir très longtemps les porcelaines, où je traitai avec les maîtres l’objet à fond: c’est un coup d'œil admirable, mais un peu trop du même ton. A la fin des parties, nous revinmes autour de celle de la Reine, qui nous montra ses diamants et de belles boucles d'oreilles qu'elle aurait bien voulu acheter, mais elle les cachait au Roi, ce qui me fit voir qu’il tenait bon sur la dépense.
Au coucher, il tournailla plus d’une demi-heure, cherchant à faire des plaisanteries et à me trouver dormant, quoique je n’en eusse pas envie. Enfin, il paraissait le meilleur homme du monde. Tous les ministres disaient qu’il avait le meilleur bon sens. Il aurait été à souhaiter qu'il eût paru un peu mieux aimer faire valoir ce qu’il était et s’en occuper dans le grand; mais on ne sait ce qu’on demande le plus souvent, et peutêtre qu'alors on aurait trouvé chez lui de la dureté et de la hauteur. Il est presque impossible de tout avoir, de façon à concilier tous les tons.
Enfin, dans ce voyage de quatre jours, je me remis bien au fait de la nouvelle Cour, que je voyais pour la première fois à Versailles.
Le 22 décembre, matin, sans être brillant, fut plus solide. Je vis, en particulier, M. de Saint-Germain qui me marqua une vraie confiance et une vraie amitié. Je lui dis que M. de Maurepas ne durerait pas, que je ne voyais, et cela était vrai, que M. de Vergennes et lui qui pussent tenir solidement, et remettre ce royaume malade; que je pouvais les y aider, etils en convenaient ; qu'il n'y avait à craindre que son impatience et son inconstance. IL convint qu'il était vif et me remercia, et nous fimes un commencement de plan dans le grand.
Je le priai, s’il touchait aux commandants de province, de m'avertir, car il pouvait y avoir des choses qui, en me convenant, convinssent à tout. Ainsi, je pris et entamai d'une façon importante, au cours de ce voyage.
Je me mis bien avec son chef du secrétariat, le seul qu'il parût écouter. Je vis M. de Fumeron, que je prévins de tout,
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ainsi que Charlot, Bannière, Sainte-Rheuse (1). On voulait sabrer les bureaux, et je les soutenais comme la seule chose stable et solide.
On parlait réellement, en détruisant ou incorporant la gendarmerie, les carabiniers et le régiment du Roi, d'en mettre les trois chefs colonels de trois régiments des Gardes, sous le maréchal de Biron, de supprimer tous les étatsmajors des places, en en chargeant les états-majors des régiments, enfin d’une multitude de grands retranchements qui mettraient en état, par la suite, d'avoir un gros militaire. Mais, comme on laissait à tout le monde ses appointements, je représentais qu'on aurait peu d'augmentation de longtemps; après quoi, un autre viendrait et remettrait tout. D'ailleurs, on voulait qu'on servit sans cesse : c'était plus de gène en temps de paix que du temps de l’ancienne guerre, infiniment moins de gens à placer et à récompenser, de sorte que je représentais qu'il est délicat de changer en entier l’esprit d'une nation.
J'allai diner à Paris : je trouvai mon fils et ma belle-fille un peu remis et recommençant à sortir. Je raisonnai bien de tout avec eux; puis je repris le courant de mon intérieur. Jusqu'à la fin de l’année, je fis assez de visites et fus assez dans le monde pour sonder les esprits et voir ce qu’on disait dans Paris. On ne parlait plus des édits du Contrôleur général, et l’objet des grandes réformes du département de la Guerre occupait seul tous les esprits.
J'observai, à ce sujet, que, si on ne l'arrètait pas, M. de Saint-Germain avait beau jeu pour faire tout ce qu'il voudrait de plus fort en réformes. Paris et même Versailles étaient encore bien plus méchants là-dessus qu'il ne pouvait l'être ; c'était un cri général et un esprit de réforme répandu dans la Nation, comme le goût des grandes plumes des coiffures : on voulait tout sabrer. Ce qui m'étonnait, c’est que les parents de ceux qui y pouvaient perdre le plus étaient ceux
(M. d'Ieu de Sainte-Rheuse, chef de bureau au ministère de la Guerre, charwé du mouvement des troupes, des ordonnances concernant leur création, leur réforme, des revues d'inspection, etc.
qui criaient plus haut pour tout ôter, et personne ne se souvenait plus de ce temps de gloire de Louis XIV, où on donnait tout à la parade et au brillant des choses. C'était l’opposé outré.
Comme, après les cinq ordonnances que j'ai rapportées, rien ne paraissait plus, on criait à force contre M. de Saint- Germain qu'il avait manqué son plan, qu’il ne valait pas la peine de venir en place pour ne faire que cela. Et, comme on objectait que ce n'était pas sa faute, que M. de Maurepas l'arrêtait bien malgré lui, chacun disait : « A la bonne heure! S'il envoie tout promener et qu'il quitte sa place, on ne s’en prendra pas à lui, mais, s’il la garde, c’est une lâcheté, et on croira qu'il faiblit! » Ainsi, quelque ferme que fût cet homme peu commun, Paris était encore plus ferme et plus sabrant que lui. Enfin, c'était le goût à la mode, du pays où tout est mode.
Le grand objet sur lequel étaient fixés tous les esprits était la réforme de l'Etat et la suppression de la gendarmerie, carabiniers et régiment du Roi. Comme on voyait cela traîner, on criait contre M. de Saint-Germain, quoiqu'’on sentit bien que c'était l'esprit temporisateur et courtisan de M. de Maurepas qui l’arrétait maloré lui, M: de Maurepas paraissant remplir en entier la charge de premier ministre, quoique sans titre, car 1l travaillait avec les départements chez le Roi, et on envoyait les autres ministres préparer la matière chez lui.
C'était un objet plus difficile qu’on ne croyait de détruire ces trois beaux corps, à cause de la quantité de charges à rembourser, d'appointements à continuer et de gens considérables à placer. Tout compté, par ces considérations-là, il n'y avait pas un grand profit, et il en fallait beaucoup et beaucoup d'argent pour remplir les grandes augmentations que projetait M. de Saint-Germain. Tous les yeux étaient donc tournés sur ces réformes-là.
Telle fut cette fin d’année, critique pour beaucoup de monde. La veille de l’An, m'y étant bien préparé, je fis ce que le serment de l’Ordre me prescrivait ; ensuite, j'allai à Versailles. |
Retour à Versailles ; j'y trouve M. de Malesherbes, mon ancien ami. — Cérémonie de l'Ordre : réception des chevaliers nommés au Sacre, — Conversation avec M. de Saint-Germain. — Le comte d'Artois. — Le Roi et le duc de Choiseul. — Critique des réformes de M. de Saint-Germain. — Diner chez M. de Vergennes. — Tombé malade, je garde la chambre plusieurs semaines. — Incendie du Palais. — Un grand hiver : la Seine est prise et l'on patine au-dessous du Pont- Royal. — Remarque sur le thermomètre. — Je travaille à mon Hitoire de Conié, à celle de l'Hcrmitage et à celle de mes terres. — Discussions soulevées par les projets des Economistes. — Nouvelle visite à M. de Saint-Germain. — Bassesse des hommes de Cour. — Goût de la Reine pour le plaisir, — Le Roi m'avoue n’en avoir que pour la chasse, — Le prince de Montbarrey créé adjoint au ministre de la Guerre. — Sa nomination est, comme celle de Turgot au Contrôle général, et la faveur dont jouissent les Economistes, due à M. et à Mme de Maurepas. — Remontrances du Parlement au sujet des édits de Turgot; Lit de Justice tenu à Versailles; enregistrement des édits. — Duel du prince Frédéric de Salm avec M. de Lanjamet. — Ordonnances de M. de Saint-Germain sur les Déserteurs, les Carabiniers et la Gendarmerie. — Visite au cabinet d'histoire naturelle de l'abbé Nollet. — Mes démarches pour empècher les projets de M. de Saint-Germain de compromettre l1 survivance du gouvernement de Condé promise à mon fils. — Soupers chez le Roi et chez M. de Sartines. — Visite à M. et Mme de Maurepas. — Le Roi prenden
considération ma réclamation en faveur de mon fils. — Nombreuses démarches auxquelles m'oblige cette affaire. — Je reçois, entin, pour lui, la patentc et les provisions de gouverneur de Condé, après moi. — Ordonnance relative aux gouvernements de province. — Edits supprimant les corves, les jurandes ou maitrises, et proclamant lu liberté du commerce des grains. — Leurs conséquences et leur effet dans le public. — Belles courses de chevaux dans la plaine des Sablons. — Visites et promenades dans Paris. — Le Roi s'amuse à me peser. — [L'armée transformée par les nouvelles ordonnances de M. de Saint-Germain. — Chute de Turgot; M. de Clugny lui succède. — Nouvelles d'Amérique.
Il y eut beaucoup de monde, et Versailles fut plus brillant que depuis plusieurs années. On ne parlait que de la pièce de M. Guibert (1), qu’on donna, la surveille, au Grand Théâtre, en bel appareil. Hors un acte, elle fut trouvée mauvaise, et un spectacle l'emporte, surtout, d’abord.
Je me rendis de bonne heure chez le Roi, où j'eus des conversations très intéressantes avec tous les ministres. Je me remis bien avec M. Turgot. Je refis grande connaissance avec M. de Malesherbes, mon ancien ami, qui avait bien de l'esprit et traitait tout gaiment. Il me dit : « Je ne croyais pas, par le chemin que je preuais, venir ici! » En effet, il avait toujours été l’opposant de la Cour, mais c'était l’esprit encyclopédique de M. de Maurepas qui avait tout changé. Je fus prié à diner par M. de Sartines et, pour le lendemain, par M. de Vergennes. Ainsi, je me retrouvais bien traité dans un nouveau monde, n’y ayant plus un des ministres du temps où j'avais quitté Versailles à la mort du Roi. Belle réflexion à faire sur la stabilité de ce pays-là, qui mène pourtant la France et, en grande partie, l’Europe !
A cause de la grippe, nous nous trouvâmes peu de cheva-
(1) Jacques-Antoine-Hippolyte, comte de Guibert (1713-1390), brigadier en 1181, maréchal de camp en 1788, est l’auteur d'ouvrages militaires estimés. HN a aussi fait de la littérature, du théâtre. La pièce à laquelle il est fait allusion ici est Le Connéluble «de Bourbon. M. de Guibert n'est pas moins connu par sa liaison avec inademoiselle de Lespinasse.
Il épousa Alexandrine-Louise Routinon de Courcelles, auteur de divers romans et éditeur, en 1809, des Lettres de mademoiselle de Lespinasse.
liers. J'étais, par le rang des dignités, le quatrième. Avant la messe, on reçut l'ancien évèque de Limoges, précepteur du Roi, et l'archevèque de Narbonne par la Reine. Ils ne font que des inclinations et le Roi ne leur passe que le cordon. Puis, l’'évèque de Limoges oflicia longuement et, après la messe, le Roi reçut les cinq novices nommés au sacre, de sorte qu'on ne sortit qu'à deux heures et près du quart, de la chapelle. La cérémonie fut belle; 1l y avait bien du monde, et le Loi, dont c'était la première, la fit bien.
M'étant rhabillé, je courus diner chez M. de Sartines pour la première fois. Je fus très accueilli des marins, et j'y rentamai mes grands objets de la grande géographie du globe, pour en rendre la connaissance complète.
Le soir, voulant faire un simple compliment de nouvelle année à M. le comte de Saint-Germain, il me prit par la main, me fit entrer et me dit : « J'ai mal aux reins! » Je lui dis : « Vous avez encore plus mal à la tète! On vous contrarie, votre plan sera traversé et ne rendrait pas ce que vous croyez. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit, à notre première conversation! » Il me dit : « Je ne m'en souviens que trop! Je songeals encore, ce matin, à ce que vous m'avez dit!» |
Je le plaignais comme son ami, mais je doutais qu'il eût calculé juste son plan, et, à moins de faire des duretés outrées en ménageant et en rendant justice à chacun, je voyais bien qu’il avait calculé, comme je lui avais dit, le profittrop haut et la dépense trop bas. Je le quittai avec attendrissement, comme un homme que je croyais à la veille d’échouer. Il voyait tout Ile monde, donnait à diner, et je vis qu'il pouvait tourner au ministre ordinaire, ce qui ne lui allait p's.
Paris voulait toujours que, pour sa gloire, il s’en allât un bäton à la main; s'il restait, qu'il vécüt en ours, en homme singulier, et qu'il forçät pour emporter son plan, On admirait sans savoir calculer, et on poussait plus par envie contre les grandes choses, et par méchanceté, que par raisonnement.
Le fait est que, pour un grand militaire et une grande marine, en France, où tout est en pure perte, les épargnes sont insuffisantes. Il faut de plus grands efforts et des spéculations de finance, enfin beaucoup d'argent pour faire beaucoup de choses. J'y reviendrai dans un moment.
J'allai passer la soirée chez M. de Maurepas, où la bonne compagnie se rassemblait. Je le trouvai mieux, et pouvant encore aller quelques années, ce qui changeait beaucoup de choses, et me fit mal augurer pour M. de Saint-Germain. On commençait à parler de son plan, ce qu’on n'avait osé faire d’abord, tout le monde ayant été frappé du début. On disait hautement que ce serait comme en Danemark, où il avait été tout-puissant, avait tout changé et n'avait pu tenir. On disait que son plan avait été fait de trop loin, sans connaitre la nation, et calculé trop haut.
Il paraissait aussi que nous risquions de donner de la jalousie et des inquiétudes à nos voisins, tant par l’amnistie générale qui parut ce jour-là, que par les grandes augmentations que faisaient sonner les gazettes étrangères, ct, cependant, nous n’étions ni dans la possibilité, ni dans la volonté d'avoir la guerre.
Nous lümes, là, pendant le souper, l'ordonnance si longtemps projetée, et que le feu Roi n’avait jamais voulue, pour les déserteurs, et portant amnistie complète. Elle commençait du 1°" de cette année. Je fis un mémoire là-dessus.
Le 2 de l’An, de bonne heure, nous fimes la procession et le service de l'Ordre. Il n’y avait pas un chat, heureusement, car elle fut singulière. Le Roi voulant aller tirer, on abrégea, et, en revenant, le comte d'Artois cria à tue-tète pour faire avancer, comme à la chasse, et notre retour fut une galopade. C'était le temps de la jeunesse et du ton si opposé à celui de Louis XIV.
Rentré dans le cabinet où on était en gaîté, je remarquai que le Roi parla, pour la première fois, avec affabilité et gaité au duc de Choiïseul, que la Reine traitait toujours au mieux. M. le comte d'Artois, très gaillard, était très bien avec le Roi et elle, et tout cela faisait faire des raisonnements encore
hasardés ; mais si le ton de gaité et de légèreté l'emportait, cela pouvait avoir des suites.
J’allai, ensuite, au bureau où je raisonnai à fond, avec le chef, l'ordonnance des déserteurs, et, avec un autre instruit, le plan des réformes. Plus je disputai et calculai contre eux pour les faire jaser, et plus je vis clairement que le plan de M. de Saint-Germain, même pris dans toute sa force, ne pouvait rendre ce qu'il croyait. Pris dans son entier, je le faisais monter à quatre millions, et on me prouva qu'il ne pourrait jamais aller à trois, et même à moins. Il est vrai qu'à la longue et au bout de vingt ou trente ans, tout le monde est mort; il est peut-être plus utile à l’économie du royaume, mails ce royaume-ci va toujours au jour la journée, et, en quelques années, 1l vient tant de changements et de circonstances, qu'on perd d’un côté ce qu’on gagne de l’autre.
De tout cela, je vis le plan de M. de Saint-Germain calculé trop haut, comme je lui avais dit, et comme il ne le sentait que trop. Il était même impossible, à moins d’une refonte si dure que ç’eüt été écraser tout le monde, une immensité ne vivant que sur le Roi. Louis XIV et même Louis XV ont monté trop haut, et, quand on l’a fait, on ne peut plus descendre !
Admettons qu'avec ses réductions, il eût gagné deux millions : petit à petit, chacun eùt touché par sa situation, sous d’autres noms, et cela n’eùt plus fait qu’un million et demi.
On estime un bataillon, ou un escadron, environ cent mille francs : un million et demi ne fait donc que quinze bataillons ou escadrons de plus. Cela coûte plus qu’on ne croit à établir: on oublie toujours quelque chose dans les états ou non-valeurs, de sorte que cela ne ferait, si c'était en infanterie, que treize à quatorze mille hommes de plus, pour écraser des'misérables à l'infini. Ensuite, il ne restait presque plus d'avancement, de gens à placer par récompense, enfin cela nefrendait pas ce qu'on croyait, nous n'avions que cent trentecinq mille hommes de troupes de ligne et, pour les pousser à deux cents, il fallait augmenter de soixante-cinq mille. Il eût donc fallu de grands coups de finances, et, alors, autant
eût valu les pousser à deux millions de plus, et il en eût fallu aussi pour la marine. Tout cela n'empêche pas qu’il eût fallu beaucoup d'économie à chaque chose, laisser éteindre etne pas remplacer les grandes charges inutiles, mais cela est long et l'on ne peut guère avoir un plan fixe dans une monarchie où la moindre intrigue change du blanc au noir le choix de ceux qui mènent tout.
Pour moi, je pensais qu’en économisant ce qu'on pouvait sans écraser, en laissant éteindre, en remboursant quand on le pouvait, ce qui ne se trouve guère, il fallait trouver des ressources dans l'État, n’augmenter qu'à mesure et sans bruit, et, avec au plus un demi million bien entendu, pour tous les frais, faire camper trois mois un tiers où un quart des troupes comme elles sont, en y faisant bien ce qu’on ferait à la vraie guerre, et pas autre chose, et se tenir toujours prèts, sans grand bouleversement.
Je me suis étendu sur cet objet parce qu'il en vaut la peine, et parce que c'était l’histoire du jour.
J’allai diner, pour la première fois, chez M. de Vergennes : il y avait excellente compagnie et on y était bien agréablement. Je traitai de grands objets avec lui. Le soir, je revins à Paris reprendre mon courant.
Je passai ensuite un cruel hiver, dans ma chambre, et malade, ce qui remplit tristement janvier et février. La ville ne s'occupait que des projets de réformes absolues de M. de Saint-Germain, et c'était un déchainement général contre les doubles emplois et un désir d'économie répandu dans tous les esprits, de sorte qu’au lieu de s'occuper de la grandeur de la Nation, comme on faisait anciennement, quand on aimait la splendeur de la Maison du Roi et des beaux édifices qu'avait faits Louis XIV, on ne voulait, alors, que des réformes sordides de tous les genres, et rien n'arrêtait, ni les anciens services éclatants des corps de la Maison du Roi, ni les beaux édifices comme les Invalides, ete. Tout Paris chantait les louanges de M. de Saint-Germain, s'il venait à bout d’anéantir en entier la gendarmerie et les carabiniers. Mais il était déjà honni pour avoir laissé conserver une poi-
gnée de gendarmes et de chevau-légers, et on en disait déjà bien du mal, s’il ne sabrait pas tout à la fois. Il paraît que M. de Maurepas lui donna d’abord de l'embarras, qu’ensuite on le laissa faire plus librement. Un jour, on disait ces corps anéantis, et on le mettait au pinacle. Un autre jour, on Îles disait conservés en partie, et il n’était plus bon à rien. C’est ainsi que ces nouvelles occupèrent tous les esprits pendant tout le mois de janvier. D'ailleurs, l'hiver fut assez tranquille et peu vif pour les bals, quoique la Reine et les jeunes princes s’en donnaient toujours le plus qu'ils pouvaient, mais il ne fut plus question des quadrilles et de tout le tapage qui avait tourné les têtes, l’année de devant.
Deux grands événements occupèrent aussi en janvier, savoir l'incendie du Palais et la force de la gelée.
Le 11 janvier, à deux heures de nuit, comme j'allais me coucher, je vis une grande flamme qui durait déjà depuis plus d’une heure, et qui, par la position de ma fenêtre, me rappelait assez bien le grand incendie dela Foire, que j'avais vu du même côté. Je montai, avec mon fils, au grenier : nous vimes que c'était beaucoup plus loin, sans deviner où, et, ayant examiné avec de petites lunettes, nous vimes s'élever, d’une prodigieuse masse de feu, et très haut, des brillants de lumière, comme des éclairs d'artifice. Nous sûmes, le lendemain, que c'étaient les papiers enflammés que l'explosion de la flamme enlevait et qui brülaïient en l'air, ce qui faisait comme le plus srand bouquet d'artifice possible, et même plus.
Le 12, j'allai voir : il y avait encore deux endroits qui brûlaient. On sauvait les papiers. J’y vis les moines fort bien travailler, et j’examinai en détail la manœuvre de deux pompes qui allaient encore. Cela est admirable : les charrettes de tonneaux d’eau bien entendues, se succédant, viennent contre la pompe et, par un tuyau de cuir, la tiennent toujours remplie d’eau. Iluit soldats aux Gardes, qui servent prodigieusement dans ces cas-là, font aller la pompe qui, par les tuyaux du cuir, élève l’eau jusqu’à la hauteur des tours de Notre-Dame, Tout cela est conduit au mieux, et on ne
peut pas plus curieux, mais 1l faut avouer que, quand on jette l’eau de loin et de haut, cela ne fait que comme une pluie que la grande flamme résout d'abord en vapeurs.
Cela prit par la galerie des Marchands, et il paraît tout simplement que c'est quelque chaufferette ou poële oublié, et, comme personne ne couche dans tout ce canton, le feu avait déjà gagné le toit avant qu'on s’en aperçüt, ce qui, joint à ce que tout ce côté n’était qu'en vieille charpente, produisit une flamme prodigieuse. Heureusement, il ne faisait point de vent, sans quoi je crois que toute l'ile y aurait péri. Il y eut de brülé tout ce qui est entre la grande salle, la Sainte-Chapelle, qui courut grand risque, ct le logement du Premier Président. Mais, comme la grande salle etla grand’chambre s’en sauvèrent, on plaida, quinze jours après, comme si de rien n'était, et on reprit les grandes affaires du maréchal de Richelieu et des édits qui occupèrent tout, alors.
Quant à la gelée, l'hiver avait paru prendre avec vivacité, dès la fin de novembre, mais, ensuite, tout décembre et le commencement de janvier fut doux. Vers le 10 janvier, le temps se mit au froid. Au 20, cela augmenta prodigieusement, et cela dura plus de quinze jours, ce qui est rare pour notre pays. Heureusement pour les biens de la terre, quand la gelée prit, il y avait cinq ou six pouces de neige, dans les cantons où il y en avait le moins, et un pied, dans d’autres. La gelée fut belle, égale, et, d’abord, sans vent. Dès le 20, elle se soutenait à huit degrés dans le jour, et, la nuit, je la vis aller à dix. Les jours les plus forts furent du 26 au 2 février.
Dans un grand nombre de villes, entre autres en Chiampagne, à Nancy, en Flandre, à Bruxelles, le plus bas fut seize et dix-sept de Réaumur, et il est remarquable que le thermomètre alla à dix-sept un quart à Lyon.
Le Roi me fit l'honneur de me soutenir que le thermomètre avait été, à Versailles, à dix-sept. M. Messier (1) et M. Baumé
(1) Charles Messier (1730-1817), membre de l'Académie des Sciences, astronome de la Marine, auteur de nombreux mémoires relatifs à l'astronomie, épars dans les recucils de l’Institut ct dans le Journal des Savants.
croyaient qu'il y avait eu aussi des moments de dix-sept à Paris, mais il résulte de tout ceci que les thermomètres ne sont point du tout d'accord, quand le froid passe dix degrés. On les met bien d'accord au point de la glace, mais, suivant que le verre va, dans les uns, en épaississant, dans d'autres en diminuant, quand les divisions s'éloignent de zéro, il y en a de beaucoup plus sensibles les uns que les autres. J'en examinai, alors, de fort égaux dans les autres temps, qui avaient plus de deux degrés de différence entre eux. Il parait certain que celui de M. Messier, qui alla jusqu'au delà de seize — il prétend mème à dix-sept, —avait un verre trop fin etun tube trop étroit. On sent, alors, que, plus ils sont capillaires, plus ils sont sensibles. Je crois qu'il résulte de tout cela qu’à Paris, le froid n’a pas excédé les quinze degrés et demi marqués pour 1709, et que c’est même beaucoup, s’il y a été. Je crois qu'on ne devrait pas fixer le plus grand froid au-delà de quatorze et demi, ou quinze.
Ce qui fut remarquable, c'est l'égalité et la durée de cette gelée. La Seine fut prise partout ; on y passait en beaucoup d'endroits, et surtout aux Invalides et au-dessous du Pont- Royal. Je vis ce que je n'avais jamais vu, c'est-à-dire tout le monde aller à patins pendant plusieurs jours, mème au-dessous du Pont-Royal, dans des endroits où il n'y avait pas de glaçons, et où l’eau était prise, tout uniment.
Comme il y eut de la neige et que le dégel fut très beau et sans pluie, cette rude partie de l'hiver ne fit point de tort. Il s'établit tout à fait le 3 février. Je menai mes deux petits enfants voir les glaces, ce qui était un coup d'œil remarquable pour eux, surtout le grand passage établi vis-à-vis les Invalides et au-dessous du Pont-Royal. Ils virent aussi, en passant sur les boulevards, les perdrix dans la neige cherchant à se réfugier de ce grand hiver : il périt bien du gibier et la plupart des arbres rares des jardins.
Étant toujours malade, je me fis excuser pour la cérémonie de l'Ordre du ? février et, hors la promenade ci-dessus, que je fis bien empaqueté, et la course à Versailles le 11 février, dont je vais parler, je ne sortis point, les mois de janvier et
de février. Je souffris prodigieusement, tout cet hiver, de mes fluxions et de mes maux ordinaires, et point du tout de la rigueur de la saison, dont je ne m'aperçus point, au moÿen de ma bonne chambre, à Paris.
Pour remplir mon temps, je perfectionnai mon Histoire de Condé, ce qui amena les plus belles recherches qu'on puisse voir sur Gérard de Roussillon et sur les antiquités de Bourgogne. Ensuite, je m'adonnai à remettre en ordre toutes mes recherches d’antiquités pour l’histoire de l’Hermitage et les plans qui y avaient rapport, et, ayant donné tout cela à Dupin, ce curieux ouvrage se trouva aussi mis en train. Je perfectionnai aussi l’histoire des terres, et ce fut là ce qui m'occupa tout le mois de janvier.
Pendant ce temps, tout Paris était déchaîné et voulait les réformes complètes. Chaque jour, les nouvelles variaient pour les carabiniers et la gendarmerie. On mettait M. de Saint-Germain au pinacle, le jour qu’on disait que tout était réformé, et il n’était plus bon à rien, le jour où l’on disait qu'ilgardait quelque chose.
On parlait aussi beaucoup des édits de M. Turgot et, quoique ce fussent tous les objets qu'on demandait un an devant, alors on criait contre, parce qu'on voyait que c'était . une suite du projet outré de liberté des économistes à la tête desquels étaient MM. Turgot, de Malesherbes, Trudaine et tous les écoliers qui allaient, depuis tant d'années, aux espèces de leçons publiques de M. de Mirabeau. On était inondé d'ouvrages pour et contre, qui procurèrent au moins l'avantage d'agiter et de retourner ces questions de tous les sens, et cela occupa uniquement tous les esprits, cet hiver.
Le 6 février, il ne parut que l'ordonnance contre les lapins : on croyait que cela serait général dans tout le royaume et pour tous les gibiers, mais ce ne fut qu'un renouvellement d'usage pour les capitaineries, et il est remarquable, à ce sujet, que le Roi commençait tous les retranchements sur lui-même, car il convenait qu’il n’aimait que la chasse, et surtout à tirer.
Le 10 février, je pris médecine, et, m’étant ainsi procuré
un moment de relâche, j'en profitai pour aller enfin à Versailles, voir mon ami M. de Saint-Germain, avec qui j'étais si bien, et que je voyais si peu! |
Le 11, je me rendis donc à Versailles, et j'y arrivai comme on venait de se mettre à table chez M. de Saint- Germain, où il y avait un monde prodigieux. C’est une journée des plus singulières et qui mériterait le plus yrand détail, si j'avais la patience d'entrer dans de pareilles misères.
J'arrivai embrasser M. de Saint-Germain, comme il était à table à côté du maréchal de Biron. Qu'on s’imagine mon étonnement, en levant la tête, de voir, vis-à-vis, le comte de Broglie, le prince de Beauvau et tout le parti Choiseul et Broglie, surtout pour moi qui avait toujours présente la catastrophe de 1760, où je m'étais donné tant de soins inutiles pour les raccommoder, et qui étaient d’un ton si différent! Dans l'instant, les quarante personnes qui étaient à table me fixèrent avec des yeux jaloux, enviant la manière dont j'étais avec M. de Saint-Germain. Il voulut me faire place entre lui et le maréchal de Biron, mais je dis que je ne mangeais qu’un morceau qu'on m'apporterait dans l'autre chambre, où j'allai, haussant les épaules, méditer sur toutes les misères d’ici-bas.
M. d'Ervillé (1), commissaire des guerres d'Alsace, homme de mérite, que M. de Saint-Germain avait fait venir comme son homme de confiance, vint me proposer de manger mon morceau à une petite table qu’ils avaient dans une chambre à côté. Je lui dis que j'irais avec plaisir, à l’entremets. Le premier service fut long, et, au second, j’allai, en elfet, à cette petite table où je ne trouvai que six personnes, et où je fisun des plus agréables diners possibles. J'y trouvai précisément l’ancien état-major de M. de Saint-Germain, tout comme si nous eussions été avant Corbach, et là, les coudes sur la table, jasant en liberté avec d’honnêtes gens
(1) Ancien conunissaire des gucrres à Belfort, M. d'Ervillé avait été employé par M. de Saint-Germain, qui lui avait confié la correspondance avec les généraux, les commandants et intendants des provinces, etc.
dont j'etais sûr, je voyais, par la porte et de loin, l’enfilade de ceux qui avaient cherché à casser le cou à M. de Saint- Germain, lesquels lui faisaient bassement la cour, et c'était à qui se montrerait son plus grand ami.
Ce fut encore pis quand on fut sorti de table : il n’est pas possible de voir un plus ridicule et affreux tableau de Cour. Il était encore orné par M. le marquis de Paulmy, que j'avais vu ministre dans le même appartement. À son café, je laissai passer les plus pressés (il y .en avait de tous les états possibles), mais enfin, m’étant approché de lui, il me marqua son amitié ordinaire, et, aussitôt, je vis toute la salle remplie comme à mes pieds : c'était à qui s'empresserait de se marquer mon ami. Le comte de Broglie, en particulier, me fit, pour la première fois, des prévenances, Nous nous amusâmes, dans un coin, avec le maréchal de Contades et quelques autres, à rire d’un tableau qu'on ne s'était sdrement pas attendu à voir.
J'avais, au café, demandé rendez-vous. J'entrai, le soir, chez M. de Saint-Germain : il me traita toujours au mieux, mais je le trouvai très changé de son malheureux rhume qui était la grippe à la mode, et qui l’écrasait encore plus que sa place. Je lui demandai comment tout allait, et s'il était content. Il me répondit qu'oui, qu'il était fort content du Roi et que, sans son malheureux rhume, il espérait bien de son plan général. Je lui donnai quelques mémoires et affaires courantes de mon commandement, et c'est tout ce que je le vis, du vrai hiver, m'étant retiré pour ne lui pas faire perdre dé temps. Il était dommage que ma santé ne me permit pas d'en tirer plus de parti.
Le soir, j'allai au jeu de la Reine qui ne parlait, alors, qu'à M. de Besenval et ricanait sur tous ceux qui se présentaient. Comme c'était le fort du Carnaval, elle tâchait d’en bien profiter. Cette nuit-là, elle alla au bal de l'Opéra où, hors le Roi, ils allaient souvent. Elle revint à sept heures du matin faire une visite au Roi, et repartit pour aller voir une course de chevaux à l'anglaise, dans la plaine des Sablons, ce qui fut alors à la mode. Tout le temps. de la longue gelée, la famille
royale fit de superbes courses de traîneaux, et même des chasses en traineaux dans le bois de Boulogne. C'était toujours le duc de Chartres, très gaillard, qui animait les fêtes, tenait le comte d'Artois beaucoup trop en l'air. Tout cela, amusant la Reine, était en faveur, et valut au duc de Chartres d’être fait chef d'escadre et d’en commander une. Enfin, on voit que, de proche en proche, tout cela faisait craindre que ce ne füt le dernier coup porté à la religion, contre laquelle le comte d'Artois était déchainé d'une manière affreuse, et il paraissait que Monsieur, quoiqu’avec un extérieur très réservé, n’en croyait pas plus.
Le soir, j'allai au coucher du Roi : il me parla avec beaucoup de bonté et assez longtemps, entre autres sur les détails dela gelée. Il avait l'esprit très juste, l’âme droite et froide, avouant n’aimer que la chasse ; d’ailleurs, il était sûrement ce qu'il y avait de mieux de cette famille.
Le 12 février, je fis plusieurs affaires de détail, puis je revins à Paris retomber malade de ce qu’on appelait la grippe, et encore plus de mes maux ordinaires, ce qui me tint bien longtemps dans ma chambre.
Le 25 février, nous fùmes bien étonnés d'apprendre la nomination de M. de Montbarrey (1), dont je parlerai tout à l'heure.
Le 26, parut l'ordonnance des carabiniers, et le Parlement refusa tous les édits de M. Turgot, ce qui fit bien du tapage.
Dans ce temps, je m'’occupai d'un grand envoi d’arbres rares, pour perfectionner mes bosquets de l'Hermitage. J’en fis un grand travail avec les abbés Nolin et d’Arvillars et, le 29 février, je fis partir mon chariot, que j'avais fait venir exprès pour cela, ce qui cmbellit mes collections par saison, de-l’Ilermitage.
Quoique datée du 25 février, nous ne reçùmes que le 2 mars la lettre de part dont voici la copie :
(1) Alexandre-Marie-Eléonor de Saint-Mauris, prince de Montbarrey et du Saint-Empire (1332-1396), maréchal de camp en 1761, lieutenant général en 1380, ministre de la Guerre de 1113 à 1780, marié, en 1753, avec Francoise-Parfaite Thaïs de Mailly.
« Le Roi ayant jugé à propos, monsieur, d'établir un directeur de la Guerre, Sa Majesté a fixé son choix sur M. le prince de Montbarrey, et je dois vous prévenir que son intention est que vous ajoutiez la mème foi aux lettres qu'il vous écrira de sa part, et pour son service, que si elles étaient signées de moi.
« J’ai l'honneur d’être, avec un très parfait attachement, etc.