‹ Journal inédit du duc de Croÿ, 1718-1784; (volume 2)Chapitre 3 sur 15 · PQ · texte numérisé non relu

PQ

rendre ce voyage complètement beau et utile. La nouvelle manière de globe terrestre que j'avais imaginée, et l’excellent hémisphère incliné antarctique que j'avais trouvé, et dont M. de Vaugondi m'apportait les épreuves à corriger tous les quinze jours, me facilita beaucoup. J’achevai de lire et d'extraire tous les voyages et livres qui pouvaient avoir rapport à cet objet, et, étant bien au fait, je fis, en janvier, tout le plan en détail de l'expédition.

Etant occupé à cet objet, dont je conférai quelquefois avec l'habile M. de Lalande, avec qui je fis, à Versailles, deux voyages très curieux, j'observai qu'outre l'avantage de la géographie, on pouvait en tirer les plus grands avantages pour déterminer, par les oscillations comparées du pendule, la figure de la terre, et, de plus, achever de connaitre tout ce qu’on pouvait désirer sur la grande physique, le globe et les grands objets d'histoire naturelle ; d'autant que, cela devant découvrir la plus grande partie qui restait inconnue de la terre, en faisant, là, toutes les expériences et recherches les plus curieuses, on achevait de connaître tout ce qui peut l'être sur notre boule.

Il fallait, pour cela, des savants instruits pour chaque objet, et des instruments de toute sorte, et les plus parfaits — chose rare.

Pour avoir des instruments, il fallait de l'argent ct des soins. Je fis l'aperçu de cette dépense, pour laquelle, sur mon état, il fallait environ quinze mille francs d'argent comptant. Comme toute cette expédition allait à près de huit cent mille francs, il ne valait pas la peine, pour quinze mille et la dépense de quatre savants, de manquer l'occasion unique de remplir tous les grands objets ; c’est ce que je fis sentir avec force, et M. de Lalande m'y aida bien.

M. de Boynes, homme d'esprit, et le premier à qui j'aie pu faire entendre un grand projet, saisit tout cela et s'y prêta si bien que, lui ayant observé qu'il n’y avait pas quinze mille francs d'argent comptant dans la caisse, les fonds étant dans les ports, il m'assura qu'il enverrait, dès le lendemain, cette somme qu’il avança du sien.

Quoiqu'il s’y prètät si bien, il voulut y établir la plus srand économie, et 1l nomma, pour ces emplettes, M. Bezout, de l’Académie des Scieaces, et examinateur, pour les mathématiques, des gardes de la Marine. Il ne pouvait mieux s'adresser, tant pour la science que pour l'économie. Nous travaillâmes beaucoup eusemble. Il engagea M. Borda et plusieurs savants à nous prèter, avec remplacement, les meilleurs instruments, et on vit, à ce sujet, combien peu les Français s y donnent, ce qui fait que les artistes, faute de débit et de prix, ne peuvent égaler les Anglais, dont il faut tirer ce qu'il y a de mieux.

l’'endant deux mois, je ne fis que travailler aux instructions de détail et courir chez les artistes pour les presser et faire ajouter tout ce qui nous manquait. La mesure de la terre demandant pour environ mille écus de plus d'instruments et ne regardant pas la marine, j'étais près d’en faire l’acquisition à mes frais, quoique j'y misse beaucoup d’ailleurs, mais M. de Boynes se piqua d'honneur, et ordonna à M. Bezout d'y fournir sur les quinze mille francs. En outre, M. de Boynes alla lui-même che? le fameux horloger, le sieur Berthoud, commander deux montres marines, car je fis tant que j'obtins que tout serait double et complet pour que chaque vaisseau, en Cas de naufrage de l'un d'eux, püt continuer l'entreprise, seul moyen de donner uu peu d’espérance pour une opération si dangereuse. J’allai bien souvent chez M. Berthoud, où je vis les choses les plus curieuses, de sorte que ce grand projet, renfermant de tout, achevait de m'instruire à fond.

Ce n'était pas tout, des instruments ; il fallait des savants qui sussent s'en servir. M. de Kerguelen avait déjà retenu M. de Mersais, joli sujet qui venait de l’expédition de la Flore, pour l'épreuve des montres marines, ainsi qui était au fait. M. de Lalande voulut, pour deuxième astronome, quand j'eus obtenu que tout serait double, nous donner le neveu de son ami de Ponte, nommé Dagelet, su;et qu'il formait depuis quelques années, et de grande espérance. Le ministre l'agréa. °

M. de Jussieu, si fameux en botanique (1), nous donna pour naturaliste M. de Bruguïère (2), jeune médecin de Montpellier, élève d’un grand naturaliste, et jeune homme plein de tout le zèle et de toute l'ardeur nécessaires en pareil cas, et je l’arrêtai. Nous eûmes bien de l'embarras pour le dessinateur : nous manquâmes le fameux Ozanne (3) et un jeune sujet de talent qui revenait d'avec l'abbé Chappe, qu'ilavait vu mourir en Californie. MM. Vernet (4) et Cochin (5), que je vis souvent, assuraient que c'était le meilleur, mais il nous tint longtemps, et nous manqua. Enfin, le naturaliste nous procura son ami M. Dubois, très bon sujet, doux et plein de goût et de talent pour l'histoire naturelle. Ainsi, nous fûmes montés en quatre excellents sujets ct, de plus, de bonne compagnie et propres à bien vivre avec tout le monde, chose d'autant plus nécessaire que les marins criaient qu'on y mit quelqu'un, se croyant assez forts. En effet, M. de Rosnevet ‘{i}, commandant la frégate, était chimiste et physicien et pouvait remplir, ainsi que ses camarades, la partie d'histoire naturelle. Il avait un bon dessinateur. M. Dagelet allait avec lui, quoi qu'il fût déjà fort en astronomie, de sorte que les deux vaisseaux se trouvèrent bien garnis en astronomes, physiciens et naturalistes, et les marins (alors beaucoup plus instruits) pouvaient suppléer à tous égards et, chose rare, tout alla de suite sans le moindre retard ni obstacle.

(4; Bernard de Jussieu (1699-1777), démonstrateur de hotanique au Jardin du Roi, depuis 4122, membre de l'Académie des Sciences depuis 1725, auteur de savants mémoires insérés duns le recueil de ertte Ac:

€) d-Guillaume Brugnière (1730-1799), médevin, naturaliste et voyageur, auteur du premier volume de l'Histoire naturelle des vers, dans l'Encyclopédie méthodique (418), ete.

(3) Nicolas-Marie Ozanne, dessinateur et graveur (1728-1811).

(4) Claude-doseph Vernet (1142-1789, le célèbre peintre de pa marines.

(5) Charles-Nicolas Cochin (1715-1790, le célèbre dessinateur el graveur,

(6) M. de Saux-Rosnevet commandait la frégate l'Oiseuu, dans la seconde expédition de Kerguélen.

Les autres navires de cette expédition étaient le Roland, vaisseau de 74, commandé par Kerguélen, et la corvette la Dauphine, sous les vrdres du chevalier Ferron.

ges et de

Mon premier soin fut la santé, On donna des secours peu communs. Je voulus y faire mettre heaucoup de poudre de Faciot (1), bon préservatif. Cela seul fit obstacle, M. de Poissonnier (2) ayant un autre remède à proposer : il me fallut bien des démarches là-dessus !

Le transport des montres, pèse-liqueurs, baromètres, ete., étant extrêmement fragile, et M. Berthoud ne voulant donner ses montres que le 15 mars, quoique l'armement dût finir le 20, je fournis, à mes frais, une voiture à ressorts, arrangée exprès, qui me donna bien de l'embarras. Je m’y décidai encore, pour que nos quatre savants allassent, avectout cela, en poste, et que j'eusse plus de temps pour les instruire à fond de chaque objet.

Je leur fournis aussi, à mes frais, bien des petites choses utiles et trop recherchées pour être mises sur le compte du Roi, et surtout une centaine de volumes du plus beau choix de livres possible, pour l'opération de chacun. Tout cela fit que j'y mis beaucoup du mien, et surtout de mon temps, par

un travail prodigieux pour furmer des mémoires d'instruction sur chaque objet (+3).

pur M. le maréchal de Castries, ministre de la Marine, relalirement à la no riture des yeus de mer, par de Porte et Tuourel. Histoire de la de médecine, SE et ASSS . Histaire, paze 278, Paris, mnposee, par livre de sucre, de 1 d'useille, on ajoute quelques 2 sitron, » Elle ans l'oficium de Dorvault, sous le tit Limonade ocilique he de Fasrio :sie. lommunicalion de bibliothécaire de L le supérieure de Pharmacie.) es Poissonnier : Pier are Pe snnier .1720-1798) qui étaient, Je pronier, docteur régent de la inspe. éneral de lan marine et di conseiller d'Etat, m de l'Académie des Scienves : le second, medecin honora de ln grande chancellerie, inspecteur des colonies, censeur ropal el merubre de 3 Mes ouvrages penr ln celle Hs en janvier, fevrier et mars Mon mémaire sur les tr vases pour achever la connaissance complète du globe. — Celui pour le cûté des Antipodes. — Celui pour le Kauntehatka. — Celui pour le pôle arctique. — Mes memoires sur la nécessité de

decine. chirurgie et pharmacie de la

ein consullant du Roi, membre ire du Roi, médecin ux de ln marine et : royale de médecine.

de M. de Kerguélen. lesquels

ion du ve

is meilleurs vu

Plisieurs de ces Mémoires doivent être importants, étant le résumé de beaucoup d’études, des extraits de tous les bons ouvrages, des conversations des plus savants, et d’un ensemble de vues générales que cela doit procurer, joint à l’habitude de ces travaux qui étaient dans mon genre et goût, depuis longtemps.

La partie géographique n’avait sûrement pas été poussée aussi loin, et mon bel hémisphère, que je formais et que j'y joignis, joint aux belles découvertes de MM. Cook et Banks que j’y réunis, mettait le plus au fait possible et prévoyait tous les cas.

Le travail sur La figure de la terre était bien éclairei, et d'autant plus important qu'ils allaient où il aurait fallu envoyer exprès pour cela, et où on ne s'était pas même douté qu'on irait un jour.

Celui des Causes du plus de froid d'un pôleque de l’autre : était la question physique la plus curieuse et approfondie de mauière à les mettre dans la situation de la décider et de l'éclaircir p ar tous les moyens de pratique et de théorie.

mieux employer celui de M. de Kerguélen. — La note desgrands objets du voyage. — Celui pour diriger sa route et projets d'instructions. — Mes lettres. — Petits brouillons, etc. — Route d'Abel Tasman et observation.— L'ilinéraire avec date. — Liste des livres que je donne à chacun. — Observations pour les astronomes. — Figure de la terre par le pendule. — Sur les causes du plus de froid du Pôle Sud (bon .— Observations pour les naturalistes (très bon;, — Observations pour les marins, ou indications abrégées de tous les objets ;:bont. — Observation pour le point des Antipodes {très bon). — Sur le scorbut. — Sur l’eau (très bon. — Observation sur les cartes. — De la manière de faire le voyage le plus utilement. — Courte observation pour la géographie. — Les neuf articles à remplir. — L'itinéraire et mes lettres importantes. — Les longitudes ‘beau ct bon). — Observation sur les oiseaux. — Remarques sur les oiseaux de M. Brisson. — Oiseaux tirés d'Ullua et du voyage de l'Isle de France. — Sur les amphibies de mer et phocas, et les listes à remplir d'amphibies, insectes de mer et zoophytes, des cétacés et plagiures, des insectes à polypier, des vraies plantes marines et des oiseaux et poissons de mers antarctiques. — Pour les dessinateurs. instruction pour les plans, les vues et les objets d'histoire naturelle. — État et observation sur les cartes. — Instruction sur les baromètres. — Sur la manière de conserver les papiers. — Les lettres et assurances des quatre savants. — La lettre pour la fête aux Antipodes. — Projet pour la Gazette. — Un autre projet curieux qui n'apas été accepté, pour ‘y joindre la course au Kaintchatka, et qui peut servir ailleurs pour ce voyage. — Et, enfin, projet d'avance pour le livre à faire au retour.

L'Instruclion des naturalistes était mon métier, l'extrait d'un travail immense, et fit tant de plaisir au vieux M. de Jussieu, qu’il ne pouvait se lasser de l'entendre : cela renfermait tout,

Les Observations à faire pour les Antipodes, et reconnaitre ces points où on n'a jamais été, ne laissaient, à ce qu'il parait, rien d’oublié à faire là, pour l'astronomie, la physique et l'histoire naturelle.

La Cour, à ma demande, accorda aux équipages des récompenses et encouragements distingués, dès qu'ils parviendraient.

Jefis les plus grandes recherches pour prévenir le scorbüt, et ce mémoire, ainsi que celui de l'eau et du dessalage, pouvait parer à de grands maux. Mon idée, surtout, de tout sécher sur l'alambic et de prévenir, par là, les défauts de l'humidité, fut très approuvée.

Les Observations sur les longitudes, la réfraction, la géographie et les cartes, donnaient tout ce qu'il était possible à nos connaissances actuelles, et pour ainsi dire à celles devinées.

Les dessinateurs avaient des instructions neuves sur les plans, les vues et les parties d'histoire naturelle qui, réglant les mesures, mettaient à mème de graver à l'arrivée, et d'avoir tout dans des rapports justes et comme si on y était.

Enlin, je m'adonnai beaucoup à bien régler la marche et route des découvertes, de façon qu'on ne püt trop s’en écarter, et qu’on remplit l'objet d'une dépense de huit cent mille francs, bien chère dans un temps où les fonds étaient si épuisés, de sorte que je me tenais toujours en équilibre entre la crainte extrème que j'avais de l'expédition la plus dangereuse qui ait encore été faite, et celle de n’en pas remplir l’objet d'une manière qui réponde à tant d'argent de l'État, et à tant de soins, recherches, et à une occasion qui ne se retrouverait peut-être jamais.

Sur cela, je mis MM. Potier et Auda bien au fait. L'instruction traîna un peu, mais enfin M. Auda la finit, et elle partit le 20. Je la lus, le lendemain, à Versailles, et elle était

au mieux, et remplissant tous les objets que j'avais donnés dans mes projets d'instruction. Deux fois la semaine, j'écrivais de bien grandes lettres à M. de Kerguclen, qui renfermaient tous les détails. M. du Dresnay, frère de M. de Rosnevet, et qui allait avec lui, vint à Paris, et nous travaillâmes à fond ensemble.

Les quinze premicrs jours de mars se passèrent surtout à faire lire, sur l’objet même, c’est-à-dire le globe et mon bémisphère, ces mémoires à ces messieurs, à leur donner le plan de leur travail, qu'ils allaient étudier chez les plus savants dans chaque objet, à essayer les instruments et pratiques, et enfin à les instruire à fond. Ils ÿ répondirent tous de façon à donner la plus grande espérance.

Les objets de ce voyage étaient : 1° de retrouver nos Français ; 2° .de longer et achever la découverte de toutes . les terres australes et de la cinquième partie du globe ; 3" d'y descendre et d'en détailler toutes les terres abordables ; & d'y découvrir les rades, ports et endroits d’établissement ; 5° d'y fixer les longitudes, la physique et l’histoire naturelle, de ce qui restait d'inconnu sur la terre; G° par l'expérience du pendule, de déterminer enfin la figure de la terre; 7° de découvrir et fixer nos antipodes ; 8° de découvrir et fixer toute la largeur et étendue des mers inconnues et navigables.

Ce fut le 15 mars qu'ils partirent, enfin, de Paris, de chez M. Berthoud, où les montres furent emballées avec la plus grande recherche. Ma voiture contenait bien des choses casuelles, si bien arraugées que, suivant l'itinéraire que je leur avais donné, ils arrivèrent à Brest le 21 mars pour diner, et furent diner à bord. Ils m'écrivirent qu'ils avaient été très bien reçus, que tout était embarqué et rangé au mieux, et que jamais entreprise n’avait été mieux préparée et commencée. Dieu seul peut leur permettre de la terminer heureusement en entier !

Le 22 mars, je portai à M. de Boynes le compte des quinze mille francs dans le meilleur ordre, et un petit restant au moyen d'environ quinze cents francs que j’y mis du mien,

et nous eùmes encore la satisfaction rare d’avoir tout payé et de ne pas, sur un compte du Roi, laisser la moindre chose en arrière, ni personne dans l'embarras.

Le départ fut des plus heureux, ainsi que les préparatifs. Voici ce qu'on écrivit de Brest, le 29 au soir :

« M. de Kerguelen recut, le mercredi 24 mars, ses instructions. Il régnait des vents de sud faibles. Le jeudi au soir, ils remontèrent au nord. Tout le monde coucha à bord ct, vendredi 26 mars 1774, ils appareillèrent à onze heures du matin, d'un vent d'est-nord-est bon frais. À deux heures, on ne les voyait plus. Les vents sont, depuis, nord-est et sud-est, assez forts pour filer buit nœuds ou faire deux lieues et demie à l'heure : cela fait augurer qu à présent 29 au soir, ils ont décapé Finistère. »

On voit, par là, que le départ fut des plus heureux, ce qui, joint au beau temps de l’armement où tout avait été embarqué sec, était d’un bon augure. Les vents, à Paris, ayant continué plus de huit jours vers le nord, il paraît qu’en huit ou dix jours, ils auront été à la hauteur des îles Canaries.

M. de Kerguelen montait le Roland, vaisseau neuf de soixante-quatre canons, mais ayant laissé partie de sa batterie basse pour porter plus d’un an de vivres : M. de Rosnevet montait la frégate l’(iseau, de vingt-six canons, reconnue bonne marcheuse,

Cette expédition, proposée seulement pour ses additions le G décembre, l'armement, commencé le 1°" mars, n’avait pas tardé. Il n’y en à guère eu de ce genre qui ait été aussi de suite, et qui fût aussi bien approvisionnée en tout, et surtout pour la partie des instructions, des savants et des 1nstruments.

Voilà tout ce qui regarde le départ de cette expédition. Mais on était toujours bien inquiet du Gros-Ventre (1), que

(4) La flûte le Gros-Ventre, de seize canons, faisait partie de la première expédition de Kerguélen (1771). Elle était commandée par M. de Saint- Allouarn. L'autre bâtiment employé à cette expédition était la flûte la Fortune, de vingt-quatre canons, commandée par Kerguélen.

M. de Kerguelen avait laissé en danger, et de M. de Rosily (1) qu'il avait envoyé à son secours. Nous ne restàmes pas longtemps dans cette inquiétude, et nous en sûmes bientôt plus que nous n’espérions.

Le 17 avril au soir, ce même M. de Rosily, qu’on croyait péri, arriva à Versailles, Le 18, M. de Boynes me procura, avec lui, le détail le plus intéressant. Je travaillai plusieurs jours avec lui et, par là, je fus le premier et le mieux au fait de tout ce qui regardait le vrai de cette découverte des terres australes où personne n'avait jamais abordé, devant.

Voici la lettre que j'en écrivis à M. de Kerguelen, et le rapport succinct, mais clair, que je fis de l’ensemble de cette expédition, ce qui mettra bien au fait de la première, et prépare pour la seconde.

De Versailles, le 18 avril 1713.

Je vous fais mon compliment, mon cher ami, de tout mon cœur, car j'ai eu une joie bien vive. M. de Rosily est arrivé à Brest le 12 avril, ainsi dix-sept jours après que vous êtes parti, et il est arrivé hier, à huit heures du soir, à Versailles. M. de Boynes, dès qu'il m'a vu, ce matin, chez le Roi, à qui il en rendait. compte, m'a fait signe, et, me lirant à part, m'a dit avec une joie bien vive dont je lui ai su bien bon gré: « Le (ÿros- Ventre est revenu, et M. de Rosily est ici. Venez chez moi, que nous voyions ensemble son rapport! »

Vous croyez bien que je ne me suis pas fait prier. M. de Rosily, sur les cartes, nous a lu son journal fait au mieux, avec la plus grande candeur et netteté. Il dit du bien de ses camarades, de vous et rend justice à tout le monde. Il n'y a que de lui qu'ilne parle guère, et tout ce qu'il demande, c'est pour ses camarades et pour vous aller rejoindre; nous en avons été enchantés.

Nous pleurons MM. de Saint-Allouarn et Mengan (2), ce sont de grandes pertes, mais qu'allaient-ils faire à Batavia? C'est cet air empesté qui a fait tout le mal! Jusque-là, le Gros- Ventre n'avait, en tout, perdu qu'un homme ; cela est d'un bon augure.

(1) François-Étienne, comte de Rosily-Mesros (1748-1832), lieutenant de vaisseau en 4178, contre amiral en 1193, vice-amiral en 1796. (2) Le chevalier de Mengan, enseigne de vaisseau à bord du Gros-Ventre.

Il déclare bien que Le Gros- Ventre n'a pas été en vrai péril. Il n'a point touché, il ne lui est rien arrivé. Il a bien déclaré, à Brest et ici, que vous ne pouviez rien faire d'autre que ce que vous avez fait. Cela a fait baisser l'oreille aux raisonneurs. Tout le monde vous rend justice et tout est dit et en règle, de ce eù

Is n'ont pu, avec le canot, être qu'un quart d'heure à terre, au fond de la petite baie que vous avez vue. Ils y ont arboré le drapeau blanc, mis des bouteilles, fait des décharges el pris possession. Malheureusement, la vivacité ct le peu de patience francaise a fait qu'on les à rappelés. Is n'ont vu qu'une terre inhabitée là où les fanilicrs n'indiquent pas d'habitants dans le a à vous à les trouver ailleurs, plus à tête ree. De là, ils ont doublé le cap nord qui est tout près, au 49 degré, vu fuir la terre un peu sud-est, et, au lieu de suivre, ils ont élé aborder à deux endroits de la Nouvelle-Hollande, puis à Timor ct à ce chien de Batavia, où ils n'avaient que faire!

Il a été un mois à l'ile de France, où tous les esprits sont bien remis pour vous, et partout, et où l” (iros- Ventre est en bon élal. Ainsi, lout est sûr el calme, du volé des inquiétudes qu'on ait. On à demandé si cela ne changeait rien pour vous. Au contraire, j'ai fail voir, ainsi que M. de Rosily, que cela n'était que bien plus avantageux. On voudrait seulement qu'après avoir fait le lour de Nachtégal, vous preniez un peu plus ouest pour reprendre le bout des découvertes de M. Bouvet, ct que, longeant de loin, sans vous engager, à moins d'apparence de bon port, vous voyiez si votre terre fait suite avec la sienne ; comment gisent les glaces et les terres: quelles sont les étendues des roles, et it plus besuin à votre terre vù on vous dispense d'aller, d'autant qu'eile est située à marée vent, vous ez juste les longitudes des points principaux et du cap Saint-Louis ou nord de votre terre, et, de là, Lcher de ne plus perdre ces terreslà, ou glaces, de vue, et de découvrir de bons ports, d'y séjourner avec palience, ct de tailler, enfin, révllement ces terres-là et le reste, comme dans les instructions et mémoires. Cela vous ôte le plus diflicile et désagréable, et vous donne du temps. M. de Rosily pense qu'il faut y arriver de bonne heure, pour avoir du temp

Voilà un bon début. Je pric Dieu que tout réussisse, et j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre, elc.

en à

Mille choses à tous ces Messieurs, et à MM. de Rosnevet ct du Dresnay. Accusez-moi réception de cette lettre, si vous la recevez.

C'est le 13 février 1772, que M. de Kerguelen vit les premières îles qu'il appela dela Fortune. Le lendemain, à six heures du matin, il découvrit le continent qu'il longea avec le (iros-Ventre, commandé par M. de Saint-Allouarn. L’après-dinée, le coup de vent s'annonçant, et la mâture de M. de Kerguelen ne lui permettant pas de résister à la côte, il convint, avec M. de Saint-Allouarn, que ce dernier enverrait à terre prendre possession de ce continent qui paraissait inhabité, et M. de Kerguelen s'éloigna de la côte pour accommoder sa mâture. Alors, le coup de vent l'ayant emporté plus de soixante lieues au-dessous du vent, il ne put plus atteindre M. de Saint-Allouarn, et revint à l'ile de France.

En quittant cet officier, il lui envoya sa grande chaloupe commandée par M. de Rosily, lequel, malgré le gros temps, joignit le (Grus-Ventre qui, en virant entre des écueils, pensa couler bas la chaloupe. Cependant, M. de Rosily rétablit le dommage et conduisit le Gros-Ventre, en sondant devant lui, à l'entrée d’une petite baie, qui était par les 48 degrés et demi.

Alors, le (iros-Ventre mit son petit canot à la mer, dans lequel M. Mengan alla, suivant ses ordres, aborder sur la côte, qui était très raide et difficile. Il y monta avec son monde, avec beaucoup de peine, sur des rochers chargés de mousse et dont le sommet était couvert de neige. Parvenu, à cette hauteur, dans l’endroit le plus accessible, il y arbora le drapeau blanc, fit ranger son monde autour, et ce grand pays étant désert, il en prit possession dans les règles usitées. On dressa procès-verbal ; on fit enterrer des bouteilles avec des inscriptions et les armes du Roi, et alors, le coup de vent se déclarant tout à fait, la nuit approchant, et le Gros-Ventre faisant signal de retour, il rejoignit le vaisseau, ainsi que M. de Rosily qui l'avait soutenu dans cette opération, et dont la chaloupe, étant trop forte pour être embarquée, fut abandonnée.

Tout étant rejoint sur le Gros-Ventre, ce bâtiment fit plusieurs grandes bordées, pendant trois jours, revint plusieurs fois vers la terre, dont il prit les relèvements, ainsi que les îles de Boynes et de la Fortune, dont M. de Kerguelen avait pris le plan, et, n'ayant plusretrouvé M. de Kerguclen que le coup de vent avait emporté au-dessous des terres, M. de Saint-Allouarn doubla, par les 49 degrés, le cap nord de ce grand pays que tout fait juger être le vrai continent, mais qui est très élevé, sans arbres, ct inabordable dans cette partie. Ayant doublé ce cap, il vit que la terre fuyait un peu vers le sud-est.

Il suivit cette direction jusqu'au 50° degré de latitude, sans voir de glace, ct la terre continuant de s’enfoncer, il partit de là pour aller reconnaitre la Nouvelle-Hollande qu'il

‘ atteignit en peu de temps à la pointe sud-ouest. 11 la longea et y fit plusieurs découvertes intéressantes, et l'aborda dans plusieurs endroits. De là, il se rendit à Timor, et, jusquelà, de toute cette expédition, il n'avait péri qu’un seul homme. Mais ayant été obligé de relâcher à Batavia, pour faire des vivres, la maladie se mit dans l'équipage, et le Gros-Ventre, étant revenu en bon état, d’ailleurs, à l'ile de France, M. de Saint-Allouarn, qui le commandait, et qui était parti malade de Batavia, ÿ mourut, ainsi que M. de Mengan, son second.

Les autres vfficiers reviennent en France, et M. de Rosily, qui est arrivé le premier, et a débarqué à Brest, le 12 avril 1773, a donné tous ces détails intéressants par où l’on voit qu'on a, enfin, abordé pour la première fois et pris possession du vrai continent, mais dans une partie âpre et inhabitable.

Nota. — M. de Kerguelen en était parti le 26 mars, pour retourner achever ces découvertes-là

Par tout ceci, on voit ce qui était arrivé, et l'état des choses, depuis le rapport de M. de Kerguelen.

Son voyage, sans être changé, était simplifié et débarrassé de la partie la plus difficile, qui était de chercher ses camarades. Mais M. de Rosilÿ m'apprenait deux choses très

fâcheuses : l’une, qu'il croyait, par la rigueur de ce climat, dès le 38° degré, qu'il était impossible de faire le tour sans hiverner en partie moins froide ; l’autre, que le fameux anglais M. Cook, queje craignais tant, nous avait prévenus, car M. de Rosily avait appris, au cap de Bonne-Espérance, qu'il ÿ avait relâché avec ses deux navires, et en était parti dès le 1°" novembre 1772, pour aller faire, disait-il, précisément tout le tour que j'avais projeté et fait décider. Mais il croyait qu'il hivernerait à sa découverte de la Nouvelle-Zélande. Cela, joint au rude climat, à la côte périlleuse et inabordable, qu'il avait découverte, me donnait peu d'espérance et mauvaise opinion de l'expédition. Enfin, de tout cela il résultait qu'on pouvait espérer, dans deux ans, d'achever de connaître notre globe.

M. de Rosily, avec un zèle charmant, sollicita beaucoup pour aller tout de suite rejoindre M. de Kerguelen, etil l'avait obtenu quand je partis de Paris.

Pendant que je m'adonnais à cet objet important, j'appris que le baron de Beniowsky (1), ce Polonais qui, prisonnier au Kamtchatka, s’en était sauvé par mer avec tant de hardiesse, était secrètement à Versailles, où le Roi lui faisait lever un corps pour l'Inde: Il voyait tous les jours M. Auda, que j'avais aussi l'occasion de voir souvent. J'appris de lui que ce n’était point du tout un aventurier, et.que son rapport était juste.

J'avais proposé à M. de Boynes des vues sur mon autre voyage pour découvrir par le Kamtchatka ce qu'il y à de possible du détroit d’Anian, vérifier le très grand travail que j'avais fait sur le rapport des Russes et les ouvrages savants de M. Engel (2). Le voyage de M. Beniowsky remplissant presque mon objet, je proposai au ministre de me l'envoyer pour en tirer l'essentiel.

()Maurice-Auguste, comte de Beniowsky /1711-1183), hongrois qui a raconté ses aventures dans ses Voyages et Mémoires 12 vol., 1191.

(2) Samuel Engel (102-1784), geographe et économiste suisse, auteur d'ouvrages relatifs aux pays et à la mer du Nord, et au passage par le Nord, sur lequel on sait que le duc de Croÿ a aussi publié un Mémoire.

Page 1