LUE
Il vint me voir à Versailles, me montra ses plans. Je discutai assez avec lui, pour voir que le tout était vrai, et je fis sentir au ministre l'importance d'avoir ses cartes et brouillons originaux faits sur les lieux et son routier. Il avait donné une copie de tout au dépôt des Affaires étrangères. J'en conférai avec M. Sémonin (1), mon ami, qui avait ce dépôt, et qui m’assura le tout très vrai, et qu'il avait retourné de tous les sens, pendant deux mois, ce voyageur, sans qu'il parût se démentir jamais, ni hésiter. Il avait même dans sa compagnie, à Versailles, quelques hommes de ces pays-là, et même un, chose très précieuse, de l'Amérique vis-à-vis le Kamtchatka. C'est ainsi qu’on enfouit des trésors sans en connaitre la valeur, et c'était la crainte que les Russes ne le réclamassent, et que cela fit tort à nos prisonniers du château de Cracovie, qu’on tenait le tout si secret.
Enfin, le 20 mars, M. de Beniowsky partit pour l'ile de France ct, ce même jour, je travaillai longtemps avec lui, avant son départ, chez M. Auda, ct sur ses bonnes cartes en original. Par là, je sus tout ce qu’on pouvait apprendre du détroit d'Anian. J'en fis un bon mémoire. Je me mis aussi en relations avec M. Engel, et j'en traitai avec nos géographes et le respectable et vieux M. d'Ahville, de sorte que je me mis en traiu de profiter, pour la géographie, de ce voyage-là, ce qui remplissait un des trois que je proposais : celui des terres australes était entamé par le voyage de M. de Ker. guelen, sur mes instructions, ct le fameux M. Banks, anglais, allait au pôle arctiqu insi, ce que je n'aurais jamais espéré dans la mème aunée, l’objet de mes trois grands voyages pour achever la connaissance de notre globe, était entamé.
{4} Suecesseur de Durand de Distro! dans la place de garde du dépôt des Alfaires étrangères, Sémonin y avait été nommé par l'influence du duc d’Aiguillon.
Né en 1325, il avait été d'abord secrétaire de M. de Courteilles, puis celui de M. de Neuilly dent il avait rempli l'intérim, en 1354, comme chargé d'af- Gênes. Consul général à Lisbonne, il fit, en 1766, l'intérim du chevalier de Saint-Priest dans celle ville. Revenu à Paris, il cut la garde du dépôt de 1772 à 17
A la Cour de Versailles, il n'y eut pas d'événement, cet biver : jamais ce pays orageux ne fut si tranquille. M. le chancelier et M. de Monteynard se tenaient en équilibre contre le duc d’Aiguillon, et tout était paisible, en apparence. La dame avait toujours le plus grand crédit, mais en faisait peu d'usage, hors les grâces de détail où elle influait seule, et un peu les ministres.
On déclara, à la fin de mars, le mariage du comte d’Artois encore avec une princesse de Savoie, ct on ne se lassait pas de faire, aux petits-fils du Roi, des maisons ruineuses et plus fortes que celles des autres souverains et de les marier trop jeunes, malgré le mauvais succès des deux autres mariages dont il ne venait rien et dont l’espérance était bien médiocre.
Me voilà, enfin, revenu à mon courant particulier, Les objets de géographie qui m'occupèrent depuis Noël presque en entier, me firent perdre, à mon grand regret, cet hiver pour mon grand travail d’Ilisloire nalurelle. Après le départ de M. de Kerguelen, il fallut me remettre aux affaires de mes biens et aux comptes et délails qui étaient un peu retardés. Nos affaires, dérangées par les grandes dépenses du salon et des basses-cours de l'Hermitage, me mettaient au moins d'une année en arrière. Il fallut beaucoup économiser, et on résolut de tenir ferme à la cessation totale d'ouvrages, hors une ménagerie que faisait ma belle-fille, ouvrage plus agréable que cher, pour lequel on fit partir de l’aris, le 1° avril, une charrette d'oiseaux rares bien garnie,
La grande affaire du partage avec le duc d'Havré et pour régler d'avance ma succession dont mes petits-fils pouvaient, si mon fils ne me succédait, être en partie privés, me tournait la tête avec raison. M. le duc d’Ilavré n'avait de confiance qu’en M. Danjou qui remettait sans cesse et ne travaillait pas, ce qui nous tenait depuis deux ans. Il m'avait donné un rendez-vous fixé au 15 mars. Ce jour-là, il ÿ manqua. Je m'impatientai et lui-écrivis avec feu. Il m'avait écrit pour s’excuser, mais les lettres se croisèrent. Il fut piqué et se désista de l'affaire. On ne put le faire revenir, et enliu, heu-
reusement, par cette rupture, l'affaire fut remise, le 1° avril, à nos deux notaires qui devaient d'abord la débrouiller.
Le temps de Pâques et tous ces objets m'occupèrent jusqu’à la fin de la quinzaine de Päques. Je fis seulement quelque séance chez M. Adanson, célèbre naturaliste, de l'Académie, qui avait formé un cours d'histoire naturelle. Il était très savant, très méprisant les autres, son cabinet bien garni, mais il voulait tout changer, et son plan était si embrouillé qu'il fut peu suivi. J'aimais mieux Bomare, qui avait plus d'ordre. Enfin, je tirai de M. Adanson ses divisions, son plan, et tout ce que je pus pour le règne minéral que je traitais, et j'en fis mon profit.
Je ne pus aller qu'une seule fois à Châtillon et à Ivry, ce fut à la fin d'avril. Nous fimes, surtout à Châtillon, un diner charmant avec M. de Caraman, par le plus beau temps ; un à Ivry avec M. de Bévis, où nous fûmes enchantés. Je fis aussi, par le plus beau temps, mes deux seules promenades à cheval au pont de Neuilly et à la montagne du Cours, qu'on baissait : cet ensemble, avec la place et les Tuileries, sera de la plus superbe magnificence.
J'achevai de voir le cabinet de M. Adanson, qui est superbe, et je regrettais de ne pouvoir suivre l'objet de l’histoire naturelle et des connaissances que j’acquérais. Je commençais à devenir plus connu dans ce genre. Mon bel hémisphère antarctique, mes recherches avec le baron de Beniowsky, dont je fis copier la carte du détroit d'Anian, et les derniers jours que je passai avec l’aimable ct intéressant M. de Rosily, qui me mit plus au fait des vraies terres australes qu'on ne l'avait jamais été, tout cela me fit finir cet hiver par les considérations les plus intéressantes pour la grande géographie et physique du globe, où j'avais plus de morceaux intéressants et de connaissances que personne. Heureusement, je pus tout rassembler et me mettre à mème d’arranger l'hiver d'après.
Mon fils et mon gendre devant être, au 1°" mai, à Cambrai et à Calais, et désirant les prévenir et me donner le mois de mai entier à l'Hermitage qui devait être, cette année, à sa
perfection, et tout fini, je partis de Paris le 29 avril, au point du jour (1).
Le 25 novembre, étant parti à neuf heures et très commodément, lisant, réfléchissant ou dormant, ce qui me rendait les voyages fort courts, j'arrivai à Paris vers huit heures. Je fus étonné de trouver tout Paris illuminé, sachant les fêtes du mariage de M. le comte d'Artois, qui s'était fait le 19, à leur fin. Mais les commis m’apprirent que c'était le jour fixé pour la fête de Paris, qui consista en illumination générale et à marier à la Ville, en cérémonie, vingt jolies filles pauvres et sages, à qui on donna cent écus et un mari ayant un état.
J'appris que les fêtes avaient fort bien réussi et que le peuple paraissait plus content à celle-là qu'aux autres. Le temps était calme, l'illumination dans sa force. Je traversai toute la ville, où il faisait clair comme le jour; cela faisait un superbe effet, et c'est ainsi que je me rendis chez moi, le 25 novembre 1773.
A côté de chez moi, je vis la très belle illumination de l'ambassadeur de Sardaigne, qui devait briller, puisque c’était la deuxième princesse qu'il nous donnait.
(} En arrivant à l'Hermitage, le duc de Croÿ admiré encore ses emmbellissements, notamment « la salle d'assemblée, en colonnades, du théâtre ». 11 ne reste plus qu'à perfectionner, autour du château, les perspectives et Les routes.
A Gondé, il prend, avec l'intendant, des mesures pour la construction de l'hôtel de ville, dont l'architecte sera M. Dubunt, et pour celle du eanal de dessèchement dont un arrèt du Conseil vient de charger l'ingénieur Laurent. Malheureusement, celui-ci meurt vers le milieu d'octobre ; son neveu, Laurent de Lionne, le remplace.
Le 30 mai, il reçoit une nouvelle qui lui cause une vive émution : M. de Maillebois, fils du maréchal, intrigue pour lui enlever et tribuer une partie de son commandement. « La tête, écrit-il, m'en tourna presque, pendant un mois! » Heureusement, tout s'arrange, et M. de Maillebois est obligé de renoncer à ses prétentions.
Conseil de guerre de Lille. Retour à l'Hlerinitage. Chasses, visites au canal de dessèchement. Le 18 novembre, une lettre de sa fille lui annonce que son mari vient de faire ériger en duché héréditaire sa terre de Waillÿ.
Le 23, M. de Croÿ quitte l'Hermitage ; le 25, il est à Puris.
Je trouvai mes petits-enfants mieux de la coqueluche qui les avait tan! tourmentés, mais les deux aînés attaqués d’une espèce de petite vérole volante très bénigne qui ne les retint que quelques.jours. Le prince de Salm était mains mal que je ne croyais, Ma belle-fille y allait tous les jours, ce qui occupa une partie de cet hiver.
Le duc d'Havré était étonné de la grâce qu'il venait d'obtenir de faire ériger Wailly en duché héréditaire, sous le nom de Croÿ-Wailly, au moyen de quoi l'ancienneté du duché prétendu de Croÿ était perdue. À quoi son père n’aurait pas, peut-être, consenti, mais il valait mieux un titre réel qu'un en prétention,
Ma fille était restée à Raismes pour sa grossesse, et son mari devait l'aller prendre ; mon fils, trouvant Paris peu gai et tout arrêté à la Cour, le ministre étant à la veille d'être a, pour se dissiper, faire cette course : il partit avec le duc d'Havré, le 1° décembre, et revint à petites journées avec ma fille, le 13.
Comme j'allais me remettre à la chimie, à lire le bon livre de celle de Baumé, qui paraissait depuis peu, j'en fus distrait, dès le 1 décembre, par le détail que M. de Rosnevet n'envoya du cap de Bonne-Espérance. Cela m'engagea à faire un mémoire du début de leur voyage où, joint à la grande vitesse de soixante et un jours, il y avait des observations physiques importantes, surtout de la température sous l'eau de mer, Le 3 décembre, ayant travaillé avec l'habile M. de Lalande, je me résolus ilire à l'Académie ce mémoire pour mettre mes voyageurs en vogue, et un peu me faire connaitre, après tant de travail.
Le 7 décembre, j'allai, pour la première fois, à l’Académie des Sciences et j'y lus l'introduction sur le début de nos voyageurs, cherchant à faire revenir de la prévention où on était contre eux. L'abbé liochon, ennemi déclaré de M. de Kerguelen, me barra, mais je le regagnaiensuite. Cet aréopage est noble et devrait être imposant. C'est dommage que ce soit un peu pétaudière et que les rivalités personnelles y fassent plus d'effet que celles de science, et qu'on ne s'y
entende guère, tant chacun est occupé de son objet personnel, de ses affaires et de n’y venir que par mode ou intérèt. On m'écouta assez bien et on m'y traita avec égards, m'ayant mis à côté du président et prié de rester toute la séance, que je fus bien aise d’avoir vue. On y lutun très bel extrait d'un très bon ouvrage de M. de Lavoisier, sur les expériences de l'air fixe, ouvrage qui parut peu après, qui fut estimé, et dont à peine on parla, tant la multitude des livres et des objets se croisent et se nuisent dans une nation si volage, ‘où le gouvernement n’encourage pas, ce qui fait manquer de suite aux objets. Je promis d’y lire d’autres mémoires, l'habile M. Macquer qui, avec Baumé et Lalande, était le plus fort, allant y présider, et je fus assez aise d’avoir engrené, si la chose me plaisait et que je pusse trouver le temps.
Dès le 4 décembre, j'avais été à Versailles pour y profiter d'un reste des fêtes et voir les beaux spectacles dans cette salle unique par sa beauté. En arrivant, je vis M. de Monteynard. Comme on le disait sur safin, je n’appuyais pas beaucoup auprès de lui. Cependant comme, sans le vouloir, il avait été la cause de ma cruelle affaire de commandement, s'étant laissé entrainer par M. de Maillebois, à qui il devait beaucoup, et qu'alors il était brouillé à outrance avec lui, je crus devoir sonder où les choses en étaient, et je demandai audience.
1 me fit beaucoup d’amitiés, et même me demanda, noblement et en honnète homme, excuse du mal qu'il m'avait fait, avouant avoir été cruellement trompé par M. de Maillebois, contre qui il se déchaina beaucoup, parce qu’il venait de lui susciter une rude querelle avec M. le prince de Condé, à qui Maillebois avait persuadé de demander la charge de grand maître de l'artillerie, en chassant M. de Monteynard et à condition de lui donner, à lui, Maillebois, la charge de chef du génie. M. le duc d’Aiguillon se servait de tout cela pour chasser M. de Monteynard, et puis les attraper.
Enfin, je demandai à M. de Monteynard ce qu'il y avait à faire pour moi. Il me dit qu’il fallait faire révoquer le bon de Maillebois, et qu’il allait mettre le mémoire simple de mes
pièces et services, que je lui avais envoyé l'été, dans le por-
tefeuille, pour en parler au Roi. Comme je savais qu'il netravaillait plus, j'y fis plus de fond, mais j'aimais mieux que
cela fût toujours au portefeuille, pour aÿpuyerce queje dirais,
au besoin. Ainsi, le ministre y paraissant aussi piqué et vif
que moi, étant outré contre ma partie, je n’eus plus rien à
faire, et je le maintins par Mme de Marsan et de Guerchy,
qui étaient ses conseils et amis.
J'allai diner chez le prince de Tingry, où je vis toutes les disputes pour avoir des places et, quoique je n’eusse pas encore fait mes révérences, j'allai voir le beau et triste opéra de Sabinus (1), ne pouvant surtout me lasser d'admirer la salle.
Le 5, je fis toutes les présentations qui ne finissaient pas par le nombre de la famille et des nouvelles maisons si chères pour l'Etat que cela était ruineux, et un monde entier à Versailles. Il est difficile que cela reste bien ensemble.
Je dinai chez M. de Monteynard où le vieux militaire allait toujours de mème, quoiqu'il n’eût pas obtenu un travail depuis le voyage de Fontainebleau, ce qui grossissait le portefeuille et faisait tout languir, et cela dura encore longtemps sur ce pied. A chaque jour, on le disait disgracié; cependant cette incertitude dura longtemps et il faisait pitié. Je vis les bureaux où tout languissait ; je fus, en particulier, présenté à Mme la comtesse d'Artois, bien petite, mais assez bien, d'ailleurs, et si ce prince marié trop jeune ne nous donnait pas d'enfants, non plus que les deux autres, chose bien malheureuse sur trois garçons, cela pouvait être d'autant plus fâcheux que leur maison n’en coûtait pas moins tant de millions !
Le G, je dinai chez Mme de Marsan, qui était bien fâchée de la prochaine eulbute de M. de Monteynard. La Cour était à l'ordinaire, Mme du Barry dominant et M. d’Aiguillon étant le mieux auprès d’elle, allant à grands pas à être tout. Le
(A: Sabinus, tragédie lyrique en quatre actes, de Chabanon, musique de Gossee, représentée pour li première fois à l'Opéra de Versailles, pour les fêtes de In Cour, le 4 décembre 1733, et ensuite à l'Académie royale de musique, Le 22 février ATH.
contrôleur général était le mieux, après, et M. le chancelier soutenant M. de Monteynard étant assez bas. M. de Boynes se soutenait par M. le duc d’Aïiguillon, mais on lui prêéta, alors, de perdre la tête, ce qui était faux, mais qui le mit en danger. Il me traitait toujours avec grande confiance, mais on n'avait pas de nouvelles de nos voyageurs. Je revins à Paris, passer chez la petite d'Havré en l’absence de ses parents : elle était dans un état dangereux, à cause des dents, qui l’a mise extrêmement bas, cet hiver.
Le 9 décembre, je repris fort, avec M. de Vaugondi, le curieux travail de l'hémisphère antarctique, qui se trouva poussé à perfection par les voyages que je découvris dans la suite. L'état du prince de Salm occupait aussi une partie des journées, et, pendant ce temps, son fils eut bien des affaires qui firent grand bruit, et il avait une jeunesse qui lui donnait bien de la peine.
Dans ce temps, ma santé me tracassa et me fit perdre bien du temps. Je pris médecine, ce qui me réussit un peu, mais des fluxions et maux de dents me firent bien souffrir, de sorte que cet hiver n’était pas agréable. Heureusement que mes petits-fils se remirent au mieux et furent les cinq plus charmants enfants qu’on püt voir, ce qui, avec l'agrément que me donnait toute ma famille, était notre ressource.
Le 13, mon fils étant de retour avec ma fille et son mari, nous vécèmes fort en famille. À chaque jour, on se demandait si les actions de M. de Monteynard baissaient ou haussalent, on avait des lueurs, mais tout allait en décroissant pour lui et en augmentant pour le duc d’Aiguillon, qu’on craignait.
Le 18 décembre, j'allai à l’avant-dernier grand Opéra des fêtes du troisième mariage, qui fut un des plus beaux et chers. Je me plaçai à l’amphithéâtre, derrière le fauteuil du Roi, qui était dans sa loge, pour être au point parfait de la perspective. On donna Jssé, que j'avais tant vu jadis, qui fut très bien rendu, et ennuya, parce qu’il était à la mode, alors, de bâiller d’avance à Lully (1). Je fus frappé et dans la
(1) La musique d'Issé, pastorale en trois actes, paroles de La Mothe, repré-
plus grande admiration de quelques décorations, et surtout de la salle et de l’ensemble de tout cela, un des plus beaux, oule plus beau coup d’æœil mondain qui existe et à qui on ne rend pas assez de justice. Je lexaminai et admiraiï à fond, en connaisseur, et avec d'autant plus de soin, que c'était peut-être pour la dernière fois de ma vie, n’allant à tout cela qu’en amateur des arts et pour juger de l'effet, et n’y retournant plus, après.
Mon mémoire étant dans le portefeuille, et le ministre aussi piqué que moi, je n'avais plus rien à faire, maisil n'avait plus de travail. Je craignais que M. de Maillebois ne fûttres bien avec M. le duc d’Aiguillon qu'on voyait gagner chaque jour; ainsi ma position était critique, sans y pouvoir rien faire, n'allant pas chez la dame, et j'étais un des seuls dans ce cas, qui pouvait me mal tourner. Telles furent les positions de la fin de l’année.
Ayant su, chez M. Auda, que nos marins qui venaient de la curieuse expédition de M. Marion ({) étaient à Paris, j'en pris l'adresse. Le 22 décembre, je travaillai, pour la première fois, avec M. du Clesmeur, jeune homme qui avait commandé un des navires. Il me mit bien au fait des îles désertes découvertes par eux, et de la Nouvelle-Zélande, et m'en donna une hache qui, avec ses pierres de jade et de touche, fait des ouvrages étonnants. Cela était trop curieux pour ne me pas passionner, après l’avoir tant étudié dans l'ouvrage de M. Cook. Ainsi je fis connaissance avec M. Crozet (2, encore plus instruit, et je m’adonnai entièrement à ces curieux ouvrages-là. M. Maty (3) m’ayant en-
sentée à l'Opéra en 1597 et mise en cinq actes en 1708, n'étoit point de Lully. comme le dit M. de Croÿ, mais de Destouches.
(1: Nicolas-Thomas Marion-Dufresne ‘17524-13321, navigateur, était parti de l'ile de France, en avril 1771, sur Le Mascarin, accompagné du Marquis de Castries, commandé par le chevalier du Clesmeur. Après avoir fait route vers le sud du cap de Bonne-Espérance, et découvert plusieurs terres, il fut massacré par les indigènes de la Nouvelle-Zélande, ct ce fut M du Clesmeur qui ramena Îles deux navires à l'ile de France.
(2° M. Crozct était un des lieutenants du capitaine Marion. Parti avec lui en mars 1332, il revint, après le meurtre de son chef, à l'ile Maurice, avec M. du Clesmeur.
3, Michel Maty (1718-1776), docteur en philosophie et en médecine, membre
voyé, alors, en anglais, le Voyage au pôle arctique de M. Phipps (1) que traduisit mon fils ; je commençai mon grand mémoire sur l'impossibilité du passage, et je sautais continuellement d’un pôle à l’autre, ce qui, avec ma belle carte, m'amusa et m'occupa tout l'hiver.
Le 23 décembre, j’imaginai la charmante idée de la boussole de l'Hermitage, ce qui m'occupa agréablement avec mon fils, plusieurs jours, et pouvait faire valoir cet endroit, qui devenait très fameux.
Ensuite, les approches du Noël et du jour de l’An me firent tout quitter, pour me tenir en retraite, et je fis tous mes efforts pour bien finir cette année et bien commencer
l’autre.
de la Société royale de Londres et de l'Académie de Berlin, bibliothécaire du British Museum, s’occupait d'ethnographie. !V. les Mémoires secrets de Bachaumont à la date du 16 juin 1761.)
(4) Voyage au Pôle boréal, fuil en 1795, par ordre du roi d'Angleterre, par Constantin-Jean Phipps, traduit de l'anglais. Paris, 1715, in-£°.
XXVHI
pu {er saNvIER AU 10 war 1774
Cérémonie de l'Ordre. — La comtesse du Barry dans le cabinet du Roi. — Succès de mon fils à la Cour. — 11 en profite pour demander la survivance du gouvernement de Condé. — Disgrâce de M. de Monteynard. — Je vais voir le duc d'Aisuillon, son successeur, qui me fait ben aceueil, et me répond favorablement au sujet de mon affaire avee M. de Maillebois et de la survivance du gouvernement de Condé.
ouvelles conférences avec M. Crozet. — Mon fils obtient les
entrées de la chambre du Roi. — Fète chez l'ambassadeur de Malte.
— Dans une nion de famille, chez le duc d'Harcourt, on me prie de
danser; je m'y prête de bonne grâc Erection du duché hérédi-
re de Croÿ-Waily pour le duc d'Havré, — Nouvelles visites au duc d'Aiguillon: il rejett la demande de survivance du gouvernement de Con. e à Paris du comte de Priego; honneurs qu'on lui ils entreprend un voyage d'affaires à Bruxelles. —
L'Académie de Marine de Brest m'admet, à mon insu, parmi ses
membres honoraires. — Nouvelles de M. de Kerynelen. — Projet d'or-
ganisation de milice: tes, formé par le ministère. — Admiistration du duc d'Aiguillon. — Retour de mon fils; résullats de sa tournée. — Je corrige le Voyaye à la Nourelle-Zelande, de M. Crozet.
— Assemblées des commandants de province chez le duc de Riche -
lieu, au sujet des garde-côtes. — Diner chez le comte de Mercy-
Argenteau. — La duchesse d’'Havré accouche d'une fille. — Présenta-
tion de ma carte de l'hémisphère antarctique au Roi, aux Princes, à
M. de Boynes, au duc d'Aiguillon et à M. Trudaine. — Conversation,
chez ce dernier, avec M. Cadier, inspecteur des Ponts et Chaussées, au sujet des canaux de dessèchement de Picardie. — Réception d'une lettre de M. de Rosnevet, lieutenant de M. de Kerguelen. — Attaques dont celui-ci est l'objet. — Au moment de partir pour l'Her-
CR
mitage, j'apprends la maladie du Roi. — Récit détaillé de ses derniers jours et de sa mort. — Attitude des Parisiens après cet événement. — Examen du règne de Louis XV.
Le 1°" de l’An, je me trouvai, à l'ordinaire, à Versailles, à la cérémonie de l'Ordre. Il me parut que M. de Maillebois était bien accueilli du Roi, ce qui n'avait pas bonne mine. M. le duc d’Aiguillon s'élevait, à mesure, en crédit, et on ne doutait plus que ce ne fût lui. Cependant, M, de Monteynard tenait encore, mais ne travaillait plus ; ainsi Janvier fut aussi dans l’inaction et incertain que les deux mois précédents.
Je vis Mme du Barry dans le cabinet du Roi, avec ses deux dames d'honneur, exactement comme en titre, savoir la duchesse d’Aiguillon et la duchesse de Mazarin. Celu était réellement remarquable. De l'autre côté était la nombreuse famille du Roi, qui n’accueillait pas bien la dame, mais le Roi était toujours charmant, au milieu de sa famille, où Mme la Dauphine brillait par ses grâces légères. La quantité de monde, dans le cabinet, était étonnante.
Le G janvier, l’abbé de la Ville fut nommé directeur des Affaires Étrangères, et évêque in partibus. Ainsi, le duc d’'Aiguillon pouvait avoir un autre département avec le sien, sans qu'il en souffrit. C'était un grand pas.
La multitude de lettres, d’affaires, les voyages, nos travaux de Flandre, du canal, hôtel de ville, moulin, braconniers (1), etc., qui m'occupèrent beaucoup, tout cela remplit bien le mois de janvier.
Mon fils, qui n'allait point chez la dame et, par conséquent, qui n’était pas des parties du Roi, se donna fort bien à la jeune Cour. Il y suivait les bals, était bien avec Mme de Marsan, qui le mit des proverbes ou petites comédies de l’in-
. (1j M. de Croÿ avait, alors, maille à partir avec les braconnicrs, qui dévastaient ses'terres de l'Hermitage, et prenait des mesures pour les en purger.
térieur, où, comme trés bon acteur, il était utile : il y jouait avec les deux jeunes princes ; il n'y avait que M. le Dauphin de spectateur, et les princesses, et il y eut de très jolies petites fètes.
Il en profita pour faire mettre, dans le portefeuille, un bon tout préparé pour la survivance actuelle de mon gouvernement de Condé. M. de Monteynard nous avait procuré, par Mme de Marsan, il y avait deux ans, une bonne lettre, mais elle ne promettait qu'en cas que je manquasse devant, ou quand il serait maréchal de camp. M. de Monteynard ÿ tenait fort, mais, se voyant aux abois, il ne lui en coûtait pas plus de mettre encvre cela dans les gros portefeuilles, et nvus espérions que cela pourrait passer, comme le reste, au premier travail du successeur.
Enlin, le 26 janvier, M. le duc de la Vrillière, le grand congédieur ordinaire, qui en avait bien expédié ou porté l'arrèt, depuis quarante ans, vint, le matin, à Paris, chez M. de Monteynard, lui porter l’ordre du Roi de donner sa démission et le portefeuille, ce qui fut fait, et il resta ni exilé, ni récompensé, et bientôt on n'en parla plus. Son règne, qu'il n'avait pas cherché, dura, comme en trainant, près de trois ans, et ne fut pas bien brillant. Les deux conseils de guerre, de Lille et des Invalides :1), achevirent de le décrier dans le militaire où, après avoir eu de la considération duns l'état-major de l'armée, il n'en eut plus comme secrétaire d'État de la Guerre, n'ayant jamais été ministre, et empèché par M. de Boynes de l'être.
Le 29 janvier au soir, M. le due d'Aiguillon fut (en conservant les Affaires étrangères qui donnent la principale place au Conseil d'État), nommé secrétaire d'État de la Guerre par intérim, mais cet intérim n'est qu'un mot, car le duc de
(4, Procès retentissant, jugé par un Conseil de guerre assemblé aux Invalides, et intenté à MM. de Bellezarde et de Monthieu, vfficiers généraux d'arion d'un de leurs collègues, M. d- Saint-Auban, à propos réforme des arines dans les arsenaux, pendant les aunées 1767-1770. iment du Conseil les condamna, mais fut annulé par celui du parlement de Nancy, rendu en janvier 1718.
Choiseul ne fut aussi que par intérim, quoi qu'il füt tout. Ainsi, le voilà au pinacle, après avoir été dans des cas si fâcheux !
Le 31 janvier, à neuf heures et demie du soir, j'allai descendre chez lui, à Versailles. Je ne comptais que me faire écrire, mais on me fit monter. Je trouvai, chez sa femme, grand monde, comme maison ouverte. Ainsi, je m’enhardis, j'y restai et, à onze heures, quand il vint, je lui fis mon compliment. Il m'accueillit beaucoup, et de l’inquiétude où j'étais, je passai tout de suite dans l'aisance et une espèce de familiarité. Je lui dis que j'avais deux affaires dans le portefeuille. Ilen avait déjà vidé un, etil me dit qu'il croyait que tout cela était fait. 11 n'en était rien, mais cela prit bien.
Le 2 février, à la cérémonie de la Chandeleur, je lui dis, dans le cabinet, que je lui demanderais audience. Il me pria à diner; j'y fus ; il y avait le maréchal de Biron, M. de Contades et compagnie mêlée, Tout prit le ton d'aisance. Au sortir de table, avant même le café, il me dit : « Eh bien! vous avez à me parler ? » Et me tira dans un coin.
Il n'ÿ avait pas un moment à perdre. Je lui dis : « C’est pour deux affaires qui sont dans le portefeuille, l’une une ancienne promesse, pour mon fils, de la survivance de Condé ; vous devez avoir trouvé cela ! » Il me dit: « Je ne sais pas! », hésita, mais ajouta : « En tout cas, c’est de même, s'il n'y est pas, il n’y a qu'à l'y mettre ! » Je le remerciai comme de chose faite, le priant de ne pas oublier cette expédition-là.
L'autre, je lui dis, en le lui montrant : « Vous devez avoir trouvé le pareil de ce mémoire pour la méprise de Maillebois, M. de Monteynard ignorant mes par le Roi, du Boulonnais et Picardie ! » Je lui fis lire le dernier parle Roi, ct la lettre, en original, de M. le prince de Soubise. 11 la lut avec grande attention, puis appuya, en riant, sur ce que je lui avais dit : « Méprise, non, dit-il, il y a distraction de bureau ! » Je repris ma lettre et dis : « Je dois garder cela. Distraction est bon ! et je voulais vous en parler pour ne pas vous laisser prévenir par lui! » Il dit: « Il ne m'en a pas parlé, mais
vous me faites souvenir qu'on vient de me faire signer une des lettres circulaires pour lui, donnant avis de ma place comme commandant en Boulonnais, ce qui m'a fort étonné, mais, dès que vous étiez pourvu devant, cela va sans dire ! » Je lui dis que j'étais tranquille, dès qu'il était au fait. Il me serra la main et me dit : « Cela est bon comme cela ! » Je lui laissai un de mes grands mémoires et un projet de bon qui déclarait qu’il n’y avait que moi de commandant.
Le 5 février, je retournai à Versailles avec mon fils. Nous fûmes chez M. de Fumeron, premier commis, qui a les bons et ce travail là. Je lui expliquai l'affaire de Maillebois. Il me dit qu'il la savait bien. Je lui dis que M.le duc d’Aiguillon m'avait dit, il v avuit trois jours, qu'il avait été étonné qu'on lui eût fait signer une lettre d'avis, à lui, comme commandant en Boulonnais. M. de Fumeron en fut embarrassé, et dit qu’il avait beaucoup hésité, mais qu'il était sur l'état.
Je lui fis lire mes trois par le Roi, surtout le dernier, en original, qui est en activité. Il le collationna sur mon grand mémoire, que je lui ai laissé. Il assura que, quandil en avait été question pour M. de Maillebois, 1l avait représenté à M. de Montevnard que j'en étais pourvu, maïs qu'il avait toujours répondu : « Ils sont d'accord ensemble; Maillebois en fit son alflaire ! »
Je lui fis lire la lettre de M. le prince de Soubise. Il se récria sur ce qu'on s'en prenait à lui, qu'il en avait bien averti; enfin que, puisqu'il était reconnu que j'étais pourvu devant, il fallait ou annuler ce bon de M. de Maillebois, ou qu'il n'y allät pas, et qu'on laissit cela comme non avenu. J'appuyai qu'il me fallait, au moins, une lettre, comme mon projet de bon.
11 me dit que, deyuis les expéditions de tout cela, il n’avait plus vu ni entendu parler de M. de Muillebois.
Je demandai à M. de Fumeron sur quel titre était M. de Maillebois. Il me dit que c'était sur un bon du Roi, qu'il lui avait expédié, et une lettre d'avis et de commandement ou par le Roi. Il alla chercher le bon du Roi, il le chercha longtemps et ne le trouva pas. Il croyait que le ministre l’avait
repris, mais il l'a retrouvé dans la suite. Il trouva, sur le registre, qu’il y était porté, et la lettre d'avis de mai 1773. Il parut, suivant ce que dit M. de Fumeron, qu’il pensait que cela devait rester oublié, ou qu’il regardait comme difficile de supprimer ce bon ; qu’il faudrait prendre un nouveau bon du Roi pour supprimer celui-là, et autoriser à lui écrire qu’il est rappelé, ce quilui a été donné n’étant pas vacant, et que cela est dur.
Le soir, nous fùmes chez M. Charlot, à l'hôtel de la Guerre. Je lui fis tout lire. Il dit qu'il n'y avait rien de cela, à l’hôtel dela Guerre, qu'on n'y connaissait que moi de commandant, et qu'il croyait que cela tomberait de soi-même.
Nous parlâmes à M. de Fumeron et à M. Charlot de la survivance de Condé. Ils cherchèrent et virent qu’ils n'avaient, ni les uns ni les autres, rien du tout sur cela, ni copie de la lettre, que c'était M. de Fumeron qui faisait les expéditions, et M. Charlot qui gardait les brevets.
Depuis le 6 février, je restai incommodé à Paris, ensuite fort occupé de l'hémisphère. J'eus, avec M. Crozet, plusieurs conférences des plus curieuses. [1 me donna sa route, celle très importante de M. de Surville (1), qui coupe et donne toute la partie qui nous manquait, et cela, avec les deux voyages qui se faisaient alors, devait nous donner le globe entièrement connu. J’eus, avec cet habile marin, qui me fit voir les vues et détails comme si j'y étais, les conversations les plus importantes, et, enfin, je terminai le discours et toutes les routes et corrections, que je donnai à M. de Vaugondi, pour faire graver, et, dans un mois, tout devait être fini. k
Je me donnai aussi à mes comptes, à mes affaires de Flandre, et la dissipation du carnaval m'occupait encore. Mon fils allait souvent au bal de la famille royale, et se tenait bien avec la famille.
Le 7, il obtint et prit, le 8 février, les entrées de la
(4) Jean-François-Marie de Surville (1141-4170) reconnut, en 1730, la Nouvelle-Zélande, au moment où Cook l'abordait sur un autre point. Il se noya, en voulant débarquer à Port-Callao.
un 5
chambre. Ce fut M. le duc d'Aumont, gentilhomme de quartier, qui les demanda au Roi et insista très honnêtement, et cela fut très agréable,
Le 12février, j'allai à la fête de l'ambassadeur de Malte (1), où une grottte (le l'entrée de l'enfer, les Cyclopes, Caron et une galerie menaient aux Champs-Élysées. Il y avait du goût et de la variété, et, au moins, c'était sortir de la grande monotonie ordinaire à Paris.
Le 1%, on me força à aller chez le duc d'Harcourt, où toute la famille, vieux et jeunes, était assemblée. Je tins bon longtemps; enfin, on me força à danser. Je n’en pouvais plus, mais, à la deuxième contredanse, je me mis en train, et, à la sixième, je suai, et cela me guérit dans l'instant, tous mes maux venant de transpiration interceptée et de besoin de fatigue.
Le 15, jour du mardi-gras, par méprise, n’y ayant sur le paquet que À M. le duc de Croïÿ, à Paris, je reçus et j'ouvris un paquet contresigné « la Vrillière », et jy trouvai les lettres en parchemin de l'érection du duché héréditaire de Croÿ-Wailly pour le duc d'Havré, Je les parcourus, et vis que nous n'y étions pas rappelés. Cependant, celle de Heuri IV (2) rappelait toute la famille par forme de substitution, et j'avais fait, par le contrat de mariage de ma fille, substituer la petite terre de Condé, qui est notre berceau très ancien, et aussi très précieux. Mais j’observai que, tant qu’il ÿ avait des mâles de la branche d'Havré, tout cela n'avait pas lieu, ct que, quand il n’y en aurait plus, ce duché étant éteint, tout rentrait dans l’état de devant ; ainsi, que cela pouvait faire tort. Le soir, je portai cette pièce au duc d'Havré, lui faisant voir que je n'avais aucune part à la méprise. Ainsi, voilà la terre de Wailly duché héréditaire, sous le nom de Croÿ-W'ailly.
(4° L'ambassadeur de la religion de Malte était le bailli de Fleury, qui demeuruil rue de la Madelcine de la Ville-l'Évéque.
(2) La terre de Wailly, à 19 kilomètres d'Amiens, avait été érigée en duché par lettres patentes du roi Henri IV, de 1598, en faveur de Charles de Croÿ, due d'Arschot. La petite terre de Croÿ, berceau de la famille de notre héros: appartenait aussi au duc d'Ilavré.
Le mercredi des Cendres, nous traitâmes bien, avec M. de Taboureau, l'affaire des braconniers, qui était sérieuse, celle du canal, du moulin, de l'hôtel de ville, etc.
A l'entrée du Carême, je finis mes comptes, mes mémoires, jusqu'au 22 février, que nous retournâmes à Versailles pour y reprendre les affaires.
Je travaillai à fond mon affaire de Maillebois avec M. de Fumeron, et elle parut se mettre en règle.
Le 23 au matin, j'allai, avec mon fils, à l'audience du duc d’Aiguillon, et je ne lui parlai que de la survivance du gouvernement de Condé, alfaire qui tourna mal, Nous l'avions fait mettre dans le portefeuille de M, de Monteyuard, espérant qu’elle passerait quand son successeur le viderait ; mais le duc d’Aiguillon chercha à nous faire entendre que le Roi y trouvait des difficultés, qu'il ÿ avait tant d'ofticicrs généraux qui n’en pouvaient obtenir et qu'il nous demandait du temps. J'insistai vivement sur mes raisons. Sur quoi il prit le ton ministériel qui lui paraissait très naturel ; il dit : « C'est parce que vous avez des raisons que je vous réponds : donnez-moi du temps! Sans quoi je vous dirais, comme je dis aux autres, qu'on n’accorde pas! » Et coupa court làdessus. Je voulus continuer d'appuyer, mais il dit ferme : « Je n’ai pas autre chose à vous dire! Je ne viens que d'entrer dans mon intérim, Dounez-moi du temps! »
Il n'y eut pas moyen de le pousser davantage, car on savait qu'il ne faut pas le pousser trop, et nous sortimes mécontents. Cela fit que je ne pus traiter d'autres alfaires. Nous revinmes à Paris achever de régler tous nos comptes dans le plus bel urdre, mais les charges et entretiens emportaient tout, de sorte que je ne pus pas encore être tout à fait au courant et, par conséquent, aider mon fils, qui en avait grand besoin.
Paris fut occupé, tout cet hiver, des mémoires trop forts, mais bien écrits de MM. Linguet et Beaumurcais (1), qui
() Les Mémoires et plaidoyers de Linguet avaient paru, à Liège, en sept volumes, l'année précédente, et ses Œuvres furent publiées, en 6 volumes, à Londres, en 1114. Quant à Beaumarchais, il était, alors, en pleine affaire
succombèrent, à la fin, avec raison, la licence des mémoires d'esprit tournés en libelles étant poussée beaucoup trop loin, mais le nouveau parlement, quoique méprisé, en jugeait bien.
Le 1 mars, toute la famille alla à la Croix de Berny, audevant du comte de Priego qui avait quitté le service de France et était parti de Paris le 4 mai 1742, pour aller servir en Espagne, puis s'était marié avec une riche héritière dela maison de Cordoue, dont il était veuf sans enfants, et avait été à Paris avec elle, mais n'y était pas revenu depuis vingt-huit ans.
A la grosseur près, je le trouvai peu changé, quoiqu'il eût trois ans de plus que moi. Il me reconnut aussi. Nous fûmes très bien ensemble. Nous le ramenâmes à Paris avec une espèce de cérémonie, ayant quatre voitures à six chevaux. 11 se reconnut partout, fut très aimable, parut très aise de se retrouver en famille, et tout ce début fut à merveille. Il était bardé de quatre ordres qui faisaient bien sur sa large carrure. M. de Villers, aide-major de son régiment, et homme aimable, était avec lui et avait toute sa confiance.
Les jours suivants, on fut fort occupé à bien traiter M. de Priego, et je le vis, le 6 mars, présenté au Roi dont il fut très accueilli. On lui accorda les mêmes entrées qu'au duc de Biron. Enfin, il fut traité avec la plus grande considération. Il avait, à Versailles, un habit superbe relevé par quatre ordres en diamants.
Le 4 mars, mon fils partit pour Bruxelles, où il allait traiter les grandes affaires de la substitution de la partie autrichienne, de la navigation, du pavé de Péruwelz à Leuze, du polder à faire au Hassegras, etc. Tout cela était en bonnes mains, car on ne pouvait entendre mieux les affaires ety être un meilleur sujet à tous égards. Aussi, je restai avec sa femme à ne faire que chanter ses louanges, avec tous ceux qui le connaissaient. Il écrivit à chacun très exacte-
Goëzman : les Mémoires judiciaires sortis de sa plume, à ce sujet, portent la date de 4713.
ment, et sur ces objets, je l’avais chargé, entre autres, de passer à l’Hermitage pour voir l'état des choses en hiver, et, près Condé, l'inondation. 11 me marqua que le bosquet d’hiver rendait bien son effet, que le bosquet du premier printemps marquait déjà assez, et que, pour l'inondation, elle n'avait jamais été si haute et qu'il avait encore bien vu l’eau du petit marais couler dans le grand, ainsi à contrepente, ce qui ne laissait pas de doute sur la nécessité du canal.
Le 7 mars, j'allai à Versailles diner chez M. le duc d'Aiguillon, pour tâcher de m’y mettre en familiarité. J'y fus très accueilli, surtout de la belle duchesse de la Vallière, quoique surannée, et de Mme de Harville (1), et tous ces débuts prenaient bien, en apparence. Le ministre était un travailleur infatigable, sans se distraire, étant toujours assidu, et paraissait au niveau, au moins, de sa besogne.
Le lendemain, je dinai chez M. de Boynes, qui venait d'être déclaré ministre, et qui m'aimait fort. Nous étions dans les plus grandes transes sur le compte du vaisseau de M. de Kerguelen, qu'on avait mandé péri, et dont il ne venait pas de nouvelles.
De retour à Paris, je m'’adonnai à faire finir une belle carte de l’hémisphère incliné antarctique. J'allai chez le graveur suivre les corrections et, en plusieurs jours de travail assidu, je mis ce travail en état d'approcher de sa perfection. Je fis aussi, alors, un grand mémoire sur les longitudes.
Il y avait quinze jours que j'avais reçu avis de Brest, par le secrétaire de l'académie de Marine, que cette académie, sans que je m'en doutasse, ni n'eusse fait aucune espèce de démarche, et même au contraire, m'avait donné la pluralité des voix pour une place vacante d’honoraire. Je ne répondis pas, et ne fis aucune démarche, cela dépendant de la Cour.
(4) Mme de Harville était née de la Trousse, ct le Roi avait signé, le 9 août 1766, à son contrat de mariage avec le comte de Harville, gentilhomme d'honneur du conte d'Artois. Elle avait la charge de dame pour accompegner la comtesse d'Artois, ‘
Le 13 mars, je reçus, de la part de M, de Boynes, la bonne nouvelle que le Roland, vaisseau de 64 canons, que montait M. de Kerguelen, n’avait pas péri, mais, au contraire, était arrivé à l'Ile-de-France.
Le 14, comme je ne m'y attendais pas du tout et n'y songeais plus, je reçus de M. de Boynes la lettre dont voici copie :
De Versailles, le 43 mars 1774.
L'Académie royale de Marine, monsieur, vous ayant proposé pour remplir une place d'académicien honoraire, j'ai approuvé cette élection avec d'autant plus de plaisir que je connais le zèle qui vous anime pour tout ce qui peut intéresser la Marine, et que vous emploierez volontiers vos connaissances et vos lumières à tout ce qui pourra contribuer à ses succès et à sa gloire.
J'ai l'honneur, etc.
Signé : ve Bo
Ce jour-là, je travaillai avec les députés d'Artois, qui convinrent de la bonté de mes plans généraux pour la navigation des canaux et le dessèchement du pays maritime. Ils en parurent convaincus, et désirer que je fusse chargé d'accorder l’ensemble de tout cela qu'il fallait séparer par partie, savoir le dessèchement, l’approfondissement des canaux de navigation, et l'accord à mettre entre tous les corps de navigation. J'en avais parlé à l’évêque d’Arras (1), qui était le grand faiseur et se mélait de tout. Je n’entendais plus parler de lui, et j’appris qu'il était brouillé avec les Etats. :
N'y ayant pas moyen de rejeter sans raisons l'honneur que l’Académie de Marine me faisait, je leur répondis que je ne m'étais point du tout attendu à cet honneur, que je n'avais pas besoin de cela pour m'intéresser vivement aux progrès et à la gloire de la Marine, mais que je n’en serais que plus empressé à leur en donner des preuves. Cela étant arrangé,
{1: Louis de Conzié, né en 1732, évéque de Saint-Omer en 1166, et d'Arras en 1769. |
je préparai quelques mémoires que j'avais tout prêts pour les leur envoyer.
J'allai à Versailles où je remerciai M. de Boynes et lui remis le Mémoire sur les longitudes, lequel renfermait un précis sur le tout, qui pouvait lui en micux faire entendre l’ensemble, Je vis M. Auda, qui me montra la lettre du cap de Bonne-Espérance. Elle ne portait, en tout, pour ce qui nous intéressait, que le post-scriptum que voici :
« Le Mascarin est venu de l'Ile-de-France chercher des provisions. Le l'oland est arrivé heureusement, ayant été démâté au cap des Aiguilles. »
Voilà pourquoi nous avions appris, il y avait six semaines, qu’on y avait trouvé un de ses mâts, et même une cage à poulets et une vache sur la côte, ce qui me l'avait fait croire péri, et peut-être par un coup de tonnerre (ils sont fréquents, à bord). M. Auda fit mettre dans la Gaelle qu'il était arrivé à bon port, ainsi que la frégate et l'équipage en bonne santé,
et le tout pour rassurer ct faire taire les envieux, car nous n'en savions pas tant!
Le 16 mars au soir, je reçus, aussi sans m’y attendre, la lettre dont voici copie :
A Versailles, le 16 mars 1774,
Les milices garde- côtes ont été, monsieur le due, licenciées à la paix, dans les provinces des pays d'élection. Depuis ce temps, il n'a été pris aucun parti sur leur composition, ni sur leur service. Cependant, il pourrait arriver des circonstances où l’on aurait à regretter de ne s’en être point occupé. C'est pour en prévenir les inconvénients que le Roi a décidé que M. le maréchal de Richelieu serait chargé d'examiner la composition qu'il parait le plus convenable de donner à ces milices, ainsi qu'à celles des provinces de Bretagne et de Provence.
Sa Majesté le charge, en mème temps, de donner son avis sur le service dont elles seront jugées susceptibles en paix comme en guerre. Ces objets sont amplement détaillés dans la lettre que je lui écris. Ce sera chez lui que se tiendront les assemblées auxquelles l'intention du Roi est que vous assistiez. Tout çe qui regarde la constitution des garde-côtes y sera traité, et les con-
naissances que vous avez sur cette question qui intéresse la province dont le commandement vous est confié, ne pourront que concourir au succès des vues de Sa Majesté.
J'ai l'honneur d'être, avec le plus parfait attachement, monsieur le duc, votre très humble et très obéissant serviteur.
Signé: LE DUC D'AIGUILLON.
Le 19, étant à Versailles, je vis le duc d’Aiguillon. Je lui demandai comment il entendait ce travail. 11 me dit qu'il ne s'en mêlait plus, nous l'ayant renvoyé. Mais j'en tirai son plan, qui était de les mettre sur le pied de Bretagne, et que cela, sans trop gèner le peuple, fût pourtant un peu réglé par compagnies détachées, ayant des armes et sachant un peu servir, et des officiers ; enfin qu’on vit, sans les gêner en paix, où on pourrait les trouver d’abord en temps de guerre, et le parti qu'on en peut tirer, et le tout sans qu'il en coûte rien. Sur quoi je lui dis : « Point d'argent, point de suisse ! » Mais il ne prêtait pas aisément l'oreille à la partie pécuniaire.
Il me pria à diner, et cela fut bien.
Je vis M. le Sancquer (1), premier commis, que cela regarde. Il pensait, comme moi, qu'on devrait laisser toute espèce de milice en repos, pendant la paix. Cependant, il faut avouer qu’en les soutenant un peu alors, on les trouve inieux, au besoin. Nous retournâmes l'affaire de tous ses sens. Je me fis écrire chez le maréchal Richelieu, à Paris et à Versailles, comme étant venu à ses ordres, et que j'attendrais qu'il nous fit avertir. Cela était besogne très longue et chiffonnière, pour ne faire ni trop, ni trop peu.,
Je m'assurai qu'on n'avait pas envoyé de ces lettres à M. de Maillebois. Ainsi, j'étais seul et en pied. Je pris aussi mes précautions pour qu'on ne l’envoyät pas faire de revues de régiments provinciaux dans ma partie, mais j'appris qu'ils ne s’assembleraient pas cette année, ce qui met-
(4) M. Le Sancquer, chef de bureau au ministère de la Guerre, chargé de la partie concernant l'artillerie, les fortifications de Paris et les garde-côtes.
tait du louche dans ce grand établissement, tandis qu’on voulait former l’autre.
Le ministre se débarrassait adroitement de tout : il avait chargé quatre maréchaux de France de la grande question de l'artillerie, entre les projets de M. de Vallière et de M. de Gribeauval (1). Il chargeait les inspecteurs de s’assembler pour les manœuvres, et tout le détail et mème les emplois des troupes. Il chargeait les commandants de province des garde-côtes et des autres détails. Il pressait tout cela de façon à ne pas tarder, et travaillait très nettement, depuis six heures du matin jusqu'à minuit, sans quitter Versailles. Il était déjà si au courant que les affaires qu’on lui écrivait aujourd'hui étaient, demain, à la décision, au portefeuille, et finies tout de suite. Si cela durait, on n'avait pas encore vu pareille expédition, et rejetant les objets à faire crier sur les autres, il rendait ses besognes durables, et se mettait en état d’en badiner tout le premier, en rejetant le blâme ailleurs. Il me parut très décidé et, comme on s’y était attendu, que cela irait loin. |
Je dinai chez lui en petite compagnie, et j'y fus agréablement. Je mis la conversation sur Condé et, en sortant de table, je trouvai le moment de lui pousser une botte pour l'expédition de la survivance. Il me dit : « Je sais vos bonnes raisons, car, sans cela, je rejetterais bien loin ! » et fit une mine qui donnait un peu d'espérance, mais il me paraissait qu'il fallait plus d’appuis particuliers pour l'emporter.
Les jours suivants, je m'adonnai à terminer l'hémisphère antarctique. J'allai souvent chez le graveur ct je lis, devant moi, faire toutes les petites recherches, surtout pour l’exactitude des routes et des iles, et je portai cette curieuse carte à sa perfection.
(1; Jean-Baptiste Wadquette de Gribeauval, volontaire en 1332, licutenantcolonel en 1757, passa au service de l’Impératrice-Reine de Hongrie, en 1753, et ne revint qu'après la paix en France, où il obtint le grade de maréchal de camp, en 1363, et celui de lieutenant général en 176%. Il était commandeur de l'ordre de Saint-Louis, et l'un des sept chefs des départements généraux de l'artillerie.
J'achevai aussi un grand Mémoire sur les longitudes. Il fussait voir qu’il ne fallait négliger aucun des moyens, mais les faire tous s’entr'aider, et donnait la façon d’en tirer le plus grand parti. Ce mémoire fut remis au ministre et envoyé à l’Académie de Brest.
Le 25 mars, nous eùmes la première assemblée chez M. le maréchal de Richelieu, dans son superbe hôtel. Nous étions neuf commandants de province ou gouverneurs, quatre intendants, et M. la Noue (1), inspecteur des garde-côtes de Bretagne et créature du duc d’Aïguillon. On traita la besogne assez à fond. On lut la belle lettre d'instruction, ainsi que les ordonnances, et on convint de plusieurs points. Le maréchal nous donna un grand diner, et cette première assemblée se passa bien.
Mon fils revint de son voyage de Bruxelles le 30 mars. Ce voyage ne luissa pas que d’être utile : il mit mon fils très au fait, pour toujours, des tribunaux, des coutumes et de la manivre de traiter les affaires, à Bruxelles. Il s’y fit aimer et estimer, Ïl cultiva nos amis, et le prince et la princesse de Starhemberg. Il en fit dans tous les états, et mit en train ce qu'il ne put finir.
Il y traita sept grandes affaires; il emporta celle du pavé de lPéruwelz à Leuze, qui fut résolue. Il remit en train d’espérance celle du polder du Tassegras. Pour la grande affaire de la substitution, on lui fit voir que cela était absolument contre toutes les lois du pays. Cependant on donna espérance de l'emporter à Vienne, comme grâce particulière. On promit de tenir la main aux Lraconniers en bandes. L'affaire de l'accord des navigations de Mons et de Condé parut plus reculée, mais on la mit en train. On convint qu’on ne pouvait s'opposer à nos canaux de dessèchement. Ainsi, il n’y eut pas d'opposition à craindre, et ils s'occupèrent de s’écouler par le bas de Gand, ct, pour le bâtardeau de Zuydcoote, on promettait de s’y porter, si on faisait la demande en règle.
(1) Le comte de La Noue Vieux-Pont, colonel d'infanterie, inspecteur des milices garde-côtes de Bretagne.
. On voit que mon fils fit, là, un voyage important et d’autant mieux que cela le mettait, pour toute sa vie, très en état de suivre toute espèce d’affaires à Bruxelles. En allant, il vit, le 5 mars, l’Hermitage encore en état d'hiver. Cependant, il le trouva propre et agréable, que le bosquet d'hiver faisait son effet, et que le n° 1. ou bosquet du premier printemps, marquait déjà bien. Ainsi il put juger des bosquets par saisons. [l traversa par le pavé de Thivencelle, dans le temps des plus hautes eaux d'inondation qu’on ait jamais vues. Ainsi il put, par là, juger, dans la suite, de l'effet du canal de dessèchement dont j'étais occupé, et il remarqua encore bien, chose singulière, que l’eau, par la route sous la Haine, allait encore, alors, à contre-sens, donnant du petit marais dans le grand, ce qui démontre la nécessité de notre nouvel écoulement. En revenant le 28 mars, il trouva déjà l’Hermitage un peu vert, et le printemps faisant bon effet.
Le temps de Pâques nous occuja eusuite. Vers ce temps, je terminai entièrement la belle carte de l'hémisphère antarctique, dont on tira les vraies épreuves. Les députés d'Artois vinrent m'assurer qu'ils demanderaient que je fusse chargé de concilier tous les grands objets. M. de Trudaine me fit dire qu'il avait le méme désir. Je corrigeai le curieux voyage de M. Crozet à la Nouvelle-Zélande, et, comme je lisaïs, alors, le superbe voyage de M. Cook, j'étais enchanté de l'accord parfait de tous ces différents voyageurs, qui me firent connaître réellement à fond cette partie des Antipodes d'Europe qui répond exactement à l'Espagne, Madrid étant sous le bord du détroit de Covk, et la fameuse baïe des îles où M. Marion fut assassiné, et que M. Crozet détaillait si bien, répondait juste à Cadix. J’engageui le ministre à faire imprimer aussi nos voyages, qui en valaient la peine.
Le 4 avril, je fis un diner curicux d’ambassadeurs, chez
M. de Mercy, ambassadeur de l'Empereur, où je fis connaissance avec le fameux et très fin maréchal de Lasev (1;, dont
(4) Frantz-Moritz, comte de Lascy (1725-1801;, célèbre homme de guerre autrichien, se distingua pendant la guerre de Sept ans, après laquelle il fut promu feld-maréchal. Inspecteur général en 1365, président du Consvil de
la santé était dérangée, sans diminuer de son ambition. J'y fis grande connaissance avec le bel ambassadeur de Russie (1 , qui me promit la nouvelle carte du Kamtchatka, car mon pole antarctique étant fini, il était temps de reprendre le pôle arctique dont je venais de faire, d'apres le voyage de M. Phipps, que mon fils avait en partie traduit, un mémoire sur l'impossibilité du passage.
Le 6, nous eûmes la deuxième entrevue des commandants chez le maréchal de Richelieu. Nous v travaillâmes sept beures avec assiduité, et bien. Tout fut discuté. M. le duc d’Aiguillon, qui avait bien monté les garde-côtes en Bretagne, mais cher, désirait que cela fût partout sur le mème pied. Je répugnais à mettre un impôt et à tourmenter le peuple par le tirage en temps de paix, et ma besogne étant prête quand on en avait besoin. D'un autre côté, il faut avouer qu’elle va mieux en temps de guerre, quand elle est montée en temps de paix. Nous eùmes les choses en état de finir à la huitaine, et je fis, les jours suivants, mon dernier plan làdessus.
Le 10, la princesse de Montmorency donna à M. de Priego et à la famille une jolie fète dans sa charmante maison du boulevard, où il y a des idées neuves. M. le comte de Priego se promenait beaucoup à pied, venait souvent diner sans cérémonie chez moi, et parut le meilleur homme du monde et un bon gros rengoins (sic.
Le 11, j'eus, à Versailles, une audience du duc d'Aiguillon, dont j'eus lieu d'être très mécontent, pour la survivance actuelle, par brevet, de mon gouvernement de Condé pour mon fils ; il rejeta loin et avec dureté. Heureusement que nous avions une lettre d'assurance, mais je revins très mécontent.
Dans ce temps, j'appris avec la plus grande douleur la
guerre en 1766, il réorganisa l'armée, qu'il commanda en chef, en 1188-1790, dans la campagne contre les Turcs.
Joseph 11 le tenait en haute estime. À cette époque, il était venu en France autant pour des raisons de santé que pour échapper aux dissentiments existant entre l'Empereur et Marie-Thérèse.
(4) M. Chotinski, qui portait le titre de chargé d'affaires de l’Impératrice.
mort de M. Prouveur, prévôt de Condé et homme du plus grand mérite, ainsi que le vieux prévôt. Cela me donna de l'embarras. Je nommai M. Watiau au canonicat, et je partageai le cantuaire (1) Saint-Georges à mes deux chapelains.
Le 13 avril, à deux heures du matin, ma fille accoucha, en peu de temps, d’une fille, Je l’avais quittée le soir sans qu’on se doutât de rien, et nous comptions que cela irait au 20. Elle avait eu la grossesse la plus heureuse, et mème s'était mieux portée qu’à l'ordinaire, et sans souffrance, et, quoiqu’on la crût si facile à se blesser, elle avait fait le voyage de Calais et de l’Hermitage. Elle monta, le soir, le grand escalier de Mme de Tourzel qui nous avait fort inquiétés par une maladie qui s’annonçait comme fièvre maligne, mais qui n'eut pas de suite. Elle avait soupé chez la duchesse de Charost, où les douleurs la prirent, Elle revint à onze heures. A peine eut-on le temps d’avoir l'accoucheur et, à deux heures, tout était fait. Son enfant était mieux portant que les autres, mais c'était une fille, et ils avaient tant besoin de garçons! On le lui dit d’abord, car elle pressait tant qu'on ne püt le lui cacher, et elle fut inconsolable.
M. le duc d'Havré fit bonne mine à mauvais jeu. M. de Priego, qui logeait chez eux, y fut et chercha à la consoler et, à trois heures tout le monde se coucha, et on ne voulut réveiller personne. Ce ne fut qu'à dix heures du matin que le duc d'Havré nous en fit part; ainsi, nous ne sûmes rien qu'après. J’y allai d'abord, et je pris bien part à sa douleur. On chercha à la distraire et, tout allant bien, je fus obligé d'aller à notre assemblée, bien touché de leur douleur.
A midi, je me rendis chez le maréchal de Richelieu, qui nous fit voir son charmant pavillon; puis, nous y travaillâmes, hors le temps d'un bon diner, jusqu'à huit heures du soir. On termina à peu près tout, et on remit à huitaine pour relire la rédaction de tout notre travail, qui fut très bien et très réfléchi, à l'exception que c'était mettre un impôt et une
(1) Titre do celui qui baptisait dans l'église cathédrale,
gêne bien onéreuse aux habitants des côtes. Puis, je retournai chez ma fille.
Le 15, je tins compagnie à ma fille, Tout allant bien, j'allai à Versailles et j'y présentai, à près de minuit, M. de Vaugondi et ma carte à M. de Boynes. C'était cette carte de l’hémisphère antarctique incliné qui m'avait donné tant de peine et demandé tant de soins, depuis dix-huit mois que je l'avais imaginée à Calais au moyen de ma nouvelle suspension du
+ globe. Quoique ce ne fût pas, en particulier, une carte marine, elle y avait tant de rapports, ct elle renfermait si bien toutes mes nouvelles découvertes, que la marine avait cachées avec tant de soin, que nous craignions que le ministre de la Marine, ou plutôt son jaloux bureau des plans, n’en prit ombrage et ne trouvât qu'on allait sur ses brisées.
Je me servis de l’ascendant que j'avais, alors, sur M. de Boynes; j'avais bien prévenu M. Auda, son homme de confiance; je commençai par lui faire voir les hémisphères de M. d’Anville ; je tâchai de lui faire sentir, par là, que cette espèce de carte ne regardait pas son bureau. 1] ne s'occupa, heureusement, que de la facilité que cela donnait à voir la route que faisaient M. de Kerguelen et M. Cook. Je lui fis voir où je les croyais alors : c'était sur les antipodes de Tobolsk, et je souffrais bien de leurs souffrances. Il trouva cela si curieux, qu'il approuva qu'on le présentât au Roi, C'était toutee qu'ilnous fallait. Ainsi, je pris congé sous prétexte qu'il était bien tard, et j'allai, avec Vangondi, chez le duc d’Aumont.
I était au coucher du Roi. J'y allai et, en attendant, j’eus une conversation intéressante avec un homme d'esprit qui arrivait de chez Voltaire, dont j'eus des détails intéressants. Il paraissait avoir surmonté ses scrupules, être tranquille, pyrrhonien et, à près de quatre-vingts ans, d'un esprit presqu'aussi vif qu'à l'ordinaire. Il était près de deux heures quand je ramenai M. le duc d'Aumont chez lui. Vaugondi n'avait jamais fait de telles séances. Le duc d'Aumont nous remit à son fils pour la présentation, dont je fus fâché, et, comme il aurait fait valoir mon travail, je pris le parti de ne m'en pas mêler auprès du Roi.
Je me rendis au lever du Roi comme le sieur de Vaugondi présentait la carte. Je vis le Roï s'attacher beaucoup à parler des Antipodes, jadis si niés, sans s'attacher à l’ensemble. Je ne m'en mêlai donc pas, et je laissai à Vaugondi tout l'honneur, persuadé que les vrais connaisseurs sauraient à quoi s’en tenir (1). Je trouvai Bougainville, qui en fut piqué plus que moi.
De là, nous allâmes la présenter aux trois princes. M. le Dauphin était à déjeuner pour aller à la chasse. Nous parlâmes bien chasse et culbutes, puis je présentai Vaugondi et la carte. M. le Dauphin saisit très bien des objets importants, mais la chasse pressant ct les objets de Sciences n'étant pas à la mode, cela fut court. Les autres princes n’eurent pas le temps de l’examiner.
Le duc d’Aïguillon m'ayant demandé, en passant, ec que c'était, nous allâmes lui en donner une. Il l'examina en connaïsseur. |1 m'en parla bien, et encore pendant son diner, où il m'invita, J'allai en porter aussi dans son bureau des Affaires étrangères, que cela pouvait regarder par l’espoce de prise de possession que j'avais tâché d'y joindre adroitement des terres australes, cette carte importante, publiée sous l'approbation de l’Académie, et ayant été présentée au Roi et annoncée comme telle, pouvant faire titre.
Enfin, lorsque je ne cherchai pas à n'en faire valoir auprès du Roi, notre présentation réussit bien, et nous donna toute liberté pour rendre public ce morceau curieux de géographie, qui fera pour longtemps la base de cette partie.
Le 17, je dinai chez M. de Boynes, où il en fut fort question et où elle prit au mieux. Ainsi, toutes nos inquiétudes cessè-
(1) M. de Vaugondi à publié, en 1773 : 4° L'hémisphére austrul; 29 Essai d'une carte de la mer polaire arctique.
L'Académie des Sciences rendit compte de la première comme suit * € M. de Vaugondi avertit qu'il doit l'idée de la projection de eet hémisphère à M. le duc de Croÿ, sous les yeux ct par les ordres de qui cette carte à été construite, en faisant usage d’un globe terrestre monté de facon qu'on peut le tourner dans tous les sens, ct présenter tel endroit que l’on veut sous le zénith, ce qui le rend propre à déterminer la projection d’un hémisphère quelconque, sur tel horizon que l'on veut, »
rent, et cet ouvrage fut publié sous les meilleurs auspices. Je revins, le soir, à Paris, où je trouvai ma fille toujours au mieux de sa couche.
Le 18, j'eus la grande conférence chez M. Trudaine, avec les chefs des ponts-et-chaussées, et devant M. d’Aoust, principal député des États d'Artois. Je commençai par présenter à M. Trudaine ma carte de l'hémisphère antarctique, dont il parut enchanté, Il m’accorda des pavés pour notre rue d’Ivry. Ensuite, nous entrâmes en matière,
M. Cadier, l'inspecteur pratique des ponts-et-chaussées de Picardie y était, heureusement. Je me trouvai bien en train, et je leur expliquai avec tant de clarté et de détail mes projets, tant pour achever les canaux que pour le règlement des huit navigations, et pour le dessèchement du pays, que l'on fut d'accord. Je battis à fond M. Cadier sur quelques objets, et convins des autres. Les États d'Artois me demandaient déjà pour conciliateur du tout. M. de Trudaine et MA. des ponts-et-chaussées en firent autant, et je-suis très flatté d’avoir, enfin, pu m'entendre avec ce bureau difficile, qui parut satisfait, et prendre une vraie confiance en moi, de sorte qu’on convint de se réunir chez le duc d’Aiguillon, pour m'en charger et arrêter le plan total, d'après mes principes. Depuis dix-huit ans que j'étudiais ces objets, ce fut la première occasion que j’eus de me faire bien entendre, et je m'y lâchai avec une force qui réunit tout.
Le 19, je terminai, avec mon fils, le joli ouvrage de la boussole de l’Hermitage, et je réglai ce qu'il fallait pour la publication de ma carte de l'hémisphère antarctique, dont j'eus, enfin, de ce jour, terminé le travail, commencé depuis le mois de juillet dernier, et qui m'avait fort occupé cet hiver.
Le 20, fut la dernière assemblée chez le maréchal de Richelieu, Ce ne fut que le soir; ainsi, je pus diner chez le comte de Bentheim, diner très agréable pour le comte de Priego, qui s’amusait bien à Paris. Cette maison a la vue la plus délicieuse de Paris (1). M’étant rendu à cinq heures chez le
&) Cet hôtel était situé au coin de la rue de Bourgogne et de la rue de Bourbon.
maréchal de Richelieu, on n’y fit que relire le résumé de tout ce que nous avions décidé. En gros, ce travail avait été bien fait et, quoique je susse très bien ma partie, j'avoue que cela était très utile pour entendre l'ensemble de toutes les côtes, voir ce qui pouvait être général, ou non, et qu'on traita très bien la matière. Cela me fit voir que ces renvois aux chefs de chaque objet étaient meilleurs que je n'avais cru, car, malgré la pétaudière dont cela est susceptible, le bon perce aux bons esprits, pourvu qu'il y ait quelqu'un en état de bien résumer le tout, et que le ministre et mème le Roi, dont ce devrait être l'emploi, et qui devrait se mettre en état de le bien remplir, pût, de tout cela, saisir le bon, l'ordonner nettement, et surtout qu'on y tint la main sans variation, et que cela servit à établir des points fixes. Il en résulta qu'on allait donner une ordonnance qui monterait un peu la besogne en temps de paix, mais c'était au moyen d'une taxe sur le peuple, qui est malheureux. Cependant, si cela était suivi, sans variations ni trop de rigueur, on s’y habituerait, et la chose resterait montée.
Le 21, je fis un diner intéressant chez l'ambassadeur d'Angleterre, avec... (sic).
Le 22, j'allai à Versailles, pour l'objet des dessèchements de l'Artois et du Calaisis. J'étais avec M. d’Aoust qui, en allant et revenant, me fit le détail le plus curieux du Vésuve et d'Herculanum qu'il venait de voir en connaisseur. Mais, de tout ce voyage, nous ne pûmes voir que M. d’Aiguillon, qui nous remit au surlendemain.
Le 23, je reçus la bonne lettre de M. de Rosnevet, du 26 octobre 1773, de l'ile de Bourbon, qui fixait le vrai départ pour les terres australes au 30 octobre 1773. Cette lettre annonçait un sujet capable, et donnait espérance pour la réussite du voyage. Pendant ce temps, j'achevais de lire le superbe Voyage de Cook, si bientraduit et orné de si bonnes planches. J'en étais à son échouement et ses risques au labyrinthe, ce qui me faisait frissonner pour nos pauvres gens qui devaient être, alors, précisément vers Tobolsk, au plus rude du voyage et, par conséquent, aux abois, manquant de
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tout, et dans un vaisseau dont la grosseur m'en faisait mal augurer, avec l'impossibilité de huit mois de vivres sans relâche. Quelle horrible situation !
Le 24 et le 25, je fis, chez M. de Janssen, au magnifique plant du Jardin du Roi, de bien curieuses promenades de botanique avec les fameux Jussieu et Descemet. Le 26, je fis une autre visite bien intéressante, pour un philosophe.
Le 27, j'allai à Versailles avec M. de Bevis, et pour le dessèchement, mais il fut impossible d'avoir audience. J'appris, chez MM. Auda et Potier, les rudes plaintes faites contre M. de Kerguelen, qu’on voulait perdre, tandis qu'ils étaient tous aux abois et au plus périlleux des Antipodes. Quelle injustice ! Je fis un retour charmant dans le vis-à-vis de M. d’Aoust, qui me fit une relation de son délicieux voyage d'Italie, de Sicile, de la vilaine Calabre, du Vésuve, d’Herculanum, Venise et la Dalmatie. Cela fut très amusant.
- Le 28 avril, je fis mes paquets, mon équipage devant partir pour l'Hermitage le 1° mai, et moi le 4.
Le 29 avril, jour qui nous avait été indiqué par M. d’Aiguillon pour entamer les grands objets des dessèchements, canaux et navigation, je retournai à Versailles avec M. d’Aoust, mais, en arrivant chez le ministre, j'appris que le Roi venait de tomber malade,
Le 29 avril 1774, je partis, dès neuf heures du matin, encore dans le vis-à-vis de M. d'Aoust (mon équipage devant partir le surlendemain). Dans le chemin, il me fit un détail politique de Rome et de la destruction des Jésuites, des plus curieux.
Arrivé chez le duc d’Aiguillon qui nous avait donné rendezvous pour ce jour-là, pour attaquer le dessèchement du Calaisis et pour de Langle (1), et mon bon plan général, je
(4) Pent-être s'agit-il de Paul-Antoine-Marie Fleuriot de Langle (1144-1787), alors enseigne de vaisseau, et qui, précisément en 1114, devint membre de l'Académie de Marine. On sait qu'après la paix de 1783 (il était alors capitaine de vaisseau}, il prit part à l'expédition de La Pérouse en Océanie, ex- Pédition où il trouva la mort.
fus étonné d’apprendre qu'il était chez le Roi, et le valet de chambre me dit que le Roi était malade et avait été saigné. J'en fus très frappé, mais, comme on disait que ce n'était rien, et que le ministre allait revenir, nous attendimes. 11 revint, un moment, pour l'audience publique, puis dit qu'il allait faire un tour chez le Roi, et qu'il reviendrait. Ainsi, nous attendimes encore de onze heures à deux heures et, voyant qu’il ne venait pas, j’allai diner chez M. de Boynes, pour lui montrer la belle lettre de M. du Dresnay (1).
A quatre heures et demie, je revins chez le duc d’Aiguillon qui me dit qu'il n'avait pas, de plusieurs jours, le temps de me parler, à cause de l'état du Roi, qui annonçait une vraie maladie, et que je ne pouvais pas partir. Ainsi, je vis tout retardé pour mes arrangements.
Je courus donc chez le Roi, et j'appris qu'il avait été saigné vers neuf heures du matin, et encore vers trois heures de l’après-midi, et que la fièvre continuait fort. Je savais que le Roi n’est guère soigné que de Lemonnier (2), qui tenait la place de son premier médecin, n'aimait pas la saignée : ainsi, je vis que c'était quelque chose de grave. On avait barré l’Œil-de-Bœufet reculé d'une chambre toutes celles des Entrées. J’entrai dans celle du lit de parade, qui remplaçait celle du conseil. Je fus étonné du peu de monde que j'y trouvai. On disait que ce n’était rien, et cependant cela s’annonçait comme une maladie dangereuse.
Depuis huit jours, le Roi avait souvent très mauvais visage et des malaises. Le mardi 26 avril, étant à souper à Trianon, avec la dame et les courtisans ordinaires, il trouva tout de goût rebutant et ne mangea pas. Le mercredi 27, il chassa, mais, se trouvant avoir froid et le temps étant humide, il fit, contre son ordinaire, la chasse en voiture sans pouvoir se réchauffer et eut un peu de fièvre. Le jeudi 28, la
(4) On a va, page 84, que cette lettre était de M. de Rosnevet, frère de M. du Dresnay. .
(2) Louis-Guillaume Lemonnier (171-119), docteur régent de la faculté, médecin ordinaire du Roi, en survivance, professeur de botanique au Jardin äu Roï, membre de l'Académie des Sciences.
fièvre était décidée, avec des envies de vomir. On fit venir La Martinière, son premier chirurgien, homme décidé et un des seuls qui lui parlassent avec force. Le Roi voulait rester, se trouvant mal. La Martinière lui dit que c'était à Versailles qu'il fallait être malade, et le força à monter en voiture sur le soir, en robe de chambre, son manteau pardessus.
Le Roi, en montant en voiture, dit : « À toutes jambes! » En effet, il vint de la cour de Trianon à celle de Versailles en trois minutes, juste. Il descendit, sous la voûte, à l’appartement de Madame Adélaïde, pour donner le temps de faire son lit, et se coucha tout de suite. La fièvre fut forte toute la nuit, ainsi qu'un terrible mal de tête, accompagné d'’agitation. Pour le calmer, on lui mit des mouches sur les tempes, avec de l’opium.
Lemonnier, de lui-même, le fit saigner le 29 matin, comme j'ai dit, et il demanda les médecins consultants de Paris. Bordeu et Lorry (1) vinrent, et on le fit resaigner vers trois heures. Je restai dans l'appartement où on disait, à l’ordinaire, le oui et le non, et l’on ne savait rien de juste. J'allai passer deux heures chez moi et, à neuf heures du soir, étant rentré dans la chambre des Entrées, on appela à l’Ordre. Les officiers des Gardes entrèrent et prirent l’ordre de lui, à son lit, et on nous laissa les suivre. Nous n’étions que six ou sept, savoir les maréchaux de Brissac et de Broglie, d'Ecquevilly, La Salle (2), prince de Marsan et quelques autres. Nous entrâmes dans la chambre réelle du Roi, et, m'étant trouvé contre la console, j'examinai beaucoup son sang qui ÿ était dans trois palettes, et il me parut de bonne qualité.
Le Roi était dans un petit lit de camp au milieu de le chambre, parce qu’il venait de changer de tout et de lit,
(1) Anne-Cbharles Lorry (1126-1783), docteur régent de la faculté de médecine de Paris, auteur, entre autres ouvrages, d'un Trailé sur les maladies cutanées ‘1177
(2) Marie-Louis Caillebot, marquis de la Salle, né en 1716, sous-lieutenant des gendarmes de la Garde, brigadier en 1743, maréchal de camp en 11745, lieutenant général en 1748, marié en secondes noces, en 1150, avec Marie- Charlotte de Clermont-Chaste.
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ayant eu un peu de sueur, ce qu'on regardait comme uns détente causée par la deuxième saignée, mais qu'on ne trouvait pas assez forte. Je l’entendis plusieurs fois parler. Il me parut avoir une voix rauque qui annonçait encore beaucoup de fièvre et d’agitation. Il appelait souvent Laborde (1), son valet de chambre de confiance, et l'envoya chez Mme du Barry. On fit sortir; sa chambre était trop chaude, et rien que le service et la faculté, toujours trop nombreux. Toute la famille royale y était entrée souvent, dans la journée, et Madame Adélaïde y entra, alors. Du reste, toute la famille réunie rôdait sans cesse autour de lappartement, dans une agitation intéressante,
À dix heures du soir, j'allai chez la duchesse de Cossé où en raisonnait beaucoup de tout cela, et, quoi qu'on en dit, les apparences nous paraissaient annoncer une vraie maladie. A dix heures et demie, j'allai chez la comtesse de Marsan où, étant entré, je fus étonné de la trouver tüte à tète avec Madame. Je voulus sortir ; on me retint, et nous causâmes assez longtemps. À onze heures et demie juste, on annonça un billet de la part de Madame la Dauphine. Madame, croyant qu’il était à elle, quoiqu'il fût adressé à Mme de Marsan, l'ouvrit précipitamment et, jetant un grand cri, s'écria : « Mon Dieu! La petite vérole déclarée ! »
Le prince de Soubise arriva peu après, très consterné, et nous confirma cette nouvelle.
Une bonne demi-heure après que nous étions sortis de chez le Roi, et vers dix heures et demie du soir, les médecins, en lui donnant à boire, crurent voir de la rougeur. Ils dirent : « Avancez donc de la lumière ! Le Roi ne voit pas son verre! » Et, se poussant l’un l’autre, ils firent semblant de rien et s'en allérent dans l'autre chambre, convenir de leurs faits. Un quart d'heure après, ils revinrent, et, sous différents prétextes, comme de voir la langue, ils examinèrentet trouvèrent l’éruption de la petite vérole déclarée. Ils envoyèrent chez la famille royale lui annoncer qu'elle ne devait plus entrer
(1) J. Benjamin Laborde :11734-119t\, premier valet de chambre du Roi, historien, poète, musicien et fermier général.
chez le Roi, n1 avoir de communication, personne ne l'ayant eue. On voulut savoir pourquoi, et, tout le monde le sachant, on ne put le leur cacher, et la nouvelle s’en répandit d'abord.
A minuit, j'allai chez le Roi. Je fus étonné d'y trouver si peu de monde. Nous n'étions que quatre : Tourdonnet (1), l'ami du Roi, en pleurs, ainsi que Laborde, et je leur en sus gré. D'Ecquevilly, La Salle, M. Pfffer (2) et moi, nous causèämes une heure avec les valets de chambre qui sortaient, et nous apprimes tous ces détails-là. L’éruption faite, le Roi était accablé, maïs plus tranquille. On lui donnait l’émétique en grand lavage, et il ne savait rien de sa maladie. J'yrestai jusque vers deux heures de nuit. Il fut très bien conduit et préparé.
Quand la nouvelle vint chez Mme de Marsan, de la déclaration de la petite vérole, on en marqua de la joie, craignant la fièvre maligne, et elle se récria contre l'inoculation qui répandait le germe dans l'air. Il paraît que cela aurait dù faire l'effet contraire, car, hors la Maison de Bourbon, toutes les familles royales de l’Europe se mettaient au-dessus de cette inquiétude par l'inoculation, et on peut juger de celle qu'on devait avoir, personne de la famille royale n’ayant eu cette dangereuse maladie.
Après avoir rapporté le vrai des faits, il faut dire un mot de la partie politique, chose aussi curieuse qu'incertaine. Si la deuxième saignée n’avait rien produit, on parlait d’une troisième à huit heures du soir, ainsi en onze heures de temps. On assurait que le Roi avait pour principe qu'on ne devait pas aller à la troisième saignée sans qu’on se fût préparé chrétiennement à la mort. On prétendait que le médecin Bordeu, du parti de Mme du Barry, s’y opposait, et que le
(1) Joussincau, marquis de Tourdonnet, officier au régiment des Gardes françaises, monte dans les carrosses du Roi en 1731, devient, en 1774, maitre de la garde-robe du comte d'Artois, et meurt en 1788.
(2) M. de Croÿ a écrit ce nom Fifre, mais il faut lire Pfifer.
Francois-Louis de Pfiffer de Wyher obtint, en 1726, la compagnie des Gardes Suisses de son père, compagnie dont il ne se démit qu’en 1763 ; le grade de brigadier en 1745, celui de maréchal de camp en 1768, enfin fut promu lieutenant général en 1768.
médecin Lemonnier, du parti de la famille royale, y coucherait ; ainsi, que peu d'heures allaient décider du sort des du Barry et de presque tous les ministres qui étaient de son parti. On reparlait déjà du duc de Choïiseul. Enfin, le moment était pressant, mais la moiteur que la deuxième saignée procura décida l’éruption qui, sans doute, eut lieu dès avant l’heure où nous entrâmes, ce qui fit qu'on commença à compter du 29 à sept heures du soir, et cela tira, pour le moment, les partisans de la dame de l'inquiétude de la troisième saignée.
On juge bien que la nature de la maladie jeta bientôt ce parti dans de nouvelles alarmes. Chacun courait et discutait selon son intérêt, Mme du Barry y était entrée tout le jour. La petite vérole déclarée, Mesdames, les trois filles du Roi, quoiqu’elles ne l’eussent pas eue, s'enfermèrent chez lui en héroïnes, ce qui fut bien beau et risquable. Par là, Mme du Barry n’y fut plus de quelque heure. On attendait l'archevêque de Paris, peut-être Madame Louise qu'on croyait avoir un bref du Pape pour sortir en pareil cas (ce qui n'était pas). Et tout cela allait décider du grand changement.
Le 30 avril, tout Paris accourut. L’éruption abondante alla bien. Il n'y avait pas de mauvais symptôme. Ainsi, on n’osait inquiéter le Roi, qui l'était déjà fort. On lui disait que ce n’était qu’une fièvre miliaire. Ainsi, on ne lui parla de rien, ni lui non plus. Il montrait ses boutons d’un air étonné. On le rassurait par un air de tranquillité, et il n'osait trop s’éclaircir, de sorte que, très abattu de son cruel état, et personne ne lui parlant religion, crainte de l’effrayer, il n'osa en parler, et tout restait sur l'ancien pied. Ses filles le gardaient le jour, et Mme du Barry y venait pendant la uit. Il est apparent que les soins de ses filles le génaient souvent. Tout le monde se gênait, se contraignait, et personne ne parlait, comme cela se pratique, en pareille circonstance, envers les souverains, à quion n’a jamais pu parler librement.
Il en fut exactement de mème le dimanche 1° mai, et, malgré un gros orage très chaud, il n’y eut pas d'accident,
mais la petite vérole était très abondante, presque confluente au visage, et non ailleurs.
Ce jour-là, je fus obligé, ainsi que mon fils, qui était venu le samedi, d'être à Paris pour un grand diner, prié longtemps devant, que je donnai au maréchal de Lascy, et à la plupart des ambassadeurs, et où ma maison et mon jardin furent très admirés.
A six heures du soir, je revins, avec mon fils, m'établir à Versailles. Il y avait du mieux ; les vésicatoires faisaient très bien, et les médecins disaient qu'il fallait voir jusqu'au bout, mais qu'ils n'avaient pas encore été si contènts.
J'appris que M. l'archevêque de Paris, mourant de la gravelle, était venu ce jour-là, l'avait vu, qu'il avait été fort question de la maladie de l'archevêque, et puis c’est tout; et, chose extraordinaire, que l'archevêque était retourné à Paris. Les médecins du parti de la dame avertissaient bien de ne pas l'effrayer, que ce serait le tuer comme d'un coup de pistolet. C'est ainsi que, faute de parler, comme dit le proverbe, on meurt sans confession, et que lui qui comptait toujours sur le dernier moment, et qu'un bon peccavi couvre tout, et qui passait pour avoir si peur, accablé de son état, la tête grosse comme un boisseau, de petite vérole, et n’osant lui-même trop approfondir, ne dit mot, ni les autres non plus, et tout restait sur le pied que j'ai dit plus haut (1).
On pense bien que chacun en parlait vivement, suivant son système; les uns qu’il serait affreux, par préjugé, de le tuer exprès en l’effrayant; les autres qu’il était affreux de risquer de le laisser mourir sans sucrements, ce qui était sans exemple, disait-on, depuis Clovis. On sait qu’à cette maladie il n'y a pas de temps à perdre, la tête se perdant en entier, si elle rentre, cet combien elle est traitresse, surtout pour qnelqu'un de soixante-quatre ans. On parlait diversement si la tête était bien libre. Cependant la maladie, forte mais en règle, paraissait aller sans incident. À neuf heures du soir,
(1) Nota : Voilà bien toute la marche de tout ce qu'on lit dans tous les bons scrmons, sur ce sujet. (Vote de l'auteur.)
on entra pour l’Ordre qu'il donna assez bien, mais on ne pouvait guère le voir ni l'entendre, dans ses rideaux.
Le 2 mai, lundi, la nuit fut plus calme ; l’éruption, très abondante, se continuait sans accident. À midi et demi, tout ce qui avait les Entrées se trouva dans la chambre du lit de parade. À une heure, on entra comme pour le lever ordinaire, hors qu’il n’y eut que les Entrées, et que c'était dans la chambre du vrai lit, qui est la première sur l'aile. J'y entrai et j'examinai bien cet intéressant spectacle : Mesdames, c'està-dire les trois filles du Roi, debout au pied de son lit, l'air consterné, mais se contraignant. Le Roi dans un lit de camp, au milieu de la chambre, le dossier contre la balustrade, paraissant alors tranquille, mais la tête rouge et grosse comme un boisseau, de la masse de la petite vérole. La chambre me parut bien, n'étant ni trop, ni trop peu aérée, les grandes portes ouvertes, et l'air qu'on faisait traverser souvent.
Les ministres, le prince de Soubise et tous étaient là comme nous, ne le voyant pas plus souvent, n'y ayant, en dedans, que le service de la chambre et de la médecine. Le duc d’Aumont conduisait le tout avec les médecins, et s’en acquittait bien, mais c'était le duc d’Aiguillon et l’habile et libertin maréchal de Richelieu, de quatre-vingts ans, qui avaient le plus d'influence sur l’intérieur, et de voir là Mesdames, qui craignaïent tant cette maladie, était bien attendrissant ! |
Le reste de cette journée se passa au mieux, et sans aucun mauvais symptôme. La tête se dégageait suivant que cela doit être, à mesure que le venin pousse au dehors. Aussi, le Roi parla de choses et d’autres, et, le soir, à l'Ordre, où on entra, 1l parut même assez gai.
Je m'informai pourquoi, la veille, l'archevêque était retourné à Paris. J’appris qu'outre qu'il pissait le sang et s'était évanoui de douleur, il avait été fort mécontent de sa réception. On l'avait d'abord retenu dansla salle des Gardes. Mesdames n'avaient pu qu'avec peine le faire entrer. M. le duc de Richelieu l’avait d’abord retenu longtemps à causer pour lui faire sentir le risque de tuer le Roi en l’effrayant.
Enfin, l’archevêque avançant vers le Roi, avait été frappé de trouver Mme du Barry qui sortait et qui, à ce qu'on dit, s’évanouit de son apparition, Le Roi ne lui dit presque rien, se retourna de l’autre côté, et on lui fit entendre qu'il fallait qu'ilse retirat.
Tous les médecins avouaient que l'éruption étant extrèmement abondante et sortant bien, une secousse de frayeur, à quoi on le sait, en pareil cas, enclin, pouvait, suivant un parti, faire rentrer le venin et l'étouffer d'abord, et, selon l'autre, le ferait sûrement.
Ainsi, Mesdames aimant toutes leur père et n’ayantjamais pu lui parler de ces choses-là, n’osaient risquer de le tuer, quoiqu'elles sentissent qu’en se sacrifiant à le garder avec le plus grand risque, elles se déshonoreraient, par ce silence, devant le peuple. Quelle position !
Mme du Barry n'était retenue et encouragée que par son parti, car elle disait: « Je déplais à toute la famille; qu’on me laisse m’en aller! » Mais l'habitude que le Roi avait de la voir lui faisant sentir qu’elle lui était utile, elle paraissait se sacrifier en restant, et, en effet, tout cela n'était, depuis longtemps, qu'habitude de société.
11 faut encore observer que le Roi croyait fermement avoir eu la petite vérole, ce qui aida à la tromper. En octobre 1728, à Fontainebleau, comme il avait dix-huit ans, il avait eu la petite vérole assez fort. Le prince de Soubise me dit qu’il avait toujours cru aussi qu'il l'avait eue, Mais des anciens se souvenaient queles médecins avaient dit en confidence, après, qu'ils croyaient que ce n’était que la petite vérole volante, et que, pour le rassurer sur l'avenir, ils la disaient la véritable. Ainsi, le Roi disait : « Si je n'avais pas eu la petite vérole, à dix-huit ans, je croirais l'avoir ! » Quoi qu’on en dise, ce qui prouve nettement qu'il ne erut pas du tout l'avoir, c'est qu’il aimait fort ses filles, qu'il savait bien qu’elles ne l'avaient pas eue, et la craignaient, et que, cependant, au plus fort de l'éruption, il appela Madame Adélaïde et lui fittoucheret manier ses mains pour examiner ses boutons. Cette vertueuse fille aînée du Roi, quoïiqu’avec la révolution intérieure qu’on peut
croire, les mania sans montrer d'émotion. Cela est, assurément admirable ! Il faisait aussi frotter son front par Mme du Barry, ce qu'il n’aurait pas fait s’il eût connu sa maladie, et il avait sa tête présente, car il parla très bien de diverses choses et regardait toujours ses boutons, en s’étonnant de cette espèce de maladie dont on lui disait toute la période comme elle était.
Il me paraît donc que c'est la conviction qu'il avait de l'avoir eue, et qu'on ne peut l'avoir deux fois, qui aida le plus à le tromper, joint à ce qu'il se sentait fort et rien qui lui annonçât du danger. D'ailleurs, la plus grande partie du service qui l'entourait, étant placée par la dame, était sans cesse aux aguets pour éloigner tout ce qui pouvait ou l’éclaircir, ou l'inquiéter.
Le 3 mai, mardi, fut encore plus tranquille et plus favorable. L’archevêque de Paris arriva à midi et demi, comme on sortait du lever, c’est-à-dire d’entrer chez le Roi. Le maréchal de Richelieu s’en empara à l'ordinaire, et n’entra pas. A une heure et un quart, le duc de Bouillon (1) étant à côté de lui, le Roi regarda les boutons de sa main avec attention et dit : « C'est la petite vérole! » Un moment après, fixant encore mieux ses boutons, il dit : « Mais c’est là la petite vérole!» Personne ne répondit, et il se retourna en disant : « Pour ça, cela est étonnant ! » Il y a apparence qu'il entendait, par là, qu’il l’eût encore et qu'on le lui cachât.
Le duc de Bouillon sortant nous dit cela, et le bruit se répandit qu'il avait fait appeler tout de suite sa fille, L'arrivée de l’archevèque, établi à demeure, alors, à Versailles, et toutes ces circonstances firent juger qu’il pourrait vouloir s’éclaircir et prendre des précautions ; ainsi que la crise politique approchait. Mais il était bien entouré, et on prétend que le médecin Bordeu le dissuada encore de croire que ce fütla vraie petite vérole. D'ailleurs, il était si bien qu’il u’en parla plus.
(4) Godefroy-Charles-Henri de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon, né en 178, brigadier en 1747, maréchal de camp en 1148, épousa, en 1143: Louise-Henriette-Gabrielle de Lorraine. 11 était Grand Chambellan de France depuis 1771.
Suivant que les craintes du parti s’apaisaient, on courait chez la dame faire sa cour et faire le bon valet, et tout était en l'air, hors moi qui n’ai jamais été chez elle. Mais, le soir, ils furent tout à fait triomphants, l'archevêque n’ayant pu pénétrer, etles craintes du Roi paraissant dissipées.
La veille, j'avais diné chez le duc d’Aiguillon, chez qui il y avait trois tables et cinquante personnes. Ce jour-là, je fis un joli petit diner chez M. d'Aranda, ambassadeur d'Espagne.
À neuf heures du soir, à l'Ordre, nous entrâmes chez le Roi. Je fus près de demi-heure à côté de son lit. Il étaittraité plutôt à la méthode froide que chaude, car les deux côtés de son lit de camp étaient ouverts, et les fenêtres, ouvertes aux chambres voisines, faisaient circuler et traverser un bon air frais, bien différent de la manière dont on étouffait jadis. Cependant, il était couché et paraissait très légèrement couvert, mais on lui tenait les mains dans le lit, qu'il tirait sans cesse. La tête paraissait fort grosse et rouge. Il nous parut alors, comme il était, en effet, au mieux. Ilfit la conversation d’un ton de voix ordinaire. Il parla, suivant sa coutume, de choses noires, de la mort de M. de Vaulgrenant, et se rappela avec sa grande mémoire, tout ce qu'il avait été, même des époques très anciennes. Enfin, ilétait si bien, eton était si auxaguets, qu'il y avait toujours apparence qu’il s'en tirerait à merveille et que cela ne ferait aucun changement, au grand scandale de Paris. Ce qui, je crois, contribuait à le tenir si bien et la tête si libre, était l’écoulement du pus établi par en bas, par les vésicatoires, méthode nouvelle et d’un grand effet. Les médecins le conduisaient bien, à ce qu'on croyait, et furent très d’accord.
Le mercredi 4 mai fut différent. Jusque-là, tout avait été au mieux pour sa santé. Je me rendis, à midi, à l'espèce de lever, c'est-à-dire quand la Chambre entre. Je vis d'abord M. d’Escars, un des premiers partisans de la dame, qui sortit avec un air qui m'annonça événement. Je vis le prince de Ligne qui étaittrès bien chez Mme du Barry. Je lui fis part de ma remarque, Il me dit à l'oreille : « La catastrophe va avoir
lieu! » Alors, je vis tout changé. Plusieurs personnes qui sortirent de chez le Roi ne nous apprirent que trop, par leur tristesse, qu'on avait lieu d’être inquiet, et le bruit se répandit que la petite vérole rentrait, ce qui fait bientôt tourner au pis. La consternation fut générale, et les mauvaises nouvelles augmentant toujours en s'éloignant, on le dit bientôt sans espérance.
Je parlai aux médecins : ils dirent qu’ils n'étaient pas si contents de la suppuration qui commençait au col et qui s’arrétait, mais qu’il n’y avait rien encore de dangereux et qu'ils espéraient que ce ne serait que l'affaire de quelques cordiaux.
Sur cela, à midi et demi, on nous laissa entrer : j'avançai jusqu'au fond de la chambre du Roi. Sa tète me parut moins grosse et moins rouge. Il parla assez, à son ordinaire, mais d’un ton inquiet, et comme quand il est fâché.
Je songeai, d'abord, à examiner les physionomies, ct j'ai vu peu de spectacles mieux caractérisés. Tous ceux, en grand nombre et bien connus, du parti de la dame, marquaient nettement la fureur et le désespoir. Tous ceux qui n'étaient attachés qu'au Roi, comme nous, marquaient la douleur et l'inquiétude. En un moment, je vis le tableau de tous les caractères et de toutes les situations, enfin. Pour cette fois, je vis tous les miroirs de l'âme à découvert. En entrant, je trouvai que l'archevêque de Paris sortait de la chambre du Roi. C’en était plus qu'il n’en fallait, de tout cela ensemble, pour voir la catastrophe politique déclarée.
Étant sorti de chez le Roi, je m'informai et j’appris successivement ce qui suit :
On a vu, ci-devant, que, la veille, le Roi s’était enfin aperçu de lui-même qu’il avait la petite vérole. 11 l'avait dit à tant de gens qui ue lui avaient pas répondu, qu’il n’en pouvait plus guère douter. Les propos de Bordeu le tenaient encore un peu en suspens ; enfin, la nuit, je ne sais bien comment il en avait été convaincu.
On assure que ce fut à onze heures trois quarts du soir qu'il dit à Mme du Barry : « A présent que je suis au fait de mon état, il ne faut pas recommencer le scandale de Metz, Si
j'avais su ce que je sais, vous ne seriez pas entrée. Je me dois à Dieu et à mon peuple. Ainsi, 1l faut que vous vous retiriez demain. Dites à d’Aiguillon de venir me parler, demain à dix heures! » Elle se trouva mal, et sortit.
Le Roi ne dormit pas, cette nuit. Il songea à tout, et, vers huit heures du matin, la suppuration, qui commençait, se ralentit, et les médecins furent moins contents.
La dame ne vit, la nuit, que le duc d’Aiguillon, et fut en pleurs. À minuit, le duc fit dire, par Laborde, le valet de chambre des plaisirs, qu’il était là. Le Roi lui fit répondre, avec une suite d'esprit remarquable, en pareil cas : « Qu'il vienne à l'heure que je lui ai fait dire! »
Suivant cet ordre, ce fut à dix heures du matin que le duc d’Aiguillon entra. Il lui commanda de la faire partir honnètement, vers quatre heures du soir, en évitant toutes les duretés de Metz, et on croit qu’ils convinrent, alors, que la duchesse d’Aïguillon la mènerait à la maïson du duc d’Aiguillon, à Rueil. Il faut que tout cela ait été fait de bonne heure, car, dès onze heures du matin, le prince de Ligne savait qu'elle partait à quatre heures.
A midi juste, qu'on dit la messe dans la chambre du Roi, l'archevêque de Paris y fut et, après la messe, le Roi l'appela et lui dit d'un ton ferme : « Monsieur l’archevêque, j'ai la petite vérole! » Et il le répéta deux fois. M. l'archevêque fit une inclinaison indicative qui signifiait : « Cela est vrai, et vous savez ce que vous avez à faire! » et ne dit pas un mot.
Le Grand Aumônier (1) s’étant approché, à l'ordinaire, pour prendre l'ordre, le Roi lui dit : « Je vous parlerai ce soir! » Celui-là lui dit, tout bas, un mot qu’on n’entendit pas, et le Roi répondit : « Oui! »
(1) Charles-Antoine, cardinal de la Roche-Aymon, né en 1697, archevêque de Toulouse en 1740, de Narbonne en 1752, Grand Aumônier de France en 1760, archevêque de Reims en 1762, reçu au Parlement, la même année, comme pair ecclésiastique de France, créé cardinal en 1774, sacra Louis XVI en 1115, présida l’assemblée du Clergé de 1760 à 1775, et mourut en 11711, à l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, où il avait été nommé en 1712,
Je trouvai le maréchal de Richelieu et le duc de Choiseul revenant de chez le Grand Aumônier. Ils y allaient souvent. Le maréchal disputait avec lui. On dit que le cardinal lui disait : « Cela ne fera que le calmer, d'aller à confesse ! » que l’autre l’intimidait en disant qu'il le tuerait, au moment le plus délicat du commencement de la suppuration, et cherchaït à traîner. Mesdames étaient dans l’affreuse crise de désirer qu'il se confessât, et de craindre que la révolution de la peur et du sacrifice ne le tuât. Et tout l’intérieur négociait à sa mode, personne, à ce qu’il paraît, n’osant lui parler, et les médecins, inquiets de l’état, recommandant de ne pas l’effrayer. C’est ainsi que se passa ce jour important.
Pour la dame, au désespoir le plus marqué et outré, non seulement de tout son parti, mais de tous les mécroyants et libertins, elle monta en voiture, sous l’arcade, à trois heures trois quarts de l’après-dinée, avec mesdames du Barry, et, chose remarquable, avec la duchesse d’Aiguillon, dans un carrosse à deux chevaux et un laquais gris. Ils allèrent chez elle, prendre un attelage et, de là, à la maison de Rueil du duc d’Aiguillon, comme cela avait été arrangé le matin.
Ceux qui pensaient rigidement trouvèrent ce départ trop bien rangé, et que Paris n’y ajouteruit pas confiance, et regarderait tout cela comme un jeu joué, et le duc d’Aiguillon en jouait un gros, vis-à-vis de la famille royale et de Mme la Dauphine, très décidée là-dessus, si le Roi manquait. Mais, dans ce cas, 1l n’avait plus rien à ménager et, ayant un parti pris, il fallait être conséquent. D’autres disaient que, lui devant tout, il serait affreux de lui manquer de secours, et qu’on devait pardonner cela à la reconnaissance, 11 y en avait même qui pensaient que tout cela avait été arrangé avec Mesdames. Comme personne de ceux qui entraient chez le Roi ne voyait le reste de la famille royale, il ne paraît pas qu'on se fût arrangé avec eux, et c'était Mme la Dauphine qui menait cet intérieur-là.
À une heure et demie, le départ fut connu de tout le monde, et on trouvait partout des jeunes gens furieux et désespérés. Comme M. de Boynes m’avait prié à diner, je n’y pus man-
quer. Sa femme tint de bons propos et, hors la nécessité de l'intrigue, cela paraissait d'honnêtes gens. Comme il tenait tout de ce parti, il sentait sa situation et ne la cachait pas.
À quatre heures de l’après-dinée, je retournai chez le Roi. J’appris le départ de la dame effectué, et que la suppuration reprenant, les médecins étaient plus contents, mais c'était aux dépens des cordiaux, et il fallait voir si, avec l'extrême abondance de petite vérole confluante, à soixantequatre ans, la nature serait la plus forte, sans compter l'extrème agitation d'esprit d'une confession depuis si longtemps Imégligée], et voir s’il s’y déterminerait de lui-même; car, outre que le parti cherchait à éloigner cela, personne n’osait risquer d’en parler, et son assoupissement, qui inquiétait, ne lui laissait guère la force de prendre de lui-même son parti. Heureusement que, le soir, on trouva que les vésicatoires faisaient toujours merveille.
Ce jour-là, le duc d’Aiguillon eut grand monde à son café, y fut très affable et dit qu'il croyait les sacrements pour le soir. La famille s’y prépara, mais on n’entendit parler de rien.
À neuf heures et demie du soir, nous entrâmes à l'Ordre, comme à l'ordinaire. On trouva que le nez entrait en suppuration, qu'elle reprenait bien ; ainsi, que tout était remis, pour sa santé, dans l’état désiré. On se réjouit donc de bon cœur, mais on àpprit que le confesseur n'avait pas encore été appelé et qu'il n’en avait pas encore parlé. 11 était absorbé de son état, et, si cela tardait, l'événement pouvait n'être qu'à demi et pour la forme de l'exemple, et c'était encore, jusque-là, une révolution manquée ou douteuse,
Vers minuit, je retournai à l'appartement, et j'appris des détails qui n’annonçaient pas la vraie révolution. À environ six heures, il dit: « Qu’on appelle Laborde! » Puis, il lui dit, comme à l'ordinaire : « Allez chercher Mme du Barry! » Laborde lui dit : « Elle est partie! — Où est-elle allée? dit-il. — À Rueil, sire! — Ah! déjàl » Puis, il dit, quelque temps après, au duc d’Aiguillon, qui entrait apparemment par l'intérieur, et qui conduisait tout avec le maréchal de Richelieu,
(et ils s’y entendaient bien, tous deux) : « Avez-vous été à votre château? »
Tout cela paraissait prouver qu'il songeait plus à elle qu’à son confesseur, et pouvait indiquer qu’il n’avait voulu que la mettre à couvert et en sûreté pour la retrouver au besoin, lui éviter l’affront de Mme de Châteauroux à Metz, et, en cas qu'il fallüt en venir au sacrement, n'avoir plus d’obstacle.
Jusque-là, il y en avait qui, voyant qu’il ne voulait pas renoncer à ses premiers principes en entier, pour tout accommoder, lui avaient laissé [croire] que, pourvu qu’à la mort, on reçüt l’absolution, tout était bien. En effet, quand M. de Chauvelin était mort chez lui subitement (1), il avait toujours crié: « Un prètrel l’absolution! » et, quoiqu'il fût mort, un abbé la lui avait donnée sous condition, et on lui avait dit que le pouls battait encore, sur quoi il avait été apaisé. On voit que tout cela n’annonçait pas un grand changement, ni bien 80lide. Aussi était-il, depuis longtemps, entouré de plus de gens d’un système que de l’autre.
Ce soir-là, il demanda à se lever. Bordeu y consentit, car il était traité à la méthode froide. IL mit des pantalons, voulut marcher à son fauteuil, mais la douleur des boutons à Ja plante des pieds et des vésicatoires le fit trouver mal. On le reporta à son lit et il revint d'abord. En général, la suppuration tardait, mais allait toujours. À une heure de nuit, celui qui lui porta son bouillon nous donna, à mon fils et à moi, de bons détails : les yeux étaient bons et à l'ordinaire, sa chemise toute ouverte lui laissa voir toute sa poitrine dont les boutons se touchaient sans se confondre, et blanchissaient. On le tenait presque à l'air, quoique dans son lit couvert d’un drap, et il nous assura qu'il avait de la force et avait parlé comme à son ordinaire. Enfin, nous vimes que cela allait bien, quoique lentement, qu’il paraissait assez gai, quoiqu'il leur eût dit : « Ceci sera long! » et qu’il n’y avait, jusque-là, rien d’inquiétant pour la santé, d’autant qu'il ne
(4) François-Claude, marquis de Chauvelin, lieutenant général, était mort
subitement en novembre 1133, près d'une table où le Roi faisait une partie de cartes.
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paraissait plus inquiet. Sur quoi, nous allâmes nous coucher, et la révolution réelle me parut manquée, et la force de l'habitude l’emporta.
Le jeudi 5 mai, quoique la suppuration parût trop lente, tout alla bien : il ne paraissait pas très agité. La suppuration avançait un peu, les urines étaient brunes, et les vésicatoires tiraient abondamment le pus par en bas, ce qui tenait la tête et la poitrine libres. Le confesseur attendit toujours dans une chambre à côté. On ne lui dit rien. Le Roi tint quelques propos qui faisaient croire qu'il se préparait à la cérémonie des sacrements, mais il ne parla pourtant pas de confession, et il y avait bien longtemps, depuis le début de Mme de Mailly, vers 1736! °
En géntral, le Roi parut, à ceux qui examinèrent de près, agir avec suite d'esprit, beaucoup d'ordre et de fermeté, et songeant à tont, conséquemment au plan qu’on lui supposait, qui était singulier. L'âge lui avait diminué ses craintes; il voulait, croyait-on, arranger tout cela avec ses goûts et habitudes, et ne pas se rendre le reste de sa vie ennuyeux, s'il en revenait, car il lui était devenu indispensable d’avoir un appartement où il püt aller causer librement, sa famille, à la vie qu'il avait menée, ne pouvant lui suffire pour cela.
En conséquence, il croyait qu’il suffirait d’avoir, à la mort, les sacrements ; il faisait arranger son grand lit, songeait à tout pour l'extérieur, guettait le moment, et ne voulait pas se mettre inutilement des entraves, de sorte qu’il parut que, quoi qu'on en dise, non seulement il avait sa tête, mais beaucoup d'ordre et de suite dans son plan, et que c'était en conséquence qu'il avait mis la dame à couvert et disait en luimême : « Agissons suivant le moment, ne montrons pas de faiblesse! » et qu'il ne pouvait se résoudre à prendre des engagements, s’il n’y avait pas de risque, d'autant qu’on lui faisait espérer que ce serait un bail de longue vie. C’est ainsi qu’on attendit encore inutilement, tout ce jour-là, de mème que le confesseur à qui il ne parlait jamais, et qui était un saint prêtre, fort retiré et réservé. Il faut avouer que son habitude et tout ce qui l’entourait le sollicitait pour le parti
qui lui plaisait, et que personne ne pouvait lui parler pour l'autre. Le soir, il fut assez bién, pour son état, et la suppuration fut abondante. Mais, tandis qu'on lui attribuait ce qu'on vient de dire, il paraît qu'il s'occupait intérieurement avec beaucoup d'ordre, et on remarqua qu'il pria, à la messe, avec plus de ferveur,
Le vendredi 6 mai, étant le septième de la maladie, il y eut, la nuit, de l'agitation et un peu de délire. Cela se calma. La dessiccation avait lieu au visage, mais la suppuration était lente au corps, peut-être à cause de l’abondance du pus que tirait le vésicatoire. En géuéral, hors un peu de lenteur dans la suppuration et des accès de fièvre trop marqués, il n’y avait aucun accident. On lui disait, sans cesse, de se tranquilliser, que tout allait bien et, dans l'accablement de ce cruel état où on lui recommandait de ne s'occuper de rien, il ne parla pas de précaution chrétienne et ne mit pas à portée de lui en parler, mais il y songeait intérieurement.
L'archevêque de Paris et le cardinal de La Roche-Aymon, Grand Aumônier, trouvèrent à lui glisser quelques mots qu’on n'entendit pas, et on prétend qu'il répondit : « Je ne peux pas, à présent, je ne peux pas rassembler deux idées! » Cependant la tête fut assez libre, quoiqu'accablé, On donna beaucoup de cordiaux; on remarqua de l'inquiétude dans les médecins, ce qui en donna beaucoup à ceux qui le surent, et ils donnaient du quinquina et des antiputrides qui faisaient faire des réflexions. 11 fallait voir si les forces répondraient à toute l’évacuation des boutons et des vésicatoires.
A neuf heures du soir, les « Entrées » entrèrent comme à l'ordinaire, et comme à midi, car on le vit toujours ces deux fois-là par jour. Je l’examinai d'assez près : il faisait peu clair. Le visage paraissait plus noir, ce qui pouvait venir de la croûte des boutons. Sa voix se sentait des grains qui gênaient le nez et la gorge, mais paraissait encore assez forte et inquiète. Enfin, nous ne vimes rien qui ne fût dans l'ordre de la maladie. C'était le septième jour fini, mais je crus remarquer un peu plus d'agitation dans la faculté.
‘ Ce jour passé sans confession faisait triompher les liber-
tins et le parti de la dame, laquelle recevait beaucoup de visites à Rueil, et ne paraissait pas inquiète, et les bons chrétiens gémissaient extrêmement.
Le samedi 7 mai, huitième jour de la maladie, fut très différent et décisif à beaucoup d'égards. On fut bien inquiet, d'abord, et bien en l'air, mais ce fut une nuit triomphale pour la religion, et sans aucune marque de faiblesse !
Depuis que le Roi avait découvert qu'il avait la petite vérole, malgré le soin qu'on avait mis à le cacher, il avait toujours réfléchi son plan avec suite, et le faisait cadrer avec les périodes et les bons et mauvais jours de sa maladie. L'ordre, la fermeté et la suite qu’il mit dans tout cela sont étonnants, et cela marqua, assurément, beaucoup de courage et d'esprit conséquent. Se rappelant tous les détails de sa grande maladie de Metz, il calculait et arrangeait sans rien dire. Il ne tarda pus à se défaire honnëtement de la dame, et arrangea tout cela avec ordre. Il comptait les jours et progrès de sa maladie, et les temps où il avait la tête la plus libre.
Je vais copier l'extrait que mon fils fit de cet événement, qui est ce qu'il y a de plus exact :
A trois heures un quart du matin, le Roi a dit à M. le duc de Duras : « Allez chercher l'abbé Maudoux {son confesseur). Il le lui à répété. On a été Le chercher, et il se trouva proslerné dans la chapelle.
Il est entré à quatre heures. Il est resté avec lui seize minutes, et le Roi a envoyé chercher M. d'Aiguillon, avec qui il a parlé en particulier. Il a. ensuite, fait avertir Mesdames, leur a dit de faire éveiller ses petits-enfants, a prescrit jusqu'où ils devaient avancer, ela donné tous les ordres lui-même. Il a encore élé deux fois avec son confesseur, jusqu'à sept heures qu'il a élé administré. Il n'a pas reçu l'Extrème-Onction, parce qu'on ne suit pas, ici, le rituel de Paris. Mme la Dauphine et Mme la comtesse de Provence étaient dans le cabinet du Conseil, Mesdames à la porte de sa chambre. M. le Dauphin et les autres restèrent toujours à genoux au bas de l'escalier, le service seul dans la chambre, tout le clergé en cercle autour du lit.
Le Cardinal a fait une exhortlation, et le Roi a reçu le saint Via-
tique avec la plus grande édification. Le Cardinal est venu, ensuite, parler à la porte du cabinet et, comme on ne s'accorde pas sur les copies qu'on donne de ce qu'il a dit, en voici la substance qui est la plus sûre :
« Messieurs, le Roi me charge de vous dire qu'il demande pardon à Dieu de l'avoir offensé, et du scandale qu'il a donnéà son peuple; que si Dieu lui rend la santé, il s'occupera de faire pénitence, du soutien de la religion, et du soulagement de ses peuples.
« Le Roi a dit, ensuite : « J'aurais voulu avoir la force de le dire moi-même! »
Il a aussi dit, quelque temps après, à Madame Adélaïde : « Je ne me suis jamais trouvé ni mieux, ni plus tranquille! »
On est fort content de son état, dans ce moment-ci, et la suppuration paraît faire de véritables progrès. »
Le soir, quoiqu'on entrât dans le neuvième jour de la maladie, le mieux se soutint. On assura même que la suppuration des jambes et du reste des boutons était en plein effet. J'y entrai à. l'Ordre à dix heures du soir, ainsi que mon fils et le duc d’Havré, qui n’en manquèrent aucun. Je l'examinai bien : il me parut incomparablement mieux et plus tranquille, n'ayant plus la voix inquiète et rauque. M. Lemonnier me confirma, dans sa chambre, le rétablissement du reste de la suppuration, et sa mine donnait toute espérance. Ainsi, le neuvième jour commençait bien.
Le dimanche 8 mai fut bien différent : la nuit, il y eut un redoublement auquel on s'attendait. Il avalait avec plus de peine. Il dormit et, pendant ce temps, le mal se forma apparemment. À son réveil, à cinq heures et demie du matin, époque des grands accidents, au milieu du neuvième jour de la maladie, le pouls et la chaleur augmenta, il y eut des moments de délire. Depuis, on ne put presque rien lui faire avaler. Son visage changeait et, à midi et demi, quand on entra à l'Ordre comme à l'ordinaire, tous ses vrais serviteurs furent effrayés de son visage. Celui des médecins donnait aussi de l'inquiétude, quoiqu'ils se préparaient à tous les gas, et c'était le premier vrai orage, mais la terreur fut générale et nous avions tous l’air consterné.
Le soir, la fièvre augmentant et la suppuration diminuant, et de mauvaise qualité, on le regarda comme perdu. Le désespoir était sur les visages dans l'appartement; quoiqu'il n'y eût que les Entrées, ily avait untrès grand monde ; ce spectacle était affreux. On craignait une filtration et un épanchement en dedans. Les vésicatoires commençaient à mal aller, et la fièvre, qui paraissait indépendante de l'état, redoublait. On essaya beaucoup de remèdes inutilement.
A neuf heures et demie du soir, nous entrâmes à l’ordinaire : il me parut avoir beaucoup de force, mais occasionnée par la fièvre, 1l parla beaucoup, demanda ceux qui étaient là, se frottaitfsans cesse le front, ce qu'il avait toujours fait. À ne juger que par ce qu'on voyait, il ne paraissait pas si mal, (mais il l'était fort par la tournure que prenait la maladie. On eptrait dans le dixième jour.
A onze heures et demie, arrivèrent les Sutton, célèbres inoculateurs anglais qui étaient à Paris. On ne leur fit pas voir le Roi. Ils parlèrent de leur poudre : comme ils n’en voulaient pas donner le secret, et que les médecins dirent avoir juré de'ne conseiller ni permettre, de leur part, qu'on prenne de remède dont la recette ne soit pas connue, on ne voulut pas en parler. Sur quoi les Sutton repartirent sans avoir vu le Roi. On murmura beaucoup de tout cela.
Le lundi 9 mai, dixième jour de la maladie, le Roi eut de bonnes conversations avec son confesseur. On dit qu’il voulut qu'il restât dans sa chambre, Il sommeilla: A trois heures du matin, à son réveil, il tourna au très mal; ensuite tout rentra. Les croûtes ct boutons séchés devinrent noirs, la filtration se faisait en dedans, et on remarquait des eschares dans la gorge, qui l'empèchaient d’avaler. Son confesseur lexhortant, il avalait par effort et avec grand’peine, et l'état empirait. A midi, pendant la messe, il ne donna que peu de marques de vie; cependant, ce qu'il disait fut toujours juste et de bon sens, et ne marqua aucune faiblesse, mais, au contraire, la plus grande force, suite et résignation ferme.
Nous attendions après la messe, mais on vint dire qu’il n’y aurait pas d'ordre du matin. Ce fut la première fois qu’on
p’entra pas, et nous nous retirâmes tous pénétrés et jugeant que cela ne serait pas long.
On disputa encore tout le jour sur le remède des Sutton, qu’on avait renvoyé chercher. On voulut le décomposer. Enfin, les médecins convinrent d’un plus fort, et, à quatre heures, ils lui donnèrent la potion la plus forte possible, en annonçant que, si cela ne faisait rien, il n'y avait plus aucune espérance, Il ne paraît pas qu'elle fit d'effet. On crut d’abord revoir un peu de moiteur, mais, à l'entrée de la nuit, cela empira. Depuis quelque temps, par les croûtes, il ne voyait plus clair. Le peu qu'il se plaignit fut les plaintes les plus douces. 11 parla, dans la nuit et dans la journée, à son confesseur, qui était un très saint prêtre, etinstruit. On assure, généralement, que son confesseur lui ayant dit d'offrir ses peines à Dieu, en expiation, il avait répondu : « Ah! si cela 7 pouvait suffire, ce serait bien peu de chose! Je voudrais souffrir davantage! »
En général, loin de craindre la mort, comme on avait cru, il montra toujours un courage d'autant plus vraiment héroïque, qu'il fut simple, doux et modeste, enfin une résignation chrétienne parfaite, jointe à la plus grande tranquillité, et tout ce qui annonce une belle âme. Il ne cessa, surtout, jamais de calculer juste les instants, d’en profiter et d'indiquer avec précision tout ce qu'il fallait faire chrétiennement ; il ne parut pas s'occuper d'autre chose.
A huit heures du soir, les ministres et tout ce qui avait les entrées se rassenibla dans la chambre du grand lit, où régnait un morne silence. Nous vimes passer un prêtre en surplis, et nous apprimes que les saintes huiles venaient de passer par l’autre côté. A huit heures trois quarts, on nous fit entrer : il n’est pas possible de peindre ce terrible spectacle-là, Je vais copier ma lettre à ma belle-fille, qui en est l’abrégé :
Ce lundi 9 mai, à dix heures du soir.
Nous venons d'avoir un spectacle affreux : le Roi, sentant qu'il était temps, et n'ayant manqué à rien, avec une présence d'esprit
admirable, a demandé l'Extrème-Onction. À huit heures trois quarts. on a laissé entrer toutes les « Entrées », et nous l'avons vu en plein pendant toute la cérémonie. Je ne me suis aperçu que de très peu de mouvement, mais, quand tout a été fini, mon filsa entendu sa voix, et ceux qui entouraient le lit ont tous assuré que, jugeant que tout était fini, parce qu'il n'entendait plus de prières, ila dit d'un ton ferme : Amen! ce qui prouve qu'il avait sa connaissance, mais les croûtes l'empéchaient de voir.
Vers neuf heures, les médecins lui avaient donné le dernier remède sur lequel ils pouvaient compter. Il ne parait pas avoir fait effet, et il y a apparence que cela n'ira pas à vingt-quatre heures. C'est la mort la plus ferme qu'on puisse voir, et bien chrétienne.
Je n'ai pas eu, d’abord, la force d'en écrire davantage. J'ajouterai, en peu de mots, qu'on peut se représenter ce que c’est que de voir, dans un lit de camp, au milieu de la chambre, tous les rideaux ouverts, et très éclairé par quantité de cierges que tenaient les prêtres en surplis qui, à genoux, entouraient son lit, à très peu près personne n’en ayant vu d'autre, avec un masque comme de bronze et plus gros par les croûtes, ce qui représentait son buste sans mouvement, la bouche ouverte, sans que le visage, d’ailleurs, fût déformé, ni montrât d’agitation; enfin comme une tête de more, de nègre, cuivrée et enflée.
L'évèque de Senlis (1), debout, disant à haute voix les oraisons, puis donnant les onctions, et un chapelain lui montrant et tenant élevé un grand crucifix qu’on lui fit baiser, tout le reste debout, consterné, les uns affectant plus de fer meté qu'il n’était nécessaire, très peu pleurant, et, en général, plus d'étiquette que de sentiment.
Dans l’autre chambre, les ministres se disputant et beaucoup de personnes affectant des contenances qui n'indiquaient que trop leur sentiment. En général, je trouvai ce spectacle affreux, mais qu’on aurait dù rendre plus édifiant et touchant.
M) Armand de Roquelaure, évêque de Senlis depuis 1154.
En sortant, nous trouvâmes une foule qui parut prendre une vraie part à l'horreur du spectacle que nous venions de voir.
Une heure après, on crut qu'il allait passer : on ouvrit une partie des fenêtres du reste de l’appartement, et un peu de peuple vint dans la cour de marbre, et d’autres aux fenêtres attendre la proclamation, et il en resta une partie de la nuit.
Eu général, je ne suis pas du tout content de la Nation : comme il faisait beau, il y eut beaucoup de monde, ces deux jours, dans le parc, qui se promena à l'ordinaire, les cabarets étaient pleins, et personne, hors dans l'appartement, n'eut l'air touché. Cela ne fut pas mieux à Paris, les premiers jours, où on ne s’apercevait de rien, hors dans les églises, aux prières de Quarante heures, où il y eut assez de monde ; mais un étranger, ni à Versailles, pas même dans les cours, la galerie ou les jardins, ni dans les rues de Paris, n'aurait pu s’apercevoir qu’on y perdait son Roi. Mais, à Paris, le dernier jour, quand on eut appris son repentir, cela fut beaucoup mieux.
Toute la nuit se passa à attendre le moment qu’on avait cru, à tort, plus avancé, car il n’y avait aucune marque d’agonie. |
Le mardi 10 mai, onzième de la maladie, nous nous rendimes, de bon matin, à l’appartement : il était dans le même état, comme assommé, mais ayant connaissance, car, quand on lui demandait s'il entendait les exhortations, il répondit : « Ouil » D'ailleurs, il n’y avait encore aucune marque de râle, ni d'agonie. Cela pouvait être plus long qu’on ne croyait, et les médecins ne cessaient de lui donner des remèdes, quelquefois un peu contradictoires, car il avala de quoi brüler une fournaise, et cependant on désirait des évacutions, et il y avait encore un peu de force par la fièvre. Le dernier mot qu'il dit, vers dix heures du matin, fut à une exhortation de l’évêque de Senlis, qui demanda s’il l’entendait. Il répondit bien : « Ouil » En général, il conserva connaissance jusqu’à midi, et continua comme il avait commencé, la plus grande patience, fermeté, douceur et résignation.
A une heure, comme nous étions une cinquantaine dans la chambre des « Entrées », dont étaient mon fils et mon gendre, qui n’avaient jamais quitté, et qui avaient montré, ainsi que moi, la plus grande sensibilité, on avertit que l'agonie commençait et qu’on se mettait à en dire les prières à genoux, autour de son lit. Cette agonie dura deux heures et demie. Il n'avait pas connaissance, et elle fut assez tranquille. Enfin, à trois heures et près d'un quart après-midi, il expira.
Le bruit s'en étant répandu devant qu’il y eût beaucoup de monde dans les cours, on dit qu'on cria par sa chambre, mais personne ne l’entendit. On ouvrit les deux battants, pour que ceux qui voudraient, le vissent. Un huissier vint à l'Œilde-Bwuf dire simplement : « Le Roi est mort! » On fit sortir, et on ferma l'appartement. Ainsi finit un des hommes qui avaient le plus de bonnes qualités, s’il avait su se fier à luimème, décider par lui, et ne pas se livrer aux femmes, et s'en laisser conduire.
Aussitôt, M. de la Vrillière envoya au Roi (Louis XVI) une feuille de tous les objets qu'il avait à décider sur-lechamp. 11 mit les réponses en marge, qui contenaient qu’on expédiât des ordres pour que tous les emplois continuassent, en attendant; qu'il verrait les ministres dans neuf jours, et que les commandants des provinces ne partissent que quand ils l'auraient vu (ce qui décidait, pour le moment, mon sort).
Tous les carrosses du Roi et de la nombreuse famille royale, à huit chevaux, vinrent dans la cour, où il y avait un très grand monde. À cinq heures et un quart, de l’après-midi, le nouveau Roi y monta, paraissant pénétré, et ils partirent tous pour Choisy. On cria un peu « Vive le Roi! » et tout ce contraste était frappant, seize carrosses superbes à huit chevaux, un peuple innombrable garnissant jusqu'au bout de l'avenue, et les acclamations en opposition de ce qu'on venait de quitter, faisant un mélange d'horreur et d'éclat qui fait bien voir le songe des grandeurs.
Ayant suivi de près, mon fils et moi, cette maladie et cette prompte mort qui nous avait pénétrés, j'allai chez le due
. d’Aiguillon où étaient les ministres, où j'appris que tout
restait, en attendant, sur le mème pied, et qu'il fallait que je différasse mon départ, ce qui me faisait grand tort pour mes grands objets, à Condé. Ensuite, nous vimes le superbe départ du nouveau Roi, et nous partimes aussi, traversant, par un très beau temps, une foule de monde qui garnissait les cours et l’avenue d’un air plus badaud que touché, dont je fus très fâché. Le chemin de Versailles n'était qu’une file de voi-
‘tures, ce qui, près Paris, et surtout au Cours-la-Reine et sur la terrasse des Tuileries, attirait un concours frappant qui aurait été le plus beau spectacle, sans l’horreur de l'événement qui loccasionnait, mais j'y vis avec plaisir plus de visages touchés qu’on ne croyait.
Ainsi se passait ce cruel événement sur lequel on me per. mettra de reprendre quelques réflexions sur sa maladie, la beauté de cette mort, le caractère du monarque, les sentiments des peuples et autres objets.
On avait cru, d’abord, la maladie bien traitée et préparée. Cependant les Sutton, habiles inoculateurs, dirent à Paris, dès qu’ils surent la deuxième saignée, que c'était le tuer sans ressource, ct qu’on n’en revenait jamais, quand on saignait deux fois, outre que ce n'était pas le principe de nos médecins qui, peut-être, ignoraient ce cas-là. On peut observer qu’on était presque en doute si le Roi n’avait pas eu la petite vérole, qu'on ne s'attendait plus qu'il l'eût à soixantequatre ans, et qu'on l'avait préparé cuntre la fièvre maligne, qu'on craignait. On reprocha aussi de l'avoir trop évacué, et il se peut que les vésicatoires, dès le début, l’empêchèrent de périr de dépôts à la tête, où il avait un mal fixe, mais le firent périr, ensuite, en l’épuisant et ne laissant pas la force à la nature de pousser au dehors cette grande abondance de petite vérole. l’our le reste des remèdes qu'on proposa et qu'on ne voulut pas donner, n’en connaissant pas la recette, cela n’aurait rien fait, alors.
On fit courir des bruits sur la façon dont il avait gagné cette maladie, mais le fait fut que quelques enfants l'avaient, au voisinage, et qu’une petite fille de deux ans en mourut dans un grenier, au bout du jardin de Trianon, et fut em-
portée, la nuit, dans un drap, et qu’il parait certain que c'est là ce qui en répandit le venin dans le jardin où il allait souvent. C'étaient ces belles serres et jardin botanique de Trianon que j’allai encore voir dans leur beauté, et qui paraissaient prèts à être détruits par son successeur, plus économe que curieux.
Pour la beauté de sa mort, on ne peut rien lui reprocher : il fit tout ce qu'il put, dès qu'il sut son état, mais la cabale nombreuse et la plus forte, de la dame, le lui cacha plusieurs jours. Dès qu'il en fut assuré, à force de regarder ses boutons, et par le silence du maréchal de Broglie et de l'archevêque de Paris à qui il le dit, il profita, avec la plus grande présence d'esprit, fermeté et suite, de tous les bons moments que lui laissa cette maladie dont il était accablé d'abord par le mal de tête, pour ne songer qu’à faire toutes les pratiques de piété, avec résignation et attention, sans faiblesse, et sans témoigner grande componction. Il avait toujours eu une religion très exacte de pratique, hors le point qu'il n'avait pas cru pouvoir vaincre, des femmes. Il congédia avec fermeté et douceur Mme du Barry, et ne s'occupa plus que des sacrements, ct ne dit rien, qu'on sache, qui regardât les objets temporels. Aussi fut-il comme assommé d'abord, et n’eutil que le temps, dans les bons moments, d’avertir de tout lui-même, pour les sacrements.
Quant à son caractère, il y avait sûrement d'excellentes choses rt, en gros, beaucoup plus de bon que de mauvais. Il avait une mémoire, présence ct justesse d'esprit uniques. Il ne dit jamais rien de faux et pensa toujours juste, dans sa vie. Il était doux, excellent père et parent, et le plus honnête particulier du monde. Il était instruit dans les sciences, il était surtout assez fort dans l'astronomie, la physique, la chimie et la botanique, mais avec la plus grande modestie. En général, la modestie était une qualité qui fut poussée au vice, chez lui. Voyant toujours plus juste que les autres, il croyait toujours avoir tort. Je lui ai si souvent entendu dire : « J'aurais cru cela (et il avait raison), mais on dit le contraire, donc je me suis trompé! — Cela ne dépend pas de
moi, je n’ai pas droit de cela! » Et il mettait plutôt ses droits au-dessous qu'au-dessus,
11 n’a jamais rien dit de méchant ni de dur volontairement, et s’il disait souvent : « Vous mourrez bientôt! » ou autre chose pareille, c’était un mauvais tour d'enfance, et il ne voulait pas dire une chose dure. Il avait l'habitude de parler de choses lugubres de préférence. S’il-n'avait pas, suivant le monde actuel, beaucoup d’esprit, il l'avait singulièrement juste et le meilleur bon sens et le plus droit possible. C'est par là qu’il ne laissa jamais gagner un ministre sur l'autre, et ne traitait, avec chacun, que de ce qui le regardait.
J'ai été bien témoin qu'il était de la plus grande bravoure, mais d’une bravoure trop modeste, Il eùt pu être grand général, s’il eût eu opinion de lui et s'il eût décidé, caril voyait et jugeait bien, mais il n'aimait pas la guerre, parce que c'est un fléau, et qu'il n'avait rien de l'action que donne la vanité. Enfin, ce que j'ai dit mille fois dans mes Mémoires, il ne lui manquait que d'oser décider par lui-même, et de ne pas, toujours par modestie, tourner à l’avis des autres, tandis qu'il voyait mieux qu'eux. Louis XIV fut trop fier, et lui trop peu.
Outre sa modestie outrée, son principal et seul vice fut les femmes. C'était le plus bel homme de son siècle, très fort, et dès que la Reine se fut éloignée, par fausse religion, de son lit, et parce qu'elle était trop âgée pour lui, et qu'il eut goûté des maîtresses, les libertins du premier ordre et du plus grand esprit, qui ne cessèrent de l’entourer, et qui seuls, par ton de plaisanterie, pouvaient lui parler, lui persuadèrent que cela est vice nécessaire à l'homme, et surtout que les souverains de tous les temps se le sont approprié. Ainsi, il s’était fait un calus là-dessus et pensait que, pourvu qu'à la mort il s'en repentit, et qu'il eût les sacrements, c'était peu de chose.
De là, il s'était laissé gagner par les femmes, et, ce qui fera toujours sa principale tache, il croyait qu'il n'ÿ avait que ses maitresses qui l’aimassent assez pour lui dire la vérité, car, désespéré à la mort de Mme de Chäteauroux, au
moment frappant où il l’allait reprendre après la séparation de sa maladie, à Metz, il s’écria : « Ah! qui me dira, à l’avenir, la vérité et mes vérités?» Do là, il se laissa mener par elles, ce qui contribua à perdre les finances, et ce qui a fait le mauvais de son règne. Enfin, le dernier choix qu'il fit le combla, avec raison, d’opprobre. Ce fut grand dommage qu'avec de si belles choses, il s’abandonnât au dangereux vice, et plus risquable pour les Rois dont tout flatte les passions, et qui sont toujours seuls, et à s’ennuyer au milieu même de la foule des adulateurs.
Depuis qu'il ne continua que par habitude (car il était tout habitude) avec Mme de Pompadour, pour réveiller ses sens, on lui donna sans cesse de nouveaux objets, sans qu'il en cessät de vivre, par habitude, chez la maîtresse en titre, où il lui était commode d'aller souvent se délasser. Il eut, surtout, deux valets de chambre commodes qui lui fournissaient de quoi le réveiller, et on croit qu'il a bien eu affaire à quatrevingt-dix beautés différentes, mais sans que cela le dérangeñt de son petit ménage de la maîtresse d'habitude, qui influait beaucoup trop aux grâces, aux choix et renvois des ministres, et c'est ce qui décida toutes les grâces de son règn
Voilà des ombres bien malheureuses à un tableau qui était fait pour être beau, et cela causa le plus grand tort à la religion, les libertins en ayant beaucoup levé le masque, surtout sur la fin de son règne.
Les impôts extrêmement multipliés, tant par les augmentations nécessaires de sa famille et du luxe qui montait en tout, que par l'abus considérable de la dépense des maitresses, et surtout le scandale qui déplait toujours au peuple, fit qu'il n’en fut pas ainsi, à la fin. Aussi, le peuple de Versüilles ne marqua aucun intérêt à sa maladie et à sa mort. 11 en fut de même du peuple‘de Paris, hors les deux derniers jours, quand on sut l'espèce d'amende honorable que le confesseur obligea le Grand Aumônier à faire, et que le Roi avait réellement approuvée, S'il en était revenu, et eût changé de vie, tous les cœurs du peuple lui auraient bien rendu le
titre de Bien-aimé qu’on lui avait donné à Metz, et qui ne fut pas soutenu, depuis.
À cause de l'infection de la maladie contagieuse dont il mourut, contre l'ordinaire il ne fut pas ouvert : ainsi, on n’en fit pas le partage. On ne put, par la même raison, l’embaumer. On le mit dans la chaux vive, dans le cercueil de plomb, et, par cette raison, il fut décidé qu’il n’y aurait pas d'exposition ni à Versailles, ni au Louvre, et il fut conduit sans cérémonie, et comme incognito, à Saint-Denis. Il y fut porté, la nuit du 12 au 13 mai, rien qu'avec trois carrosses et une centaine de gardes et de pages tenant des flambeaux.
À la mort de Louis XIV, on fit presque des ré’ouissances, et à celle de Lows XV, on ne fit rien d’abord, et cela ne parut pas faire événement. Voilà, pourtant, les deux plus longs règnes de la monarchie, car, dans celui ei même, il fit trembler Vienne jusqu’à ses portes. Il acquit la Lorraine, prit en personne tous les Pays-Bas, mais les rendit. Ce fut sous son règne que, généralement, tous les grands chemins et communications du royaume furent faits. Il eut, en gros, trois guerres glorieuses et, le reste de son temps, la France jouit du repos intérieur le plus parfait. De très grands événements comme la cassation de tous les Parlements, et celle des Jésuites, et beaucoup d’autres choses firent, sans révolution, de grands changements et, à l’exception des impôts trop multipliés et du haussement du prix du grain, jamais, sûrement, la France ne prit autant d’assiette et ne jouit d’autant de repos que dans son règne. Aussi, durant son cours, la population augmenta-t-elle de trois millions d’âmes et l’agriculture fut-elle doublée : ce sont là les grands objets d’après lesquels on peut juger.
Il était né à Versailles, le 15 février 1710 ; il fut sacré à Reïms le 25 octobre 1722 et marié le 5 septembre 1725. Sa minorité, sous M. le Régent et sous M. le Duc, fut assez orageuse, surtout par le fameux système de Law, qui confondit les états et établit un luxe idéal, Ensuite, le royaume jouit de son meilleur temps, sous son précepteur le cardinal de Fleury,
qu'il fit premier ministre jusqu’à la mort de l'Empereur, qui occasionna lu rude guerre de 1740 à 1748 ; celle, ensuite, presque sans sujet, de 1756 à 1762 empècha de se rétablir, et, depuis, les dépenses mal placées de l'intérieur, ne firent qu'augmenter le mal. Cependant, la manière tranchante de l'abbé Terray, en faisant tort à bien des particuliers, diminua la masse des dettes de l'Etat, de sorte que son successeur trouvait les peuples trop chargés, le crédit et les ressources épuisés, mais les finances en moins mauvais état qu'on ne croyait, les revenus ayant été très augmentés.
Il est très remarquable que Louis XIV commença à régner en 1643 et que Louis XV, son successeur, finit en 1774; ainsi que ces deux règnes, les plus longs peut-être qu'il y ait jamais eu en deux têtes, renfermèrent cent trente et une années,
Les circonstances dans lesquelles arriva cette mort étaient effrayantes à quelques égards et très favorables en d’autres.
Les craintes pouvaient porter sur ce qu'aucun de nos trois princes n’avait d'enfants, nine donnait espérance à ce sujet, quoiqu’à la fleur de la force de l’âge ; qu'aucun n'avait eu la petite vérole, qui avait toujours été funeste dans ce sang-là, et que l'air qui venait d'en être rempli par le grand monde qui avait vu le Roi, donnait à craindre que cela ne se répandit et pouvait, en un moment, nous mettre dans la cruelle crise de la dispute de succession entre la branche d’Espagne et le duc d'Orléans, avenir bien effrayant, puisqu'il pouvait mener à des guerres civiles ; que si la Reine actuelle, pleine de grâces, prenait, commeon croyait, ascendant sur l'esprit du Roi, elle pouvait l'engager à se méler dans les guerres des Autrichiens, ou l'Empereur, qu'on croyait remuant, profiter de l'embarras d'un début de jeune Roi; que tout cela était bien jeune et qu’il était incertain comment cela tournerait et à qui ils se livreraient.
Les circonstances favorables étaient que presque jamais changement de règne n'était venu dans un temps plus calme, tous les grands partis du dedans si abattus qu'il n'y en avait
plus l'ombre, et tous les intérêts du dehors occupés de façon à devoir nous laisser tranquilles ; qu'il y avait bien longtemps qu'il n'était arrivé qu’un roi majeur fût entré de plein saut sur le trône, ce qui évitait les embarras des minorités, et, quoique jeune, à vingt ans, mettait un prince en état de s'évertuer et de faire, dans la première force de l’Age et des impressions neuves et droites, sortir tous les talents dont il pouvait être capable et qui, en gros, donnaient espérance, ayant surtout une grande horreur de tout vice, et amour de l'ordre et de l’économie, si nécessaires alors.
nt. 8
DU 10 mar 1774 au 14 Mar 1775
Eouis XVI et la famille royale à Choisy. — Premiers actes du nouveau monarque ; rappel du comte de Maurepas. — La comtesse du Barry recoit l'ordre de se retirer dans un couvent. — Mesdames atteintes de la petite vérole. — La Cour à la Meute. — Travail du loi. — Je pars pour Condé le 30 mai 173+, — Démission du duc d’Aiguillon ; le comte du Muy ministre de la Guerre, le comte de Vergennes ministre des Affaires Étrangères. — Inoculation du Roi et de sa famille ; heureuse issue des opérations. — Anecdote : une rencontre du Roi ct de la Reine, au Bois de Boulogne. — Le duc d'Orléans et le Parlement. — Exil du duc et de son fils. — Je vais à Compiègne, où je retrouve ma belle-fille et ses enfants, et où je constate que la Cour reste sur l’ancien pied. — Goût du nouveau roi pour la chasse. — Scs soupers en famille, — Disgräce du contrôleur général et du chancelier. — Ils sont remplacés par MM. Turgot et de Miromesnil. — M. de SKartines ministre de la Marine et M. Le Noir lieutenant général de police. — La seule réforme financière à laquelle le roi se décide est celle de l'équipage des petits chiens. — Services rendus par l'abbé Terray. — Visite au comte du Muy. — Amabilité de la Reine pour mes petits-lils, et compliment du roi à leur sujet. — Bonne impression que produit le ménage royal, — Conversation avec M. Turgot, et craintes que m'inspirent ses idées sur l'exportation des blés. — Voyage à Attichy, et description de cette terre du duc de la Trémoille. — Je me rends à l’Hermitage où, tombé malade, je reste jusqu'en mai de l’année suivante. — Nouvelle d'une révolte à Ver-
sailles, à Paris et dans d'autres lieux, à propos de l'exportation des grains. — Je quitte l'Hermitage le 4# mai, pour me rendre dans les pays soumis à mon commandement,
Nouveau règne.
Louis XVI, s'étant rendu d'abord à Choisy, avec toute la famille royale, Mesdames qui étaient les trois filles du Roi qui l'avaient soigné dans sa maladie, vinrent s'y établir le même jour, dans le petit château, ce qui était bien près et parut un coup de politique pour que Madame Adélaïde, qui était l’ainée, pût donner des conseils dans le premier moment.
Le Roi, en apprenant à Versailles que son bisaïcul était passé de cette vie à l’autre, jeta un grand cri, marqua la plus grande douleur, comme il avait marqué le plus grand intérêt à sa conservation, et témoigna être réellement fâché d’être roi, si jeune et avec si peu d'expérience ; mais, une demi-heure après, quand M. de la Vrillière lui eut fait passer une note à mi-marge des objets les plus urgents qu'il devait décider, il y mit, de sa main, les réponses avec justesse, savoir qu'il s’appellerait Louis, qu'on pourrait faire part suivant l'usage, qu'iltraiterait par lettres avec les ministres, qu'il les verrait dans neuf jours, que les commandants de provinces et intendants attendissent qu'ils l’eussent vu pour partir, etc.
Dès le lendemain, à Choisy, il se mit au travail d'abord seul; on prétend même qu’il pria la Reine de ne pas entrer dans son cabinet. Il répondit juste à plusieurs dépèches, ct, en gros, montra de la justesse d'esprit et de la fermeté.
La première grâce qu'il paraît qu’il ait accordée fut les grandes entrées à ses menins, qui, apparemment, l’en firent presser d’abord par la famille. 11 assura, dit-on, ses frères ct sœurs qu'ils vivraient toujours ensemble, mais un instant avait mis bien de la différence entre lui et eux. Il sc montra bon frère et assez décidé.
L'habile courtisan duc de Richelieu et le duc d’Aiguillon
avaient gagné Mme de Narbonne ({), dame d'honneur intrigante de Mme Adélaïde qui, comme l’aînée, fille chérie du feu Roi, et tante du nouveau monarque, pouvait influer sur les premiers instants. Il paraît que ce fut par elle qu’on suggéra au Roi de rappeler auprès de lui M. de Maurepas disgracié depuis bien des années, fort âgé, homme de beaucoup d’esprit, d'un grand usage de la Cour, puisqu'il avait été ministre dès dix-sept ans, et qui était proche parent de MM. de Richelieu, d’Aiguillon et de la Vrillière. Ainsi, c'était tout de la même famille. Voici la lettre que le Roi lui écrivit le lendemain :
« Dans la juste douleur qui m'accable, avec tout le royaume, j'ai des grands devoirs à remplir. Je suis Roi : ce nom renferme bien des obligations, mais je n'ai que vingt ans et je n'ai pas les connaissances qui me sont nécessaires. Je ne puis travailler avec les ministres, tous ayant vu le Roi dans sa maladie. La certitude que j'ai de votre probité ct de votre profonde connaissance dans les affaires, m'engage à vous prier de m'aider de vos conseils. Venez donc le plus tôt qu'il vous sera possible. »
Il arriva d'abord à Choisy où son apparition parut un songe ; il eut une grande conférence, seul, avec le Roi. On peut juger que les actions de sa famille en haussèrent ; aussi ne parla-t-on plus du renvoi de tous les ministres, auquel on s'attendait, pour avoir été tous adonnés à Mme de Barry que le Roi et la Reine actuels n'avaient cessé de détester, ainsi que tout ce qui s'était adonné à elle. Ce fut, sans doute, le coup de parti du début
Nous avons vu que Mme du Barry avait été menée par la duchesse d'Aiguillon à sa maison de Rueil, et elle y était encore, ce qui ne devait pas avancer les affaires de ce duc. Deux jours après la mort du Roi, elle reçut ordre de se rendre à l'abbaye de... (sic) (2), près Meaux, où elle se rendit. On
(1) Françoise de Charlus, mariée, en 1149, avec Jean-François, comte de Narbonne-Lara (1718-1781), maréchal de camp depuis 4162, fut d'abord dame du palais de Madame Infante, puis, en 1360, dame pour accompagner Madame Adélaïde, enfin dame d'atours de cette princesse en 1164.
@) Exilée à l'abbaye de Pont-aux-Dames, près Meaux, M* du Barry
marquait que ce n’était que pour un temps, parce qu’elle pouvait savoir bien des choses qu’il n’était pas bon de divulguer. Mesdames du Barry s’y rendirent aussi, et, après tant d'éclat ridicule, il n’en fut bientôt plus question. Celui qui l'avait donnée et conduite et qu’on appelait généralement du surnom de Roué, se cacha. On assura, d’abord, qu'on devait l'arréter ; cependant, cela n’eut pas lieu. Ainsi finit ce beaucoup trop brillant règne d’une famille qui, quinze jours devant, menait tout.
Le 17 mai au soir, la petite vérole se déclara à Madame Adé. laïde et menaça Madame Sophie.
Le 18, à dix heures et demie du matin, par la barrière de Sèvres, le Roi passa lentement pour la Meute. Le peuple accourut et lui témoigna de bon cœur les grandes espérances qu'il avait de son règne, qui s’annonçait par une grande économie et nombre de retranchements de dépenses qu'on pré- ‘sumait.
Mesdames eurent des petites véroles assez fortes, mais heureuses, et s’en tirèrent toutes trois, ce qu'on n'aurait pu espérer. M. le prince de Condé s’enferma pour garder Madame Adélaïde, qui paraissait devoir être la grosse cloche, et, ainsi, Mme de Narbonne ètre une des principales cloches.
Le Roi défunt avait été heureux, car il était seul et maître de ses actions. Mais le Roi actuel, ayant à peine vingt ans, avait affaire à trois tantes, trois princesses, savoir : la Reine et Madame, et Mme d'Artois (le comte de Provence avait pris le nom de Monsieur) et, de plus, deux sœurs. Ainsi, cela faisait, outre deux frères, huit femmes avec qui il allait vivre et qui, en ayant chacune beaucoup à leur suite, dont plusieurs habiles, lui faisaient une centaine de femmes (1) à qui il allait avoir affaire, et ce n’en était pas une petite, dans un
obtint, l'année suivante, l'autorisation d'habiter sa terre de Saint-Vrain, près Chartres, puis, en 1176, celle de se réinstaller dans son pavillon de Luciennes, où elle demeura jusqu'à sa mort.
(a) Des sirènes des Cours la rampante souplesse Va de pièges sans nombre entourer {a jeunesse. (Dorar, Ode du nouveau règne.) (Note de l'auteur.)
temps où on ne regardait comme grand que les affaires de Cour, tandis que, pour que les affaires allassent bien, il faudrait qu'on sentit que ce devraient être les moindres, et que ce n’est pas la Cour qui fait l'État, mais qui le mange!
La Cour était entassée, comme le sont des harengs, à la Meute. Le 49 mai, le Roi y vit les ministres et les charges. Le 20, il eut son premier Conseil d'État où entra M. de Maurepas, qui entra dans tous et fut l'homme de confiance du début. Le Roi travailla beaucoup, et tant qu'on voulut, il marqua de très bonne volonté et pouvant, s'il tombait bien, aller au mieux. Le contrôleur général présenta des plans économiques qui furent acceptés et qui le maintenaient en place. En gros, lui et le chancelier parurent mieux tenir, tous les autres être forts comme les oiseaux sur la branche. Ce plan économique annonçait que, dans trois ans, tout payé, hors les gros articles oubliés, on aurait soixante millions de reste, mais sans rien retrancher des impôts. C'était voir en petit et remettre à toujours ètre mal à son aise. Le Roi manqua le début, qui était d’aller au vrai grand, avec force : mais, aussi, il ne se confia à personne de grand, et il craignait beaucoup de se laisser entamer.
La Reine, charmante et fort aise de l'être, faisait des promenades à cheval dans le Bois de Boulogne, avec la princesse de Lamballe, remplie de grâce comme elle. Cela était délicieux. Tout Paris y accourait, ct, les beaux jours, ce bois était une fête, Ils ÿ étaient tous des plus affables, et on n'entendait que cris d'allé:sresse, et mème battements de mains. Cela donna du goût pour la Meute, et, pendant ce temps, Mesdames se guérirent. On les attendait pour aller à Compiègne.
Peut-être la fatigue ct le mauvais air de la maladie du Roi, que nous avions tant suivi, y ayant contribué, je tombai malade; puis je lis bien ma Pentecôte et mes affaires. Ma carte eut grand succès. Mon fils mit en train le grand partage. Je réglai bien des choses : enfin, j'écrivis au duc d'Aiguillon où tout Paris accourait, et qui faisait bonne mine à mauvais jeu, et je demandai permission de partir, le Roi
ayant déclaré qu'il ne verrait personne jusqu'à Compiègne, étant assommé du grand monde. Seul de la Cour, je l’obtins et, m'étant préparé, et tout fini, Je partis pour Condé le
30 mai au point du jour. . . . + + + +
M. de Cernay et son gendre (2) m'apprirent, en particulier, de bien grandes nouvelles : M. de Taboureau venait de leur ajouter, à la fin d’une lettre qui venait d'arriver, ces mots : « Le duc d’Aiguillon vient de donner la démission de tous ses emplois. »
Comme nous raisonnions de cela, M. de Puységur (3) reçut réponse d'un exprès qu’il avait envoyé à Lille à M. le comte du Muy, lequel lui mandait qu'il l’attendait le Iende-. main. De là, nous jugeâmes qu’il n’était pas question de lui. Mais, une demi-heure après arrive un courrier du comte du Muy, qui lui mandait simplement de ne pas venir, parce qu'il partait en diligence pour Paris, sur un ordre qu'il avait reçu. Cela était clair. Ainsi, nous vimes que tout le règne des d’Aiguillon et Richelieu était fini, et que M. du Muy allait être ministre de la Guerre, Restait à voir qui aurait les Affaires Etrangères où on nommait, disait-on, le duc de
(4) Arrivée à Condé le 31. Défilé de lu Garde. Travail, avec M. Dubuat, sur le « tracé » de l'hôtel de ville. Course à l'Hermitage. Affaire du « pavé » de Péruwelz.
Bientôt, M. de Croÿ recoit la nouvelle du changement de ministère et de l'arrivée au pouvoir de MM. du Muy et de Vergennes.
Le 6 juin, pose de la première pierre de l'hôtel de ville. Ensuite, retour à l'Hermitage. Le 10, départ pour le Quesnoyv, en passant par Tournay. Lr 18, visite au canal de Neuf-Fossé où il passe déjà 2.600 bateaux dans l'année.
Visite au duc d'Havré, qui est en garnison à Saint-Omer et lui apprend deux nouvelles : le projet d'inoculation du Roi et de ses frères, et la permission qu'ont reçue les ministres disgraciés de revenir : « C'est le règne de la douceur! » fait observer M. de Croÿ. |
(2; Sur Augustin-Marie le Danois, marquis de Cernay, neveu du comte le Danois, voir la note du tome 1, p. 207. Sa fille Marie-Francoise-Colette, née en 1730, avait épousé, en 1754, François-Joseph, marquis le Danois, n€ en 1731.
(3) Louis-Pierre de Chastenct, comte de Puységur, né en 1726, brigadier en 117614, maréchal de camp en 1:63, lieutenant général en 1731, ministre de la Guerre du 30 novembre 1788 au 12 juillet 1789.
Nivernois ou le marquis de Noaïlles (1). Enfin, j’appris donc, ce jour-là, le grand coup, dont restait à avoir le détail.
Le 6 juin, je reçus une lettre très curieuse de ma bellefille, du 3, qui portait que, le 2 juin, M. de Maurepas était allé chez le duc d’Aiguillon pour lui faire entendre qu'il fallait donner ses deux démissions ; que celui-ci lui avait demandé s’il était porteur d'ordres, que M. de Maurepas l'avait assuré que non, mais qu'il l'avertissait, en ami, qu’il était temps. Sur quoi, le duc d’Aïguillon était monté en Conseil, à l’ordinaire, et, avant qu'il commençât, avait dit au roi que ses services ne paraissant pas lui être agréables, et que, le bien de la chose demandant la confiance du maître, il lui remettait la démission du ministériat de la Guerre et de celui des Affaires Etrangères ; que le Roi avait paru désirer qu’il les gardât encore, disant qu'il fallait encore voir et se mettre au fait de son administration, mais que le duc d’Aiguillon ayant insisté, le Roi les avait pris en lui disant qu'il pouvait garder sa charge de capitaine des chevau-légers, et qu'il la lui verrait exercer volontiers. Ainsi, celui-là s'y était pris à temps et avant eu l'adresse de faire entrer là M. de Maurepas, restait à la Cour en sortant du ministère, chose bien rare pour quelqu'un qui sait toutes les affaires de l'Etat, et qui avait été aussi décidé pour la dame.
Ma belle-fille ajoutait qu'on nommait, pour la Guerre, MM. du Muy et de Castries, mais nous en savions plus qu'eux, ayant su le départ de M. du Muy, et que, pour les Affaires Etrangères, on parlait de M. de Vergennes (2), du baron de Breteuil (3) et du duc de Nivernois ; que Mme de For-
4) Emmaauel-Mar de Vannes et d’Aur
, inarquis de Noailles, né en 1743, gouverneur 2, ministre pléniputentiaire en Basse-Allemagne en 1768, arubassadeur près ts-Généraux des Provinces Unies en 1771, premier gentilhomme de la imbre de Monsieur en 1173, ambassadeur en Angleterre en mai 1776, nvait épousé, en 1162, Me d’Allencourt de Dromesnil.
{21 Charles Gravi
comte de Vergennes (111-1183), ambassadeur près l’électeur de Trèves en 1350, puis en Turquie (1755, à Stockholm (17H), ministre des Affaires étrangères en 1774.
(3; Louis-Charles-Auguste Le Tonnclier, baron de Preuilly, baron de Breteuil {1730-1807), ambassadeur à Copenhague en 1758, en Suède en 4169, puis
calquier, créature du duc d’Aiguillon, avait donné sa démission, la veille de lui. Ainsi, non seulement tout le parti du Barry, mais tout celui d’Aiguillon était déjà balayé, quoiqu'il n’y eût que trois semaines que le Roi fût mort, et tout annonçait un règne favorable aux bonnes mœurs.
L'édit de la Meute, enregistré le 30 mai, et le premier du Roi, avait fait une grande sensation. L’abbé Terray assurait, dans trois ans, avoir soixante millions de reste par an, et cet édit ordonnait la continuation des payements des rentes et charges fixes de l'Etat, mais on ne parlait pas de ces dettes. Le trésor royal devait près de trente millions des pensions en arrière, et il restait bien des ouvriers et créanciers à payer. N’avait-1il pas été aussi bien d'annoncer la demande en entier du joyeux avénement et, huit jours après, de donner cet édit tout pareil, sauf à n’en remettre que moitié, ce qui aurait fait près de vingt millions, et de les affecter séparément et sûrement aux dettes criardes de l'Etat et des arrérages des pensions des vieux officiers militaires et de ceux de la Maison, et presser le payement des dettes?
Il était fort à craindre que l’abbé Terray n'eût, pour se soutenir, enflé la beauté de son plan, qu'il ne tint pas parole, que la dépense des deux couronnements et des extraordinaires imprévus ne dérangeât ce plan, et que celui des retranchements de la Cour ne montât pas si haut qu'on croyait, les choses y étant établies sur un si grand pied. D'ailleurs, il indiquait que, de longtemps, on ne pourrait ôter aucunes charges, et elles étaient excessives.
Il me paraissait donc qu'il aurait fallu profiter du moment pour prendre encore les choses plus en grand, et, par des moyens plus efficaces qui, en peu d’années, eussent réellement donné de si gros fonds de reste qu'on eùt pu amplement rembourser et nettoyer la grosse charge des rentes de l'Etat, réparer les places, artillerie, marine, etc., puis se
à Vienne, à Naples, ct de nouveau à Vienne en 1718, devint ministre d'État chargé de la Maison du Roi en 1783, fonctions qu'il perdit en 11787. Rappelé au ministère après la chute de Necker, en 1189, il émigra en Suisse, puis à Hambourg, et ne rentra en France qu'en 1802.
mettre à même de diminuer les impôts; et je doutais que tout cela pt avoir lieu avec ce plan là.
Le lendemain, je reçus une lettre de mon fils, qui confirmait les nouvelles, et le marquis de Cernay, et le comte de Puységur, qui vinrent diner, ne m'en apprirent d'autre sinon qu’en même temps qu’il était parti un courrier pour chercher M. du Muy, il en était parti un autre pour l'Italie, d’où on conjecturait que c'était M. de Breteuil ou le cardinal de Bernis qu’on était allé chercher, ce qui se trouva faux. On: mandait aussi que, sous peu de jours, M. de Saint-Florentin, alors duc de la Vrillière, et le plus ancien ministre de l’Europe, mais à qui Mme Sabatin (1) faisait tort, allait donner sa démission.
De tout cela, on entrevoyait à peu près tout, et c'était bien de la besogne en peu de temps! Il paraissait donc que M. de Sartine serait le ministre de la Cour, et que M. Le Noir le remplacerait. M. du Muy à la Guerre, et M. de Breteuil aux Affaires Etrangères; mais on sut, peu après, que c'était M. de Vergennes. |
Le Roi commençait à avoir du monde à la Meute; ma belle-fille y allait le 7. Le voyage à Compiègne était fixé au 13. M. de Maurepas se soutenait en grand crédit et avait apparemment sauvé l'exil à son parent. Le chancelier était au mieux, le Roi, étant dauphin, ayant fort approuvé la cassation des parlements, Ainsi, il voulait garder tout le despotisme de cet arrangement, et tout paraissait arrangé à la Cour.
Le 10 juin, à Lille, j'appris que M. du Muy (2) en était parti
(1) Née vers 1730, Mile Sabatin était enfant naturelle d'un oflicier irlandais au service de France et d'une fille de basse extraction qu'on maria avec un officier du régiment de M. de Barois, au service du duc de Modène, nommé Schultz. D'abord maitresse de M. de Barois, dont elle eut un fils, puis du sieur Girard, intendant du fermier général Lallemant de Betz, enfin, en 1746, du conte de Saint-Florentin, plus tard due de la Vrillière, qui eut d'elle plusieurs enfants, Mme Sabatin était, au physique, « grande, brune, les yeux bleus, jolie ». Au moral, elle passait pour « avoir heaucoup d'esprit », mais aussi pour être « intrigant», fourbe et politique, haute et capricicuse, avare ou prodigue, selon les circonstances ». (Rapports de police.)
(21 Le maréchal du Muy prêta serment entre les mains du Roi, comme ministre de la Guerre, le 7 avril 1975, et mourut en octobre de la même année.
avec l’air très touché et affecté, et qu'il venait d’écrire à M. de Créquy (1), son parent, pour annoncer qu'il avait accepté et prèté serment pour la charge de secrétaire d'Etat de la Guerre, Voici la substance de sa lettre : « Mon âge de soixante-quatre ans, mon caractère peu propre à se plier à la Cour, auraient fait que j'aurais encore pu refuser au Roi, mais pouvais-je refuser au fils de feu M. le Dauphin ? »
On sait, en effet, combien il en avait été aimé, et c’est de là que venait sa fortune et le choix qu’on venait de faire de lui, lequel choix était bon, à plusieurs égards ; mais il était bien vif et emporté pour pareil poste, et son affaire de l’année dernière du conseil de guerre du régiment d'Artois, avait furieusement révolté le militaire contre lui, de sorte qu'on se tenait extrêmement réservé et en crainte.
On apprit, en même temps, que M. de Vergennes, ancien ambassadeur à Constantinople, et alors ambassadeur en Suède, où il était malade, était nommé pour les Affaires Etrangères. M. de la Vrillière paraissait partir bientôt, les autres tenir encore en attendant, et on était dans l’admiration de l’Edit du Roi (2).
Le 13 juin, à Saint-Omer, le duc d'Havré m'apprit bien des nouvelles ; la principale, qui me frappa fort, était l'inoculation du Roi, en même temps que ses frères. On s’y attendait d'autant moins qu’on savait le Roi y être absolument opposé. Il avait dit, par-devant, qu’il aimerait mieux mourir. Se faire inoculer en même temps que ses deux frères dont les santés n'étaient pas bonnes ! Toutes nos ressources risquées à la fois, sans avoir de successeur! Le Roi, prendre
(1) Charles-Marie, marquis de Créquy-Hémont, né en 1738, maréchal de camp en 1780, marié uvec Maric-Anne-Thérèse de Félix, fille de Joseph- Gabriel-Tancrède de Félix, marquis du Muy.
(2; Voici le titre de c t acte : « Édit du Roi, portant remise du droit de joyeux avènement, qui ordonne que toutes les rentes, tant perpétuelles que viagères, charges, intérêts et autres dettes de l'État, continueront d'être payées comme par le passé, et que les remboursements des capitaux ordonnés seront faits aux époques indiquées.
« Donné à la Meute, au mois de mai 1774. Registré en parlement le 30 desdits mois et an ».
ce parti dans les plus grandes chaleurs, venant d'être Roi et de changer toute sa façon de vivre, travaillant sans cesse au lieu de chasser, et devant être échauffé, et le sang en révolution de tout cela! Le tout par Richard (1), inoculateur peu connu, et dans le temps que plusieurs accidents ébranlaiïent les partisans mêmes de l’inoculation ! C'était, assurément, de quoi bien étonner les bons sujets du jeune Roi qui donnait espérance!
Ses frères s’y étaient déterminés, peut-être outre le cruel exemple de la mort du Roi, parce que les trois tantes en étaient revenues pour avoir été bien préparées; on dit que c'est la Reine qui l'y détermina aussi, cette pratique étant alors adoptée à la Cour de Vienne et, en effet, dans toutes les Cours de l'Europe, hors, jusque là, dans la Maison de Bourbon. Ceci était le coup de parti de l’inoculation et marquait, dans le Roi, ou beaucoup de condescendance pour la Reine, de complaisance ou de fermeté.
Le duc d'Havré m'apprit aussi que le duc de Choiïseul et tous les ministres disgraciés allaient avoir permission de revenir, ce qui était le bon moyen, en les voyant tous à la fois comme particuliers, de faire tomber tous les partis, si on les traitait indifféremment, sans affectation (2). Voilà bien des choses en peu de temps, et on s'attendait encore au renvoi de plusieurs.
Le voyage de Compiègne devait avoir lieu le 13, et ma belle-fille et peut-être moi y aller : voilà tout changé, et il était probable que, de longtemps, on ne verrait le Roi. D'où on pouvait juger que ce serait pendant ce temps qu'on s’en emparerait et que la Reine, Madame Adélaïde et ceux qui les
(4) C'est le 18 juin 1314, à larlv, que le Roi, Monsieur, le comte et la comtesse d'Artois furent inoculés par le sieur Richard de Jauberthon qui, dans cette circonstance, recut le nom de Richard-sans-Peur (V. Bachaumont, Mémoires secrels, 15 juin 17374).
La Ga:elle de France publia le bulletin de leur santé dans chacun de ses numéros, jusqu'à la date du 30, où ils furent considérés comme guéris.
(2; Nota : Le duc de Choiseul, en ayant eu la permission, arriva à Paris le 12 juin, fit sa cour au Roi le 13, et partit de lui-même le 14 pour achever de passer l'été à Chanteloup (Note de l’auteur).
menaient et qui pourraient approcher, feraient leur coup, ce qui devait influer pour au moins quelque temps.
L'inoculation du Roi intéressait d'autant plus que son début était des plus heureux. On fit, pour lui, beaucoup de vers. Les meilleurs sont de M. Saurin (1). Les huit derniers, surtout, sont des plus heureux :
De ton règne naissant chacun bénit l'aurore ;
Un peuple aimable et doux, pressé d'aimer ses rois, Au-devant de tes pas vole en foule et t'adore.
L'amour, de mille cris ne forme qu'une voix.
Poursuis, et sur nos cœurs exerce un doux empire ; La France a, dans son sein, vingt millions d'enfants. Quelle gloire, pour toi, si, bientôt, tu peux dire :
« Je les rends tous heureux, et je n’ai que vingt ans! »
Ces vers méritent d'être appris par cœur, surtout par lui. Il est à désirer qu'un Roi aime l’encens, quandil est de cette espèce, et, s’il ne lui faut pas trop d'ambition, au moins il lui en faut un peu. Son prédécesseur n’en avait pas assez, et, souvent, Louis XIV en avait trop!
J'ai dit, plus haut, qu'il y avait eu des promenades charmantes dans le bois de Boulogne, tandis qu’ils étaient à la Meute. Un de ces jours que le temps était superbe et qu'on était averti, tout Paris y accourut. Le Bois était plein, ce qui faisait bien dans les prémices de la verdure. La Reine, jolie comme le jour, et remplie de grâce, y vint à cheval, qu’elle menait supérieurement. Elle rencontra le Roi qui se promenait à pied au milieu de tout son peuple, et qui avait renvoyé ses gardes, ce qui avait beaucoup plu. Elle se jette à bas ; il court à elle et l’embrasse au front. Le peuple bat des mains. Sur quoi le Roï lui applique deux bons baisers. - Alors, les claquements de mains se communiquent, et les plus éloignés, faisant de même, devinant l’objet, l'amour s'étend, et tout le boisretentit d'acclamations. On m'a assuré que c’était une des scènes les plus touchantes qu’on ait vues,
(1) Bernard-Joseph Saurin (1706-1781), poète dramatique, auteur de Spartacus et de les Mœurs du temps, membre de l’Académie ‘française en 1764.
et d'autant plus qu'il y avait bien du temps que la Nation n'avait pu dilater son cœur tendre.
Cette inoculation générale de toutes nos ressqurces à la fois troublait la Nation zélée pour ce jeune maître pour qui on se passionnait. Comme il recevait assez facilement les mémoires, on lui en donna beaucoup pour l'en dissuader. Cela pouvait faire le mal de lui donner de l'inquiétude dans l'opération. Il marqua, sur cela, de la fermeté. Cependant l'inquiétude de la Nation fut bien marquée par le grand baissement subit des actions. Enfin, rien ne fit reculer, et voilà comment cela fut annoncé dans la Gazette de Paris du 29 juin 1774 :
De Marly, le 19 juin. — Le 18 juin, à huit heures du matin, Monsieur, monseigneur le comte d'Artois et madame la comtesse d'Artois ont été inorulés de la petite vérole par la piqûre, après avoir été bien préparés.
Voilà, avec ce que j'en ai dit ci-devant, des articles étonnants pour une Nation où cela n’avait pas encore pris beaucoup, au point même que la faculté de médecine était plutôt contre que pour. Nos trois princes à la fois, qui n'avaient pas d'enfants !
De plus, on craignait qu'ils n’eussent pas un bien bon sang, et le Roi devait être échauflé de son nouvel état et de son changement de vie. C'était sept jours après que devaient commencer les effets, et il fallait voir les suites. Au reste, si cela tournait bien, c'étaient de grandes inquiétudes de moins, et peut-être une révolution dans le Roi, qui pouvait lui faire faire des enfants, remarque qui pouvait avoir entré dans les vues justes de la Reine.
Toute la France fut donc en suspens et en crainte, surtout les provinces, où cette pratique n'avait pas pris.
Ce 18 juin, l’inoculation se fit sans beaucoup de préparation, mais cependant assez, par Richard qui eut parole de n'être pas troublé, et opérée par un chirurgien habitué à cela. On passa les fils dans les plus gros et beaux boutons d’un enfant de trois ans, dont on avait soigneusement étudié
le tempérament, et ceux de ses père et mère ; et on passa de ces fils au bras du Roi et des autres, et aux deux bras à chacun.
Le Roi est ferme, tranquille et sobre, et, ayant une fois pris son parti, quoique contre les premières impressions que lui avaient données Mme de Marsan et le duc de la Vauguyon, il ne montra point d'inquiétude ; les autres un peu plus, mais peu. Il est à observer que la guérison des trois tantes devait encourager, car elles avaient été presque inoculées, quoiqu’elles ‘eussent pris la maladie du Roi par la respiration, et ayant grande inquiétude, en quoi les services qu'elles lui rendirent furent bien héroïques. Mais aussi, dès qu'on sut que c'était cette maladie, on les mit au régime des végétaux et on les prépara à fond, comme on faisait jadis pour l'inoculation, et il est certain que c’est à cela qu'elles durent leur guérison, car le sang assez mauvais et l’extrème crainte devait la rendre dangereuse. Enfin, cela fait voir que cette maladie n’est pas dangereuse, quand on est en bon état et bien préparé.
On continua, à Marly, de les tenir tous souvent à l'air et à la promenade. Le Roi continua de travailler quand il le fallait, les ministres venant de Versailles, M. de Maurepas logea à Marly et gagna encore, pendant ce temps.
Le Roi étant sobre et tranquille, d'un tempérament très fort, du moins à la fatigue, ne donna pas d'inquiétude. Monsieur, qui la craignait, demanda plus de précautions, ayant des marques de mauvaise santé, mais le jeune comte d'Artois, des plus vifs, inquiéta, se donnant des indigestions.
Les symptômes se déclarèrent de bonne heure ct assez à la fois. Ils eurent tous, et surtout le Roi, la fièvre très fort, ce qui est le principal symptôme, indiquant la révolution formée et la matière en effervescence. Ils eurent aussi le grand mal de tête, le malaise et les envies de vomir. Ainsi, les caractères de la maladie se montrèrent bien. Ils eurent peu de boutons, mais les plaies furent bien chargées, et enfin, quoique bénignes, leur venin n'étant pas, apparem-
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ment, prêt à se développer, tout parait prouver, suivant les règles de l’inoculation, qu'ils eurent réellement la petite vérole, et assez pour être préservés de celle-là, car on peut encore, après, avoir celle à gros grains, mais qui est rarement dangereuse.
Ayant été inoculés le 18 juin, ils furent tous, le 30 du mème mois, hors d'affaire, et on ne donna plus de bulletin. Ils furent purgés, et, de même qu’on n’avait pas forcé les préparations, on fit peu de remèdes et, en général, il parait qu'ils furent bien traités. On aurait désiré qu'ils eussent plus " de boutons, mais ceux qui ont étudié l'inoculation savent que cela n’est pas nécessaire quand on a bien réellement insinué le venin dans le sang et que les caractères que j'ai dits ont été bien marqués.
Pendant ce temps, le prince de Condé et le duc d'Orléans parurent assidus et gagnèrent confiance. Ils renouvelèrent leurs protestations et les prétentions de l’ancien parlement, et il parut que l’ancien chancelier perdait, et que, dans l’embarras où on allait être des catafalques et du couronnement, il y aurait de grandes démarches pour rappeler, en tout ouen partie, l’ancien parlement.
D'un autre côté, les trois tantes se réunirent. La Reine et Madame Adélaïde, et ce qui les conduisait parut gagner duterrain, et le comte du Muy, secrétaire d'État de la Guerre, entra au Conseil le G juillet, fut fait ministre et fit donner une pension de vingt mille francs à M. le marquis de Monteynard, son ami. Ce parti domina, celui de l’ancienne dame étant anéanti, et toutes les impressions se formèrent. On ne parlait plus d'épargne, ni de retranchement, et la Cour, malheureusement, occupait tout.
Le 18 juillet, M. de Boynes fut congédié, et M. Turgot (1) déclaré secrétaire d’État de la Marine. Ainsi, il ne restait que M. de la Vrillière. Le 21, M. de Vergennes, revenu de Suède, dont il avait fait, en partie, la grande révolution, en-
(1) Anne-Robert-Jacques Turgot, baron de l'Aulne {1727-1781}, le célèbre économiste, fut ministre de la Marine du 20 juillet au 24 août 17174.
tra au Conseil, comme ministre des Affaires étrangères ; ainsi, le Conseil était, en grande partie, changé.
1] fallait faire la cérémonie de l’enterrement du feu Roi à Saint-Denis, où les princes du sang, au moins, dit-on, au nombre de trois, devaient rendre les révérences au parlement.
Le duc d'Orléans, surtout, ne voulant pas reconnaitre le nouveau parlement, et ayant renouvelé ses protestations, l’ancien parti ne pouvant trouver un meilleur moment, fit l'impossible pour renaître. On intrigua rudement, on crut avoir mis la Reine et les deux frères du Roi un peu dans ce parti. On proposait des accommodements, des mélanges. On dit mème que le duc d'Orléans proposa des conseils des grands du royaume et des formes nouvelles. C'était un moment décisif, Si le jeune Roi hésitait et se laissait un peu aller, on se jetait dans des embarrasinfinis. D'un autre côté, le parti mécontent disait que c'était le seul moment propre à rendre à la Nation sa liberté légale età se soutenir contre l'arbitraire despotique. On voit donc que ce fut réellement un instant décisif, et qui devait influer sur toute la suite du règne. .
Il pouvait y avoir des choses trop fortes dans le despotisme que le chancelier avait donné à la Cour. D'un autre côté, si le Roi pliait un peu et paraissait faible, les anciennes protestations subsistant, il pouvait s'établir deux partis difficiles à accorder, et tout son règne n'être occupé qu'à temporiser.
Le Conseil d'État était alors composé du Roi, du chancelier, du maréchal de Soubise, de M. de Maurepas, de M. de la Vrillière, de M. Bertin, de l’abbé Terray, contrôleur général, de M. de Boynes, du comte du Muy, et de M. de Vergennes, qui n’entra qu'au Conseil du 21 juillet,
Ï1 n’y avait, là-dedans, que peut-être un peu M. de Maurepas et M. de Boynes, à qui on dit que cela fit donner le congé, après son rapport du 18 juillet, qui fussent pour l’ancien Parlement. Tous les autres étant pour soutenir l’entière et absolue autorité du Roi, il eut beau jeu à se livrer à
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son goût, qui avait été très déclaré contre l’ancien Parlement, quand il dit, après le grand Lit de Justice, à Versailles, qui le cassa, au chancelier qu'il venait de mettre la couronne sur la tête du Roi. Ce pouvait être une suite des indications de son feu gouverneur le duc de la Vauguyon, dévoué aux Jésuites, et ainsi mortel ennemi de l'ancien Parlement, les anciennes querelles pouvant encore influer dans les premières impressions du Roi.
On dit que la Reine et les deux frères voulurent agir pour l’ancien Parlement. Enfin le jeune Roi se décida ferme, tourna pour le chancelier, et déclara à sa famille qu’il défendait absolument qu’on lui en parlât davantage.
Le duc d'Orléans, poussé par Mme de Montesson (1) qu'il avait épousée en face d'église, sans titre, et qui était grosse, refusa de saluer le Parlement à Saint-Denis. Le 4 juillet, il fut exilé, avec son fils, à sa campagne. Le prince de Condé et son fils, pour en profiter, plièrent; on ne parla pas des autres, et l’importante cérémonie de l’enterrement se fit, avec grande pompe, à Saint-Denis, le 27 juillet. Ce fut Monsieur, M. le comte d'Artois et le prince de Condé qui furent les trois princes qui firent les révérences aux Cours souveraines. Le duc de Bourbon, fils du prince de Condé, remplit la charge de grand maitre dont il avait la survivance, et on ne parla pas des autres princes du sang.
Par là, tout parut établi, et la tranquillité du nouveau règne fondée sur la fermeté.
Cependant, il faut avouer qu'outre le danger de pouvoir la pousser trop loin, il restait une chose malheureuse, savoir la protestation des princes du sang, de la plupart des ducs, et de la plupart des anciens membres du Parlement, qui avaient tenu bon à ne pas recevoir leurs remboursements, ce qui faisait que, s’il arrivait jamais des révolutions, ou des embarras sur la succession, tout pouvait reparaitre et le duc d'Orléans ou son fils, chefs adorés de ce parti, pouvaient
(1) Chorlotte-Jeanne Béraud de Lahaie du Riou (1737-1806), veuve, de-
puis 1769, du marquis de Montesson, était unie au duc d'Orléans, par un mariage secret, depuis 1773.
être puissants. Enfin, tels furent les grands coups du début, où le chancelier domina.
Le 22 août, j’arrivai à Compiègne d'où j'appris que ma belle-fille était partie le 20, sur la nouvelle de la mort de sa sœur, la jeune princesse Louise, morte de la poitrine, et qu'avec Mme de la Trémoïlle, elles étaient allées consoler leur pauvre père. Je trouvai une lettre d'elle par où elle me chargeait de chercher deux chambres pour ses deux ainés qu’elle amènerait le soir mème, tard. Ainsi, loin de la trouver prête à me mettre au fait de tout, il se trouva que je la précédais presque. Ses gens s’arrangèrent fort bien dans la même maison, pour que nous pussions tous y loger et y être assez bien. C'était sur la place, chez un apothicaire, ct, ce qui était charmant, c'est que c'était absolument vis-à-vis de l'ambassadeur de Sardaigne et son aimable femme, qui nous traitait comme si nous avions été de sa famille, et nous y étions comme chez nous, ce qui mit infiniment d'agrément dans ce voyage.
Vers dix heures du soir, ma belle-fille arriva avec Mme de la Trémoille et, demi-heure après, mes deux jolis petits-fils, qui soupèrent à table et que je couvais des yeux. C'était, en effet, pour mon arrivée à ce voyage de Cour que je redoutais, une chose délicieuse de me trouver avec tout cela rassemblé, et de jouir de la joie de Mœurs et d'Emmanuel de se trouver à la Cour à Compiègne, et qui y arrivaient dans des circonstances à faire époque dans leur vie : l’un avait neuf ans, et l’autre sept, et ils étaient charmants. Ce début fut donc singulièrement agréable.
Pour moi, à sept heures du soir, j'avais été chez mon ministre M. du Muy, qui me reçut au mieux, et avec qui je parlai avec la plus grande franchise, sur les risques de sa place et la tournure que paraissaient prendre les choses, et il me témoigna confiance et amitié.
Le 23 août fut très rempli d'événements, et je me mis au fait de bien des choses et du début de l'état du nouveau règne. Je fis un chemin étonnant dans le château pour faire toutes mes révérences sans pouvoir les compléter. C'était un
monde entier, et avec la quantité d'ouvriers qui était sur l'aile qu’on bâtissait, cela était très loin d'annoncer les retranchements et l'épargne qu’on avait fait espérer. D'ailleurs, on ne parlait que chasse; ainsi c'était absolument comme à l'accoutumée, ce qui, en un moment, me fit tout voir sur un pied tout différent de ce qu'on a lu ci-devant. J’appris que c'était M. de Maurepas et la Reine qui avaient pris absolument et exclusivement le dessus, et qui, de longtemps, allaient tout déterminer ; qu'il en résultait que le contrôleur général et le chancelier allaient sauter ; que l’ancien Parlement avait beau jeu, et même le parti du duc de Choiseul. Ainsi, des changements absolus qui allaient influer sur tout. On ne parlait plus ni de retranchements, ni d'épargne, et beaucoup de bâtiments étaient ordonnés. Ainsi, à l’exception des deux cent cinquante chevaux que le Roi, de son premier mouvement, avait fait retrancher et qu'on disait qu'on allait remettre, et de la place de banquier de la Cour, que l'abbé Terray avait supprimée, il n'y avait ni n’y aurait, à ce qu'il paraissait, pas pour un sol de retranchements, et, par le monde immense que la Cour occasionnait, il ne pouvait y avoir que des augmentations. Ainsi, plus de soulagement! Le parti de plusieurs encyclopédistes dominant, on ne pouvait plus compter sur des principes solides. IL résultait de tout cela, que je trouvai tout le monde comme frappé d’étonnement. On se regardait sans oser se parler, et le ton du premier début était bien changé. Je vis qu'il n’y aurait pas moyen de se faire entendre.
À ma présentation, à midi, je trouvai la Reine fort grandie et engraissée, et très décidée. Je fus frappé de voir Mesdames (fort marquées de leur petite vérole, ce qui les faisait paraitre vieilles), être là comme de simples courtisans. Les ambassadeurs entrèrent. Il y avait grand monde et, en sortant, ils me dirent à l’orcille : « La lettre est partie, le contrôleur général est exilé! »
Il était allé à Saint-Quentin pour voir le canal souterrain de M. Laurent, et, c’est là qu’on dit qu'il reçut l’ordre de revenir remettre ses portefeuilles. On croyait que le chan-
celier ne tarderait pas à en avoir autant. On nommait déjà, à ce qu'on croyait, un garde des Sceaux, et M. de Maurepas, qui paraissait être le seul consulté, paraissait avoir l'oreille très basse. Avant la chasse, le Roi fit venir M. Turgot qu'on désignait contrôleur général. On croyait qu'il s’en défendait tant qu’il pouvait, et telle fut cette journée vigoureuse.
Il n’y avait que deux jours que le Roi avait très bien accueilli le contrôleur général. Ce jour-là, le Roi fut très œai : il fit une superbe chasse à tirer, où il tua cent quatre-vingts pièces. C'était, jusque-là, son plus fort tiré. Au débotté, il m'en parla beaucoup, lui ayant fait voir que j'avais été fort amateur, et sa joie était toute simple, comme chez nous tous, quand nous avions fait nos premières belles chasses. Cela fait voir que sa vue se formait bien. Il fut très aimable à ce débotté après lequel, pour le deuxième jour de suite, il soupa tête à tête avec la Reine, dans son petit intérieur. C'étaient là ces petits cabinets où, sans doute, tout s’arrangeait, joint à ce qu'il ne découchait jamais d'avec elle.
Les autres jours, 1l soupait en particulier avec ses frères et belles-sœurs. Seulement, quelquefois, alors, et quand il soupait avec la Reine, les « Entrées » entraient. Ainsi, jusquelà, le Roi n'avait jamais mangé avec aucun de ses su'ets, ce qui faisait un grand changement.
On peut observer que Louis XIV ne mangeaïit jamais avec ses sujets, hors à la guerre ou à quelque halte. Le cardinal de Fleury, ayant trouvé qu’il fallait rendre Louis XV plus sociable, le fit commencer à manger avec des hommes, en public, à Compiègne, sur une liste qu'il faisait avec soin. Il y avait quarante ans que j'avais eu l'honneur d'y manger, à Compiègne, époque que cela me rappela, et ce fut alors qu'ayant pris Mme de Mailly, il commença, à Choisy, les petits soupers d'hommes, qui devinrent les très nombreux soupers des petits cabinets, de tous les chasseurs qui étaient bien avec la maîtresse régnante, et, quelquefois, jusqu’à cinquante personnes. Il n’y avait pas de mal que cette cohue füt retranchée et, comme le nouveau Roi ne vivait qu'avec
la Reine, qui ne peut manger avec des hommes, il fallait voir jusqu'où cela irait.
Le 24 août, veille de la Saint-Louis, fut un des jours les plus mémorables et importants qu’il y ait jamais eus, et qui influërent le plus sur le plan de l'État et le sort du nouveau règne, et tout ce qui l’amena fut le choix que Madame Adélaïde avait fait faire, au début, de M. de Maurepas, et le penchant de la reine pour le parti Choiseul. On citera les lois de l'État, on dira que cela ne pouvait manquer d'arriver, etc., mais le fait fut ce que je viens de dire, car, si M. de Maurepas n'était pas revenu là, et si la Reine n’eût pas pris haine contre le chancelier, à cause du parti du duc de Choiseul, qui l'avait fait choisir, tout cela ne serait point arrivé, étant même contre le goût du maitre.
Ce grand jour, le Contrôleur général abbé Terray, sans être exilé, fut forcé à donner sa démission, et à aller à sa terre de la Motte. Le Chancelier fut exilé assez durement à sa terre de Roncherolle en Normandie. 11 partit dès huit heures du matin. Il ne voulut pas donner sa démission, mais son exil et son expulsion décida, d’un trait de plume, la victoire de l’ancien parlement, du duc d'Orléans, et la perte de l'autorité royale. C'étaient bien des choses qui avaient été amenées par beaucoup d’événements, détruites sans événement ni objet, d'un trait de plume.
M. de Miromesnil, ancien parlementaire, et premier président du parlement de Rouen, fut nommé garde des Sceaux, ct ainsi comme chancelier, en son absence.
M. Turgot qui, depuis un mois, avait la Marine, fut fait Contréleur général.
M. de Sartines (1), ancien et fameux lieutenant général de police de Paris, fut nommé secrétaire d’État de la Marine, et M. Le Noir lieutenant de police.
Pour donner du vernis à tout cela, et annoncer de l'ordre et de l’économie apparente, on publia, en même temps, la
(4) Antvine-Raÿmond-Jean-Guilbert-Gabriel de Sartines (1729-1801), mi= nistre de la Marine du 24 août 1774 au 14 octobre 1180.
réforme d’un des équipages du Roi. C’étaient les petits chiens, objet de deux cent mille francs.
Voilà, assurément, de bien grands coups en un moment, et sans que rien y obligeât! Car le Roi n'avait qu'à continuer, comme il avait fait d’abord, à défendre qu’on lui en parlât, et à mettre de l’ordre et de l'épargne dans tout, et on n’en aurait plus parlé. Il faut observer que c'est ce même Roiqui,. étant Dauphin, avait dit au Chancelier, lors de la cassation du Parlement, qu'il venait de mettre la couronne sur la tète du Roi, et on croit qu’il le lui avait répété dès qu'il fut Roi : voilà de ces coups qui font voir le peu de stabilité des choses humaines! Le despotisme aurait pu être poussé trop loin, et être très dangereux, mais ilne l'était pas au caractère qu'on voyait au Roi, et c'était se jeter dans de nouveaux embarras à l'infini. Enfin, c’étaient les principes et les prétendues lois fondamentales de l'État ballottés et retournés de l'autre sens.
Pour le Contrôleur général, il avait fait bien du mal parles impôts, mais il avait sauvé les revenus de l'État. A son début, il avait trouvé cinq ou six années en arrière, les dépenses excédant, fixement, de plus de quinze millions les revenus. Il avait augmenté la recette d'environ quatre-vingts millions et, loin, comme les autres, d'avoir constitué des rentes par des emprunts, il avait beaucoup remboursé et donné au Roi le plan par où, dans deux ans, tout payé, illui resterait au moins seize millions de rente par an, quoi qu’en continuant tous les bâtiments. Suns doute, son règne fut rude, mais, ainsi que le Chancelier, c'étaient les deux têtes les plus fortes, et celui-ci était un des plus grands génies qu’on eût vus. Il avait de grands défauts, mais de grands talents. Il n'y avait qu'à le conduire ct lui ordonner de faire le bien; il en savait, mieux qu’un autre, les moyens.
Ceci mettait en place tout ce qui était directement opposé aux premiers principes du Roi et de fameux encyclopédistes, surtout M. Turgot, et tout cela, sans autre cause, provint de la rentrée inattendue de M. de Maurepas au ministère, qui fit tout changer, ayant été le premier que le Roi écouta. S'il eût écouté un autre qui eût pensé différemment, tout aurait