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été différent. Voilà à quoi tiennent les choses d'ici-bas!
Par tout ceci, le parti du duc d'Orléans et des Choiseul reprit; celui du prince de Condé, du comte de la Marche et de Mme de Marsan fut abattu, et il resta M. de Maurepas au pinacle, mais prèt à être culbuté par la Reine qui, alternativement avec lui, dominait hautement et pouvait le culbuter parce qu'il mettait des sujets propres à balancer son penchant pour le parti Choiseul. Ici, M. Turgot fut absolument de la main de M. de Maurepas. La Reine, quoiqu'elle en voulüt d'autres, se rendit pour les deux autres.
Le plus malheureux est qu’on voyait qu'avec mille bonnes choses et bien du bon sens et de la ustesse même dans l’esprit, le Roi se laisserait mener, n’apprendrait pas à gouverner, ni travailler lui-même, et que tout annonçait, à bien des égards, absolument tout comme du temps du feu Roi.
Pour ne pas interrompre ces grands objets, j'ajouterai que, le lendemain, M. Turgot entra au Conseil et fit donner les Bâtiments, qu'avait aussil’abbé Terray, à son grand ami M. de la Billarderie (1).
Le Conseil d'État fut donc, alors, composé du prince de Soubise, qui n’y tenait guère, du vieux duc de la Vrillière, que son cousin M. de Maurepas avait fait garder du naufrage des anciennes maîtresses, de M. Bertin, de M. de Maurepas, de M. du Muy, de M. de Vergennes, et de M. Turgot.
I n'y avait là, du nouveau parti, que MM. de Maurepas, de la Vrillière, et Turgot ; ainsi, trois contre quatre, ce qui annonçait ou qu'on en culbuterait, ou qu’on en nommerait d’autres pour l'emporter.
Telle fut cette journée très mémorable d’où l’on craignit que le Roi ne se laissâät conduire, et qu'étant très bien intentionné et propre à se former, il ne tournât à l'avis des
(4) Charles-Claude Flahault de la Billarderie, comte d'Angiviller, intendant du Jardin et du Cabinet du Roi, en survivance de Buffon, en 11771, directeur général des Bâtiments du Roi le 29 aoùt 1774, membre de l'Académie des Sciences en 1717, mort en 1810.
11 avait épousé E.-J, de Laborde, veuve de Binet de Marchais, née en 1735, morte en 1808.
autres, comme son grand'père, et, quoiqu'on sentit l'avantage d’arrêter son despotisme dangereux, on jugeait que ceci allait réveiller beaucoup d’anciennes querelles qui étaient abattues, et ramener des partisqui donneraient de l'embarras. On redoutait l'esprit systématique de M. Turgot et des encyclopédistes qui, en émoussant les principes de religion du Roï,.pouvait mener à ce tolérantisme qui s’acheminait, et que, si le Roi s’adonnait à s'amuser et à ne pas apprendre à faire un plan fixe et à le suivre, cela ne tombât dans une indifférence qui ne remettrait pas le royaume dans la force et la vigueur dont il avait besoin.
Au reste, chacun jugeait un peu suivant son système. Les parlementaires sautaient de joie; le parti opposé gémissait, et c'était la suite dont il fallait voir l'effet, mais je souffrais de ne pas voir, dans tout cela, un plan ferme pour les épargnes, le soulagement des peuples, et le rétablissement des grands objets en souffrance.
Après avoir jeté un coup d'œil sur ces grands objets généraux, je reviens à mon journal particulier.
Tout ce matin du 24 août, je le passai à courir pour apprendre toutes ces nouvelles des premiers, et de bonne main. J'allai les apprendre au comte du Muy qui, travaillant dans son cabinet, n’en savait rien. Je lui parlaien honnète homme. 11 me parut m’estimer, et cela nous mit très bien ensemble. Mais sa dureté — ou fermeté — vis-à-vis de la Reine me faisait juger qu'il ne tiendrait pas longtemps, tout ceci prenant un ton différent du sien, qui était très loin d’être parlementaire.
La veille, ma belle-fille eut, de lui, une audience particulière où elle lui parla au mieux, pour l'engager à faire confirmer notre survivance, et elle le trouva inflexible dans ses principes de l'ancien temps, ce qui fit que mon avis n'avait pas été de lui en parler.
Ce jour des grands événements, je dinai chez Mme de Marsan à qui j'en appris une partie, et où était l'ambassadeur d’Espagne (1), étonné de voir un pays où tout changeait si vite.
(4) Le comte d'Aranda.
L'après-diner, Mme de Vérac me mena à la forèt, aux jolis cafés de l’ambassadeur d’Espagne. M. de Breteuil venait, par la Reine et le parti Choiseul, d’être nommé à l'ambassade de Vienne dont le prince de Rohan, coadjuteur de Strasbourg, venait d'être rappelé assez durement. Mme de Vérac aurait bien voulu avoir Naples pour son mari, qui était pour débuter à Cassel.
Le jour était beau et chaud. Je fus charmé de revoir cette belle forèt, et une époque intéressante pour mon cœur fut d'y rencontrer mes deux jolis petits-fils revenant à pied du café. Leur mère n’ayant pu les y mener, à cause du grand deuil de sa sœur, l’aimable ambassadrice de Sardaigne (1), qui faisait l'agrément et le bonheur de notre voyage, s’en chargea. Ils étaient charmants en uniformes de cavaliers de Royal-Normandie. La Reine demanda d’abord qui c'était, les caressa et les traita au mieux, Elle voulut leur donner des glaces, des biscuits. Ils s’excusèrent sur ce qu'ils n’en avaient pas la permission de leur mère. On négocia et plaisanta de tout cela, la Reine leur fit prendre des biscuits et les traita au mieux. Ainsi, ce jour mémorable à tant d'égards, fut une grande époque pour eux.
Quand j'arrivai une demi-heure après, la Reine était au jeu, et m'appela n’abord pour me dire qu'elle les avait trouvés charmants. Je répondis que nous en avions encore trois bons à montrer : « Comment! cinq? » dit la Reine. Et, en cllet, avec les quatre de Mme de la Trémoille, c’étaient deux sœurs qui avaient bien rendu pour le soutien des maisons où elles étaient entrées.
Ce café de l'ambassadeur d’Espagne était un divertissement bien choisi pour le temps du deuil; cela n’était pas trop fête, et, cependant, fort beau. C'était un grand salon en manière de tente, dans le vide d'un bel endroit sauvage de la futaic où on jouait, ct où, tandis qu’une très bonne musique se faisait entendre, on servait avec profusion d'excellentes
(4j Louise-Marie-Josèphe de Rochette, mariée, en 1131, avec François-Joseph, comte de Viry, baron de la Perrière, ambassadeur du roi de Sardaigne en France, avait été sun ministre des Affaires étrangères en 1165.
glaces et rafraichissements. Il en donna, comme cela, trois ou quatre, qui firent effet par le beau temps, l’affluence de monde et la présence de la Reine, et des princes et princesses. On s’amusa, là, gaiment, tandis que le Chancelier, et le Contrôleur général s’en allaient tristement, et que la joie se déclarait, à Paris, de leur disgrâce.
Le 25, jour de Saint-Louis, le Roi alla à la paroisse en grand cortège, avec les carrosses violets. C'était un monde que tout cela, et Compiègne était bien plein, quoiqu'il n’y eût que le demi-service.
Toutes les nouvelles ci-dessus s’affermirent; chacun raisonnait bien suivant son parti. Au retour de la messe, dans le cabinet du Conseil, je vis prêter serment, entre les mains du Roi, au Garde des Sceaux à qui on remit la cassette, et à M. de Sartines. Il était lu par le vieux duc de la Vrillière, qui pouvait bien Îles savoir par cœur. M. de Sartines me dit que nous travaillerions bien ensemble pour la Marine. M. Turgot, que je ne connaissais pas, me marqua confiance. J'attaquai tout de suite, avec lui, la grande affaire de l’exportation des blés, craignant son système à la Trudaine (1) et à la Mirabeau (2), de la liberté absolue, je lui dis qu'il n’y avait que demi-année de récolte. Il m’assura qu'il ne voulait point cette exportation, et qu'il y aurait attention. C'était un grand objet pour le peuple, le prix du pain n'étant pas encore remis au taux raisonnable où l’agriculteur et le pauvre peuvent également vivre. J’eus donc la satisfaction, dès le début, de bien prendre avec tous les nouveaux, et de façon à pouvoir y être utile.
Ma belle-fille mena ses deux enfants au diner du Roi, chez la Reine. Ils furent encore fort bien traités et, le soir, quand j'allai au grand couvert, le Roi me dit : « M. de Croÿ, j'ai vu, ce matin, deux cavaliers du régiment de Royal-Nor-
(1) Jean-Charles-Philibert Trudaine de Montigny 11333-17311) avait succédé à son père, en 1769, dans la charge d’intendant général des Finances.
(2) Victor Riquetti, marquis de Mirabeau (1715-1789), le célèbre économiste, que le titre d'un de ses livres avait fait surnommer l'Ami des hommes.