‹ Journal inédit du duc de Croÿ, 1718-1784; (volume 2)Chapitre 6 sur 15 · TU TT TT · texte numérisé non relu

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mandie, qui sont bien jolis ! » Je répondis : « Sire, voilà le plus beau jour de leur vie! Mais nous pouvons encore en montrer trois qui ne leur cèdent pas! » Ainsi, nos petits débutèrent fort bien, et avec autant d’aisance que j'avais eu de crainte à ce même Compiègne, dans mes débuts, en 1736.

Ce jour-là, je fis un diner fort agréable chez M. Bertin :il tenait une maison fort agréable et recherchée. Il y avait beaucoup de monde choisi, et le mieux fut que je lui parlai avec franchise, et qu'il trouva que j'avais saisi le vrai. J'y trouvai de bonnes têtes, avec qui nous nous entendimes bien.

Le soir se passa à parler marine et à travailler avec le fameux M. Joannis qui revenait de l'Inde et me donna de bien mauvaises nouvelles. Il y avait les plus grandes plaintes contre M. de Kerguelen, qui paraissaient fondées, et nous vimes qu'étant revenu au cap de Bonne-Espérance, il avait manqué le tour que les Anglais venaient de faire si bien, et sa mission, peut-être, pour avoir voulu beaucoup trop s'attacher au commerce et aller par l'ouest à la Plata, où il n'avait que faire, par là. Ainsi, je vis que pour avoir mal choisi, à cause d’un intérêt particulier du duc d’Aiguillon, nous avions jeté un million bien mal à propos par la fenêtre, et que j'avais travaillé bien inutilement, ce qui me toucha fort.

Le 26 août, Je traitai, le matin, bien des affaires dans les bureaux, où J'étais au mieux. Puis, je {is un diner charmant chez l’ambassadrice, rien qu'entre nous et mes deux jolis petits-fils. Il était délicieux de se retrouver ensemble dans toutes ces circonstances, et l'aimable M. de Viry et sa femme firent l'agrément du voyage. Ils logeaient Mme de la Trémoïlle. Nous logions absolument vis-à-vis. On vivait chez eux, et ils y mirent une grâce digne de leur caractère. A six heures, ils partirent tous pour Attichy.

Le soir, j'allai attendre le Roi dans le cabinet. J'y trouvai, heureusement, M. de la Billarderie, qui venait d'être nommé aux Bâtiments par son ami intime M. Turgot à qui il ressemblait fort de toute façon, et même de visage, à s’y méprendre. J'entamai tout de suite mon proiet du guichet,

celui du Louvre, et ceux pour les sciences. Nous nous entendimes au mieux. Ainsi, j’espérais pouvoir être écouté de ce côté-là, que M. de Marigny m'avait interdit.

Le Roi revint tard, et bien percé, de la chasse, et c'était tout comme son grand-père, hors que je crus remarquer qu’il y mettait plus de réserve et en paraissait presque honteux, et je jugeai que cela serait moins tenace.

J’ass'stai au souper : c'était tête à tête chez la Reine, n’y ayant que les « Entrées » qui entraient, et, en tout, cette grâce des « Entrées » était des plus importantes et agréables. Ils me parlèrent encore tous deux obligeamment, et, le Roi s’étant beaucoup entretenu avec M. de Breteuil, je lui trouvai la mémoire étonnante de son grand-père pour les noms propres, et parlant fort juste, en homme instruit plus qu’on ne croyait. Je trouval aussi la jeune Reine prenant un très bon ton, de la dignité, de la gaïîté et de la politesse, enfin digne de son auguste mère. Ils étaient ensemble avec une joie pure, d’un bon ménage qui faisait grand plaisir à voir ; et parmi des rires et de la gaité de jeunesse, je ne découvris, dans le Roi, que d’excellentes choses, et qui promettaient beaucoup, s’il osait aller par lui-même.

Le 27, je passai la matinée chez le Roi : on apprit que M. Leclere, qui était à la tête du contrôle général, était remercié, ainsi que M. Cochin (1), fameux intendant des finances, et M. de Saint-Prest (2), intendant du commerce qui avait la partie des blés, renvoyé, dont il était fort aise. Ainsi, le début du contrôleur général annonçait de grands coups.

J'eus occasion, dans le cabinet du Roi, de parler en particulier avec M. de Maurepas et M. Turgot, et avec ce que j'appris d’ailleurs, je vis clairement l'état des choses. M. de Maurepas disait, avec raison, qu'il fallait assurer les propriétés des sujets qu’on prétendait attaquées par les opéra-

(1; Conseiller d’État, intendant des Finances depuis 1767, chargé des monpaies, de la régie des hypothèques, des domaines de Bretagne, etc.

(2) Brochet de Saint-Prest, intendant du Commerce, chargé de la généralité de Soissons, de la Picardie, de l'Artois, de la Flandre, etc.

tions du chancelier. On en inférait qu'il fallaitrappeler le Parlement, mais lui donner des entraves et le régler. J’observais que la première chose était de lui faire renoncer formellement, et sans qu’il pût y avoir de restriction, à ses dernières protestations et à celles des princes ; sans quoi, quelque loi qu'on leur fit souscrire de force, ils pouvaient toujours en revenir.

M. de Maurepas comptait faire déclarer crime de lèsemajesté la cessation de service, attaquer l'inamovibilité des charges et autres grandes lois auxquelles je doutais qu'ils voulussent souscrire ou se soumettre sans retour. Enfin, comme j'ai dit alors, il faut que quelqu'un aît le dernier, et, dans une monarchie, ce doit être le. monarque. Tout cela nous annonçait des négociations difficiles où le plus adroit l’emporterait.

Les vacances approchaient : on avait beau jeu, si on le voulait, à ne nommer, à la chambre des vacations, que des membres du Conseil, et ensuite, y ayant huit jours sans exercice, à faire rentrer ceux qu’on voudrait.

Pour la sortie des blés, objet que j'attaquais toujours avec force, M. de Maurepas convenait que, l'année étant mauvaise, ce n'était pas le moment d’en laisser sortir, M. Turgot me dit la même chose, mais, ce qui me fit trembler, il ajouta : « Cependant, il faut en venir, là-dessus, aux grands principes, et déshabituer les peuples de s'effrayer d’en voir sortir! » C'était du Mirabeau (l’auteur de L'Ami des hommes) et du Trudaine tout pur!

I me dit aussi: « IL faudra établir des lois sur tout cela ! » Je vis donc, en un instant, que l'État allait être dans la plus grande crise; savoir comment elle tournerait! On sait que rien n’est si dangereux que les grands systèmes et innovations. C'était déjà d'eux que nous avions eu cette cherté affreuse, ct de grandes révolutions, dans un état épuisé, peuvent le mettre à bas, si cela tourne mal. On sait que tous ces Encyclopédistes absolus voulaient le tolérantisme et la liberté entière sur tout. Voilà, comme j'ai dit, le Roi amené, sans le savoir, à suivre tous les principes si

opposés aux siens ! I] ne restait qu’à désirer qu'on prit les vrais milieux et qu'on n'outrât rien, mais on avait là MM. de Maurepas, Turgot, de Sartines, Miromesnil, et, de plus, les deux conseillers d’État du Conseil des Dépêches, et le direc= teur des Bâtiments, tous dévoués à ce système, ainsi plus forts que les autres. Enfin le système qui devenait dominant était celui qu’on avait tant cherché à éloigner. Telles sont les Cours, où on passe du noir au blanc!

Au sujet des blés, il parut qu’alors le taux du prix du pain du peuple était de deux sols la livre de seize onces, demi rassis et pain bourgeois.

Dans les endroits où le pain est habituellement plus cher, cela peut aller à deux sols, un liard, ou deux sols et demi à deux sols et deux sols un liard : c’est, environ, sur le pied de vingt-deux livres, le septier de Paris, et il ne faudrait pas que cela dépassât vingt-quatre livres. Or, le pain n'était encore presque nulle part à ce prix; il était à trois sols la livre, à Versailles. On pouvait juger de l'état du peuple, les dimanches : anciennement, on y voyait l’habit des dimanches, et alors on ne voyait que des haillons.

Le peuple avait donc trop souffert, et il fallait laisser remplir le royaume et respirer le peuple pour qu'il pût se remettre, avant de se jeter à des systèmes de force pour l'agriculture et le commerce. On er revenait déjà à dire que, si la France s’épuisait, la barbarie y fournirait, comme si, pour un objet d'aussi première nécessité, on peut en courir les risques, et toutes les puissances ferment la porte, quand elles craignent de manquer !

M. Turgot me dit pourtant une chose très sage, c'est qu'il voulait empêcher toute compagnie sur les grains, et que le Roi en fasse le commerce. Cela était très bien, mais il désirait ôter les abus. Cela pouvait lui diminuer un peu sa recette, et la Cour ne ferait qu'augmenter les dépenses, d’où on voyait que, quoique l'abbé Terray eût laissé tout au mieux pour la finance de l'État, il se trouverait bientôt court, et, alors, gare les principes !

Je sus aussi, de ses meilleurs amis, que, si la Reine vou-

lait des dépenses, il s'y refuserait et quitterait, et qu'il s'en était expliqué avec le maïtre ; mais comme le Roi paraissait devenir plus amoureux de la Reine, et qu’elle aimait à mener, on pouvait s'attendre à de grands débats, et que tout ce qui ne plierait pas devant la Reine pourrait bien ne pas rester longtemps en place. De plus, le Roi avait ses frères qui étaient bien chers, et pouvaient lui donner bien des embarras domestiques ; le comte d'Artois, tête très vive, lui avait déja manqué : le Roi avait voulu le mettre aux arrêts ; M. de Maurepas avait apaisé, et tous ces détails domestiques pouvaient empècher le Roi de se former au grand. Il se levait matin, travaillait plus qu’on ne croyait, et ne s'instruisait qu'avec M. de Maurepas en particulier, sans se communiquer à personne.

Le Roi, s'il était soutenu, pensait que c'était tou ours sur lui-même ct sur ses plaisirs qu'il retranchait, ce qui était superbe. Ce fut lui-même qui fit le retranchement d'un de ses meilleurs équipages, savoir celui des petits chiens. Il reforma aussi le petit équipage de daims. Il est vrai qu'on en forma un petit équipage, pour la Reine, de quarante chiens, mais cela pouvait s’accroître. Enfin, il en résulta deux cent cinquante mille francs d'épargne, mais il aurait fallu en faire sur toute la Cour, qui mangeait le royaume !

Telles furent mes spéculations, dans ce curieux voyage, si frappant en événements.

Ce jour-là, je dinai chez Mme de Marsan. J'appris, de Vienne, des détails qui faisaient voir qu'en comparant, il ya des abus partout, et :e pris congé des ministres. Il y eut encore un café dans la forèt, mais il partait bien du monde.

Le 28 août, j'achevai mes allaires au bureau, je me confirmai dans tout ce qui est ci-dessus, au château où on annonçait le renvoi de MM. de la Vrillière et Bertin, mais il n'en était rien, et tout en resta là. Cependant, ces bruits annonçaient encore des changements, et qu'à la fin, on ferait maison nette.

Je dinai fort agréablement, tête-à-tète, chez M. de Viry, et, dans ce voyage, je me donnaiï bien à mon goût pour les

fruits, surtout en figues llanches et vraies reines-claudes, qui sont les meilleurs des fruits, et dont je n’ai presque jamais pu manger, à cause des pays que j'habite l'été. A quatre heures et demie, je partis avec M. de Viry, que je menai. Je fus enchanté du bord de la forêt, qu’on longe, et nous arrivâmes, à six heures, à Attichy.

Ma belle-fille et mes deux jolis petits-fils y étaient et ils s amusaient bien avec les quatre messieurs de la Trémoille, ce qui fait une belle famille. Dès ce soir, M. l'abbé d'Arvillars, dont c’est le travail, me fit voir la nouvelle més nagerie, qui est une des plus belles de l’Europe, et unique par l'emplacement devant le château, et entourée de superbes marronniers. Il a poussé cela à la perfection, et la beauté du gazon, brouté par les petits cerfs du Gange, rend ce morceau unique. On fut bien gai, et ce passage, après des tours si différents, était frappant.

Le 29, le duc de la Trémoïlle me mena en cabriolet chasser au bout de la terre, vis-à-vis l'entrée de la forêt. C’est un pays superbe pour les coups d'œil, et la vraie variété agreste. Nous vimes le clos de vigne des Célestins, qui est un endroit frappant pour la vue, les rochers et la beauté de la vigne. J'y appris qu’en beaux ceps et pieds de vigne, il faut, l’un portant l’autre, dix belles grappes pour faire année pleine. Jln’y en avait pas moitié, mais la vigne était très belle.

Nous vimes, le long de la rivière d’Aisne, qui est encaissée et forte, des endroits d’arbres non plantés, qui sont charmants. Les rochers, d’un côté, la forèt, de l’autre, et ces petites plaines de chanvre, dans lesquelles on chasse, et qui donnent beaucoup d'odeur, en font un endroit tout à fait particulier. Il y avait assez de gibier : j'y tuai six perdreaux, mais mon goût était bien émoussé par l’âge. Cette partie, à cause de la singularité du pays, me fit pourtant grand plaisir. On dina bien, les fruits étaient excellents, et, l’aprèsdiner, on me fit voir les nouveaux jardins anglais.

* 1] y aurait trop à dire, à ce sujet, pour que je m’y livre,

mais on ne peut trop remarquer qu’il ait fallu connaitre la

Chine pour apprendre à imiter la nature ; qu’il est singulier l1. 10

que nous ayons tant tiré de là, tandis qu'ils n’ont rien tiré de nous, ct qu’à beaucoup d’égards, il a fallu que nous ayons été prendre le bon goût chez eux.

Il ÿ a environ trente ans que le goût des jardins de la Chine a commencé à prendre un peu en Hollande, et surtout beaucoup en Angleterre. Cette nation pensante, sentant vivement, et aimant à rêver sur la nature, s’est adonnée à ce nouveau ton avec excès, et ce n’est que de la dernière paix, en 1763, que la bonne compagnie française s'étant mise à voyager en Angleterre, en a rapporté ce nouveau goût qui, à notre usage de ne rien inventer, mais de tout imiter avec engouement et de perfectionner, nous a fait prendre le ton des jardins anglais imités de la Chine avec enthousiasme, si bien qu'on en faisait partout.

Le duc de la Trémoille ayant été en Angleterre, et M. de Catuelan (1) en ayant le goût et le talent, on faisait, depuis un an, à Attichy, de très grands ouvrages de ce genre. Cet endroit est des plus avantageux par les pentes et l'abondance des sources, et ils en tiraient le plus grand parti.

Les principaux morceaux de goût étaient des sources profondes de murmure, des bains, ruisseaux tournoyants, la grotte de Saint-Antoine faisant, pour la transition, passage au cabinet de Flore et au jardin anglais de sources tournoyantes entremêlées de tous les arbustes rares et choisis.

De l'autre côté, vers la rivière, les petits chemins tournoyants, une source comme à Spa, une très jolie cascade sauvage, la belle rivière serpentine faisaient à merveille. Mais ce qui m'enchanta le plus et est une idée absolument neuve, c'est le rocher transpirant ou distillant; c'est une excellente idée : un gros rocher, par un siphon caché, distille goutte à goutte, de beaucoup d’endroits, une belle eau, ce qui fait le vrai murmure de l'eau tombante goutte à goutte, et cela peut faire une pièce sèche et fraiche, en même temps

() Le comte de Catuclan était, si l'on en croit Bachaumont, un anglomane décidé (V. Mémoires secrets, 28 novembre 1186). Il a traduit, aveo MM. Letourneur et Fontaine-Malherbe, les œuvres de Shakespeare (20 vol. in-8+, dont les deux premiers parurent en 1716;.

des plus agréables. Il me parut qu’on pouvait y graver à l'antique :. « L'eau qui tombe goutte à goutte perce le plus dur rocher : c’est ainsi que l’amour et l’amitié durable tire son fruit de la persévérance! »

Ce morceau est très neuf, et je résolus d'en profiter, à la sortie de mes eaux. Nous devons au moins à ce goût l'étude de très belles collections de tous les arbustes étrangers.

Le 30, nous fùmes nous promener, et j'étudiai, avec un habile jardinier, les listes des arbustes, mais il fit très vilain pendant deux jours.

Le 31, l'abbé d’Arvillars, avec M. de Viry, nous mena voir les étangs : c’est une gorge curieuse et pittoresque. De là, nous grimpâmes la montagne et fûmes au bout du coteau où l’on doit faire la garenne. On me montra l’emplacement d'un pavillon projeté qui ferait au mieux. On voit, de là, tout le vallon des deux côtés, Attichy sous soi, et, à droite, la rivière d’Aisne circulant le plus agréablement, la forêt de Compiègne, une percée au-delà. Devant soi, on voit la forèt de Villers-Cotterets, à gauche une vue superbe du bassin de Soissons, et, en élevant un peu le bâtiment, on y aurait une vue unique.

Après souper, la nuit étant très belle, ils nous donnèrent une superbe illumination autour de la grande pièce d'eau en miroir, illuminée avec beaucoup de goût et où trois gondoles se promenant faisaient un charmant effet, On fut très gai, tout ce voyage, qui fut des plus agréables. Je m'y amusai fort, et je pus manger des figues et de tous les fruits que je n’ai jamais en Flandre.

Le 1° septembre, jour que le Roi partit de Compiègne, j'achevai mes remarques sur la ménagerie, les collections d’arbustes, et, par un très beau jour, on fit, le soir, une partie bien agréable.

Tous les enfants, c'est-à-dire les quatre la Trémoille, le baron de la Perrière (1), fils de M. et Mme de Viry, si aimable, et mes deux petits-fils aînés, allèrent à âne. C'était

(1) François-Marie-Joseph-Justin, baron de la Perrière (V. la note de la page 138).

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pour la première fois, pour les trois derniers, et ainsi une joie inexprimable. Ils y allèrent fort bien; il n’y eut pas d’accident ; Emmanuel, surtout, s’en lira bien.

Mme la duchesse de la Trémoille, douairière, monta aussi à âne, qui est le divertissement du pays. On en trouvait beaucoup de tout dressés. Nous suivions en grande gondole. On monta la montagne de la Garenne, où on se rassembla, et j'eus un plaisir infini à donner quelques leçons à Mœurs, et à Emmanuel, à leur premier essai de cavalcade. Tous ces enfants y étaient charmants. De plus, le superbe temps, rendant encore plus belle la vue dont j'ai parlé, fit une partie délicieuse. On voyait Soissons comme si on y était. On pourrait placer là un charmant belvédère. Nous allâmes, ensuite, voir, de la hauteur, les étangs, et nous descendimes la montagne à pied, en admirant ce pays pittoresque. Le soir, à l'ordinaire, on fut fort gai : ma belle-fille animait tout par sa gaité, son joli caractère, sa figure distinguée qui, malgré les six beaux garçons qu’elle avait faits, paraissait de la plus grande jeunesse et fraîcheur. Ce voyage de cinq jours fut fort agréable.

Le 2 septembre, à six heures du matin, par un très beau soleil, j’allai voir la ménagerie, où je trouvai l’abbé d’Arvillars qui en avait l'honneur. Elle était superbe et charmante, alors. J’y restai une heure à connaître à fond cet objet, en amateur. Puis, je vis encore les arbustes rares et le potager, et je partis vers huit heures. Je fus enchanté de la vue de la montagne, des rochers calcaires singuliers de Montplaisir, et de la vue superbe d’en haut. J’examinai de même la montagne et le pays sauvage de Tracy, et, ayant pris par en bas, par la route d’Ourscamp, j'y joignis la grande route de Noyon.

Je m’arrêtai au château de Magny-Guiscard : le duc d’Aumont n’y était pas. Le château a de la noblesse, mais point de position agréable. 11 culbutait à grands frais un jardin régulier de le Nôtre, pour essayer des jardins anglais irréguliers et qui ont trop l’air de prairies. Il en coûte trop pour imiter la nature, et il faut qu'elle y aide, sans quoi on perd ses peines!

Je dinai chez le maître de poste, vieillard respectable qui m'attendait, et j'y fis un repas plus agréable que dans un palais. En passant à Ham, je trouvai le canal peu avancé de ce côté, et, à cinq heures, j’arrivai à l'auberge, à Saint-Quentin.

Jusque-là, on n’avait parlé que des fêtes à la Cour, et de l'amour qu’on portait au jeune Roi, à la Reine et à la famille royale. Depuis quelques mois, cela diminuait. Alors, la scène parut changer tout à fait. Le système de Mirabeau et de Turgot inquiéta le peuple, qui vit que chacun pouvait s’emparer du commerce des grains. Le 2 mai, la première révolte se déclara à Mantes, à Saint-Germain, à Versailles et à Paris. On pilla les boulangers et les marchés à Soissons et tout le long de la Seine, de la Marne et de la Loire. Cela fut très. vif, les huit premiers jours de mai.

Le 7 mai, à deux heures du matin, arriva un courrier à M. de Plotot (2), avec ordre de faire partir de Condé, surle-champ, le 2° bataillon de Courten. Il partit de grand matin, et cela mit l'alarme. Le mal parut grossir par les pré-

(4) A Saint-Quentin, fête des chevaliers de l'arquebuse. Envoi au Contrôleur général d'un mémoire relatif au canal de M. Laurent.

Retour à l'Hermitage, et reprise des trois grands travaux : canal de dessèchement, pavé de Péruwelz et hôtel de ville de Condé.

M. de Croÿ subit une attaque de goutte qui présente un caractère sérieux et dure du 18 septembre au 15 novembre. 11 se décide à passer l'hiver à Condé. Souffrants aussi, son fils et sa femme restent auprès de lui jusqu'au 41 novembre.

Arrivée, le 26 septembre, de la nouvelle de la mort de Mme de Croÿ, abbesse de Maubeuge depuis 11741.

M. de Croÿ s'établit à Condé le 27 novembre, assiste, le 24 janvier 1715, à l’Assemblée des mines d'Anzin, envoie, le 16 février, des compagnies de grenadiers à la poursuite de quatorze hraconniers dangereux, rend compte des travaux exécutés à Condé et de son ouvrage sur les antiquités de la ville, va voir son fils le 19 avril, et revient, le 30, s'établir à l'Hermitage où arrive bientôt sa société habituelle, c'est-à-dire sa belle-fille, sa fille et leurs maris, l'abbé d'Arvillars, M. de Priego, sur le point de retourner en Espagne, Mme de Tourzel.

En mai, il apprend qu’à la date du 2, il y a cu une révolte à Versailles, et fait exécuter des mouvements de troupes en Picardie.

Le 14 mai, il part pour Amiens.

(2) M. de Plotot, lieutenant de Roi à Condé.

cautions, et les orages s'annoncer pour le temps du sacre, qui devait être le 11 juin.

L'’émeute de Versailles fut la plus vive et la plus nombreuse qu’on y eùt encore vue. On conseilla au jeune Roi, qui y montra de la fermeté, d'agir par la force. Il tint, contre ce qu’il avait annoncé, à Versailles, un Lit de justice à la hâte, où il fit enregistrer qu'on arrèterait, qu'on jugerait et qu'on exécuterait, pour ce cas-là, prévôtalement. Le Parlement représenta, on alla son train, et ce temps de douceur et de soumission aux lois passa, par là, brusquement au despotisme. Tout cela faisait des contrastes frappants, et il est étonnant tout ce qu'on vit des tons les plus opposés, avant l’année révolue de la mort du feu Roi. On fit marcher plus de vingt-cinq mille hommes autour de Paris, et cela s’annonçait vivement.

Les intendants eurent ordre de rejoindre la plupart des commandants de province, et j'attendais à tout moment mon ordre à ce sujet, ce qui me tenait en l'air, et est toujours très incommode, au milieu de tant d'objets entamés, et pouvait beaucoup me déranger, d'autant que j'étais fort incommodé, L'événement était des plus forts, et sans exemple à Paris, et surtout à Versailles. La Picardie s'en ressentait par plusieurs mouvements. Je désirais m'y rendre, mais je n’avais que faire du côté de Calais. Je craignais, me rendant ailleurs sans ordre, d'augmenter l'inquiétude. Je devais prendre médecine le lendemain, en ayant grand besoin; tout cela me tenait dans l'inquiétude.

Le 13 mai, à onze heures du matin, je reçus la lettre du maréchal du Muy, qui décidait brusquement mon départ. M. de Taboureau étant venu diner, nous eùmes les plus curieuses conversations avec cet excellent intendant et ami: on ne pouvait en avoir un meilleur.

Comme mon fils venait de nous lire un très grand et bel ouvrage qu'il venait d'achever, sur les finances, qu'on lisait l'important ouvrage de M. Necker, qui contredisait le système de la liberté indéfinie de M. Turgot, et que nous y lùmes une petite réponse curieuse, tout cela fit que nous traitâmes à fond la matière.

J’eus bien peu de temps pour tirer de Condé mes papiers relatifs à la besogne que j'allais faire. Nous raisonnâmes agréablement, en famille, de cette besogne qui n’était ni facile, ni agréable, la Cour s’en prenant à tout le monde, quelque chose qu'onfit.

Je partis de l’Hermitage le 14 mai, à minuit.

pu 15 Mar AU 11 Juin 1775

Arrivée au pouvoir des Encyclopédistes : Turgot contrôleur général, — Emeutes causées, à Versailles, à Paris et dans les environs, par la cherté du pain. — Mesures prises par Turgot pour le rétablissement de l'ordre, — Pillages en Picardie : à Péronne et à Amiens, où

je me rends, je trouve le calme revenu. — Habileté de Turgot. — linportance des services rendus par la Maison du Roi, pendant les troubles. — Le poète Gresset nous lit, à Amiens, un chant inédit

de son Vert-Vert., — Mouvements que je fais exécuter aux troupes, afin d'assurer l'ordre. — Le maréchal de Biron communique une lettre que je lui ai écrite au sujet des abus commis par les fermiers, à Turgot, qui me répond. — J'arrive à Paris le {°° Juin. — Ma visite au maréchal de Muy, nouveau ministre de la Guerre. — Vie de famille. — Promenades dans Paris. — Diner chez le maréchal] de Biron. — Je pars pour Reims, le G juin, afin d'assister au Sacre du Roi, — Détails de ce voyage. — En arrivant, je dine chez M. Rouillé d'Orfeuil, intendant de Champagne. — Visite à la cathédrale, et description, — Promenade dans la ville — Visites au cardinalarchevèque de la Roche-Ayimon et à d’autres personnages. — Je vais voir, à l'archevèché, les appartements préparés pour le Roi et la Reine, ainsi que les ornements du Sacre. — Arrivée des souverains le 9 juin; je fais visite à la Reine. — Diner chez l'archevêque où j'ai une conversation avec Turgot sur la liberté du commerce des grains. — Entrée du Roi. — Visites à Monsieur et au comte

d’Artois. — Amabilité de la famille royale à mon égard. — Premières vêpres du Sacre : sermon de l'archevêque d'Aix. — Le lendernain, j'assiste au Sacre, assis derrière les princes du sang. — Détail de cette imposante cérémonie,

A Compiègne, M. de Maurepas avait tout fait changer. Il avait placé tous les Encyclopédistes, contre lesquels le jeune Roi était si opposé, six mois devant. M. Turgot, homme de beaucoup de nerf et d'esprit, mais très zélé dans la nouvelle secte, à laquelle il tenait plus encore qu’à la place, chose rare, établit en plein son système.

Ce fut, quoique sourdement et sans révolution, le plus grand coup porté à la religion, peut-être, depuis Clovis. Les Voltaire, Diderot, d'Alembertet tant d’autres encyclopédistes avaient tout bien préparé. Par le choix de MM. de Maurepas et Turgot, ils étaient au pinacle et seuls écoutés au Conseil. Ainsi, ce n'étaient plus les siècles ni les opinions qui faisaient les révolutions ; on avait vu les Jésuites, le parlement détruits, sans qu'à peine cela fit nouvelle. Sa rentrée fit plus de bruit parce qu’elle s’était effectuée dans l’enthousiasme du nouveau règne. Cependant, par des révolutions dignes de la légèreté française, en peu de mois cet enthousiasme avait cessé et, à la sortie du plus brillant carnaval qu'on ait jamais vu, dans l’année mème de la mort du Roi, on passa à l’émeute la plus forte qu'on ait jamais vue à Versailles et à Paris.

Le pain, depuis longtemps, était cher. Il l'avait été encore plus, mais la fermentation avait pris par degrés. On a dit, avec assez de raison, que ç'avait été la guerre des pauvres contre les riches. De la révolution dans l’agriculture, il était résulté que presque tout le monde avait trop haussé les baux des fermes. De là, les fermiers ne pouvaient plus donner le blé à bon marché ; c'était donc un mal réel pour les pauvres.

M. Turgot était connu pour pousser à l’extrôme le système de liberté absolue de M. de Mirabeau ; il n’y avait que cela qui l’attachât à sa place. C'était un très honnête homme, voulant le bien, mais ne le voyant que dans son système. Il

laissa écrire pour et contre. Les avis étaient partagés et jusqu’au peuple en raisonnait.

On croit que le peuple s’imagina qu'on voulait soutenir davantage les fermiers. D’un autre côté, soit finesse des mal intentionnés, ou malheur, le bruit se répandit que le Roi, les Princes voulaient que la livre de pain du peuple des environs de Paris, qui est un pain presque blanc, n’'excédât pas deux sols la livre, au lieu de trois et presque quatre sols, où il avait été.

Des gens de Beaumont-sur-Oise commencèrent ; le début fut une querelle au marché de Beaumont, le 22 avril. Un homme qui s’empara d'un sac à haut prix, fut battu par des femmes. Des cavaliers de maréchaussée le retirèrent deleurs mains et les femmes crièrent : « Au marché prochain du 27, nous verrons! »

Le 27, eut lieu la sédition, qui, s'étant sue de proche en proche, fit suivre toutes les autres.

Le 28 et le 29, le bruit s'étant répandu que la révolte était le seul moyen de faire baisser le pain à deux sols la livre et d'ôter l’ascendant des vendeurs sur les pauvres acheteurs, les marchés de Méru, Pontoise et Mouy furent pillés. Quatre mille personnes s'attroupèrent le 29 et pillèrent les fermiers qui venaient à Pontoise, au marché, et deux bateaux sur la rivière. De là, ils se répandirent, tant pour piller que pour forcer, par bandes, les fermiers à donner le blé sur le pied de deux sols la livre de pain ; lesuns payaient, mais les vagabonds pillaient.

Dès le 28 avril, les habitants de Méry, Mériel, l’Isle- Adam, Nogent, Auvers, Billancourt, Chevry et autres villages circonvoisins pillèrent le premier grand bateau de farine sur la rivière, vers Pontoise.

C'est de là que cinq cents des mutins forcèrent le château de Mme la duchesse de La Rochefoucauld, à la Rocheguyon (1), lui firent grand’peur et ne la quittèrent que pour aller piller un bateau de blé qu’ils aperçurent.

(1 Nofa : Comme Ia duchesse d'Anville La Rochefoucauld était une des plus grandes adeptes de M. Turgot et de son système, on crut que c'était

Le 30, il s’assembla, à ce qu'on dit, plus de douze mille personnes dans les campagnes, pour piller encore Beaumont. On sonna le tocsin ; on fit fermer les portes, prendre les armes et, avec la maréchaussée, on les dissipa. Ils n’éntrèrent pas et se dissipèrent dans les campagnes.

Il parait que © ’est là que quelques mutins ayagt dit : « Si nous allions à Versailles et à Paris, 1l se joindrait KA du monde à nous ; cela en imposerait et ferait taxer le pain à deux sols la livre! » le 4er mai, ils pillèrent le marché de Saint-Germain, Le 2, ils allèrent à Versailles et le 3, à Paris: mais ils n'étaient que trois ou quatre cents, le reste n'ayant, heureusement, pas pris parti.

Le lieutenant de la maréchaussée de Beaumont et Beauvais, homme très entendu et qui a donné le détail dont l'extrait vient d'être rapporté, dit que tout cela n’est venu que de la troisième sédition de Beaumont, du 27 avril, qui a donné le branle à tout le reste, en criant : « Les chiens de laboureurs n'auront plus le dessus et les pauvres indigents l’auront à leur tour ! » .

On prétend qu'il y avait des gens qui s'entendaient entre eux et faisaient un plan intelligent pour affamer Paris. D'autres disent que la révolte gagna de proche en proche, sans plan étudié, et s’étendit sourdement, d’abord, le long de la basse Seine. On ne fut pas averti assez à temps et on ne crut pas que cela serait si considérable. Enfin, après deux jours de menées sourdes et de petits pillages de grains le long de la rivière, trois à quatre cents paysans et femmes sans armes se portèrent tout à coup, le 2 mai, au marché de Versailles, voulant tout piller. M. le prince de Beauvau, capitaine des Gardes du Corps, s’y porta, leur parla ; ils

pour cela que le peuple s’y porta ; mais c'était seulement parce qu'il se trouvait sur la route de l'émeute (Note de l'auteur).

Marie-Louise-Nicole de La Rochefoucauld, née en 1716, fille du duc Alexandre de La Rochefoucauld, avait épousé, en 1732, Jean-Baptiste-Louis- Frédéric de La Rochefoucauld de Roye, créé duc d'Anville en 1732, lieutenant général des armées navales en 11745, mort en 1746.

Amie de Voltaire et de Turgot, son salon était le rendez-vous des philosophes et des économistes.

dirent qu'ils voulaient le pain à deux sols la livre et le bruit se répandit que c'était l'intention de la Cour. On avait fermé les marchés, on les fit ouvrir, et le prince de Beauvau, pour cette fois, fit donner le pain à deux sols, ce qui les apaisa, et ils se retirèrent.

Comme cette émeute attirait les curieux, on crut qu'il y avait trois à quatre mille âmes, Cela était sans exemple, sous les yeux du Roi. On blâma M. le prince de Beauvau de leur avoir cédé, mais une pareille émeute était embarrassante et ce qui fait voir que le peuple ne voulait réellement que faire baisser le pain, c'est qu'il se retira.

M. Turgot, sur le premier bruit, s'était rendu à Paris où il divulgua les deux lettres que le Roi lui avait écrites d'abord.

Le lendemain 3 mai, les mêmes gens se portèrent dans Paris ; on dit qu'ils entrèrent en mème temps de différents côtés et que cela avait l’air d’être conduit par des gens entendus. Mais, ce qui fait honneur à la Nation, c’est qu'ils n'avaient point d'armes et que le peuple de Versailles ni celui de Paris ne s'en méla et ne fit que regarder par curiosité. Quatre ou cinq cents personnes, femmes pour la plupart, ou déguisées en femmes, se répandirent pour piller les boulangers. Les plus raisonnables ne faisaient que les forcer à donner le pain à deux sols, en payant, maïs des garnements s'en mêlant, pillèrent des boutiques et firent d’autres excès. Il parait que ce n’était pas leur plan, mais qu'ils croyaient que tout le monde se joindrait à eux et qu'ils forceraient, par là, à taxer la livre de pain à deux sols.

Le peuple de Paris, sentant qu’en pillant la halle et les boulangers, on allait faire manquer la provision et n'ayant pas remué, cette poignée d'hommes se mit à courir par bandes dans la ville et avait plutôt l'air d'une mascarade de chienlit que de révoltés. Cela était donc plus ridicule que dangereux, mais on ne savait pas si plus de monde ne s'y joindrait pas, et cela parut très sérieux. Le Guet monta à cheval, les suivit, mais, n'ayant pas d'ordre, n’osa sabrer, de peur d’aggraver le tumulte. On lui en a su, depuis, mauvais gré, mais il est embarrassant d'agir sans ordres.

11 fallut du temps pour assembler les Gardes françaises et suisses. Dès qu’elles se portèrent en force, tout cela se dis sipa et se répandit dans les campagnes. Alors, le bruit courut que les émeutiers étaient soutenus par la Cour, et sur cette nouvelle, les pauvres et les gens sans aveu s'en mélant, on pilla les grains d’un grand nombre de fermiers autour de Paris; cela gagna à Pont-Sainte-Maxence, où il y a un gros dépôt, et s’avança jusqu'à Roye, mais n’alla pas plus loin.

M. Turgot, qui n’était occupé que de faire passer son système de la liberté absolue, qu’il avait fait adopter ferme au Roi, crut que tout cela n’était que pour renverser ce système, qui était tout ce qui l’attachait, car il y était si animé, qu’il aimait mieux perdre sa place et tout, et faire passer ses idées. Cela le soutint, et, avec la présence d’esprit d'un habile général, il vint à Versailles trouver le Roi, lui indiqua les dispositions à prendre pour le placement des troupes, et marqua une fermeté et une présence d'esprit qui anéantit les autres. 11 répondit de tout, dans le Conseil, si l’on agissait ferme, suivant son plan. Seul, il donna les ordres, avec un grand talent, ce qui acheva de lui attirer la confiance du Roi. C’est ainsi que son système passa par la force et par sa fermeté.

1 fit d'abord renvoyer M. Le Noir, lieutenant de police, mit à sa place une de ses créatures encyclopédistes, ce qui assurait le plan général de ce parti, tenant la police de Paris dans son système. Ce fut une des grandes révolutions pour la liberté absolue, mais on réprima, en revanche, la liberté du peuple avec la plus grande force. M. Turgot fit changer le chef du Guet, fit nommer M. le maréchal de Biron, colonel des Gardes françaises, général de l’armée de Paris, composée de la Maison du Roi, des Gardes françaises et suisses, et, autour de Paris, de cinq ou six bataillons de troupes réglées qu'on y fit marcher à la hâte, et d'environ vingt-cinq escadrons qu'il fit placer avec intelligence partout où il le fallait. On mit d'abord jusqu’à quatre sentinelles à chaque boulanger, des troupes aux Halles. Les deux régiments des Gardes furent sur pied plusieurs jours. On régla

SE co.

un état-major à l'armée de Paris, mais, le peuple n'ayant pas remué, et les mutins en étant sortis et s'étant répandus dans les campagnes, il n’y avait plus à craindre, si cela ne gagnait pas. Heureusement, le peuple de Versailles et de Paris resta très tranquille, et bientôt, à son ordinaire, n’en fit que des chansons.

Dans les provinces, cela pouvait gagner. C'était le dangereux. Les troupes, réparties dans les marchés, en imposerent et firent bien. Elles foncèrent sur quelques mutins, et ce qui fait voir qu'ils n'avaient pas tant de soutien qu'on le croyait, c’est que tout s’apaisa en peu de temps. Cependant, en plusieurs endroits, les marchés furent pillés ou troublés. Dans ma Picardie, le vrai pillage fut à Montdidier où on envoya d’abord, très à propos, d'Arras, un escadron du régiment de Condé. Le maire de Roye fit au mieux, se défendit, et on y envoya un détachement de Gardes du Corps d'Amiens. Le marché de Lions et de Conty ayant remué, on y envoya une compagnie de la légion de Soubise, et déux à Péronne, où il y avait eu inquictude, et le reste de la légion de Soubise d’Ilesdin se porta à Amiens. Tel fut l'état où je trouvai la province, quand je m'y rendis.

De tout cela, il résulta que M. Turgot fut au pinacle, et en prolita pour soutenir par la force son système de la liberté, et les principes encyclopédistes et économistes s’établirent de plus en plus.

Dés le 23 avril, un arrèt du Conseil avait aboli tous droits et visites à la frontière, sur tout livre venant de l'étranger, ce qui paraissait amener la liberté de la presse.

Le plus grand mal causé par ces émeutes peut être défini par les objets suivants : cela pouvait donner de l'humeur au Jeune Roi, et le rendre moins doux. Cela faisait qu'après lui avoir marqué, ainsi qu’à la Reine, tant de joie, Paris paraissait changer de ton. Cela allait faire un couronnement entouré de troupes, dans des circonstances tristes. Et surtout, cela pouvait faire songer au peuple qu'il pouvait remuer, qu'il fallait des troupes dans les provinces, tandis qu'il n’y en avait pas assez aux frontières, et que ce serait un

grand mal s’il fallait laisser croire aux fermiers qu'il fallait des troupes pour les soutenir dans l'intérieur.

Hors M. Turgot, les ministres ne parurent point, dans tout cela : M. du Muy se tint fort en réserve et ne parut pas content, M. Turgot réglant tout au début, mème pour les troupes, de sorte que M. du Muy donnait ce qu'on lui demandäit, et, pour qu’on ne le püt pas juger par ses paroles ou ses lettres, ne disait plus rien et n’écrivait plus. 11 me manda seulement non d’être aux ordres de M. le maréchal de Biron, mais de me concerter avec lui et M. de Vioménil (1).

Je reviens à ce qui me regarde : parti de l'Hermitage le 14 mai, j'arrivai à neuf heures du matin à Péronne. C'était un dimanche. J'y entendis la messe ct j'y travaillai une heure aux objets de mon commandement. Il ÿ avait eu plutôt querelle qu'émeute, au marché. Tout était apaisé. Je trouvai qu’on y avait envoyé, très à propos, deux compagnies d’infanterie de la légion de Soubise. Je leur recommandai, et à l'exempt de la maréchaussée, de bien veiller à la sûreté du gros convoi de 600 à 700 voitures, en huit jours, qui devait venir de Flañdre, et que M. de Taboureau m'avait tant recommandé. J'appris qu’à Lions et à Harbonnières, il y avait eu émeute, et qu'on y avait envoyé aussi une compagnie de la légion. On m’assura que le mal n’était pas si grand, et s’apaisait; car, à en croire les lettres de Paris, le feu était partout. On grossit toujours les objets. Au reste, on vient de voir qu'on fut très heureux que cela ne prit pas plus vivement, car tout est aisé quand le mouvement n’est pas très fort, et sans chefs ni soutien. Mais si cela avait gagné partout, on aurait été obligé de disperser les troupes. M. Turgot l'emporta parce qu'il n’en fut point ainsi. Dans le cas contraire, tous les systèmes nouveaux auraient culbuté et passé, peut-être, aux extrèmes opposés.

Vers onze heures, je partis de Péronne et pris la route d'Amiens. À la porte de Villers-Bretonneux, à quatre lieues

(4) Antoine-Charles du Houx, baron de Vioménil (1728-1192), maréchal de camp en 1170, lieutenant général en 1784, avait épousé Gabrielle-Marguerite Bourdon.

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