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d'Amiens, je m'arrètai chez le fameux fermier Lottin, que je trouvai absolument dans les principes du gouvernement. Cela n’était pas étonnant, car c'étaient ceux qui faisaient l'avantage des gros cultivateurs.
J'arrivai, à cinq heures, chez M. d'Agay, que je trouvai logé à sa jolie et nouvelle maison de l’intendance. Je fus très bien traité et trés content de la compagnie de Luxembourg des Gardes du Corps, troupe à prétention, mais qui me prévint en tout. Dans le premier moment du trouble, M. Turgot avait donné les ordres partout, avec beaucoup de présence d'esprit et de talent. On avait, par là, envoyé un piquet des Gardes du Corps à Roye, et ils s'y porterent de très bonne grâce. En général, toute la Maison du Roi fit au mieux et fut utile dans cette bagarre. Je trouvai, à Amiens, M. le chevalier de Luxembourg, capitaine en survivance de cette compaganie du prince de Tingry. Il me prévint sur tout, me demanda toujours l'ordre et mes ordres. Il eut la bonté de me faire voir, au manège, tous les chevaux des Gardes du Corps : cela est superbe ; c’est l'élite de la Normandie, tous chevaux à cinquante louis, et il y aurait, là, à choisir des modèles parfaits.
Le 17 mai, M. et Mme d'Havré, avec M. de Priego et Mme de Tourzel, passèrent à Amiens. Ils me dirent avoir été enchantés de tout ce qu'ils avaient vu à l'Hermitage. Le fameux Gresset (1), que nous voyions souvent, leur récita le meilleur de ses chants de V'ert-Vert, qu'il n’a pas voulu donner par scrupule : c'était celui de l'ouvroir des religieuses. Il y a encore plus de gaîté et de feu que dans les autres. Ma famille en fut enchantée, et partit pour Orival où Mme de Vérac, malade, se destinait à suivre son mari, nommé miuistre plénipotentiaire en Danemark.
Je trouvai le gros de la légion de Soubise rassemblé à Amiens. Ces corps sont très utiles, en pareil cas. Les Gardes
(1) Jenn-Baptiste-Louis Gresset (1709-1777) était né à Amiens. Le chant auquel M. de Croÿ fait allusion était, en réalité, un petit poème faisant suite au Fert-Vert, el intitulé l'Ouvroir des Nonnes, ou le laboratoire de nos sœurs. L'auteur le brüla peu de temps avant sa mort.
du Corps revenant de Roye, j'y envoyai quatre compagnies de dragons, et j’eus sans cesse à écrire pour envoyer des petits détachements de la maréchaussée, et veiller à tous les marchés, chacun étant dangereux, en pareille circonstance. Heureusement, le mal ne gagnait pas, et la province fut sage, car, 81 le mal était devenu un peu général, qu'y pouvait-on faire avec si peu de troupes ?
Je me donnai bien du soin, avec M. d’Agay, pour assurer la tranquillité. Le gros convoi de farine de Flandre nous inquiétait, mais 1l reçut contre-ordre. Un escadron du régiment de Condé, que je trouvai qu’on avait envoyé à Montdidier, où la révolte venant de Beaumont et de Pont s'était étendue vivement, me fut fortutile, Roye, Montdidier, Lions et Conty furent les seuls endroits où il y eut émeute. Le maire de Roye mit tout sous les armes et garda ses portes contre deux ou trois cents mutins qui voulurent venir piller le marché, Ce fut le plus fort, avec Montdidier et Lions. Mais tout s’apaisait et la légion était distribuée dans tout cela (Lions, Conty, Roye et Péronne), le reste à Amiens, et l'escadron de Condé fit au mieux à Montdidier et dans ses environs.
Le maréchal du Muy, mécontent, ne répondit à aucune lettre. En revanche, le maréchal duc de Biron, général de l’armée de Paris, où il avait monté le plus grand état-major, que les malins Parisiens, qui se consolent de tout avec des chansons et des épigrammes, appelèrent l’armée de Jean Farine, se mélait de tous les détails avec complaisance. J'avais ordre de me concerter avec lui. Nous étions, ainsi, tous des généraux sans troupes, surtout ma partie. Je vis que cela lui faisait plaisir, qu'il était le seul qui fit valoir la marchandise; je lui écrivis donc régulièrement, et lui encore plus.
En lui écrivant, le 17 mai, pour l’avertir que j’envoyais quatre compagnies de la légion à Roye, je crus devoir le pressentir contre l’abus de la cupidité des fermiers, qui faisaient manquer le marché. Je lui mandais donc :
« Je vous supplie, monsieur le maréchal, d'aider à faire remé- II. 11
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dier à l'abus de la plupart des fermiers. et de ceux qui ont des magasins, qui se servent du prétexte des circonstances pour ne pas apporter dans les marchés. afin de faire hausser le prix, abus qui, en faisant manquer le marché, ne peut que faire le plus mauvais effet. Par les soins que nous nous donnons, tout est en règle, mais vous sentez, monsieur le maréchal, qu'il est bien difficile de maintenir l’ordre, quand la denrée de première nécessité manque au marché, et si l’on pouvait an peu, pour le moment seulement, remédier à cette trop grande cupidité, on aurait bien plus beau jeu pour maintenir l'ordre, auquel nous donnons tous les soins possibles. »
M. le maréchal de Biron était imbu des grands systèmes de M. Turgot. Il me répondit qu’il lui envoyait copie de ma lettre, jugeant très nécessaire que je fusse instruit des principes de la Cour. Cela m'attira la lettre remarquable de M. Turgot (de sa main) que voici :
« Versailles, du 20 mai.
« M. le maréchal de Biron m'a communiqué, monsieur, la lettre que vous lui avez écrite d'Amiens, le 17. L'intention du Roi est qu'on ne porte aucune atteinte à la liberté des fermiers et des marchands de grains. C'est avec la plus grande connaissance de cause qu'il a pris ce parti, comme le seul qui lui ait paru propre à assurer la subsistance du peuple. La Picardie, province maritime et féconde, qui profite de l'importance des grains de l'étranger, que le Roi encourage et qui attend une bonne récolte, ne peut craindre la disette.
« Siles marchands et les laboureurs sont effrayés, comme il leur est pardonnable, après ce qui s'est passé, c'est en les protégeant qu'on calmera leur effroi (1).
« Les prix commencaient à baisser d'eux-mêmes, avant la crise présente, qui a dù les soutenir. ]Is baisseront encore plus, quand elle sera passée. Le seul moyen d'en häter la fin est que chacun se conduise d’après les principes que le loi a adoptés et qu'il
(4) Nota : On voit qu’il ne répond pas à mon objection. C'est de la mauvaise volonté que je me plaignais, et non du manque, ni de la peur. (Note de l'auteur.)
mainliendra de tout le poids de son autorité, Je ne doute pas de votre zèle pour vous y conformer.
« J’ai l'honneur, etc.