‹ Journal inédit du duc de Croÿ, 1718-1784; (volume 2)Chapitre 8 sur 15 · TURGOT · texte numérisé non relu

TURGOT

Voilà, avec ce que j'ai dit devant, qui montre bien tout le système qu’on poussait à outrance, car tout le monde convient qu’il faut laisser aller librement le commerce des grains. Il ne s'agissait que de savoir s'il ne fallait pas veiller, dans les cas critiques, à ce que l’indigent, qui n’a qu'un peu de pain pour vivre, n’en manque pas au marché, et y puisse atteindre par un prix proportionné à ses facultés; et si, malgré le système général de liberté, il manquait, ce qu’il faudrait faire.

On voit que nous étions tous dans des cas assez critiques, car tous les commandants et les intendants pensaient comme moi, et, s’il arrivait quelque chose, on s'en prenait à nous, croyant toujours que c’était pour faire tomber le système, quoiqu’on ne fit rien pour cela. Ce fut pour la même raison qu'on s’en prenait à tout le monde, que la Bastille regorgeait malgré le principe de liberté et de tolérantisme, quoique tout cela ne fût venu, comme on l’a vu, que d’une fermentation du peuple poussé par le besoin, et de la trop grande hausse du prix du blé, et surtout du prix des baux des fermes, qui rendait le mal durable,

Le 23 mai, le baron de Vioménil, maréchal de camp, inspecteur des troupes légères, nommé pour le camp volant autour de Reims, arriva. Nous en fûmes très contents. C’est un bon, franc et ferme officier. 11 nous donna le détail du début de l’émeute et la pièce originale dont j'ai parlé, et nous mit bien au fait. 11 disait aussi que c'était la guerre des fermiers contre les pauvres, et que cela n’avait point les grands dessous qu'on y cherchait. Je m’arrangeai bien avec lui, mais il me fit voir qu'il avait ordre de prendre la légion de Soubise d'Amiens, promettant d’en laisser les détachements à Roye et à Péronne, et de veiller sur Saint-Quentin, Noyon et Soissons, où il allait.

— ue. |

Il resta mn fur, puis partit, et, le lendemain. la lé zicn en fit autant, de sorte que je ne restais qu'avec les Gardes du Corps à Amiens, et à peu pres rien ailleurs.

Cependant, le maréchal d'Harcourt avait demandé que je l’aidasse pour la haute Normandie, v avant eu du bruit à Aumals. Je mandai aux maréchaussées de ce côté de tächer d'y sider, mais la légion me retirant le détachement de Contv, je n'avais plus rien, sur vingt ou trente lieues de pays, d'Amiens à \umale, et d'Amiens à Boulogne. Cela me fit demander au maréchal du Muv de rapprocher un escadron de Schonberg d'Ardres à Montreuil, et, si Abbeville avait remué, j'aurais été bien embarrassé. Un autre escadron de Schonberg était passé en Normandie, et un autre pour le cordon de la maladie des bestiaux.

C’est ainsi que nous en étions à nous reposer sur la Providence et sur la sagesse du pays, bienheureux si la fermentation du côté de Paris ne gagnait pas, et à travailler par tous les petits moyens, pour assurer la tranquillité. Le duc d'Havré fittres bien, en passant à Amiens ; il recommañda à ses gens de Conty d’être fermes, et ordonna qu’on y menât de son grain, s'il en manquait, et plusieurs seigneurs et abbaves (qui peuvent beaucoup, en pareil cas) firent assez bien.

Lu 29, ‘ce reeus, à la demande de mon fils, permission d'aller à teims. Cela ne disait pas Paris, et m'embarrassait, mais ne pouvant, pour bien des objets, m'empêcher d'y aller, je m'y déterminai et écrivis, et m'arrangeai en conséquence.

J'arrivai le {*° juin à Paris, où j'avais une immensité d'objets à remplir. Un des principaux était le partage, si important à faire, entre mes deux enfants. Mon fils travaillait avec intelligence et assiduité, depuis deux ans, à ce grand ouvrage qui, réglant tout, devait assurer la tranquillité de lu famille, pour tous les cas. Dès mon arrivée, j'en pressai la conclusion.

Le 2 juin, j'essayai mes grands habits de l'Ordre pour le sacre, objet cher, puisque le grand manteau coùtait, seul, au moins sept mille livres, et nous estimâmes à douze et treize

mille livres la dépense du sacre pour moi, sans qu'il en coutât à mes enfants.

Le samedi 3 juin, toute ma famille, où vint M. le comte de Priego, s’assembla à midi chez moi, et on signa, enfin, de la meilleure grâce et concorde, l’acte préliminaire de ce grand partage et pacte de famille.

Au sortir de là, j’allai, à Paris, chez le maréchal du Muy, ministre de la Guerre, que je craignais, parce qu’il passait pour sévère et difficile. J'avais toujours été son ami, mais on le disait si réservé, et mème si dur, que j’en étais embarrassé. On me laissa entrer : je le trouvai à diner rieu qu'avec sa femme et notre curé. Je fus reçu au mieux; je dis des choses galantes à sa femme, que j'avais vue si charmante, il y avait longtemps, en Allemagne. C'est la jolie chanoinesse de Neuses. Tout se passa au mieux, et j'entamai mes affaires majeures, entre autres la plainte que j'avais à faire contre M. de Bienassise, qui refusait de me rendre compte à Calais, pendant mes absences, et une demande de permission, pour mon fils, d'aller aux eaux sans remplacement, sur quoi il était inexorable.

De là, j'allai chez Mme de Leyde que j'avais tant de raisons d'aimer et de ménager, et qui me reçut au mieux.

Après diner, j'allai chez le maréchal de Biron qui, comme commandant l'espèce d'armée de Paris et des environs, avait correspondance avec les commandants des provinces voisines. J'v trouvai M. de Vioménil revenu, et nous traitâmes à fond de tout l’arrangement des troupes pour en imposer au peuple — guerre bien malheureuse à faire! On fit valoir, là, mon travail, et tout s’arrangeait au mieux.

Le soir, pour me préparer à la Pentecôte, où nous sommes obligés par le serment de l'Ordre, j'allai aux Carmes, les Théatins, où J'allais depuis trente-cinq ans, ne s'étant pas trouvés chez eux. Ainsi, ce fut une journée singulièrement pleine et importante.

Le 4 juin, jour de la Pentecôte, je fis bien mes dévotions, en habit de l'Ordre, aux Carmes. L’après-diner, je fus longtemps chez Mme de Leyde, qui me fit un plaisir infini par

celui qu'elle prit au détail de mes travaux de Condé, dont elle se souvenait, tout comme quand elle y avait été mariée, il y avait environ cinquante ans.

Le soir, je me trouvai, avec tous les d'Harcourt, et toute la famille, agréablement chez Mme de Guerchy. Le duc d'Harcourt s'appelait le marechal d'Harcourt, et son fils M. de Lillebonne prit, alors, le nom de duc d’Harcourt, mais n'avait pas d'enfants, et toute l'espérance était un fils dont venait d’accoucher et que nourrissait l'aimable Mme la marquise d'Harcourt (1), fille du comte de Beuvron.

Le 5 juin, la grande sécheresse subsistant, je jouis un moment de Paris, que je voyais si rarement avec la verdure. Je fus charmé de l’avancement des nouveaux boulevards, de trouver l'École militaire et ses superbes allées de tous côtés entièrement finies. Je parcourus avec admiration les Tuileries, la nouvelle place, et étant entré dans le cours, dont les arbres marquaient déjà bien, je trouvai que c'était ce jour-là qu'on commençait l'important ouvrage du pavé, depuis la statue et une moitié de la place, jusqu’à la grille du cours, ce qui va rendre ce morceau superbe et d'usage. On m’assura que, dans trois ans, le pavé serait fait, et tout le chemin jusqu’au beau pont de Neuilly. C’est la plus belle entrée de Paris, et, peut-être, de l'Europe.

Mon fils et sa femme étaient partis, ce matin-là, pour Attichy, cet, de là, à Reims. Je dinai agréablement chez le maréchal de Biron. Malgré son grand âge, ilétait de la plus grande ardeur sur son travail de l'armée des grains, qu'on appelait méchamment l'Armée des Jean-Farine, et dont on badinait, le péril étant passé ct la révolte étant tombée d'elle-même, mais dont on n'avait pas badiné quand on en avait eu si peur!

J'admirai son jardin, peut-être le plus riche et le mieux tenu de l’Europe. On dit qu'il lui coùtait au moins soixante

(4) Anne-Catherine, fille d'Anne-Francois d’Harcourt, née en 1750, avait épousé, en 1567, Charles-Louis-Hector, marquis d'Ilarcourt (1743-1820), colonel de Mestre de camp général (cavalerie‘ en 116+#, brigadier en 1778, maréchal de camp en 1781, pair de France en 181$, lieutenant général en 1815.

mille livres d’entretien, chose prodigieuse pour un jardin dans Paris. Mais il disait avec raison que c'était sa maïson de campagne, et: qu'il vaut mieux n'avoir qu’une chose où l'on doit résider, et en bien jouir. C’est là où il faut voir jusqu'où on peut porter l’art des jardins de propreté (1)!

J’eus, ce jour là, une grande conférence avec M. le maréchal du Muy, où j'entamai tout à fait contre M. de Bienassise, et j'écrivis et portai plainte en règle, ayant tout essayé par la douceur, jusque-là. Ainsi, cette seule affaire désagréable que j'eus pour mes commandements, fut tout à fait attaquée. Je le poussai vivement pour le congé de mon fils, sans en tirer grand’chose. Je vis, chez le maréchal de Biron et partout, que tout le monde pensait comme moi sur le système outré des grains de M. Turgot si outré qu'il était apparent ou que cela lui ferait grand tort, ou qu’il le modérerait.

Le soir, je fis, chez mes petits-fils, et surtout pour l’aîné, une revue importante d'éducation, et je fus fort content de tout ce que jy vis de bon : c'était ma plus grande consolation que celle que me donnaient tous mes enfants.

Toute la nuit, n’ayant pas de temps autrement, j'arrangeai mes papiers et affaires, car il était étonnant tout ce que j'avais fait à Paris en quatre jours, où, de plus, j'avais arrêté tous mes différents comptes et affaires sur bien des articles différents, et repassé les papiers de mon cabinet pour prendre ceux dont j'avais besoin pour terminer mes grands ouvrages entamés, l'hiver, à Condé.

Le mardi 6 juin, tout cela me mena jusqu’à quatre heures du matin, que je vis lever le soleil sur mon joli jardin — temps délicieux qu'il est malheureux qu’on perde toujours ! J'en voyai chercher les chevaux de poste, qu’on se disputait avec peine, et, ayant pris, en attendant, mon carrosse, j'allai à la première messe de Saint-Sulpice, où je trouvai une exhortation édifiante. Qu'il serait agréable d’habiter,

(4) L'hôtel de Biron, situé rue de Varennes, était, récemment encore, occupé par la Congrégation du Sacré-Cœur. Sous l'ancien régime, ses jardins furent, à certaines heures, ouverts au public.

l'été, Paris, pour y jouir, des le point du jour, de tous ces agréments inconnus aux gens du monde, et d'aller visiter ainsi les jardius, les cabinets de curieux et les artistes, et tant de beautés que l'usage futile du monde fait perdre !

Revenu chez moi à cinq heures et demie, je trouvai qu'il ne pouvait y avoir de chevaux pour mes gens. On eut bientôt préparé, pour eux, un cabriolet, et je partis de Paris à cinq heures trois quarts.

Sacre et couronnement de Louis XVI.

Après qu'on fut revenu de la terreur de la révolte des grains, et quoique le moment ne fût pas fort gai, on décida que rien ne serait changé pour le couronnement, et tous les esprits se portèrent à cet événement pour ceux qui devaient ‘y aller.

Le 5 juin, le Roi et toute la Cour se rendaient à Compiègne, où le Roi chassa le sanglier, et avec le regret de ne pus y pouvoir rester l'été. Le 8, il devait coucher à Fismes, et, le 9, faire son entrée à Reims.

De plus de cent lieues à la ronde, un nombre infini de chevaux de poste étaient commandés, et, malgré cela, il fallait avoir des billets et suivre le jour indiqué pour chacun, ce qui me réyla.

Arrivé au Bourget, je trouvai toujours des chevaux, et on fut servi au mieux, mais cela dérangeait bien les routes pour le reste de la France! Les chemins étaient peignés et arrangés, comme un jardin, et on faisait très agréablement la route. Je fus fâché de ne pouvoir m’arrèter aux beaux endroits du Mesnil, de Dammartin, et de Villers-Cotterets, et, ayant été mieux que je ne croyais, j'arrivai avant trois heures à Soissons où, trouvant un logement agréable et gai,'à la poste, et n'étant sur la liste que pour le lendemain, pour aller plus loin, jy dinai et couchai.

Je logeais devant le relais ; on m'a assuré qu'il y avait là six cents chevaux, on disait même jusqu’à huit cents de com-

mandés à chacun des principaux relais. Le mal est que cela ne sert qu'un moment, que, pour tout le reste, il y en a trop, et qu'on écrase inutilement. J'avais la vue sur la route, et je m'amusai à voir passer sans cesse cette affluence de voitures, de gens bien pressés, pour n'avoir pas grand'chose à faire.

Les maréchaux de Richelieu, de Contades et de Noailles vinrent à la même auberge, mais ce qui m'y amusa le plus, fut de travailler deux heures avec un fameux pépiniériste, physicien savant et connu, nommé Lejeune, dont je tirai de bonnes remarques. Il soutient, entre autres choses, que c’est un abus de couper les têtes et les racines, mais qu'il faut tailler sur les jeunes pousses de l'année, et jamais plus. Quant aux racines, il n'en retranche rien que ce qui est gâté. Il me confirma dans mes principes sur bien des choses, qu’il savait mieux que les faiseurs de livres, et me fit grand plaisir.

Le mercredi 7 juin, toujours par le beau temps sec et par le plus superbe pavé qu'on sablait, j'allai grand train, Je fus fâché de ne pouvoir m'arrêter au beau jardin de Beine, qui est une assez jolie ville, mais, en revanche, Fismes est très laid, et je fus étonné que le roi y eût choisi son coucher dans une maison des plus médiocres, mais c'était où le feu roi avait logé, et cela est à une bonne distance.

Je fus étonné du prix du pain à Fismes : il était à près de quatre sols la livre, pour le pain du peuple. C'était un mal réel et qu'on était fort heureux qui ne fit pas plus de mouvement. J'y trouvai, pour assurer la tranquillité, les houssards de Berchiny et M. de Vioménil commandant ce cordon. Il était ficheux de voir un sacre obligé d’être soutenu par des troupes.

Le pavé, très beau, dure jusqu'à deux lieues de Reims, où il y a une très belle chaussée ferrée, et les malheureuses corvées, qu'on disait qu'on allait supprimer par un impôt encore plus malheureux, étaient occupées à tout sabler et aplanir. Je rencontrai les beaux détachements de la Maison du Roi, ce qui, avec l’affluence de voitures et des relais revenant, meublait bien le chemin.

J'arrivai à deux heures à Reims, où l’entrée est belle, et où plusieurs arcades de triomphe annonçaient majestueusement l'objet de la fête.

Je passai devant le superbe portail, et on me mena tout contre Saint-Étienne, chez un M. Gard, gros marchand, où "je me trouvai marqué à la craie, dans un logement très agréable.

Je pris vite une chaise à porteurs qui me mena loin chez l'intendant. Je dis au hasard : « Chez l’intendant! » sans savoir qui c'était, mais il se trouva que c’était M. Rouillé d'Orfeuil (1), chez qui logeaient mesdames de Beuvron et d'Harcourt, ses parentes par les Rouillé, où je trouvai qu'on allait se mettre à table. Une très grande compagnie ct un diner superbe, avec tous les poissons du Rhin, furent mon début, et on m'y reçut au miéux; ainsi, je débutai bien. Je fus enchanté, après le diner, de voir la jolie petite maman, la marquise d’Harcourt, nourrir son fils unique, espérance de cette grande Maison, et joli enfant délicat qui, au lieu de crier, ne faisait que sourire à sa mère, L'intendant demeure à Châlons, et n'était là que pour faire les honneurs, car il n’y a pas de commandant, ni d’intendant dans cette ville commerçante.

De là, j'allai voir l'église : c’est une des plus belles que j'aie vues, et digne de l’honneur qu’elle a ; seulement, le chœur est un peu étroit. À chaque couronnement, on cherche à perfectionner les décorations. A celui de Louis XV, en 1722, on avait mis les tribunes en dehors et la galerie n'était que découverte. À celui-ci, le duc de Duras, gentilhomme de quartier, et les architectes des Menus-plaisirs, que cela regarde, voulurent faire du nouveau : ils firent la galerie qui vient de chez le roi, couverte, ce qui était mieux, et ils la décorèrent tout au mieux. Cela, et la colonnade et le porche devant le portail réussit à perfection, et c'était un morceau superbe et qui, quoique d’un autre ton, faisait bien avec ce beau et ancien portail. Pour l’intérieur, sa décoration avait

(1) Rouillé d'Orfeuil, maitre des Requêtes honoraire, premier président du Conseil supérieur de Châlons, intendant de la Champagne depuis 1764.

de la beauté, mais était trop serrée, avait l’air trop théâtral et d'une salle de spectacle enfermée dans le plus superbe vaisseau d'église gothique. Quoique grand, cela ne devenait, par co mparaison avec le reste, qu'un petit morceau de carton doré dans un grand et noble édifice, et, le chœur étant trop étroit, cela le rétrécissait encore, d'autant plus qu'il avait fallu, pour plaquer des colonnes, les mettre en avant, en porte à faux, sur une voussure.

A cela près qu’il était difficile de parer l'endroit en voulant le fermer, il y avait des beautés, et cette décoration, l'amphithéâtre du fond en colonnade, la superbe tribune de la reine, le trône sur un faux jubé entre quatre colonnes, avait de la majesté, et l’ensemble de vraies beautés. Pour moi, j'aurais mieux aimé laisser les colonnes isolées, faire les travées en amphithéâtre découvertes en dehors des piliers, un peu biaisées vers l’autel, et à claire-voie entre elles, le devant plus bas pour qu'on vit plus de monde à la fois, et la belle voûte en entier.

Je fus charmé de voir toutes les belles tapisseries de la Couronne et l'ordonnance de cette auguste décoration.

A 5 heures du soir, comme je sortais de l’église, je rencontrai mon fils et ma belle-fille qui arrivaient. Comme on m'avait dit qu'ils logeaient à l’auberge du Moulinet dont les fenêtres, tout devant le portail, ne pouvaient être mieux placées, je les y fis entrer et les établis dans une belle chambre. On soutint qu'on l'avait retenue pour eux; puis il se trouva que c'était en payant, et l’aubergisteen demandait quarante louis. Cependant, la position était des plus belles, À la fin je m’engageai pour vingt louis et, par l'événement, cela se trouva inutile : le duc de Praslin, qui était marqué chez moi, n’étant pas venu, mes enfants s’y établirent dans la suite. Ce fut donc vingt louis perdus, et, ce qui était plus cher, mon manteau de l'Ordre, qui me coûta huit mille francs, et dont j'aurais pu me passer, si j'avais su que le prince de Tingry ne se servait pas de celui de M. de Vérac, qu'il m’envoya, de sorte que j'en avais deux ; mais c’est un meuble qui reste dans une famille.

Sans ces deux événements qu'on aurait pu éviter, si on avait pu deviner, ce couronnement ne fut pas cher et n'alla qu’à onze mille francs, en tout.

Je restai à établir ma belle-fille chez elle, au Moulinet, puis, le soir, je vins écrire, lire tous les livres curieux des couronnements, et m'en bien mettre au fuit.

Le jeudi 8 juin était le jour de Saint-Médard. On s'attendait à la fin de la sécheresse, mais il fit sec, et on crut qu'elle durerait trop pour les grains. Je fis les visites. Je trouvai le cardinal archevêque de la Roche-Aymon, superbement logé à Saint-Denis. Je vis les principaux. Je trouvai la ville belle ainsi que la place Royale, qui est la grande et nouvelle place. La statue du roi Louis XV, en bronze, hors le bras, a de la beauté, et son piédestal rond est décoré du plus grand goût, avec magnificence : c'est une belle place dont il reste un quart à achever. Il y a aussi un bel Hôtel de ville ancien, dont il n'existe que la moitié, de superbes églises, des promenades et quelques vues étendues : c’est une belle ville.

Je dinai chez madame d'Ecquevilly, avec mon fils et ma belle-fille : Madame d’Ecquevilly, de la maison de Joyeuse, venait d'en hériter, et de la belle terre de Grandpré. Son mari était le lieutenant général de Champagne, ce qui l'obligea à y tenir état.

De là, j'allai voir, à l’archevèché, les petits appartements du roi ct de la reine : ils sont médiocres, et l'archevèché, hors la grande salle où étaient les gardes et le festin, n’a pas de grands appartements. Je montai au-dessus, chez le maréchal de Duras : on me dit que les maréchaux de France étaient assemblés, mais ils me firent entrer honnêtement, en me disant que je serais bientôt des leurs. Je m'y amusai fort à voir les ornements : il ÿ avait le grand ciboire d’or, qui était le présent que ce roi-ci faisait au trésor de l’église de Reims, quicstun morceau superbe et d’un travail exquis. Je vis beaucoup d’autres belles pièces et les couronnes d'honneur, mais surtout la couronne du roi, où se trouvaient rassemblées les plus belles pierrcries, était un morceau admirable à

voir. Elle ne pèse que deux livres et est estimée seize millions, que je levai à l’aide d'une main.

J'allai encore à l’église, examiner à fond, en amateur, la décoration dont j'ai parlé, et j'étudiai nos places du côté de l'Évangile, dans le sanctuaire, contre l'autel : il y a un banc pour les maréchaux de France, et, derrière, un long banc pour tous les cordons bleus sans fonction, où il n’y a pas de rang marqué. En général, tout le côté de l’épitre est pour les ecclésiastiques, les ministres et les gens de robe, et tout l'autre côté pour les Pairs, représentant les anciens Pairs du royaume, qui n'étaient représentés que par les princes du sang ; puis les maréchaux de France, puis les cordons bleus, et, derrière, tant qu'il en peut tenir, la noblesse, et, en général, les ducs et pairs, là, n’ont point de places marquées. Je vis qu'il ne s'agissait que d'arriver d’assez bonne heure pour avoir, sur notre banc, une place qui vit bien, et que nous n’étions, à ce sacre, que quinze sans fonctions, de cent dont l'Ordre est composé, le reste étant ou des princes du sang, ou des étrangers, ou des maréchaux de France, ou des charges à la Cour. Ayant bien vu, par là, qu’il n’y avait point d’embarras pour le rang, j’allai, vis-à-vis l’église, chez ma bellefille qui, quoique placée au mieux, se plaignait du bruit.

Le soir, j'allai avec elle à la belle promenade, à la Porte- Neuve; elle est réellement superbe et, par l’affluence du moment, le beau temps chaud et le camp, derrière, des Gardes françaises et des suisses de la Garde du Roi, cela égalait la beauté des Tuileries. Je m’écartai pour la bien examiner, puis j'allai seul, à côté, revoir l'éléphant femelle que j'avais vu à Paris, et qui était si perfectionné pour ses tours, que cela était admirable. Il est certain que c'est l'animal qui, après l’homme, a le plus d'entendement et d'adresse, et ce qu'il fait avec sa trompe ne peut se croire sans qu’on le voie: il débouchait et buvait une bouteille, il choisissait la petite pièce que son maître voulait, la plaçait dans la poche qu'il indiquait, et mille choses avec une adresse et une intelligence étonnantes, car ce ne sont pas, là, des tours comme ceux des chiens dressés : il entend et il exécute.

Le soir, j'achevai de bien lire et d'étudier tout ce qui regarde les couronnements.

Vendredi 9 juin. Je fis beaucoup de visites et trouvai toujours la ville belle : il y a de bons logements, et il y en eut de reste, les étrangers n'étant pas assez venus ; entre autres le maréchal de Soubise, MM. de Vergennes et Bertin me traitèrent au mieux, mais ils étaient peu favorables au nouveau système. |

J’allai, à midi, chez la Reine, vis-à-vis l'appartement du Roi : elle n’était là qu’en bayeuse, mais publiquement et avec tout l'éclat qu'elle faisait bien valoir. Elle me parut très embellie : le plus beau teint, pleine de grâce et de manières engageantes, quand elle voulait, comme sa mère, et bien élevée. Dans son appartement trop petit et où 1l faisait une grande chaleur, on s’écrasait, quoiqu'il n’y eût que le service ou les dames ordinaires; il y en avait une centaine : c'était une superbe cohuel! Elle s’en démèla au mieux, disant un mot ou faisant des mines à chacun. Elle fait assez de révérences et de belles manières. Les dames étaient superbement mises au nouveau ton très galant, et avec de grandes plumes, de sorte que je les trouvai toutes grandies d’un pied et demi, depuis un an que je ne les avais vues.

De là, j'allai à un superbe diner chez le cardinal de la Roche-Amon, archevèque, qui espérait encore faire la cérémonie, malgré son âge. On était plus de cent : l’abbaye de Saint-Denis, où 1l demeurait alors, est magnifique. Une table de plus de cinquante personnes, sous le plus charmant couvert de fleurs, composée de tous les cardinaux, évêques, maréchaux de France, chevaliers de l'Ordre, et l'élite de la nation, faisait la plus belle table de ce couronnement. J'y trouvai le contrôleur général qui y était publiquement incognito, toujours échevelé, l’air hagard quoiqu'ouvert, et bien l'air de ce qu'il était, d’un homme singulier à système. Au reste, 1l désirait le bien. Comme j'y trouvai ma belle, je m'assis à côté de lui, et rompis ferme la glace.

Après lui avoir dit mes précautions pour la Picardie, où je vis qu'il ne voulait pas qu'on püt craindre le peuple, je le

ramenai en Jui disant qu'il fallait, sans doute, que le commerce des grains füt libre; que, depuis vingt ans, je ne l'avais pas gêné, mais j'appuyai ferme qu’il devrait, même pour faire passer son système, punir la cupidité outrée de ceux qui, pour faire hausser le prix, faisaient manquer le marché. On a vu ce que j'en avais écrit et ce qu'il m’en avait mandé. Mais, depuis, tout le monde lui mandait la même chose, et l'avait ébranlé. Il me dit, enfin, qu'il avait de la peine à se persuader que cet abus füt tel, mais qu'alors c'était aux intendants à punir cet abus. C'était tout ce que j'en voulais ürer, et le contraire de ses premières lettres. Enfin, je vis, comme je m'en étais douté, que, si on s’y prenait adroitement, sans paraitre fronder le système qui était sa marotte, on pourrait le ramener un peu, tout étant la liberté mitigée et la cupidité outrée punies et réprimées (1).

À quatre heures, j'’allai à nos bonnes fenêtres vis-à-vis le portail. L'endroit ne peut être mieux. Le jour était beau et chaud, le soleil éclairant ce superbe portail dont cette grande colonnade d’un autre ton n’ornait pas mal la façade, et faisait un superbe effet. On voit que ce coup d’œil ne pouvait être plus beau, de là, par la beauté du portail, voire la descente des carrosses et les troupes dont les deux compagnies des grenadiers des Gardes, superbes, étaient en bataille des deux côtés de la porte, et les troupes à cheval s’y mettant en bataille. Mais le coup d’œil de l'entrée de la ville avait l’avantage d’embrasser le cortège de loin, en file, et l’affluence du monde.

Depuis une lieue de la ville que le Roi monta dans le beau carrosse et vint au pas, il y avait une affluence qui faisait un bel effet. Le Roi, ayant couché à Fismes, monta dans ce superbe carrosse qu'on dit qui coûta plus de trois cent mille francs. Il y était avec ses deux frères et tous les princes du sang. Cela était précédé de plusieurs autres des plus beaux carrosses et équipages de la Couronne et des détachements

(4) Le sens de cette phrase parait être : « … toute la question étant d'établir une liberté mitigée et de punir et réprimer la cupidité outrée »,

de la Maison du Roi, ce qui n’était pas assez garni en simple détachement, la Maison y étant en entier, aux autres.

Ce fut à cinq heures que le Roi arriva à l'église. Les détachements de la Maïson, cavalerie, superbement mis et montés, manœuvrèrent bien pour se former. La beauté de ces équipages, le noble tapage des fanfares et timbales et de la grosse cloche, annoncèrent bien le maître et son équipage, dont les huit chevaux avaient, entre autres, des panaches blancs des plus élevés. Ce carrosse superbe, singulier et immense, fit un effet éclatant.

C'est ainsi que je le vis descendre : il y avait peu de peuple, n'y ayant pas de place, et on ne cria pas, mais il est vrai qu'on ne l’aurait pas entendu.

Dès que nous eùmes, mon fils et moi, joui de nos fenêtres de ce magnifique spectacle, nous traversâmes sans peine les troupes, et nous nous trouvâmes derrière le Roi, comme il était à la porte de l'entrée de l'église, à genoux sur un prie- Dieu, baisant l'Évangile et reçu par l'archevêque dans son brillant cortège, entouré d’évèques en superbes mitres et ornements.

Puis, le clergé précédant, nous suivimes le Roi : il n’y avait personne du tout dans l’église, et ce début eut l'air trop nu, mais on avait tenu l’église fermée et tout le monde était sur la route. Le Roi se mit au prie-Dieu devant l’autel : ses frères ct les princes du sang et les grands officiers derrière, les ecclésiastiques à droite, et nous sur les bancs à gauche. On dit quelques prières, l'archevêque donna la bénédiction (voyez le livre des Prières et des Cérémonies, qui sont belles). Puis, le clergé, précédant, ramena le Roi à la porte. Nous le suivimes, puis, par la superbe galerie couverte, le peuple étant revenu (ma famille était alors à nos fenêtres, d’où elle eut un superbe coup d'œil), le Roi monta lentement par cette galerie, Il la loua et fit compliment au duc de Duras. Le Roi avait toujours son air de bonté, mais ennuyé de la représentation, et 1l aurait fallu, à tout cela, le grand air qu'y mettait Louis XIV. Le peuple cria un peu, alors : « Vive le Roi! »

Il entra ainsi, regardant tout, dans son appartement qui

était trop petit, de sorte que, dans sa chambre à coucher, on ne laissa entrer que les Entrées du cabinet, et encore étaitelle bien pleine. Nous restâmes dans l’autre chambre où il n'y avait que les Entrées, et nous vimes bien le Roi recevoir les offrandes et la multitude de harangues qu'il recevait avec plus de bonté que de dignité.

Comme j'étais avec mon fils, contre la porte, à tout examiner, et que cela fut, enfin, fini, il sortit, poussa la porte contre mon fils, en lui demandant s’il était bien écrasé, et, me voyant pour la première fois depuis un an, et ayant souvent demandé de mes nouvelles, et su que j'avais été bien malade, il me dit, d’un air ouvert et assez du ton du feu Roi : « Ah! vous voilà, M. de Croÿ! Vous avez été malade? » Je lui dis que j’arrivais de mon commandement de Picardie, que j'avais été bien malade et n'étais pas encore très bien. I me dit : « C’est que vous vous droguez trop! » Puis, rentra. Comme il ne parla, là, qu’à nous, voilà ce qu’on appelle être bien traité!

Je restai encore quelque temps à tout examiner, à philosopher sur le peu de tout cela, et la différence de ces coups d'œil d'avec l’agonie du feu Roi, qui avait été ce que j'avais vu de la Cour avant de la quitter. Puis j’allai chez nous, au Moulinet, voir le bel effet de l’affluence devant le portail. Ma belle-fille vint, ce soir-là, coucher chez mon hôte, le duc de Praslin n'étant pas venu, et, pour moi, je lus, étudiai et réfléchis tout le soir sur tout cela.

Le 10 juin, je fis, le matin, mes visites chez Monsieur, et chez M. le comte d'Artois : ils logeaient séparément dans la ville, avec leurs gardes et leur Maison, ce qui fait bien du monde. Ils me parlèrent obligeamment. Monsieur a du maintien, affecte de bien parler et de montrer de l’esprit. M. le comte d'Artois, fort et de jolie figure, a les passions vives, s’y livre et s’adonne à la jeunesse la plus dangereuse, ce qui le mène trop loin. Son ton gaillard amusait la Reine; on disait, de là, qu’il avait du crédit. Le débauché duc de Chartres, qui l’avait déjà perdu pour les principes, le menait loin, et, comme il allait devenir père de l'héritier de la Couronne

Page 1