LXIV INTRODUCTION
été placé, ainsi qu'on Ta vu plus haut. Le second sera celui de M. Alfred Rébelliau, aujourd'hui conservateur de cette Bibliothèque, qui, avec la bonne grâce dont il est coutumier, nous a procuré, pour Texécution de notre travail, des facilités dont nous lui exprimons notre vive gratitude. Ne quittons point rinstitut sans dire la parfaite complaisance de M. Victor Petitjean à notre égard.
Il n'est personne à qui nous ayons plus d'obligations qu'à M. Henry Martin, conservateur de la Bibliothèque de l'Arsenal, dont le jugement et l'érudition, également sûrs, nous ont rendu des services inappréciables.
Enfin, nous avons trouvé, chez MM. Léon Hennet, J.-B. Marleix, Brun et Martinien, du Ministère de la Guerre, chez M. le duc de la Trémoïlle, membre de l'Institut, et M. Edmond Martel, de Gondé-sur-l'Escaut, un secours auquel ils nous ont des longtemps habitués, et dont nous ne saurions trop leur exprimer notre reconnaissance.
Novembre 1905.
DU 23 JUIN 1718 AU 24 décembre 1740
Ma naissance et mes premières années. —Arrivée à Paris avec ma mère ; notre installation rue Guénégaud, puis rue de Grenelle. — Mon éducation commencée chez les Jésuites, continuée au domicile maternel. — Mes maîtres ; M. Bottée. — L'académie de la Guérinière. — Voyage à Condé, h Dunkerque, au Quesnoy. — J^entre dans les Mousquetaires. — Mes premières courses à cheval et mes premières chasses. — Gardes, manoeuvres et revues. — Quelques événements des années 1737 et 1738. — Je deviens colonel du régiment de Royal Roussillon ;cavaleri<î). — Mes voyages à Condé et à Fontainebleau (août-octobre 1738) ; mon retour à Paris - 19 novembre';. -— Entrée du prince de Lichtenstein, ambassadeur de l'Empereur. — Ruine de mes projets de mariage avec mademoiselle de la Mothe-Houdancourt. — Ma mère loue une maison de campagne à Champigny. — Villégiatures. — - Chasses à Fontainebleau, à Versailles, à Saint-Germain. — Mon premier souper dans les cabinets du Roi. — Le Roi me donne le boug<'oir. — Rigueur de l'hiver de 1740. — Bals et fêtes du Carnaval. — L'Opéra. — Emeute causé<* par la cherté du pain. — Inondations générales en France.
Je suis né au château de Condé (1) le 23 juin 1718, à une'
(i) Condé-sur-Escaut (Nord).
Le château de Condé, qui existe encore, et a conservé son caractère ancieni
heure moins dix minutes du matin, dans la chambre appelée du Roi.
J'ai été ondoyé, le même jour, dans la chapelle de l'hôtel et baptisé à Téglise six semaines après, ayant eu pour parrain (mon père tenant sa place) le comte de Solre (l) qui était alors à Paris, où il mourut le 22 décembre de la même année (ainsi, il ne m'a point vu), et pour marraine madame la marquise du Quesnoy (2) en personne.
J'ai été fort bien nourri par une bonne paysanne du Petit- Quesnoy.
J'ai eu, depuis ma naissance jusqu'à Tâge de sept ans, qu'on me les a ôtées, deux gouvernantes nommées Decré et Lemoine.
Mon père me fît venir de Francfort un nommé Rhindorf, tant pour m'élever que pour m'apprendre l'allemand : je l'ai eu avec moi depuis Tâge de quatre ans, jusqu'à la fin de 1730.
Le 6 décembre 1722 se fit, à Condé, le mariage du marquis de Leyde (3).
fut bâti, en 1411, par Jehan de Hamaide. Cédé, ainsi que la icrre y nltenant, par Louis 1" de Bourbon, prince de Condé, à la famille de Lalaing, il vint, en 1608, s'ajouter aux domaines de la famille de Croy par le mariage de Jean IV de Croy, avec Jeanne, fille d'Emmanuel de Lalaing et d'Anne de Croy.
(1) Philippc-Emmanuel-Ferdinand-Francois de Croy, né en 16 H, comte et prince de Solre et de Buren, baron de Molembais cl de Beaufort, seigneur de Condé, etc., grand veneur héréditaire du Ilainaut, avait levé, en 1688, un régiment wallon sous le nom de régiment de Solre. Sa brillante conduite à la guerre lui valut, en 1693, le gouvernement de Péronne, Uoye et Montdidier. Promu lieutenant-général en 1702, il mourut à Paris le 22 décembre 1718.11 avait épousé, en 1672, Anne-Marie-Françoise de Boumonville.
(2) Marguerite-Elisabeth de Longueval, morte en 172 i, fille de Charles- Albert de Longueval, comte de Bucquoy, chevalier de la Toison d'Or, général de la cavalerie de S. M. C. aux Pays-Bas, grand bailli du Ilainaut — et de Marie-Philippe de Croy — avait épousé, le i juillet 1668, Guillaume de Mailly, marquis du Quesnoy, veuf d'Isabelle-Marguerite-Caroline de Croy, morte en 1062.
Pu premier lit de celui-ci était née Isabelle-Philippine-Thérèse de Mailly, fennne de Louis-Hermann, comte de Milendonck, dont la fille fut la mère de l'auteur de notre Journal.
Donc, la marquise du Quesnoy était la belle-mère de la grand'mère maternelle du duc de Croy.
(3) Anne-Marie, fille de Philippe-François de Croy et de Marie-Eugénie de la Tramerie, avait épousé Jean-François de Beth, marquis de Leyde, chevalier de la Toison d'Or, mort le 11 juin 172^.
, L'année de ma naissance, mon père, étant encore en bonne santé, alla faire un voyage pour nos prétentions en Hollande, avec M. Dinchy. Il en revint très changé, et ne fit que languir depuis. Cependant, il faisait encore des voyages à Paris, et régulièrement dans ses terres, où il entendait ses comptes chaque année; mais, devenant de plus en plus infirme, il mourut le 1°^ novembre 1723, à une heure du matin. J'avais alors cinq ans, quatre mois et sept jours. Je n'ai idée de Tavoir vu que deux fois : une dans son fauteuil, an coin de la grande cheminée de son appartement; l'autre (confuse) que l'on le portait dans un fauteuil, dans la cour ou au jardin.
Comme on le voyait dépérir, on me mena à l'Hermitage (1) huit jours avant sa mort.
Mon père étant souvent absent, et fort infirme, c'est ma mère (2) qui eut le plus de soin de mon éducation, qu'elle continua toujours avec la plus grande tendresse.
Elle était sœur de Gaétan- Joseph- Alexandre, duc de Cro5', comte de Rœulx et de Hainaut, prince d'Empire, Grand d'Espagne, chevalier de la Toison d'Or, chef de la Maison de Croj'. mort le 19 avril 1767. G est après sa mort que Tauteur de ce Journal prit le titre de duc, dont il héritait, avec la grandesse d'Espagne, comme aine de sa Maison.
(1) Situé à 4 kilomètres de ConJé, le château de l'Hermitage était, comme cehii de Condé, entré dans les biens de la famille de Groy par le mariage de Jean IV de Groy avec Jeanne de Lalaing (12 juillet 1008).
11 avait appartenu aux sires de la Ilamaide et aux barons de Roggendorf qui en avaient fait un simple rendez-vous de chasse, au cœur de la forêt de Condé. Rebâti et accru par les de Lalaing, rilermitage vit son parc agrandi et entouré de murs, en 1718, par le prince Alexandre-Emmanuel de Groy- Solre. Le château fut démoli et réédiûé sur un nouveau plan par son fils, en 1749-1750. En réalité, les travaux durèrent jusqu'en 1773 : l'ancien rendezvous de chasse était alors devenu une magnifique résidence seigneuriale. Gependant. après la mort du maréchal, en 1785, son fils, jugeant encore cette demeure insuffisante, la fit raser pour en construire une plus importante, dont les travaux furent terminés en 1789. G'est l'Hermitage d'aujourd'hui.
(2) Marie-Marguerite-Louise, comtesse de Mulendonck (ou Milendonck), marquise du Quesnoy, baronne de Pesch, mariée, le 16 juillet 1716, à Philippe- Emmanuel-Alexandre, prince de Groy-Solre, était fille de Louis- Hermann- François, comte de Mulendonck, baron de Pesch, etc., et d'Isabelle- Philippine-Thérèse de Mailly, fille de Guillaume, marquis du Quesnoy, et d'Isabelle de Cro^'-Solre.
Elle mourut le 23 août 1768, à l'âge de 77 ans.
Deux ans avant la mort de mon père, le régiment de La Fère étant en garnison à Gondé, il fit connaissance avec M. Bottée (1), capitaine qui avait été fameux, aide-major de ce régiment. Ayant reconnu tout son mérite, il le destina pour avoir soin de mon éducation, et il lui fit promettre que, quand je serais en âge, il quitterait le service pour s'attacher tout à fait à moi.
Mon père étant encore, mon oncle le comte de Beaufort(2), qui avait pas3é, en 1723, au service d'Espagne, fut fait mon tuteur. Ma mère, qui y avait renoncé par son contrat de mariage, en remplit les fonctions par procuration à sa place, et s'y donna tout entière, ainsi qu'à mon éducation. Elle accommoda plusieurs procès, et régla bien mes affaires.
En 1726, ma mère engagea M. Bottée à quitter tout à fait le service, et, depuis ce temps, il resta à la maison sur le pied d'ami, n'ayant jamais voulu prendre celui de gouverneur, et il commença à me voir de temps en temps, mais c'était toujours Rhindorf qui ne me quittait pas, et M. Bottée ne fut tout à fait assidu à moi, que quand je sortis du collège.
Dans mes premières années, je ne sortis de Condé que pour aller à une lieue de là, à l'Hermitage, en été. Après les six semaines de la mort de mon père, on me mena pour la première fois à Lille, chez la marquise du Quesnoy. Environ trois semaines après, on me ramena à Condé.
L'été d'ensuite, 1724, on me ramena au Petit-Quesnoy (3), près LiUe. Madame la marquise du Quesnoy m'y donna d'excellents principes, marchant encore, mais elle mourut comme nous y étions.
(1) Claude Bottée, écuyer, chevalier de Saint-Louis, ancien capitaine au régiment de La Fère, épousa Gatherine-llgace de Saint-Christophe.
Ses œuvres, qui comprennent une dizaine de volumes manuscrits, appartiennent, ainsi que ses papiers, à la bibliothèque de Valenciennes.
(2) Alexandre- Jean-François de Croy, comte de Beauîort, colonel du régiment de Solre depuis la mort du chevalier de Croy, son frère, était l'oncle paternel du futur maréchal, et son parrain.
Après avoir pris part aux campagnes de Flandre, il passa au service d'Espagne, se signala en Afrique et, plus tard, à la bataille de Velletri, où il fut tué le il août 1744.
(3 Village de la commune de Quesnoy-surDeule (Nord).
JOURNAL DU DUC DE CnoY 5
En 1725, 26 et 27, j'allai, avec ma mère, les étés, environ deux mois au Petit-Quesnoy que j'aimais fort, tant pour les personnes qui y habitaient, que pour le lieu, et la vie que l'on y menait. Ce fut le temps le plus agréable de ma jeunesse.
A la fin de 1725, le comte de Beaufort revint d'Espagne, tant pour son opération que pour mes affaires et celles de la marquise de Leyde qui, venant de perdre son mari, vint en même temps àCondé, avec son fils.
En 1726, Tété, je fus à Valenciennes, à une grande fêteopéra et feu d'artifice — chez M. de Vatan, intendant.
En 1727, au printemps, ma mère me mena au château d'Enghien (1), pendant environ trois semaines : j'y vis Rousseau. J y tombai très malade d'une indigestion de pain. Ce fut dans ce temps-là que Ton fit, à Paris, l'opération du comte de Beaufort, à l'hôtel de Noailles.
D'ailleurs, je fus toujours élevé, comme j'ai dit, à Gondé, par ma mère, avec Rhindorf.
Quant aux affaires de la maison, Mahy, qui les avait très bien faites avec M. le comte de Solre, était mort que je n'avais qu'un an. Ensuite, il n'y eut point d'intendant général pendant cinq ou six ans, mon père faisant les affaires par lui-même* Après sa mort, ma mère, allant quelquefois dans les terres avec MM. Douvlers, entendit les comptes à la place du comte de Beaufort, et ce ne fut que quand il revint d'Espagne, à la fin de 1725, qu'il fit Vallerand intendant général, auquel a succédé, en 1731, M. Cordier (2).
L'été de 1727, nous fûmes, à l'ordinaire, au Petit-Quesnoy. De là, étant revenu à Condé, j'en partis pour mon premier voyage de Paris, et avec ma mère, dans sa berline, le 22 septembre. Nous passâmes par Mouchy, où nous restâmes deux jours. Je logeai avec ma mère dans le couvent. Je vis le château, et, le 29 septembre 1727, jour de la Saint-Michel, vers 4 heures de l'après-dinée, nous arrivâmes pour la première
(1) Engbien, ville du Ilainaut Belf(iqiie', ù 13 kil. de Soignies.
(2) Ma mère, moi, Mlle Garon, Rhindorf [Sole de l'auteur.)
Ce Cordier fut nommé bailli de Condé, en 1749, par M. de Cro\', qui n'en continua pas moins à lui confier l'intendance générale de ses biens.
fois à Paris. M. de Stetia vint au-devant, et nous mena descendre dans la rue Guénégaudy à Thôtel d'Espagne, où le comte de Beaufort nous attendait. J'y ai demeuré quinze jours, pendant lesquels on me mena aux spectacles, voir un peu Paris, et faire des visites.
Le 14 octobre 1727, je suis entré au collège des Jésuites -de la rue Saint-Jacques, en huitième, sous le père Seguin. J'y eus préfet le père Desjanest, le père Dudoié, et le père Corette.
Je fus extrêmement délicat et maladif dans toute mon enfance et jeunesse, ayant eu souvent la fièvre à Condé, et toujours des maux de tète. Je fus aussi souvent malade au collège, ce qui retardait mon instruction.
Ma mère ne fut que quelques mois dans la rue Guénégaud ; ensuite elle loua, dans la rue Pot-de-Fer, la maison du Ferh'ChevaU vis-à-vis les petits Jésuites et, au commencement de 1728, elle loua la maison de la rue Cassette, au coin de la rue Vaugirard.
Dans l'été 1728, ma mère alla en Flandre, avec le comte de Beaufort, pour régler mes affaires, et elle y demeura jusqu'au Carême 1729, qu'elle vint s'établir dans la rue Cassette.
Au printemps 1729, je pris le lait de chèvre à la jolie maison d'Issy que Mme la maréchale de la Mothe(l) avait prêtée à ma mère, qui y avait déjà fait un voyage.
En septembre 1730, j'eus, à Thôtel de la rue Cassette, la petite vérole très forte. Ce fut après cette maladie, le 8 décembre, que Rhindorf me quitta, et retourna en Allemagne. Bertot fut, alors, mon valet de chambre. Au collège, j'avais mes préfets, et M. Bottée demeurait toujours à la maison, mais il ne me voyait que rarement.
Je fis bien — y ayant été très bien préparé — ma première
(1) Louis-Charles, comte de la Mothe-Houdancourt (168"-175o), lieutenant général en 1734, maréchal de France en 17 H, avait épousé, le 4 juillet 1714, Estelle-Thérèse de Gourhon, dont il eut une fille, Jcanne-Gabrielle, mariée, •en 1743, à Charles-Elisabeth, marquis de Froulay.
îl était Grand d'Espagne, et la terre du Fayel, près Compiègne, appartenait à sa famille (V. page 8.)
communion au collège, à Pâques, le 25 mars 1731, et, le 27, ayant été mené au Concert spirituel, j y fus saisi, en sortant, du froid, et je tombai malade au collège, le 29 mars 1731; j y fus à toute extrémité d'une pleurésie, où je fus saigné sept fois.
Ce fut à la fin de cette grande maladie, qu'à cause de la délicatesse de ma santé, on me fit sortir du collège le 29 avril 1731 : ainsi, je n'y ai été que trois ans, six mois et seize jours.
Dans Tété 1731, ma mère alla en Flandre avec le comte de Beaufort. C'est le dernier voyage qu'il y a fait. Ils en sont revenus à la fin de décembre de la même année. Pendant ce voyage, je restai à la maison avec M. Bottée qui commença, alors, à être attaché tout à fait à moi, mais n'était pas absolument assidu, et comme ami. Ce fut pendant ce temps que, pour me faire passer le goût des spectacles, on m'y menait en fiacre ou à pied, l'été, trois fois la semaine, et que j'allais tous les jours diner et passer la journée chez la marquise de Leyde, sur le quai Malaquais, avec son fils. On me donna, alors, des maîtres de toute espèce : M. de Menillory pour les mathématiques, que M. Bottée venait de lui montrer; l'abbé Molières (1), fameux physicien, pour me continuer le latin; Blondy pour la danse ; et cela a duré quelques années de même. Quelques jours après Pâques, qui vint le 13 avril 1732, le comte de Beaufort partit pour l'Espagne, et nous ne l'avons pas revu depuis. Mme de Leyde le suivit peu après.
Dans les étés de 1732 et 1733, j'ai été, avec ma mère, à Doue, chez M. de Trainel (2), où je m'amusai fort. Je passai le reste de Tannée et les hivers dans la maison de la rue Cassette, avec mes maîtres, ma mère et M. Bottée, et à me promener aux environs, et beaucoup au Luxembourg, où je m'ins-
(1) L*abbé Joseph Privât de Molières (1677-17i2), physicien, professeur de philosophie au Collège Koyal, membre de TAcadémie des Sciences de Paris et de celle de Londres.
(2) Claude-Esprit- Jouvencl de Ilarville des Ursins, marquis de Trainel, ne en 1723, brigadier des armées en 1748, maréchal de camp en 1750, avait épousé» en 1744, Marie-Antoi nette de Goyon de Matignon. Le village de Doue, où M. de Groy le fut voir, est site à 9 kil. de Coulommiers.
truisis utilement, en causant avec M. Bottée, ou en y lisant.
En 1733, ma mère fut faire un tour en Flandre. J'allai, en septembre, aux fiançailles de Mlle d'Havre (1) mariée à Turin.
Au mois d'août 1734, je retournai, pour la première fois, depuis que j'en étais sorti, avec ma mère à Condé, elle dans sa chaise à deux, et moi dans la mienne, sur un strapontin, avec M. Bottée.
Ce fut de ce voyage que nous flmes d'abord au Petit-Quesnoy, d'où on m'envoya avec M. Bottée faire un tour de quatre jours, par Ypres, à Dunkerque où je vis, avec grand plaisir, la mer pour la première fois. De là, nous revînmes au Quesnoy, et delà, à Condé, où je fus émancipé. Ensuite, le 4 décembre, nous fûmes à Lille, d'où nous revînmes, moi seul dans ma chaise, à la fin de décembre, à Paris. • Je suis entré à l'académie de la Guéri nière ('2), rue de Tourûon.le 12 mars 1735, et commençai alors mes exercices, et, pour la première fois, à monter à cheval.
En 1735, en été, ma mère me mena chez la comtesse de la Mothe, au Fayel, où je chassai et m'amusai bien. De là, nous fûmes, par la traverse, à Wailly, chez la duchesse d'Havre (3), où je restai environ un mois avec les deux MM. d'Havre (4) qui étaient plus forts que moi. Je m y trou-
(1) Marie-Louise-Josèphe, fllle de Jean-Baptiste-François-Joseph de Croy, duc d'Havre et de Croy, née le 22 février 1714, mariée, le 22 septembre 1733, à Turin, avec Charles Frédéric, marquis de Tana.
(2J François Robichon de la Guérinière, écuyer de Louis XV, maitre dans l'art de dresser et de soigner les chevaux, mort en 1751. Il est l'auteur de VÈcole de cavalene, contenant la connaissance^ Vinslruction et la conserva^ lion du cheval. Paris, 1733, gr. in-fol. avec fîgures
(3) Marie-Anne-Césarine, princesse de Lanti de la Rovère, morte le 16 avril 1763, veuve de Jean-Baptiste- François-Joseph de Croy, duc d'Havre, mort en 1727. Une de leurs terres était celle de Wailly. en Picardie. Le château de Wailly, dans l'arrondissement d'Amiens, était entré, en 1668, dans la famille de Croy, par le maricige de Marie-Josèphe Barbe de Halluin, fille d'Alexandre Timoléon de Halluin, et de Marie- Yolande Barbe de Bassompierre, avec Ferdinand-Joseph-François de Croy, duc d'Havre et de Croy.
(4) Ces «deux messieurs d'Havre » étaient Louis-Ferdinand -Joseph de Croy, duc d'Havre, né le 14 juin 1715, maréchal de camp en 1745, lieutenant général en 1748, gouverneur de Schelestadt en 1753, marié, en 1736, avec Marie- Louise Cunégonde de Montmorency-Luxembourg Tingry (1716-1764), tué à la
vai incommodé d'un accident. Nous revînmes, de là, par la même route, au Fayel, et, à la fin de septembre, à Paris, où de Lancre et Lusignan entrèrent chez moi en arrivant, et on renvoya Dablin que le comte de Beaufort m'avait donné en 1730.
Le 6 avril 1736, je suis entré aux Mousquetaires gris, et je fus fort exercé, alors, ayant, en même temps, l'Académie, les armes, la voltige, et Texercice, aux Mousquetaires, où je montais assez souvent la garde à THôtel. Et je passai à cela mon année, et avec mes maîtres.
Cet été, le Roi allant à Compiègne, je courus, un des quatre Mousquetaires, devant son carrosse, de Saint-Denis à Écouen. Je fis le voyage de Compiègne, où le cardinal de Fleury me procura de dîner en public avec le Roi, quoique Mousquetaire, chose extraordinaire. Je fus, de là, au Fayel.
Pendant tout ce temps, je fus toujours fort délicat et souffrant, surtout presque continuellement de grands maux de tète et migraine^ de mauvaise digestion, ce qui a fait que j'ai passé une enfance et jeunesse fort dure, la moindre chose m'incommodant. Cela était cause que je ne pouvais guère me divertir^ et que j'étais assez sérieux et aimant les choses sérieuses. Ces maux de tète et migraines me durèrent jusqu'en 1742.
Je profitai très peu dans l'étude des langues, mais j'aimais et m'appliquais aux mathématiques, surtout à la géométrie, dont je pris un peu l'esprit, qui était celui de M. Bottée. 11 ne sortait guère avec moi et n'était pas fort assidu, mais, surtout les soirs, j'avais de longues et excellentes conversations avec lui, où il me donnait les meilleurs principes, en étant bien capable, et c'est dont j'ai tiré ce qui est en moi de meilleur.
Nous étions, alors, dans la rue Grenelle, entre l'hôtel de Yillars (1) et les Carmélites, étant venus dans cette maison
bataille de Fillinghausen en 1701, et son frère Jean-JustFerdinand-Joseph, né le 27 mai 1716, devenu par son mariage avec Mnrie-Bethléem-Ferdinande de Lanti, sa cousine, en 1742, Grand d Espagne et comte de Priego. Aide de camp de Tlnfant don Philippe, il fut promu lieutenant général en 17i>5.
(1) L'hôtel de Yillars est, aujourd'hui, la mairie du VII* arrondissement, 116, rue de Grenelle.
d'où j*ai fait mes exercices à la Saint-Jean 1733. Il y avait là un très beau jardin et une orangerie au fond ; c^étaient là mes ébats : j'y jouais avec mes petits amis, savoir MM. de Besenval (1), Monaco (2), etc. Nous y tirions au blanc. J'aimais avec passion la chasse à tirer, et c'était mon plus grand plaisir à la campagne. J'y marchais beaucoup, mais cela m'incommodait.
En 1735, étant à l'académie, j'y achetai 1.800 livres, d'un Anglais, un berlingot gris et deux chevaux; ce fut mon premier équipage, et le temps où je commençai à aller seul et à entrer dans le monde. En 1736, j'achetai, du duc de Boufflers (3), un joli petit cheval barbe. Ce fut mon premier, avec lequel je commençai à monter à cheval dehors^Paris, avec un vieux M. Dumausel qui m'accompagna quelque temps. Mais je sortais seul et j'allais chercher à me divertir chez mes petits amis et au spectacle. Ce fut depuis ce temps, courant les bals jusqu'à mon mariage, que je fus le plus gaillard, mais ma mauvaise santé et les bons principes que j'avais bien enracinés me retenaient.
Le 28 septembre 1736, je partis de Paris dans ma chaise, suivant ma mère dans la sienne. Nous passâmes par Fontainebleau et Bourron, et nous arrivâmes à Beaumont en Thiérache, chez le maréchal de Montmorency (4), très beau lieu où je m'amusai bien, surtout à chasser dans les vignes et champs de safrans dont c'est le pays, ce qui est beau à voir en fleurs.
(1) Pierre- Victor-Joseph de Besenval, né à Soleure en 1721, enseigne de la compagnie des Gardes suisses en 1730, son lieutenant-colonel en 1767, était lieutenant général des armées depuis 1761. Il est mort en 1791.
C'est l'auteur des Mémoires publiés, en 1800, par M. de Ségur.
(2) IIonoré-Camille-Léunor Goyon de GrimaUli, prince de Monaco, né en 1720, brigadier en 1745, maréchal de camp en 1748, lieutenant général au gou" vemement du Havre en 1751, pair de France en 1755.
(3) Josepb-Mîirie, duc de Boufflers (1706-1747;, maréchal de camp en 1740, lieutenant général en 1744, avait épousé, en 1721, Madeleine-Angélique de Neufville, fille puînée du duc de Villeroy.
(4) Gui-Claudc-Rolland, comte de Laval-Montmorency (1077-1751), gouverneur de Béthune, commandant en Lorraine, maréchal de France en 1747, avait épousé, en 1722, Marie-Élisabeth de Rouvro y-Saint-Simon.
Ayant été environ un mois à Beaumont, nous en partîmes pour Doue, passant "par Fontainebleau, Melun, et tirant vers Coulommiers. La nuit nous prit en chemin; nous nous perdîmes dans des fonds, par une nuit très noire. Ce fut une de mes premières aventures, efrnous eûmes grand'peine à arriver vers minuit, à Coulommiers, où nous couchâmes tels quels et, le lendemain matin, nous arrivâmes à Doue. Je m*y amusais beaucoup, chassant souvent avec le marquis de Trainel, et le lieu, et la vie que Ton y menait étant très agréables : c'est où j'ai été le plus Tété, en ma jeunesse, et où je me suis le plus amusé.
Nous en revînmes l'automne à Paris.
Le 15 novembre 1736, je cessai de monter à cheval, étant incommodé, jusqu'au 17 mai 1737, que je recommençai. Cela faisait qu'au lieu d'aller à Tordre à Versailles, pendant ce temps, je montais, à la place, des gardes dans l'écurie de l'hôtel des Mousquetaires.
Vers juin 1736, je passai en revue, et fis l'exercice pour la première fois dans la cour de Versailles, avec la compagnie, devant le Roi. M. d'Avejan (1) nous commandait. Nous allions aussi, quelquefois (ce que j'aimais beaucoup), escadronner dans les sables de Grenelle.
C'est du 1^*" février 1737 que j'ai commencé à écrire mes ^UmoireSy marquant de suite seulement en abrégé les dates et les faits principaux.
Le 31 mai 1738, je partis pour la première fois pour le répment, et je commençai alors à écrire en détail, et en 1741, ^û commençant la guerre, je commençai à faire mes i\/e- ^oires fort étendus (2).
Ici commencent mes Mémoires. Comme je les ai écrits, ^naturellement, dans le temps même, je les laisse tels qu'ils 8<>ûtet dans leur mauvaise diction, n'ayant jamais eu que le
(0 Louis de Bannes, chevalier, puis comte d'Avejan, capitaine lieutenant de ^* première compagnie des Mousquetaires, maréchal de camp en 1734, lieu- ^nant général en 1738, mort en 1758, avait épousé, en 1709, Marie-Anj^'élique du ^'^ur de Nogent.
(2; Nota : tout ce qui est ci-dessus a été écrit après coup, à la fin de 17 n^ (Vo/e de Vauteur.)
but (l'écrire tout ce qui m'arrivait et que je remarquais, comme les choses me frappaient dans le moment, pour me ressouvenir de tout ce qui m'arrivait et de la manière dont les choses m'affectaient plus ou moins, et voir mon progrès.
Le 1®^ février 1737, monté la garde. Le 12, été à Versailles.
Le 20 février, on demanda les sceaux à M. de Chauvelin. Il fut exilé à Grosbois.
Le 21, les sceaux furent rendus, dès la veille, à M. d'Aguesseau, chancelier, et la place de secrétaire d'Etat des Affaires étrangères de M. Chauvelin donnée à M. Amelot de Chaillou, dont la place d'intendant des Finances fut donnée, le même jour, à M. de Fulvy.
Le 22, j'allai à l'opéra de Persée (1).
Le 23, je vis le cabinet d'histoire naturelle de Gersin, au pont Notre-Dame.
Le 26, 27 et 28, été au bal.
Le l^*" mars, j'allai à l'Observatoire voir une éclipse de soleil de huit doigts (trente minutes), et une comète.
Le 3, 4 et 5, mardi gras, j'allai au bal.
Le 8, monté la garde.
Le 5 avril, été à Versailles trois jours.
Le 8, recommencé l'exercice aux Tuileries.
Le 25, été dans les caves de l'Observatoire.
Le 28 — dimanche de la Quasimodo — fait mes paquets.
Le 1^'' mai, été à une grande fête, chez l'ambassadeur d'Espagne, M. de la Mina.
Le 8, nous allâmes voir Villiers- Adam (2).
Le 17 mai, recommencé à monter à cheval.
Le 10 juin, j'allai voir Tentrée de l'ambassadeur de Venise.
Le 22, nous escadronnâmes dans la plaine. Ma mèrey vint.
Le 26, passé en revue comme mousquetaire à pied et à cheval, devant le Roi, en la cour de Versailles.
(1) Persée, tragédie lyrique en cinq actes, avec un prologue, paroles de Quinault, musique de LuUi, représentée à TAcadémie de musique le 17 avril 1682.
(2) Village de l'arrondissement de Pontoise, canton de TIsle-Adam.
Le 2 juillet, passé en revue à cheval devant le Roi, avec toute sa maison, au champ de Mars à Marly (mon cheval gris s'y rendit); je revins en chaise avec M. Bottée. Les restes dune grande halte que j'y avais donnée, ainsi qu'aux autres revues, nous causèrent une histoire avec les commis, en revenant.
' Le 6, été à Versailles jusqu'au 7.
Le 8, été à Orsay jusqu'au 18. Je m'y amusai bien, chassant avec mon cher d'Orsay (1), qui était mon meilleur ami.
Le 15 juillet, la reine est accouchée d'une fille.
Le 19, nous avons quitté la maison de la rue Grenelle, et nous sommes entrés dans celle des Petits- Augustins.
Le 23, parti pour Versailles.
Le 25, parti pour Rambouillet. C'était Mme de Trainel qui m'y présenta. J'y commençai une grande liaison, et à faire ma cour au jeune duc de Penthièvre. Le comte de Toulouse, qui chassait encore, me parut bien aimable, etc.
Le 1" d'août, à minuit, le feu prit à l'Hôtel-Dieu, et dura deux jours.
Le 2, je revins à Versailles.
Le 5, je revins à Paris.
Les 26 et 27 novembre, été à Versailles. C'était du temps uu cardinal de Fleury, qui me traitait assez bien ; il m'appelait son fils. J'y dînais souvent, et je manquais peu de ses couchers où il racontait si agréablement. Ce fut vers ce temps qu'il m'engagea à demander un régiment de cavalerie de Cent mille francs.
Le 4 décembre, j'allai à la chasse à Cormeille, à la compagnie de M. de Besenval. Nous y fîmes une halte sous une tente, sur une montagne très agréable, et nous en revînmes en jeunes gens.
(1) C'était, très probablement, un membre de la famille Boucher d'Orsay ; on ^erra, ci-dessous, qu'il mourut en 1741.
^) Le 3 août 1737, le prince de Croy entreprend un voyage en Flandre et en Hainaut. il est de retour à Paris le 17 novembre.
Le 14, j'allai et revins de Versailles. Le 23, j'allai pour la première fois à la chasse dans de bons quartiers de la plaine Saint-Denis. Le 28 décembre, à la chasse : tué un lièvre.
Le l**" janvier 1738, été à Versailles et revenu par un verglas et un chemin si ferré que je mis cinq heures à revenir.
Le 8, j'allai à Versailles, et revenu le 10.
Le 10, mourut Mme de Moras, de douleur de Tenlèvement de sa fille par M. de Courbon (1).
Le 17, été et revenu de Versailles.
Le 19, été à Versailles avec mes chevaux de chaise pour la première fois, et revenu le 20.
Depuis le 20 janvier, douze voyages à Versailles, jusqu'au 16 avril, jour de la nomination des régiments. Eté à dix-neuf bals pendant le Carnaval.
Le 22 février, première chasse avec le prince de Pons (2), aux lévriers.
Le 23, j'allai voir une machine qui jouait de la flûte.
Le 24 février, parut la promotion de 36 lieutenants et de 55 maréchaux de camp.
Le 24 mars, première chasse avec le comte de Lassay (3), au lévrier.
Le 16 avril, étant chez ma nièce, à Paris, à onze heures du soir, j'appris que le Roi m'avait accordé le régiment de Royal Roussillon cavalerie (4), par la promotion dudit jour,
(l) 11 s'agit d'Anne-Marie Peirenc de Moras, alors âgée de 14 ans, fille du conseiller aux Requêtes du Palais, plus lard ministre et président du Grand conseil. Charles-Angélique, comte de Courbon-Blénac, né en 1699, capitaine de cavalerie au régiment de Glermont, fut arrêté et condamné, en mars 1139, pour crime de rapt, à avoir la tête tranchée, ce qui fut exécuté eneffigie.^V. sur celte affaire le Journal de Barbier. T. III et IV.)
(2, Charles-Louis de Lorraine, prince do Mortagne, sire de Pons, maréchal de camp en 1138, lieutenant général en 1744, mort en 1755, à l'âge de 60 ans, avait épousé, en 1714, Elisabeth de Iloiiuclaure.
(3) Léon de Madaillan de Lesparre, comte de Lassay, syndic d'honneur de la compagnie des Indes, avec le duc de Béthune, mourut en 1750. 11 avait épousé, en 1711, Reine de Madaillan de Lesparre, sa tante.
(4) Régiment à trois escadrons, levé, en 1667, par M. de Montelard, son premier mestre de camp lieutenant. Les suivants furent le comte de Mont-
et j'en reçus la commission datée du 16 avril, jour de la promotion, le 26 avril.
J*ai eu mon congé des Mousquetaires le l**" mai, daté du jour de la promotion.
Le 2 mai, j'allai à la revue des Gardes françaises et suisses faite par le Roi.
Le 8, j'allai voir le jardin d'un fameux curieux en tulipes, au fond du faubourg Saint-Marceau.
Le 30, il y eut un furieux orage.
Le 31, parti pour le régiment étant à Guise. Je couchai à SoissoQs où je vis de belles églises, entre autres la cathédrale de Saiût-Jean-des-Vignes.
Le !•' juin, je dînai à Laon, qui est sur une montagne fort élevée d'où l'on découvre une parfaitement belle vue. M. de Beauvau, inspecteur (1), et M. de Gesvres (2) m'y retinrent jusqu'à quatre heures que je partis, et j'arrivai à Guise à dix heures du soir, à cause des mauvais chemins.
Je fus reçu mestre de camp du régiment Royal Roussillon par le chevalier d'Ailly (3), lieutenant-colonel, à la tête de trois escadrons, le 3 juin, sur la place de Guise, et tout de
fort, Je marquis de Prasiin, plus tard uiaréchal de France, le marciuis de Bon- ^cWes, M. de Ghemercuil, M. de Sommcry, le marquis de Courtenvaux, et enfin le prince de Groy-
l-'niforaie : habit et manteau de drap bleu de roij doublure, parements et retroussis rouges, boutons de métal blanc, buffle et culotte de peau à ^îifes, chapeau bordé d'arf^'cnt, aiguillette rouge ; Téquip-ige bleu bordé de rouge.
Ce régiment était alors en garnison à Guise.
(1) Louis-Charles-Antoine, marquis de Beauvau, né en 17 lo, inspecteur de cavalerie en 1137, brigadier Tannée suivante, maréchal de camp en 1713, fut tué au siège d'Ypres en 17 ii.
(2) Le texte original porte « Gerres •>, mais comme le passage n'est pas tracé de la main du prince de Cro\*, il est supposable (|u'il avait écrit ' Gesvres ». Le frère du duc de Gesvres, gouverneur de Paris, était, en elTet. gouverneur de Laon. II s'appelait Louis-Léon Potier de Gesvres, marquis de Gandelu, duc de Tresmes (169o-177i). Brigadier en i73i, maréchal de camp en 1740, lieutenant général en 174o, gouverneur de rile-de-France à la mort de 8on frère aîné, il avait épousé, en 1729, EléonoreMarie de Montmorency- Luxembourg.
(3) Philippe, chevalier d'Ailly d'Annery, d'abord sous-lieutenant au régiment du Roi (1704), puis cornette dans les carabiniers (1706;, et capitaine
suite le régiment passa en revue devant M. de Beauvau, notre inspecteur.
Le 9, j'allai dîner à Morfontaine chez Mme de Genlis (l), à quatre ou cinq lieues de Guise.
Le 10, j'allai dîner à Proizy chez la marquise de Montier, à deux ou trois lieues de Guise.
Le 22, j'allai — le tout à cheval — à La Fère, avec cinq ou six des officiers du régiment.
Le 23, nous allâmes voir couler et souffler les glaces à la manufacture de Saint-Gobain, à deux lieues de La Fère, chose bien curieuse, et, de là, nous revînmes pour l'école d'artillerie qui se tint ce soir même : elle consiste en dix-huit pièces de canon, dont douze en batterie et six à barbette , qui tirent contre un but distant de 300 toises. Ce fut M. de Vandeuil (2), capitaine de cavalerie de mon régiment, qui pointa une pièce de 24 et qui emporta le prix par hasard.
Le 24, nous vîmes la ville de La Fère, les arsenaux et le moulin à poudre, et le 25, après avoir vu, pour la deuxième fois, Técole d'artillerie, à 6 heures du matin, nous revînmes à Guise.
Le 11 juillet, j*ai vu, pour la première fois, escadronner trois compagnies du régiment.
Le 14, encore escadronner.
Le 17, dîné à Proizy.
Le 18, j'ai été à Vervins, à sept lieues de Guise, quartier de deux compagnies du régiment, pour y tenir un conseil de guerre où Ton condamna un déserteur à mort par contumace.
dans Royal Uoussillon la môme année, devint lieutenant-colonel en 1728, fut promu brigadier en 1744, maréchal de camp en 1748, lieutenant général en 1759 et mourut en 1766.
(1) Louise-Charlottc-Françoisc de Hallencourt de Dromesnil, morte en 1742, avait épousé, en 1726, Charles Brulart, comte, puis marquis de Genlis en Picardie, mort le 15 mai 1153, à l'âge de 46 ans.
Son second fils Charles -Alexis devait épouser, en 1763, Stéphanie-Félicité Ducrestde Saint-Aubin — la célèbre Mme de Genlis.
(2) Antoine-François de Vandeuil, mousquetaire en 1128, capitaine au Royal Roussillon en 1734, démissionnaire en 1745, marié à Marie-Anne- Geneviève de Vandeuil de Marotel, sa cousine.
Le 19f nous allâmes voir et diner au val Saint-Pierre, grande chartreuse fort belle, où Téglise et les dortoirs sont très beaux, et il y a un beau réservoir couvert.
Le 20, je revins à Guise.
Le 23 juillet, nous retournâmes à La Fère, où M. d'Aogervilliers (1) arriva le 24. Il y Tut reçu avec les plus grands honneurs de la guerre.
Le 25 au matin, Ton commença par jeter un pont de. pontons sur la rivière, dont ceux qui étaient chargés de le défendre en retranchèrent la tète avec des baquets. Le pont fut attaqué et pris ensuite, sur quoi un renfort étant venu au secours de ceux qui avaient été repoussés, ils reprirent le pont et les baquets avec un grand feu de part et d'autre. Ensuite de cette image de la guerre, on lit Técole du canon et des mortiers ; après quoi on fit sauter une mine considérable et, après le dîner, on alla à l'ouverture de la tranchée contre le polygone dont le gouverneur fit plusieurs sorties qui furent repoussées, et Ton continua un, très grand feu jusqu'à la nuit.
Le 25, je revins à Guise, dont je repartis, le lendemain, pour aller, avec le chevalier d'Ailly, à Compiègne, pour tâcher de faire réparer Tinjustice que j'appris à La Fère, qu'on lui avait faite, en faisant de ses cadets brigadiers. J'y restai jusqu'au 30, sans avoir pu réussir, et, de là, nous allâmes ensemble au Fayel, jusqu'au 5 août, que nous revînmes toute la nuit à Guise.
Le 9 août, je partis de Guise à cheval, avec six ou sept officiers du régiment, pour Condé. Nous couchâmes au Quesnoy. Le lendemain, nous vîmes une partie de ses fortifications. Nous allâmes entendre la messe à Valenciennes, et vînmes dîner à Condé. J'y restai jusqu'au 23 à chasser presque continuellement, que je partis^ et allai coucher à Roye, et, le lendemain, au Fayel, où je restai jusqu'au 26, que je revins à Paris.
Je partis de Paris pour Doue le 22 septembre. J'y restai
■ (1) Prosper-Nicolas Bauyn, seigneur d'AngervUliers, ministre de la Guerre (1675-1740.)
18 JOURNAL DU DU'C DE CROt
jusqu'au 27 octobre. J'y chassai beaucoup. Entre autres, nous en fîmes deux fort belles : Tune de loup forcé, qui dura sept heures ; et Tautre de sangliers où Ton en tua cinq.
Le 27 octobre, je partis pour Fontainebleau, où j'arrivai à la nuit, les chemins de Doue jusqu'au-dessus de Maupertuis étant très mauvais, et le reste fort beau.
Le 31, j'allai à cheval, par Puiseaux, à Beaumont, où je restai jusqu'au 17 novembre que je revins à Fontainebleau, à vue de clocher, par une assez forte gelée.
Le 19 novembre, je revins à Paris.
Le 21 décembre, j'allai voir à la place Royale l'entrée du prince de Lichtenstein (1) qui, de mémoire d'homme, était la plus belle que l'on eût encore vue, et, le 23, j'allai la revoir à Yersailles.
Le 2 janvier 1739, je vis le Roi aller en traîneau dont les chevaux et les harnais étaient très magnifiques.
Le 23 janvier, je vis, pour la première fois, le Roi à l'Opéra. Il y était venu huit jours auparavant, avant quoi il y avait très longtemps qu'il n'y fût venu. Depuis que je vins à Paris, je fis différentes chasses avec MM. le comte de Lassay et Chapiseau (2), au lévrier, au chien courant, dans toutes les différentes capitaineries, et dans le bois coupé de Yincennes.
Le 26 janvier, j'allai à un grand bal paré que le Roi donna dans le grand salon de Versailles et, la nuit, au bal masqué qui se donna dans tout le grand appartement. La fête fut superbe, et il y avait 36 ans qu'il n'y en avait eu une pareille.
Le 22 février, le Roi publia le mariage de Madame première avec l'Infant d'Espagne (3), et accepta, le même jour, la Toison d'or pour lui et pour M. le Dauphin.
Ce fut en mars de cet hiver qu'il fut fort question de mon
(1) Josepli Wenceslas, prince de Lichtenstein (1696-1772), ambassadeur de l'Empereur en France, de 1738 à 1741.
(2) M. de Chapiseau, officier au régiment du Koi, plusieurs fois cité dans le Journal de Luynes. (T. I, Il et IV.)
(3) Le mariage eut lieu le 27 août: Louise Elisabeth (1724-1759), fille aînée de Louis XV, épousa, à VersaQles, l'Infant don Philippe, duc de Parme et de Plaisance, fils de Philippe V.
mariage avec Mlle de la Mothe (1) : pendant nos voyages au Fayel, on avait entamé cette affaire qui, sur de simples propos, se trouva si avancée, que M. le comte de la Mothe obtint pour moi du Roi, par l'entremise du cardinal de Fleury et de Mme de Ventadour, les honneurs anticipés de la grandesse d'Espagne. Tout à coup, nous trouvâmes l'affaire comme conclue, sans y avoir presque songé, et cela alla si loin que M. Tabbé de Ghistelle (2) fut prié de faire la cérémonie et le jour désigné.
Les choses avançant plus que nous ne voulions, nous flmes venir vite, de Condé, M. Cordier, pour régler ce qui regardait l'intérêt, qui ne se trouvait point du tout suivant notre compte. Nous résolûmes de rompre {malgré les honneurs accordés et Vimportance dont ils étaient pour moi) et cela pour deux raisons : Tune, que ce mariage pouvait trop déranger mes affaires ; l'autre, le risque que Mme de la Mothe, qui était de mauvaise santé, mourant, M. le comte de la Mothe se remariât, et, ayant un garçon, me fit perdre la grandesse sur laquelle on comptait (les honneurs auraient pu me rester, mais peut-être pas à mes enfants).
Enfin, sur ces deux raisons, M. Cordier eut ordre d'aller tout rompre, ce qu'il fit, et ce qui fit beaucoup de bruit.
Je ne laissai pas que d'être gaillard et de me divertir assez bien, cet hiver.
Ma mère loua la terre de Ghampigny, près Saint-Maur, ce printemps, et y alla.
Le 29 avril, je partis de Paris pour Lille où était le régiment, et où j'arrivai le 30, avec bien de la peine, ayant été obligé de courir sur mes fesses pour la première fois, les chemins étant détestables. M. Bottée fut, les deux premières années, avec moi au régiment, c'est-à-dire à Guise et à Lille, et faisait ma dépense, mais, depuis, il resta à la maison à Paris, et je dirigeai seul mon ménage et mes affaires.
(i) Mlle de la Mothe-Houdancourt. (V. la note de la page G.) {-) Louis-Emmanuel- François de Ghistelle, chanoine Iréfoncier de la cathé- <irale de Saint-Lambert, à Liège, abbé commendataire de Saint-Valery, en 1743, mort le 24 juillet 1747. Il avait été aumônier du Roi.
Le 14 septembre, j'arrivai à Paris; le 15 à Champigny, à une heure après minuit, me pressant parce que ma mère y était fort malade, et elle le fut longtemps. J'y restai à tenir compagnie à ma mère, un peu chasser et promener, et menant une vie douoe pour me reposer de toutes mes courses.
Depuis le 15 septembre, demeuré à Champigny (que ma mère avait loué ce printemps), hors un voyage à Versailles, et un à Paris, d'un jour chacun, jusqu'au 13 octobre, que toute la maison est revenue à Paris.
Le 15 octobre, parti de Paris pour le Mesnil-Broglio (2).
Le 18, parti du Mesnil et arrivé de nuit par la traverse, en chaise, à Fontainebleau. Pendant ce premier voyage de Fontainebleau, chassé pour la première fois avec les équipages du prince Charles (3) pour le lièvre ; du duc de Chevreuse (4) pour le sanglier, et du duc de Gramont (5) pour le chevreuil, avec mes chevaux.
Le 20 octobre, chassé pour la première fois avec le prince Charles à Fontainebleau, le lièvre.
(1) M. de Groy profite de son séjour à Lille pour faire des « voyages de plaisir » dans le nord de la France et en Belgique. Il revient, le 14 septembre, à Paris.
(2) Château situé près de Lardy, à 14 kilomètres d'Etampes (Seine-et-Oise). Ce château, après avoir appartenu à la maison de Camazct, passa, au dix-septième siècle, dans la maison de Cornuel, et devint le Mesnil-Comuel. Il s*appela le Mesnil-Voisin quand, en 1702, il fut la propriété du conseiller d'Etat de ce nom, enfin Iç Mcsail-Broglie, quand il devient l'apanage de la famille de Broglie.
(3) Charles de Lorraine, comte d'Armaignac (1684-noi;i, dit /ejonnceCAaWes, Grand Ecuyer de France, épousa, en 1117, Françoise-Adélaïde de Noailles, fille du duc deNoailles, pair de France.
(4) Marie-Charles-Louis d'Albert de Luynes, duc de Chevreuse (1717-1781?, brigadier des armées du Roi en 1736, maréchal de camp en 1743, lieutenant général en 1748, marié en -secondes noces avec Henriette-Nicole d^Egmont Pignatelli.
• (5) Louis -Antoine-Armand, duc de Gramont, colonel du régiment des Gardes françaises (1688-1741), marié, cnl710, à Louise-Françoise d'Aumont de Crevant d'Humières.
Le 3 novembre, revenu de Fontainebleau à Paris, à cause de la maladie de ma mère.
Le 9 novembre, donné à M. de la Guérinière mon beau cheval barbe nommé le Tigre. C'est le premier cheval que j'ai monté hors Tacadémie : il venait du Roi de Pologne.
Le 11 novembre, je revins à Fontainebleau.
Le 14 novembre, je chassai pour la première fois avec le Roi, et je montai pour la première fois trois chevaux que j'avais achetés, le 4 novembre, 1.330 livres les trois, à l'inventaire du duc d'Ancenis (1). M. le prince Charles me mena. Le cardinal d'Auvergne (2) me ramena. L'on chassa à la Boissière, et l'on prit deux gros cerfs en trois heures.
Le 16 novembre, je montai, pour la première fois, dans les gondoles (3) de suite du Roi, et Ion prit deux cerfs.
Le 18, j'allai à la chasse avec le Roi, et je courus, pour la première fois, avec trois chevaux de la grande écurie nommés le Brutalirif le Mirliton, et VIndolent. L'on prit un cerf et on manqua l'autre.
Le 20^ je chassai avec le Roi, avec mes chevaux. L'on ne prit qu'un cerf, et je fus revenu à temps pour dîner chez M. de Chalmazel (4).
Le 21, le Roi alla à la chasse dans sa voiture à six places, et me fit la grâce de m'y faire monter, en allant et revenant, BUT ses genoux. C'était la première fois que j'eus cet honneur, et la première fois que je chassai le sanglier avec le Roi. L'on en tua quatre. Le soir, il me fit encore la grâce de me nommer pour souper dans ses cabinets. C'était la première fois, hors en 1736 que j'avais eu cet honneur en public, à Compiègne, étant mousquetaire : nous étions quinze hommes.
Le 23 novembre, je fis la dernière chasse avec le Roi, à
(1) François-Joseph de Béthune, marquis, puis duc d'Ancenis (1717-1737), capitaine d'une compagnie des Gardes du Corps, épousa, en 1739, Marthe- Elisabeth de la Rochefoucauld de Roye.
- (2) Henry Oswald de la Tour d'Auvergne, né en 1679, archevêque de Vienne en Dauphiné en 1722, cardinal en 1737, mort en 1747.
(3) Les gondoles^ grandes voitures dans lesquelles on suivait les chasses.
(4) César-Marie, marquis de Talaru Chalmazel, né en 1725, premier maître d'hôtel de la Reine, brigadier en 1748, maréchal de camp en 1761.
Fontainebleau : nous prîmes deux cerfs, dont le premier boiteux, et, le soir, le Roi me fit la grâce de me nommer pour souper dans ses cabinets. Je fus à la petite table avec sept autres jeunes gens, et il y avait quinze personnes à la grande dont était Mademoiselle (1), Mme de Mailly et quatre autres dames. Après le souper, le Roi me nomma pour jouer au cavagnole (2), et il me donna à tirer lui-même.
Le 24, j'assistai au départ du Roi, que je vis monter en voiture à dix heures et demie, pour son premier voyage à Choisy (3), et je partis ensuite en chaise de poste, et j'arrivai à Paris. La gelée commença et dura cinq jours.
Le 10 décembre, je chassai pour la première fois avec le Roi, à Versailles. On lança le premier cerf à Verrières, et on le prit au moulin de Javel, et le second ne fit que tourner dans la garenne de Sèvres. Il pensa me renverser en traversant.
Le 10 décembre (sic), Ton chassa à THôtel-Dieu (4). L'on ne prit qu'un cerf dans l'eau, au commencement de la chasse. Un cheval à moi, nommé le Cerf, me jeta par terre. Le soir, le Roi me donna, pour la première fois, le Bougeoir (5).
Le 17 décembre, La Croix entra à mon service, et je commençai alors à entrer dans les détails et à bien régler mon équipage.
Le 31 décembre, dernier de Tan 1739, je chassai pour la première fois avec le Roi à Saint-Germain, et je portai, pour la première fois, un des habits d'équipage du cerf : c'était le
(1) Louise-iVnne de Bourbon-Condé, dite Mademoiselle ou Mlle de Charolais (l(>95-no8), fllle de Louis lit, duc de Bourbon, prince du sang, et de Lou'sc-Frjnr-jise de Bourbou, fille de Louis XIV et de Mme de Montespan.
(2) Le CavagnolCj jeu de hasard à tableaux et à boules.
(3) Louis XV avait acheté, en I73i), au prix de cent mille écus, le château de Choisy, qui, après les ar. angemeuis de rarchitecte Gabriel, deviut sa résidence pr férée. Les voyages h Choisy devenant fréquents, on fit, enn49, une roule pour s'y rendre de Versailles. Ces séjours n'emp«>chèrent point le Roi d'aller à Bambouillet, à Fontainebleau, à la Meute (aujourd liui, par corruption, la Muette)^ jolie maison (|u il rebâtit à l'entrée du Bois de Boulogne.
(4: Ferme à \ kilomètres de Versailles, près de Vélizy, sur la route de Versailles à Choisy.
(5 a Le Roi faisait tenir, tous les soirs, à son coucher, le bougeoir par un courtisan qu'il voulait distinguer » (Saint-Simon).
petit. II faisait du verglas. L'on prit, cependant, dans Teaii, un cerf vis-à-vis Conflans. En revenant «à Saint-Germain, nous entrâmes tous, avec le Roi, à la surintendance, pour voir Mme la comtesse de Toulouse (l).
Le 5 janvier 1740, veille des Rois, la gelée prit fort ; après plusieurs jours de petite gelée et de grand brouillard, la gelée alla en augmentant, jusqu'à la nuit du lOau 11, que les thermomètres selon M. de Réaumur descendirent de 9 degrés et demi au-dessous du terme de la glace, et de 4 degrés et demi au-dessus de Thiver de 1709.
Cette nuit, la rivière prit entièrement au milieu de Paris , qu'il neigea un peu, et la gelée alla en diminuant jus(iu'au 13, qu'il dégela tout à fait.
Le 15, la gelée reprit tout doucement, mais, depuis la nuit que. la rivière prit, elle resta prise du i^ont-Xcuf au Pont- Royal, et le 17, Ton imagina de casser, avec des crochets et des pieux, des grands morceaux de glace et de les pousser avec des leviers et, de cette sorte, on fit un large canal au milieu de la rivière, qui fut achevé le 18, entre ces deux ponts.
Le 21 janvier, il dégela tant soit peu.
Depuis le 21, il continua de dégeler le jour et de geler la nuit jusqu'au 25, que la gelée reprit de 3 degrés. Elle alla jusqu'à 4 degrés.
Le 27 janvier, M. le Duc mourut à Chantilly, à midi ^2).
Le 3 février, j'allai au bal, en masque, chez Mesdames de France. La nuit, il neigea beaucoup, et il continua toujours de geler de 2, 3 à 4 degrés.
Le 12 et 13, la rivière charria beaucoup, et Ton lit déloger les personnes qui logeaient sur les ponts pour la seconde fois, au pont de Saint-Cloud.
(1) Marie- Victoire-Sophie de Xuailles ,l(.88-1700\ lilie d'Anne-Jules, duc de NoaiUes. pair et maréchal de Fran- c, et de M;irie-Fran<;(»ise do Bournunville, mariée en secondes noces, le '22 février l"ï>3, à Louis-Alexandre de liuurbon, duc de Penthiôvre, comte de Toulouse, légitimé de France
(2) Louis-Henri, duc de Bourbon, prince de Condé ; 11)1)2-17 iO), ^^rand maître de la Maison du Roi, ne laissait qu'un fils, Louis-Joseph, huitième prince de Condé, qui resta sous la tutelle de Charlotte de Hessc Uheinfels(nii-1741),sa mère, et du comte de Charolais, son oncle.
M. d'Angervilliers, ministre et secrétaire d'Etat de la Guerre, mourut la nuit du 15 au 16 février, et, le 17, il fut remplacé par M. le marquis de Breteuil (1). Je lui en fis mon compliment, des premiers, à Marly.
Les 18 et 19, il gela de 5 degrés, et la rivière charria, pour la troisième fois, et elle pensa reprendre. Ensuite, il continua de geler tantôt plus, tantôt moins.
Le 17, j'allai, pour la première fois, à Marly, ayant demandé à être polisson (2). Le salon fut fort beau. J'en revins à la suite du Roi.
Le 20, à Versailles. Il y fît un froid terrible, et la rivière charria.
Le 25 février, j'allai à une fête dansante que donna le prince de Lichtenstein, qui fut la plus superbe que j'aie encore vue. Nous étions à souper, en différentes tables, cent cinq personnes. Le lundi d'après, il en donna encore une petite où j'allai.
Dans ce carnaval, il y eut plusieurs bals parés et masqués chez M. le Dauphin et chez Mesdames, où j'allai.
Le 28 février, il commença à dégeler un peu.
Il continua ensuite de geler un peu les nuits, et la terre ne dégela pas encore.
Le 4 mars, il recommença à geler.
La nuit du 8 mars, il dégela pour la première nuit, depuis près de trois mois, mais exactement depuis la veille des Rois, et, le 9, il plut et dégela tout à fait, la gelée ayant duré trois mois et demi, en quatre mois, et deux mois et cinq jours de suite.
Le 1" avril, j'entendis Mlle Le Maure à l'Opéra (3). Elle y était rentrée depuis huit jours, et il y avait cinq ou six ans qu'elle avait quitté.
Le 5 avril, j'allai à la Grand'Chambre, au jugement du
(1) François Victor Le Tonnelier, marquis de Breteuil, né en 1686, secrétaire d'Etat pour le département de la Guerre le 17 février 1740, mort le 7 janvier 1743.
(2j c PolissoQ », invité ne logeant pas au château.
(3) Catherine-Nicole Lemaure, célèbre cantatrice (1704-1783'.
procès de Mme de Pléneuf contre M. de Prie (1). Mme de Pléneuf gagna.
Toute la Semaine sainte, il fit un temps admirable de printemps. Ensuite il fit assez beau tout le mois d'avril, mais que deux jours un peu chauds, et le reste froid.
Le 24 avril, je montai sur les tours de Notre-Dame.
Le 26, j'allai au mariage de M. de Baye, à Saint-Rocb, avec Mlle de Curzay (2), et à celui de M. de Vertillac (3) à Saint-Paul.
Du 26 jusqu'au !•' mai 1740, il n'y a rien eu de remarquable et je m'amuâais assez bien, mais ma santé était toujours bien délicate.
J'arrivai à Paris le 29 août, comptant aller à Versailles,
(1) Agnès Rioult Douilly de Curâay (1681-1738», seconde femme d'Etienne Berthelot, seigneur de Pléneuf, de Baye et de Villevenard, directeur général de l'artillerie de France, était la mère d'Agnès Berthe'ot (1698-1127)» mariée en 11 11, au marquis de Prie.
(2) François Berthciot, seigneur de Baye, né en 1703, enseigne dans le régiment de Bretagne {infanterie) en 1718, lieutenant réformé dans Mestre de camp dragons"; en 1719, capitaine au régiment dv Royal Roussillon c/iva- Icrie en 1725, maréchal des logis général de Tannée du Roi en 1740, m«*stre de camp par commission la même année, brigadier en 1747, maréchal de camp en 1758, lieutenant général en 1762, épousa, le 26 avril 1740, Cécile- Elisabeth Rioult Douilly de Ciirzay, sa cousine gerniaino.
;3'. Nous ne voyons point de membre de la famille Thibault de la Brousse, comtes de Verleillac et non Verlillac^ comme il est écrit ci-dessus , qui ait pu se marier à cette date. Mais, dans Tétude de leur nolairo aujoiird hui étude de M» Plocque}, nous avons trouvé un contrat de mariage à 1 église Saint-Paul. passé, le 26 avril 17i0, entre Louis-Joarhini Jehannot, marquis dr Bartillat, baron d'Uriel et de Saint-Marcel, seigneur de Laage et aulros lieux, capitaine châtelain de la ville et du château de Montluçon, c^]»itaine au régiment de Condé, et Jeanne-Françoise Pouyvet de la Blinière, fille d'un conseiller au Grand Conseil.
11 faut donc, à notre avis, lire non Vertillac^ mais Bartillat. D'ailleurs, ce passage de notre Joutmal n'est pas tracé de la main du prince de Croy, mais de celle d'un copiste qui a dû faire une erreur de transcrijdion.
(4) Le prince de Croy part, le 9 mai, pour Gray, où se trouve son régiment de Royal Roussillon, qu'il passe, le 21, en revue, en attendant celle du comte de Vaudrey, lieutenant général, le 30. 11 fait, ensuite, un voyage en Suisse, et revient le 28 juillet à Gray. Un mois après, il est à Paris.
mais le Roi alla à Choisy le lendemain, et j'attendis son retour.
En septembre7j'allai quatre jours à Versailles, etje revins à Doue le 12 septembre. Ma mère y arriva, venant du Petit- Quesnoy, le 17. Il me prit, le 18, un très gros accès de fièvre qui n'eut point de suite.
Dans le milieu du mois de septembre, le pain devint très cher à Paris. Il alla jusqu'à cinq sols la livre, de sorte que cela excita une petite émeute dans le peuple, et, le Roi ayant traversé Paris, l'on cria misère au lieu de Vive le Roi! et M. le Cardinal (1) passant à la place Maubert, pour aller au collège de Navarre, les femmes Tarrêtèrent avec grand tumulte, dont il eut une extrême peur. Le pain continua très longtemps à être cher (2).
Le 6 septembre, je partis de Doue avec ma mère, et nous allâmes à Ghampigny par la traverse de Bondy. Je lis deux voyages à Paris, et j'allai, le 15 octobre, à Fontainebleau. Je passai par Ghfoisy-le-Roi que je ne connaissais pas, et je fis une visite, en passant, à M. Le Roy, doyen des avocats, à Orly.
Le 17 octobre, je recommençai à chasser avec le Roi, et nous prîmes le deuxième cerf, une bonne lieue par delà Nemours. Le 22 du même mois, j'allai à cheval, avec le prince d'Havre, au Mesnil-Broglio. Nous y prîmes deux loups, d'une chasse, et nous en revînmes, le 28, à Fontainebleau, à cheval.
Le 31 octobre, le Roi déclara, avant que d'aller à lâchasse, où j'eus l'honneur de l'accompagner, la mort de l'Empereur Charles-François d'Autriche, en qui cette maison s'éteignit.
(1) André-Hercule, cardinal de Fleury, né en 1633, ministre d'Etat de 1126 à sa mort, arrivée le 29 janvier 1143.
(2) On lit, dans les Mémoires de Luynes, à la date du 2ii septembre : t ... La cherté de< bléi donne occasion à beaucoup de murmures; le pain vaut jusqu'à quatre sols six deniers et cinq sols la livre à Paris, à Versailles et ici (Fontainebleau)... Il y a eu de petites séditions, non seulement à Versailles, comme j'ai marqué ci-dessus, mais à Bicétre, où on a été obligé de faire venir la maréchaussée et le guet. 11 y a eu quinze ou vingt personnes tuées ou blessées... »
Le 24, les émeutiers, au nombre de deux mille, environ, avaient chassé les boulangers jusqu'à Viroflay, et enlevé leurs sacs de faiine .
Il mourut à Vienne le 20 d'octobre 1740, d'une inflammation de bas-ventre, âgé de 55 ans et 20 jours. Cette nouvelle — la plus grande qui pouvait arriver en Europe — est l'époque du commencement des grands événements qui doivent en arriver.
Le 3 novembre, jour de Saint-Hubert, je chassai avec le Roi, comme j'avais fait depuis douze jours, sans en manquer une seule : nous eûmes, ce jour-là, une grêle si prodigieuse à essuyer que Ton pensa en perdre la vue. Nous prîmes deux cerfs.
Le 5, j'eus l'honneur de souper dans les cabinets, ce qui ne m'était pas arrivé depuis l'année d'auparavant, à Fontainebleau.
Le 8 novembre, je repartis de Fontainebleau et j'allai par Melun, Brie-Gomte-Robert et Grosbois, à Ghampigny où était ma mère, d'où je fis plusieurs petits voyages à Paris.
Je revins, avec ma mère et toute sa maison, de Gliampigny, le 30 décembre. Nous y avons mené une vie douce par la gaîté et le repos champêtre.
La fin de cette année fut aussi lamentable que son commencement, par la cherté du pain dans tout le royaume, hors le Languedoc. Il valut longtemps, à Paris, 5 sols et demi, et en Flandre et dans d'autres provinces, il monta jusqu'à 7 sols et demi, ce qui causa beaucoup de misère et un peu de tumulte, mais qui fut bientôt apaisé.
Le 15 octobre, le Roi nomma M. de Belle-Isle (1) son ambassadeur plénipotentiaire et extraordinaire à Francfort, pour l'élection d'un Empereur.
Dans le mois de décembre, les pluies continuelles et la douceur du temps, qui fit fondre les neiges, causèrent des débordements effroyables et presque universels. Presque toutes les rivières de France firent des désordres très considérables, ce qui augmenta beaucoup la misère dans les pro-
(1) Louis-Charles-Auguste Fouquet, duc de Belle-Isle (1084-1701), lieutenant générai, gouverneur de Metz, fut créé en 1741, maréchal de P'rancc.
U avait épousé, en premières noces. lIenriette-i''rançoise de Durfort-Civrac, et en secondes noces (1729) Maric-Casimire-Thérèse (ieneviève-Emmanuelle, fîUc du comte de Bélhune et d'Henriette d Ilarcourt.
vinces. La Marne et la Seine débordèrent considérablement^- La rivière monta, dans Paris, à 24 pieds 3 pouces, ce €\v%\ fit 12 pouces de plus qu'en 1711, et 3 ou 4 de moins qu'ô^ 1631, qui est la plus grande inondation du siècle. Elle covivril la dernière marche du perron de l'Hôtel-de- Ville, tout 1^ cours, et partie du faubourg Saint-Honoré, et Ton alla ^^ bateau dans un tiers des rues de Paris.
L'eau monta jusque sur la chaussée d'Issyà Meudon, pir^s les Moulineaux, et Ton alla à Versailles par Chàtillon, ^t presque toutes les plaines des environs de Paris en fur^ i^=^t couvertes. L'eau commença à augmenter le l*"* décembre, ^t fut à sa plus grande hauteur, la veille de Noël. Le 24 d^* cembre, l'eau fut, dans nos caves, plus haut que la voûte, ^t il ne s'en fallut que de 11 pouces qu'elle n'entrât par les so'upiraux, dans la cour, et sur le chemin de Versailles, et, da^n^s des rues, j'accrochai, en chaise et en carrosse, des bateacx:3<r. Tous ces fléaux, et la mort de tant de tètes couronnées, nonçaient bien les plus grands événements.
on mariage avec mademoiselle d'Harcourt, lille du maréchal. — Vie de famille. — Ma première campagne en Allemagne : départ le 23 août 1741 ; retour ii Paris le 20 mars 1742. —Présentation de la princesse de Croy à la famille royale. — Séjour à Fontainebleau. — ^'ouveau départ pour l'armée, le 5 mai 1742 ; retour à Paris le 17 jan- 'Vier 1743. — Portrait du cardinal de Fleury. — Sa politique. — Le maréchal de Belle-Isle. — Disgrâce de madame de Mailly ; elle est Teraplacée par madame de la Tournelle, créée duchesse de Glulteauroux. —Chasses à Saint-Germain. — Mémoire au Roi pour obtenir le gouvernement de Condé. — Départ pour l'armée, le 17 avril 1743 ; xetour le 14 novembre à Paris, où j'apprends que ma femme vient de me donner un iHs, — Chasses à Fontainebleau. — Courtisans et favorites : MM. de lUchelieu et de Meuse ; mesdames deFlavacourt^de Lauraguais et d'Antin. — La reine Marie Leczinska. — Travail du Roi. — Cérémonie de Tordre du Saint-Esprit, le l''' janvier 1744. — Le gouvernement de Condé est attribué au comte Le Danois, dont je demande la survivance. — Je pars pour Tarmée le 6 avril 1734. — Mort de la princesse de Croy, ma femme. — Je rentre à Paris le !««• décembre. — Mort de la duchesse de CluUeauroux . — Chagrin du Roi. — Préliminaires du mariage du Dauphin. — Réjouissances. — Mon départ pour l'armée, le 21 avril 1745 ; retour à Paris le 17 mars de Tannée suivante. —Manifestation, àTOpéra, en faveur du maréchal de Saxe. — Etat de la Cour. — Mon départ, le 20 avril, pour la campagne de 1746. — Retour le 18 novembre. — Le duc d'Harcourt
maréchal de France. — Ma présentation à madame de Pompadour, à Fontainebleau. — Chasses. — Le « Catafalque » du roi d'Espagne à Notre-Dame de Paris. — Crédit de madame de Pompadour. — Mon règlement de vie.
Le 8 janvier 1741, M. d'Orsay, mon meilleur ami, mourut. Le 10, M. de Besenval et moi nous assistâmes à son enterrement. Nous Tavions assisté pendant sa maladie, qui fut de quatre mois, toujours en dépérissant ; matière à bien bonne réflexion : il avait 19 ans et était très robuste.
Le commencement de Thiver 1741 fut très doux, hors les rivières qui restèrent toujours trop grosses pour être navigables. La Seine fut plus de deux mois sans rentrer entièrement dans son lit. Les bateaux ne purent arriver que les premiers jours de mars.
Le 20 janvier, la gelée commença assez fort; le 25, il gela de sept degrés et demi, un trois quarts moins qu'en 1740, mais, heureusement, il dégela tout à fait le lendemain, et le temps continua à ôtre fort doux.
Le 30 janvier, Mme de Solre (1), ma tante, arriva, avec M. Gordier, qui avait été mandé au sujet de mon mariage avec Mlle d'Harcourt, dont il était question depuis deux mois juste (2), et dont le consentement du comte de Beaufort était arrivé depuis huit jours. J'avais déjà vu cette demoiselle deux fois chez Mme des Ursins (3), qui avait ménagé cette affaire.
Le samedi 4 février, ma mère et moi nous allâmes faire, à l'hôtel d'Harcourt (4), où tous les parents étaient assemblés.
(1) Josèphe- Charlotte» abbesse du chapitre de Maubeuge, appelée Mme de Solre, était fille de Philippe-Emmanuel-Ferdinand-François de Croy, grandpère de l'auteur de nos Mémoires.
(2) Angélique Adélaïde d'Harcourt, née le 30 août 1719, fille de François, maréchal duc d'Harcourt, et de Marie-Madeleine Le Tcllier, sa seconde femme. Le mariage fut célébré le 18 février 1741. La princesse de Croy mourut le 7 septembre 1746.
{2yLc texte porte « Mme des Hursin. » H doit s'agir de la femme du marquis de Trainel, qui s'appelait de Harvillc des Ursins. (Voir ci-dessus page 7.) (4) L'hôtel d'Harcourt était situé rue de Lille, au coin de la rue du Bac.
la demande de Mlle d'Harcourt. Une heure après, Ton lut et signa les articles dont on était convenu la veille.
Le lendemain 5, M. le duc d'IIarcourt (1) me mena à Versailles pour en demander Tagrément au Roi et des princes et princesses.
Depuis ce moment, j^allai tous les jours àThôtel d'Harcourt où Ton ne me regarda plus que comme un fils de la maisou, jusqu^au dimanche gras 12 février, que nous allâmes faire signer le contrat au Roi, à la Reine, à M. le Dauphin et à Mesdames. Les jours suivants, nous allâmes le faire signer à Paris aux princes et princesses.
Le 15 février, mardi gras, Mlle d'Harcourt vint souper pour la première fois, et à un petit bal chez ma mère. Le vendredi 17 se passa à se parer. Le soir, à sept heures, Ton se rendit au bel hôtel de M. le maréchal de Belle-Isle (2), où M. le duc d'Harcourt donna un magnifique souper de noces, où il y eut trente-cinq convives et, après minuit, le 18 février, M. Tabbé d'Harcourt, doyen de Notre-Dame (3), et oncle de Mlle d'Harcourt, nous fiança et nous maria, ensuite, dans la chapelle de Thôtel de Belle-Isle, assisté du curé de Saint- Sulpice, qui dit la messe.
Le coucher se fit en cérémonie à Thôtel d'Harcourt qui était tout à côté. Le lendemain, sur les sept heures du soir. Ton se rendit chez ma mère pour y demeurer, où il y eut une bonne musique avant et après souper^ et une belle fête avec les mêmes conviés.
Mon régiment, mon mariage, et, peu après, mon équipage
(Ij François d'Harcourt (1689-njO), capitaine des Gardes du Corps en 1717, lieutenant général en 1739, maréchal de France en 1740, avait épousé, en secondes noces, le 31 mai 1717, Marie-Madeleine Le Teilier, lille de Louis- François-Marie, marquis de Barbezieux, et de Marie-Thérèse-Adolphine-Eustachie d'Allègre, sa seconde femme.
(2) C'est, aujourd'hui, la Caisse des dépOts et consignations, sise «^uai d'Orsay.
(3) Louis- Abraham d'Harcourt (1694-1750), frère du maréchal François d'Harcourt, docteur en théologie de la faculté de Paris, grand vicaire du cardinal de Noailles, doyen de TÉglise de Paris en 1733, commandeur de l'Ordre du Saint-Esprit en 1747, reçu en la chapelle de Versailles le 1" janvier 1748.
32 JOURNAL DU DUC DE CROlf
de guerre, toutes ces dépenses s*étant trouvées ensemble, je dérangeai alors mes affaires d'environ trois cent mille francs, sans qu^il y eût de ma faute.
Le 22 février, nous allâmes, en noce, à la Comédie-Française, et, le 24, à l'opéra de Proserpine (1), où Mlle Pontarly débuta.
Le 11 février, le Roi avait déclaré sept maréchaux de France : MM. de Brancas, de Chaulnes, de Nangis, d'Isenghien, de Duras, de Maillebois et de Belle-Isle. Il y en eut, alors, quatorze en tout.
Le mois de février fut parfaitement beau, ainsi que celui de mars, et Thiver, à trois ou quatre jours près, fut très doux.
. Mon mariage m'ayant fixé, hors quelques voyages à Versailles, je demeurai assidu avec ma femme, pour qui je pris beaucoup de tendresse. Tous les soirs, nous nous rassemblions à l'hôtel d'Harcourt, rue de Bourbon (2), toute la famille chez la vieille et respectable maréchale d'Harcourt (3), au nombre de quinze ; tous ces enfants et petits-enfants d'une union charmante et bien agréable, et cela a toujours continué de même. La maison de Mme d'Hautefort (4), ma bellesœur, ayant communication avec celle de la maréchale, cela augmentait encore l'agrément.
Le 12 mars, mon confesseur étant alors prédicateur du Roi, j'allai à Versailles faire une confession générale, et, de là, je pris tout un autre train de vie que celui que je menais depuis quelques années.
(1) Proserpine^ tragédie lyrique en cinq actes, précédée d'un prologue, paroles de Quinault, musique de Lulli, représentée à l'Académie de Musique le 16 novembre 1680.
(2) Aujourd'hui rue de Lille.
(3) Marie-Anne-Claude Brulart» fille de Claude Brulart, marquis de Genlis, et d'Angélique Fabert, avait épousé, en 1687, Henri d'Harcourt, marquis de Beuvron (16541718), maréchal de France en 1703.
Elle mourut le l.'i décembre 1750.
(4) Françoise-Claire d'Harcourt (1718-1731), fille aînée de François, duc d'Harcourt, épousa, le 6 juillet 1738, Emmanuel-Dieudonné marquis d'Hau lefort, de Surville et de Sarcelles, né en 1700, maréchal de camp en 1740, ambassadeur à Vienne en 1749.
Le 19 mars, M. le prince de Monaco fut envoyé à la citadelle d'Arras (1).
Le 2 avril, jour de Pâques, j'allai à la grand'messe à Notre-Dame, où M. labbé d'Harcourt, oncle de ma femme et doyen de Notre-Dame, officiait, et, le 5 avril, je fis mes Pâques.
Le 7 avril, je partis pour mon premier voyage à la Meilleraye (2).
Je repartis le 27 avril pour Paris.
Je retrouvai avec grande joie ma chère femme que j'aimais beaucoup, qui avançait dans sa grossesse. Pendant tout ce temps, il fit toujours une sécheresse terrible qui fit bien craindre pour les biens de la terre.
Pendant le mois de mai, je fis quelques voyages à Marly et à Versailles. J^allai voir les deux MM. d'Havre à une retraite, aux petits Jésuites, très édifiante : c^était une bonne précaution pour la grande guerre que Ton voyait qui allait commencer.
Le 31 mai, je vis, à Versailles, la réception du duc de Gramont (3) que le Roi reçut lui-même colonel, au milieu d'un grand bataillon carré à centre vide du régiment des Gardes, vis-à-vis les écuries : cette cérémonie est fort belle.
Le 19 mai, j'avais vu l'enterrement de son frère et, ce jour-
(1) Voir ci-dessus, page 10. Le prince de Monaco venait de rompre son mariage avec Mile de Bouillon, à cause de son atlacliement pour une jolie veuve, Mme de Néri. Cest probablement à la suite de cet incident qu'il fut enfermé dans la citadelle d'Arras.
(2; Terre du duc d'IIarcourt, sise au bord de la Seine, près la forêt de Brotonne, au diocèse de Rouen.
Le prince de Groy y reste jusqu'au 24, et va, de là, visiter le Havre. Avant de revenir à Paris, il s'arrête à Rouen, pour y voir M. de Beuvron, oncle de sa femme.
(3j Louis de Gramont (1689.1745), second fils d'Antoine de Gramont, maréchal de France, et de Marie-Christine de Noailles, fut nommé lieutenant général en 1738, et obtint, le 25 mai 1741, le régiment des Gardes françaises, vacant par la mort du duc de Gramont, son frère aîné. Reçu duc et pair de France le 15 mars 1742, il fut tué à Fontenoy en 1745.
là, on publia Taugmentation de dix hommes pour Tinfanterie, et tout annonçait la guerre.
Le 1®*^ juin, jour de la Fête-Dieu, le Roi nomma M. le duc de Fleury (1) premier gentilhomme de la Chambre, à la place de M. de la TrémoïUe.
Le 3 juin, je commençai le lait de chèvre affaibli. Le 20, nous fûmes en famille, pour la première fois, coucher une nuit à la jolie maison que le duc d'Harcourt a, à Saint-Germainen-Laye, et un [an] après, ma mère et moi nous la louâmes encore par moitié. Le 23 juin, j'allai, avec mes parents, voir le feu de la Grève, pour la Saint-Jean, chez un chanoine de Notre-Dame.
Le 24, jour de ma naissance, je fis mes dévotions. Le 25, j'assistai à la signature du contrat de Mlle de Joyeuse avec M. d'Ecquevilly (2).
Le 11 juillet, on déclara à Versailles les régiments à qui on avait envoyé, deux jours auparavant, les ordres pour se tenir prêts à marcher en campagne, sans autre avis. Le mien fut du nombre, et l'on crut que ce serait la première colonne de troupes qui marcherait incessamment. Trois jours auparavant, en ayant eu la nouvelle, j'avais commencé mon équipage. Le 20 du même mois, on publia la destination des troupes^ et Ton nomma les officiers généraux. Je sus que mon régiment ne servirait pas en Bavière, comme je Pavais demandé, mais sur la Meuse, sous le maréchal de Maillebois (3), qui m'avait demandé, et qu'il devait arriver le 28 d'août,
(1| André-Hercule de Rosset, duc de Fleury, né en 1715, brigadier de dragons le 1" janvier 1740, premier gentilhomme de la Chambre en 1741, lieutenant général en 1748, épousa, le 6 juin 173G, Anne-Madeleine-Françoise d'Auxy de Monceaux, dame du Palais de la Reine, en août 1740.
(2) Augustin-Vincent Hennequin, marquis d'Ecquevilly, capitaine général des chasses, tentes et pavillons du Roi cl de l'équipage du sanglier, maréchal de camp en 1759, lieutenant général en 1780, épousa Honorée de Joyeuse, fille de Jean-Gédéon-André, marquis de Joyeuse, et d'Antoinette de Villers de Rousseville.
(3) Jean-Baptiste-François Desmaretz, marquis de Maillebois (1682-1762), avait été nommé maréchal de France le 11 février 1741.
11 avait épousé, en 1713, Marie -Emmanuelle d'Allègre, qui devint, en 1750» dame de Mesdames de France .
SOUS SeJan, ce qui me donna un peu plus de temps qu'aux autres pour faire mon équipage.
Je pris congé du Roi à Versailles, le 25 juillet; mon équi* page partit de Paris le 16 août, et j'en partis pour Sedan le 23 août 1741, pour ma première campagne, bien aise d'aller faire mon métier, et bien touché de quitter mon aimablefemme.
J'arrivai à Paris le 20 mars 1742, à 7 heures du soir.
J'y trouvai, avec bien de la joie, ma mère en bonne santé, ainsi que ma femme, quoique un peu maigrie de sa couche qui avait été très rude. Je trouvai que le chevalier d'Harcourt (2) venait de se marier avec la veuve de M. Briçonnet, et que le maréchal de Belle-Isle était fait duc à brevet.
Je vis ma fille, qui était une enfant assez forte, et je songeai à remplir ce qui m'avait engagé à mon voyage à Paris, qui était mes Pâques, de mettre en ordre ce que j'avais vu, deprendre des bons arrangements pour l'avenir.
J'appris aussi que le duc d'Harcourt, mon beau-père, était parti au commencement du mois, et qu'il commandait la première colonne des troupes françaisesqui passaient de nouveau en Bavière, et je trouvai la bonne maréchale d'Harcourt dépérissant un peu.
Le 25 mars, jour de Pâques, j'allai à Versailles où je fisma révérence, comme arrivant, au Roi et à la famille royale. La cour était très triste, y ayant peu de monde, et le Roi ne laissant plus souper les seigneurs qui le suivaient à la chasse,
(IJ Compte rendu de la campagne de 1741, depuis le 23 août jusqu'au 6 octobre, époque à laquelle sont pris les quartiers d'hiver. Pendant ce temps,^ le prince de Croy voyage en Allemagne. En janvier 1742. il se rend à Francfort pour l'élection de l'Empereur Charles VIII, dont le couronnement a lieu le 12 février. Il quitte Francfort le 2 mars et arrive, le 10, à Mayence. Le 20, il est à Paris.
(2) Henri-Claude d'Harcourt, né en 1704. d'abord c/tei'a/ier, puis comte d'Harcourt, frère du maréchal François d'Harcourt, brigadier en 1740, lieutenant général en 1748, épousa, le 15 fémer 17 i2, Marie-Madeleine Thibert des Martrais, veuve de Jacques-Alexandre Briçonnet d'Auteuil, maître des Requises, mort en 1740, au moment où il venait d'être nommé intendant de Montauban.
depuis la mort de Mme de Vintimille (1), dont il avait été inconsolable. Il avait réglé qu'il n'entrerait plus, dans les cabinets, que deux ou trois des favoris intimes et amis de Mme de Mailly (2), qui était toujours dominante. D'ailleurs, tous les ministres étaient fort intrigués des alFaires générales et des intrigues particulières, étant très jaloux de la grande autorité et du grand rôle que jouait M. de Belle-Isle, et le cardinal ne mangeait plus, depuis quelques mois, de viande, mais des consommés. Cependant, il se portait encore fort bien, pour les 86 ou 88 ans que Ton disait qu'il avait.
Le lendemain 26, je retournai à Versailles pour la présentation de ma fename, qui avait enfin été résolue. Elle fut présentée le 27, troisième fête de Pâques, au Roi et à toute la famille royale, par la duchesse d'Havre, et par Mme de Rupelmonde (3), la mère. Elle demeura chez le duc d'Harcourt, où elle resta jusqu'au 29, et je revins le 28 pour me préparer à mes Pâques, que je fis le 31, dernier de mars 1742.
Le 29, le Roi déclara que sa Maison marcherait après la revue du mois de mai, et, le 30, il fit la revue de ses Gardes.
Le l®*" avril, j'allai voir, au théâtre du Louvre, les décorations de Servandoni (4) de Léandre et Héro (5).
La comtesse d'Harcourt, femme du chevalier d'Harcourt, qu'il venait d'épouser (6), fut présentée au Roi à Versailles,
(1) Pauline -Félicité de Mailly (17J2-nil , troisième fille de Louis de Mailly, marquis de Nesle, et d'Armande-Félicie de la Porte-Mazarin, mariée, ett 1739, à Jean-Baptiste-Félix-Hubert, marquis de Vintimille.
(2) Louise-Julie de Mailly (1710-1731), seconde fille de Louis de Mailly, marquis de Nesle, et d'Armande-Félicie de la Porte-Mazarin, mariée, le 31 mai 17iî6, à Louis-Alexandre de Mailly, comte de Uubempré, son cousin.
(3) Marie-Marguerite-Élisabcth d'Allègre, fille d'Yves, marquis d'Allègre, maréchal de France, et de Jeanne-Françoi-e de Garaud de Caminade, épousa, le 4 janvier 1705, Maximilien Philippe-Joseph de Recourt de Lens, comte de Rupelmonde.
KIlc mourut le 2 juin 1752, dans sa Ci* année.
(i) Jean-Jérôme Servandoni, architecte et peintre italien (1693-1766), architecte de Louis XV depuis 1732, avait un talent remarquable pour l'exécution des décors de théâtre.
5. Léandre et Héro, fragment du ballet héroïque Les Veines et les plaisirs de iamouvj paroles de Drou, musique de Bourgeois.
6 II y a, ici, une erreur évidente; on vient de voir le chevalier d'Harcourt épouser la veuve de M. Briçonnet.
et ma femme y retourna, pour la deuxième fois, à ce sujet. Dans les premiers jours d'avril, j'allai voir Saïd Effendy^ ambassadeur de la Porte Ottomane, à l'hôtel des Ambassadeurs: c'était un homme de bonne mine. Il parlait bien français, et paraissait de très bon sens. Il était déjà venu, dans sa jeunesse, quelques mois à Paris avec Méhémet Effendy^ son père, qui y était venu en ambassade : il me reçut poliment.
Le 23 avril, j*allai à Fontainebleau. Comme j'y étais, le 26, le comte de Broglio (1) arriva, apportant la nouvelle de la prise d'Egra en Bohême (qui se rendit le 19 avril), par nos troupes. Je lui entendis rendre compte au Roi, à son lever. Le Roi le nomma lui-même brigadier. La garnison, forte d*environ mille hommes, se retira à Passau aux conditions de ne pouvoir servir jusqu'à ce qu'elle soit rachetée ou échangée. Ils avaient tenutreizejours,parceque nous n'avions que trois mille hommes pour l'attaquer. C'était le comte de Saxe (2) qui commandait nos troupes. On attendait M. de Revel (3) qui en devait apporter les détails.
Le 26, je pris congé de toute la Cour, et je revins à Paris : j y travaillai à assembler tout ce qui m'avait paru qu'il me manquait pour la campagne.
Le 4 mai, veille de mon départ, j'assistai à la profession de Mlle d'Havre (4), aux Carmélites, dont la vocation était admirable: ce fut Tévéque d'Amiens qui fit la cérémonie, et un sermon d'un très bon et saint évêque. Toute la famille y était rassemblée.
(Il Charles-François, comte de Broglie (1719-1781;, brigadier en 17 i7, maréchal de camp en 1756, lieutenant général en 1760, ambassadeur en Pologne en 1752, épousa, le 21 mars 17:>9, Philippine-Augustine de Montmorency.
{2) Hermann-Maurice, comte de Saxe ( 690-1750 , alors lieutenant général commandant l'aile gauche de Tarmée de Bohême, sois les ordres du maréchal de Belle-lsle, devint maréchal de France en 1741.
(3) François de Broglie, comte de Revel (1720-1757\ troisième fils du maréchal de Broglie, colonel du régiment de Poitou en 1741, brigadier en 17n,tué à la bataille de Rosbach. avait épousé, le 4 septembre 1752, Anastasie-Jeanne- Thérèse de Savalette, fille d'un fermier général.
(4) Pauline-Joséphine, cinquième et dernier enfant de Jean-Baptiste François-Joseph de Croy, duc d'Havre, devint plus tard prieure des Carmélites de la rue de Grenelle où elle venait d'entrer.
Le prince d'Havre, comte de Priego, partit le soir pour Antibes. Le surlendemain, le duc d'Havre partit pour notre armée, où il allait joindre don Philippe (1) dont il était aide de camp.
Le soir, j'allai à confesse. Le 5 mai, je partis de Paris.
Le 9 février 1743, étant revenu à Paris dans ma famille avec grande joie, après de grandes peines et dangers, j'y restai dix ou douze jours, le Roi étant à Choisy. Ensuite, j'allai à la Cour, où je fus présenté au Roi qui ne me regarda, ni parla pas plus qu*aux autres. J'y trouvai les choses bien changées, depuis la mort du cardinal de Fleury.
Ce cardinal, qui, depuis tant d'années, exerçait avec un entier despotisme la charge de premier ministre entièrement absolu, ayant toujours eu un parfait ascendant sur l'esprit du Roi depuis sa jeunesse, ayant été son précepteur, et ayant conservé cet ascendant en entier, non seulement jusqu'à la fin, mais môme encore après sa mort, par les grâces qui furent accordées, après, à sa famille, etla tendresse et respect que le Roi conserva toujours pour sa mémoire et ses conseils qui réglèrent encore, bien longtemps après, ce monarque — ce -cardinal, dis-je, sortait d'assez basse extraction, et s*étant élevé peu à peu par une douceur, un esprit, un savoir et surtout une mémoire infinie, gouverna toujours avec une grande bonté, et la France n'a jamais été si tranquille que sous son ministère, jusqu'à la mort de l'Empereur.
(1) Voir la note 3 de la page 18.
^2) Après s'être arrêté à ChampLen près Montdidier, chez M. d'Hautefort, et à Mauheuge où il va voir sa tante la chanoinesse '^Marie-Louise-Ileine-Thérèse de Croy, fille de Guillaume-François de Croy, marquis de Molembais) et après un tour en Belgi(iue, le prince de Croy se rend à Alpen, près Dusseldorf, où se trouve son régiment, qu'il a quitté quatre mois et demi auparavant. Il se dispose à le ramener en France avec la première colonne de larmée, quand il reçoit contre-ordre et des instructions pour marcher sur Nuremberg. Départ de Dusseldorf le 9 août. Opérations militaires dans le Palatinat, en Bavière et en Bohême. Quartiers d'hiver à Gerresheim et départ •de «ette ville pour Paris, le 17 janvier 1743. Voyage en Bavière et en Lorraine avant de rentrer dans la capitale.
Au contraire, il parut qu'il n'avait jamais que trop pallié les choses, surtout dans les pays étrangers où sa bonne foi avait un grand crédit. On lui reproche que, sous son ministère, nos troupes s'étaient afTaiblies : mais ce n'était pas son métier ; et, le Roi non plus que personne n'y tenant la main, cela n'était pas étonnant.
Enfin, le cardinal de Fleury avait tout Tesprit et la légèreté imaginable, et personne n'a jamais raconté plus agréablement que lui, et porté plus loin ni plus longtemps l'extrême mémoire et présence d'esprit. Il était naturellement bon et un peu timide, et rien ne peut faire juger qu'il n'ait pas toujours été porté au bien de la France, sans paraître intéressé pour lui-même. Aussi, n'a-t-il rien pris pour lui et ne s'est il point trouvé d'argent à sa mort. Il parut être longtemps sans songer à sa famille, et, soit finesse ou bonheur, les grandes grâces qui sont tombées sur le duc de Fleury, son neveu, et sur les autres, ont semblé venir du Roi.
Jusqu'à la mort de l'Empereur, ce ministère fut donc tranquille, et il fut beau, pour lui, d'avoir gagné la Lorraine et 8 être accrédité dans les pays étrangers. Mais depuis cette mort, arrivée le 20 octobre 1740, le cardinal commença à être la cause du bouleversement de l'Europe par le projet qu'il a accepté peut-être malgré lui. Il paraissait d'une nécessité reconnue de profiter de la mort du dernierprince de la Maison d'Autriche pour abaisser cette Maison, qui était la seule qui disputât et l'emportât, peut-ôtre, sur celle de Bourbon. Quant à la France, entre différents moyens qui se présentaient pour "^enir à ce but, deux tout opposés paraissaient se présenter «eux-mêmes : l'un conséquent, simple et utile ; l'autre hardi, téméraire et brillant. Le simple et utile était de mettre promp- *ement les troupes sur un grand pied et de les faire camper enforce sur les frontières, menaçant tout et se faisant donner ^ que Ton aurait pu d'agrandissement par la crainte de la seule puissance respectable alors, ou même, sous divers pré- *®xte8, de s'emparer des frontières et de la Flandre alors dégarnies.
La reine de Hongrie, le craignant, offrit Luxembourg.
L'autre projet, hardi et brillant, fut proposé par M. de Belle-Isle, homme d'un grand travail^ entreprenant et plein d'ambition et de grandes idées : ce fut de porter la guerre jusqu'aux portes de Vienne ; de faire, avec une armée, le partage des biens de la maison d'Autriche, dans le fond de T Allemagne ; de faire, par la crainte de nos armes, Télecteur de Bavière notre allié, de le faire empereur et de lui donner le partage que Ton aurait voulu.
Le comte de Belle-Isle détermina enfin le cardinal, peutêtre malgré lui, à ce grand projet dont il a résulté tant de grands événements qui ont mis la France dans une terrible situation.
Depuis ce moment, le cardinal a paru être obligé à travailler dans un goût qui ne lui était pas naturel, par son amour pour l'épargne et son esprit tranquille et point porté à de grands coups. Il a peut-être contribué aux mauvaises réussites par ces mesquineries. Enfin, après avoir vu nos beaux commencements, il a tombé et fini, voyant la décadence de toutes nos affaires.
Les chagrins et le grand travail où cela l'obligeait avancèrent peut-être ses jours, quoique déjà si avancés. Après avoir tombé un peu, il se retira à sa maison d'Issy où, menant une vie sainte et travaillant toujours jusqu'au dernier . moment, avec la même présence d'esprit, dépérissant petit à petit, pendant quelques jours, il s'éteignit le... (1). Le Roi, qui avait paru bien sensible à sa mort, déclara, comme Louis XIV, qu'il voulait régner par lui-même et travailler avec chaque ministre dans son département, sans en préférer aucun. Ces commencements étaient beaux.
Tel était Tétat des choses à cet égard, quand j 'allais à la Cour. M. de Breteuil était mort presque en même temps que le cardinal (2), subitement dans sa chaise de poste, en sortant d'Issy, de travailler. Avec cette Eminence, ce ministre paraissait rempli, de bonne volonté^ mais trop affairé. Le cardi-
(1) Le 29 janvier 1743.
(2) Le 7 janvier 1743.
nal qui, depuis quelque temps, avait goûté M. d'Argenson (1), intendant de Paris, homme d'un grand esprit, laborieux et plein de mémoire, le fit mettre à sa place avant que de mourir.
Quant aux intrigues de la Cour, je les trouvai changées: Mme de Mailly, première maîtresse du Roi, était disgraciée du 2 novembre 1742 et, par conséquent, le parti des Noailles et de la comtesse de Toulouse, qui était le sien, en paraissait fort affaibli. Bientôt après^ le Roi prit pour maîtresse, hautement et comme authentiquement, la veuve de M. de la Tournelle (2), très belle femme, propre sœur de Mme de Mailly, ce qui était un terrible scandale, surtout le Roi ayant paru avoir eu aussi Mme de Vintimille, troisième sœur, morte depuis un an. Ainsi, il en était à la troisième sœur, et il ne restait que la quatrième, la belle madame de Flavacourt (3), dont on ne parla pas, quoiqu'elle fût de toutes les parties.
L^affaire de Mme de la Tournelle paraissait avoir été amenée par le duc de Richelieu (4) et M. de Meuse (5), qui devinrent les favoris particuliers et, au bout de quelque temps, le Roi n^admit presque plus qu^eux, la sœur et leur coterie dans ses cabinets et ses fréquents voyages de Choisy. La maîtresse, Mme de la Tournelle, paraissait le prendre sur le plus
(1) Marc Pierre de Voyer de Paulmy, comte d'Argenson (1696-1704), fils de Marc-René de Voyer de Paulmy, marquis d'ArgeasoQ. le célèbre lieutenant général de Police, et de Marguerite Le Fèvre de Caumartin, fut ministre delà Guerre de 1743 à 1757.
(J) Marie-Anne de Mailly-Xesle (1717-1741), mariée, en 1734, à Jean-Louis, marquis de la Tournelle, colonel du régiment de Condé infanterie, fut nommée dame du palais de la Reine en 1712, et créée duchesse de Chàteaurouxen mars 1711. Elle mourut le 28 décembre de la même année.
j3; Hortense-Félicité de Mailly -Ncsle, née en 1715, cinquit^me fille de Louis de Mailly, marquis de Nesle, et d Armande-Félicie de la Porte-Mazarin, mariée, le 20 janvier 1739, à François-Marie de Fouilleuse, marquis de Flavacourt, né en 1708, brigadier en 17&0, maréchal de camp en 1714.
(4) Louis-François-Armand du Plessis, duc de Richelieu (1696-1788), maréchal de camp en 1738, lieutenant général en 1744, maréchal de France en 1748, veuf, depuis 1711, d'Anne-Catherine de Noailles, épousa, en 1744, Klisabeth- Sophie de Lorraine, fille du prince de Guise.
f5) Henri-Louis de Choiseul, marquis de Meuse (1689-1754), lieutenant général depuis 1738, épousa, en 1712, Honorée- Julie-Françoise, comtesse de Zurlauben.
grand ton, sans avoir, pourtant, à ce qu'il semblait, un grand crédit sur Tesprit du Roi, qui paraissait toujours dans la même résolution de ne pas laisser prendre un grand crédit à ses maltresses.
Je fis plusieurs chasses à Saint-Germain avec lui. Comme à l'ordinaire, il chassait toujours trois ou quatre fois par «emaine, ce qui partageait presque tout son temps avec les heures de conseil ou de travail avec ses ministres, et les fréquents voyages de Choisy.
Mais, malgré mes chasses, les cabinets étant bien plus difficiles et en petit nombre avec les dames, je n'y pus être admis ni avoir une parole. Ce que voyant, je restai beaucoup à Paris, pendant ce temps, dans ma famille, avec ma femme que j'aimais tendrement, et m'occupant pour régler mes affaires, faisant, outre cela, les visites d'un petit nombre des meilleurs amis.
Une quinzaine de jours avant mon départ, j'appris, par hasard, que le maréchal de Puységur (1) quittait le gouvernement de Condé pour celui de Berg, qui était meilleur. Je l'appris à Versailles par son fils. J'avais pris sur un fort bon ton avec M. d'Argenson, à qui Ton avait rendu un bon compte de moi. Je lui en parlai d'abord simplement. Je lui exposai mes raisons et ma situation singulière, étant seul prince de l'Empire, en France, qui pût demander le gouvernement de sa terre où il avait mille désagréments sans cela. Ayant vu que mes raisons l'étonnaient, j'allai à Paris, où il fut résolu que je presserais la demande. On fit des mémoires. Je revins solliciter M. d'Argenson, qui me dit qu'il me conseillait absolument d'en présenter un, dans une audience, au Roi. J'allai donc trouver M. de Gesvres (2), à qui je fus obligé de me confier, ce qui contribua à éclater l'affaire. 11 me demanda
(1) Jacques de Chastenet, marquis de Puységur (1659 1743), avait été créé maréchal de France en 1735. 11 avait épousé, en 1714, Jeanne-Henriette de Fourcy.
(2) François-Joachim-Bemard Potier, duc de Gesvres (1692-1737), pair de France, premier gentilhomme de la Chambre du Roi, gouverneur de Paris, avait épousé, en 1709, Marie-Madeleine Mascranny, fille d'un maître des Requêtes.
une audience au Roi et, le 12 de mars, je présentai mes mémoires au Roi, dans son cabinet, après le conseil, y ayant assez de monde. Il les prit en riant, et me fît bonne mine, sans rien dire, à son ordinaire. Je continuai de suivre cela fortement jusqu^à mon départ, et aidé par M. Le Tourneur (1), mon ami, qui avait remplacé, depuis quelque temps, M. Alexandre (2), grand homme dans son espèce, mais très dur, et celui-ci était fort poli. Cette affaire nous occupa presque entièrement jusqu^à mon départ.
Je pris congé du Roi le dernier mars, mais, content que tienne pressait en Bavière, je ne partis qu'après Pâques : je passai ce temps à préparer tout pour mon voyage, et je fis
mes Pâques le Samedi Saint 13
J'arrivai à Paris à la nuit. Comme je ne savais pas si ma femme était accouchée et que je craignais de la trouver «n travail, j'arrivai dans l'inquiétude, et je fis arrêter ma chaise et mes gens au petit passage des Quatre Nations, d'où, étant venu seul avec mon habit uniforme à la porte de la maison, je fis appeler le suisse qui, après avoir €ude la peine à me reconnaître, me dit brusquement : « Ah ! c'est vous ! Vous avez un garçon {i) I » C'est par là que je l'appris.
(i) Chef de bureau de la Guerre (à la Cour), auquel ressortissaient, entre «utres objets, les grâces relatives aux officiers en service, les promotions d'officiers généraux et les gouvernements des places.
{*2j Alexandre, premier commis de la Guerre, de IG98 à 1742, année de sa ïûort. Son père avait exercé des fonctions semblables. Son frère, Alexandre ^orival, était mort en 1723, et sa sœur, Anne-Tbérèse, avait épousé M. de M ittmer, brigadier des arméjs et colonel d'un régiment suisse.
(3) Départ de Paris pour la iiavière, le 17 avril. Afrivée à Gerresheim, où se *fouvele régiment, le 4 mai. Opérations militaires sur les bords de l'Inn etdn ï^anube. Retraite de l'armée. Disgrâce du maréchal de Broglie 11 est remplacé par le comte de Saxe. Passage du Rhin. Camp de Spire (20 juillet}. Dis- P^ion de l'armée. Quartiers pris par le régiment à Mouzon et à Carignan.
'départ, le 26 août, pour Thionville. Revue du comte d'Estrées. Cantonne- ■ïients divers, dont les derniers à Mouzay et à Dun-sur-Meuse. Départ, le *0 novembre, pour Sedan et Paris, où le prince de Croy arrive le 1 1.
(*) Anne-Emmanuel-Ferdinand-François, né le 10 novembre 1743, servit, ^5 1 âge de 14 ans, d'aide de camp à son père; devint prince de Croy et du ^aiût-Empire, baron et gouverneur de Culan, mestre de camp du régiment de
J'allai trouver ma mère qui était dans une grande joie. Je la priai d'aller prévenir ma femme de mon arrivée. Je la trouvai en très bonne santé, et fort aise d'avoir fait un garçon.
Elle était accouchée, comme je l'ai dit, le 10 novembre à 8 heures 3 minutes du soir, très heureusement, après un travail rude de six heures de grandes douleurs. L'enfant^ que je vis avant la mère, était fort et bien venant.
Comme mon congé n'était pas encore expédié, je restai sans beaucoup me montrer, les huit premiers jours, et je n'allai à Fontainebleau que le 19, ayant changé d'avis, et avec le duc d'Harcourt qui était. arrivé le 16. La vieille maréchale pouvait se flatter de, se voir, à table, dans cet hiver, avec ses dix-huit enfants, oupetits-erifanls, tous d'une union parfaite, sans compter les arrière-petits-enfaivts, déjà au^ nombre de sept, ce qui faisait en tout vingt-cinq.
Ayant appris que mon congé était expédié plus tôt que je ne croyais, j*allai, le 19 novembre, à Fontainebleau, où je fis mes révérences avec le duc d'Harcourt et toute sa famille dont le Roi parla beaucoup, et surtout à MM. les comtes d'Harcourt et de Beuvron (1), et les reçut très bien.
J'allai une fois à la chasse, que l'on perdit toujours, mais, à la fin, nous rencontrâmes le Roi et Mme de Chàteauroux, qu'il emmena dans son carrosse avec des démonstrations d'un amour vif et déclaré, et il y avait apparence que cela devait durer, d'autant plus qu'elle était très belle.
L'état de la Cour, alors, était que le Roi paraissait se livrer à cet amour sans s'en laisser d*abord conduire tout à fait: M. de Richelieu paraissait le premier courtisan, avec M. de Meuse, qui étaient ceux qui avaient mené cette in-
Royal-Normandie, cavalerie, en 1767, brigadier des armées en 1780, maréchal de camp le !•' janvier 1784. Il fit partie de l'Assemblée des Notables en 1788 et 1789. sous le nom de duc de Croy, et fut député aux États généraux de 1789, par la noblesse du Huinaut.
11 avait épousé, le 29 octobre 17Gi, Auguste-Frédérique Guillelmine, ûUe de Philippe, prince régnant de Salm-Kirburg.
(1) Anne-Pierre d'Harcourt. comte de Beuvron, né en 1701, devenu duc d'Harcourt en 1750, après la mort de son frère le maréchal, fut fait maréchal de camp en 1743, et lieutenant général en 1747. Il avait épousé, en 1725, Thérèse-Eulalie Beaupoil de Saint-Aulaire.
trigue, mais cela ne paraissait pas encore influer beaucoup sur le grand des affaires.
Le Roi chassait toujours, trois, quatre, ou cinq fois la semaine; ces jours-là, il soupait avec ces dames : Mme de la Tournelle qu'il avait faite, il y avait deux mois, duchesse de Chàteauroux, en lui donnant cette terre et levant le masque sans bienséance, ni paraître avoir de remords ; la jeune, la belle Flavacourt, indolente, la duchesse de Lauraguais (1), vive et trop hardie, et Mme la duchesse d'Antin (2), complaisante la plus ordinaire, avec les principaux courtisans qui avaient chassé.
Les autres jours de conseil, il soupait au grand couvert (3), avec la Reine qu'il ne voyait qu'un moment, mais pour qui il avait, d'ailleurs, d*assez bonnes manières : elle était douce et polie et paraissait souffrir le tout en femme vertueuse. Elle voyait les deux sœurs, qu'elle traitait bien et avec distinction, la servir comme dames du palais, puis la laisser presque seule pour aller dans les cabinets.
Le Roi paraissait travailler par lui-même assez despotiquement, mais nonchalamment et s'attachant assez peu, ne paraissant préférer aucun de ses ministres, avec qui il travaillait alternativement, et avec tous ensemble, au conseil où le cardinal de Tencin avait une grande part (4). Après lui, reparaissait être MM. Orry, de Maurepas, d'Argenson ou Amelot, mais il n'y avait rien de marqué pour la préférence qu'il leur donnait.
Le secours d'Italie était résolu à tenter, et, d'ailleurs, de
(1) Diane-Adélaïde de Mailly (1714-1769), dame d'atours de la Dauphine, seconde femme, en 1742, de Louis de Brancas, duc de Lauraguais,. né ^û 1714, brigadier des armées en 1743, maréchal de camp en 1745, lieutenant général en 1747, gouverneur de Guise en 1758, duc de Brancas à la mort <le son père, en 1760.
(2) Françoise Gillone de Montmorency- Luxembourg, dame du palais de la Reine, mariée, en 1722, à Louis de Pardaillan, duc d'Antin, pair de France, gouverneur de TOrléanais, mort le 9 décembre 1743
!3) Repas de cérémonie donné en public par le Roi. (*)I1 était serré, déûant et assez décidé. (Sole de Vauteur.) Pierre Guérln de Tencin (1680-1758), cardinal en 1739, archevêque et comte <le Lyon Tannée suivante, ministre d'État en 1742.
mettre la France sur le pied de faire craindre toutes ses forces.
M. d'Argenson me faisait espérer pour ma grande affaire du gouvernement de Gondé, le Roi et lui ayant dit être contents de moi. Le Tourneur me fit aussi bien espérer, ei M. d'Argenson m'assurait que Ton retardait, depuis un an, d'y nommer, à cause de moi, et que je n'avais à craindre que ma jeunesse ; ainsi, je suivais vivement cette affaire, et, le 23, je revins, assez content, à Paris avec le duc d'Harcourt.
Le reste de Tannée, je fis trois ou quatre voyages à Versailles, d'où je fis trois belles chasses à Saint-Germain, ei une tout près de Versailles. Je suivis toujours beaucoup mes deux grandes affaires du gouvernement de Gondé et du grade de brigadier, car on faisait espérer une promotion : j'étais le dix ou douzième dans la cavalerie. Je vis que j'embarrassais au sujet du premier, et M. d'Argenson, quoiqu'il ne me fit pas espérer, m'assura retarder toujours pour m'être favorable, soit que cela fût vrai, ou que ce fût pour m'amuser, et me préparer au refus, petit à petit. Pour la deuxième affaire, on ne croyait pas faire de promotion, et on me faisait bien espérer pour quand il y en aurait. D'ailleurs, je vécus beaucoup dans ma famille.
Le l^'^janvier 1744, j'assistai à la cérémonie des chevalier» du Saint-Esprit, où je vis le Roi recevoir les six nommés : M. le duc de Luxembourg et M. le duc de Brissac ensemble, ensuite M. le duc de Boufflers, qui l'emporta pour la grâce, et M. le comte de la Mothe, ensemble, et ensuite M. le duc de Biron et le comte de Goigny. La cérémonie fut belle et la Gour très nombreuse.
Le soir, je vis le Roi passant, pour souper, au grand couvert, avec la Reine, Mesdames et M. le Dauphin, déclarer à M. le prince de Gonti (1) qu'il le choisissait pour commander
(1) Louis-François de Bourbon, prince de Gonti (1717-1776), pair de France, gouverneur et lieutenant général du Haut et du Bas-i»oitou, généralissime des armées de France et d'Espagne en Italie, en 17U, avait épousé, en 1732, Louise- Diane d'Orléans, dite Mlle de Chartres, fille du Régent, morte en 1736.
JOURNAL DU DUC DE CROt 47
Tannée qu'il faisait assembler pour l'Italie. Ce prince n'était âgé, alors, que de vingt-six ans et demi, et ainsi n'en avait qu'un plus que moi. Son armée était d'environ 30.000 hommes.
J avais grande envie de demander à être de larmée d'Italie ; surtout si c'avait été le maréchal de Maillebois ou le due d'Harcourt, je l'aurais demandé^ mais la jeunesse du prince de Conti m'en dissuada, ainsi que les conseils de M. d'Eu (1) lui-même et de mes amis. J'aurais eu aussi de la peine à l'obtenir, attendu Téloignement de mon régiment, n'y ayant eu que les plus près, et que six qui devaient y aller. J'en avais cependant toujours regret, mais je résolus de laisser aller absolument le sort.
Aucune de mes affaires ne me paraissant presser, je me laissai déterminer par ma femme à accompagner, avec elle, le duc d'Harcourt dans un voyage de quinze jours qu'il voulait aller faire à la Meilleraye, pendant les quinze jours que le Roi passerait à Marly.
Le !«' mars, nous revînmes à Saint-Germain. En arrivant, je trouvai une lettre de Dubois (2) qui m'apprenait que le gouvernement de Gondé était donné, depuis trois jours, au comte de Danois (3). Je partis pour Versailles avec cette triste nouvelle. J'y trouvai mon major à qui j'y avais donné rendezvous. J'y travaillai de suite aux affaires du régiment, qui étaient difficiles, faute d'argent, le traitement étant terrible, et nous tous obligés d'y mettre beaucoup du nôtre. J'y appris la confirmation du gouvernement de Gondé au comte de Da-
(1) Louis-Charles de Bourbon, comte d'Eu (1701-1773), second fils de Louis- Auguste de Bourbon, duc du Maine, et d'Anne-Louise de Bourbon. ^Tand maitre de rartillerie en survivance de son pOrc ',1710), maréchal de camp en 1734, lieutenant général en 17:>5, était frère du prince de Dombes, mort en 1750f et dont il céda au lloi la principauté, en échange d'autres domaines il762}.
f 2) Dubois, chef de bureau au ministère delà Guerre, auquel ressortissaicnl les mouvements des troupes, les ordonnances concernant leur création, leur réforme, leur armement, le corps des ingénieurs, l'artillerie, la remise des fonds pour la solde, etc.
(3) François-Louis Le Danois, appelé le comte de Danois, marquis de Cernay, lieutenant général le 20 février 17i3, gouverneur de Condé en 17U, mort le 27 mars 1763, à l'âge de 84 ans. C'est à lui que le prince de Croy succéda dans le gouvernement de Condé, le 31 mars 1763.
nois. Le dimanche au soir, jour de la Chandeleur, où le Roi tint le chapitre de l'Ordre, je retournai bien fâché (m*étant trop flatté) à Paris. Je passai huit jours dans ma famille qui était où j'étais le mieux, avec mon fils et ma fille qui commençait à parler et était jolie, venant bien, et aimant infiniment ma femme, du caractère de laquelle je ne pouvais trop me louer.
Il y eut aussi deux bals, étant le Carnaval; un beau chez nous. D'ailleurs j'étais fort occupé de beaucoup d'affaires particulières, de celles que me donnait mon régiment, et une considérable que j'avais pour ma vente de bois à Culan (1).
Le 8 au soir, j'allai coucher à Versailles, y ayant rendezvous avec le comte de Danois, qui voulait bien que je demandasse la survivance, et qui voulait bien m'y aider presque, et, de plus, pour faire avoir la compagnie de M. de Richerand (2) pour M. de Failly, son aide de camp. M. de Richerand fit des chipotages à l'infini, et, après avoir attendu cinq heures M. d'Argenson, qui était au lit de la goutte, et qui avait été assez mal à force de travailler, après que je lui eus exposé ma douleur, je le pressentis sur la survivance, mais il m'arrêta court en me disant que je ne l'aurais pas, puisque, sentant la peine que ce refus nous causerait, ill 'avait proposée au Roi qui lui avait dit, d'abord : « Vous savez bien que je ne donne pas de survivance! » Ainsi, que la lettre que je lui donnais de ma mère ne ferait que nous attirer un refus sec ; qu'il ferait encore, cependant, de son mieux (et, huit jours après, il écrivit à ma mère un refus sec sur la survivance).
Je lui parlai bien et avec grande douleur, le sondant sur tous les moyens de tirer au moins parti de l'affaire pour autre chose ; mais il ne me donna nulle espérance, me parlant poliment et nettement, comme en étant touché, et me disant que,
(1) Bourg à '2\ kilomètres de Saint-Amand (Cher).
Oa a vu, plus haut, que le ûls de l'auteur de ce Journal fut baron et gouverneur de Culan (V. page 43, note 4).
(2 M. de Ricliorand, lieutenant réformé au régiment du Roi (infanterie: en 1721, lieutenant en pied on 1722, capitaine dans Royal Roussillon en 1728, vendit celte charge, le 21 mars 1744, à M. du Tertre, neveu du chevalier de Créquy.
dcins ce refus, il n'avait paru aucune cause ni personnelle, ni d'intérêt ou de défiance ; que l'on l'avait donné au plus vieux, ce qui ne me faisait pas désespérer de le pouvoir redemander à sa mort. Enfin, ne m'ayant donné espérance sur rien, je sortis d'un air très piqué, mais Tétant plus, je l'avoue, d'avoir fait tant de démarches inutilement, car, avant que le maréchal de Puységur l'eût quitté, peu devant sa mort, je ne m'en étais jamais flatté, et je n'avais fait tant de démarches que poussé par mes parents, et par les premières belles paroles de M. d'Argenson qui ne faisait, alors, que d'entrer dans le ministère.
Enfin, quoique je fusse très piqué de peines et démarches perdues, j'étais bien aise d'être quitte de Tambition qui me rongeait à cette occasion, et qui, n'ayant plus, alors, d'occasions, me laisserait, j'espère, songer que, si je savais me contenter, il me restait plus qu'il ne fallait pour être heureux, autant que l'on peut l'être dans ce monde, ce qui est bien peu de chose.
Je revins donc à Paris le lundi 10 février, assez fâché; et, comme un malheur ne vient pas sans l'autre, je trouvai ma femme avec un gros rhume : je l'attribuai, comme elle, au froid qu'elle avait eu, la surveille, à la Comédie Italienne, au sortir de laquelle j'allai à Versailles. Le 11, le rhumeaugmenta et, cependant, elle voulut aller, malgré moi, voir son frère qui était tombé, à l'académie. Le 12, le rhume fut terrible et la fièvre qui ne discontinua pas. Le médecin Geslin (1) étant venu, nous déclara que c'était la rougeole bien déclarée* Je ne la quittai pas pendant tout ce temps, et fus un mois sans sortir de la maison. Je profitai de ce temps pour ranger mon atlas (2).
(1) Geslin, plus tard médecin de Mme de Pompadour.
(2) On verra, ci-dessous, le prince de Croy se livrer avec goût à l'étude de la géographie.
(3) 11 part de Paris pour Sedan, le 6 avril ; visite, en passant, sa tante l'abbesse, à Maubeuge ; rejoint son régiment â Saint-Amand et l'incorpore à l'armée du maréchal de Saxe, le 14. Sièges de Menin, d'Ypres et de Fumes.
Le V^ décembre, je fis ma terrible rentrée dans Paris, et je passai tout le reste de Thiver dans une cruelle situation (1). J'y aurais peut-être succombé, sans les réflexions pieuses que j'eus le bonheur de faire, tournant mes consolations vers la vérité et la seule véritable de la religion.
Pendant ce malheureux temps, la Cour, après avoir été trois jours à Paris dans les fêtes, à l'arrivée de Fribourg (2), était aussi fort triste, de sorte que je n'y allai point. Mme de Châteauroux, qui était tombée malade (chose singulière, le même jour que le Roi lui avait fait dire de revenir à la Cour) traîna pendant une quinzaine de jours : pendant ce temps, le Roi fut dans de grandes inquiétudes, lui paraissant aussi attaché que jamais, et ses principaux confidents qui, pour flatter sa passion^ Vy entretenaient et paraissaient fort attachés à cette dame, ne la quittaient pas dans la rue du Bac, à Paris, surtout MM. d'Ayen (3), de la Vallière (4), de Gontaut (5), etc. Enfin cette dame mourut le 8 décembre, jour de
Le prince Charles passe le Rhin. Camp de Courtray. Opérations du maréchal. Maladie du Roi à Metz. Le prince repasse le Rhin.
Nouvelle de la mort du conile de Beaufort, oncle de M. de Croy, tué à Vclletri le 11 août. Fin de la campagne. Départ d'Ypres le 21 octobre.
Voyage en Flandre et en Artois.
(1; La princesse de Cruy était morte, à Tàge de vingt-cinq ans, le 7 sei>tcmbre 17 U, à Lille, où elle était venue rejoindre son mari.
(2) Le 28, M d'Argenson, fils du secrétaire d'État de la Guerre, avait apporté, de la part du maréchal de Coigny, la nouvelle de la capitulation de Fribourg.
(3j Louis de Noailles, duc d'Aycn (1713-1793), brigadier des armées en 1740, lieutenant général en 1718 maréchal de France en 1875, avait épousé, en 1737, Catherine-Françoise- Charlotte de Cossé-Brissac.
(4) Louis-César Le Blanc de la Baume (170S-1780}, duc de la Vallière depuis 1739, brigadier d'infanterie en 1740, capitaine des chasses et grand fauconnier de France en 17*8, épousa, en 17 i2, Anne-Julie-Françoise de Crussol. 11 était petit-neveu de la maîtresse de Louis XIV, et s'est rendu célèbre comme bibliophile. Achetées par le comte d'Artois, ses collections font, encore aujourd'hui, partie de celles de la Bibliothèque de l'Arsenal.
(ii) Charles-Antoine-Armand de Gonlaut, marquis de Montferrat, né en 1708, brigadier des armées en 1743, maréchal de camp en 1715, lieutenant général en 1748, était frère de Louis-Antoine de Gontaut, duc de Biron, maréchal de France en 17o7, lieutenant général du Languedoc depuis 1737, créé duc en 1758. Il épousa, en 1744, Antoinette-Eustachie Crozat du Chàtel, morte en 1717, en donnant le jour au duc de Lauzun.
la Vierge, à la grande douleur du Roi, et satisfaction de tout Paris, qui souffrait et criait hautement, malgré les trois fameux exilés (1) pour avoir pensé trop haut, de le voir retombé dans ces chaineSy après ce qu'il avait promis à sa grande maladie, à Metz.
La veille de sa mort, le Roi, la sachant à l'agonie, et ayant passé les jours d'auparavant dans de grandes agitations et combats intérieurs, partit brusquement le soir, de Versailles, avec M. d'Harcourt, qui était de quartier, et M. le Premier, et alla s'enfermer à la Meutteoù ses favoris, qui ne quittèrent point la malade, revinrent le trouver à sa mort. Il resta inconsolable plusieurs jours, ne voyant que M. d'Ayen et ceux qui l'avaient gardé et qui l'entretenaient de ce qui s'était passé à sa mort.
Le Roi demeura ainsi le reste du mois, et ne revint à Versailles que pour les fêtes de Noël et de la nouvelle année, et jusqu'au mariage de M. le Dauphin dont les préparatifs le dissipèrent. Il parut fort occupé de sa douleur, ne voyant que ceux qui avaient eu la confiance de cette dame et, par là, le duc d'Ayen prit le principal ascendant sur son esprit, de sorte que Ton croyait qu'il ferait disgracier M. le duc de Richelieu, qui était alors à tenir les Etats du Languedoc. Mais, celui-ci en étant revenu pour entrer comme gentilhomme de la chambre d'année, au commencement de l'année 1745, reprit, par son esprit, une partie de son ascendant sur Tesprit du Roi, de manière qu'à eux deux, étant de quartier tous deux^ ils partagèrent ensuite sa confiance, et, quand Mme de Lauraguais, sœur de Mme de Châteauroux, qui était en couches dans la même maison où elle mourut, et à qui on cacha sa maladie, fut rétablie, elle revint à la Cour où le Roi, quoiqu'à sa grande maladie, il l'eût renvoyée avec sa sœur, la fit dame d'honneur de la future dauphine et soupait tous les soirs avec elle, — de sorte qu'elle fut la quatrième sœur qui eut sa confiance, quoique, peut-être, moins intimement
(1) Ces exilés étalent : le duc de BouUlon, le duc de Villeroy et le duc de La Rochefoucauld.
que les trois autres, — et ses deux ou trois principaux favoris seulement.
Ce fut ainsi que se passa presque tout le reste de Thiver, qui fut coupé par le mariage du Dauphin.
Je restai à la retraite le jour de l'An, et, ayant ainsi commencé l'année 1745, j'allai à Versailles le 3 janvier.
Le Roi fut dans Tétat que j'ai dit encore tout le mois, mais, dans celui de février, on ne parla presque plus que despréparatifsdu mariage de M. le Dauphin et de la marche de Mme la Dauphine (1) qui, arrivant à très petites journées, fut très longtemps en marche. Le Roi parut s'occuper extrêmement de ce qui lui arrivait dans sa route, et de régler tous les préparatifs de ces fêtes et le cérémonial qui occasionna beaucoup de disputes, comme cela arrive ordinairement. Le grand événement de la mort de l'Empereur, arrivée à Munich le 20 janvier, ne fit pas un aussi grand bruit, en France, que l'on aurait dû s'y attendre, tant ce grand mariage occupa tout le monde.
Mme la Dauphine fut amenée sur les limites de France, avec un grand cortège et beaucoup de dames de condition. On la remit seule, sans que qui que ce soit restât avec elle, à Mmes de Brancas (2) et de Lauraguais et à quatre de ses dames du Palais et à toute sa nouvelle maison. Cette remise se fit dans le lieu et l'ordre accoutumés. Ensuite, on la ramena,
( l) Louis, Dauphin de France, né le 4 septembre 1721), mort le 20 décembre 1765, épousa, le 23 janvier 1745, Marie-Tliérèse-Antoinette, infante d'Espagne et flUe de J*hilippe V, roi d'Espajjme, et d'Elisabeth Farnèse, née le 11 juin 1726. La bénédiction nuptiale fut donnée par le cardinal de Rohan. Les fêtes du mariage furent organisées par les frères Slodlz, sous la direction du duc de Richelieu, premier gentilhomme de la Chambre. Le 23 février, on représenta le ballet La Princesse de Navarre, paroles de Voltaire, musiciuede Rameau. Le 26, fut donné le ballet des Éléments, paroles de Roy, musique de Lalande et Des» touches. Le 1" mars, on exécuta l'upéra de Thésée, par Quinaultet Lulli.
La Dauphine, on le sait, mourut le 22 juillet 1746, après avoir donné le jour à une fille qui ne lui survécut pas.
(2) Marie-Angélique Frémyn de Moras (1676 1763), fille de Guillaume, comte de Moras, président à mortier au parlement de Metz, et de Marie-Angélique Cadeau. Elle épousa, en 1709, Louis-Antoine de Rraucas, duc de Villars (1682- 1700,. pair de France depuis 1710. Elle est l'auteur do Mémoires bien connus sur le rètfnc de Mme de Ghàteauroux.
par Bayonne et Bordeaux, à petites journées. On lui donna partout de belles fêtes. A Orléans, le Roi envoya la complimenter et il alla, avec M. le Dauphin, jusqu'à Etampes, audevant d'elle. Ce fut à une lieue de là que la première entrevue se fit : le Roi la ramena jusqu'à Sceaux, où il la remit à la Reine, et revint, avec M. le Dauphin, à Versailles, où la Reine la mena le 23 février au matin. Le mariage se fit à midi, en arrivant, et, ce jour-là et les huit jours suivants, jusqu'au mercredi des Gendres, il y eut, chaque jour, appartement, et de superbes fêtes. Le Roi ayant fait construire exprès, à grands frais, une superbe salle dans le grand manège de Versailles, dont la décoration se changeait en entier, il y eut un magnifique bal paré et plusieurs beaux ballets.
Dans Paris, le jour du mariage, il y eut de grandes réjouissances partout, et cinq grands bals publics dans des salles que Ton avait construites, avec beaucoup de goût, dan;» cinq places différentes, avec beaucoup de rafraîchissements pour le peuple. J'en allai voir plusieurs : celle de la place de Vendôme surtout, qui était deux grands berceaux de treillages, était très agréable de jour, et surtout par son illumination de la nuit. La Ville se distingua encore par la salle qu'elle fit construire dans la cour de l'Hôtel de Ville, d'un goût encore plus recherché que les autres, et où elle donna un bal masqué dont le coup d'oeil, eu égard aux ornements de la salle, et à l'illumination, est la plus belle chose que j'aie vue en ce jour.
Pour pouvoir dire que j'avais vu une partie de ces choses, j'allai masqué, aux bals des appartements, à Versailles, et à celui de la Ville, et assurément cela était digne de la curiosité, et, pour en avoir une idée, j'allai aussi, pendant le Carême, à un des ballets qui continuèrent. J'y entendis encore Mlle Lemaure, voix unique, qui avait quitté l'Opéra depuis quelques mois, et j'y revis les fameuses danseuses de Camargo (1), Salle (2), qui avaient quitté, et Je-
(1) Marie-Anne Cuppi, dite Camargo, célèbre danseuse (1710-1770).
(2) Danseuse amie de Voltaire, qui lui a adressé des vers. Mlle Salle mourut en 1756.
54 JOURNAL DU DUC DE GROt
lyotte (1), Chassé (2), etc. Ce fut la seule fois que j'allai au spectacle, de cet hiver.
Le Carême, commençant le 3 mars, mit fin aux fêtes qui avaient tant occupé. Je le fis, pour la première fois, en entier, sans être incommodé. J'allai un peu plus souvent à Versailles et, sur la fin, je me remis à faire quelques chasses avec le Roi à Saint-Germain. J'allai aussi faire une partie de chasse gaillarde, deux jours, à Livry, qui est un lieu superbe, et on y tua un grand nombre de lapins. Enfin, les troupes, s'assemblant, ont eu ordre de partir et, après que j'eus réglé mes affaires, je fis mes Pâques et partis de Paris le lendemain des fêtes, 21 avril 1745. Je laissais mon fils et ma fille, beaux et venant bien, à ma mère qui en avait grand soin, pour aller joindre le régiment, à son passage à Guise.
J'appris que le maréchal de Saxe, qui était arrivé à la Cour le 12 mars, où il avait été reçu à merveille, et où il paraissait tout faire, ayant eu la grande entrée d'abord, devait venir, ce jour-là vendredi, à l'Opéra où on devait lui faire une réception singulière. Quoiqu'il y eût bien longtemps que je n'avais été à l'Opéra, ayant toujours suivi ses travaux, je voulus les voir couronner.
En effet, j'arrivai en même temps que lui à l'Opéra, où j'entrai jusque dans le balcon, à sa suite. Il fut reçu par des
(1) Pierre Jélyotte, chanteur de l'Opéra (1713-1707 .
(2) Claude-Louis-Dominiquc de Chassé, seigneur du Ponceau (1698-1786), chanteur de l'Opéra.
(3) Le prince de Croy conduit son régiment h Valenciennes, d'où il reçoit l'ordre de se rendre à Douai. Passage de l'Kscaut. Bataille de Fontenoy. 11 est fait brigadier le 1" mai. Siège de la ville et de la citadelle de Tournai. Mouvements de troupes. Affaire de Melle. Siège d'Oudenarde. Jonction des armées autrichiennes. Le prince de Conti repasse le Rhin.
Voyage du prince de Croy à Gand. Siège Dendermonde. Camp de Melis- Lippeloo. Départ du Roi.
Siège de Nieuport. Camp d'Appels Siège et prise d'Ath. Quartiers d'hiver à Gand. Voyage à Condé.
Investissement et siège de Bruxelles. Capitulation le 19 février 1746. Retour à Paris le 17 mars.
claquements de mains dès l'entrée, et par des applaudissements étonnants dans la salle. Dès que Ton eut fait silence, on commença l'opéra d'Armide (1) dont la Gloire et la Sagesse ouvrent le prologue, et la Gloire ayant chanté ce qui, d'abord, pouvait lui convenir, avança et, aidée de la Sagesse, lui présenta une couronne de laurier. Il se leva du balcon et allongea le bras. Le duc de Biron (2) la lui donna, étant à sa droite. Il la reçut poliment et resta quelque temps debout, la laissant voir au public, qui fit alors des acclamations de joie et des applaudissements àTinflni.
J'avoue que, ne Tayant pas quitté dans ses travaux, je fua charmé de l'en voir ainsi couronner. Pour lui, son âme iné* branlable, que ni le moment de perte, ni le gain de la ba^ taille de Fontenoy n'avait pu déranger, il fut encore au-dessus de ce témoignage singulier d'honneur, et il en parut content sans en être troublé. Il soutint avec là même fermeté les regards de tout Paris, qu'il soutenait ceux de ses ennemis. Cependant, il a beaucoup dit, depuis, en avoir été fort embarrassé.
Ayant vu une partie d'Armide, et l'événement du Maréchal étant ce qui m'y avaitamené, je sortis et je fus faire visite à tous mes parents. Je ne trouvai que Mme d'Havre, grosse et crachant le sang, et ayant, àlaiin, embrassé son mari qui était mon meilleur ami, je revins au logis.
Le 20 mars, j'allai à Versailles pour faire mes révérences au Roi et à la Reine, M. le Dauphin, Mme la Dauphine et Mesdames. Tout cela ne finissait pas, et me tint trois jours. Quoique l'on eût paru fort content de mes services et de mon zèle à être resté le seul en Flandre, M. d'Argenson, occupé de l'Italie^ ne me reçut qu'assez simplement ; le Roi
(l) Armide et Renaud, tra;,'êdie lyrique en cinq actes, paroles de Quinault, musique de LuUi, représentée pour la première fois à TOpéra le 1."» février 1686.
(2; Louis-Antoine de Gontaut, duc de Biron (1701-1788), lieutenant général, nommé colonel des Gardes françaises, en récompense de sa brillante conduite à Fontenoy, devint maréchal de France en 1757.
U avait épousé, en 1740, Paulinc-Fran«;oise de La Rochefoucauld de Roye, marquise de Sévérac.
me parla assez obligeamment, à son souper, de ma terre de Condé et mes pertes.
Je trouvai M. le Dauphin engraissé et fortifié beaucoup trop, Mme la Dauphine grosse et toujours assez peu parlante et paraissant être fort réservée et méfiante, ce qui faisait craindre qu'elle ne tint de sa mère la reine d'Espagne, qui troublait toute l'Europe.
Pour Mesdames, elles étaient parfaitement élevées, fort aimables. On disait que Tainée pouvait bien, par attachement pour le Roi, rester à la Cour sans être mariée, et qu'il était toujours question de donner Mme Adélaïde au prince de Piémont, fils du roi de Sardaigne,
Quant au Roi, il était, à son ordinaire, plus parlant et plus libre depuis ses campagnes, paraissant avoir pris assez d'amour pour Mme d'EtiolIes, appelée la marquise de Pompadour, sa maîtresse très déclarée. Ayant, sur cela, toute honte bue (comme on dit), elle recevait chez elle toute la Cour, en faisait presque les honneurs, et, tout le monde y allant, je songeai à m'y faire présenter, mais je n'en eus pas le temps.
Le Roi chassait tout de même, et, à l'ordinaire, trois à quatre fois par semaine ; soupait, ces jours-là, en haut chez elle, et il y passait la plus grande partie du temps, car, d'ailleurs, il travaillait beaucoup et assez assidûment à ses conseils et avec chacun de ses ministres, surtout M. d'Argenson, qui était au pinacle et l'emportait, à cause de la guerre, sur les autres. Pour la Reine, elle continuait de mener une vie douce et sensée, fort estimable et toujours dans la dévotion.
De retour à Paris, j'y passai mon temps rempli de mon chagrin, que tout me rappelait, ne trouvant chez moi (et au contraire) aucune ressource, ne voulant pas me livrer à des dissipations trop vives de peur de m'y abandonner par trop, et n'ayant pas assez de temps pour chercher à refaire ou cultiver des sociétés aimables, de sorte que je menais une vie triste et indécise, et que je me donnais presque tout entier à mes affaires.
Pendant ce temps, on ne parlait que des préparatifs de la campagne du Roi en Flandre ; il y avait une armée terrible.
Le Roi fixa que M. le Dauphin resterait pour les couches de Mme la Dauphine, pour lesquelles il lui promit de revenir de l'armée, et que Sa Majesté partirait du 1®^ au 2 mai. Les colonels eurent ordre d'être rendus le 20 avril, et les officiers généraux le 25 et le V mai.
J'arrivai à Paris, ce jour 18 novembre, à six heures et demie, chez ma mère.
J'allai d'abord à l'hôtel d'Harcourt et aux nouvelles, et, ayant appris que le Roi ne partait de Fontainebleau que le 23, je résolus d'y aller tout de suite, ayant projeté, cet hiver^ de me remettre à être courtisan assez assidu et dans les formes, et cela pour ne me pas laisser oublier.
Le 19 novembre, après avoir fait mes affaires, vu le nouvel appartement qu'on m'accommodait en haut, qui n'était pas encore meublé, et dont je fus assez content, je partis à une heure pour Fontainebleau, en poste, dans ma chaise, et j'y arrivai à sept heures. Je logeai, à l'ordinaire, chez Doge. J'allai d'abord chez mon beau-père, qui était de quartier, l'embrasser pour la première fois, comme maréchal de France. Il jouissait, alors, de tous les honneurs dont on peut jouir en France, et il ne lui restait plus à demander que la survivance de capitaine des Gardes pour son fils, qui commençait alors à être courtisan assidu et un joli sujet. Nous nous aimions beaucoup.
Ce soir même, je fus présenté au Roi, je soupai chez M. le
(1) Le prince de Croy quitte Paris le 21 avril, pour se rendre à Gand, où se trouve son régiment qu'il conduit, le 6 mai, au camp de Dendermonde.
Campagne de 1746. Camp sous Malines. Prise d Anvers et de sa citadelle. Siège et prise de Mons. Le 'ii juillet, la grande armée passe la Dyle. Camp BOUS Louvain. Escarmouches. Le régiment de Saluées vient former brigade avec Royal Roussillon. Siège de Charleroi, et prise de la ville le 2 août. Camp de Walhain. Opérations sur la Mehaigne. Escarmouches. Passage de la rivière. Retraite du prince Charles. Nouvelle de la prise de Namur. Camp de fongres. Bataille de Kocoux. Quartiers d'hiver.
Le prince revient à Bruxelles avec le maréchal de Saxe. Le 7 novembre il îst à Condé, et le 18 à Paris.
58 JOURNAL DU DUC DE CROi!^
Premier (1), et ayant été au souper du Roi, Sa Majesté me fit l'honneur de me parler tout au mieux du régiment, et, en tout, hors que je ne soupai pas dans les cabinets, j'en fus fort bien reçu et j'eus lieu d'être content de mon voyage.
Le 20 novembre, j'allai, le matin, au bureau. Je fus content de M. Le Tourneur, tant pour moi que pour le régiment. Je vis qu'il n'y avait point d'espérance que la promotion dont on parlait, et qui n'eut pas lieu, fût assez étendue pour aller jusqu'à moi (ce qui, en effet, n'était pas naturel), et qu'il fallait me borner, cet hiver, à avoir, si je pouvais, la croix de Saint-Louis, et à faire ma cour de façon à pouvoir guetter et profiter des événements.
Je trouvai M. le comte d'Argenson avec la goutte très fort. Le bruit de Paris était que lui, son frère (2) et M. de Ma^ chault (3) branlaient au manche, mais cela ne paraissait pas à la Cour,
J'allai au lever, où le Roi me parla encore et me demanda si MM. de Heère (4) et d'Ailly étaient au régiment. Il avait une mémoire admirable et, depuis la guerre, et surtout ces campagnes, il s'attachait beaucoup au militaire, et lui parlait fort bien et d'une façon à s'en faire aimer.
M'étant mis au fait de l'état de la Cour, je sus que le Roi
(1) Henri-Camille, marquis de Beringhen (1693-1770), premier écuyer du Roi depuis 172 i, lieutenant général de Bourgogne, gouverneur des châteaux de la Meuttc et de Madrid, capitaine des chasses du Bois de Boulogne, etc., avait épousé, en 17 i3, Angélique-Sophie d'Hautefort, veuve de Jean-Luc de Lauzières, marquis de Thémines.
(2; René-Louis de Voyer, marquis d'Argenson (1691-1757), ministre des Affaires étrangères depuis le 18 novembre 1744, se démit de ses fonctions le 26 janvier 1757.
11 avait épousé, en 1718, Marie-Madeleine-Krançoise Meliand, fille d'un ancien Intendant de Flandre, conseiller d'État.
(3j Jean-Baptiste de Machault, comte d'Arnouville ^1701-1794), ancien intendant du llainaut, rontrOlcur général de 1745 àl7.j4, épousa, le 2 avril 1737, GeneviOve-Louise Rouillé du Goudray.
(4 Claudr-IIenri «lo Heère, d'abord volontaire d/ins la romiMignie franciie (le son père ;i708i, cornette en 1713. capitaine en 1717, major on 1737, obtint b» rang de lieulonant-colonel le 1*' février 17 '»8, drvint brigadier le 10 mai suivant, maréchal de camp en 17G1, et mourut en 1709. Le prince de Gruy demanda plusieurs fois, et avec instance, pour c«*t officier, une pension qui fut aussi sollicitée et obtenue par l'amiral de Court, son parent.
s'abandonnait tout à fait à Tamour qu'il avait pour Mme la marquise de Pompadour (ci-devant Âfme d'Etiolles), qu'elle avait beaucoup de crédit et que tout le monde lui faisait sa cour, de sorte que je m'arrangeai pour lui être présenté et tâcher d'être passablement avec elle.
A ce lever, je vis mon beau-père prêter serment entre les mains du Roi comme maréchal de France, et il n'ôta point son épée, ceci étant un beau droit des capitaines des Gardes. Ainsi, en sortant, nous l'embrassâmes des premiers, comme étant tout à fait maréchal de France. Il assista, pour la première fois, au tribunal, le 19 janvier suivant.
Au sortir de là, il me mena chez Mme la marquise de Pompadour et il m'y présenta. Je ne la connaissais point du tout : elle me parut charmante de figure et de caractère. Elle était à sa toilette, et on ne peut pas plus jolie. D'ailleurs, remplie de talents amusants, de sorte que le Roi paraissait l'aimer plus que toutes les autres, et il avait raison : comme maîtresse, c'était la plus aimable. Aussi l'était-elle sur un ton tout à fait déclaré et avec un scandale de convenance de Cour des plus grands. Elle était très bien avec la Reine, ayant engagé le Roi à agir tout au mieux avec elle, la faisant venir à Choisy, et de toutes les parties, ainsi que M. le Dauphin et Mesdames (chose étrange !) auprès desquelles elle avait placé d abord sa grande amie Mme d'Estrades (1).
Elle jouait toujours aux jeux de la Reine, y étant avec beaucoup de grâce et de décence, et je remarquai que, l'heure venant d'aller aux petits cabinets, elle demandait la permission de quitter le jeu à la Reine, qui lui disait avec bonté : « Allez ! » (Belle remarque à faire en philosophe et en chrétien, sur tout cela !)
Pour la Reine, elle était toujours très douce et dans la grande dévotion, au milieu de tout cela.
Je trouvai Mesdames bien grandies : Madame aînée une
(1) Élisabel h- Charlotte Iluguet de Semonviile, dame d'atours de Mesdames de France, était veuve de Charles-Jean, comte d'Estrades, lieutenant au régiment des Gardes, tué à Dettingen en 1743. 11 était fils de Charlotte Lcnormant, sœur de Lenormant d'Étiolles.
60 JOURNAL DU DUC DE GROt
très bonne princesse dans le goût de la Reine, et Madame Adélaïde jolie, d'une vivacité extrême, ayant l'air d'aimer on ne peut pas plus le plaisir,et des yeux, là-dessus, étonnants.
Le Roi me parut infiniment à son avantage pour le monde, se portant fort bien, l'air gai et décidé, s'amusant assez, ce qu'il n'avait guère paru faire, parlant, comme j'ai dit, beaucoup, bien et fort obligeamment. Quant à ses courtisans, ayant toujours de même les anciens, hors que les Noailles diminuaient. Les principaux étaient MM. de la Vallière et de Gontaut, qui étaient demeurés de la mort de Mme de Châteauroux, et qui étaient courtisans en dedans, sans paraître, et, à l'ordinaire, MM. de Richelieu, Goigny (1), Soubise (2), Groissy (3), etc. Ils étaient plus ou moins bien, suivant qu'ils plaisaient à la Marquise.
Le Roi continuait de chasser toujours trois ou quatre fois la semaine, s'y amusant assez, mais y paraissant moins attaché. D'ailleurs, il donnait toujours beaucoup de temps au travail.
Je fis, ce jour-là 20, mes visites d'arrivée. Le 21, je chassai, avec le Roi, le sanglier : comme c'était la fin du voyage, il n'y avait plus personne, et nous n'y fûmes que MM. de Montmorin (4), Flamarens (5), mon frère (6), et moi. On força un
(1) Jean-Antoine -François de Franquetot, comte de Coigny (1702-1748), fils du maréchal de ce nom, lieutenant général, gouverneur de Choisy en 1739, avait épousé, en 1729, Marie-Thérèse-Josèphe Corantine de Nevet.
(2) Charles de Rohan, prince de Soubise (1715-1787), maréchal de camp en 1743, lieutenant général en 1748, maréchal do France en 1758, avait épousé, en troisièmes noces (1745), Anne -Victoire-Marie-Christine, princesse de Hesse Khinfels.
Il fut nommé, en 1751, gouverneur général de Flandre et de Hainaut.
(3) Jean-Baptiste-Joachim Colbert de Torcy, marquis de Croissy (1703-1777), maréchal de camp en 1710, lieutenant général en 1744, avait épousé, en 1726, Henriettc-Bibienne de Franquetot de Coigny, fille du maréchal de ce nom.
(4) Jean-Baptiste-François de Montmorin, marquis de Saint-Herem, capitaine des chasses de Fontainebleau, gouverneur de Belle*lsle-en-Mer, maréchal de camp en 1745, lieutenant général en 1748, avait épousé, en 1724, Constance-Lucie de Valois de Villctte.
(5) Agésilas-Gaston, marquis de Flamarens, brigadier, grand louvetier de France depuis 1741, veuf, depuis 1742, d'Anne-Agnès de Beauvau, mort en 1762.
(6) Le prince de Croy n'ayant point de frère, il doit s'agir de son beaufrère, Louis-François, marquis d*Harcourt (1728-1748) (V. la note 2 de la p. 90.)
sanglier très vite. Le petit d'Ecquevilly soutenait bien son équipage, et c'était un joli sujet. Ensuite, le Roi s^amusa deux heures à tirer trente coups sur des biches. Il en blessa et tua plusieurs, et revint de bonne heure. Si la chasse n'était jamais plus nombreuse, je l'aurais bien aimée, pouvant s'y faire remarquer. Le soir, je soupai chez Mme de Luynes (1), où on me fit jouer au Papillon (2) malgré moi.
Le 22, je fus à la chasse du cerf. Le Roi y fut avec Mesdames et leurs dames dans le même carrosse, et nous dans l'autre, MM. de Soubise, de Croissy, le petit Moussy (3) pour Mesdames, Flamarens, d'Argenson, mon frère et moi. La chasse fut très belle et rude. On prit deux gros cerfs dans la rivière, précisément dans le même endroit.
Le soir, ayant attendu chez le maréchal d'Harcourt, comptant que Ton l'avertirait, je manquai TOrdre et ne me présentai pas, ainsi, pour les cabinets, où je n'aurais vraisemblablement pas été reçu, n'y. ayant guère de nouveaux. Cela me fâcha, et je résolus de faire en sorte d'y être admis pendant cet hiver, et de travailler pour être au moins demi-courtisan intime.
Le 23, à 10 heures, le l\oi partit pour Ghoisy avec toute la Cour, allant dans un vis-à-vis, tête-à-tête avec M. le Dauphin, ce qui était fort bien, et était peut-être l'ouvrage de l'habile maîtresse, laquelle avait été avec les dames de la Reine. Pour moi, j'écrivis le matin, et je partis de Fontainebleau à une heure. Dans ces voyages, je fis des remarques utiles et j'y formai le plan de règlement de vie que je rectifiai à la fin
(1) Marie Brulart, veuve de Louis-Joseph de Béthuac, marquis de Gharost, tué en 1709 à la bataille de Malplaquet, avait épousé, le 13 janvier 1732, Charles-Philippe d'Albert, duc de Luynes et de Chevreuse (1G95-1758), pair et maréchal de France.
Elle était dame d'honneur de la Reine depuis 1735, et mourut en 1763.
(2; Jeu de cartes.
(3) On rappelait le petit Moussy, à cause, non de son âge, qui était de 55 à 60 ans, mais de Texiguïté de sa taille.
D'abord page de la duchesse de Bourgogne, il était, ensuite, entré dans les Gardes françaises, devenu capitaine de gendarmerie, et s'était retiré du service comme colonel. Enfin, Madame l'avait attaché à son service. Il était d'ancienne noblesse et ne manquait point d'esprit [Luynes).
de décembre. J'arrivai vers les huit heures à Paris, où je restai quelques jours assez occupé de faire accommoder mon appartement d^en haut.
Le 24 novembre, j'allai, passant l'eau, à Notre-Dame, voir le service et le catafalque pour Mme la Dauphiue. Mesdames y présidèrent. Je n'y fus qu'un moment, tard. Quelque temps après, je vis celui pour le lloi d'Espagne (1), qui était encore plus beau, où je menai M. et Mme de Robecque (2), par reconnaissance de leur politesse àGand. J'y vis la cérémonie, et surtout les révérences, qui méritent d'être vues par leur singularité. Chaque héraut d'armes fait ces révérences à Tantique, pour venir prendre un des maîtres des cérémonies, qui font les leurs pour aller prendre un des princes ou princesses du sang, qui font les leurs ensuite pour aller, je crois, à ToiTrande, et cela autant qu'il y a de princes ou princesses.
J'allai ensuite à Versailles, quelques jours, pour faire ma cour et chasser, mais un rhume en empêcha le Roi. J'allais, comme presque tout le monde, de temps en temps, à une heure, à la toilette de Mme de Pompadour qui menait tout cela fort bien, sur le grand ton, et dont le crédit ne faisait qu'augmenter. Elle avait connaissance de tout. J'y vis souvent le maréchal de Saxe qui paraissait lui être attaché, et elle à lui. Elle ne l'appelait jamais que Mon Maréchal. On présenta un portrait de la Dauphine future, princesse de Saxe, dont le Roi déclara le mariage le 26 novembre (3), et elle parut décider sur tout cela, M. le duc de Gesvres vint comme prendre ses ordres pour les fêtes, à ce sujet, et elle menait tout cela avec une galté, une légèreté et des grâces infimes.
Je vis beaucoup de requêtes que l'on lui présentait, et beau-
(1) 11 y eut, à l'occasion de la mort du roi d'Espagne Philippe V, une cérémonie à Notre-Dame, en présence du Dauphin,
(2) Annc-Louis-Alexandre de Montmorency, prince de Robecque, né en 1724, brigadier en 1748, maréchal de camp en n.'J9, lieutenant général en 1762, épousa, le 26 février 174î>, Anne-Maurice, fille du maréchal duc de Luxembourg, morte en 1760.
Il était gouverneur de Bouchain depuis 1759.
(3) Le mariage du Dauphin avec Marie-Josèphe (1731-1767), fille d'Auguste II, électeur de Saxe et roi de Pologne, fut célébré le 9 février 1747. (V. page 75).
coup d'affaires se faisaient par elle. Elle occupait, depuis déjà longtemps , l'appartement d'en haut de la maltresse (1), que l'on avait encore embelli. M. de Tournehem (2), son OQcle, à qui elle avait fait donner les Bâtiments à la retraite de M. Orry (3), s'en acquittait en homme d'esprit et avec crédit, et son frère, appelé M, de Vandières (4), d'environ viugt ans, de jolie figure, commençait à être de la grande faveur et de toutes les parties, ne manquant pas de chasse et en ayant l'habit. Son mari (5), dont le Parlement l'avait séparée de biens (c'est-à-dire autant qu'il le pouvait) était en province avec un bon emploi, bien touché, dit-on, parce qu'il laimail toujours, et elle en avait une fille de trois ou (juatre aus, qui était avec elle.
Comme elle avait le plus grand crédit, les ministres la craignaientet la ménageaient, et, dès ce temps, MM, d'Argenson étaient en inquiétude, surtout celui des AfTaires étrangères, et MM. Paris de Montmartel et Duverney (6) paraissaient
(1) Mme de Pouipadour occupait, à Versailles, le logemeal de Mme «le Châleauroux, auquel on avait fait quelcjues changements, mais dont le mobilier avait été conservé. Elle garda cet appartement juscju'en iT6'2, éporjue où elle fut demeurer au rez-de-chaussée.
(2) Charles-Franrois-Paul Lenormant de Tournehem, fermier général, fut nommé directeur général des Bâtiments du Roi, en 17 (5, après la disgrâce dr M. Orry. 11 mourut en 1751.
■3» Philibert Orry, comte de Viguori (1089-1747), perdit, en décembre 17t.'i, par l'inlluence de Mme de Pompadour, ses places de contrôleur général et de directeur des Bâtiments. 11 eut pour successeur, dans la première, Machault d'Arnouville, et, dans la seconde, Lenormant de Tournehem.
i; Abel-François Poisson, dit de Vandières (1727-1781), frère «le Mme de Pompadour, titré marquis de Marigny en 17.)4. avait été nommé, en décembre 1745, directeur général des Bâtiments, en survivance de M. de Tournehem.
{o) Charles-Guillaume Lenormant, ècuyer, conseiller du Hoi, chevalier d'honneur au présidial de Blois, seigneur d'Etiolles, Saint-Aubin, Bourljon-lr-Chàteau et autres lieux (ce sont les titres énoncés dans son contrat de mariage), lils du trésorier général des .Monnaies Hervé (juillaume ou Guillot Lenormant, épousa en premières noces, en 1741, Jeanne-Antoinette Poisson, future marquise de Pompadour.
Leur contrat a été publié par M. le vicomte de Grouchy, dans le Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris (mars-avril 1890).
(6; Joseph Paris Duverney (lG8i-i77û) était le troisième des frères Paris, les fameux financiers, dont le quatrième était Jean Paris de Montmartel, marquis de Brunoy (1090-1766), qui avait épousé, en secondes nojes, en 1740, Maric-Armande de Déthune.
être, avec le maréchal de Saxe, ceux qui avaient le plus de crédit dans son esprit et, par conséquent, dans celui du maître.
Voilà ce que je remarquai à la Cour. Je revins quelque temps à Paris, où je fus fort occupé à rendre des devoirs, à me remettre un peu dans le monde de mes connaissances que j'avais absolument perdues de vue depuis mon grand malheur. J'achevai de faire accommoder, du moins, le principal de mon appartement, où je couchai pour la première fois le 28 décembre.
Au Noël, j'allai passer quatre jours, avec le duc d'Havre, à la retraite des Petits Jésuites pour y faire mes dévotions et y prendre bien un plan de vie chrétienne et raisonnable, suivant mon état. Je le formai assez étendu sur toutes les principales situations de ma vie, et l'ayant trouvé bon, je le mis au net les premiers jours de janvier : la religion, comme de raison, en fut la base. Je résolus bien de le suivre et je commençai à m'y assujettir et à donner une règle juste à toutes mes actions, tâchant d'éviter tous les excès : cela me fit mener une vie réservée, me craignant moi-même. Mon grand malheur en fut la première cause, et mes principes en firent la continuation.
Je loge au château de Versailles. — Chasses. — Renvoi du marquis d'Argenson; son remplacement par le marquis de Puisieux. — Le comte de Saxe créé maréchal général ; anecdote à ce sujet. — Les frères Paris. — Voltaire et Mme du Ghâtelet. — Je soupe chez M. delà Popelinière, fermier gén«'Tal. — Un incendie au château de Versailles. — Les soupers dans les petits cabinets. — Louis XV et Mme de Pompadour. — Les fêtes du second mariage du Dauphin. — Portrait de la Dauphine et de Madame Adélaïde. — L'Opéra de Versailles et les « comédies secrètes » de Mme de Pompadour. — Je deviens parfait courtisan. — LaUeine chez Mme de Luynes. — Emploi démon temps. — J'obtiens, pour M. de Sainte-Aldegonde, la compagnie do M. de Montlezun, dans Royal Roussillon. — Bonté du Roi. — L'ne audience chez Mme de Pompadour. — Départ, le 5 avril, pour la campagne de 1747; retour à Paris le 8 novembre. — Séjour à Fontainebleau. — Démarches pour me faire nommer maréchal de camp. — Un hallali dans la cour des Fontaines. — Soupers dans les cabinets. — Etat de la Cour. — Le Dauphin et la Dauphine. — Le Diarécbal de Lowendahl. — Retour à Paris. — Le château deChoisy. ■"Publication de la liste des Maréchaux de camp, où mon nom ne figure point.
Le comte d'Estrées (1), qui commandait cet liiver à Mons,
(l) Louis-Charles-César Le Tellier, marquis de Courtenvaux, dernier duc «lEstrées J69a-1771', alors lieutenant général, maréchal de France en 1737,
OÙ il avait fait venir sa femme, me prêta, à la recommanda tion de Mme de Solre, son appartement de Versailles pou: cet hiver : il est admirable, en haut, au-dessus de M. de Cha rost (1), très commode. J y allai loger pour la première fois h veille de l'An au soir, et il fit tout mon agrément à la Cour dont je sentis bien la différence et la nécessité d'y être log^ pour tout, et surtout pour, dans bien des moments vides, qui se trouvent, pouvoir venir se reposer, travailler et réfléchir. Je gardai toujours mon appartement et écuries chez de Fortisson (2), pour mon équipage que j'y envoyai. Je fus, de ce voyage, fort occupé avec le prince de Tingry (3), poui faire avoir la compagnie du comte de Montlezun (4) au comte de Sainte-Aldegonde (5), mais l'affaire manqua, M. d'Argen-
épousa, en premières noces, Galhcriae de Ghampagne-la-Suze, et. en secondes noces, Adélaïde-Félicité Brulart de Sillery, dont il n'eut point d'enfants.
(i) Paul-bYançois de Béthune, duc de Charost (1682-1759), pair de France, capitaine des Gardes du corps, lieutenant général depuis 1134, avait épousé^ le 13 avril 1709, Julie-Ghristinc-Régine-George d'Antraigues.
11 était, depuis 1718, gouverneur de Galais et lieutenant général de Picardie et Boulonnais.
(2) Louis- Auguste de Fortisson, né en 1711, fils de Jean-Godefroy de Fortisson, major de la compagnie des chevau-légers de la Garde, était marié, depuis le 11 septembre 1733, aune fille de Ghicoyneau, premier médecin du Roi.
(3; Gharles-François-Ghristian de Montmorency-Luxembourg, prince de Tingry, né en 1713, maréchal de camp en 17 ii, lieutenant général en 1748, capitaine des Gardes du corps en 176i, était, depuis 1711, veuf d'Anne- Sabine-Olivier de Senozan. 11 se remaria, en 1752, avec Louise-Madeleine de Foy, fille du maréchal de La Tour-Maubourg, et, en 1765, avec Éléonore- Josèphe-Pulchérie du Laurens.
Le prince de Tingry était, en outre, lieutenant général au gouvernement de Flandre et de Hainaut, et gouverneur de la ville et citadelle de Valenciennes.
(4) PhilippoAutoine, comte de Moulh'zun, né en 1706, cadet au régiment d'Epinny dragons , lieutenant en 1723, capitaine au Royal Uoussillon en 1724, aide-jnaréchal des logis de la cavalerie en 17 i4, obtient le rang de mestre de camp en I7i5, est réformé à la suite dudit régiment le 25 février 1747, et vend sa roiiipajxnie la mOmc année.
' :i Charle^-Philippe-Albert-Joseph, comte de Sainte-Aldegonde-Noircarmes, né à Toumay en 1729, lieutenant au réj;imenl de Limousin infanterif en 17i5, caiiilaine dans Royal Roussillon cavalerie le i'J mars 1717, i-éformé le 26 novembre 1748, colonel, en 1758, du régiment de la Viefville, depuis Sainte- Aldegonde, brigadier en 1768, maréchal de camp en 1781, épousa, en 1763, Anne-Louise-Marie-Madeleine-Gabriclle d'ls(jue.
SUD ayant senti raccommodement et n'en voulant aucun. Elle réussit, pourtant.
Je fis, le 2 et le 5, la chasse du Roi, du cerf, à Fausse-Repose, et à Verrières. Dans la première, nous ne prîmes qu'un cerf contre la porte du pont de Sèvres. La deuxième fut belle : nous en primes deux dans le ro.éme endroit, dans le fond, aux premières maisons et au ruisseau d'Igny. J'y courus mes chevaux, dont je fus content, et je trouvai la chasse fort agréablecoouna cela, d'autant qu'il n'y avait pas grand monde, mais quoique je fisse, de temps en temps, ma cour à Mme de Pompadour, je vis qu'il était inutile d'espérer être admis aux soupers, n'y ayant que les anciens et les intimes.
J'eus, alors, envie de lui en faire parler, en étant un peu piqué, et désirant être un peu courtisan intime en dedans, mais la crainte de l'être trop et d'y être assujetti me retint dans mes démarches là-dessus. D'ailleurs, je vis tout le monde indifféremment et sans m'attarder à rien de particulier.
Le 5 janvier, après la chasse, je revins à Paris.
Le 10 janvier, le marquis d'Argenson, des Affaires Étrangères, fut remercié et renvoyé avec une bonne pension, et le Roi nomma, pour le remplacer, M. le marquis de Puisieux, son ambassadeur extraordinaire à l'espèce de congrès de Bpéda : il arriva peu après, et il assista à un conseil, après qnoi il tomba malade de la petite vérole. Le Roi, pour faire ▼oiràM. le comte d'Argenson qu'il n'avait pas de part dans la disgrâce de son frère, lui accorda, le même jour, les grandes entrées, ce qui fit dire qu'un frère avait eu, le ^me jour, les grandes entrées, et l'autre les grandes sorties.
M, de Puisîeux (1) n'ayant pas voulu avoir les départe-
(1) Louis-Philogène Brulart, marquis de Sillery, vicomte de Puisieux (i"î02-mo), maréchal de camp en 1763, minisire p'énipotentiaire de France *J^ conférences de Bréda. en 17 iO, conseiller d'Èlat, fut nommé secrétaire "État aux Affaires étrangères le la janvier 1747.
^'Uvait épousé, en 1722, Charlotle-Félicité Le Tellier de Louvois de Qac.
ments des provinces, on les rejeta sur MM. de Maurepas (I) et Saint-Florentin (2).
Je passai par Saint-Cloud, en revenant de Versailles, et je vis le prince dans ses jardins et la princesse au château, où ils menaient une vie déjeunes gens (3).
Le 11 janvier, à Choisy, le Roi déclara à M. le maréchal de Saxe qu'il le faisait maréchal général, comme l'avait été M, de Turenne : M. de Lesdiguières avait eu, le premier, ce grade, M. de Turenne le second, M. de Villars le troisième, et le comte de Saxe était le quatrième. Cela le mettait audessus des maréchaux de France, et la patente du prince de Conti, comme prince du sang, qui était encore au-dessus, faisait qu'en quelque sorte, les maréchaux de France venaient en troisième rang (4).
Le lendemain, nous fûmes faire notre compliment au maréchal général.
(1) Jean-Frédéric Phélypeaux, comte de Maurcpas (nOi-1781), ministre d'État le 9 janvier 1138, avait épousé, le 19 mars 1718, Marie-Jeanne Phélypeaux de la Vrillière, sa cousine, sœur du duc de la Vrillière .
(2) Louis Phélypeaux, comte de Saint-Florentin, marquis, puis duc de la Vrillière (1705-1777., secrétaire d'Ktat depuis 1723, fut fait ministre d'État en 1751. 11 avait épousé, en 1724, Amélie-Ernestine, comtesse de Platen.
(3) Le prince et la princesse, c'est-à-dire le Dauphin et la Dauphine.
(4) Discours du Roi à Choisy, en sortant de son travail^ au maréchal ^ et sa réponse : « Mon.-ieur le comte de Saxe, je vous donne tous les honneurs et grade que le feu Hoi a donnés à M. de Turenne, pour ses services, les vôtres les ayant au moins égalés : je vous fais maréchal général de mes armées! »
Réponse : a Sire, il ne me reste plus que de mourir comme M. de Turenne ! »
Autre manière dont l'a dit M. le comte de Clermont f 1) avec qui il causait, quand le Roi est sorti du travail : « Monsieur le comte de Saxe, je vous fais maréchal général ! »
Mais le Hoi dit cela si bas, que le maréchal, ne l'entendant pas, dit au comte de Clermont : « Qu'est-ce que le Roi m'a dit ? »
Le comte dit : « Je ne l'ai pas entendu non plus ! » Et, s'avançant, il dit au Roi : « Sire, le comte de Saxe n'a pas entendu ce que Votre Majesté lui a fait l'honneur de lui dire ! »
Le Roi, élevant la voix, lui dit : « Monsieur le comte de Saxe, je vous fais maréchal général, comme M. de Turenne, et je suis persuadé que vous en remplirez la place comme luil L'avez-vous entendu, cette fois-ci?»
Le maréchal répondit : <• Sire, je ferai tous mes efforts pour servir aussi heureusement que lui I » {Note de Vauleur.)
(1) Louis de Bourb n. comle do Clermont (1709-1771), linutonant général en 1735, était lils de Hrnri-Jules de Bourbon, prince do Condé (1643-1700).
Le 13 janvier, en partant de Choisy, le Roi déclara M. le maréchal de Goigny (1) duc (non pair), tant pour ses grands services et son attachement^ que par l'amitié que le Roi avait pour son fils, le comte de Goigny, qui était Tami le plus véri« table que le Roi eût.
L'abbé d'Harcourt me présenta, ce jour-là, à Tarchevêque, à Tarchevèché, et, de là, je fus^ par beaucoup de glace et de neige, dans les rues, dîner chez MM. Paris qui devenaient, je crois, avec raison, les personnes les plus estimées du royaume, Tainé pour la finance, le Duverney pour la guerre. M. de Montmartel ayant épousé, depuis deux ans, Mlle de Béthune, réunissait tous les jours chez lui ce qu'il y avait de plus grand. Je commençai à y parler à M. Duverney pour qu'il engageât le maréchal à me donner la première nouvelle à porter pour gagner le grade. Cette négociation fut la vue que je suivis toujours dans la suite. De là, j'allai chez M. de la Popelinière (2), grand ami du maréchal, toujours dans la même vue. J'y vis, pour la première fois, M. de Voltaire, et j'y soupai avec lui, Mme du Châtelet (3) et des esprits, le 18. 11 me parut charmant et bien brillant dans la conversation. Les beaux esprits disaient qu'il y brillait encore beaucoup plus q\ie dans ses écrits.
Mon estomac, qui avait toujours été bien délicat, et m'avait toujours bien fait souffrir, continuant de même, sur Tavis de Morand (4), je commençai à prendre du vin de quinquina et à ne plus faire du tout qu'un repas, ce qui me fit bien. Je soupais ordinairement, passant le milieu du jour à travailler ou jusqu'au souper, ou jusqu'à l'heure des visites, et menant une vie fort simple avec ma mère et mes jolis enfants.
(1) François de Fraoquetot, duc de Goigny ,1670-1759), maréchal de France depuis 173i, avait épousé, en 1G09, Henriette de Montbourchier.
(2) Alexandre-J«an-Joseph Le Biche de la Popelinière (1692-1762), époux de 'Thérèse des Hayes, fille de Marie-Anne-Carton Dancour', dite Mimi Dancourt, et de Samuel Boulinon des Hayes (1713-1752).
(3) Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Rreteuil (1706-1749,, épouse de Florent- Qaude, marquis du Chàtelet, lieutenant général depuis 1744. Sa liaison avec
. Voltaire Ta rendue célèbre.
(4) Sauveur Morand (1697-1773), célèbre chirurgien.
70 JOURNAL DU DUC DE CROt
Le 26 janvier, je soupai encore chei M. de la Popelinière. Le maréchal de Saxe y soupa^ et y fut charmant. Il était, là, tout à fait en liberté, et j*y étudiai bien son caractère ferme, net, un peu dur, mais très poli et doux au dehors, et naturellement assez bon, tranquille, sans, je crois, des principes de religion, les regardant comme des préjugés et des freins nécessaires aux peuples, aimant beaucoup le plaisir, car, tout maréchal qu'il était, il ne manquait presque pas d'aller, mcognitOy masqué, au bal de TOpéra avec des filles avec qui il avait toujours beaucoup vécu et aimait à vivre en liberté, ne se souciant guère de ce qui peut suivre la vie^ Tesprit tort mécanique, et surtout d^une justesse et netteté admirable, ce qui faisait le meilleur de son caractère. Sans être savant, il ^parlait bien et racontait agréablement.
Cette nuit-là, j'allai à Versailles et, de ce voyage, je me mis dans le grand. Je fis trois chasses à Saint-Germain, avec mes chevaux dont j'étais content, et ce qui m'amusait, de sorte que j'y courais beaucoup.
Le 26 janvier, comme je finissais de m'habiller en revenant -de la chasse, et que j'étais dans l'appartement du comte d'Estrées, où je logeais, le feu prit violemment dans la chambre du suisse de M. de Charost, dessous nous, en sorte que, pouvant gagner le seul escalier que nous avions pour nous sauver, je pris mon écritoire et me sauvai chez M. Le Bel (1) où je le mis, et je revins aider à faire travailler au feu. Je m'y donnai bien du soin. On fit deux chaînes des soldats de la Garde française et suisse, et, les pompes étant venues, on l'éteignit à la fin avec peine. Le feu sortait dans la galerie, de toute la grandeur de l'œil-de-bœuf de cette chambre, et, si le plafond qui était dessus fût tombé et que le feu eût gagné les combles, par le vent qu'il faisait, au moins toute l'aile aurait brûlé, et si cela eût pris la nuit, j'étais brûlé avec le comte et la comtesse de la Mothe, étant audessous. Je la rassurai et me raccommodai avec elle de ce
(1) Dominique-Guillaume Le Bel, premier valet de chambre du Roi, con- <îierge du château de Versailles.
JOURNAX DU DUC DE CBOt 71
moment, ne Tayant pas vue depuis mon mariage manqué tyec sa fille.
Comme le feu gagnait chez M. de Luxembourg (1) qui était au-dessous, on fut obligé dVblmer tout cet appartement, mais les gros murs qui séparaient celui du comte d'Estrées de oelui-là firent qu'il n'y eut rien du tout On en avait déjà tout sauvé, de sorte que je fus obligé d*aller coucher dans mon appartement de la ville, mais j'y revins le lendemain au Boir, que tout fut remis.
Le 29 janvier, ayant ménagé cela depuis quelque temps, M. Péris de Montmartel parla de moi à Mme la marquise de Pompadour. Lui et son frère étaient les hommes en qui, avec raison, elle avait le plus de confiance, et même, je crois, ceux qui dirigeaient en gros sa conduite, qui ne pouvait être meilleure pour la place qu'elle avait. Je m'impatientais, depois quelque temps, d'être presque le seul de ceux qui chassaient avec le Roi, qui ne soupait jamais dans ses cabinets : ayant appris qu'on n'y avait guère accès que par la marquise, et étant bien avec MM. Paris, je les priai, et M. de Tournehem de lui en parler. Ce jour-là, au matin, M. de Montmartel lui parla de moi avantageusement de toute façon. Je m'aperçus d'abord qu'elle me traitait avec plus d'attention. Elle promit d'en parler au Roi, à ce que me dit M. de MontmAriel, chez M. Le Bel, et, en fait, elle le fit, et le lendemain.
30 janvier. Ayant chassé à l'ordinaire, le Roi me marqua sur sa liste, que l'huissier lisait à la porte. L'on entrait à mesure et, par le petit escalier, on montait dans les petits cabinets : j'y soupai donc pour la première fois à Versailles, car il y avait sept ou huit ans que j'y avais soupe deux fois de suite.
Etant monté, l'on attendait le souper dans le petit salon. Le Roi ne venait que pour se mettre à table avec les dames.
(1) Chaiies-François de Montmorency-Luxembourg (1702-1764), gouverneur de Normandie, capitaine des Gardes du corps en 1750, maréchal de France en 1757, avait épousé, en 1724, Marie-Sophie-Emilie-Honorate Colbcrt de Seignelay.
La salle à manger était charmante et le souper fort agréable, sans gène. On n'était servi que par deux ou trois valets de la garde-robe, qui se retiraient après vous avoir donné ce qu'il fallait que chacun eût devant soi. La liberté et la décence m'y parurent bien observées : le Roi était gai, libre, mais toujours avec une grandeur qui ne le laissait pas oublier. Il ne paraissait plus du tout timide, mais fort d'habitude, parlant très bien et beaucoup, se divertissant et sachant alors se divertir. Il paraissait fort amoureux de Mme de Pompadour, sans se contraindre à cet égard, ayant toute honte secoué, et paraissant avoir pris son parti, soit qu'il s'étourdit ou autrement, ayant pris les sentiments du monde là-dessus, sans s'écarter sur d'autres, c'est-à-dire s'arrangeant, comme bien des gens font, des principes suivant ses goûts ou passions.
Il me parut fort instruit des petites choses et des petits détails, sans que cela le dérangeât, ni sans se commettre pour les grandes choses. La discrétion était née avec lui. Cependant on croit qu'en particulier, il disait presque tout à la marquise. En général, suivant les principes du grand monde, il me parut fort grand dans ce particulier, et tout cela fort bien réglé.
Je remarquai qu'il parla à la marquise, en badinant, sur sa campagne, et comme réellement voulant y aller au !•' de mai. Il m'apparut qu'il lui parlait fort librement en maltresse qu'il aimait, mais dont il voulait s'amuser, et qu'il sentait qu'il n'avait que pour cela. Et elle, se conduisant très bien, avait beaucoup de crédit, mais le Roi voulait toujours être maître absolu, et avait de la fermeté là-dessus.
Voilà comme cela me parut, mais tout cela est si douteux, qu'il est bien difficile de discerner la vérité. Il me parut aussi que ce particulier des cabinets ne l'était pas absolument, ne consistant que dans le souper et une heure ou deux de jeux après le souper, et que le véritable particulier était dans les autres petits cabinets où très peu des anciens et des in* times courtisans entraient.
Le Roi était, comme j'ai dit, fort d'habitude, aimant ses
anciennes connaissances, ayant de la peine à s*en détacher, et n'aimant pas les nouveaux visages, et c'est, je crois, à cette humeur constante et d'habitude que plusieurs devaient la durée de leur apparente faveur, car, hors les véritables intimes dans le petit intérieur, les autres n'avaient, je crois, que très peu, ou point de crédit.
Nous fûmes dix-huit serrés à table, à savoir, à commencer par ma droite, et de suite : M. de Livry, Mme la marquise de Pompadour, le Roi, Mme la comtesse d'Estrades, la grande amie de Mme de Pompadour, le duc d'Ayen, la grande Mme de Brancas, le comte de Noailles, M. de la Suze, dit le Grand Maréchal, le comte de Coigny, la comtesse d'Egmont, M. de Croix, dit Pilo^ le marquis de Renel, le duc de Fitz- James, le duc de Broglie, le prince de Turenne, M, de Grillon, M. de Voyer d'Argenson.
Le maréchal de Saxe y était, mais il ne se mit pas à table, ne faisant que dîner, et il accrochait seulement des morceaux, étant extrêmement gourmand. Le Roi, qui l'appelait toujours « comte de Saxe », paraissait l'aimer et l'estimer beaucoup, et lui y répondit avec une franchise et une justesse admirables. Mme de Pompadour lui était tout à fait attachée.
On fut deux heures à table, avec grande liberté, et sans aucun excès. Ensuite, le Roi passa dans le petit salon. Il y chauffa et versa lui-même son café, car personne ne paraissait là, et Ton se servait soi-même. Il fit une partie de Comète (1) avec Mme de Pompadour, Coigny, Mme de Brancas et le comte de Noailles, petit jeu que le Roi aimait, mais Mme de Pompadour le haïssait et paraissait chercher à Ten éloigner. Le reste de la compagnie fit deux parties, petits jeux. Le Roi ordonnait à tout le monde de s'asseoir, même ceux qui ne jouaient pas. Je restai appuyé sur l'écran, à le voir jouer, et Mme de Pompadour, le pressant de se retirer et s'endormant, il se leva à une heure, et lui dit à demi-haut, cerne semble, et galment : « Allons! Allons nous coucher! » Les dames firent les révérences et s'en allèrent, et lui fit
(1) Jeu où une des cartes portait ce nom de Comète»
aussi la révérence et s^enferma dans ses petits cabineta, et nous tous nous descendimes par le petit escalier de Mme de Pompadour où donne une porte, et nous revînmes, par les appartements, à son coucher public, à l'ordinaire, ce qui se fit tout de suite.
Ainsi se passa la première fois que je soupai dans les cabinets, à Versailles, et tout cela m'ayant paru simple et bien, suivant le grand monde, et que je pouvais en être sans me mêler, ni rien faire de mal, je résolus de m'y attacher assez et de faire ce qu'il faudrait pour y être admis de temps en temps, et me tenir à être demi-courtisan intime, à tâcher de m'y faire estimer et d'y habituer à me voir, pour donner au maître et à ses courtisans une sorte de liberté avec moi^ et moi avec eux, qui me mît à portée de profiter de ce qui serait convenable, et de ne pas trop m'y abandonner non plus, pour ne m'y pas laisser emporter au torrent.
Le 1"' février, je fis ma troisième chasse à Saint-Germain, et, y ayant eu comédie en dedans de chez le Roi, jouée par Mme de Pompadour, qui jouait au mieux et avait tous les talents, et par les anciens courtisans, il n'y eut point de souper pour les chasseurs, de sorte que je m'en revins à Paris.
Le 5, le Roi alla à Choisy ; le 6 à Corbeil ; le 7 au-devant de Mme la Dauphine qu'il ramena à Corbeil ; le 8 à Choisy où elle coucha, et le Roi revint coucher à Versailles, et, le 9, se fit le mariage.
Pendant ce temps, je restai à Paris à beaucoup travailler, à mon cabinet, que je finis entièrement, ainsi que l'arrangement pour tous mes papiers, chacun dans sa classe, avec le plus grand ordre.
Le 8 février au soir, j'allai à Versailles avec l'abbé de Sainte-Aldegonde (1), que nous venions de faire nommer aumônier du Roi, et que j'y menai. Nous fûmes trois heures en chemin, parce qu'il était singulièrement rempli de
(1) L'abbé de Sainte-Aldegonde, aumônier ordinaire du Roi, abbé de Bretcuil, chanoine et prévôt de Seclin, en la chàtellenie de Lille.
fiacres qui revenaient, et, le pavé étant trop étroit, et les terres d'à côté nouyellement rapportées, toutes les voitures qui y entraient restèrent embourbées. Enfin, nous arrivâmes à onze heures chez moi, dans la ville, à Thôtel de Fortisson (1), car Mme la comtesse d'Estrées, qui y était revenue pour la maladie de M. de Puisieux, m^avait ôté son appartement, et je sentis bien toute la différence de loger dans le château, ou loin dans la ville. Ayant fait venir des lits de Saini-Germain, je logeai M. de Grevenbroch (2) et Tabbé de Sainte- Aldegonde, et je fus au coucher du Roi.
Le 9 février, jour du mariage, Mme la Dauphine arriva incognito à neuf heures. Je fus au lever du Roi et, avec lui, à la toilette de M. le Dauphin. La magnificence des habits s'y fit voir. J'en avais aussi pour la fête, deux fort beaux, qui passaient 5.000 livres. A une heure et demie, on alla à la chapelle. Je fus me placer d'avance au milieu de la tribune du Roi, avec des dames, dont je vis au mieux le beau coup d'oeil de la chapelle, et de la cérémonie qui se passa à l'ordinaire. Je sortis un peu devant la fin, et j'allai me placer dans la galerie où, des deux côtés au milieu, on avait fait un chemin de banquettes le long, en dehors desquelles étaient les dames de Paris et le monde derrière, et les dames de la Cour formaient les deux rangs en dedans, ce qui faisait un beau coup d'oeil.
Quand le cortège revint, j'allai dîner chez le duc de Gesvres qui, étant d'année, ordonnait les fêtes, et qui s'en acquittait au mieux. A quatre heures et demie, j'allai à la salle de bal paréy aux écuries. C'était Tancien manège qui était resté salle, et salle la plus superbe que l'on puisse voir. Il y avait un rang de loges que Ton ôtait, et, en vingt-quatre heures, d'une grande salle d'Opéra, on en faisait une tout autre, superbe, de bal, avec beaucoup de glaces, et parfaitement éclairée.
(1) Cette maiBon, située rue des Bons-Enfants, à Versailles, avait été bâtie par M. de Fortisson pour y loger la compagnie de chevau-légers dont il était le major. Ensuite, on loua ses appartements à des particuliers.
(2) M. 4e Grevembroch, envoyé 4e l'Électeur palatin à la Ck>ur de France.
Je trouvai assez d'ordre pour y entrer. A six heures et demie, le Roi y arriva avec sa famille. Mme la Dauphine ne dansa pas, ayant fort mal à un pied, d'une engelure du voyage. Le Dauphin ouvrit le bal avec Madame (1), et ainsi de suite, les princes et princesses; après quoi, les meilleurs danseurs et danseuses dansèrent quelques menuets. Mme de Pompadour dansa un des premiers après les princesses, et était charmante. Ensuite, on dansa des contredanses. La collation vint. On redansa encore trois ou quatre contredanses et, à neuf heures, le Roi se leva et le bal finit.
En sortant, j'examinai, par un temps calme, la belle illumination du château et surtout des deux écuries. J'allai de là au banquet royal qui était dans une trop petite salle, et où je pensai être étouffé. J'y examinai Mme la Dauphine qui me parut très aimable : ce banquet était composé, à droite, du Roi, du Dauphin, de Mme la princesse de Conti, Mademoiselle, Mme de la Roche-sur- Yon. De l'autre côté, la Reine, la Dauphine, Mme Adélaïde, Mme de Modène, et Mlle de Sens. Mme la duchesse de Chartres, étant grosse, y manquait.
Après le banquet, nous allâmes à la toilette de Mme la Dauphine qui se fit en public, jusqu'au moment que la Reine lui donna sa chemise, que le Roi fît passer tous les hommes à la toilette du Dauphin, à qui le Roi donna la chemise et, les deux toilettes finies, tout le monde passa dans la chambre à coucher de Mme la Dauphine. Elle parut assez bien, en bonnet de nuit, et assez embarrassée, mais moins que le Dauphin. Quand ils furent couchés^ on ouvrit les rideaux, et tout le monde les vit, pendant quelque temps : cérémonie bien embarrassante et qui fait voir toute l'incommodité de la représentation des Rois et des grands.
Le Roi, qui traitait le maréchal de Saxe, qui jouait là un' bien beau rôle, ayant fait ce mariage, plutôt en ami qu'en sujet, lui dit d'aller dans la ruelle dire quelque chose à la Dauphine, où il alla, et en parut tout embarrassé. Enfin, on
(1) Anne-Henriette de France (172M752}, seconde ûUe de Louis XY-
fît sortir tout le monde, et le Roi et la Reine sortirent peu après.
Le 10 février, les nouveaux époux dînèrent en public. A cinq heures, Tappartement commença. On n'y entrait qu'avec I)eaucoup de peine. Je n'en avais point encore vu, et c'est une des plus belles choses, et, je crois, la plus belle dans ce ^enre, que Ton puisse voir. C'est dans la galerie parfaitement ornée et éclairée, où il y a plusieurs grandes tables de jeux et beaucoup de petites, des gradins aux fenêtres, et tout cela parfaitement garni de monde bien paré, ce qui fait un coup d'œil superbe. J'y fis entrer avec peine .M. et Mme de Robecque. A neuf heures, le Roi alla souper au Grand Couvert avec sa famille. Le duc d'Harcourt y prenant le bâton, jeTy suivis. Le Roi m'y demanda des nouvelles de mes enfants. J'examinai là, avec un grand plaisir, toute la famille royale et madame la Dauphine.
Elle est bien faite ; le teint assez beau, les yeux charmants quand elle les anime ; le nez et la bouche mal. En tout, de visage, sans être belle, elle plait infiniment, pouvant être appelée un joli laideron qui peut faire tourner la tête. Elle a, dans le visage et dans tous ses gestes, des grâces infinies; quand elle est animée, de l'enjouement, et même de la pétulance qui lui paraissent naturelles, une envie de plaire étonnante, et, pour y parvenir, vive et agaçante ; Tair d'avoir beaucoup d'esprit et le dessein de captiver ceux qui l'approchent. Ce contraste parfait du port haut et glacé de la défunte, faisait trouver celle-ci encore plus charmante.
Elle était à côté de Madame Adélaïde (1), qui est charmante de figure et de caractère, et d'une gaité ou étourderie charmante, avec un air animé des plus piquants.
Le caractère de la Dauphine sympathisant beaucoup au sien, il était amusant de les voir ainsi rire et folâtrer ensemble pendant tout le souper. La Dauphine, ayant résolu de captiver la Reine, l'agaçait sans cesse, avec un air de respect, d'empressement et de grâce qui en rendait la Reine
(l) Marie-Adélaïde de France (1732-1800;, quatrième fille de Louis XV.
78 jocrual du duc de croY
folle, et qui la faisait aussi devenir d'une gaité inGnie, chose à remarquer, quoique la fille de celle qui avait supplanté ou détrôné son père.
Tout cela paraissait plaire an Roi qui était, à son ordinaire, de même que le Dauphin, fort gai et Madame fort aimable.
On dit que la Daupbine ût d'abord une distinction très juste de ses deux belles-sœurs : qu'elle respectait et aimait Madame, et qu'elle la supplierait de lui donner ses conseils, et qu'elle prierait madame Adélaïde de trouver bon qu'elle saute et folâtre avec elle.
Madame la Daupbine, étant élevée dans la cour de Saxe, où on élève parfaitement les princesses, était habituée à faire les honneurs d'une grande Cour dès son enfance. Aussi n'étaitelle point du tout embarrassée et faisait tout ce qu'elle faisait avec une liberté, une envie de plaire, des grâces et une affabilité qui réussit au mieux.
A minuit, commença le grand bal masqué dans tous les appartements: j'y allai par curiosité, pour avoir tout vu, et y examiner bien des choses. L'affluence du monde était si grande que j'eus mille peines à y faire entrer madame de Robecque, et que je ne pus jamais y faire entrer monsieur.
Ce coup d'œil, surtout dans la galerie, est superbe. Toute la bonne compagnie s'y était réfugiée, ce qui la rendait très belle. J'y examinai le Roi masqué, aux pieds de Mme de Pompadour, qui y était charmante. Je ne reconnus le Roi qu'à l'inquiétude qu'elle laissa échapper en le voyant passer sur les banquettes. Mme de Forcalquier (1) y était. Je la comparai à Mme de Pompadour et la trouvai plus jolie, et moins de grâce. Enfin, en fait de maîtresse simple, le Roi ne pouvait mieux choisir ; aussi en paraissait-il éperdument amoureux.
Un peu en philosophe, sans me démasquer, je me promenai
(1) Marie-Franrûise-Uenéede Carbonnel de Canisy, veuve d'Antoine-Franoois de Pardaillan, marquis d'Antin, avait épousé, en i742, Louis Bufile, dit Je comte de t'orcalquier {i71u-i7o3J, lieutenant général au gouvernement de Provence.
JOUimAL DU DUC DE CROY 79
trois on quatre heures dans le bal, à tout examiner et à faire des remarques et réflexions. A quatre heures, je revins chez moi. Le 11 au matin, je fus présenté, comme tout le monde^ à Mme la Dauphine. La veille, les dames lui avaient été présentées de même, dans son grand salon. Toutes vont, comme elles se trouvent, lui baiser le bas de la robe, et elle donne la joue aux duchesses ou Grandes d'Espagne. La chambre était plus que pleine des dames de la Gour, bien parées, ce qui faisait un très bel effet.
De même, ce matin-là, tous les hommes furent présentés de la même manière et au même lieu, et elle donna la joue aux titrés, ce qui me faisait, j'avoue, un peu de peine de me voir ainsi publiquement privé de cet honneur. Je n'y aurais pas été, si j'y avais songé. Ensuite, je la vis dîner avec le Dauphin; elle paraissait bien fatiguée. De là, je revins prendre ma chaise avec Tabbé de Sainte- Aldegonde, et nous revlnmies à Paris.
Le 12, je fus, avec ma mère, au Gloître, où l'abbé d'Harcourt nous fit entrer sur la terrasse d'une maison du coin du Pont- Rouge. J*y vis très bien le feu de la Grève (1), mais la pluie continuelle qu'il fît fut cause qu'il ne fut pas trop bien tiré. D'ailleurs, il était riche, et il y eut de beaux moments que nous voyions au mieux, la rivière, où le feu réfléchissait, faisant très bien. L'embarras fut terrible pour entrer et sortir et il nous fît arriver tard à souper chez la duchesse de Bouteville (2), où nous mangeâmes une outarde parfaite.
Le 13, à midi, j'allai à Versailles pour voir le ballet. J'arrivai, pour diner, chez le duc de Gesvres et, à quatre heures, nous fûmes à la salle de bal ou de l'Opéra, où tout était presque plein. J'y fus, cependant, très bien placé, à une demi-hauteur d'où je voyais également bien le théâtre et
[{ Le Cloître Notre-Dame aboutissait, eu etïet, au Pont-Houge, qui reliait l'ile Saint-Louis à la Cité, et d'où, par conséquent, on découvrait la i»lace de Grève.
(2 Charles-Paul-Sigisniond de Montmorency-Luxembourg, duc de Bouteville, né en 1697. lieut'enant général depuis 1*7 U, avait épousé, en 1717, Anne- Angélique de Ilarlus de Vertilly ;1700-nO9;.
la sulle. On n'avait point remis les loges, faute de temps, de sorte que la salle était ornée et éclairée comme pour le bal. Je crois n'avoir jamais rien vu de si beau, et que c'est ce qu'il y a de mieux dans ce genre, en Europe. La grandeur immense du théâtre et de la salle, absolument remplie de personnes superbement mises; alentour, au-dessus, un cordon de femmes parées et, au milieu, un parterre massif de toutes les femmes de la Cour, ou connues, dans toutes leurs plus grandes parures. Et, comme cette salle était, il y avait trois ans, le manège, son crottin avait bien changé de face !
On joua L'Année galante (1), ballet dont les paroles, par Roy, sont charmantes, et d'une finesse de sentiment parfaite. Il fut fort bien exécuté. Ne voulant pas trop me laisser entraîner à tout cela, et l'entrée en campagne me pressant, je revins, après le ballet, à Paris.
Le 17 février, je vins au coucher du Roi. Je chassai le 18. Le soir, le Roi me fît l'honneur de me nommer le premier pour son souper, de sorte que, de cette fois, je parus courtisan heureux dans les formes. Il y eut peu de monde, à ce souper, qui fut charmant par Taisance et la gaieté douce, sans gêne. Ayant chassé il y avait déjà huit ou neuf ans, je me trouvais un des doyens des chasseurs, y en ayant plusieurs des anciens qui ne venaient plus guère, et sept ou huit de nouveaux depuis trois ou quatre ans.
Je remarquai que, dès que Ton me crut courtisan si intime, on me considéra beaucoup plus, à Versailles. Le 19, je dînai et parlai à mon aise à M. d'Argenson de ma croix de Saint- Louis et de la compagnie de Montlezuu, qui étaient mes deux affaires d'alors.
Le 22, il y eut ballet à Versailles. J'y allai le soir, pour le coucher, et je vis la grande illumination des écuries avec des arcades au bout, sur le grand chemin qui les joignait et faisait un très beau et noble dessin. C'estla mieux que j'aie vue.
J'oubliais qu'à la dernière chasse du 18, Mme la Dauphine
(1) L'Année galante, ballet en quatre actes, par Pierre-Charles Roy (1683-1764), représenté à la Cour de Versailles pour la première fois ce jourlà, 13 février 17 i7.
JOURNAL DU DUC DE GROl^ 81
y était venue pour la première fois. Elle était en calèche ; M. le Dauphin, Mesdames, et leurs dames, et Mme de Pompadour à cheval. Il y avait un monde affreux pour voir cela, et rien n'était plus beau que le rendez- vous aux Loges. Le temps était beau, et tout cet hiver, hors les huit jours de la grande gelée, d'une douceur étonnante. Mme la Dauphine paraissait s'y amuser, étant fort vive et enfant, et s'amusant de tout. Elle me parut un joli laideron, ayant bien de la grâce. M. le Dauphin, gros et indolent, n^aimait pas la chasse (et eu tout, presque rien) : Mesdames ne l'aimaient plus tant. Mme de Pompadour, faite au tour et remplie de grâce, était là, charmante comme ailleurs, et courait avec aisance et plus volontiers, sans aimer la chasse. Le cerf étant tout sur ses fii^s,le Dauphin prit le pas avec Mesdames et, par là, manqua, comme exprès, la mort. Ensuite les dames montèrent toutes en calèche. On chassa grand train un second cerf, qui courut hien, et on revint tard.
Je fis la chasse du 23 (toujours dans Saint-Germain, sans avoir le temps de mettre les pieds dans la maison que ma mère y louait). On prit deux cerfs près la rivière, au bout du pays, et l'on revint grand train ; mais, ayant de bons chevaux à moi, j'allais encore plus vite. Le soir, quoiqu'il y eût assez demonde, je soupai, à l'ordinaire, dans les cabinets. Je remarque qu'à l'autre souper, le Roi, parlant de la longueur des guerres, dit : « Celle-ci ne durera pas tant, car on ne tardera pas à s'en lasser ! »
Il montrait toujours beaucoup de tendresse pour Mme de Pompadour, et badinait même, quelquefois, un peu fort, et elle était charmante. On parlait beaucoup de ses comédies. Mme de Pompadour, pour amuser le Roi, le retenir et s'amuser elle-même, mettait beaucoup sur le ton des comédies secrètes et de petits actes d'opéra où elle brillait, et il y avait, alors, jusqu'à trente pièces arrêtées d'avance sur leur répertoire. M. d'Ayen et Mme de Brancas étaient les principaux acteurs; ensuite, quelques-uns des anciens courtisans, car, ne voulant pas me mettre à cela, je n'en étais pas, non plus qu'un grand nombre.
Le 24, je dînai chez Mme de Sourches (1), et j'allai tout 'finir au bureau. Le 25, je chassai à Saint-Germain, à Tordinaire : la chasse fut des plus vives ; on ne prit qu'un cerf, et on était revenu à deux heures et demie. Le soir, il se présenta grand nombre de courtisans pour le souper, ce qui fit que je n'y fus pas nommé, dont je fus réellement touché. Voilà comme Ton est, à la Cour: on s'habitue à tout, et la jalousie fait que l'on ne passe à personne d'avoir quelque avantage à votre place !
J'allai chez Mme de Luynes où soupait la Reine, ce qui lui arrivait assez souvent. J y restai pour voir cela: elle était gourmande et mangeait bien. 11 n'y avait, comme déraison, que des dames à table, ordinairement de celles qui faisaient sa partie de cavagnole. M. de Luynes servait la Reine et s'y donnait beaucoup de soins. Mme de Luynes, qui avait le ton le plus parfait de la Cour, était moins embarrassée. Tous ceux qui soupaient ordinairement chez Mme de Luynes pouvaient entrer. Les hommes faisaient leur cour debout, pendant le souper, et, dans une autre chambre, on servait à souper pour eux et M. de Luynes qui y venait au second service. La Reine, après le souper, passait dans un cabinet où elle faisait de la musique, jouant fort mal de la vielle, avec des musiciens et quelques jeunes courtisans, comme MM. d'Antin, Turpin (2), etc. Ensuite, elle revenait dans la salle de Mme de Luynes jouer jusqu'à fort avant dans la nuit, à son triste cavagnole (3).
(1) Marguerite-Henriette Desmarets de Maiiiebois, fille du tnaréchal de Maiilebois, qui avait épousé, en 1711, Louis du Boucbet, marquis de Sourclies, conseiller d'État, grand prévôt de France et grand prévôt de
rilôtel en 171!), maréchal de camp en 174i, lieutenant générai en 1748.
(2) Lancelot Turpin, comte de Crissé et de Sanzay, maréchal de camp en 17G1, lieutenant général en 1780, épousa, en 1749, Louise-Marie-Jeanue- Catlierine-IIuguette-(îabrielIe de Lezay-Lusignan.
(3) En 1747, la Heine soupa cent quatre-vingl-dic-huil fois chez le duc de Luynes. A Versailles, l'appartement de Mme de Luynes était au premier étage de l'aile du midi, le long de la cour des Princes, entre cette cour et celle de la Bouche. La souveraine passait toutes ses soirées chez la duchesse, assise « dans ce délicieu.\ fauteuil, près de la cheminée. » (Lettre de Marie Leczinska à la duchesse de Luynes.)
Le 26y j*allai chez M. de Tournehem lui beaucoup parler pour un appartement des jardiniers que je cherchais, et pour lequel j'avais une grande affaire. Je dînai chez M. d*Argenson qui venait de finir la retraite de Montlezun. M. de Mirepoix (1) y était, arrivant de Provence où il avait bien fait : les ennemis avaient repassé le Yar et tout à fait évacué la Provence.
Je vis, le !•' mars, à la grande salle, à Versailles, Topera de Persée^ avec un nouveau prologue de louange pour le Roi, dans le goût de louanges dont on avait accablé — pas à aussi juste titre — Louis XIV. Ce spectacle fut fort beau, les loges étaient remises; mais, en tout, il ne me frappa pas tant que le premier ballet.
Le matin, à deux heures, j'avais attendu longtemps, avec le duc de Chartres (2), le maréchal de Saxe et toute la Cour, le lever de Mme de Pompadour et, à deux heures, on vint nous dire qu'elle était incommodée, et elle garda le lit, mais ce ne fut rien. Cela empêcha qu'il n'y eût souper aux petits cabinets ; ce que voyant, et ne chassant que pour m'amuser, ou être de ces soupers, je revins, le lendemain, à Paris.
Le samedi 4, j'allai à Versailles, et fis la chasse ce jour-là. Il y eut beaucoup de monde et, à l'ordre, beaucoup d'anciens courtisans, de sorte que je n'y fus pas nommé, ce qui était tout simple. Cependant, j'avoue que j'eus la sottise d'en être d'abord fâché, surtout par la petite vanité, parce que le chevalier d'Ailly et d'Havre étaient là avec moi, et que j'étais fort flatté d'être nommé et d'entrer par la chambre et cabinet du Roi, devant des gens de connaissance. C'était là ce qui faisait le plus de plaisir de cette grâce.
J'allai souper chez Mme de Luynes où la Reine soupait
(1) Pierre-Ix>uis de Lévis, marquis de Mirepoix (1102-1757), lieulenonl général depuis ITii, créé duc en 1151, maréchal de France en 1757, revenait d'Italie, où il avait conduit un corps de troupes au secours du maréchal de Maillebois. Il avait épousé en secondes noces, en 1739, Anne-Marguerite-Gabrielle de fieauvau-Graon.
(2; Louis-Philippe d'Orléans, duc de Chartres (1725-1785), devenu duc d'Orléans en 1752, après la mort de son père, lieutenant général en 1744, avait épousé, en 1743, Louise-Henriette de Bourbon-Conli, fille de Louis-Armand de Bourbon^ prince de Gonti.
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encore (comme elle le faisait presque tous les jours ouvriers), et alors nous soupions dans une autre chambre, très bonne chère^ avec M. de Luynes.
Mon arrangement, pendant tout ce Carême, fut celui-ci, relatif à celui de la Cour : le Roi chassait le lundi un cerf, et, le soir, il y avait comédie particulière dans Tappartement du Roi, tout à fait en secret. Comme, ces soirs-là, il n'y avait que les acteurs qui soupassent avec le Roi, je restais, ces jours-là, à Paris, pour n'être pas refusé. Le mardi, il y avait appartement à la Cour, et point de chasse, c'est pourquoi je restais à Paris. Le mercredi, il y avait ballet ou opéra à Versailles, au grand théâtre, et point de chasse. Pour ne me pas trop dissiper, je restais à Paris tout le jour, mais j'en partais à 10 ou 11 heures du soir, et j'arrivais pour le coucher du Roi à Versailles. Par là, j'avais à moi, à Paris, la soirée du dimanche, les lundis, mardis et mercredis entiers, que j'employais beaucoup à travailler. Le jeudi, je chassais, et le soir, je me présentais et tâchais de souper dans les cabinets. Le vendredi, je faisais, à deux heures, ma cour à la marquise, et toutes mes affaires à Versailles. Le samedi, je chassais et tâchais de souper. En général, cet honneur, qui flattait tant, ne faisait, je crois, rien du tout, pour l'estime du Roi, et il pouvait très bien traiter et polissonner des mains et en poussant (ce qui était sa façon) un courtisan, sans que cela l'avançât, ni dans son estime, ni autrement, et, hors les tout à fait intimes et les anciens qui, à force de temps et de soins, ou d'intrigues particulières, en tiraient quelquefois parti, cela n'avançait de rien, et il n'y avait que les grandes intrigues particulières avec la maîtresse ou avec des ministres qui pussent faire obtenir de grands avantages. Tout le reste de ces courtisans servait à l'agrément d'être en liberté et intimité, pour ainsi dire, avec un aussi grand Roi que le Roi de France, et cela en imposait et donnait de la considération, mais c'était tout ce qu'on en retirait. Pour moi, c'était tout ce que j'en voulais, alors, pour ménager les choses de façon à pouvoir faire valoir des occasions honnêtes, quand elles se présenteraient.
JOURNAL DU DUC DK CROlf 85
Le dimanche, je dînais ordinairement chez M. d'Ârgenson, pour achever de lui dire ce que j^avais appris ou préparé, le vendredi, dans les bureaux, et, à 5 ou 6 heures, en sortant de son dîner, je revenais à Paris où j'avais encore le soir à moi.
Le mercredi 8, la nuit, j'allai à Tordinaire à Versailles, pour le coucher. Je fis la chasse du jeudi ; le soir, je me présentai, mais Mme de Pompadour ayant la migraine, il n'y eut point de petit souper dans les cabinets ces jours-là, le Roi soapant chez elle avec les deux ou trois personnes qu'elle prisait. Je revins souper chez moi ou chez M. de Luynes. Le vendredi 12, je me préparai pour aller au P. H. qui était précisément prédicateur du Carême (1), cette année. J'allai, à 4 heures, au sermon derrière le Roi : c'était la première fois, et je ne connaissais pas l'arrangement de la chapelle. Le soir, il fut obligé d'aller à Paris, de sorte que je revins chez le Roi où, à la sortie du travail, M. d'Argenson m'apprit que M. de Sainte- Âldegonde avait, enfin, la compagnie de Montlezun, que j'avais tant demandée pour lui. J*en fus charmé, et je courus chez M. de Gesvres, et puis chez moi, où je soupai.
Le samedi, je chassai et, en revenant, je me préparai à aller chez le P. H., mais, devant me présenter pour les soupers, tout cela étant un peu trop différent, nous remîmes au lendemain. De là, j'allai chez le Roi qui donna Tordre, tout de suite, et qui me marqua sur la liste, quoiqu'il y eût assez de courtisans. Comme toutes les dernières places, où je me mettais ordinairement, se trouvèrent prises avant moi, étant dans un jour de hardiesse, je me mis auprès du Roi, c'est-à-dire rien qu^une place entre deux, car, à côté, il restait toujours une place vide, où le Roi nommait un des plus anciens courtisans. Etant près, le Roi me parla assez, et ce jour-là lenhardit
(1) Le P. du Trousset d'Héricourt, théatin, conseiller-clerc à la Grand'- Chambre, depuis 1730 : c II est malheureux, dit le duc de Luynes, que la mémoire du P. d'Hérlcourt souffre, comme cela se remarque dans tous ses sermons. Il prêche avec zèle, en très bons termes, et a du talent. »
Cet ecclésiastique était le confesseur du prince de Groy.
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et rhabitua beaucoup avec moi, car il ne parle guère qu'à ceux à qui il est en habitude de parler.
Ce souper se passa fort bien, à l'ordinaire : il avait marqué mibrd Clare (1), qui ne se trouva pas. Il le fit chercher et mettre à table, quoiqu'une demi-heure après, et il en usait de même pour ceux qui venaient tard, ce qui marquait sa bonté, et, en général, il était tout-à-fait aimable dans ces cabinets, sans, cependant, que Ton eût envie de lui manquer car il y avait toujours quelque chose de majestueux en lui, qui, soit habitude et préjugé, ou autrement, faisait que l'on n'oubliait point que Ton était avec son maître. Je fis la remarque du singulier contraste, en sortant de chez mon confesseur à qui j'allai le lendemain; je crois que j'étais bien, là, le seul dans le cas. Cependant, je tâchais d'arranger tout cela ensemble, c'est-à-dire de faire la cour à mon maître, parce que cela convenait à mon état, sans, dans le fond, approuver son dérangement, mais, aussi, convenant que, dans le désordre, cela me paraissait aussi bien arrangé que cela pouvait être, de sorte que je tâchais de me prêter convenablement sans me corrompre^ ce qui est fort délicat (2).
Le soir, à son coucher, le Roi me donna le bougeoir, ce qui, joint à la façon dont il m'avait traité au souper, fit une journée de courtisan, fort agréable, et dont j'étais fort flatté, quand je me laissais aller à tout cela.
Le dimanche, je me préparai; j'entendis, après la messe du Roi, la harangue du clergé, qui fut fort belle, et celle des États d'Artois faite par le grand abbé Depin, abbé de Saint- Bertin de Saint-Omer. A 4 heures, je fus au sermon qui fut très fort, sur l'aumône. De là, je fus, à 6 heures, au prédicateur, à confesse, et, après, je m'en revins à Paris.
Le 15, j'allai au coucher ; Je chassai à Saint- Germain, pour
(1) Charles O'Brien, lord vicomte de Clare, comte de Thomond (1699 1761), d'abord capitaine, puis colonel du régiment d'infanterie irlandais portant son nom, lieutenant général en 1711, maréchal de France en 1737, avait épousé, en 1755, Marie-Geneviève-Louise Gaultier de Chiffreville.
(2) Passage souligné dans le texte original.
la dernière fois, le jeudi. II y eut tant de monde, que nous fftmes quatorze entassés dans une gondole : 116 dames en tout» Pour prendre congé de M. d'Argenson, j'allai, ce jour-là, dîner chez lui, et, ensuite, M. de Meuse m'ayant obligeam* ment procuré une audience de Mme de Pompadour, j'y allai à 5 heures. Je la trouvai retirée, mais elle me fit entrer. Elle était, avec la plume à la main, à se promener sur ses plans du château de Crécy (1), et elle avait beau bâtir, ayant placé son oncle M. de Tournehem à la tête des bâtiments, où il. avait du crédit sur Tesprit du Roi, qui ne laissait pas que de faire beaucoup travailler, malgré la guerre. Elle me parut toujours charmante. Je la remerciai simplement de ses politesses, ne voulant pas l'employer par trop, ni m'abandonner à tout cela. Elle me dit qu'elle était charmée que je fusse content d'elle, et me lit des offres obligeantes de service, et je la quittai en rassurant que j*en étais enchanté, comme tout le monde.
Dans le reste de cette soirée, je trouvai le moyen d© prendre congé du Roi et de toute la Cour, et d'aller aux bureaux, où j'achevai mes affaires en partie. Le 30 mars, jeudi saint, après les offices, je réglai tout avec mes gens,. Impartirent le l^"" mars, après-midi, avec mon équipage. Le vendredi et samedi saints, ainsi que le jour de Pâques, je ne^ songeai qu'à faire mes Pâques, et je partis de Paris pour l'armée, la nuit du 4 au 5 avril 1747.
(1) Le clmteau de Crécy, situé aux environs de Dreux, avait été donnée fiû 1746, à Mme de Pompaduur, par Louis XV, qui l'avait payé, dit-on, 100.000 écus. 11 a été démoli pendant la Révolution.
2) Le prince de Croy <e rend h Bruxelles où il o])tient, en attendant les opéniions militaires, l'autorisation de voyager dans la Flandre hollandaise.
Retour, le 20 mai, à Bruxelles où le Hoi arrive le 31. Ciamp sous Louvain. M. de Croy fait partie du corps du comte de Clcrmout-Tonnerre. Bataille de Lawfeld, après laquelle il reçoit des compliments sur la conduite de sa brigade.
Maestricht. Départ du camp le 21 juillet, et marches forcées sur Berg-op- Zoom, qui est pris d'assaut le 10 septembre. Arrivée h Anvers le 20. QuartierR d'hiver. Rentrée à Bruxelles. Retour à Paris le 8 novembre 1717
Le 10 novembre, je partis, dans ma chaise, pour Fontainebleau. J'arrivai, à l'ordinaire, chez Doge, à 9 heures et demie du soir. J'y restai à écrire mes motifs à présenter pour la promotion qui m'inquiétait infmiment, et à chercher tous les moyens par lesquels je pouvais réussir.
Le 11 novembre, j'allai d'abord chez le maréchal d*Harcourt, chez M. d'Ârgenson à qui je demandai une audience ; plus tard chez M. Le Tourneur que je prévins et qui me dit qu'il n'y avait pas un moment à perdre, ce qui me pressa encore plus et, quand je disais que la tète me tournait d'inquiétude, je disais presque vrai, étant tout en l'air et sentant de quel intérêt il était, pour moi, d'être de cette promotion ou non.
Je vins au lever du Roi faire ma révérence d'arrivant, ensuite à sa messe, et, après, je courus chez Mme la marquise de Pompadour, avant qu'elle ne fût de retour. Je lui demandai une audience qu'elle me donna, dans le moment, dans son cabinet ; la tête remplie de ma promotion, je lui parlai assez longtemps et fortement, la pressant vivement de s'intéresser pour moi, et lui lus mes motifs de services seulement, n'osant parler moi-même de ma naissance. Cela l'ennuya peut-être, ce qui fit qu'elle me reçut assez froidement. Cependant elle me dit de lui laisser mon papier, qu'elle le ferait lire au Roi. C'était là ce que je demandais. Ensuite, je restai à sa toilette et, étant tard, j'allai, de là, chez M. d'Argenson, l'attendre au retour du Conseil. 11 me donna une grande audience dans son cabinet, me disant d'un air. naturel (et cela est rare à la Cour), qui me persuadait, qu'il était porté pour moi, que j'avais tant d'anciens que mon affaire était bien difficile, qu'il s'agissait de pure grâce et que cela ne dépendait que du plus ou moins de bonté du Roi pour moi. Je lui lus mes motifs ; il les approuva, les mit dans son portefeuille, m'assurant les montrer au Roi et les appuyer, mais que c'était une grande grâce qui ferait bien crier, et qu'il ne pouvait me rien faire espérer ; que, si je réussissais, ce n'était que dans la seule considération de ma naissance. Je promis de lui remettre, sur cela, un mémoire, et,
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sans avoir presque d espérance, je sortis content d'avoir fait tout ce que je pouvais.
Je dînai chez lui^ où Ton eut la bonté de dire du bien de moi, et ceux qui avaient servi dans la même armée, parlaient souvent de mon activité et volonté, de manière avantageuse.
Les deux grands coups frappés, je cherchai d^autres secours : j'allai chez M. de Puisieux, qui me pria pour le lendemain, et me promit de parler. J'allai chez Mme d'Estrades, la grande amie de la marquise, et chez le cardinal de Tencin. Enfin j'allais, en vrai courtisan que je devenais presque tout de bon, frapper à toutes les portes qui menaient à la fortune de Cour, sans négliger toutes les autres qui y mènent plus noblement.
Je vis, le soir, le Roi, au grand couvert, avec M. le Dauphin et Mme la Dauphine. Mme de Pompadour y vint, bien jolie et bien parée. La Reine était retournée à Versailles fort incommodée d'une révolution ordinaire à son âge, et Mesdames l'avaient suivie. Je revins chez moi mettre en ordre et faire copier un mémoire très fort, pour la grandeur de la Maison, et arranger tout ce que je pouvais mettre en usage pour réussir.
Le 12, je restai toute la toilette de Mme de Pompadour, à lui faire ma cour. M. de Bouillon vint la remercier de la suravance qu'il venait d'obtenir de sa charge pour son fils (1), et cela le plus bassement du monde et à impatienter. Matière à belles réflexions qui ne m'échappaient pas, quoique je fusse ^ peu dans le cas, et bien occupé de mon affaire. Le maréchal d'Harcourt y vint remercier d'un ton différent. De là, j allai dîner chez M. de Puisieux, qui me parut charmant. J allai aussi chez le maréchal de Noailles (2) qui me promit de parler au Roi pour moi, mais j'y comptais peu. Enfin, je
(1) Charles-Godefroy de la Tour d'Auvergae, duc de Bouillon (1106-1111), *vaii épousé, en 1724, Marie-Charlotte Sobieska. 11 venait d'obtenir, pour son fils Godefroy-Charles-IIenri, la survivance de sa charge de Grand Chambellan ^^ France.
(2) Adrien-Maurice, duc de Noailles (1678-1766), maréchal de France de- P^i* 1734, avait épousé, en 1698, Françoise-Gharlotte-Amable d'Auhigné, nièce de Mme de Maintenon.
fis agir tout ce que je pus, et, pour lors, je fus plus tranquille.
La veille, après son souper, le Roi avait déclaré au maréchal d'Harcourt qu'il accordait à son fils la survivance de sa charge de capitaine des Gardes du corps, et, en même temps, il accorda à M. le prince de Turenne (1), fils de M. le duc de Bouillon, la survivance de sa charge de Grand Chambellan. Le soir à 11 heures, comme le comte d'Harcourt était chez moi, en arrivant, le maréchal m'envoya dire la grâce que le Roi venait de lui accorder pour son fils le marquis d'Harcourt (2), mon beau-frère, que j'aimais tendrement, étant le sujet de la plus belle espérance du monde, de toute manière. Il n'y avait que sa toux qui témoignait une poitrine attaquée qui m'inquiétait fort, d'autant plus que cela lui avait pris étant avec moi devant Berg-op-Zoom. Je fus très aise de cette grâce, d'autant plus que j'espérais qu'en lui, les honneurs ne gâteraient point les mœurs. Il vint, le lendemain, remercier. On en dit beaucoup de bien, surtout le Roi et Mme de Pompadour, et il débuta très bien, mais ce voyage redoubla sa toux. Le Roi parla beaucoup, et à meçyeîUe, à tous les Harcourt, et il me parut qu*il avait infiniment acquis le talent, si agréable à un Roi, de faire valoir ses grâces.
Le 13 novembre, je recommençai à chasser avec des chevaux du Roi, les miens ne faisant qu'arriver à Paris. Nous chassâmes le cerf : on en prenait ordinairement deux par chasse, et souvent plusieurs autres involontairement, les chiens se séparant.
Le 15, il y eut chasse de cerf, lancé au plus loin, contre Argentan. Elle fut très rude. Je me perdis et, étant aux carrosses, avec le maréchal d' Harcourt, le deuxième cerf vint
(i; Godefroy-Charles-IIenri de la Tour d'Auvergne de Bouillon, dit le prince de Turenne, né en 1728, colonel général de la cavalerie de France, de 1148 à 1"Ï59, brigadier en 1747, maréchal de camp on 1748, épousa, en 1743, Louise- Henriette-Gabrielle de Lorraine-Marsan.
(2) Louis-François, marquis d'IIarcourt, né en 1728, mort le 15 mars 1748, fils du maréchal François d'Harcourt, était mestre de camp du régiment de cavalerie, ci-devant Pons. La grdce que le Roi venait de lui accorder était la survivance de la charge de capitaine des Gardes du corps, exercée par le maréchal d'Harcourt.
passer auprès. J'y courus, et assistai à une fin admirable de citasse : le cerf revint droit au château et au chenil, où il serait entré, si la porte avait été ouverte. Il sauta dans le mail. On lâcha les deux meutes après lui, il s'élança dans le jardin, et vint se jeter dans la grande pièce d'eau vis-à-vis la cour des Fontaines, ce qui n'était jamais arrivé.
Toute la Cour et la ville de Fontainebleau accourut border cette pièce, ce qui, joint à la quantité de chiens dans Teau'ou sur le bord, et à toutes les fanfares, fit un très beau coup d'œil et un des plus beaux hallali, ou le plus beau qui se soit vu.
Le Roi vint, achevai, dans le jardin, où nous le suivîmes. II entra dans la cour des Fontaines. Sur la terrasse, en haut, étaient M. le Dauphin et Mme la Dauphine et, à une petite fenêtre précisément dessous, Mme de Pompadour. Il parla plus au-dessous qu'au-dessus. Enfin, on tua le cerf, et le Roi descendit dans cette cour, ainsi que nous, de cheval.
Ce soir-là, je soupai dans les cabinets. J'avais déjà eu la sottise d'être tout fâché de n y avoir pas soupe après ma première chasse, et de ce qu'après une campagne si vive, il ne m'avait rien dit, mais ce n'était guère sa façon, quoiqu'en tontcela, il fût bien changé à son avantage. Il y avait, à la W)le, prenant par ma gauche : MM. de Voyer, de Pons, de Tingry, de Meuse, Mme de Pompadour, le Roi, Mme d'Estrades, de Maillebois, Mme de Brancas la grande, de Nivernois, le baron de Montmorency, de Coigny, le maréchal d'Harcourt, de Croissy, de Sourches, de la Vallière et moi. Le souper me parut, tout comme Tannée dernière, fort gai, aimable, libre, sans sortir du respect. Le Roi m y parut de plus en plus charmant, et ne pouvant être mieux, là : doux, poli, gai, aimable, parlant beaucoup, très bien, toujours juste et avec esprit et agrément. Les comédies des petits cabinets, que Ton préparait pour les reprendre plus fort que jamais, à Versailles, faisaient une partie des conversations. Mme de Pompadour, qui y brillait extrêmement, ayant tous les talents, cherchait à amuser et à retenir par là le Roi qui, sans y avoir de goût, y formait le sien pour ce que Ton
appelle agrément et bon ton du monde, et il avait, en cela, infiniment profité, étant alors fort aimable dans son particulier, et cela ayant beaucoup influé sur son extérieur, de sorte qu alors la timidité était secouée, et on pouvait dire qu'il était parfaitement bien dégourdi. Il me paraissait toujours que tous les grands et bons principes lui restaient, mais qu*ils étaient, comme c'est fort Tusage à la Cour, accommodés et mitigés par l'agrément du bon ton, et Tusage le plus général qui tend à ce que Ton se persuade, à la fin, le vice permis, pourvu que Ton ne s'y donne qu'avec des sortes de ménagements et de la belle manière.
Malgré tout le temps qu'il donnait à ses plaisirs, il ne laissait pas que de beaucoup travailler, mais un peu moins ce voyage que l'hiver dernier, les chasses étant plus fréquentes à Fontainebleau. Il paraissait que^ quoi qu'il fit beaucoup par lui-même, ses ministres prenant aisément un grand crédit sur son esprit, il s'en rapportait à eux sur presque tout. Ainsi, sans qu'il y eût de premier ministre, chacun l'était dans son département, où il faisait faire presque tout ce qu'il voulait, cependant avec ménagement et crainte des rapports de leurs ennemis au Roi qui cherchait le bien et aurait désiré être instruit. Il se donnait même quelques soins pour cela, mais peut-être pas assez, ou ne s'y prenait-il pas bien. Comme on gagnait aisément sa confiance, ses maîtresses la prenaient plus aisément que les autres, et, comme il aimait beaucoup Mme de Pompadour, elle avait un très grand crédit. 11 ne se faisait presque point de grâce sans sa participation, ce qui lui attirait toute la Cour d'un premier ministre, mais, sur les grandes affaires, il est incertain si le Roi lui confiait tout, étant né réservé sur cet article, et je serais tenté de croire qu'il en était plus amoureux en amant qu'en ami.
Quant à la situation intéressante où était le royaume, je crois que le Roi la connaissait (peut-être un peu de beau côté), et qu'il la sentait, étant naturellement bon et fait pour être aimé. D'ailleurs, il paraissait plus de fermeté dans son âme que l'on n'avait cru d'abord, ce qui le rendait incapable
de faiblir honteusement. De plus, le bonheur de ses dernières campagnes lui avait élevé le sentiment et donné du goût pour la gloire, quoi qu'il en eût aussi pour la tranquillité. En général, alors, à la Cour, il n'y avait point de grande intrigue connue. Tous les ministres paraissaient bien affermis, et la seule affaire dont on parlait était les promotions.
M. d'Argenson, à cause de la guerre et du temps qu'il était presque seul avec le Roi, en campagne, et qu'il s'était bien raccroché avec Mme de Pompadour^ qui lui avait fait grand'peur, Tété dernier, paraissait être le plus en crédit. C'était aussi un homme d'un esprit supérieur, fin et entendu, très grand travailleur, et peut-on dire aussi, je crois, grand ministre.
Mme la marquise de Pompadour était engraissée et mieux de figure que jamais. Elle avait même le talent de son état, paraissant née pour remplir cette place. Elle se mêlait de beaucoup de choses sans en avoir l'air ni en paraître occupée. Au contraire, elle affectait, soit naturellement, ou par politique, d'être plus occupée de ses petites comédies, ou d'autres bagatelles, que du reste. Elle faisait beaucoup de petites agaceries au Roi et employait l'art de la plus fine galanterie pour le retenir. Dans les commencements, elle cherchait à plaire à tout le monde pour se faire des créatures, et surtout des gens de marque. Etant alors plus affermie et connaissant tout son monde, elle était un peu plus décidée et moins prévenante, mais toujours assez polie et cherchant à faire plaisir, ou du moins à le paraître.
M. de Puisieux paraissait aimable et fort bien réussir dans l'extérieur de son emploi. M. de Maurepas était toujours bien ancré par son esprit et son grand usage de la Cour, malgré l'entier dépérissement de notre marine, que l'on reprochait au cardinal de Fleury d'avoir laissé tomber. Le Contrôleur général paraissait très propre à remplir cette charge, quelque difficile qu'elle fût dans ces circonstances. Les autres ministres étaient le Chancelier (1), M. de Saint-
(1) Henri-François d'Aguesseau (1668-1*01), chancelier de 1717 à 1750» avait épousé, en 1694, Anne Lefèvre d'Ormesson.
Florentin, le cardinal de Tencin, le maréchal de Noailles : on n'en parlait guère, et ils avaient assez peu de crédit. Les Noailles, en général, en avaient bien moins qu'anciennement.
Pour la Reine, elle était, à son ordinaire, bonne, sainte, et elle devenait fort incommodée. Ses filles — Madame, qui lui ressemblait, et Mme Adélaïde, vive et légère — étaient avec elle, à Versailles.
M. le Dauphin était extrêmement gros pour son âge, ce qui faisait de la peine, parce que Ton craignait qu'il n'eût plus d'enfants, qu'il fût toujours paresseux et pesant et que, du corps, cela ne gagnât l'esprit. En effet, il ne l'avait point formé : il était toujours très enfant, mais indolent, embarrassé de tout, ne sachant s'amuser de rien, et manquant absolument du talent de la représentation. Avec cela, comme il parlait juste et paraissait avoir de bons principes, il se pouvait très bien qu'il changeât, un jour, tout à fait à son avantage, quand il serait débourré et dégourdi, dont il avait grand besoin pour devenir aimable suivant le monde.
Mme la Daupliine était un très joli laideron, c'est à-dire que, sans avoir de beaux traits, elle avait des yeux fins et charmants, quand elle souriait. Gela joint à une peau vive et animée, sans être blanche, faisait qu'étant gaie elle plaisait et charmait même, et, étant triste, elle n'était rien moins que belle. La vivacité de ses yeux annonçait de l'esprit, de la finesse et du sentiment. D'ailleurs, elle montrait moins de tout cela que l'on ne s'y était attendu d'abord, peut-être par timidité et contrainte, et, de même que pour M. le Dauphin, il fallait voir comment un âge plus avancé la formerait.
Revenons à ce qui me regarda, à Fontainebleau : le jeudi 16, j'allai à une chasse de sanglier dont mon ami d'Ecquevilly soutenait fort bien l'équipage. On tua d'abord un très gros sanglier ; ensuite, M. de Montmorin tua le deuxième, qui blessa son cheval et qui avait fait une refuite singulière. Ce soir-là, je ne fus point admis dans les cabinets, dont je fus d'autant plus piqué qu'il n'y avait pas beaucoup de monde. J'avais toujours la sottise de me fâcher de cela, ne me ren-
dantpas justice, car je n'y étais bon à rien, presque tout ce qui y était étant ou de la comédie, ou joueur, et je ne faisais ni l'un ni l'autre, et même j'étais très gauche aux petits propos sottisiers et recherchés qui y étaient trop souvent en usage.
Le vendredi 17, je dinai chez M. d'Argenson, avec M. le maréchal de Lowendahl (1) qui était arrivé la veille au soir et à qui je ne pus jamais faire dire un mot en ma faveur. Je n'eu étais pas surpris, connaissant sa fausseté, et qu'il ne Bougeait qu'à lui. Le Roi le reçut assez bien, lui parla de <iiiTérentes choses, mais pas aussi agréablement, touchant Bfirg-op-Zoom, que la singularité de Tévénement faisait que l'on s'y attendait. M. de Lowendahl alla, de là, dans sa terre de la Ferté, et devait, vers le nouvel .Vn, aller remplacer le maréchal de Saxe dans le commandement des pays conquis, et ce maréchal attendait, à Bruxelles, son arrivée pour venir en Cour.
Le samedi 18, je fis la chasse du cerf. Mme la Dauphine y vint en calèche et M. le Dauphin à cheval, bien malgré lui, étant paresseux et paraissaut haïr autant la chasse que son père l'aimait. Car le Roi me parut, de ce voyage, y avoir repris goût, presque comme dans les commencements. Le premier cerf fit une très belle chasse, et finit très bien dans la rivière, près Thomery, où tout le monde arriva, ce qui fit un bel effet. Le deuxième fit une chasse vive et rude : ce fut la dernière de Fontainebleau.
Ce soir-là, je fus admis, ainsi que tout ce qui restait de courtisans ordinaires, dans les cabinets. Il y avait, à prendre par ma droite, à table : M. de Maillebois, Mme de Brancas la grande, le Roi, Mme de Pompadour, le prince de Soubise, Mme d'Estrades, M. de la Vallière, de Gontaut, Mme du Roure, M. de Glermont d'Amboise, et moi. Et, à une petite
(1) Waldemar, comte de Lowendahl (1700-1755), était maréchal de France depuis la prise de Berg-op-Zoom, en 1747. Après avoir répudié, en 1736, sa première femme, Théodore-Eugène, fille du baron de Schmettau, il épousa, la même année, Barbe-Madeleine-Élisabeth, femme répudiée Je Jean-Clément, comte Branicki.
table, MM. de Montmorin, de Livry, de Meuse et de Sourches.
On se place à table, dans ces cabinets, au hasard, comme on se trouve, hors que le Roi fait mettre à ses côtés qui il lui plaît, et, ordinairement, les plus anciens courtisans. Le souper fut gai et bien, à l'ordinaire ; le Roi se lâcha assez en petites manières, avec Mme de Pompadour, avec qui il me parut en user un peu plus librement, devant le monde, que l'année dernière. Après le souper, il y eut trois tables de jeux, et, à une heure, le Roi ss retira, et nous montâmes au coucher. Ce fut ma dernière cour de ce voyage.
Le 19, j'allai à la messe dans la chapelle, près du maréchal de Noailles, et je partis dans ma chaise, de Fontainebleau, ni fort content, ni fort mécontent, plutôt le dernier que le premier, n'y ayant pas eu un accueil tout à fait aussi brillant que mon amour-propre, qui était assez considérable, me l'avait fait espérer, après une pareille campagne. J'emportai fort peu d'espérance pour mon grade de maréchal de camp, ni pour autre chose.
Malgré que le Roi partait, ce jour-là, pour Choisy, je trouvai des chevaux de poste et je vins assez bien, par le pavé, à Thiais, chez Mme la maréchale d'Harcourt. Le maréchal vint, le lendemain, de Choisy. Il y retourna à midi, et moi, avec M. de Forestier (1), j'allai me promener à pied de ce côté-là. Le pavé de Versailles à Choisy traverse Thiais, qui est à mi-côte. La maison de la maréchale était la première en haut. Je trouvai ce village fort long à traverser, mais, en en sortant, et entrant dans l'allée, je vis Choisy si près, à trois ou quatre portées de fusil, que je ne pus me refuser d'y aller, quoique sans épée. Nous examinâmes les deux grands chemins et les allées qui aboutissent au rond vis-à-vis le château, où il était en projet de percer la montagne, dans l'allée vis-à-vis le château, et de l'aplanir, de sorte qu'elle irait en pente douce, du grand pavé de Fontainebleau au château, et que, de ce grand pavé, on le pût
il) M. (le Forestier était brigadier des Gardes du Corps.
Toir : ouvrage considérable et bien coûteux pour un moment pareil I
Nous vîmes, par devant, le château et sa belle arrivée, dans la première cour, d'où nous vîmes le coup d'œil de rentrée et l'orangerie d'un beau château de prince du sang. A force de dépense, tout cela prenait, à mesure, l'apparence d'une maison royale. Comme je craignais, le Roi y étant, d'être aperçu, nous nous glissâmes dans la cour des cuisines que j'examinai et qui sont superbes. Je n'avais jamais été, qu'une fois en passant, à Choisy, que je ne connaissais presque pas, et jamais avec le Roi, ne m'y étant jamais présenté, pour ne pas trop m'abandonner à être tout entier courtisan. De là, nous cachant, je pris par les bâtiments que l'on commençait à gauche, et, par là, j'entrai dans les jardins, et, n'y voyant personne, et un assez gros brouillard me persuadant qu'il n'y en viendrait pas, nous descendîmes à la terrasse, morceau très beau. J'y examinai le poteau où, avec ^ne plaque de fer et une inscription, était marquée la ligne des plus grandes inondations, qui ont été en 1711 et 1740. J'y ''^s que celle de 1740 a été plus haute que celle de 1711, d'environ huit pouces. J'examinai bien toute cette belle terrasse. En passant devant le château, je passai vite, et, me cachant derrière le grand M. de Forestier, brigadier des Gardes du corps, je revins au bout de la terrasse, du côté du village, où je vis le commencement d'un gros pavillon, et, dessous, le passage du bac qui était devant où est la terrasse. Ayant vu tous les nouveaux ouvrages, je sortis par là et revins par le village qui était misérable, et par un sentier par où il n'y a qu'un pas à Thiais, ayant fait le tout en une heure et demie.
Le médecin Geslin y vint, qui venait de Ghoisy, de chez Mme de Pompadour, qui était fort enrhumée.
Le 2 décembre au soir, j'allai à Versailles : j'y fis un assez Wste voyage de six jours. Le 4, j'y suivis le Roi dans le grand parc, où je le vis tirer avec plaisir. Je sortis, je crois, pour la première fois, par la grande grille du bout du canal, ^yant passé au long et sous Trianon, ce qui est bien beau.
Le 5, je chassai le cerf pour la première fois, depuis mon retour, avec mes chevaux. La chasse fut très rude et vilaine. Je passai le pont du Pecq et le bas de Chatou. Le 7, nous chassâmes sans sortir de Verrières, et Ton manqua.
Je logeai, ce voyage, pour la première fois, depuis qu'il était accommodé, dans mon joli appartement que je louais à rhôteldeLouvois(l). J'y avais fait six ou sept cents francs de dépense, et il était au mieux, au plus commode et au plus à portée, n'y ayant que la grande rue à traverser. Mais, ce jour-là, on signifia à celle qui me le louait, d'en sortir au mois d'avril, M. le comte de Noailles venant d'obtenir tout cet hôtel pour sa femme. J'en parlai au comte de Noailles (2), qui me donna quelque espérance d'arrangement, et je suivis cela, qui m'occupa beaucoup.
Le vendredi 15, après souper, j'allai à Versailles. Le 16, je chassai et soupai dans les cabinets. Je fus bien traité et très content de ce commencement de voyage. M. d'Argenson me promit d'avancer le travail du régiment. M. de Noailles me fit espérer de me laisser mon logement. Ces deux jours furent bons : à la Cour, un jour était heureux, et j'étais content; un autre moins bien, et j'avais la sottise d'en avoir de rhumeur. La suite alla mal. Le 18, nous chassâmes à Verrières, primes à Magny, grande refuite. Je ne soupai pas le 19. Je restai inutilement, comptant chasser, le 20, à Saint-Germain, avec M. d'Ecquevilly, mais il ne chassa pas et je revins à Paris pour diner. Le 22 au soir, j'allai à Versailles. Le 23, je me présentai pour chasser, mais le mauvais temps en empêcha, et je revins, de bonne heure, me préparer pour les fêtes que je passai saintement. Le 26, j'allai aux Théatins, et, le 27, je revins, après la chasse, à Paris où je restai jusqu'au 15 que je retournai à Versailles.
^1) L'hôtel Louvois, situé au n* 2 actuel de la rue des Réservoirs, à Versailles, allait ])ientôt loger, cumincon va le voir, le gouverneur de la ville.
(2) Philippe de Noailles, né en 17i.j. mort sur l'échafaud en 1794, était alors maréchal de camp, et, en outre, gouverneur et capitaine des chasses, ville, château et parcs de Versailles, Trianon, Marly et dépendances. Il fut fait lieutenant général en 1748, et niarOchnl do France, sous le nom de maréchal de Mouchy, en i77o.
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Le 27, j'allai voir Colombe, pour ma mire, comptant aller à la retraite pour bien finir et commencer Tannée. En rentrant, j'eus avis que la promotion était au moment critique. Je partis et fus souper chez M. le comte de Livry. Le soir, le Roi me parla. J'appris, le 28, que partie de la promotion était si bien réglée, que six régiments étaient donnés. Je parlai à Mme de Pompadour, à M. d'Argenson. Je lui fis lire une lettre de ma mère qu'il me dit, à son dîner, qu'il allait porter au Roi. Suivant toute apparence, tout fut réglé à son travail du soir. La tête m'en tournait.
Le 29, je chassai par la pluie. Quoi qu'il y eût bien du monde, je soupai. Les convives étaient, à prendre par ma gauche : le maréchal d'Harcourt, MM. de Voyer, d'Armentières, de Turenne, Mme la duchesse de Brancas la grande, MM.de Coigny, de Groissy, Mme d'Estrades, le Roi, Mme de Pompadour, MM. de Gontaut, le comte de Noailles, MM. de Monaco, de Brionne, de Fitz-James, Mme de Livry, milord Clareou Drummond. M. de Livry, sur la petite table. M. de La Vallière et M. de Nivernois qui avait été, ce jour-là,.. Dominé à l'ambassade de Rome (1), allèrent chez Mme de Pompadour souper, n'y ayant pas de place.
Le Roi me traita bien, mais tout ce que j'appris ne me donna presque plus d'espérance. Je parlai fort à M. d'Argenson, qui me dit que tout n'était pas lîni; que Mme de Pompadour avait parlé, la veille, au Roi pour moi ; qu'avant que le Roi eût déclaré, il ne pouvait rien dire. Mais je ne crus '^oip presque aucune espérance. J'étais, comme bien d'autres, sur les épines !
Le 30, j'entendis la messe : je ne pus voir Mme de Pom» P^dour; je dînai chez M. d'Argenson, rien que pour lui faire "^oir mon visage inquiet, et, à quatre heures, je partis de la
(U Louis-Jules-Barbon Mancini Mazzarini, prince de Vergagna, puis duc de Nivernois (1716-1798), brigadier d'infanterie en 1743, successeur de Massiilon ^ l'Académie française, la même année, conserva, jusqu'en 1752, l'ambassade «c Rome à laquelle il venait d'être nommé.
ÏUvait épousé, en 1730, Hélène-Angclique-Françoise-Phélypeaux do Pontchartrain, sœur du comte de Maurepas.
Cour, je revins à Paris m' arranger, et à huit heures du soir, j'allai à la retraite.
Le 31, je restai, le matin, à la retraite, et fus, à midi, dîner à rhôtel. En arrivant, on me donne une lettre où j'apprends qu'il y a soixante-deux maréchaux de camp, que je n'en suis point, que d'Ailly en est, que Ton a entamé un peu 45 (1). Enfin, à cause de l'embarras pour le régiment, c'était presque tout ce qui pouvait m'arriver de pire. Je sentis mon bonheur d'être en retraite. Cela me calma infiniment sur ce coup qui m'était très sensible, quoique l'on ne me fit pas d'injustice réelle — mais aucune distinction, comme je m'en flattais. J'étais renvoyé peut-être loin, et peut-être toutes mes actions et démarches perdues.
(1) C'est-à-dire la promotion de brigadiers de l'année 1745, où le prince de Cro.y avait été élevé à ce grade.
Ma douleur de n'être point nommé maréchal de camp ; mes plaintes à ce sujet. — Le maréchal de Saxe créé commandant général des Pays- Bas. — La vie au chdteau de Marly. — Mes démarches pour obtenir les honneurs de la Cour. — Affaires de mon régiment. — Mort du comte de Coigny. — Je ré<lige un mémoire militaire sur Maëstricht.
— Mort du marquis d'IIarcourt. — Je m'emploie en faveur de Dubois, chef de bureau au ministère delà (îuerre, qui vient d'être mis à la Bastille. — Départ pour l'armée le l*"" avril 1748; retour le 11 novembre.
— M. de Puisieux et le traité d'Aix-la-Chapelle. — Chasses. — Heviie, par le Roi, des dragons de Saxe. — Uéforme démon régiment. —Le prétendant Charles-Edouard arrêté à l'Opéra et conduit à la frontière.
— Ma réception au château de la Celle-Saint-Cloud. — Je suis promu mai'échal de camp (26décembre 1748). — Mon voyage àThoury, pour la réception de l'Infante, fille aînée du Hoi. — Son entrevue avec le Roi et son arrivée à Choisy. — La procession de l'Ordre, le i*'"jailvier 1749. — Fêtes pour la publication de la paix. — Echec de mes démarches pour être nommé chevalier d'honneur de la Dauphine.
— Disgrâce de M. de Maurepas, qui est remplacé par M. Rouillé. — Voyage à Condé, puis à Compiègne. — Chasses. — Retour à Paris. — Mes plans pour la construction d'un nouvel Hôtel de Ville. — Mon séjour à Rambouillet, chez le duc de Penthièvre. — Bals chez les maréchaux de Belle-Isle et de Maillebois, chez les pages de la Petite Ecurie, chez Mme d'Epinay, à l'Opéra. — Travaux. — Retraite chez les Jésuites. — Visite à l'IIermitage de Mme de Pompadour.
— Plan d'éducation pour mes enfants. — Voyage à Condé. — Mort
102 JOURNAL DU DUC DE CROt
du maréclial d'Harcourl. —Visite au maréchal d'Isenghien,à Suresnes, et aux Herraites du Mont-Valérien. — Les châteaux de la Chevrette, de BAville et de Bercy.— La Dauphi ne accouche d'une fille. — Mort du maréchal de Saxe.
Le l*^' janvier 1748, je fis mes dévotions à la première messe, de six heures du matin. Je restai saintement, tout ce jour, à la retraite.
Le 2, je suivis la retraite jusqu'à dix heures. J'allai chez M. de Montmartel causer sur ma situation. Il ne me fit rien espérer. En rentrant au logis, je reçus la liste où je vis que l'on avait entamé ma promotion et fait jusqu'à M. de Beaucaire (1) : entre lui et moi n y ayant que deux colonels, je regardais cela comme s'étant presque arrêté à moi. Ma mère était aussi furieuse, ma vanité souffrait fort de me voir confondu à mon rang, et que toutes mes raisons, pertes, services particuliers et exactitude à faire mon métier et colui de courtisan, etc., tout cela était en pure perte. Et, à prendre du méchant côté, on me faisait trois cadets (MM. de Montmorency, d'Agenois et du Barail), deux de même jour, colonels (d'Aubeterre et Crussol), et trois de même promotion brigadiers. Les trois premiers, surtout, m'étaient bien durs.
On faisait, en même temps, mon lieutenant-colonel (2), me laissant un embarras terrible avec le régiment.
J'allai à Versailles où, le soir, j'eus un quart d'heure de conversation, seul avec M. d'Argenson. Il me fit voir que, dans la liste, j'en avais encore plus de trente devant moi; qu'alors je devenais des premiers ; qu'il profiterait des premières occasions et que la moindre pouvait m'être favorable ; que le Roi lui avait dit de l'instruire des plaignants et qu'il lui ferait connaître ma situation. Enfin, je sortis piqué, mais •cependant content d'avoir fondu la cloche et vu que je n'avais
(1) Gilles-Gervais de Pechpeirou do Comminges, comte de Beaucaire, brigadier en 17i:;, maréchal de camp en 1748, mort le !•' janvier 1776.
(2 C est-à-dire c On faisait mon lieutenant-colonel ;M. d'Ailly maréchal de camp »
point d'espérance pour tâcher de me moins tracasser inutilement.
Je soupai chez M. de Livry avec bien des heureux : chez le Roi, plusieurs me firent compliment, croyant que j'en étais, ^t j'eus cette douleur et satisfaction des suffrages de bien <Je8 gens.
Le 3, j'allai, le matin, chez Mme de Pompadour : je lui parlai vivement, lui faisant voir ma douleur. D'abord, elle ^^ parut y prendre part. Ensuite, ennuyée, elle me reçut n^oîng bien. Le maréchal de Saxe, qui y était, vint me faire compliment, me croyant maréchal de camp, à cause de Royal fioussillon infanterie, qu'il avait vu donner. Je lui dis net * îvie, s'il avait bien voulu agir pour moi, son compliment Sfir^it mieux placé ; qu'au lieu de cela, on s'était presque arrêt^ à moi. » Il en parut étonné et presque fâché, et me pro- °^it» comme je le lui demandais, de le faire réparer par une
ûovi-velle ou des occasions, que je pouvais compter sur lui^
Clomme, dans ma situation, c'était tout ce que je pouvais fan*^^ je vins causer de l'Espagne avec l'ambassadeur ^ ^ iiescar (1), et, à cinq heures, je revins à Paris.
ï-«e 4 janvier, je dinai chez MM. Paris, où je marquai ma doxxleur à M. Duverney. En sortant de table, il alla chez le "^^r'échal de Saxe, et il me promit de lui en parler.
ï-«e 5, je chassai, pour la première fois, à tirer des lapins, ^^ïXfl le bois de Boulogne, cherchant à me dissiper.
-t-âC 6, je fis connaissance avec M. de Brécourt, auteur de *®^cellent livre sur V Education de la Noblesse (2), et je P^^^, de là, de bons principes pour l'éducation de mon (ils.
l-ie 10, j'allai à Versailles. La gelée, qui dura huit jours, tr^^ forte, empêcha le Roi de chasser. Je vis M. de Maurepas P^vir tâcher de tirer parti des circonstances : il me donna P^U d'espérances et me dit de faire passer mon mémoire par
[^) Le duc d'Huescar, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du ï^^ d'Espagne en France.
{i) Essai sur VÈducation de la Noblesse^ parie chevalier de Brécourt. Paris, ï>uraiid, 1747, 2 vol. in-12.
M. d^Argenson, chose difficile. Je vis aussi M. de Saint- Florentin, que je prévins d'avance pour le cordon bleu.
Je commençai, au bureau, à régler les affaires de mon régiment.
Le 13, se jugea définitivement la grande affaire de MM. de Montbéliard (1), qui furent déclarés bâtards. Le duc de Wurtemberg gagna. L'intérêt que le roi de Prusse [y avait pris], et la raison de ménager alors les Cercles, n'y nuisit pas. La séance fut longue et nous fit dîner à cinq heures.
Le 15 janvier, à Marly, le Roi déclara M. le maréchal général comte de Saxe commandant général des Pays- Bas (2), comme Tavait été M. le prince Eugène, avec une grande restriction pour la nomination des emplois, et trois cent mille livres assurées (c'est-à-dire plus qu'aucun prince du sang) de rente sur le Trésor royal, en cas que le Roi rendit les Pays-Bas, et le 19, comme je fus chez le maréchal, lui en faire mon compliment, je lui entendis dire qu'il allait faire achever un corps de caserne à Chambord, pour son régiment, où il pouvait tenir mille hommes, les chevaux en bas, les hommes au-dessus, et qu'il comptait que son seul haras lui ferait ses remontes.
J'appris qu'en cas de paix, son régiment lui étant propre, lui servirait de garde au milieu du royaume, chose bien extraordinaire. Ce général se trouvait récompensé avec une distinction qui n'avait pas d'exemple, et qui faisait bien murmurer ceux qui n'étaient pas de ses partisans. Des personnes croyaient que ce comble singulier de gloire et de récompense devait lui faire voir sa chute totale, peu après la paix.
(1) Léopold Eberhard, duc de Monlhéli.ird 1699-1723 , avait rpousé, en 1695, Sabine Hedwiger, flllc d'un boulangor de Silésic Peu après, il prit pour maîtresses quatre sœurs, filles d'un tailleur de Montbéliard, dont il eut dixsept enfants qu'il légitima et anoblit. Deux de ces enfants s'étont, après sa mort, prétendus héritiers de neuf seigneuries dépendant de la Comté, le duc de Wurtemberg contesta leur assertion et se vit donner gain de cause par le Conseil aulique, qui les déclara bâtards et les débouta de leur demande.
(2) 0 Avec le titre de gouverneur, qu'il ne put être, à cause du serment et de sa religion. » {Note de Vautenr.)
Au reste, le Roi lui avait déjà, pendant la campagne, accordé le commandement des Pays-Bas, et le maréchal témoignait être très mécontent de ce qu'on ne le lui accordait pas. On dit qu'il menaçait de se retirer à Chambord. Il était toujours très bien avec Mme de Pompadour, et pas de même avec M. d'Argenson, mais le besoin que Ton avait de lui raccommoda tout.
Le 24 janvier, j'allai à Marly loger, comme j*avais fait anciennement, au cabaret de la Grande Pinte. Le duc d'Harcourt m'offrit de loger à Saint-Germain, où il vint ; mais c'était trop loin et, comme je n'y avais point demeuré dans le temps que ma mère et moi le louions, je ne me souciais pas de m'y habituer, ne l'ayant plus. Je restai huit jours à Marly, où je m'amusai assez, ayant pris goût au salon (1), qui est très agréable. J'y jouai un peu, et beaucoup au billard. Il est certain que le Salon est une des agréables et belles assemblées du monde. Pendant ce voyage, je fis trois belles chasses de 'cerf à Saint-Germain. Je soupai, pour la première fois, dans les cabinets, à Marly, où c'est tout comme à Versailles. Le Roi venait, après sept heures, au salon. Avant neuf, il montait. On lisait la liste à l'ordinaire. Les élus montaient tout en haut, par le petit escalier, dans la salle à manger des cabinets, qui est au bout de l'appartement de Mme de Pompadour, à une table de vingt à vingt-deux couverts. Nous n'étions que quatorze, ce jour-là. Il n'y avait de dames que Mmes du Roure (2) et d'Estrades, les deux complaisantes ordinaires, et Mme de Pompadour toujours à côté du Roi, dont il me parut plus amoureux que jamais, et
:1) Le grand salon de Maiiy riait orloponc, avec quatre cheminées dans les pans. On y remarquait des pilastres ioniques et des œuvres d'art telles que des sculptures de Van Clève, Hurlrelle et Coustou l'aîné ; des peintures de Coypel, Jouvenet, Boullongne le j<;une et La Fosse, peinlures représentint les Saisons.
(2) Marie-Antoinette- Victoire, fille de Charles-Armand de Gontaut» duc de Biron, pair et meuréchal de France, épousa, en 1721, Louis-Claude-Scipion de Beauvoir, comte du Roure, mort en 1752, lieutenant général des armées et ^ous-lieutenant delà 1" compagnie des Mousquetaires.
Elle fut dame de la Dauphine et mourut eu 1770.
le laissant même bien voir. Aussi était-elle bien en beauté.
Alors, les chasses seules ne conduisaient plus au souper : les principaux comédiens, qui étaient les principaux courtisans, y venaient comme de droit, et même, je crois, quelques-uns d^eux-mémes. D'ailleurs, les jeux, la chasse et les anciens courtisans y étaient appelés assez à leur tour, plus ou moins souvent, selon qu'ils étaient plus ou moins intimes. Mme de Pompadour était toujours assez douce et polie, mais moins que dans les commencements, étant bien plus décidée, et laissant voir qu'elle sentait tout son crédit, et qu'elle était bien affermie.
Pendant ce voyage, j'entamai ma grande affaire de la demande des honneurs ; j'engageai M. d'Argenson à en donner un mémoire très fort au Roi, comme une espèce de dédommagement de mes pertes, de mon peu d'avancement et du peu de profit que je retirais du service. Il me promit bien de le donner et de parler favorablement, en ce qui pouvait le regarder. Je sollicitai bien M. de Maurepas, à qui cette affaire revenait, et je lui fis lire les lettres de la grandesse de la première classe, avec le titre de duc de Groy, par laquelle le duc de Groy manquant (1), comme il y avait apparence, sans enfants, cette grandesse me revenant, le Roi ne faisait qu'avancer la grâce. Il me fit, là-dessus, toutes ses remarques, auxquelles je répondis, et cela m'instruisit à fond de Tétat de cette affaire et de la valeur de ce titre, et je fis, làdessus, un bon mémoire instructif. D'ailleurs, j'eus peu d'espérance de réussir, et l'affaire alla son train.
Je renouvelai grande connaissance avec les ducs de Chartres et de Penthièvre (2), comptant, si la paix se faisait un jour, me divertir chez eux. J'examinai Marly et ses environs,
(1) FerJinaiid-Gastoii Joseph Alexandre, duc de Croy, comte de Ilœulx et de Hainaut, prince d'Kmpire, Grand d'Espagne. C'est h sa mort, arrivée le 19 avril 1767, que le prince de Croy-Solre releva, avec l'autorisation royale, le titre de duc. Il avait épousé Maxiniilienne-Tliérèse d'Ognies.
(2) Louis-Jean-Marie de Bourbon, dur de Penthièvre (1725-1793;, fils du comte de Toulouse, amiral de France en 173^, lieutenant général en 1744, avait épousé Marie-Thérèse d'Esté, morte le 30 avril 1751.
lieu bien superbe^ hors rincommodité des pavillons et de toQs les logements.
Le 29, après la chasse, j'allai chez M. Le Tourneur, à Versailles, très à propos pour les grâces du régiment, qui étaient sur le tapis, et je donnai mon mémoire pour la majorité du régiment, pour M. de Turbilly (1) et pour tous les changements. Je fus fort aise d'être débarrassé de cette affaire, qui me donna du tracas, mais je laissai venir sans me presser, et les désagréments que j'avais, faisaient que je ne prenais pas, à beaucoup près, les choses aussi à cœur que dans les commencements.
Le 30, je suivis le Roi dans la forêt de Marly, que je ne connaissais pas, à une espèce de braconnage à tirer, où il ne tua que sept écureuils volant sur les arbres, qui nous divertirent fort.
Du 4 au 7 février, j'employai mon temps à écrire pour finir les affaires du régiment de cette sorte: M. de Ileere, lieutenant-colonel de droit, M. de Turbilly major, Vincent (2) ^de, et Léger garçon major (3). Ainsi, en perdant M. d'Ailly, mon état-major devenait complet, et tout ce tracas finit tel quel.
Le 4 mars, la nuit, il tomba tant de neige que, depuis "iendes années, on n'en avait tant vu. M. le comte de Goigay ayant voulu aller, pendant ce temps, à Versailles, partit de chez Mademoiselle, rue de Grenelle, à Paris, à 2 heures
}] Louis -François Henri de Menun, marquis de Turbilly, né en H 17, mort le 25 février 1176, capitaine au lloyal Uoussillon en 1740, niajor, avec le rang <ïe lieutenant-colonel, le !•' févri<'r 1748, prit en I7";9. après la l»ataillc de ^;*^feld, où il avait été percé df quatre balles, sa retraite qu'il consacra à 1 étude de l'agriculture, sur laquelle il a publié plusieurs ouvrages estimés. Jl «vait épousé, en 1749, Marie-Félicité Midy.
^2 Claude Vincent, né en 1703, cavalier au Royal Roussillonen 1720, maré- <^hal des logis en 1732, lieutenant en 1743, ai«le-major en 1746. capitaine en
nsi.
.3 Pierre Léger, né en 1712, d'abord cavalier dans le régiment d'Anjou 1^36), puis au Hoyal Roussillon 1738 , maréchal des logis en 1744, cornrtte eu *'*'ï, lieutenant en 17o2, aide-major en 1750. capitaine en 1758, major eu ï"ï^6, date à laqueUc il se retira du service avec 800 livres de pension.
Il avait été grièvement blessé au camp de Plane, en 1742.
de nuit, et, ayant versé dans le fossé, à l'entrée de la levée, il se tua roide dans sa chaise. C'était l'ami particulier du Roi, qui en fut très touché, et peu de personnes ont été aussi généralement regrettées que lui. Il était colonel général des dragons, gouverneur de Choisy, et à la veille d*ètre fait maréchal de France, ainsi que son père qui vivait encore (1).
Le 5, j'allai à Versailles : je donnai au maréchal un mémoire d'un projet sur Maëstricht. Je remerciai M. d'Argenson d'avoir donné au Roi mon mémoire, et de la compagnie de Turbilly, donnée, à ma demande, à M. de Ghistelle (2). J'y vis le nouvel appartement que le comte de Noailles m'avait fait donner en propre du Roi, pour reprendre celui que j'avais, dansThôtel accordé à la comtesse de Noailles.
Le 16 mars, j'allai, le matin, à Versailles, comptant^ faire plusieurs chasses. Le soir, j'appris, au bureau, que le pauvre marquis d'Harcourt était mort. Je courus m'enéclaircir. M. le chevalier de Malherbe (3) me le confirma à dix heures du soir. J'en fus étonné, ne croyant pas cela si prompt.
Le 17, je travaillai tout le matin et définitivement pour le
(1) Cette aventure est contée à peu près dans les mômes termes par le duc de Lujnes. Barbier, au contraire, émet des doutes sur le genre de la mortdi comte de Coigny, et ce n'est point sans raison, car il avait été tué en duel sur la route de Versailles, à la hauteur du pont de Grenelle, par le prince d( Dombes, fils du duc du Maine, à la suite d'une querelle de jeu à Versailles Les deux adversaires s'étaient donné rendez-vous en cet endroit au poin du jour. D'où le nom qu'il porte encore aujourd'hui.
Le Roi, qui aimait M. de Coigny, fut si affecté de ce tragique événement qu'il contremanda le spectacle des Cabinets.
Le comte de Coigny était « un grand ami » de Mlle de Charolais, ce qui, di Barbier, « avait beaucoup contribué à son avancement. »
(2) Philippe-Alcxandre-Emmanuel-François-Joscph, marquis de Ghistelle, n< ^n 1730, mousquetaire en 1746, volontaire aux grenadiers de Boufflers (infan terie en 1747, capitaine nu régiment de Royal Roussillon cavalerie'i l !•' avril 1748, réformé le 26 novembre delà môme année, démissionnaire ei 17o8, année où il éi)ousa Louise-Elisabeth de Melun. 11 était frère de l'au mùnier du Roi.
(3; Il doit s'agir de Laurent-François de Malherbe, qui avait comment par servir dans la Maison du Roi, et devint lieutenant des maréchaux d France en 1773. il avait épousé, en 1746, Blanche Anne-Maric-Madeleine L Tellier de Vauhadon, fille d'un lieutenant des maréchaux de France en 1; généralité de Caen.
départ, avec Dubois qui, depuis neuf ans, faisait mes affaires et celles du régiment, dans les bureaux, fort bien, et, ce même soir, à 11 heures, il fut arrêté, comme je le dirai. Je vins donc à Paris et, à 4 heures, je me rendis chez M. d'Hautefort, où je trouvai la maréchale et le maréchal et tout l'hôtel d'Harcourt qui s'y était retiré. Toute la famille s'y rassembla, et cela fît une cruelle entrevue. J'appris que je devais mener le deuil. Ce malheureux événement me toucha beaucoup, étant son ami, et il fut d'autant plus cruel pour le maréchal qu'il était fils unique, très bon et joli sujet, ayant réussi au mieux, venant d'avoir la survivance de la charge, grand et fort, âgé de dix-neuf ans. Je ne me serais pas attendu à cela, huit mois devant, qu'il tua ce cavalier hessois, à la bataille de Lawfeld.
Le 21 au matin, je retournai à Versailles pour prendre congé : j'allai d'abord chez M. de Ségent pour l'affaire de Dubois. M. Berryer (l), lieutenant de police, y vint lui-même l'enlever et tous ses papiers, et le conduire, comme criminel d'Etat, à la Bastille. Cette affaire me mit assez martel en tête, quelque temps. On trouva que son grand mal était de faire comme acheter des emplois et d'instruire et donner des listes de choses secrètes, au bureau. Je dînai chez M. d'Argenson et je lui parlai pour lui, mais il me répondit qu'il faisait trop d'affaires. Je continuai, cependant, jusqu'à mon départ, à aider sa femme par une autre qu'elle m'envoyait, et cela m'occupa.
Je pris, ce jour-là, congé de partie de la Cour, et, le 22, je pris congé du Roi et de la famille royale.
J'employai les jours suivants, à Paris, à prendre mes congés et à tout terminer, surtout le 26 que j'allai rue du Four-Saint-Honoré, chez un peintre où je vis, pour la première foisj le portrait de ma femme, de Nattier, qui me frappa au plus vivement. J'en vis la copie que je fis bien finir, avec
(1) Nicolas-René Berryer de Ravenovillc, lieutenant général de police du. 21 mai 1747 au 29 octobre 1757, membre du Conseil des Dépêches en 17o7, ministre de la Marine le 1" novembre 1758, garde des Sceaux en 17G1, mort le 15 août 1762, avait épou-é Catherine-Madeleine Jorte de Fribois.
récriture, pour envoyer tout de suite à Gondé, bien conditionné (1).
Le 27, j'allai chez M. Berryer, et je lui parlai pour Dubois ; il me dit avoir là ses papiers, qu'il l'avait interrogé la surveille, que Ton ne trouvait rien qui chargeât sa personne, mais qu'il était à craindre que M. d'Argenson ne trouvât qu'il avait outrepassé le devoir d'un croupier d'affaires ordinaire. Ainsi, je jugeai que cela pouvait être long et casserait toujours le col à ce misérable. De là, j'allai chez l'archevêque de Paris, qui est très poli (2), lui demander permission d'avancer mes Pâques, à cause de mon départ. Il me le permit. Le soir, j'allai aux Théatins.
Le 28, je terminai tout avec mes gens, et je payai tout ce que je pus à Paris, n'y laissant aucunes dettes, sinon partie de l'habillement de mes gens, et les anciennes arrêtées. Je ne dépensais rien pour moi, et cependant, ayant un gros équipage, je ne pouvais, avec les 30 à 35 mille francs que je touchais net, trouver le bout de Tan, et j'étais toujours en arrière, quoiqu'avec beaucoup d'ordre.
Le dimanche de la Passion, je fis mes Pâques, et je tâchai, par les bons principes, de tranquilliser mon esprit qui avait été fort troublé, cet hiver, des choses du monde.
Je partis de Paris le l®*" avril 1748.
Je trouvai la Cour absolument sur le môme pied que Tannée dernière, et fort tranquille, le Roi également épris des fêtes et des plaisirs de différentes espèces, se préparant les
;1) Ce tableau est, aujourd'hui, à l'Henuitige.
(2) Christophe de Beaumont (1703-1781), archevêque de Paris de .1746 à 1781.
(3) A Bruxelles où il se rend, le prince de Croy apprend que son régiment est cantonné à Louvain. Il le rejoint. Investissement de Maêstricht, pendant lequel il ne quitte point le maréchal do Saxe. Prise de la ville. Préliminaires de la paix.
Les troupes ayant repris des cantonnements, M. de Croy voyage dans les Pays-Bas. 11 retourne ensuite à son régiment, cantonné à Nivelle.
Signature de la paix le 18 octobre.
Le 11 novembre, le prince est de retour à Paris, après avoir passé par Condé.
spectacles des petits cabinets ; la Dauphine qui ne devenait pas grosse, ce qui n'inquiétait pas peu ; les dépenses des Bâtiments^ des grands chemins, des fêtes et des édifices prenant la place de celles de la guerre, et tout s'arrangeant « pour une paix longue et brillante. )>
Cette paix pouvait être bonne et sensée, sans être brillante, eu égard à nos conquêtes des Pays-Bas. Je vis, làdessus, mon ami Ticquet (1) qui, comme secrétaire de M. de Puisieux, pouvait être récusable, qui me dit que l'espèce allait manquer, au point que le prêt aux troupes aurait manqué à la fin de cette année. Et il me dit une autre chose bien remarquable, si elle est vraie : que le système de M. de Pnisieux avait toujours été que la France n'avait pas besoin de s'agrandir, qu'il ne fallait que profiter et faire valoir ses propres forces, et les faire craindre et estimer de ses voisins, e^ qu'il fallait déshabituer les Princes de faire des conquêtes et déjouer le rôle de conquérants. Rien n'est si beau que ce sentiment, et rien n'est si noble que cette vue, si elle était telle, et, en effet, à bien examiner le traité, il paraissait conçu dans ce goût. Et cette idée, suivie avec sagesse, pouvait faire le bonheur de l'Europe, sauf les événements imprévus.
Le 15 novembre, ayant fait venir mes chevaux, dont j'en gardais six de course, je chassai avec le Roi le sanglier, et, le 16, le cerf : deux belles chasses, faites avec plaisir. Je ^^pai, ces deux fois, la dernière du voyage, dans les cabinets. Nous étions vingt : le Roi me parla peu et me té- °^<^igna moins de familiarité, parce qu'il y avait longtemps 1^'il ne m'avait vu, et qu'il est fort homme d'habitude. J'y trouvai tout absolument comme Tannée dernière. Le petit duc de Boufflers (2) y soupa pour la première fois, et je trouvai
(^) Antoine Ticquet, né à Péronûe le 27 avril 1701, mort le 26 juin 1788. Secrétaire de l'ambassade à Naples, sous le ministère de M. de Puisieux, il y ^esta, comme chargé d'atTuires, après le départ de Tanibassadeur, du 20 avril 1739 au 7 juillet 1710. Il avait aussi été envoyé à Bruxelles, en qua- "^ de ministre plénipotentiaire, en 1743 et 174 4.
<2) Charles-Joseph, duc de Boufflers, né en 1731, d'abord colonel d'un ré^'i- ™eni d'infanterie wallonne levé pour lui par son père, puis colonel du régi-
assez de jeunesse qui s'y fourrait. Le reste était les courtisans ordinaires.
Le 18, je vins souper à Livry. J'y fus cinq jours à me très bien divertir à chasser, et Livry y tint le plus grand état du monde. M. le duc de Chartres y fut deux jours, et je trouvai qu'il gagnait à être connu, et qu'il était très bon prince. Nous y fûmes jusqu'à vingt-deux maîtres. La partie fut magnifique et amusante. On y joua très gros jeu, hors moi qui ne jouais jamais. Livry y perdit neuf cents louis. Nous fîmes des battues de lapins et de faisans charmantes, avec de Séchelles (1). J'y tuai trente-huit pièces et j'en perdis beaucoup.
Le 28 novembre, j'assistai, avec le Roi, à la revue qu'il fit des dragons de Saxe, qui firent l'exercice au mieux, et à de jolies escarmouches que donnèrent les houlans. Je fus touché de voir le maréchal de Saxe, tout couvert de gloire, saluer le Roi, appuyé (2) du fusil. Il y eut un monde affreux. Madame de la Popelinière y était dans son carrosse. Pendant ce temps, son mari, ayant découvert une fausse plaque de cheminée, la chassa le soir, malgré les maréchaux (3).
J'appris alors que M. du Mesnil (4) avait fait la réforme de mon régiment, à son passage à Dijon, le 25 et le 26 novembre. Il suivit Tordonnance. On nous ôta, au colonel et au lieutenant-colonel, nos troupes (changement considérable), et on réforma les deux derniers capitaines, mes pauvres
ment de Navarre, et brigadier des armées, épousa, le 15 mai 1747, Marie- Anne Philippine-Thérèse de Montmorency. 11 mourut de la petite vérole en 1751.
(1> Jean Moreau, seigneur de Séchelles, né en 1690, d'abord conseiller au parlement de Metz, puis maître des Requêtes, intendant de Uainaut, conseiller d'État, intendant de Flandres, enfin Contrôleur général, mourut en 1760, dans sa 71* année.
H avait épou>é, en 1712, Marie-Anne-Catherine d'Amorezan.