‹ Journal inédit du règne de Henry iv, 1598-1602, publChapitre 51 sur 68 · JOURNAL DU REGNE DE HENRY IV · texte numérisé non relu

JOURNAL DU REGNE DE HENRY IV

Taccusa par un juste jugement de Dieu^ car peu après qu'on fust entré en ce chasteau^ et qu'on y eust trouyé ce chien seul mourant de faim^ on s'avisa^ en le mettant dehors^ de le suivre. Ce qu'on fist, et s'en alla ledit chien droit en la maison du gentilhomme^ son maistre^ auquel un autre gentilhomme^ son voisin^ suscité et prié par la justice de ce faire pour descouvrir les auoteurs de ce monstrueus et prodigieus assassinat^ faingnist d'avoir perdu son chien^ et lui envoia demander disant qu'on Tavoit veu chés lui. A quoi le gentilhomme respondit qu'il n'avoit point de chien en sa maison qui ne fust à lui, et s'il lui plaisoit d'y venir qu'il les lui monstreroit tous. Sur quoi, ce gentilhomme aiant trouvé moien d'y aller, et y faire couler quelques uns de la Justice qui recongneurent le chien qu'ils avoient trouvé au chasteau des assassinés, se saisirent par soubçon du gentilhomme meurtrier et de ses gens, pour en faire faire une justice exemplaire, d'ung si barbare et cruel assassinat, avéré enfin par un juste jugement de Dieu.

i6oi

JANVIER

JLe premier de ce mois commença un lundis très froid et obscur^ auquel il y eust grande quantité de neiges et yerglas.

Le Hardi u«^ mourust à Paris soudainement le Comte^ receveur de l'Élection des Aydes; il estoit fils du Sire le Comte marchand de bois, duquel la femme qui estoit flUe d'un vinaigrier avoit (ainsi qu'on disoit) quatre vingt dix neuf maisons à Paris.

Le Mercredi iii^ de ce mois^ mourust à Paris Hons^Rubentel^ Conseiller en la grande Chambre^ homme qui aimoit la Justice et encore plus le bon vin.— On lui donna quatre vers pour tumbeau.

N'inhumés point dans la terre Ce heuveur demi pourri, Car desja dedans le verre Il s'est tout vif enseveli.

En sa place entra Mous'. Fedeaû^ sur lequel et son prédécesseur on sema le quolibet suivant au Palais.

A la grand Chambre monte un Conseiller fait d'eau. Au lieu d'un que le vin a cox^uit au tomibeau.

Et sur son fils qui lui succédoit les droUes du Palais firent ainsi parler les de la Cour,

Nov^ devons bier^ nous resjouir

Et beaucoup plus que Von ne pense,

Rubentel s'est laissé m>ourir,

Nous n'aurons plus peur de sa pans».

Mais nxyus craingnons bien qu'après lui

n ne nou^ vierme encore pis,

Car il nous a laissé son fUs

Q^i rw boit pas mmns que lui.

Le Hardi ix< de ce inois^ la Cour se leva à neuf heu^ res^ et alla en corps en TÉglise N. Dame^ où fust chanté le Te Deum en resjouissance du mariage du Roy. Après lequel Hons^ de Paris fist la prière à ce qu'il pleust à Dieu bénir tousjours le Roy^ confondre ses ennemis et lui donner bientost une heureuse lignée; et le soir sur les six heures y eust force feus de joie par les Rues de Paris^ et un général en la place de Grève^ où on lascha force coups de canon avec une belle et brave scopeterie.

Le Mercredi x^ de ce mois^ la Chambre de FÉdit fust renouvellée. On y mist pour Président Mons^. de Tbou^ et pour conseillers^ Messieurs Molé^ Sanguin^ Bragelonne^ Larcher^ Viole^ Pontcarré^ Hesnard^ Scarron le jeune et Bulion. Pour les vieux qui y demeurèrent, nonobstant qu'ils eussent esté de l'autre. Messieurs

Turin^ Fedeau^ le Grande Godard^ Petau^ Perrot, Garreau. Ceux qui en sortirent^ furent Messieurs Catinat^ Tumœbus^ ViUemereau^ Palluau^ LATau^ Ribier^ Bouchet et Jourdain.

Le Samedi xni* de ce mois, le Roy adverti de l'extrémité de maladie où estoit madame la Duchesse de Bar sa sœur, depescha en diligence en Lorraine, un de ses médecins nommé du Laurens, pour lui donner selon son art tout le soulagement qu'il pourroit. On disoit que la cause de son mal procédoit d'un desdain qu'elle avoit conceu de ce qu'on ne lui avoit voulu permettre de faire enterrer un de ses officiers à raison de la religion en laquelle il estoit mort.

Le Lundi xy* de ce mois, le trésorier Parfait apporta les nouTelles au premier Président du fort Ste. Catherine desmoli, et tellement ruiné qu'il n'y avoit huguenot dans Genève qui n'en eust emporté sa pièce avec les dents. Ce qui cuida estre cause de faire rompre l'accord arresté entre le Roy et le Duc de Savoie qui fust enfin renoué par Hons''. de Rosni, qui, comme il avoit esté conseiller et comme principal aucteur au Roy de ceste guerre, le fust aussi de la Paix ^ Laquelle fust résolue, conclue et arrestée le mercredi xvii* du présent mois de Janvier. Auquel jour le Comte de Soissons arriva à Paris de l'armée, où il avoit esté Lieutenant de Sa Majesté.

4. Voy. de Thou, 1. XXV, t. XIll, p. 56i, et Sully, 1. 1, chap.

XCTIII.

Le Mercredi xxnr de ce mois^ le Roy disoa à Villejuifves, puis sans entrer en la ville^ aiant passé l'eau^ Tinst se proumener aux Thuilleries^ où il fust deux heures, de là s'en alla coucher au Louvre et le lendenoain à Vemeuil.

Ce jour la coche d'Orléans fust volée près de Chastrès sous Montlehéri^ par deux hommes de cheval seulement qui avec la pistole à la main firent rendre b bourse à tous ceux qui estoient dedans.

Le Jeudi xxv* de ce mois^ fust chanté le Te Deum de la Paix dans la grande Église N. Dame^ où la Cour de Parlement se trouva en corps avec les autres compagnies à Taccoustumé.

Le Dimanche xxvni^ mourust à Paris madame Frelux^ mère de madame d'Espesse^ aagée de quatre vingts ans.

Ce jour fust arresté que la foire St. Germain seroit différée^ pour la venue de la Roine^ nonobstant les remonstrances qui en furent faites par Mouf. le premier Président et le Prévost des marchands au Roy qui le voulust absolument. Ce qu'on disoit n'avoir jamais esté veu.

Le Mercredi dernier de ce mois^ Messieurs de la Cour allèrent saluer le Roy au Louvre. Lequel leur flst bon visage^ sans toutesfois laisser de leur dire^ que journellement il recevoit plaintes de la mauvaise justice qu'ils fàisoient^ de la longueur qu'on y tenoit^ et de tout plain de petits je ne sçai quels officiers et greffiers qu'ils avoient sous eux qui ne faisoient que exiger et

piller les parties^ entre autres ung nommé Voisin, petit larron de greffier qui de son commencement n'avoit rien et estoit aujourd'hui riche de SO mil livres de rente, ettoutesfois le souffiroient parmi eux. Qu'on parloit de ses trésoriers, mais qu'ils ne l'avoient pas plus dérobbé que cela. Aussi vouloit il prendre la moictié de son bien dont il avoit plus atEaire que lui.

Au préyost des marchans, qui après avoir salué Sa Majesté lui parla pour faire une entrée à Paris à la Roine, lui flst respoose qu'il ne le vouloit pas, et qu'il faisoit plus d'estat de ses sorties qu'il ne faisoit compte de leurs entrées.

Ce jour ung mien ami receust une lettre d'ung ministre ^ escripte à St. Gervais, du xxv« de ce mois, sur les affaires de ce temps, de laquelle je pris la copie suivante :

a La guerre de Savoie nous bailloit beaucoup à penser; la Paix nous précipite en un nouvel esmoi. Il me Saudroit des rames de papier pour vous représenter les divers discours d'un si grand changement.

a Vous ne croiriés combien les Savoiars mesprisent maintenant la France , combien ils louent la prudence du Duc et du Légat qui (cunctando (disent ils) resti" tuit rem) et un instant renvoient les François chés eux. Le fort proche de nous est tellement ruiné que près

4 . Nous pensons que ce ministre est le célèbre Simon Goulart. 11 avait rhabitude de dater ses lettres de Saint-Gervais, nom d'uD quartier de Genève dont il était pasteur. Voy. p. 237.

d'icelui sont demeurés trois ou quatre chasteaux^ jà désignés pour nouvelies forteresses contre nous. Brief^ Tair de Savoie retentist de risées contre la France et de menasses contre Genève. Les autres disent que le vainqueur pleure et le vaincu lamente; que si le Duc gangue d'un costé^ il perd deux fois autant de Tautre^ et de se plusieurs se forgent de belles espérances; je ne répons que trois mots à tous ceux qui m'en parlent : Credo in Deum. Les Jésuites logés à Tonon commencent à siffler et vomir le venin de leurs outrages contre nous. Ils s'asseurent que leurs Patriarches rentreront bien tost à Lyon^ Dijon, Paris et autres lieux dont ils ont esté chassés. Que le Concile de Trente y sera bien tost receu. Qu'en un Concile national les Ministres seront condamnés, puis chassés, somme que les Jésuistes régneront dans peu de temps plus qu'ils n'ont encores fait. Mais tout ce que le fol propose n'avient pas, et quand tout ce que dessus adviendroit, le Ciel pourtant ne tumbera pas. Encores moins la vérité de Dieu. » De St. Gervais, ce xxv* Janvier 460t.

Aux Fauxbourgs St. Germain de Prés à Paris, fust trouvé et vérifié en ce mois, qu'un jeune garsonnet de dix ans avoit engrossi une petite fille de Taage de neuf ans.

FEBVRIER

JLb Vendredi ii^ de ce mois^ feste de la Chandeleur^ il fist une si forte gelée et un froid si trésaspre que s'il eust continué encores deux jours^ la rivière s'en alloit prise^ car n'aiant commencé que de ce jour, elle charioit desjà bien fort. On trouva entre Paris et Cranne une pauvre femme dans des prés, morte toute roide de froid, et auprès de la Ferté Besnard deux hommes morts et gelés à ung quart de lieue l'un de Tautre, tant la froidure estoit extrésme.

Le Jeudi vui% la foire St. Germain commença, et y vinst le Roy sur les quatre heures, qui leur dit que la Roine les venoit voir, et qu'elle les feroit tous riches, pour ce qu'elle avoit de l'argent frais.

Le Vendredi ix» de ce mois, la Roine arriva aux fauxbourgs St. Germain des Prés à Thostel de Gondi, qu'on avoit dès longtemps préparé pour l'y recevoir *. Elle vinst par dessus les rcmpars des fossés depuis la porte St. Victor jusques en son logis sans passer par la ville. Elle estoit dans une litière toute seule avec le petit Cœsar, et avoit une robbe de drap d'or. Quatre

4. Voy. de Thou, 1. CXXV, t. XIII , p. 573. La Reine logea chez Zamet et, après plusieurs visites, alla au Louvre où elle se trouva très-mal reçue. Voy. Hurault, coUect. Mich. et Pouj., p. 608.

carrosses suivoient et deux litières^ au reste fort mal accompagnée de noblesse^ car elle n'avoit point six gentilshommes de suite^ et le plus apparent estoit le petit d'Elbene qui parloit à elle à la portière de sa litière. Le lendemain^ le Roy la mena par la main par toute la foire^ où il y eust si grande foule de peuple pour la Yoir^ que Leurs Majestés mesmes y furent fort pressées^ nonobstant la place que leur faisoit faire de bonne façon leurs archers^ des gardes et soldats. Le Roy y marchanda assés mais n'acheta rien. Conune aussi ne gagnèrent guères les marchans à ceste première veue de la Roine.

Le Mardi xui* de ce mois^ Haximilan de Betbune Seingneur de Rosni^ assisté de Mons''. le Prince de JainviUe (qui paroissoit sur tous bravement monté, revestu d'un habilement d'escarlate accoustré d'or, et la housse de son cheyal toute bandée d'orjdesDucsdeNeversetde Montbazon, Comte de St. Pol, Marquis de Cœuvre, des Gheyaliers de Ragni, Palaiseau, la Chapelle aux Ursins, Roquelaure et plusieurs autres seingneurs et gentilshommes jusques à cent chevaux, vinst au palais, où il presta le serment à la Cour de l'Estat de grand maistre de l'artillerie de France, qui fust en sa faveur (et spéciale) érigé par le Roy en tiltre d*offlcier ordinaire de la Couronne ^ Ses lettres en furent leues, enregistrées

4. Sully était pourvu de h charge de grand maître de FartiUerie depms le 43 novembre 4599. Voy. P. Anselme, t. VIII, p. 486; de Tbou» t. XIII, p. 573.

DE HENRT lY (4604). 494

et publiées; ce consentant Mons'. le Procureur général du Roy.

Hons'. le premier Président receut son serment. Antoine Arnauld^ son advocat^ flst sa harangue à la Cour^ en laquelle il fist un long discours des machines de guerre^ des engins de l'artillerie^ de rinvention d'icelle^ et de rhonneur de ceux qui y estoient anciennement commis^ puis des occasions qui avoient meu le Roy d'ériger Testât de grand maistre en office ordinaire de la Couronne^ et en pourvoir led. S^^. de Rosni^ de la généalogie duquel il fist un long narrée exaltant avec paroles exquises et fort éloquentes le mérite du personnage, et sa maison de Rethune^ yssue des Comtes de Flandres ses prédécesseurs qui ayoient planté les estendars de la foy jusques en Hiérusalem.

Mons'. Servin advocat du Roy, parla pour le Procureur général : insista sur l'antiquité de cest estât, et sur les honneurs, privilèges et prérogatives qu'il avoit jadis chés les Grœqs, Rommains, vieux Gaulois et autres peuples.

Ces choses achevées, led. S^. de Rosni, monté sur un fort beau coursier d'Hespagne, aiant ung collet parfumé tout boutonné de diamans, et un habillement de satin noir, avec une aigrette en pierreries à son chapeau, qu'on estimoit à plus de dix mil escus, s'en retourna en sa maison, accompagné comme devant de toute ceste brave noblesse, à laquelle il donna magnifiquement à disner. Le Roy et la Roine y avoient souppé le jour de devant.

Le Mercredi xiy« de ce mois^ le Roy et la Roine diftnèrent au logis de Hons^. le premier Président^ et le présenta le Roy lui mesme à la Roine^ lui disant ces mots : que c'estoit ung de ses bons serriteurs^ lequel ilaimoit; et la prioit de Taimer aussi pour Tamourde lui. Qu'à le voir pour le commencement^ elle ne le connoistroit pas^ mais quand elle l'auroit congneu qu-eUe Taimeroit à cette heure là^ eten feroit estât.

Il les traicta fort magnifiquement, et fust toujours, ledit premier Président appuie derrière la chaise du Roy pendant qu'il disna.

Au sortir y Sa Majesté dit ces mots : a C'est un bon homme que mon premier Président , il nous traicte tousjours bien. »

Le Lundi xx!!"" de ce mois, mourust à Paris Mons\ le président le Maistre ^ Bon serviteur du Roy, mais bien récompensé de ses services derniers, cejqu'on ne peut pas dire de beaucoup. Car les premiers de la Ligue de laquelle il avoit esté des plus avant et des plus mauvais, ne méritoient pas ceste récompense. Au reste personnage regrettable pour la probité et pour la doctrine *.

Le Dimanche ^xv"" de ce mois. Messieurs de Rohan,

A . Le Roi lui avait donné la présidence de la septième chambre, créée pour lui ^n 4 594 . Il est Fauteur du fameux arrêt du 28 juin 4593, qui empêcha les États de donner la couronne de France à l'Espagne. M. Poirson, dans sa belle Histoire de Henri IV, t. I, p. 209, montre Pimportance du service qu'il rendit au Roi.

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