‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 100 sur 271 · CHAPITRE XVII. — MAI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII. — MAI

je presse, on prépare un plateau ; la pistache et l'ananas, la vanille et le citron, sont sur les soucoupes, l'esclave entre au salon... Pizt ! une fusée, deux fusées, trois fusées ! on court aux fenêtres et voilà mes glaces qui fondent à l'envi. Il y avait de quoi se pendre. Je n'en fis rien néanmoins. Je trouvai mieux d'arrêter de déballer le reste de mes provisions, et je passai chaque fenêtre en revue pour m'assurer que toute ma compagnie était bien placée. La Charmante était à la fenêtre du secrétariat, dans le coin à gauche, doucement assise sur un tapis qui recouvrait la saillie de la croisée, et touchant la vitre de sa blanche épaule. Vous voilà bien renseigné j'espère. J'ai presque envie de casser cette vitre et de vous en envoyer un morceau. C'était plaisir d'entendre les tout petits cris qu'elle jetait à chaque bombe qui venait éclairer son beau jeune visage. Elle était d'un charmant enfantillage. On devine qu'elle en est encore aux naïves impressions d'une personne qui n'est point encore blasée et qui ne sait presque rien des choses du monde : elle jouit avec toute la simplicité, tout l'abandon d'un enfant; et si vous êtes prudent, si vous voulez être heureux longtemps, vous ménagerez ce cœur, cette imagination, cet esprit, si neufs et si candides; vous ne les livrerez point trop vite ni trop complètement au monde, qui vous l'aurait bientôt usée et désanchantée; la science tue l'amour; c'est vous qui l'avez dit; je vous renvoie le mot.

c Bref, je reviens à mes bombes et à mes fusées. Je pourrais ici, empruntant à Voiture une demi-douzaine de ses plus belles hyperboles, vous faire une magnifique description. Vous en serez quitte pour la peur. Qu'il vous

iqo CORRESPONDANCE DE CUVILLIERFLEURY

suffise de savoir que nous avons mis le chiffre du roi et les héros de Mazagran à toutes les sauces de la pyrotechnie.

«Après le feu d'artifice sont venues mes glaces, c'est-àdire vos glaces et vos friandises, etc. Les quartiers d'orange ont eu un grand succès, et la Charmante y revenait toujours. Il ne faudra pas oublier qu'elle les aime. On s'est amusé ensuite à considérer le défilé du menu populaire; comme il faisait un temps superbe, l'affluence était grande et la foule un peu brutale. Les cris des femmes témoignèrent assez qu'il y avait plus d'un insolent à la fête, ou plus d'un escroc. A ce spectacle si nouveau pour elle, la Charmante s'est émue; le cœur lui manquait; ces cris dont elle ne pouvait ni ne devait deviner la cause, ce flux et ce reflux d'un flot composé de quelques cent mille têtes, et du ravage qu'elle pouvait faire si une même volonté venait l'animer, tout cela lui donna une sorte de vertige qui lui fit déserter la fenêtre et prendre sa tête à deux mains, coiftme si elle eût été sur la pomme de la flèche de Strasbourg. Pauvre enfant ! Remise de cette petite émotion, elle se reprend à examiner minutieusement les vases, les porcelaines, les coupes; elle arrive ainsi à la cheminée; un objet la frappe qu'elle n'avait point encore aperçu. Je ne sais pas si je dois achever, car je vais vous donner trop de vanité, scélérat, brigand, vaurien! J'ai envie de remettre le reste au numéro prochain comme dans les romans en feuilletons. Donc un objet la frappe, la réduction de votre médaillon, ni plus ni moins; elle décroche le cadre, considère le portrait dans tous les sens, le montre à tout le monde, se récrie sur la ressemblance, et le remet en place.

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