‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 101 sur 271 · CHAPITRE XVII. — MAI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII. — MAI

Puis, un instant après, elle y revient encore, seule alors, le reprend, l'examine en silence, le replace, s'approche encore et disparaît. Elle était passée dans votre salon où dans ce moment il n'y avait personne. Je la suivais du regard et aussi du cœur; car toute cette petite scène muette m'avait aussi touché. D'ailleurs le désir de lui faire de mon mieux les honneurs du logis me rendait peut-être un peu obséquieux. Elle s'était assise dans un angle assez obscur; je m'approche; je suis déconcerté par le changement subit que je remarque dans l'expression de son doux visage; un nuage de profonde tristesse avait envahi toute sa physionomie tout à l'heure si vive et si animée. Je lui demande ce qu'elle a; elle me répond qu'elle se sent un peu indisposée. Je m'inquiète, je veux qu'elle prenne quelque chose; elle ne me demande qu'un peu de repos. Je m'éloigne. Le papa colonel avait aussi remarqué la retraite de votre chïre pensée (et elle mérite bien que vous lui donniez ce nom); il passe au salon; je les aperçois bientôt causant à voix basse; puis je vois la chère enfant qui s'essuie les yeux. Elle pleurait, elle avait pleuré! et de quoi je vous prie ? Oh ! c'est ce que le colonel me dit un instant après. Je vous le donne en mille à deviner, et si vous le devinez vous êtes un fat. Imaginez-vous qu'en regardant votre portrait, la tendre et chère enfant s'était prise tout à coup à penser que pendant que nous nous amusions chez vous, vous étiez, vous, là-bas, au delà de la mer, peut-être bien souffrant, bien malade.

Il n'est peut-être pas très sage à moi de vous raconter ces choses; car il y a de quoi vous rendre tout à fait fou d'amour et de bonheur, et vous l'êtes déjà pas trop mal

comme ça; au moins est-ce mon avis et celui du bon gros Latour. Mais le moyen de se taire quand je songe à la consolation qu'un pareil récit vous apportera dans votre exil! Il y a dans une seule des belles larmes que vous avez fait couler de quoi payer dix absences comme la vôtre. Aimez-la donc, aimez-la aussi follement que vous le pourrez; moi-même je vous en donne le congé. A ne vous rien celer, j'avais trouvé, de prime abord, que pour un homme grave vous traitiez cette affaire avec un peu trop de jeunesse; ceci prenait une tournure de roman qui ne me paraissait point s'accorder avec votre âge et vos allures; mais dorénavant je me tais; je comprends très bien que la tête vous ait tourné; on la perdrait à moins; soyez fou et amoureux tout à votre aise, et si c'est vraiment une folie, tâchez de n'en point guérir. C'est ce que je vous souhaite au nom du Père, du Fils et de la Charmante, qui vaut bien le Saint-Esprit Amen !

t Mais l'heure était venue de se retirer. On se prépare; votre belle fiancée s'approche de moi, et avec une grâce toute câline : «J'ai fait l'enfant, me dit-elle, pardonnez-le- «moi; je n'ai pas été maîtresse de mon imagination. « Adieu ! A bientôt ! » Ah ! mais je vous prie de croire que je ne me flatte pas : à bientôt y était... et l'on est parti.

« Ma foi, mon cher ami, si vous n'êtes pas content de ce minutieux procès- verbal, je ne sais plus qu'y faire !

« Savez- vous à quoi j'ai passé une partie de ma nuit et de la matinée du lendemain? A chercher si je ne pourrais pas trouver quelque biais original, quelque formule ingénieuse pour lui envoyer ce diantre de médaillon qui l'avait si tendrement préoccupée. Mais je ne suis qu'un sot; je

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