‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 99 sur 271 · CHAPITRE XVII. — MAI 184O · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII. — MAI 184O

de lumière dans les appartements. Voilà qui me contrariait singulièrement dans mes plans de magnificence. Je capitulai; les fleurs furent abandonnées, mais je tenais à mon illumination, il ne fallait pas que ce jour ressemblât à tous les autres; on me concéda le salon; la chambre à' coucher et le Secrétariat durent rester dans le demi-jour. «A sept heures et demie j'étais chez vous, en grande tenue, l'habit bien brossé et le chef couvert de mon plus beau bonnet de velours; à huit heures la compagnie arrivait. Je la reçus à l'antichambre. Le colonel ouvrait la marche, donnant le bras à Mme de Bouteiller, puis venait la Charmante avec M. le comte de Bouteiller, gentilhomme portant la tête un peu raide, puis une petite Bouteiller assez peu jolie, un autre petit Bouteiller (je crois), jeune homme au poil brun et à l'œil fort éveillé; et enfin, en queue de colonne, le grand fils du colonel, faisant antithèse avec la tournure un peu raide de Mlle de Schudy (1) qui se tenait suspendue à son bras. Je ne saluai pas; je me prosternai. Jamais mandarin bien appris n'a fait une plus belle révérence devant l'empereur de la Chine. Les premières civilités faites, on procéda à la visite de l'appartement, et là j'eus la satisfaction d'entendre sortir de toutes les bouches votre formule favorite. L'appartement fut proclamé joli à l'unanimité, ce qui m'a confirmé dans l'idée que vous aviez toujours voulu que j'en eusse. La Charmante en parcourait de l'œil tous les recoins (accessibles bien entendu), elle regardait tout, elle touchait à tout; je la secondais de mon mieux dans son inventaire;

(1) La gouvernante de Mlle Thouvenel.

je donnais des éclaircissements, je mettais les noms aux portraits; j'étais transformé en vrai catalogue. Mme de Bouteiller, se rappelant la tristes:e et le négligé de ce logis quand l'austère Mme Angelet en était l'hôte, s'émerveillait de ce que vous avez su en faire. Je répliquais qu'en votre qualité d'homme de bon goût et d'ordre par-dessus tout, vous ne passiez nulle part sans y laisser des traces de vos bonnes habitudes. Cependant il faisait chaud, on avait beaucoup parlé, le mouvement de la foule à l'extérieur nous envoyait passablement de poussière, il était déjà huit heures et demie, j'avais commandé mes glaces pour sept heures, j'avais tout l'aplomb d'un sorcier qui n'a qu'à frapper la terre d'un coup de baguette pour en faire jaillir une source de limonade à la glace. Je passe dans votre antichambre, dont j'avais fait mon office; je donne ordre de servir les rafraîchissements... Point de glacier! pas même un verre d'eau! Je rentre au salon confus, désolé.

Il me semble déjà que ces murs, que ces voûtes, Vont prendre la parole...

pour me demander à boire. Dix minutes se passent et la marée n'arrivait pas. O Vatel ! Je te comprends. La foule allait toujours grossissant et grondant sous nos fenêtres; c'était à ne plus espérer que mon pourvoyeur pût la traverser. En voilà une fameuse de péripétie! Cependant mon Dave s'était procuré quelques verres d'eau frappée; il ne nous manquait plus que du sucre, rien que cela, lorsque tout à coup j'entends un certain murmure à l'office; j'y cours, c'était mon convoi, la glace arrivait; je gronde;

Page 1