CHAPITRE XVII. — MAI
et pimpants; mais ce que j'ai présenté en votre nom était fort honorable.
«Votre cher souci est un peu indisposée; elle a un enrouement qui nous prive de la douce musique de sa voix si fraîche; mais ce n'est rien. Le colonel est aussi un peu souffrant Le grand frère n'a pas l'air vigoureux; c'est la gouvernante qui, quoi qu'elle en dise et fasse un peu la délicate, représente toute la santé de la maison.
«Dépêchez-vous donc de brosser les Arabes là-bas; vos grandes actions de guerre se font bien attendre. Rameneznous nos princes sains et saufs, et vous encore plus florissant et verdoyant que Leurs Altesses. Je calcule que vous devez être de retour ici le 20, y compris la quarantaine. Faites-la bonne au moins et revenez-nous bien net et bien purgé de tout genre de peste.
«Adieu! mon excellent ami; que Dieu vous couvre de ses grâces ! »
« 6 mai 1840.
«Que vous dirai-je? Un seul mot pour avoir le plaisir de me souscrire comme toujours votre bon et solide ami; mais rien de plus. J'y mets de la coquetterie; c'est aujourd'hui le tour de la Charmante, et je ne veux pas me compromettre dans une redoutable concurrence. Vos yeux seraient à ma lettre et votre cœur ailleurs : foin de cela, mon bel ami ! Je n'exige pas que vous me donniez beaucoup de votre temps et de vos pensées; mais ce que vous m'en donnez, je veux l'avoir bien à moi. C'est mon idée; et maintenant que vous n'êtes plus là sur mes épaules pour me
tyranniser, je suis bien le maître d'avoir mes idées à moi... Cependant l'appartement est joli. Adieu donc, cher ami!»
« 7 mai 1840. t AMI,
«J'adresse au duc d'Aumale mon petit compliment à propos de son brillant début au combat de l'Afroun. Je vous prie de le lui faire parvenir. Je suis bien aise qu'il sache que, tout prince qu'il est, je l'aime véritablement beaucoup. Je suis ravi qu'il soit sorti de là sain et sauf; il parait qu'il y faisait chaud! La nouvelle télégraphique nous est arrivée hier dans l'après-midi. Je me suis empressé de la porter aux Saints-Pères, où l'on était bien un peu inquiet de ce qui pouvait survenir. Dame! écoutez donc, si la balle d'un de ces damnés hadjoutes avait rencontré la tête ou les côtes de notre pauvre cher prince, la position réciproque du fiancé et de la fiancée se trouvait diablement modifiée. Il me tarde bien que toute cette pérégrination militaire soit finie et votre mariage aussi. Jusque-là, je ne dormirai que d'un œil, et elle aussi, je crois, et vous donc? Je gage qu'à nous trois, en mettant bout à bout chacun notre part de sommeil quotidien, nous ne faisons pas une bonne nuit Quoi qu'il en soit, la Charmante est toujours digne de ce nom, malgré la grippe qui est venue la visiter si malheureusement. Rassurez-vous; l'atteinte est légère; il n'en demeure aucune trace sur ce beau visage; seulement, le soir, à l'heure où le rossignol retrouve sa voix, votre chère fiancée perd la sienne. Elle est prise par un enrouement qui la condamne au silence jusqu'au lendemain matin.