CHAPITRE XVII. — MAI
tTout le monde au château, surtout les dames, reine, princesses et bergères, tout le monde enfin sait le galant emploi dont vous m'avez chargé, et avec quel zèle je m'en acquitte. Il était impossible qu'il en fût autrement. Le duc de Montpensier, Latour, Mme Angelet, mon Crispin, tous ces gens-là ne sont pas piqués d'une extrême discrétion. Il n'est bruit que de vos bouquets, de la réception du Ier mai, de votre active correspondance et de mon zèle pour vos tendres amours. On rit d'abord un peu du roman; mais en définitive on finit par s'y intéresser. Les femmes aiment toujours qui sait les aimer. C'est surtout par là que François Ier, Henri IV et Louis XIV seront de grands rois pour elles. Bref, cette cour assidue que je continue pour votre compte nous fait à tous deux une certaine réputation d'originalité et de courtoisie qui n'est pas sans honneur. Cela, joint à mon bonnet de velours noir, finira par me faire une position sociale; et dans ce siècle où l'on exploite toute espèce de renommée, j'ai envie de spéculer sur la mienne. Vous serez mon prospectus. Je me proposerai pour soigner à l'entreprise, au nom des absents, tous les amours honnêtes. Je me chargerai des bouquets, rafraîchissements, petits cadeaux, bulletins galants, etc., le tout au plus juste prix; mais sans garantie. Qu'en pensez-vous? l'idée est neuve.
t Jules (1) a vu votre chère pensée le jour de la fête du roi; il ne l'a vue qu'un court moment, et le morveux en est émerveillé. Il la trouve délicieuse, parfaite, il ne tarit pas, et il en est, dit-il, ravi pour vous. Je soupçonne que le
(1) Jules Barbier, son fils.
drôle a lu plus de vers d'Ovide que l'Université ne le permet.
t Adieu! mon ami; j'attends, ou plutôt nous attendons avec grande impatience votre paquet du 2 mai.
«Surtout, portez- vous bien; car la santé, c'est tout l'homme. »
« Vendredi 8 mai 1840.
t J'ai passé aujourd'hui une heure et demie auprès de votre excellente mère. Il y avait quelque temps que je ne l'avais vue et je me le reprochais. Elle est encore un peu enrhumée; mais ce n'est plus qu'une queue de grippe dont j'espère qu'elle se débarrassera bientôt. La voix est bonne, le corps alerte et la tête meilleure encore. Nous nous sommes mis à gloser sur votre compte tout du long et tout du large; nous avons célébré vos mérites sur tous les tons; il n'y a pas de saint en paradis qui n'eût pu s'accommoder du panégyrique que nous avons fait de vous. Vous êtes pour vos amis comme un de ces bons livres que l'on apprécie bien mieux quand on les lit à deux. Cependant la bonne mère trouvait par-ci par-là quelque petite chose à dire; le bon sens la domine bien plus que l'imagination; elle a dans l'esprit un tour net et positif, que vous avez aussi, mais qu'elle applique indistinctement à toutes les choses de la vie, tandis que vous ne vous en servez guère qu'au profit de la critique et de la polémique. Dans tout le reste, elle est assez disposée à vous regarder comme un enfant qui se laisse facilement entraîner où sa passion le pousse. Partant de là, vous devez