CHAPITRE XVII. — MAI
vous imaginer si elle est émerveillée, étourdie, bouleversée de vous voir amoureux comme on Test à vingt ans ! Vous, un homme grave par l'âge, par la position, par les habitudes extérieures, amoureux comme un écolier! Cette saillie du cœur la déconcerte. Elle ne voyait votre mariage que comme une affaire, et au point de vue du monde elle n'a point trop tort. Vous l'élevez (votre mariage) à la hauteur d'un sentiment, et la voilà qui s'étonne; elle ne comprend plus; ou, si elle comprend, elle s'alarme. Pourquoi diantre aussi allez-vous lui parler d'un amour vierge? Il lui a paru tout de suite qu'un amour vierge était parfaitement incapable de s'occuper d'un contrat. Et alors, qui réglera les affaires, qui débattra les intérêts réciproques, qui sondera la fortune de la famille, qui verra si elle est bien nette et liquide ? Combien en terres ? combien en contrats? combien en deniers? Le père ne fera-t-il qu'une rente ou donnera-t-il le fonds ? et s'il ne fait que la rente, sur quoi reposera la garantie ? etc., etc. Je n'en finirais pas si je vous répétais toutes les questions très sensées que votre bonne mère se posait à la file, questions fort importantes au fond et dont il n'y en avait pas une qui ne fût inspirée par la plus tendre sollicitude pour vos intérêts. Ma foi ! mon brave ami, je battais un peu l'eau; je n'avais pas de réponse catégorique à lui fournir; je me rappelais bien à peu près la substance de la note qui vous a été présentée dans le temps par le colonel sur la fortune de la famille; mais ce ne sont encore là que des assertions que vous n'avez pas même daigné vérifier. Au demeurant, je suis convaincu que le colonel est un galant homme et que vous ne ferez pas une mauvaise affaire, mais à qui n'a pas
la même foi, je suis hors d'état d'administrer des preuves. Or, par impossible, je suppose que l'affaire soit médiocre, il est certain qu'au point où vous avez amené le roman, il n'y a plus moyen de reculer; nous devrons épouser quand même. C'est justement ce quand mime qui inquiète votre mère; elle calcule que vous n'avez pas assez pris vos sûretés contre ce quand même éventuel, dont les suites la préoccupent d'autant plus qu'elle vous sait généreux, libéral et fort amoureux. Pendant toutes ces doléances, j'avais un peu de l'air et du jeu d'un Frontin de comédie qui reçoit pour le compte de Valère les remontrances du papa Gérante ou de Mme Argant. On me parlait dot, je répondais amour et sentiment, coup de sympathie; je faisais valoir de mon mieux le doux regard et les vertus de la Charmante; ses beaux cheveux blonds, sa modestie, son teint si frais, ses habitudes simples, sa belle main (car elle a les mains parfaites), son esprit si droit, si naturel, et le reste. Et je ne me lassais point de répéter que c'était une délicieuse et charmante créature, pleine de distinction, bien élevée, et qui avait surtout à mes yeux le plus grand de tous les mérites, celui de vous aimer. Enfin j'ai terminé mon plaidoyer par un petit tableau d'intérieur; j'ai fait poser devant votre mère la Charmante et toute sa famille; j'ai décrit la tenue modeste de la maison; j'ai donné le menu d'un dîner auquel le hasard m'avait fait assister, dîner tout bourgeois et tel que nous en faisons, nous autres gens de peu; j'ai raconté la simplicité des toilettes, la franchise et le naturel des manières, l'accueil ouvert qui m'avait été fait, à moi, votre meilleur ami, et par conséquent observateur intéressé. Votre chère maman était ravie,