CHAPITRE XVII. — MAI
Ainsi, g, h entre autres sont de mes amies; je les recommande à votre indulgence.
«Je n'ai plus de cœur à vous faire de longues lettres depuis que je sais qu'on arrête toute notre correspondance à Toulon; à quoi sert de vous écrire des choses qui seront pour vous de l'histoire ancienne quand vous les lirez ? et quelle histoire? un composé de petits riens et de menus détails, qui vingt-quatre heures après le moment où ils se sont produits n'ont plus aucun intérêt. Il semble qu'à la distance où vous êtes je ne devrais vous entretenir que de faits capables de vivre au moins huit jours, et de ces faits-là je n'en ai même pas à vous raconter. Il n'y a absolument rien de neuf ici; Mme la duchesse d'Orléans se remet de sa rougeole, mais la convalescence est lente. Le prince de Joinville mène la sienne tambour battant, en attendant le moment de commencer son beau pèlerinage à Sainte- Hélène. Le reste de la famille royale se porte bien. Voilà la situation du château.
«Quant à la rue des Saints-Pères, le papa est toujours malingre; il a de la peine à gouverner ses entrailles et à digérer la campagne inexplicable de votre vieux maréchal. La Charmante est toujours jolie, gracieuse, appétissante, mais un peu maigrie. Elle a eu un moment d'indisposition catarrhale qui explique naturellement cet effet passager; à moins que les soucis de l'absence... Diantre! il ne faut pas badiner; c'est qu'en vérité elle vous aime beaucoup, et je ne vois rien là d'impossible. Pauvre chère enfant ! il faut que vous l'ayez ensorcelée avec votre langue dorée et votre plume de tourtereau. Dans tous les cas, mon cher ami, je vous en fais mon compliment; c'est,
ao8 CORRESPONDANCE DE CUVILLIERFLEURY
comme disent les artisans de Paris, de la belle ouvrage et bien faite.
t Votre mère tousse toujours un peu; mais elle dort mieux, mange assez bien, et ne parle de vous qu'avec la plus vive tendresse. Votre sœur est toujours à peu près dans le même état. Moi je végète entre un flacon de créosote Billard et une tasse de tilleul. Je vous souhaite une meilleure compagnie.
c Adieu, mon bon et bien cher ami. Le jour où le télégraphe nous annoncera votre arrivée à Toulon, je bénirai le nom de Chappe qui ra-s-inventi.
c Tout à vous de cœur et d'esprit. •
« Jeudi 21 mai 1840.
c Hier à sept heures du soir nous avons appris la nouvelle de la grosse affaire du col de Mouzaïa. Les princes étaient sains et saufs à la date du 13. Bravissimo! voilà qui va bien. Mais croiriez-vous que notre vieux sanglier de maréchal n'a pas encore adressé un seul rapport officiel depuis le début de la campagne? Quand on n'a pas le temps d'écrire, on envoie au moins un officier. C'est l'usage en pareil cas, témoin Sosie, messager d'Amphytrion. Quoi qu'il en soit, prenez vite Médéah, et revenez plus vite encore. Le passage du Téniah de Mouzaïa était, ce me semble, le dernier coup de collier à donner; le reste doit aller tout seul, et nous n'aurons plus à trembler chaque jour pour la vie de deux fils de France. J'espère bien qu'on parviendra à faire comprendre à M. le duc d'Orléans que ce métier d'officier de fortune et de partisan ne