‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 11 sur 271 · CHAPITRE XIII. — JANVIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII. — JANVIER

et à celui de M. d'Appony; le grand Voulût (1); démarche de Gérard, aide de camp du prince, désaveu; explication entre le duc d'Orléans et le prince de Léon, désaveu de ce dernier.

Je parcours les appartements des Tuileries avec M. de Saint-Cricq. La salle du Conseil, les tabourets pour les ministres et même pour le dauphin; le cabinet de Louis XVIII; le portrait de M. Decazes, tendresse du vieux roi pour ce favori : «Ils me l'ont arraché,» disait-il à M. de Saint-Cricq, en montrant le portrait, quelque temps après la dissolution de son ministère. Louis XVIII s'occupait fort peu d'affaires; il avait horreur des gens mal élevés; il voulait qu'on professât un saint respect pour l'étiquette. «Je crains toujours, disait-il en parlant de M. de Corbière (2), que cet homme-là ne me frappe sur l'épaule, quand il me vient voir ! »

Samedi 28.

Je conduis le duc d'Aumale à la Saint-Charlemagne. Mauvais ton de quelques élèves qui déjeunent le chapeau sur la tête ; peu d'ordre ; aucun ensemble ; souvenir de nos Saint-Charlemagne de Louis-le-Grand ; autre temps, autres mœurs. Le proviseur nous mène prendre le café chez lui.

(1) Le grand Poulot, surnom ironiquement donné au duc d'Orléans.

Le Journal de Castellane donne sur cette scène et ses suites les détails les plus précis (janvier 1832).

(2) M. de Corbière (1767- 1853), ministre dans le cabinet Villèle (1 821- 1828).

i8 JOURNAL DE CUVILLIER-FLEURY

Le bal des Pauvres avait Heu ce soir. Le roi y a passé deux heures avec une partie de sa famille. Je ne sais toutes les misérables craintes qu'on avait essayé de lui inspirer, et dont aucune n'a pu l'arrêter; on parlait d'un complot qui devait éclater au milieu du bal, pendant que Sa Majesté ferait sa grande tournée dans la salle. Les dames du salon, la reine, Madame Adélaïde, par un sentiment bien facile à comprendre, avaient accueilli ces alarmes ; le salon était triste et morne avant le départ ; jamais on n'est allé au bal avec plus de tristes pensées que n'en renfermait sans doute le cœur de la reine. On arrive enfin ; le roi est reçu à merveille, et si une conspiration se cache dans cet enthousiasme, elle s'y cache bien. Les danses commencent ; la salle magnifiquement éclairée va-t-elle prêter son éclat à quelque grand crime, à quelque épouvantable entreprise? N'y a-t-il pas sous ces voûtes, dans cette loge royale si élégante, si majestueuse, quelque infernale machine, dont l'explosion nous menace tous? Je laisse à d'autres tous ces contes; ils retentissaient pourtant à mes oreilles, mais j'avoue que le grand air du bal m'avait complètement remis des frayeurs du salon.

Le roi se lève et s'enfonce dans la foule épaisse, où un passage étroit s'ouvre à peine pour lui ; les cris l'accompagnent ; il salue avec grâce et s'entretient avec bonne humeur quand il rencontre quelqu'un de connaissance ; ce voyage dans la foule dure dix minutes ; tous les milliers d'yeux des loges sont fixés sur le roi, mais surtout ceux de la loge royale où la reine cache difficilement son émotion, où Madame Adélaïde dissimule à peine le tremblement de ses doigts ; le roi remonte l'estrade, salue l'as-

Page 1