‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 12 sur 271 · CHAPITRE XIII. — JANVIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII. — JANVIER

semblée et àe rasâeoit aux acclamations de la foule; il reçoit aussi, mais avec moins de bruit, les félicitations des princesses. A minuit Leurs Majestés étaient rentrées chez elles, et toute cette fantasmagorie s'était dissipée comme l'ombre de la nuit disparaît au matin, ou comme le souvenir d'un bal s'efface, ou comme les mauvaises pensées naissent et meurent au sein des factions.

Avant le bal il y a eu une discussion de quelques minutes entre le roi et son fils, le duc d'Orléans ; il s'agissait de la Pologne ; le duc d'Orléans prétendait (et il avait raison) avoir entendu dire à la Chambre que les Polonais avaient reçu de la part de quelques Français notables l'assurance d'une protection efficace; le roi soutenait la chose impossible. C'était une question de fait à vérifier, non à discuter. Le tort du duc d'Orléans fut qu'il discuta avec son père avec un peu de hauteur, en présence de témoins, ce qui échauffa le roi et le mit tout hors de lui, à ce point qu'il sortit, appelant son fils, et la discussion continua dans la salle du billard d'où nous n'entendîmes plus rien.

Dimanche 29.

Il y avait grand couvert. Le sort me place à côté du maire d'Ivry, un brave homme, ma foi, et plein de sens sur beaucoup de sujets qui font déraisonner les gens d'esprit, mais le plus impitoyable bavard du monde. Que ne m'a-t-il pas dit ? D'abord que ses administrés étaient tous ivrognes et tous coquins, dont il ne pouvait tirer un sou pour l'impôt sans les traiter comme des misérables, des

voleurs, etc, etc. Voilà une recette d'une nouvelle espèce pour attirer l'argent dans les coffres de l'Etat; nos députés n'y ont pas songé. Mon voisin n'est pas seulement un terrible maire, c'est un orateur; il a harangué le roi sur le nouveau port de Bercy, et Dieu sait le nombre de fois qu'il m'a récité son discours en trois heures de temps, malgré tout mon manège pour l'éviter.

Ce qui était un peu plus amusant que sa harangue, c'était son étonnement, son admiration pendant le dîner, non qu'il fût embarrassé, — j aimais homme ne le fut moins de tant d'honneur, — mais il observait tout, s'enquérait de tout; si je buvais du soda-water, il fallait lui expliquer la composition chimique du breuvage, ses effets hygiéniques, etc., etc. . . ; alors il en demandait, puis s'extasiait sur la politesse de mon procédé qu'il vantait fort à son voisin de droite, homme grave et qui paraissait ne se soucier de rien, même de mon procédé ! Un valet lui présenta de je ne sais quelle crème; mon homme le retint, et il fallut qu'on lui donnât la recette de l'entremets, avant de passer à d'autres; le roi, placé en face, devina le colloque, et il se prit à rire avec sa sœur. Pour moi, après une heure et demie de ce voisinage, insensiblement je ne riais plus et j'étais à bout quand on leva la table; je connaissais mon homme des pieds à la tête, et non seulement lui, mais sa commune, son pont, son discours, sa femme, sa fille âgée de dix ans, monsieur son fils qui est au collège, les camarades de monsieur son fils, sa fortune, ses goûts, ses habitudes, son procès et le reste. Ajoutez qu'il ne quittait plus le salon après dîner; il était dix heures; M. de Bondy l'emmena de haute lutte; Mme de Montjoye se pâmait d'impatience.

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