‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 111 sur 271 · CHAPITRE XVII. — MAI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII. — MAI

par ce moyen la promenade inutile qu'elles vont faire à Neuilly.

«J'ai passé avant-hier une heure avec votre bonne mère. Elle est bien vivante, bien alerte, et causeuse de bon aloi, ayant le sens net et la parole animée. Je l'aime véritablement et je lui ai bien promis que votre retour ne me déshabituerait pas de la voir. Alors ce sera pour mon compte au lieu d'être pour le vôtre.

cLa Charmante va bien, très bien. Le colonel est toujours d'assez mauvaise humeur. Je ménage mes visites de peur de paraître importun. C'est un homme de mon échantillon, nerveux, impressionnable, et n'ayant pas sa machine très bien en ordre. Aujourd'hui les entrailles, demain la tête, après-demain la jambe. Et puis, sans compter que vous allez bientôt lui voler tout ce qui fait le charme de sa vieillesse. Il va se trouver vieux garçon en tête à tête avec sa goutte et ses rhumatismes. Triste compagnie quand on a pris la douce habitude de voir voltiger autour de soi une belle jeune fille, toute resplendissante de jeunesse et de fraîcheur. C'est décembre après avril sans aucune transition.

cLe gros Latour vous embrasse et moi de même, à tour de bras.

eje vous remercie de votre bonne lettre du 16. J'ai encore le cœur trop endolori de la séparation d'hier pour y répondre comme il convient.

t Nos affections sur les deux rives de la Seine vont à merveille

c Si vous connaissez l'officier qui a écrit la lettre insérée aujourd'hui au Journal des Débats, faites-lui-en mon sin-

2i2 CORRESPONDANCE DE CUVILLIERFLEURY

cère compliment. C'est un gaillard qui a fait une bonne rhétorique. S'il manie l'épée comme la plume, j'aime mieux être du nombre de ses lecteurs que parmi ses adversaires.

« Tout à vous, excellent homme.

t J'ai vu Mlle Henriette Thouvenel. Elle m'a obligeamment reproché de la négliger un peu. Ma conscience à cet é^ard n'était pas bien nette; il y avait du vrai dans ce reproche; mais depuis quelques jours j'étais si préoccupé du prochain départ de mon excellente fille; j'avais tant de choses à régler avec elle ou pour elle, que le reste de nies relations en a quelque peu souffert. Voilà mon excuse; je l'ai donnée et on Ta accueillie avec indulgence. Je suis donc rentré en grâce, et plus en position que jamais de donner tous mes soins à vos plus chers intérêts. Quant au papa, il est toujours confiné dans sa robe de chambre et brouillé avec les bouquets. Il y avait huit jours que je ne l'avais vu ; je l'ai trouvé changé. Il paraît que l'indisposition qu'il éprouve est une mauvaise queue de la grippe qu'il a eue, il y a quelque temps. Il est toujours assez bon homme; mais gare aux porteurs de bouquets! J'ai trouvé la Charmante plus radieuse et plus jolie que jamais. Ce qui me charme surtout en elle, c'est le naturel exquis de ses manières et de son langage. On se sent tout de suite à son aise près d'elle et disposé à la confiance. Hormis vous et ma petite intimité du foyer, je n'ai encore rencontré personne qui m'inspirât plus qu'elle le désir de babiller librement, et sans toutes ces mille réserves qu'on est obligé de s'imposer dans le monde. Mon cher ami, vous savez si je suis délicat et bienséant ; eh bien, quand vous serez

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