‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 112 sur 271 · CHAPITRE XVII. — MAI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII. — MAI

bien établi dans votre ménage, j'ai peur que vous ne soyez obligé de me mettre quelquefois à la porte. Ne vous gênez pas, au moins, afin que de mon côté je n'aie pas à m'embarrasser l'esprit de sots scrupules. Dans la crainte d'être importun, je serais capable de perdre la moitié des profits de votre douce compagnie.

cNous attendons avec impatience la nouvelle de votre entrée à Médéah, car ce sera pour nous le signe d'un prochain retour. Dépêchez-vous donc de prendre cette bicoque Pour Dieu! mon bon ami, restez bien derrière vos murailles, et n'allez pas faire de ces parties champêtres où l'on court risque de laisser sa tête.

t Apprenez, mon cher monsieur, que la réception du i-* mai n'a rien eu de mesquin, comme vous le dites fort insolemment au P.S. de votre dernière lettre. Tout y était fort honorable et abondant, moins les fleurs et les bougies, qui avaient été proscrites. Ma modestie naturelle m'empêche de parler de mes procédés personnels dans cette glorieuse circonstance; mais on vous en a dit assez pour que je n'aie à cet égard aucun souci.

c Adieu, Monsieur le Magnifique, qui ne croyez aux bonnes fêtes que quand elles coûtent beaucoup d'argent. •

ci 25 mai 1840.

cLa main me tremble; j'ai depuis quelque temps des douleurs névralgiques dans tout le côté droit, qui deviennent de jour en jour plus vives et plus fréquentes. Cela veut dire que ma vieille machine s'use et voudrait du

2i4 CORRESPONDANCE DE CUVILLIER-FLEURY

repos, en attendant le grand repos qui ne doit plus finir. Il n'y a que mon cœur qui ne vieillit pas. C'est une grande tristesse de voir un aussi jeune compagnon, si vert et si vif, si tendre et si chaud, logé dans une aussi mauvaise baraque. Mais ne nous plaignons pas trop de peur que la camarade ne lui vienne faire encore un plus mauvais logement à quelques pieds sous terre Je sais encore tant de gens heureux autour de moi, et quelquefois par moi ou à cause de moi, que je ne voudrais pas aller, comme dit énergiquement le peuple, manger la salade par les racines, t J'ai vu hier la Charmante; la nouvelle de l'arrivée des princes à Alger nous a tous ravis, et elle plus que nous tous. Elle en témoigne hautement sa joie dans toute la simplicité de son cœur. C'a été une éducation franchement faite, et dans laquelle ne sont point entrées toutes ces petites minauderies de jeunes filles qu'on apprend au pensionnat des dames Ursulines, ou à la comédie de Scribe. Quand la Charmante aime quelqu'un, elle le dit nettement; quand elle est contente, elle ne s'en cache pas; votre prochain retour l'enchante, et elle ose le témoigner l'œil ouvert, le front haut, mais non sans rougir un peu. Tout cela est parfait de simplicité, de naturel, de candeur, et en même temps d'une mesure achevée. Nous attendons avec la plus vive impatience que notre bon ami le télégraphe nous annonce votre débarquement à Marseille. Nous calculons que vous devez être maintenant en mer, le cap sur nous. Nous vous embrasserons donc bientôt, il ne faut plus qu'avoir- un peu de patience. J'ai besoin de ce retour pour me distraire un peu de la tristesse que le départ de ma bonne fille m'a laissée. Il n'y a qu'une joie

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