‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 113 sur 271 · CHAPITRE XVII. — MAI 1840 2x · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII. — MAI 1840 2x

de cœur qui puisse adoucir une peine de cœur. Mais voilà que sans m'en douter je donne dans le petit jargon sentimental de Florian et de Mme de Genlis. Pardonnez-moi ce retour involontaire vers les traditions de ma jeunesse.

cLe colonel n'est pas encore sorti de sa robe de chambre. Il a toujours la physionomie bien battue et le ton bien mélancolique. Sa chère fille tourne autour de son fauteuil et le câline; il la regarde tendrement, la baise au front et soupire... c'est un tableau délicieux. — Mais savez-vous quelle idée m'a saisi en le contemplant? C'est que le pauvre père ne voit pas s'approcher sans déchirement le jour décisif où l'établissement de sa fille le laissera seul en vis-à-vis avec ses vieilles blessures et ses rhumatismes. Je veux bien qu'il y ait par-dessus tout cela un grain de catarrhe; mais je suis persuadé que le motif que je vous ai dit entre pour beaucoup dans l'état languissant du colonel. Rappelez-vous bien, mon cher ami, qu'après les nourrices, il n'y a rien de plus tendre, ni de plus faible auprès des enfants que ces vieux durs à cuire qui portent des moustaches longues d'une aune, et qui ont passé leur jeunesse à jouer avec des canons de 24. Eh bien ! si je ne me trompe pas dans ce que je viens de vous dire, je le plains de tout mon cœur le pauvre homme; car je sors d'éprouver cruellement tout ce que de semblables séparations ont de douloureux : je m'y connais.

c Je ne vous parle point de politique, vous en aurez assez par les journaux. Lisez, lisez surtout le beau discours de Lamartine à l'occasion des funérailles de Napoléon. C'est magnifique de fond et de forme. Jamais, depuis nos grandes luttes révolutionnaires, plus majestueuse

2i6 CORRESPONDANCE DE CUVILLIERFLEURY

et plus limpide parole n'est tombée de la tribune. L'idée d'aller reprendre à Sainte-Hélène les cendres de l'empereur était grande, noble, et nationale en soi; elle avait été généralement bien comprise et bien accueillie. L'idolâtrie de certains vieux porteurs de sabre a failli en faire une chose ridicule; et maintenant l'intervention des passions politiques en fait presque un péril. Amusez-vous pendant •votre quarantaine à suivre toutes les polémiques de la presse sur cette question, si simple dans son origine et maintenant si embrouillée.

«Adieu ! Puissiez-vous à la vue des côtes de France vous rappeler bientôt ce cri des compagnons d'Enée : Italiam! Italiam! mais vous l'aurez déjà cité de reste quand vous lirez ce fatras. Rien n'arrive à propos quand on se parle de si loin.

« Latour vous embrasse de tout cœur. Alfred de Wailly en fait autant.

«Rien de nouveau au Secrétariat qu'un courant de broutilles que je renvoie comme un mur la balle qu'on lui lance. Mais quelle grêle quand le prince va être de retour ! »

« 29 mai 1840.

«Nous n'apprenons l'affaire du 20 qu'après l'arrivée des princes à Alger. Le maréchal devrait bien au moins observer un ordre chronologique dans ses dépêches. Nous n'avons toujours aucun détail. Vous avez pour gouverneur un drôle de corps. On dit qu'aussitôt le départ des princes, il va se remettre en campagne. On dit encore que

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