‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 116 sur 271 · CHAPITRE XVII. — JUIN · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII. — JUIN

sion de sa santé; elle m'a ri au nez du rire le plus engageant, aussi je le lui ai bien rendu. Le fait est que son teint clair et brillant, l'air de son visage, son regard toujours si gai, si excité, si animé, tout cela annonce une personne très résolue à n'avoir de longtemps rien à démêler avec la fièvre et les médecins. Tenez-vous donc l'esprit en repos, le corps alerte et les pieds chauds comme je vous l'ai toujours recommandé. Les pieds chauds, toute la vie de l'homme est là. Le colonel était encore dans sa robe de chambre, mais plus gai qu'à l'ordinaire. Il prétendait que la Charmante et moi nous ne vous verrions que 48 heures après votre arrivée. Si vous l'aviez vue se récrier à l'idée d'un pareil retard, vous en eussiez perdu la tête de boaheur et de reconnaissance. J'ai bravement soutenu que vous étiez incapable d'un pareil procédé, et que, quelle que fût l'exigence de vos fonctions auprès de la famille royale, vous ni aimiez trop pour ajouter encore deux jours aux jours déjà si longs de l'absence, que vous auriez hâte de me voir, de m'embrasser, etc., etc. C'était plaisir de voir le gracieux sourire et le fin regard de la Charmante, tandis que je parlais toujours de moi, et uniquement de moi. Elle paraissait décidément bien sûre de son fait, et bien convaincue que si vous veniez vite à Paris, après n'avoir pris que le temps de secouer la poussière de la route, ce ne serait certes pas pour mes beaux yeux. Ah ! quelle délicieuse créature! — une fois qu'elle sera bien à vous, si vous savez arranger votre vie et votre avenir en vrai disciple d'Horace, avec une égale mesure de bon goût, de modération et de prévoyance, vous serez bien le plus heureux coquin de ce monde. A d'autres propos.

« On traite joliment votre maréchal, mon cher ami. Le Courrier veut qu'on le traduise devant un conseil de guerre; excusez du peu ! Le Siècle accuse sa complète impéritie et demande sa destitutioa C'est de toutes parts un concert d'accusations, de malédictions d'une édifiante unanimité. Les plus modérés disent que le rapport officiel est adroitement fait, mais que stratégiquement on n'y voit goutte. A vrai dire, mon cher ami, c'est un gâchis de marches et de contremarches, de batailles gagnées et de terrain perdu, de retraites et de pointes en avant, dans lequel on n'aperçoit qu'imprévoyance et indécision. Du fait du même rapport on pourrait hardiment conclure qu'Abdel-Kader est plus habile manœuvrier que le maréchal Le Journal des Débats s'est contenté dans ce haro général de publier la veille de l'apparition du bulletin officiel une longue lettre d'un certain officier de l'armée d'Afrique, récit bien supérieur à celui du maréchal, fort animé, plein d'intérêt, parfait de style et dont le maréchal n'aura pas lieu d'être très satisfait. J'admire comme dans toute cette campagne les officiers de l'armée d'Afrique ont fait d'immenses progrès dans l'art d'écrire Leurs plumes sont pour le moins aussi bien affilées que leurs sabres. Si j'étais général d'armée, je voudrais avoir pour chef d'état-major celui qui a écrit la belle lettre au Journal des Débats. C'est mieux que Sosie dans la première scène à' Amphytrion} ma parole d'honneur.

«Adieu, cher ami; chaque jour qui passe vous rapproche de nous maintenant; jamais je n'ai été plus joyeux de vieillir.

«Votre bonne mère va bien. Ne croyez pas que je me

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