CHAPITRE XIII. — FÉVRIER
On apprend la mort de l'excellent Belliard (1), ambassadeur de France en Belgique ; sensation douloureuse au salon ; regrets qu'exprime la reine ; son impatience visible d'une facétie de Vatout
Lundi 30.
Le duc d'Aumale entre définitivement au collège pour suivre les cours de septième matin et soir (2).
Mercredi i* février 1832.
Grand bal au Palais. La conspiration de la rue des Prouvaires ; alarmes ; un certain nombre de dames se retirent ; cependant le bal n'en continue pas moins jusqu'à cinq heures du matin; tout est vague dans les rumeurs qui circulent, et l'on attend le jour pour tout savoir. Le général Heymès (3) poursuit de son regard fascinateur un homme inconnu qui s'est introduit dans les salons du roi et semble rôder avec intention autour de Sa Majesté; mais les deux yeux du général ne le quittent pas ; il soutient quelque temps cette lutte muette, puis s'échappe en se glissant dans la foule; mais Heymès le suit jusqu'à la porte et le fait arrêter sur l'escalier. Deux garçons limo-
(1) Le général Belliard (1765- 1832) avait signé le traité qui séparait la Belgique de la Hollande ; il a sa statue à Bruxelles.
(2) M. Cuvillier-Fleury venait d'achever la première période de l'éducation du prince. Il était entré dans la maison d'Orléans en mars 1827, sur la présentation de Guizot qui fut décisive et sur la recommandation de M. Trognon, précepteur du prince de Joinville et de l'abbé Guyon, aumônier de la reine.
(3) Le général Heymès, aide de camp du roi.
nadiers sont également surpris dans une des salles réservées pour le souper.
L'imagination a peine à se figurer le trouble qu'eût jeté au milieu de cette réunion dansante de dames parées, décolletées, et d'hommes armés, une invasion subite de conspirateurs l'épée ou le pistolet au poing ; chacun bâtissait sur cette supposition, qui a failli se réaliser, un système de défense plus ou moins plausible ; ce qui prouve qu'en cas de soudaine attaque, chacun aurait voulu se défendre à sa manière et que tout aurait été perdu. Mais les conspirateurs avaient compté sans la police; c'est l'incurable habitude du parti absolutiste de se jeter en aveugle, avec une fatuité qui n'appartient qu'à lui, dans des projets insensés, sans précaution, sans mystère, comme si l'étendue de ses ressources et la puissance de son organisation le dispensaient de rien cacher ; et puis, crac, au moment d'agir, tous ces fous sont pris au trébuchet ; heureux, quand ils ne font pas sauter un quartier de Paris comme les auteurs des machines infernales, quand ils ne tuent pas leurs assaillants, comme ont fait Georges Cadoudal (i) et Poncelet (2)! Heureux alors, car ils pourront recommencer le mois suivant !
(1) Georges Cadoudal (1 771-1804), ancien chef de Chouans, arrêté et exécuté en 1804 pour conspiration contre le premier consul.
(2) Les conspirateurs, qui avaient leur lieu de réunion dans un des restaurants de la rue des Prouvaires, devaient faire irruption dans la salle du bal et enlever la famille royale. Le bottier Poncelet, l'un de leurs chefs, surpris par la police rue des Prouvaires, avec les principaux conjurés, cassa d'un coup de pistolet la tête d'un sergent de ville.