CHAPITRE XVIII. — JUIN
c Mille et mille remerciements de nouveau ; Aumale et moi nous portons à merveille. Je suis honteux de tout l'ennui que je vous cause. »
u Villiers, 17 juin 1840.
cje désire, monsieur, placer chez vous le portrait fait par Decamps de quelques-uns de ces enfants musulmans que nous avons si souvent observés ensemble dans les rues d'Alger (1), et dont nous ne nous lassions pas d'étudier Pétrange physionomie. Je tiens à ce que vous ayez toujours sous les yeux un souvenir qui vous rappelle notre voyage d'Afrique en 1840. C'est une époque marquée pour votre élève par son début dans le métier des armes, début aussi heureux et aussi brillant que l'avait été sa carrière universitaire : c'est une époque pendant laquelle, au milieu de circonstances difficiles, et placé vous-même dans une position délicate, vous m'avez rendu des services réels que je dois à votre zèle et à votre haute intelligence.
cje vous demande donc de garder dans votre cabinet ces enfants arabes auxquels ce billet servira d'introducteur près de vous (2), et je joins ici la nouvelle assurance des sentiments que vous me connaissez pour vous.
c Votre affectionné. •
(1) Les Enfants à la Tortue, de Decamps.
(2) L'œuvre de Decamps fait aujourd'hui partie du musée Condé à Chantilly, et voici dans quelles conditions elle revint entre les mains du duc d' Aumale.
Ce précieux souvenir du prince royal était resté dans le cabinet de travail de Cuvillier-Fleury jusqu'en 1862. A cette époque, le duc d' Aumale, alors en exil, écrivit à son vieil ami une lettre où il lui disait qu'il avait « bien envie » du tableau de Decamps et
a J'ai été bien sensible, monsieur, à la lettre que vous m'avez écrite, et grâce à laquelle j'ai pu apprécier le véritable caractère du voyage de mon frère. Je sais d'ailleurs combien vos conseils lui ont été utiles et je compte beaucoup sur les bons avis que vous lui donnerez encore pour le guider au milieu des difficultés qui, je le crains, vont peut-être se présenter. Les partis se sont émus de la grands manifestation qu'a provoquée l'arrivée de mon frère et de son régiment à Marseille. L'événement a paru encore plus considérable aux ennemis qu'aux amis toujours insouciants et souvent portés à amoindrir les succès de notre cause. Je sais que des ordres et même des émissaires ont été expédiés de Paris sur toute la ligne que doit parcourir le 17*, pour amortir l'élan qui pourrait exister et pour intimider ceux qui seraient tentés de se mettre en avant. J'ai l'espoir que ce complot avortera, mais je crois que le séjour à Lyon sera le nœud de l'affaire : si Lyon est rondement enlevé, tout ira bien jusqu'à Paris, où il y aura de nouveau quelques peines à se donner; si nos adversaires parviennent à engourdir et à glacer Lyon, la traversée de la Bourgogne se fera comme ils le voudront; et l'effet si utile et si désirable de
que l'heure était peut-être venue pour son maître de se défaire de ce gros capital. Il lui en offrait trente mille francs, le priant de garder le tableau jusquà ce qu'il pût le placer lui-même à Chantilly. Mais l'exil paraissait devoir se prolonger et Cuvillier- Fleury, qui avait compris toute la délicatesse de sentiment de son élève, y répondit par la même délicatesse, en envoyant sans retard son Decamps en Angleterre.