CHAPITRE XX. — MARS
matin. Mais les lanternes éclairaient encore la trace des inondations de la Saône dans le faubourg de Vaise; nous avons couru une heure entre deux rangées de ruines. C'était lamentable à voir. L'hôtel où nous avons couché a été quinze jours sous l'eau; heureusement qu'il est en pierre de taille et solide et qu'il n'a gardé aucune trace d'humidité. Le prince est d'une gaieté charmante. Il fume cinq pipes par jour, autant de cigares; mais comme nous voyageons en landau découvert, tout cela remonte au ciel et nous n'en souffrons guère. Quand je m'ennuie trop de la monotonie de cette fumomanie, je pense à toi, ou plutôt j'y pense toujours. Ces messieurs ont la galanterie de parler de toi quand ils me voient triste et ce souvenir me fait l'effet d'un rayon de soleil dans un ciel nébuleux. Combien j'éprouve d'impatience d'arriver au terme; car au terme j'aurai une lettre de toi; et il me semble que pour une lettre de toi je ferais le voyage autour du monde. Nous serons demain dimanche à 4 heures à Avignon, étant partis de Lyon à 5 heures du matin, après une bonne nuit. D'Avignon nous courons en poste jusqu'à Aix où nous couchons dimanche. De là à Marseille en trois heures et à Toulon en cinq. Nous serons donc dans cette ville vers six heures du soir, et le lendemain j'aurai le cœur brisé... (1), mais je reviendrai vers toi et cela me consolera. Combien je t'aime, puisque ton souvenir est capable de me soutenir dans cette épreuve! Adieu ! Je prie Dieu du fond de mon âme pour que les
(1) Le lendemain le prince voguait pour l'Algérie. Il avait dix-neuf ans.
nouvelles que tu m'enverras soient bonnes. Je deviens dévot par amour! Hier, en contemplant le ciel qui éclairait notre route avec ses millions d'étoiles, je me disais que Dieu était bien grand pour s'occuper d'un chétif amoureux comme moi; aujourd'hui, il me semble que mes vœux ont dû être exaucés, car ils partaient d'un cœur humilié dans le sentiment de sa faiblesse. Je me fais petit pour plaire à Dieu qui est si grand et pour qu'il s'intéresse à toi, la plus belle et la plus charmante de ses créatures.
«Mille tendres souvenirs au colonel.»
« Lyon, samedi soir 9 heures, 13 mars 1841.
« C'est un bonsoir que je t'adresse, le bonsoir d'un voyageur éreinté et qui a* grand' peine à tenir une plume. Imagine-toi qu'on m'a fait visiter aujourd'hui tous les forts dont la ceinture (formidablement ennuyeuse) environne et enlace la ville de Lyon. Le duc d'Aumale a eu l'idée très naturelle de cette promenade militaire; moi l'idée très malheureuse de l'accompagner. Il a fallu, gravir trois fois la hauteur des collines qui mènent à Bellevue, pour te donner un spécimen de cette corvée sous un soleil d'Afrique, et à la suite de mes compagnons de voyage, véritables pourfendeurs qui avaleraient des montagnes. J'ai eu beau protester à la seconde et à la troisième ascension; comme il fallait choisir entre monter ou me perdre et faire peut-être le double de la route, j'ai suivi comme l'âne qu'on mène au moulin. Les forts sont