CHAPITRE XX. — MARS
d'une belle venue et merveilleusement propres à tuer les gens et à exterminer Lyon, si Lyon veut bouger. Mais qu'est-ce que cela me fait à moi ? n'aurais-je pas préféré visiter le Lyon civilisé, populeux, animé, au lieu de ce Lyon barbare et casemate. Bref, je suis au bout de mon séjour dans cette ville. J'aurai gagné à tout cela une expérience que je n'avais pas; c'est qu'il faut laisser aller les héros de leur côté, et aller du sien; ne pas se frotter aux pots de fer; ne pas vouloir être aussi gros que le bœuf, et autres moralités à l'usage des faibles et des humbles. J'ai toutefois montré un grand cœur et on a admiré ma prestesse en plus d'une occasion. Voilà tout. Seulement j'ai passé pour un homme qui aime médiocrement les forts détachés. N'est-ce pas jouer de malheur après tout ce que j'ai écrit en faveur des fortifications de Paris ? »
« Toulon, mardi 16 mars 1841, n heures du matin.
«Ma chère Henriette, je viens d'assister au départ du duc d'Aumale. J'ai les yeux et le cœur gros de larmes. J'ai vu partir le bâtiment qui emmène si loin de moi celui avec qui j'ai vécu quatorze ans dans une intimité de tous les jours, et à cette vue mon cœur s'est brisé. J'ai pleuré comme un enfant à la face de toute la flotte pavoisée, et qui saluait le départ du prince avec toutes ses fanfares et tous ses canons. Je pleure encore en ce moment, et j'ai une provision de chagrin qui ne s'épuisera pas de sitôt. Je suis bien sûr du moins de ne pas l'user tout entière pendant mon voyage. Mon Dieu! que ce retour sera triste!
248 CORRESPONDANCE DE CUVILLIERFLEURY
qu'il me tarde d'être arrivé, d'être auprès de toi, ma seule consolation dans cette grande amertume de ma vie ! Aussi je ferai diligence. Je passerai un jour à Marseille, et pour y être plus vite, je pars dans une heure. Je n'ai pas le cœur à te rien raconter de notre voyage depuis Lyon. J'y reviendrai quand j'aurai les yeux moins troubles et les souvenirs moins confus. Nous avons navigué sur le Rhône pendant onze heures et avec une rapidité inouïe et par un temps superbe. Ce beau temps nous a suivis, d'Avignon à Aix où nous avons couché dimanche, à Marseille où nous avons déjeuné lundi, ici enfin où le plus beau ciel a souri au départ de mon cher enfant pendant que je ne souriais guère. Il aura une traversée magnifique s'il faut en croire le ciel et le baromètre. Que Dieu le conduise et le ramène ! Je vais régler quelques affaires qu'il m'a laissées et reprendre la route du Palais-Royal. J'écris à la reine et à ma mère. J'ai reçu ta lettre. Elle m'a ravi de bonheur, mais cette promenade de nuit m'a consterné. Oh ! que j'ai hâte d'aller prendre auprès de toi mon poste de garde-malade, et celui de guide que je préfère pour toi et pour moi! Nous ferons tous les jours une petite promenade à ton intention. Cette séparation du prince me rapproche de toi, s'il est possible ! Mon Dieu, que je serais à plaindre si je ne t'avais pas ! Quel bon génie que celui qui m'a conseillé le mariage après l'éducation et qui m'a donné une si adorable femme après un tel élève! Ton souvenir tout seul peuple en ce moment le désert où il me semble que le départ du prince m'a laissé; et si j'aperçois quelques rayons souriants à l'horizon si sombre qui m'entoure, c'est que j'y vois ta douce image... »