CHAPITRE XIII. — FÉVRIER
Vendredi 3.
La reine m'annonce le choix définitif du précepteur du duc de Montpensier; c'est de Latour (1). Explication vive de ma part; bonté de la reine, long entretien où je dis tout.
Dimanche 5.
Le roi m'entretient de l'éducation du duc de Montpensier. Je blâme avec franchise l'exclusion de Saint-Hilaire. Opinion du roi sur les gens de lettres dans l'éducation; il revient à l'idée de la réunion des deux princes sous une même main; j'avais demandé la séparation immédiate, même pour la chambre à coucher; cette exigence l'a blessé. Il exprime son chagrin avec véhémence : c C'est un coup de poignard qu'on m'a donné!» La reine; résignation; reproches mutuels avec quelle bonté! Le roi, en se levant, dit à la reine : tTu ne me gardes pas rancune, n'est-ce pas, ma chère ? »
Jeudi 9.
C'était ce soir la première représentation de Louis XI, tragédie en cinq actes par Casimir Delavigne. Le roi y assistait avec toute sa famille; j'étais avec le duc d'Au-
(1) Louis -Antoine Tenant de Latour (1 808-1 881) était professeur au collège Henri-IV. Précepteur, puis secrétaire des commandements du duc de Montpensier, il suivit ce prince en Espagne après la révolution de 1848.
maie sur la banquette au-dessous de sa loge ; j'entendais les critiques qu'il faisait ; elles se rapportaient toutes à la fausseté historique du personnage; aucune à l'embarras cruel que devait lui causer le spectacle de cette longue agonie d'une royauté flétrie par la vieillesse, la souffrance, les outrages, et qu'on plaçait ainsi face à face devant la sienne. Je ne sais si le poète songeait à ce rapprochement, quand il est venu insinuer que la présence du roi à la première représentation de son drame ne lui serait pas agréable, et j'ignore si le roi a connu ses démarches ; mais il est certain que c'était prudence et que, dans les circonstances où nous sommes, ce long procès fait à la royauté dans la personne d'un de ses plus redoutables représentants, retombait de tout son poids, malgré la différence des temps et plus encore celle des personnes, sur la royauté présente. C'est du moins dans ce sens que plusieurs allusions ont été applaudies avec fureur par le parterre, choisi cependant, composé des amis du poète, et c'est aussi le sentiment de cette situation pénible qui nous causait tant de souffrance à tous et qui se révélait dans les traits de la reine et dans ceux de sa sœur d'une manière si visible.
Le roi seul avait conservé une sérénité inaltérable; les applaudissements qui l'avaient accueilli à son entrée et qui le suivirent au départ, lui donnèrent-ils le change? Etait-ce une feinte habile? La portion politique et allusive du drame fut-elle absorbée pour lui dans la partie historique et littéraire qui semblait l'occuper beaucoup et dont il parlait avec beaucoup d'esprit le lendemain encore? Je ne sais, et je voudrais être convaincu que nous