‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 131 sur 271 · CHAPITRE XX. — MARS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX. — MARS

« Marseille, mercredi 17 mars 1841, 10 heures du matin.

«Je suis arrivé hier ici à 7 heures, ma bien chère Henriette, et j'ai enfin dormi une bonne nuit. Mais j'ai trouvé à mon réveil une grande contrariété. Le courrier a apporté hier soir les lettres de Paris. On les a distribuées ce matin. Mais j'ai vainement envoyé à la poste;" mon paquet n'y était plus. On Pavait expédié à Toulon, croyant bien faire. J'ai couru tout Marseille aujourd'hui et j'achèverai demain. Mais il n'y a pas là la matière d'un article. Cette ville est un grand comptoir agréablement situé. Le port est un carnaval de Venise. Pas un monument, pas une église, pas une institution, rien qui, comme à Bordeaux, annonce une population intelligente Ici l'esprit sert à gagner de l'argent. Tout homme est courtier. La ville ressemble à une ruche. Chacun travaille pour soi. Il y a de l'égoïsme dans l'air, et il prend envie de revendre ce qu'on achète.

c Adieu, ma bien-aimée ! à demain. »

« Marseille, jeudi 18 mars 1841, 6 heures du soir.

tCe matin j'ai fait ma promenade accoutumée sur le port où je m'amusai beaucoup, et ensuite j'ai accompagné Mme Gobert et M. Bertin (1) dans une visite à une magnifique bastide, bâtie par un opulent courtier du dernier siècle, lequel avait le goût des beaux tableaux. Edouard nous a servi d'interprète et a nommé chaque merveille par

(1) Edouard Bertin.

le nom de son auteur. Sa femme, qui avait vu le musée avant lui, lui avait fait la galanterie de meubler sa mémoire avec tous les noms des peintres dont les œuvres garnissent cette galerie, et elle les citait avec une assurance charmante, non sans faire de temps en temps des coq-à-Fâne non moins aimables. Tu vois que je tourne au madrigal. Le temps n'y portait guère. Il faisait un vent affreux. La mer moutonnait horriblement, et tout annonce un orage pour cette nuit. Ces dames, qui s'embarquent demain matin pour Gênes et qui ont vingt-quatre heures à rester en mer, frissonnaient de peur et de froid. Mme Gobert ne me paraît pas prédestinée aux voyages de long cours. Quant à sa fille, c'est une gazelle que le premier coup de vent emportera dans la Méditerranée si Ton n'y prend garde. Je dîne ce soir avec ces dames, et je pars demain matin sans remise, ayant de Marseille tout mon saoul et du voyage quatre-vingt pieds par-dessus la tête. J'irai d'ici à Nîmes où je coucherai demain soir; de là à Lyon où je serai vraisemblablement dimanche matin et d'où je partirai de manière à arriver mardi à Paris pour dîner.»

a Samedi 20 mars 1841.

«Je t'écris de Nîmes où j'ai passé la nuit, ma bonne Henriette. J'ai failli la passer sur la route qui m'y a conduit. Entre Arles et Nîmes, le Rhône avait tout couvert il y a deux mois, et le terrain est défoncé partout. La pluie qui tombe depuis deux jours avait changé la route en rivière, et c'est à la nage que je suis arrivé ici. Sans plaisanterie, les chevaux avaient de l'eau jusqu'au jarret, et

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